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Genre, stéréotypes et communication partie 1

Genre, stéréotypes et communication partie 1

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1ère partie

Genres, Stéréotypes & Communication :
Les enjeux d’une «gender communication»

Ce syllabus a été réalisé par Le FOREM grâce à un financement européen dans le cadre de l’initiative EQUAL Il vient en support de la formation mise en place par le Service Ethique & Diversité du FOREM

Préambule
Cette formation intitulée « Genres, Stéréotypes & Communication » a été organisée dans le cadre d’un projet EQUAL, dont le nom « Muqarnas » 1 évoque la multiplicité de leviers à actionner lorsque l’on veut agir sur les freins matériels, physiques, psychologiques ou mentaux, qui écartent encore les hommes et les femmes de trajectoires, professionnelles ou autres, où leur sexe est peu représenté. Parmi ces freins figurent, en bonne place, nos représentations, à nous, hommes et femmes, nos stéréotypes, notre langage, qui structurent le monde et lui donnent du sens, et dont nous ne pouvons nous passer sans courir le danger d’être inadaptés – ou inadaptées – au monde et à la société. Ce syllabus est le compte rendu fidèle des journées de formation dispensées entre le mois de novembre 2003 et le mois de juin 2004 par Emmanuelle DANBLON, Docteure en linguistique à l’Université Libre de Bruxelles, fervente adepte de l’argumentation et des possibilités qu’elle nous donne d’ouvrir le monde et de construire la démocratie. Ces journées font partie d’un cursus plus large mis en place par le Service Ethique & Diversité du FOREM comprenant une initiation aux concepts du genre et de l’égalité à destination des « gender blinds », des « gender sceptics » et des « experts » et « expertes » en matière de genre et une initiation à l’approche de la diversification des choix pour les femmes et les hommes et de la mixité dans la formation professionnelle. Les solutions aux exercices d’argumentation repris dans ce syllabus sont le fruit de la réflexion des différents groupes en formation. Certains et certaines ne manqueront pas de s’y reconnaître…

1. Un "Muqarnas" est une pièce d'architecture arabe, constituée de 7 parties à facettes. Imbriqués les uns avec les autres, les muqarnas, permettent de passer harmonieusement de la structure carrée (au sol) à la coupole (plafond/toit). L'objectif attendu par ce projet est une transformation fondamentale (levée des freins tant physiques que mentaux) par rapport à l'inégalité que subissent, encore aujourd'hui, les femmes et les hommes dans le domaine de l'emploi et de la conciliation de la vie privée avec la vie professionnelle, et ce dans le concept de "transformation harmonieuse".

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Au menu de la formation
Dans le cadre d’un exposé pratique, nous répondrons aux questions suivantes : • Qu’est-ce qu’un stéréotype ? Théorie sur le fonctionnement des stéréotypes. • Comment se comporter vis-à-vis de cet objet de pensée, sachant qu’il est utilisé partout et par tout le monde, que l’on ne peut s’en passer, mais que cela ne veut pas dire qu’il faille l’accepter tel quel, sans rien dire ? • Comment le critiquer ? Bilan par rapport à ce que peuvent la langue & la linguistique, à ce qu’elles ne peuvent pas. Présentation d’outils de formalisation pour expliciter les stéréotypes, voir où ils se nichent et comment les débusquer. Cet exposé sera suivi d’exercices pratiques… Nous nous pencherons ensuite sur le lien entre valeurs et stéréotypes Dans ce chapitre, nous essaierons de comprendre que poser un acte de communication en matière d’égalité hommes/femmes (féminisation, inversion ou neutralisation de stéréotype, etc.) touche au domaine des émotions et des valeurs. Nous montrerons que ces dernières ne sont pas toujours compatibles entre elles, qu’elles sont hiérarchisées… et nous illustrerons les valeurs fondamentales qui se trouvent derrière les 2 grandes options d’un féminisme dit « en crise ». Nous ferons le bilan sur les politiques en matière de féminisation dans l’ensemble de la Francophonie Nous montrerons les limites de la langue et de la linguistique : que peuvent-elles et que ne peuvent-elles pas en matière de féminisation. Nous apprécierons le fait que c’est compliqué, que les décisions sont fondées sur des options idéologiques pas toujours compatibles entre elles, que le risque existe de mettre en danger certaines choses et valeurs essentielles. Exercices et illustrations A partir de documents et de textes, nous verrons les choix qui ont été posés par rapport au traitement des stéréotypes, neutralisés ou pas, et les avantages et inconvénients de ces choix. Annexes Différents textes et documents intéressants sous l’angle du traitement des stéréotypes de genre nous montrent à quel point nous ne pouvons nous passer des stéréotypes et à quel point ils entrent parfois en paradoxe avec des intentions affichées. Bibliographie Glossaire

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STEREOTYPES
Préliminaires
Les représentations générales que l’on a des femmes, dans le discours, la publicité, les magazines féminins et autres, les fictions en général, etc. interviennent à 2 niveaux : 1. les stéréotypes : véhiculés à travers le langage, dans les images et les représentations non conscientes. Ils sont de l’ordre du PASSIF, de l’INCONSCIENT, de l’IMPLICITE. Ils ne sont pas le fruit d’une production intentionnelle de notre part, sont de l’ordre du FLOU et du LOINTAIN, de l’ARCHAÏQUE. De manière générale, on estime que les stéréotypes sont à combattre, qu’ils sont « non politiquement corrects ». 2. les argumentations, la critique présente dans les échanges verbaux, les débats, les discussions, dans lesquels il y a un enjeu. Ces aspects sont plus conscients, car formulés. Ce sont donc des prises de position ACTIVES, activement adoptées, reflets de nos intentions de bien faire, de respecter l’égalité, d’être « correct-e-s » et de nos choix idéologiques profonds. Il s’agit plus ou moins du même objet de pensée (la femme), mais dans des sphères de la vie publique très différentes et dans des intentions du langage également différentes. Ces deux niveaux coexistent en permanence, interagissent, mais ne fonctionnent pas de la même façon dans notre comportement langagier quotidien. À un niveau, nous pensons, politiquement, devoir faire d’une façon qui entre en contradiction avec notre niveau implicite. Les ENJEUX de l’utilisation de ces deux types de représentation sont évidents par rapport à l’objectif d’égalité pour les femmes et les hommes.

Postulats de départ
• Les exposés théoriques qui vont suivre, de même que les exemples et exercices qui les illustrent et les appuient, n’ont pas l’objectif ni l’ambition de dire qu’il y a ou aurait de bonnes et de mauvaises options, de bonnes et de mauvaises pratiques. • Dans nos sociétés actuelles, tout le monde est d’accord sur le QUOI. Il existe un CONSENSUS généralisé ou quasi sur le but à atteindre : garantir, promouvoir l’égalité pour tous et pour toutes, obtenir une égalité de droit et de fait pour les hommes et les femmes, au nom d’un principe démocratique. Il s’agit d’une valeur affichée officiellement, même si les personnes ne les portent pas vraiment, à l’intérieur. Cet accord sur le QUOI est profond et tacite.

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Si l’on n’est pas OK avec ce principe, on ose à peine le dire, car ce n’est pas socialement admis, c’est suspect. Celui ou celle qui dirait « Je ne suis pas d’accord. » serait considérée comme hors norme, non-fréquentable, dans la société dans laquelle nous vivons. Par contre, la question se pose au niveau des COMMENTS ? C’est là, au niveau des actions, des arguments, des moyens, qu’apparaissent les désaccords, que commencent les questions, les discussions, les problèmes, les conflits. Les émotions, tensions, débats et argumentations difficiles, voire violentes débouchent sur des positions paradoxales, reflets de représentations incompatibles. Les problèmes qui se posent au niveau du COMMENT sont en lien direct avec les stéréotypes. Il y a plusieurs couches. Il faut le comprendre, pas forcément l’accepter, et mettre en œuvre les moyens à notre portée, sans dramatiser, pour autant, les paradoxes 2.Toutes ces matières charrient des valeurs, liées à des émotions, à des idéaux. Nous devrons donc hiérarchiser nos valeurs autour de nos choix, renoncer à certaines valeurs, faire des deuils, plus ou moins douloureux…

Stéréotype = ?
Toute vision du monde, toute représentation, est fondée sur des propositions générales, objets de pensée, représentations du monde, produites par des habitudes forgées jour après jour. Elles se traduisent par des phrases et concernent tout : les gens, le temps, les saisons, les habitudes sociales, les meubles, les chaises, les étoiles, les planètes, les choses, les événements, etc. Dans la tradition, on appelle ces propositions générales des LIEUX COMMUNS. LIEU = quelque chose de fixe auquel on adhère, le sol, un endroit spatial, sans lequel rien ne serait possible, notre expérience du monde. Sans lieu, c’est le chaos. COMMUN nous renvoie à la communauté humaine à laquelle nous appartenons, ou à laquelle nous souhaitons appartenir, à notre adaptation à l’environnement, au social. C’est le tissu de notre possibilité-même de vivre ensemble. Sans cela, pas d’intégration. Sans lieux communs ou « topoi » du grec signifiant lieux, on ne peut pas vivre, on est inadapté. Grâce à ces « topoi », on peut prévoir les choses, avoir des « attentes raisonnables » par rapport aux choses, aux gens, au temps, etc. Notre corps et notre esprit ne sont pas surpris par le déroulement des événements. Nous sommes rassurés.

2. Comme exemple de paradoxe, au cœur même du débat sur la parité, on remarque la tendance féministe qui revendique la parité au nom de valeurs féminines telles que la créativité, la sensibilité, etc. qui sont des stéréotypes portés par les plus grands « machistes » !

