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Les réseaux stay-behind en France: 1945-1962.

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Histoire des réseaux stay-behind, communément appelés le "Gladio", en France, de la fin de la Seconde guerre mondiale à la chute de l'OAS.
Histoire des réseaux stay-behind, communément appelés le "Gladio", en France, de la fin de la Seconde guerre mondiale à la chute de l'OAS.

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Le retour au pouvoir de De Gaulle en 1958 se fit en grande partie grâce à l¶action

clandestine de Foccart et de son bras armé le 11e

choc, avec la participation de la Rose des

Vents. A partir de 1958 et dans le contexte chaotique qu¶engendra la guerre d¶Algérie, les

réseaux stay-behind agirent directement dans la vie politique française sans qu¶une menace

communiste ne puisse justifier leurs actions.

La guerre d¶Algérie qui avait débuté le 1er

novembre 1954 par la Toussaint rouge, détériora

considérablement à la fois la position internationale de la France suite à l¶opération menée

contre le canal de Suez en 1956, ainsi que sa situation financière et intérieure notamment par

la pratique répétée de la torture sur les populations civiles algériennes. Face à l¶impuissance

de la IVe République à régler le conflit algérien, deux forces entrèrent en jeu, les Français

d¶Algérie et les gaullistes. De Gaulle manipula ceux qui souhaitaient garder l¶Algérie comme

une colonie française : en croyant servir la cause de l¶Algérie française, ils servirent celle du

général.

Depuis 1956, des complots civils puis militaires s¶étaient constitués pour abattre la IVe

République, afin de sauver l¶Algérie française ou de rappeler de Gaulle au pouvoir. Le 6

février 1956, l¶arrivée de Guy Mollet à Alger provoqua une émeute où il fut reçu à coup de

tomates. Son recul face à la foule algéroise avait prouvé qu¶Alger pouvait dicter sa loi à Paris.

Le 15 avril 1958, la vingtième crise ministérielle de la IVe République débuta avec le

renversement du gouvernement de Félix Gaillard. Les partisans de l¶Algérie française

craignaient que la IVe République abandonnât les départements algériens, et souhaitaient un

gouvernement de salut public pour régler le conflit. Hostiles traditionnellement à de Gaulle,

les Français d¶Algérie partageaient avec les gaullistes une haine du système, qui fut aussi l¶un

des ciments de leur rapprochement avec l¶armée. Ce fut en se servant de ces mouvements qui

voulaient garder l¶Algérie comme colonie française, que de Gaulle accéda au pouvoir.

Les intérêts américains étaient directement impliqués dans ce changement de régime. La

France était un Etat stratégique, un pilier continental de l¶Alliance atlantique. Il était hors de

question pour Washington que ce pays largement sous leur tutelle, puisse affaiblir leur

294

Laurent (dir), op.cit., p. 113.

112

hégémonie qu¶il exerçait sur l¶Europe de l¶Ouest depuis la fin de la guerre. La IVe

République avait survécu en grande partie grâce à la manne financière américaine, et la

Maison blanche avait supervisait en coulisse l¶ensemble des gouvernements proaméricains de

la IVe République. Les réseaux stay-behind et le 11e

choc jouèrent un rôle dans le coup

d¶Etat, notamment par l¶entremisse de Foccart. Selon Thyraud de Vosjoli, la Rose des Vents

a servi de squelette à l¶organisation secrète qui permit à de Gaulle de prendre le pouvoir. »

Selon Pierre Péan, le soldat de l¶ombre Foccart avait été au centre du dispositif qui

prépar(ait) le retour du général. » Le colonel Fourcault reconnaissait que Foccart est

l¶homme clé des complots du 13 mai. Parce qu¶il était très bien renseigné et très proche du

général de Gaulle, il nous a pris de vitesse. »295

La prise du pouvoir par de Gaulle fut l¶exemple type de ce qu¶appela le journaliste

Christopher Nick, un coup d¶Etat démocratique : le renversement d¶un système démocratique,

sans passer par les urnes, sans que la démocratie ne succombe, et sans qu¶une dictature ne

s¶instaure. En mai 1958, une partie de l¶armée s¶allia à des forces paramilitaires et à des

groupements nationalistes, s¶empara du pouvoir en Algérie, puis débarqua en Corse et y

provoqua la sécession du département, avant de menacer de capturer Paris par une opération

militaire. Devant le risque d¶une guerre civile, la IVe République préféra se suicider, et

accorda les pleins pouvoirs à de Gaulle, qui suspendit la constitution pour une durée de six

mois. Ce coup d¶Etat démocratique du général lui permit de prendre le pouvoir alors qu¶il

n¶aurait jamais pu y arriver par les urnes.296

Le 13 mai 1958, débuta le putsch d¶Alger mené par Pierre Lagaillarde, les généraux Raoul

Salan, Edmond Jouhaux, Jean Gracieux et l¶amiral Auboyneau, appuyé par le général Massu

et Jacques Soustelle. Les comploteurs prirent le gouvernement général et proclamèrent la

constitution d¶un Comité de salut public dirigé par le général Massu. Celui-ci, envoya un

télégramme au président René Coty, où il annonçait attendre la création d¶un gouvernement

de salut public, seul capable de conserver une partie intégrante de la République. Ce putsch

295

Péan, op.cit., p. 229-230 et 224.

296

Le 13 mai comme coup d¶Etat démocratique ou non, ne fait pas l¶unanimité. Selon Frédéric Rouvillois, '

ce

que l¶on constate à l¶époque, c¶est la combinaison d¶une émeute populaire, d¶une situation de crise et d¶une
menace de coup de force, qui débouchent, non sur un coup d¶Etat, même légal ou démocratique, mais sur une
véritable révolution institutionnelle : révolution qui se traduira par l¶élaboration de la nouvelle constitution, et
l¶avènement d¶un nouveau régime » dans Christophe Boutin et Frédéric Rouvillois (dir), Le coup d¶Etat :

recours à la force ou dernier mot du politique ?, O.E.I.L, 2007, p. 197.
Maurice Agulhon est du même avis : '

En toute rigueur, si l¶on admet que le coup d¶Etat exemplaire a été défini
par les réussites bonapartistes du 18 Brumaire et du 2 décembre, sans compter, pour faire bonne mesure, les
essais avortés des Bourbons, du 11 juillet 1789 de Louis XVI aux quatre Ordonnances de Charles X, on doit
conclure que le 13 mai n¶en fut pas un » dans Maurice Agulhon, Coup d¶Etat et république, Presses de Sciences
Po, 1997, p.77.

113

fut mis au point par le Groupe des Sept, un comité secret dirigé par Pierre Lagaillarde, qui

avait planifié le 12 mai le renversement de la IVe République, jugée trop favorable à

l¶abandon des départements français d¶Algérie, et l¶installation en France d¶un pouvoir aux

mains des militaires. Deux jours plus tard, le 15 mai, conseillé par Léon Delbecque, Salan au

balcon du Gouvernement général lâcha un Vive de Gaulle », un appel au général, lui seul

pouvant sauver la France, sortir de l¶impasse le pays, tout en garantissant le maintien de

l¶Algérie comme colonie française. Le jour même, après l¶appel lancé à son intention par

Salan, le général annonça qu¶il se tenait prêt à assumer les pouvoirs de la République. »

En métropole, le général Lionel-Max Chassin, ancien coordinateur des forces aériennes de

la zone Centre-Europe de l¶OTAN, coordonnait un Comité national pour l¶indépendance.