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Il y a différents types de lieux communs, parmi lesquels : • les vérités générales = les choses sur lesquelles tout le monde s’accorde ex : le soleil brille, la neige est blanche, le printemps vient après l’hiver, le jour après la nuit, etc. Les vérités générales sont la base de notre rationalité. • les habitudes = la structuration du temps, la régularité ex : faire son « samedi », on est plus fatigué le soir que le matin, les légumes sont meilleurs au printemps, etc. • les lois physiques ex : loi de la pesanteur, gravitation universelle • les lois juridiques ex : on ne peut pas tuer Les lieux communs sont la base de notre rationalité, commune pour l’ensemble de l’humanité. Nous possédons un patrimoine, un socle de lieux communs qui nous servent à donner du sens au monde, qui ordonnent nos pensées. Ils sont à la base de notre capacité «d’être au monde», de survivre. Tout jugement se fait sur base d’un lieu commun censé être admis par l’ensemble de la collectivité à laquelle nous appartenons. Il y a des lieux communs à propos de tout : des hommes, des femmes, de certaines catégories de la société, de la nature, des habitudes de santé, des comportements attendus des autres, etc. Les lieux communs vont dans tous les sens. Il s’agit d’un patrimoine commun appartenant à un groupe humain et grâce auquel les individus peuvent communiquer, être adaptés à la vie sociale, biologique, physique, etc. • Ainsi, si je ne crois pas à la loi sur la gravitation universelle, je me jette par la fenêtre et je meurs… • Les lieux communs que nous avons intégrés à propos de la biologie de notre corps nous permettent de formuler certaines attentes par rapport à ses réactions. Nous savons ainsi que les lésions physiques dont nous souffrons aurons des conséquences sur nos émotions. La plupart des représentations, dont les représentations sociales, appartiennent à une société donnée. Il y a des lieux communs CULTURELS et des lieux communs INDIVIDUELS. • Ainsi, lors du tremblement de terre de 1995 en Belgique, plusieurs personnes ont assimilé le bruit et le tremblement qu’elles ont perçus au passage d’un gros camion ou d’un tram, événements qui existaient dans leur stock de lieux communs. Le lieu commun, en l’occurrence, rassure. Par contre, un habitant d’un pays où il y a beaucoup de tremblements de terre et pas de tram ni de camion va relier le passage d’un tram ou d’un camion à un tremblement de terre… • Avant la colonisation, en Afrique centrale, le lieu commun «Tous les hommes sont noirs» était universellement reconnu et non remis en question. Nous sommes ici en présence d’un lieu commun culturel (J.S. MILL). Cette vérité admise en Afrique répond bien à l’objectif du lieu commun : cela a du sens (jusqu’à preuve du contraire) – cela est utile et cela aide à être adapté au monde. Un homme qui n’est pas noir, sur base de cette vérité admise, est une exception.

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Plus les sociétés évoluent et plus les topoi se spécialisent dans des disciplines particulières. Ainsi se construisent des lieux communs • sur des habitudes : « Souvent, les gens partent en vacances en juillet » • sur les lois : « L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari de la mère. » partant du principe qu’une femme mariée n’a de relations sexuelles qu’avec son mari… • du domaine des proverbes : «Les voyages forment la jeunesse.» Il y a de l’universel dans les lieux communs. Ils constituent un sol, un socle commun, un patrimoine qui nous permet de relier des situations entre elles, des faits entre eux, qui nous permet de dire que l’on est d’accord ou pas d’accord avec ce qui se passe autour de nous, d’émettre des jugements sur les choses, les événements et les gens. Les lieux communs sont des objets de pensée tellement fondamentaux que nous ne les voyons plus du tout. Ils sont de l’ordre de l’évidence, du trivial, et nous ne pensons plus à les expliciter. Notre corps s’attend à certaines choses. S’il ne s’y attend pas, nous sommes inadaptés. Cette image forte s’applique aussi aux lieux communs sur les rapports entre les femmes et les hommes, entre les groupes sociaux, etc. Nous devons bien faire, ici, la différence entre ce qui est vrai et ce qui donne du sens aux choses, événements, etc. et est utile à notre adaptation au monde.

Origine et formation des lieux communs
Les lieux communs sont en nous, même si nous n’en sommes pas conscient-e-s. On ne naît pas avec nos lieux communs. Toutefois, certains semblent apparaître au stade fœtal. Les lieux communs se forment par INDUCTION, à partir de l’observation d’événements récurrents, une série de cas particuliers qui, en se répétant, deviennent des généralités, des lieux communs. Il s’agit d’un mode de raisonnement tout à fait naturel, d’une façon d’être adapté au monde. Exemples : Le soleil se lève tous les matins. – En hiver, il fait froid. – L’herbe est verte. – La neige est blanche. – Les corbeaux sont noirs. – Le matin, quand je me lève, j’ai soif. – Chaque jour, vers 18 heures, il y a des embouteillages dans les grandes villes. On ne peut, néanmoins, tout observer. Il existe donc toute une série de représentations générales que l’on a formées par OUÏ-DIRE. Ces dernières fonctionnent en nous exactement comme les lieux communs que nous avons formés par notre expérience.

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Ainsi, sans habiter en ville, on sait, par ouï-dire, qu’il y a des embouteillages vers 18 h. On trouve une explication logique à cet état de fait et on s’adapte à la situation. On se contente, sans avoir fait personnellement l’expérience de la situation, d’ajouter un lieu commun à notre stock, à notre tissu personnel de lieux communs.

Exemples : Tous les Hollandais sont grands, les Chinois sont petits, et ce même si je ne les ai jamais observés…

Fonctionnement : quand on voit une situation X et qu’on en conclut une situation Y, on établit un lien, qui repose sur une vérité générale, sur un lieu commun. On peut aussi former les lieux communs par EXTRAPOLATION. On extrapole sur une partie du monde que l’on ne connaît pas, que l’on n’a pas observée. Exemples : Tous les corbeaux sont noirs. Je n’ai pas observé tous les corbeaux du monde, mais cela me paraît raisonnable de dire cela, même si le monde est ouvert et qu’il y a une grande part d’infini. On arrive ainsi à dire des choses peut-être tout à fait fausses ! Ainsi, en Afrique centrale, pendant très longtemps, le lieu commun « Tous les hommes sont noirs. »3 a permis de donner du sens au monde dans lequel vivaient les populations et leur a permis de se rassurer, de faire des prédictions sur les choses et les situations, de s’adapter.

La plupart du temps, quand nous parlons entre nous, nous n’énonçons pas ces vérités générales, qui existent en nous et sont partagées par notre communauté, car c’est inutile. C’est trivial, ça ne sert à rien… Elles sont vitales, nécessaires, indispensables, mais elles sont tellement communes qu’il est irrationnel de les exprimer, car elles sont de l’ordre de l’évidence. Ces vérités nous permettent de faire des liens explicatifs. Exemple 1 Hier, j’ai mangé des fraises et j’ai des boutons aujourd’hui. Le lieu commun qui se cache derrière le lien est que, souvent, les fraises donnent de l’urticaire… Nous convoquons, à l’occasion, dans notre discours, nos vérités et nos lieux communs : Fraise = allergie = boutons. Il se peut que j’aie la varicelle, mais je suis rassuré-e ! Le lieu commun donne du sens, mais n’est pas infaillible.

3. Exemple cité par Stuart MILL

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Exemple 2 C’est mercredi, donc, Pierre va sans doute venir. Le lien : Pierre vient tous les mercredis ou D’habitude, Pierre vient les mercredis. (Sauf si…Pierre m’a dit dimanche qu’il viendrait au milieu de la semaine.) Nous convoquons, naturellement, un raisonnement logique qui va donner du sens aux choses. Même si nous ne connaissons pas Pierre, nous mettons tout en œuvre pour que le lien fonctionne et nous laissons libre cours à notre tendance, tout à fait naturelle et « normale », à la GÉNÉRALISATION. C’est un PARI que nous faisons sur l’expérience de la personne qui fait le lien. Nous faisons confiance à la cohérence du lien. Il serait trop lourd, redondant, de dire : « C’est mercredi. Or, Pierre vient tous les mercredis. Donc, Pierre va arriver bientôt. » Celui ou celle qui formulerait le message tel quel serait l’inadapté ou l’inadaptée… Si, par contre, en tant que récepteur ou réceptrice du message, je n’accepte pas le lien, c’est moi qui suis inadaptée. Remettre tout en cause et douter de tout mène à l’inadaptation et à la mort. Si l’a priori est la contradiction, on ne peut rien faire : toute communication est basée sur un principe de coopération (voir plus loin) qui suppose que l’autre veut être compris.

Il s’agit d’un puissant mécanisme de pensée, d’un puissant donneur de sens, que nous avons tous et toutes et qui se met en marche dès la naissance. Il est si fort qu’il fonctionne même si nous ne sommes pas au courant de la vérité générale. Il permet de procéder par allusions. Ce mécanisme naturel et inconscient nous permet d’être adapté-e-s aux situations, mais sans certitude formelle que les choses vont se passer comme nous nous y attendons. Cela nous rassure, cela donne du sens, une explication aux événements. C’est aussi quelque chose d’imparfait, d’erroné, qui nous livre une représentation floue, grossière et déformante du monde. Nous ne sommes pas coupables de raisonner comme cela, car nous ne pouvons faire autrement, faute d’être inadapté-e-s. Nous produisons ces raisonnements, toutes et tous, tout le temps. c’est le principe de rationalité.

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Lieux communs et garantie
Toutefois, bien qu’essentiels à notre adaptation au monde, les lieux communs n’offrent aucune garantie absolue. Ce ne sont que des PARIS SUR LE MONDE : on peut se tromper. Il se peut que la réalité soit autre. A partir des lieux communs, nous pouvons formuler des attentes raisonnables sur le monde et les choses. Ces attentes raisonnables sont le fruit de notre expérience et de nos habitudes. Elles peuvent ne pas se vérifier, être remises en cause. Chaque conclusion peut-être invalidée par une situation particulière, qui ne met pas en péril la vérité admise, la généralité. L’exception ne remet pas en cause le lieu commun général, preuve s’il en est que celui-ci est solidement ancré en nous.

Ainsi, le fait que j’ai mangé des fraises n’est peut-être pas à la source de mes boutons… : Je commence peut-être une rubéole ou une rougeole… ou Pierre ne viendra pas, bien que ce soit mercredi, parce qu’il est malade, qu’il a eu un accident, etc.

La possibilité peut être également envisagée que la personne qui parle ne soit pas rationnelle. Le « principe de coopération » qui postule que les gens ont des attentes sur ce que fait quelqu’un quand il parle (théorie de GRICE4) est donc rompu. Il existe différentes façons de rompre ces attentes, parmi lesquelles le mensonge, l’omission (on fait comme si on avait tout dit), la transgression par l’humour, l’ironie, la poésie, la rhétorique, etc. Le lieu commun ou topos n’a pas le statut de loi universelle, loin de là. Il s’agit bien seulement de l’expression d’une attente raisonnable. Tant qu’il n’est pas remis en question de façon extrêmement répétitive par une série d’observations contradictoires, on le garde, car il contribue à donner du sens au monde.

Les stéréotypes
Les stéréotypes sont une catégorie de lieux communs. A ce titre, ils présentent une double face, une ambivalence : • il est impossible de s’en passer. Ils appartiennent au domaine du « quasi-idéologique » et sont une source d’adaptation.
4. Grice, Herbert Paul - Grice est né en 1913 et mort en 1988. Titulaire de plusieurs chaires à l’Université d’Oxford puis, après 1967, à l’Université de Berkeley en Californie, Grice est principalement connu pour son travail sur la philosophie du langage et plus particulièrement pour son analyse de l’intention du locuteur.

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• ils offrent une représentation du monde, des gens et des choses, si générale, commune, réductrice, grossière qu’elle est figée et constitue un miroir grossier, déformant d’une réalité que l’on ne peut analyser ou voir seulement à travers eux. Ils n’offrent aucune garantie totale, et nous pouvons les remettre en question. Nous vivons dans une société qui voudrait se débarrasser des stéréotypes, mais qui ne peut s’en passer… Les stéréotypes aident toutefois à donner du sens et trouvent leur origine dans l’habitude de « typifier » le monde qui existe au cœur des SOCIÉTÉS ORALES. Nous pourrions les résumer comme suit : «Tout les ceci sont comme ça, etc.»

Les sociétés orales
Les sociétés orales sont les sociétés SANS ARGUMENTATION, sans débat contradictoire, sans critique de point de vue, tout au moins de manière institutionnalisée. Elles n’utilisent pas l’écrit, et il est prouvé que l’on ne pense pas de la même façon quand on utilise ou pas l’écriture. Il en reste quelques unes dans le monde, mais il subsiste, même dans nos sociétés démocratiques, des parcelles d’habitudes orales (les religions, le théâtre, le mime, les arts, etc.) Dans ces sociétés, le patrimoine commun, les lieux communs ne sont jamais remis en question. Ils sont transmis par voie orale, utilisent les proverbes, les histoires, les contes, les fables et paraboles, etc. et ne sont jamais discutés, car ce sont les privilégiés, les poètes, les sages au coin du feu, à la veillée, la mère au bord du lit, les sorciers, les religieux, etc. qui sont les vecteurs de leur transmission, purement ORALE. On raconte des histoires exemplaires dans lesquelles on se projette. Elles sont les représentations culturelles de lieux communs et fonctionnent comme étant la référence absolue des représentations du monde. Tout ce qui fait le tissu explicatif du monde est transmis de façon orale, reproduit d’une génération à l’autre, de façon orale et répétée, sans distance critique. Les stéréotypes constituent la condition de la rationalité et de l’appartenance à la communauté. Ils ont FORCE DE LOI, d’EXPLICATION DU MONDE, de VÉRITÉ GÉNÉRALE. Il n’y a pas de science, pas de critique. Le MYTHE a statut de science et le PROVERBE de vérité scientifique. On ne les remet pas en question, on ne pose pas la question de leur origine. Ils sont incritiquables, inattaquables. Les critiquer équivaudrait à une inadaptation, qui serait suivie d’un rejet par la société. Exemple : « En avril, ne te découvre pas d’un fil. » Cette recommandation sous forme de proverbe fonctionne encore très bien dans nos sociétés, mais avec un changement de statut.

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Dans la société et la transmission orales, une dimension de la langue n’est pas – ou plus – accessible, celle de l’ARGUMENTATION et de la possibilité de remettre en question les lieux communs et les stéréotypes5. On peut discuter : « D’accord, MAIS… » Le statut des lieux communs et stéréotypes a changé au cours de l’histoire. Bien qu’évoluant, pour la plupart d’entre nous6, dans une société écrite, nous venons tous et toutes d’un monde structuré par le MYTHE, qui n’est autre qu’un stock de proverbes, d’idées reçues, d’histoires, de paraboles, de contes, de légendes, etc. sur les choses, les animaux, les gens, les événements, etc. transmis sous des formes poétiques qui ont tendance à figer les représentations, précisément par leur cadence, leur rythme, leurs rimes, les jeux de sons et de mots, etc. Pensons notamment aux comptines…

L’autre
Quand nous observons les représentations du monde, le stock de stéréotypes et de proverbes à notre disposition, la plupart du temps, ce qui est représenté, c’est l’AUTRE, celui ou celle qui n’est PAS MOI, que je ne CONNAIS PAS, que je ne COMPRENDS PAS, que je ne CONTRÔLE PAS, qui me FAIT PEUR par sa DIFFÉRENCE, sa MONSTRUOSITÉ. Pour toutes ces raisons, je le cerne dans une catégorie typifiante. JE ME RASSURE ET JE NE LE REJETTE PAS en le mettant en scène dans des proverbes. C’est une des raisons pour lesquelles il y a tant de stéréotypes de tous genres sur des catégories ethniques, sur leurs habitudes alimentaires, leurs coutumes, leur façon de s’habiller, de jouer au football, etc. ex. Les Allemands sont les plus grand buveurs de bière. Les Italiens mangent des spaghettis. Les Écossais sont avares. Les Belges mangent des frites. Les Vikings sont grands, blonds et forts. Ce foisonnement de proverbes et de lieux communs de type ethnique nous permet, lorsque nous croisons quelqu’un de différent, de ne pas avoir peur, de donner du sens à la situation. Il y a un niveau où tous et toutes, même les plus érudits et érudites, véhiculent des stéréotypes. Il ne faut pas nous culpabiliser lorsque nous participons à un stéréotype ou à une vérité universelle. Le seul danger du stéréotype est de lui conférer un statut de rationalité scientifique ou juridique. Les terrains les plus fréquents des stéréotypes = ÉTRANGERS + FEMMES
5. Lorsque l’on considère que, dans certains pays et dans certaines religions, la condition féminine est telle que le droit à l’apprentissage de la lecture, entre autres barbaries, est nié aux femmes, on mesure bien le pouvoir qui est pris par le sexe dominant. 6. Même les analphabètes, que l’on peut définir comme des « oraux - ou orales - de fait », puisqu’ils et elles ne maîtrisent ni la lecture ni l’écriture, pensent comme la majorité de la société écrite dans laquelle ils et elles évoluent.

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Le fait que les femmes constituent l’un des terrains les plus fertiles des stéréotypes est l’indice même que nous avons hérité d’une société construite cognitivement, y compris en termes de représentations du monde, à partir d’un modèle masculin, pour lequel FEMME=AUTRE. L’homme est la base, la femme est la différence. La femme étant l’autre, le mystère, qu’en tant qu’homme, je ne comprends ni ne m’explique, il s’agit de la typifier, de la stéréotyper, pour me rassurer, pour qu’elle fasse moins peur par sa différence. Ce qu’il est important n’est pas ici de confirmer ce que l’on sait sur les sociétés occidentales machistes ou patriarcales, mais de savoir que les idées (sur les femmes) étaient partagées et véhiculées par les femmes et par les hommes, dans une société où femmes et hommes étaient d’accord sur les idées portées par les proverbes. Les représentations stéréotypées des femmes et des hommes ont été construites par les femmes autant que par les hommes. Il n’y a pas de symétrique7, pas de proverbes ni d’histoires sur les hommes, sauf quelques petites choses. C’est normal, il s’agit d’un héritage du passé. Ce n’est pas condamnable : c’est comme ça.

Ce qui est rassurant : toutes les représentations des femmes ne sont pas forcément négatives, elles aident juste à les faire comprendre. Ce qui est moins rassurant : celles qui sont négatives sont vraiment très très négatives !!