Sous ses ordres des Comités secrets de salut public se formaient à Lyon (présidé par le

général de corps d¶armée Marcel Descour), Bordeaux, La Rochelle, Nantes, Angers,

Strasbourg et Marseille (Charles Pasqua). Il appela à la constitution de comités similaires dans

chaque commune et leur donna instruction de se tenir prêts à prendre les préfectures. Le 16

mai, Chassin réunit l¶état-major secret du stay-behind à Lyon. L¶identité des participants

demeure encore aujourd¶hui inconnue, même si l¶on peut subodorer la présence de François

de Grossouvre qui dirigeait la région lyonnaise de la Rose des Vents. Chassin rédigea un

ultimatum au gouvernement, où il affirmait se tenir prêt à marcher sur Paris à la tête de

15 000 hommes.297

En parallèle, les hommes de l¶ombre de De Gaulle s¶activaient pour accélérer la prise de

pouvoir du général. A Cercottes, Foccart rassembla les réservistes du 11e

choc pour le

renversement du régime. Une note interne du SDECE relata que Foccart manipula le chef du

service Action le colonel Roussillat, pour que le 11e

choc serve les objectifs du clan gaulliste.

Foccart et son équipe ont tenté de gagner à leur cause le nouveau chef du service Action. Ce

sera chose faite le 13 mai 1958, puisque le colonel Roussillat, directement manipulé par

Foccart ± lors du 13 mai, une liaison permanente existait entre Foccart et Roussillat -, engagea

à fond son service. Tous les réservistes, pensant servir la cause de l¶Algérie française,

marcheront comme un seul homme. En fait, ce sera exclusivement pour celle de De

Gaulle. »298

Roger Wybot le directeur de la DST (Direction de la surveillance du territoire) fut à la tête

de l¶opération Cid pour la prise en main du pouvoir par de Gaulle. Secondés par Roger

Bellon, patron des laboratoires pharmaceutiques du même nom et ami de Foccart, Wybot et

297

Thierry Meyssan, (

Quand le stay-behind portait de Gaulle au pouvoir », Réseau Voltaire, 27 août 2001.

298

Cité par Péan op.cit., p 228.

114

l¶opération Cid avaient pour objectif d¶arrêter le ministre de l¶Intérieur Jules Moch et de

prendre le contrôle du ministère de l¶Intérieur. Wybot raconta sur ces journées tendues de mai

que tout comme Jules Moch, chien de garde d¶une République agonisante, nous sommes en

état d¶alerte permanent, mais pour ramasser ce pouvoir expirant et le donner à de Gaulle. »299

L¶opération Cid avait pour complément l¶opération Résurrection : une partie de l¶armée en

Algérie préparait secrètement, en liaison avec les gaullistes, un débarquement sur Paris. Cette

opération, selon Massu, était une arme supplémentaire offerte par les rebelles d¶Alger à de

Gaulle, au cas où le retour au pouvoir par le processus parlementaire n¶aurait pas été possible.

Elle fut préparée à Alger par un petit groupe d¶officiers : le général Dulac adjoint de Salan

chargé d¶effectuer la liaison avec de Gaulle, le colonel Ducasse, chef d¶état-major du général

Massu, et le chef d¶escadron Vitasse, commandant la 60e

compagnie aéroportée. L¶opération

fut mise au point le 17 mai. Elle eut l¶appui assuré des généraux Miquel et Descours. Cette

opération se base sur un document de 50 pages n¶existant qu¶en cinq exemplaires et

s¶intitulant : Rapport du chef d¶escadron Vitassse chargé de mission pour l¶organisation en

France de l¶opération Résurrection ». » Rédigé du 11 au 16 juin 1958, soit une semaine

après le retour au pouvoir du général, le premier exemplaire fut remis au général Salan, le

deuxième au général Massu, le troisième à Jacques Soustelle, et les deux derniers restant la

propriété du commandant Vitasse.300

L¶opération Résurrection avait pour mission de préparer le terrain pour activer la venue

du Général de Gaulle au pouvoir. » Arrivée qui pouvait s¶effectuer de deux façons. Soit par la

légalité, l¶armée contrôlant les points sensibles ainsi que d¶éventuelles révoltes contre de

Gaulle. Soit par un coup de force, i.e mettre un dispositif militaire en place pour permettre

l¶arrivée sur Paris et d¶autres villes importantes des parachutistes venant du Sud-Ouest et

d¶Algérie, tout en organisant des comités de salut public sur toute le France, et en prenant

possession du Ministère de l¶Intérieur, de la Préfecture de police, de tous les points

sensibles (radio, électricité). »