On distingue donc • des stéréotypes dont les intentions sont positives, dans le regard de la société qui a émis ces représentations • des stéréotypes qui sont de véritables monstruosités, révélatrices d’un degré de haine, de rancœur et de ressentiment, qui évoquent des conflits ancestraux, ancrés dans de très lointaines traditions. Ils sont le résultat d’une tentative de typifier sur base de l’observation et de l’induction. Remarquons, au passage, que les femmes creusent elles-mêmes le sillon de la misogynie et participent à la typification des femmes via l’éducation qu’elles donnent à leurs enfants, garçons et filles.

7. Il serait intéressant de réaliser une étude sur le sujet dans une société purement matriarcale, mais cela n’a pas été fait à ce jour.

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Représentations positives (orientées Hommes) • toutes les représentations qui mettent en exergue le rôle positif des femmes sur la carrière des hommes – La femme est la moitié d’un homme, les femmes font les hommes • les représentations positives de la femme dans son rôle d’éducation des enfants, dans la conduite du foyer, dans la protection, le réconfort, la douceur, la maternité (« repos du guerrier »), la patience, les dons pour les travaux d’aiguille • dans son habileté à manier le langage, dans la fameuse « intuition féminine », dans ses compétences en matière de conseil « Écoute toujours le premier conseil de ta femme. » • dans son intelligence

Représentations négatives • femme méchante, mégère, jalouse, rouleau à tarte • femme adultère, légère, volage, putain • femme versatile, girouette, inconstante – Souvent femme varie, bien fol est qui s’y fie • femme dépensière, panier percé, indigne de confiance • femme « à châtier » : Tous les matins, bats ta femme. Si tu ne sais pas pourquoi, elle le sait. (Proverbe arabe) • femme bavarde, commère, incapable de garder un secret, menteuse + tous les proverbes et lieux communs concernant l’attitude d’une femme par rapport au secret : ne pas confier un secret à une femme ! • femme fatale, mante religieuse, mangeuse d’hommes, sorcière, castratrice

On constate donc, dans les stéréotypes féminins, une coexistence de deux grands archétypes de la femme : la femme mère, symbole de vie et la femme fatale, destructrice, symbole de mort. Il s’agit bien la de stéréotypes sur les femmes, mis en place par une société patriarcale, mais ils ne sont pas forcément tous dévalorisants. Nous sommes en présence d’une scission manichéenne : le bien opposé au mal, le positif au négatif. Tantôt créatrice, inspiratrice, immaculée conception, soumise, en retrait, tantôt fatale, mante religieuse, mangeuse d’hommes, sorcière, destructrice du lien social et de la chose politique, la femme symbolise la VIE ou la MORT. Réceptacle, rassurante, consolatrice, elle contient la vie, la donne, elle est la condition de la vie, sans pour autant la vivre elle-même… Par ailleurs, elle est fatale, mortifère, destructrice, mène l’homme a sa perte et menace les bases de la société. Tout se passe comme si, chaque fois qu’elle a l’occasion de s’exprimer, le monde courait a sa perte.

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La Vierge Marie et Pénélope sont des exemples à suivre. Pandora, femme fatale, porte tous les malheurs du monde. Les gorgones sont féminines et le sphynx a un visage de femme. Hélène de Troie est à mettre dans le panier des mangeuses d’hommes, dangereuses mantes religieuses et veuves noires qui menacent l’équilibre du monde et apportent la guerre. Eve, quant à elle, exprime tout le paradoxe de la condition féminine, entre mère de l’Humanité et femme fatale, source du péché originel…, signe que dans notre culture judéo-chrétienne, ce serait une erreur de minimiser le poids des archétypes culturels. Tantôt saintes, tantôt démons : il est difficile de sortir de là… Une des vertus suprême, pour la femme, est de se faire oublier, de se gommer, de ne pas exister, c’est la vertu du retrait, comme en témoignent le proverbe chinois « La femme la plus louée est celle dont on parle le moins. » et sa version européenne « La femme la plus honnête est celle dont on parle le moins. » On retrouve peu d’éloges de femmes, même dans les sociétés matrilinéaires8. On peut aussi évoquer les représentations négatives sur les femmes, à la limite du supportable, installées entre le XVIè et le XIXè siècle dans notre patrimoine de lieux communs sur les femmes. La femme est diabolisée, est infidèle et constitue un danger ou elle est effacée, acceptable, ne se fait pas remarquer, reste discrète et se laisse oublier. On ne peut s’empêcher de penser également aux représentations féminines véhiculées au XVIIème siècle, au lien à Eve ou aux sorcières, brûlées au bûcher de l’Inquisition. Si les hommes sont allés jusque là, c’est bien qu’ils avaient peur… Au XIXème siècle, la femme occupe 3 sphères : celle de la femme-épouse, celle de la femme-maîtresse et celle de la femme prostituée (« fille de joie »). Nous ne parlerons pas de la gouvernante, qui n’a pas d’existence propre et semble asexuée. La femme est fatale ou gardienne du foyer. Pour la famille bourgeoise, la norme est la femme au foyer. L’homme se rend au bordel et a une maîtresse, qui est une demimondaine et jouit d’un statut particulier dans les représentations féminines. Au XIXème siècle, les différentes représentations des femmes sont structurées, tous milieux confondus, par des lieux communs. La femme doit réussir sa vie de famille, avoir un mari, une maison, des enfants. Son rôle est privé, elle est tournée vers l’intérieur. Par contre, l’homme doit avoir un travail qui lui permette de faire vivre sa famille. Son rôle est public, il est tourné vers l’extérieur. Il s’agit là d’un modèle mental, ce vers quoi chacun et chacune doivent tendre. Il n’existe, à cette époque, pas de conscience, chez les femmes, qu’elles puissent se réaliser autrement, sans transgresser l’ordre établi. Cf. Les livrets bleus, qui étaient les premiers romans-photos.
8. Un des rares éloges de femme est celui de Turia, à Rome. Turia avait pris en charge les tâches des hommes pendant une guerre, avait eu un courage d’homme, mais sa plus grande vertu avait été de revenir « à sa place » après ses exploits et, au retour des hommes, de retourner dans l’ombre. Elle avait fait preuve de bravoure, mais l’éloge porte bien sur son humilité, sur le fait qu’elle était retournée « à sa place ». Dans le registre « bravoure au champ d’honneur », Jeanne d’Arc a été également louée, mais à l’analyse, on constate que son statut est différent : elle se situe plutôt « borderline », ni femme ni homme, « pucelle »…

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Cette scission manichéenne est-elle universelle ou non ? Globalement, a peu près dans toutes les cultures, on retrouve le même clivage « la mamma – la putain ». Les hommes, comme les femmes, ont tendance a utiliser ces représentations de manière intuitive, et ce malgré les différences culturelles.

De nos jours, un décalage s’est installé – depuis 1968 – entre ce que l’on fait et le socle de nos représentations et stéréotypes. Nous jouons sur deux niveaux. Disposons-nous de suffisamment de représentations féminines positives dans lesquelles nous puissions nous projeter, nous, femmes ? Wonderwoman ? Femme d’affaires ? Bonne épouse ? Bonne mère ? Actuellement, une tentative se dessine de produire une représentation positive de la femme active dans la société, et ce via les différents médias, les fictions, etc. Cette tentative se heurte a l’ambivalence de la condition féminine et le portrait commencé sous forme d’éloge se termine par un blâme : « Oui, mais qu’advient-il de sa famille, de ses enfants, etc. ». Ces reproches sont émis tant par les femmes que par les hommes… Comment vivre cette ambivalence9 ? Il est intéressant d’analyser comment nos habitudes et attitudes renforcent les stéréotypes ou les combattent. Souvent, force est de constater que les femmes reproduisent « benoîtement » ce que faisaient leur mère et - parfois - leur grand-mère. Ne les entend-on pas aussi véhiculer des blagues sexistes, que l’on pourrait verser dans la catégorie des stéréotypes, comme avatars modernes du stéréotype ? Les stéréotypes sont donc très vivants, ils sont ancrés en nous (niveau implicite, inconscient, archaïque), mais nous développons sur eux notre esprit critique pour revenir au « politiquement correct » (niveau argumentatif).

9. cf films : « Dans la peau d’un homme », « Working girl » - cf aussi le livre « Conte à l’eau de bleu » d’Isabelle ALONSO

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Il nous arrive de pratiquer une inversion de certains stéréotypes. Ainsi commencent à se multiplier les blagues sexistes sur les hommes. Prenons garde, lors de l’inversion d’un stéréotype, à ne pas en générer un autre : en inversant les stéréotypes présents dans les blagues racistes, nous avons ainsi créé les stéréotypes autour de la blonde stupide… Paradoxe !!!

Qu’en est-il, ici et maintenant ?
Notre société utilise largement l’écrit, qui a modifié notre façon de penser, et l’argumentation, donc la capacité de critiquer les stéréotypes. De plus, les nouveaux outils technologiques disponibles actuellement – nous sommes très loin de la tradition orale – nous permettent d’utiliser, notamment, l’image comme mode de communication. Le statut du stéréotype et des vérités universelles a changé : • ce sont des choses qui font partie de nous, que nous transmettons, qui continuent a nous aider a « donner du sens ». Nous fonctionnons toutes et tous avec les stéréotypes et l’induction. Ils font partie de nous, MAIS • nous les tenons a distance, car nous avons pris conscience qu’ils sont CRITIQUABLES. Nous prenons ainsi nos distances par rapport aux clichés. Nous avons conscience que cette typification est grossière et peut être critiquée, remise en question, qu’elle n’offre aucun type de garantie. Le stéréotype a perdu la vertu de vérité scientifique que lui conférait la société orale,

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• avec, pour conséquence, un mode de fonctionnement souple utilisant des représentations du monde qui ne sont pas toujours compatibles entre elles. On sait que l’on pourrait trouver, sans doute, un proverbe, un stéréotype, un lieu commun, qui dit exactement le contraire que le premier. Le monde est ouvert. La critique par argumentation s’opérera donc toujours a partir du patrimoine commun constitué par le stock de lieux communs dont nous disposons. Tout se passe a l’intérieur : le locuteur parle, je l’écoute, je prends position. Dans nos sociétés modernes, écrites, les lieux communs, les clichés, les stéréotypes sont présents et exploités, utilisés, dans l’image et dans le texte, a tous les niveaux de la communication : publicité, cinéma, télévision, nouvelles, etc. Nous sommes dans une société démocratique, c’est a nous de mettre en œuvre les techniques d’argumentation et notre esprit critique. La critique et l’argumentation ne sont pas suffisamment a l’honneur dans notre système éducatif. La pratique de la critique et de l’argumentation est pourtant essentielle, car c’est seulement a travers elles que les représentations pourront évoluer, et que les générations futures pourront prendre une distance critique par rapport au matraquage d’images auquel elles seront soumises.