Le gladiateur Foccart, l¶homme clé du retour du général à la tête de la République,

organisa la première partie de l¶opération Résurrection avec le déclenchement d¶une opération

aéroportée en Corse le 24 mai 1958, dernier obstacle avant la prise de Paris. L¶opération fut

menée par le 11e

choc basé à Perpignan, et le 1er

choc, qui avait été recréé au sein du 11e

choc

en 1957 en lieu et place du 12e

choc, basé à Calvi. Selon un ancien chef du 11e

choc, à partir

299

Laurent, op.cit., p. 82.

300

Cité en intégralité dans Christopher Nick, Résurrection. Naissance de la Ve République, un coup d¶Etat

démocratique, Fayard, 1998, annexe. Sauf mention, toutes les citations suivantes sont tirées de ce rapport.

115

de mars 1958, le service Action devi(nt) la propriété de Foccart. »301

Supervisé par Foccart

qui avait reçu l¶accord de De Gaulle, le 1er

choc fut parachuté à Ajaccio, prit le contrôle de la

ville et instaura un comité de salut public le 24 mai. La sécession de la Corse porta ses fruits.

Deux jours plus tard, le 26 mai, de Gaulle rencontra secrètement le président du Conseil

Pierre Pflimlin au domicile de M. Bruneau, conservateur du domaine de Saint-Cloud. La prise

d¶Ajaccio accentua encore un peu plus le délitement du gouvernement, situation essentielle

pour la bonne réussite du coup d¶Etat : Il ne peut y avoir de réussite pour un coup d¶Etat

démocratique » que dans un pays en crise, avec un exécutif qui n¶assume pas ou plus ses

pouvoirs. »302

L¶opération Résurrection, qui avait pour but le parachutage de commandos sur Paris, était

prévue pour la nuit du 29 mai. Ce fut le colonel Ducasse qui mit sur pied le plan d¶attaque de

Paris. Le but était de prendre Paris en un minimum de temps sans dégâts ni contestations

possibles. Ducasse disposait d¶une force d¶environ 8000 hommes : 2000 paras venant

d¶Algérie, 2000 paras du Sud-Ouest, des régiments de blindés, 1500 hommes d¶infanterie,

500 CRS

L¶opération devait commencer par la prise de contrôle des deux aéroports parisiens au plus

tard à 1h30 du matin. Puis les paras du Sud-Ouest devaient atterrir sur Paris, la Préfecture de

police y étant l¶objectif premier, où Massu devait y installer son poste de commandement.

Ensuite, les militaires prenaient l¶aéroport du Bourget et Villacoublay, un petit aéroport

réservé aux missions gouvernementales. Puis, les paras d¶Algérie devaient prendre les

institutions gouvernementales avec comme objectifs prioritaires : le ministère de l¶Intérieur, la

Chambre des députés, l¶Hôtel de Ville, la CGT, Matignon L¶opération devait neutraliser le

PCF ainsi que les milieux musulmans, car ils peuvent être facilement pris en main par le

PC. » L¶opération prévoyait également l¶arrestation d¶hommes politiques, notamment toute la

direction du parti communiste, ainsi que Jules Moch, François Mitterrand, Pierre Mendès

France, et Edgar Faure.

Michel Debré après sa rencontre du 18 mai avec le général Beaufort précisa les trois cas où

l¶opération Résurrection devait être déclenchée :

L¶action de l¶armée en métropole doit être réservée à trois hypothèses :

-refus des partis politiques de faire appel au général de Gaulle

-menaces de prise de pouvoir par les communistes

-troubles qui peuvent déboucher sur une guerre civile. »

301

Ibid. p. 647.

302

Ibid. p. 655.