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Modèle de TOULMIN : premier outil pour l’argumentation
Un moyen technique de critiquer les stéréotypes : le CADRE ou MODÈLE de Stephen TOULMIN10, outil qui permet de déceler, de débusquer, d’expliciter l’implicite, en partant du principe que l’implicite n’est tu ni par intention ni par manipulation. Dans notre société, les habitudes de rhétorique et d’argumentation ont été progressivement gommées. Nous devons prendre garde a cette tendance, qui se confirme en ce début de XXIème siècle : nous perdons l’habitude de critiquer et de participer a la démocratie citoyenne. Les raisons sont multiples, et l’on doit sans doute y mettre la pléthore d’informations et de supports de communication engendrée par la montée en puissance des télécommunications. Or, la critique est saine et doit être encouragée comme principe de base de toute démocratie. Nous avons le droit et le devoir de dire que nous ne sommes pas d’accord avec la représentation du monde qui nous est livrée, et nous le dirons en utilisant le stock de vérités générales, le patrimoine commun, critiquable aussi, sans doute, mais il ne suffit pas de jeter les stéréotypes – on ne peut pas s’en passer : il faut les prendre a bras le corps et les critiquer. Le modèle de Toulmin nous montre comment se construit une induction, comment, même si l’on n’a pas, en soi, la vérité ou le lieu commun, on le reconstruit via l’argumentation de la personne qui parle (ou locuteur/trice) : le mécanisme de l’induction nous permet de donner un sens a des situations précises du quotidien et de produire de nouvelles conclusions, de nouvelles hypothèses. Voici un exemple de raisonnement modélisé par Toulmin dans sa présentation linéaire : « Petersen est Suédois. Donc, probablement, il n’est pas catholique. »

Modèle ou cadre de Toulmin
Donnée D donc Qualificateur modal Q Conclusion C puisque Garantie G étant donné Support S à moins que Restriction R Petersen ait fait un pèlerinage à Lourdes les statistiques disponibles moins de 2% des Suédois sont catholiques Petersen est suédois probablement Petersen n’est pas catholique

10. Les Usages de l’argumentation, 1958. Stephen TOULMIN, né en 1922 à Londres, est l’un des leaders modernes de la théorie rhétorique. Diplômé en mathématique et sciences naturelles, il est aussi Docteur en Philosophie (Cambridge). Auteur des Usages de l’Argumentation (Uses of Argument), il participe à la renaissance des théories de l’argumentation. Contemporain de Chaïm PERELMAN (Université Libre de Bruxelles - « père de la nouvelle rhétorique »), Toulmin s’oppose aux théories réductrices de la logique. Pour lui, tout ne peut se résumer à la logique : il y a des valeurs, des émotions, des nuances, qui ne peuvent être codifiées par la logique.

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Au départ d’une donnée D, on arrive a une conclusion C, en utilisant une garantie G.

Donnée

Conclusion

Garantie

Ce cadre nous permet de formaliser le double statut des vérités générales : • elles sont toujours la • comme nous sommes dans une société d’argumentation, nous pouvons les remettre en question, en utilisant la RESTRICTION R. Il faut savoir que, la plupart du temps, la garantie G est implicite, n’est pas exprimée et que l’on n’a pas toujours conscience du support S de la garantie, qui est pourtant révélateur du lieu idéologique où l’on se situe et auquel on adhère. Ce modèle montre comment un simple raisonnement inductif peut être formalisé. La DONNÉE est l’élément observé et sur la base duquel on va réfléchir, ce dont il est question, le premier élément de la discussion. Nous avons connaissance d’un fait a propos du monde. La donnée est quelque chose que l’on sait et qui se pose la. La GARANTIE est ce qui fournit le lien de pertinence et donne du sens au lien que l’on fait entre la DONNEE et la CONCLUSION. Elle n’est normalement pas (expli)citée dans le texte, tellement elle est de l’ordre de L’ÉVIDENCE. Le simple fait de relier la donnée a la conclusion induit, crée le stéréotype et prouve notre adaptation au monde. Dans le modèle de Toulmin, la flèche symbolise le lien, le chemin inductif. Quelqu’un peut demander au locuteur ou a la locutrice d’expliciter ce lien et de citer sa garantie pour justifier son passage de la donnée a la conclusion. La plupart du temps, l’on n’exige pas que soit formulée la garantie, sauf si l’on ne comprend pas du tout le lien, par naïveté, sauf aussi dans un jeu rhétorique, pour rendre la garantie vulnérable et pour l’attaquer, si l’on a envie de polémiquer. Les garanties, de manière générale, sont le refuge des lieux communs. Nous les puisons dans les différents champs des représentations du monde. Elles peuvent être aussi des lois scientifiques, juridiques, des statistiques, des articles de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, des proverbes, etc. La garantie est l’élément fondamental du jeu de l’argumentation. Le lien entre la donnée D et la conclusion C est également appelé LIEN D’INFÉRENCE et la garantie G le TICKET D’INFÉRENCE (RYLE). Ce n’est qu’au cours d’un éventuel débat, d’une discussion, que nous pouvons être amené-e-s a formuler la garantie. Dès que celle-ci est exprimée, elle est vulnérable, critiquable. La garantie peut être discutée, remise en question. Elle est ainsi livrée au jeu de la critique et de l’argumentation. Dans les textes, nous trouverons donc beaucoup de données et de conclusions, mais peu de garanties, car leur expression peut remettre en question une vérité admise.

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Dans une argumentation bien conçue, nous devons cependant nous préparer a fournir les garanties : nous ne sommes pas « du bon côté une fois pour toutes ». Le penser correspondrait a une attitude non-démocratique (paradoxe !), qui affaiblit tout qui se place du côté de l’évidence, même si, dans certains débats, l’évidence est souvent utilisée comme effet rhétorique. Nous devons pouvoir mettre nos lieux communs au défi. La garantie ne présente donc aucun caractère d’infaillibilité. Si une garantie est infaillible, nous entrons dans le mécanisme de la déduction11. L’utilisation des « toujours », « jamais », « tout-e, tou-te-s », « aucun-e », dans l’établissement d’un lien logique entre une donnée et une conclusion, est de l’ordre du discours politique, mais personne n’est dupe de cette représentation rhétorique qui vise l’effet de manche. Par ailleurs, une garantie peut être tout simplement fausse ou « pas applicable ». Nous devons avoir conscience que le monde est ouvert, que l’on peut aller jusqu’a l’infini, que les garanties ne sont pas définitives et qu’elles ne nous sécurisent pas a 100%. Il faut donc que nous restions optimistes et fassions le travail d’argumentation, car rien n’est fixé. Le modèle de Toulmin permet d’expliciter la garantie et de nommer le SUPPORT. Le support est le champ du savoir humain dans lequel nous sommes allé-e-s chercher la garantie. Ce ne sera pas toujours la valeur scientifique qui sera la plus persuasive. L’autorité de la garantie et du support doit être construite et mise en scène.

Exemple : Dans les campagnes électorales du Front National, les tracts annoncent 3 millions de chômeurs et 3 millions d’immigrés et en conclut qu’il faut renvoyer les immigrés dans leur pays d’origine. Le choix des supports et des garanties dépendra de qui parle et de l’auditoire à convaincre.

A noter que la possibilité existe de critiquer le statut épistémologique12 du support, concrètement, a se poser la question de savoir si ce champ est vraiment valable. Par rapport aux statistiques, on pourrait dire qu’on leur fait dire ce que l’on veut, par exemple. Si nous reprenons l’exemple des fraises et de l’urticaire, le support pourrait être la sagesse populaire, ou encore les livres de médecine. Nous sommes en droit de critiquer le statut épistémologique de ces deux supports. On peut donc critiquer une garantie et son support. C’est vertigineux, nous ne sommes jamais sûr-e-s de rien, mais cela représente, en même temps, une superbe possibilité, pour chacun et chacune, de faire avancer la société et le domaine de la connaissance. Ainsi, la gravitation universelle, qui est une loi physique, est-elle également l’objet d’une remise en question.

11. Exemple de déduction : « Tous les hommes sont mortels. Socrate est un homme. Donc, Socrate est mortel. » 12. Epistémologique = du mot « épistémologie » (théorie de la connaissance) - lorsque l’on parle du statut épistémologique d’un support, on parlera de sa légitimité scientifique.