116

Le 27 mai, après l¶entrevue sans résultat avec le président Pflimlin, de Gaulle publia une

déclaration annonçant avoir entamé le processus régulier nécessaire à l¶établissement d¶un

gouvernement républicain ». Cette affirmation n¶était qu¶une mystification et ne reposait sur

aucune réalité, mais elle eut un impact décisif sur les masses et le gouvernement chancelant

qui étaient persuadés du caractère inéluctable du retour au pouvoir de De Gaulle. Le

lendemain, le 28 mai, le gouvernement de Pflimlin qui ne gouverna que quinze jours tomba.

Cette vacance du pouvoir était une aubaine pour les comploteurs gaullistes. Comme le

remarque Curzio Malaparte dans sa Technique du coup d¶Etat : Il faut un désordre

épouvantable » pour réussir. Un désordre tel qu¶il paralyse l¶Etat, le prive de toute initiative,

et laisse le champ libre aux techniciens de la prise du pouvoir. »303

La IVe République n¶a ni

pu ni su se défendre. Le pouvoir n¶était pas à prendre, il était à ramasser »304

, remarqua le

général suite à sa prise de pouvoir.

Le 29 mai tout était près pour le déclenchement de l¶opération Résurrection, et la prise du

pouvoir par un coup d¶Etat militaire. Ainsi, le général Rancourt reçut l¶ordre de faire décoller

deux escadres du Bourget pour rejoindre le reste de la flotte aérienne dans le Sud-Ouest.

Pourtant rien ne se passa. L¶opération attendait l¶autorisation du général qui ne vint jamais.

Guy Mollet, le chef du parti socialiste, après une entrevue avec le général, décida de se rallier

à lui et de voter son investiture comme président du Conseil. Le président de la République,

René Coty, fit savoir qu¶il démissionnerait si le général n¶était pas investi. Le 1er

juin, les

parlementaires désemparés et sous la pression d¶un coup d¶Etat investirent de Gaulle comme

président du Conseil. Le 2 juin de Gaulle reçut les pleins pouvoirs, et le 3 juin le droit de

réviser la Constitution. L¶opération Résurrection avait été annulée. La IVe République venait

de se suicider sous la pression des armes. La stratégie du choc du général s¶était parfaitement

déroulée sans qu¶aucune goutte de sang ne fût versée : La peur de la guerre civile, la peur du

débarquement para, la peur du chaos, la peur pour sa propre vie, la peur après des pressions

individuelles exercées anonymement par les gaullistes sur chaque député ± toutes ces peurs se

sont conjuguées pour qu¶une Assemblée hostile au général de Gaulle lui accorde les pleins

pouvoirs après trois semaines de crise. »305

Les gaullistes avaient mis au point une technique

de coup d¶Etat d¶un type nouveau : il permettait à ses auteurs de conquérir et de conserver le

pouvoir dans une société ouverte de type moderne, industriel et libéral. Comme le comprit

303

Ibid., p. 156.

304

Ibid. p. 43.

305

Ibid., p. 745.

117

Machiavel au XVIe siècle, la conquête et la conservation du pouvoir doivent se faire avec un

minimum de violence.

Les Etats-Unis avaient suivi de très près le déroulement des événements de mai 1958.

Washington craignait qu¶une France gaullienne fût beaucoup plus difficile à contrôler qu¶une

IVe République faible avec des hommes politiques tels Pierre Pflimlin, Antoine Pinay ou

René Pleven tout acquis à la cause atlantiste. Les officiels américains voyaient en lui un

extrémiste politique, un officier du département l¶Etat l¶appela même leur Adolf

français ».306

La première ambition de l¶homme du 18 juin était de rétablir le rang de la

France sur la scène internationale. Cette politique passait par la restauration d¶une stabilité

interne, en renforçant les pouvoirs de l¶exécutif et en réglant le problème algérien. Sur la

scène internationale, il entendait mener une politique d¶indépendance nationale qui s¶appuyait

sur une Europe politiquement indépendante des Etats-Unis. Face à la rivalité entre l¶URSS et

les Etats-Unis, il désirait que la France jouât le rôle de pivot entre les deux blocs.