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La plupart du temps, l’argumentation porte sur des événements, des faits ou des thèmes qui impliquent une forte charge émotionnelle chez nous. Ainsi, l’égalité, thème fortement chargé émotionnellement, doit-elle être argumentée. La RESTRICTION est un élément important de l’argumentation. Elle sème le doute et nous permet de ne pas prendre de risque par rapport a la vérité générale. Elle nous met a l’abri de la remise en question du lien par l’autre. Notons enfin que, dans le modèle de Toulmin, les connecteurs sont les mots liens « a moins que », « puisque », « donc » et « étant donné ». Le qualificateur modal (« certainement », « sans doute », « probablement », etc.) indique le degré de confiance que l’on a par rapport a l’accomplissement de la conclusion. Chaque lien n’a pas la même force. Le qualificateur modal permet de nuancer le lien.

Qu’est-ce qui va nous servir dans l’argumentation ?
• le support S: Il est déterminant des valeurs auxquelles on adhère. par exemple : « La Bible dit que… » Nous devons pouvoir identifier le support pour l’argumentation. • la critique via la restriction R = l’expression du cas particulier qui pourrait faire, qui illustrerait que justement, cette fois-ci, le stéréotype ou la garantie pourrait ne pas être d’application. L’effet est déstabilisant, insécurisant. = A MOINS QUE On formule une restriction, mais qui n’est que «l’exception qui CONFIRME LA RÈGLE» (autre lieu commun !!!). La garantie est sauve ! Le lieu commun, la proposition générale n’est pas remise en cause. C’est rassurant. Le SUPPORT S sera choisi dans un champ culturel ou cognitif, thématique, présent dans la communauté a laquelle nous appartenons ou souhaitons appartenir. Les supports appartiennent a des domaines de la pensée, a des champs (le champ juridique, celui de l’expérience quotidienne, de l’habitude, le champ scientifique, éthique, institutionnel, la tradition orale, la sagesse des nations, les statistiques, etc.) Nous avons des lieux communs a l’infini et irons y puiser nos garanties. Le choix du support, « étiquette » qui situe le champ d’où est issue notre garantie, dépend du locuteur/ de la locutrice, mais aussi du public auquel il ou elle s’adresse. On ne choisira pas le même type de support dans un débat politique ou dans une discussion de famille.Très souvent, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est donnée comme support : la plupart du temps, même sans connaître le texte exact de cette Déclaration, nous fonctionnons avec un stock de lieu communs sur les droits de l’Homme, sur le respect de l’autre, sur la justice, etc.

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Révéler son support, c’est révéler ses positions, ses valeurs13, c’est, également, révéler la confiance que l’on a par rapport au support (donc, la manière dont on fonctionne…)14. Il y a toujours un arrière-plan émotionnel : nous voudrions croire que nos valeurs sont absolues et partagées par tous et toutes, mais elle ne le sont pas.

La restriction R peut a son tour devenir une donnée15, que nous appellerons donnée D 2.

Donnée D 2 :

Petersen a fait un pèlerinage à Lourdes

Conclusion C 2 : donc, il est catholique (la conclusion 2 correspond à l’inverse de la première conclusion) Garantie G 2 : Support S 2 : Ceux qui vont en pèlerinage à Lourdes sont catholiques. les statistiques, les ouï-dire, etc.

Restriction R 2 : à moins que Petersen pratique une autre religion qui reconnaît le culte de la Vierge

La restriction 2 peut devenir une donnée 3, et ainsi de suite. Boîte de Pandore ou poupées russes, l’argumentation est ouverte a l’infini, avec, chaque fois, la particularité que les conclusions, de situation en situation, prennent alternativement les valeurs C1 et C216. C’est toute la richesse du débat, avec, souvent, la remise en question des garanties, qui sont le siège des stéréotypes, le lieu de toutes les croyances, des émotions. Le support n’est pas non plus a l’abri d’une remise en question. Les seules17 vérités absolues sont de l’ordre des vérités physiques (pas toutes) et mathématiques. Avec elles, on sort de l’argumentation pour entrer dans la DÉMONSTRATION. Le monde est ouvert par l’argumentation, qui est l’essence même de la démocratie : rien n’est jamais certain, tout peut être remis en question par l’expérience, par la réalité. La société est ouverte a la critique, a la réflexion, a l’incertitude, a la remise en question. C’est insécurisant, mais plus responsabilisant et délicieusement démocratique : on ouvre le monde et la possibilité de le faire changer. C’est a nous qu’il appartient d’agir pour faire évoluer le monde, via l’argumentation et la mise en doute. Il y a des sociétés qui encouragent l'argumentation, d’autres qui la condamnent ou la rendent impossible (sociétés orales). L’expérience nous recommande toutefois de ne pas en faire un usage constant : c’est très fatigant…

13. La plupart du temps, on cite la donnée D et la conclusion C. On ne cite ni la garantie G, ni le support S, que si l’interlocuteur ou interlocutrice le demande, dans un esprit – souvent – de polémique et de critique. Dans les conflits, plus le débat charrie de valeurs, plus la charge en émotion augmente, à un point tel que la violence peut être choisie comme alternative à l’argumentation, tout simplement parce que, en l’absence de socle commun, le dialogue est devenu impossible. 14. Les argumentations féministes vont parfois chercher leurs garanties dans les articles de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. 15. La restriction ne sera jamais formulée sous forme de proverbe ! 16. Exprimer toutes les restrictions revient à se mettre dans la position de l’adversaire ou des adversaires, qui entendent l’autre exprimer ses propres restrictions. C’est tout l’art de la rhétorique, qui renforce la garantie, d’une part, et revêt, d’autre part, un caractère machiavélique et manipulatoire. 17. On a tendance à dire qu’elles sont absolues, mais elles sont régulièrement remises en cause.

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Le modèle de Toulmin existe dans notre tête, et les éléments ne sont pas toujours rendus visibles dans le discours, qui utilise des raccourcis, sur base de la confiance que chacun et chacune ont en la capacité d’induction de ses interlocuteurs et interlocutrices.

Argumentation et valeurs
Changer d’avis, se poser des questions résultent simplement d’une prise de conscience que l’on a été piégé par des valeurs, qui parfois n’étaient pas les nôtres, mais celles d’une majorité ou d’un groupe et que l’on désigne sous l’expression de « valeurs fusionnelles ». Via la restriction, je me mets en danger et je mets l’autre en danger dans ses valeurs. Aucune de nos valeurs les plus chères n’est a l’abri d’un choix ou de l’attribution d’un degré de priorité, expression de notre hiérarchie de valeurs, de notre échelle de valeurs. Le modèle de Toulmin permet un déroulement de l’argumentation a l’infini, mais nous ne pouvons perdre de vue le fait qu’une négociation doit mener a une fin, a un accord, et qu’elle sera le fruit d’une décision prise en fin de parcours, de commun accord. Cette décision, ces accords se retrouveront au cœur des chartes, des déclarations, des traités, etc. au sein desquels un rassemblement s’opère autour de notions sur lesquelles tout le monde est d’accord. Beaucoup de valeurs, bien qu’elles soient reliées a des émotions, seront exprimées via ces « notions floues » (Chaïm PERELMAN18), grandes valeurs formulées a un certain niveau, pour récolter l’adhésion du plus grand nombre. Ce sont, par exemple, les notions de liberté, égalité, dignité, que l’on retrouvera dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. D’une personne ou d’un groupe a l’autre, les représentations résultant de ces notions floues divergent. A nouveau, on est d’accord sur le quoi (qui est flou), mais pas sur le comment.

Restriction et stéréotype
Introduite par « a moins que », la RESTRICTION R exprime une situation qui ferait que, cette fois-ci, la garantie G ne serait pas d’application. Même si la restriction est la, la loi, le stéréotype, la vérité, reste intacte. La restriction ne remet pas en cause le stéréotype, elle NE DÉSTRUCTURE PAS. Il y a un travail de critique a faire, qui va s’opérer a partir de la restriction, sachant que le point de départ reste le lieu commun – signe-même du fait que l’on ne peut s’en passer…

18. Ch. PERELMAN, autant qu’inventeur d’une « Nouvelle rhétorique», est philosophe du droit. L’une des profondes originalités de son œuvre est d’avoir intégré la théorie de l’argumentation à une philosophie de la connaissance et à une philosophie de la décision et de l’action, profondément explicites. Le Traité de l’Argumentation de Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA (Bruxelles – 1958) s’occupe des moyens discursifs employés pour obtenir l’adhésion des esprits. On y examine les techniques qu’utilise le langage pour persuader et pour convaincre l’auditoire. C’est que l’argumentation vise, grâce au discours, à obtenir une action efficace sur les esprits.

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Exercices d’entraînement au modèle de Toulmin
Exercice 1
Donnée D = Pierre est (encore) parti en voyage Conclusion C = Marie va (finir par) prendre un amant. Consigne 1 : formaliser la situation en utilisant toutes les composantes du modèle de Toulmin. Consigne 2 : la garantie G doit être exprimée sous forme d’un proverbe. Pensez au qualificateur modal et aux différentes restrictions. Vous trouverez en page 43 les résultats de ce premier exercice, tels qu’ils ont été livrés par 4 groupes en formation.

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Exercice 2
Donnée D : C’est une femme qui préside la réunion. Conclusion C : On aura fini avant 16 heures. Consigne : reconstituer le modèle en utilisant un qualificateur modal, une garantie et un support au choix. Vous trouverez quelques réponses possibles à cet exercice en page 47.