Cependant, le clan gaulliste avait rassuré les Américains sur les intentions du général. Dès

le 16 mai Henri Tournet, un proche de Foccart, avait rencontré secrètement le colonel

Stenberg, l¶un des officiers en poste en France, où il lui dit que de Gaulle respecterait les

engagements de la France dans l¶OTAN qu¶il n¶avait pas l¶intention de quitter. La chute de la

IVe République proaméricaine était devenue inévitable, et la Maison Blanche se rallia, pour

un temps, à la seule personnalité capable de mettre un terme à la désagrégation de la France.

Le 1er

juin 1958, l¶ambassadeur Houghton estima que de Gaulle valait mieux que les

communistes : Les intérêts des Etats-Unis seront mieux servis par le succès de De Gaulle.

Son échec pourrait conduire à une crise plus sérieuse que celle-ci, puisqu¶il n¶y a guère

d¶alternatives. Les communistes () pourraient croire que leur heure est venue. () Nos

intérêts nous commandent d¶avoir les meilleures relations possible avec de Gaulle et ses plus

proches collaborateurs. »307

Même son de cloche pour Allen Dulles, le directeur de la CIA :

Je crains un grave désordre civil si les communistes et les socialistes continuent de

s¶opposer fermement aux prétentions de pouvoir du général de Gaulle. »308

Washington agit directement dans la politique française pour faciliter la prise de pouvoir

du général. Selon Dean Brown, un diplomate qui, lors des derniers mois de la IVe République

rencontra informellement les leaders de la gauche non communiste (tels Guy Mollet pour la

SFIO et François Mitterrand pour l¶UDSR) ainsi que Pierre Mendès France du parti radical,

306

Lafeber, op.cit., p.13.

307

Cité par Vincent Nouzille, Des secrets si bien gardés : les dossiers de la Maison Blanche et de la CIA sur la

France et ses présidents, 1958-1981, Fayard, 2009, p.29.

308

Ibid. p. 26.

118

le département d¶Etat chargea les diplomates en poste à Paris de diviser les socialistes pour

soutenir le vote pour de Gaulle comme président du Conseil à l¶Assemblée : Nous ne

voulions pas que cela tourne au chaos complet, dont les communistes auraient pu profiter. A

la fin, un des problèmes fut d¶installer de Gaulle légalement, de faire en sorte que

l¶Assemblée vote pour lui. Or, c¶était extrêmement difficile parce que la gauche non

communiste était contre lui. Les socialistes étaient la clé. » Brown fit donc pression sur les

élus de la SFIO : Je leur ai dit : J¶ai un message pour vous de la part de Bob Murphy

(sous-secrétaire d¶Etat adjoint ± NDA). Il veut s¶assurer que le groupe socialiste se divise au

moins en deux lors du vote pour de Gaulle. Ceux qui lui sont opposés de manière inflexible

peuvent voter contre lui, mais tous les autres doivent réellement voter pour lui. »309

La SFIO, qui était tout au long de la guerre froide un fidèle partenaire de Washington et

de ses services secrets »310

, se plia aux ordres de Washington et se divisa lors du vote à

l¶Assemblée nationale le 1er

juin pour l¶investiture du général. Seule une moitié du parti

socialiste avait refusé l¶investiture, et de Gaulle devint président du Conseil avec 329 voix

contre 224.

L¶émergence de la Ve République provoqua des réactions différentes au sein de la société

française. La majorité des forces de gauche considéra cette prise de pouvoir comme un coup

d¶Etat fasciste, et opposa la cause de la République à celle de l¶Algérie française. Du côté du

PCF, 1958 marqua un net recul : il perdit près de 30 % de ses électeurs aux élections

d¶automne 1958 et tomba à 18,6 % des suffrages exprimés. Plus jamais il ne revint aux scores

de l¶après-guerre. Les partisans de l¶Algérie française se sentaient trahis par la révolution du

13 mai, et, désormais, ne rêvaient plus que de reprendre la colonie.

309

Ibid.

310

Charpier, op.cit., p. 28.

119

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