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Il est important de prendre conscience du fait que, quand on se bat pour une cause, plus on passe par une phase d’honnêteté intellectuelle par rapport à cette cause, plus on sera fort pour la défendre. Nous trouvons normal d’aller chercher des supports forts, et nous serions choqués par l’inverse de ce qu’ils nous disent. Face à des groupes ou à des personnes qui ont d’autres opinions que les nôtres, nous entrons parfois dans l’inversion du stéréotype. Aucun argument n’est définitif. Il y a toujours une contre-argumentation. Nous devons garder en mémoire, avoir conscience du fait que l’on peut faire deux poids, deux mesures et avoir également conscience du STATUT des garanties et de leur support : • le choix de la garantie et du support résulte d’un choix émotionnel qui reflète nos valeurs • plus nous apprenons à quitter l’effet, la conviction d’évidence, plus nous renforçons notre pouvoir d’argumentation.

En résumé
• Contrairement à ce qui se passe dans les sociétés orales, nous pouvons prendre nos distances par rapport aux et à nos stéréotypes. • Toutefois, notre société fonctionne beaucoup par stéréotypes. Ceux-ci sont véhiculés par la presse, par l’image, la presse féminine, la télé, les bandes dessinées et les dessins animés, les livres d’enfants, d’adolescents et adolescentes, la publicité. Nous sommes au début du 21ème siècle, mais la représentation publique de la femme repose sur plusieurs couches de stéréotypes solidement ancrés et très diversifiés, autour des thèmes « femme battante au boulot » (thème en construction), « bonne mère » et « femme fatale ». • Nous vivons dans une société à deux vitesses, témoin 1. du rejet des stéréotypes, objets de pensée discriminatoires. Dans la pensée et la réflexion, on les remet en question et on choisirait plus vite la censure que l’argumentation 2. du fait que nous baignons dans une société qui utilise les stéréotypes et nous les met sous le nez, avec des images parfois incompatibles entre elles et qui alimentent un chaudron de lieux communs et de stéréotypes. Nous les subissons, nous les vivons, de manière passive. • Cette situation est génératrice de paradoxes sur le statut de la femme et sur les représentations de la femme par la femme elle-même et par la société. Une illustration en est la création de jouets, comme « Barbie famille heureuse », qui inclut Barbie enceinte, Ken papa et Barbie pédiatre. Nous assistons ici à une conjonction de deux stéréotypes, l’un très ancien « femme – mère – heureuse » et un nouveau, en construction « femme – médecin – égale de l’homme ».

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TRAITEMENT DES STÉRÉOTYPES & VALEURS : 2 GRANDES OPTIONS
Le CONFLIT IDÉOLOGIQUE qui abrite la plupart des débats sur le COMMENT faire l’égalité entre les hommes et les femmes révèle l’ambivalence existant autour de la recherche de l’égalité et nous confronte à des paradoxes et des difficultés venant du fait que nous fonctionnons en plusieurs couches et que les situations sont complexes. Dans les grands débats sur le féminisme émergent deux façons de se positionner. D’une part, nous trouvons la position UNIVERSALISTE et, d’autre part, la position PARTICULARISTE. Chacune cherche à faire le nécessaire pour la défense de l’égalité (OK sur le « quoi »), mais les moyens et les stratégies mis en place pour lutter contre les stéréotypes sont différents. 1. Pour l’UNIVERSALISTE, c’est simple : l’égalité doit être garantie au nom de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme19. Pas de spécificité, quels que soient les différences de nature. Tous les citoyens et les citoyennes ont droit à la même chose, quelle que soient leur sexe, genre, origine ethnique, nationalité, couleur de peau, apparence physique, etc. Le fait de créer une déclaration ou charte des Droits de la Femme serait une forme de particularisation qui les exclurait de l’universel, ce qui est inacceptable. Le stéréotype est nié : la diversité est présentée comme non problématique, comme non stéréotypée. La volonté de montrer une certaine forme de diversité existe, mais cette diversité n’est pas problématique. « Les femmes sont des hommes comme les autres. » La femme est l’égale de l’homme en droit. Tous les hommes sont égaux, y compris les femmes. Il ne s’agit pas de quelque chose qui existe dans la nature, mais d’une déclaration de droits. L’Humanité se donne un droit pour elle-même. « Égaux » n’est pas synonyme de « pareils ». Il ne s’agit pas d’une négation de la différence : on ne nie pas les différences biologiques, psychologiques, organiques entre les hommes et les femmes, mais ces différences ne sont pas pertinentes dans la vie politique ou publique pour définir et défendre le principe d’égalité : chaque individu est ce qu’il est, avec ses différences, mais a droit à la même chose. Cette position s’accompagne d’une exigence forte de la reconnaissance de la diversité, au nom de l’UNIVERSALITÉ des droits de l’Homme, de l’égalité de droit (en anglais : Human Rights). Il faut se battre pour l’égalité des hommes et des femmes, mais sans faire des femmes une minorité. De façon schématique : « pas de quotas » - « pas de discrimination positive »

19. Lors de la parution de la Déclaration des Droits de l’homme, en 1789, il s’agit bien de mettre un petit h à « homme ». Elle ne vise et concerne, à l’époque, que les hommes et pas les femmes. Olympe de Gouges, connue pour sa Déclaration des Droits de la femme, revendiquant le droit de vote pour les femmes, en vertu du fait qu’elles ont le droit à la guillotine, trouvera la mort sur l’échafaud… Toutefois, en 1948, les pendules sont remises à l’heure : il s’agit bien des Droits de l’Homme, cette fois avec un grand H. La Déclaration concerne aussi les femmes. Dans ce cas, on pourrait peut-être la rebaptiser « Déclaration Universelle des Droits Humains », traduction littérale de « Human Rights », « Derechos Humanos », etc. On ne le fait pas en Europe mais bien au Québec ...

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Dans les formulations, on aura recours aux termes épicènes ou englobants : « la personne », « l’individu », etc. La position universaliste se voit reprocher, par les particularistes, le statut-même de la Déclaration des Droits de l’Homme, déclaration d’un idéal commun basé sur des notions floues et vers lequel on doit tendre, qui est son principal support et n’est pas appliqué à l’ensemble de l’Humanité. Sans être naïf, il apparaît comme tel dans les débats. Par ailleurs, dans l’universalisme poussé à l’extrême, on ne tient pas compte des différences biologiques entre les femmes et les hommes. Dans les faits, il existe une réelle difficulté à gérer les différences. Ainsi, d’aucuns – et d’aucunes – reprochent à l’universalisme d’avoir conduit, en Belgique, à autoriser les femmes à travailler la nuit, alors que peut-être, dans le souci du bien-être de tous et de toutes, il aurait fallu l’interdire aux hommes, sauf dérogations très spécifiques comme le travail hospitalier. De même, l’universalisme a été pointé du doigt lors de l’uniformisation de la législation belge en matière de pension, lorsque l’âge de la retraite est passé de 60 à 65 ans pour les femmes. Peut-être aurait-il fallu penser à l’inverse et abaisser l’âge de la retraite à 60 ans pour les hommes…

Beaucoup de féministes rétorquent également aux adeptes de cette position que la société n’est pas prête et qu’il est nécessaire d’avoir recours à des options dures, légiférantes (quotas, actions positives, etc.), qui sont les instruments-mêmes du particularisme. 2. Pour l’adepte de la position PARTICULARISTE, en effet, l’accent est mis sur les minorités20 à protéger. On parle d’« essence du féminin ». Chaque communauté a le droit de revendiquer ses spécificités. L’inversion du stéréotype est un outil : on le reconnaît et on le combat, on le retourne. Il y a une spécificité du féminin, et c’est au nom de cette spécificité que l’on doit adapter la vie politique et publique. Les différences entre les hommes et les femmes sont donc jugées importantes et pertinentes pour gagner le combat de l’égalité entre les hommes et les femmes dans les différentes politiques et la sphère publique. Le droit à la différence est revendiqué (alors que la différence n’est pas un droit, c’est un fait). On fait état de l’ensemble des représentations du féminin pour en tirer un argumentaire politique. On met en avant les traits féminins, et on valorise la différence entre les femmes et les hommes. À cette fin sont utilisées les représentations et les stéréotypes de la femme plus intuitive, plus douce, plus méticuleuse, plus apte à gérer des conflits, etc.

20. Le terme « minorité » ne désigne pas un ensemble de personnes inférieures en nombre, mais bien un ensemble de personnes, quelle que soit son importance numérique, victimes d’inégalités et de discriminations.

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« Les hommes et les femmes sont complémentaires. » (Notion floue : tout le monde est plus ou moins OK, sauf quand on la met en pratique…) Si l’on insiste sur les différences, on insiste sur les stéréotypes… Donc, au départ de principes d’égalité, on utilise des qualités féminines stéréotypées comme outils d’égalité, et on entre dans le paradoxe. En effet, on recrée par là-même des sources d’inégalité. Dire que les femmes sont plus douées pour le social, sont plus minutieuses, plus soignées, plus diplômées, etc. (autant de clichés…) sous-entend que les hommes ne le sont pas ou le sont moins… On les écarte de ces qualités et on les exclut ! Revanche normale, diront certaines - voire certains. Danger surtout : s’il y a des différences entre les sexes, il y en a entre les races, etc. On forge là un outil d’exclusion… Gare au relativisme ! Les vieux stéréotypes machistes sont aujourd’hui relayés par les féministes particularistes avec une inversion des valeurs qui glorifie les particularités féminines et les donne pour supérieures à celles des hommes. Le premier danger de cette position particulariste se situe donc dans le relativisme qui en découle. Chacun, chacune peut proclamer son droit individuel sans prendre en considération le droit de l’autre, ce qui apporte une justification à tous les excès liés aux cultures, religions, etc. Nous prendrons pour seul exemple la « coutume » de l’excision. Le risque de cette position est que les femmes se confèrent des droits particuliers qui, en même temps, les enferme. Nous assistons à une forme de « ghettoïsation » involontaire et à une perte d’universalité. Ainsi, dans le débat sur le voile, en France, deux lieux communs sacrés s’affrontent : celui de la liberté du culte et celui de la laïcité de la République.

Autre danger : celui de la généralisation. Ainsi, dans une argumentation visant la déségrégation professionnelle, on entend souvent dire que « les femmes sont plus minutieuses ». Cela est vrai pour certaines d’entre elles, mais pas pour toutes. Par ailleurs, il y a des hommes qui sont très minutieux. La généralisation, de même que le relativisme, mène à l’exclusion.

Expression d’un particularisme féministe à l’extrême, il existe un courant, aux ÉtatsUnis, qui estime que les femmes sont la race supérieure, car donneuses de vie, et qu’elles doivent, à ce titre, dominer les hommes. Cette notion de « race supérieure », que l’on retrouve dans le nazisme, illustre le danger du féminisme particulariste, qui en vient à nier la Déclaration des Droits Humains, en niant l’intégrité de la personne et sa dignité.

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Tout en restant dans une approche féministe, on peut faire vivre les deux strates en même temps, mais si l’on fait un choix strict pour l’une des deux stratégies, selon que l’on choisisse la position universaliste ou la particulariste, on construira son argumentation à partir du droit ou à partir des faits. La stratégie du gender mainstreaming se rapproche davantage de la position universaliste, alors que celle des discriminations positives est le reflet clair d’une position particulariste. Il n’y a pas une bonne et une mauvaise position. Chacune se trouve, à un moment ou à un autre, confrontée à ses paradoxes… Souvent, dans les débats, on fera usage d’un patchwork d’arguments tantôt universalistes, tantôt particularistes, pas toujours cohérent et générateur de nombreuses contradictions internes. Les supports de communication sont le reflet des choix, des options prises, qui se retrouvent dans les textes et dans les images. Dans la plupart des documents, on constate un consensus clair sur le « quoi » (égalité hommes/femmes – autochtones/allochtones – etc.), mais le choix du « comment » sera le reflet d’une tendance universaliste ou particulariste, et chaque position s’accompagne d’un traitement spécifique des stéréotypes. Rédiger un document, quel qu’il soit, implique un choix. Il n’y a pas d’option neutre. Il faut savoir ce que l’on fait. Ces choix se feront sans négliger le fond permanent de stéréotypes de genres et de sexes, qui ont la vie dure et ont très peu évolué depuis que la société existe, d’autant qu’ils ont été mis en place ou intégrés aussi bien par les femmes que par les hommes. Ce fond permanent est constitué de deux images fortement ancrées, valables pour l’ensemble de la société, hommes et femmes : • femme = mère, sainte, condition de possibilité de vie pour les hommes et pour les femmes et • femme = putain, femme fatale, sorcière, mort, destructrice du lien social. Nous irons puiser consciemment dans les « vertus féminines » : empathie, douceur, etc. Toutefois, malgré l’intention consciente et affichée de mettre en exergue les images positives de la femme, inconsciemment, nous laisserons parler des représentations de la femme que nous aurions voulu officiellement mettre entre parenthèses.

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En illustration de ces paradoxes, nous prendrons le cas de Lynndie England, cette jeune femme soldat américaine, photographiée par ses collègues alors qu’elle tient en laisse un prisonnier iraquien (avril-mai 2004) dans la prison d’Abou Ghraïb, en Irak. En une photo, la société se trouve en porte-à-faux. On ne comprend plus rien : ça part dans tous les sens ! Cette femme appartient à l’armée. Elle est OK socialement, et on ne peut pas la mettre dans la colonne « MORT ». Elle devrait être dans la colonne « VIE ». Or, elle n’y est pas ! On ne s’attend pas, de la part d’une femme, à une telle expression de violence et à un non-respect des droits humains (cf. également, en illustration de ce paradoxe, le problème qu’a posé la condamnation de Michèle MARTIN, épouse de Marc DUTROUX). Si c’est un homme, on est révolté, mais la société n’est pas en danger, car c’est une chose à laquelle on peut s’attendre. Or, cette photo, qui a suscité un tollé général, a été utilisée par certains magazines féminins comme argument pour conclure à un progrès – voire une victoire - vers l’égalité : les femmes aussi ont – enfin - le droit d’exprimer leur violence ! Nous sommes en plein paradoxe : au nom de l’égalité, il y a revendication du droit, pour les femmes, de violer le premier article de la Déclaration universelle des Droits Humains.

Le matériel des stéréotypes est un matériel archaïque, qui se trouve en contradiction avec la position « qu’il faut prendre » (cf. la chanson de Renaud sur Madame Tatcher). On a tendance à chercher des excuses aux femmes violentes, parce qu’elles sortent de nos lieux communs. Si elles se sont rendues coupables de violence, c’est parce qu’elles ont été manipulées – par un homme, qu’elles étaient sous influence – d’un homme, qu’elles ont obéi aux ordres – d’un homme.

Universalisme et neutralisation du stéréotype
Dans la position universaliste, on gomme le stéréotype, on le neutralise. On traite les représentations de la manière la plus neutre possible : les différences ne sont pas pertinentes. On se situe dans un cadre universel qui reconnaît tout le monde et dans lequel tout le monde doit pouvoir se reconnaître. L’inégalité n’existe pas, elle n’est pas représentée. Les différences entre hommes et femmes sont d’ordre biologique, psychologique, etc., mais il n’est pas légitime que ces différences se traduisent au niveau des droits.

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Ainsi, le rapport d’activités du FOREM 2002 neutralise le stéréotype. La diversité est représentée, elle est là, de fait. On évite de choquer. L’intention est de doser afin de donner une image harmonieuse de la diversité, comme un monde idéal auquel on aspire. Il y a neutralisation du stéréotype : le monde qui est représenté est un monde dans lequel le stéréotype n’existe plus.

Particularisme et inversion du stéréotype
Dans la position particulariste, on inverse le stéréotype, on travaille sur les mentalités en les prenant à rebours. On tire argument des faits pour agir sur le droit. L’essentialisme, qui revendique le déterminisme biologique entre les hommes et les femmes, est une forme de particularisme. En exemple, la campagne d’affichage du FOREM : « Il n’y a pas de métiers de femmes, il y a des femmes de métiers. ». On inverse le stéréotype, on détourne l’idée reçue qui dit que, justement, il y a des métiers de femmes et des métiers d’hommes pour dire que, tout compte fait, il y a des femmes capables de faire tous les métiers. On part du principe, sur l’une des 4 affiches, que tout le monde a ancré en soi le stéréotype conduire un camion = métier d’homme et on joue avec les mots. Le choix de l’image de la jeune femme avec un casque rose est elle-même une inversion de stéréotype. C’est une femme qui exerce un métier d’homme, elle est jeune, jolie, habillée en rose du casque à la pince en passant par la carrosserie de son véhicule… Il y a un jeu au niveau du slogan et au niveau de la photo, donc provocation, donc prise de risque… Il est important, lorsque l’on conçoit un produit de communication, de connaître ou d’évaluer, avant sa diffusion, l’effet qu’il va engendrer. Va-t-il choquer, va-t-il déplaire, va-t-il renforcer le stéréotype21 ? Chaque option comporte ses risques. Les féministes qui prennent l’option universaliste courent le risque de se faire traiter en traîtres ou traîtresses (le plus souvent), ceux et celles qui prennent l’option particulariste celui de ne pas être entendus de tous et de toutes… Le problème du « comment » n’est pas mince : il y a un côté archaïque, difficile à remettre en cause, et des garanties présentées comme évidentes, sans support. On se retrouve avec des objets qui viennent des sociétés orales : si tu n’es pas d’accord avec moi, tu es un monstre. Les garanties sont réduites à des slogans, qui finissent par se comporter comme des proverbes et ne sont que difficilement critiquables, sous peine, en transgressant un stéréotype ou en refusant de s’y conformer, de devenir « atopos », hors des lieux communs, synonyme, dans la Grèce antique, d’absurde, hors de l’humanité22.
21. cf. l’utilisation de la femme dans la publicité. Dans une publicité pour une entreprise de distribution de chaussures à succursales multiples, la femme est représentée dans un rapport dominante/dominé. Dans une publicité pour un téléphone portable, la femme porte une queue de billard. Dans une annonce pour une ONG, la femme est représentée sans tête… De même, l’image de l’homme dans la publicité est le reflet de certains stéréotypes et valeurs. 22. Voir le livre de Nathalie HEINICH, « Les ambivalences de l’émancipation féminine »

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Ménager la chèvre et le chou ?
Il y a, bien entendu, des positions plus nuancées. Il n’y a pas d’obligation de « choisir un camp ». La défense de l’égalité peut se faire à l’appui des deux options idéologiques, sachant que faire le choix d’une option par rapport à l’autre implique le rejet de certaines valeurs que l’on ne souhaite pas rejeter… Il faut pouvoir hiérarchiser ses valeurs en toute connaissance de cause. Ainsi, prenons l’exemple d’un ancien triptyque du Réseau Égalité des Chances du FOREM (voir annexes). La phrase « Vous vivez une situation de discrimination dans votre recherche d’emploi. » sous-entend : « ce n’est pas normal », « ce n’est pas légitime ». On est tous égaux (option universaliste). Être victime de discrimination dans la vie politique ou publique ne doit pas exister. La phrase suivante : « Vous souhaitez pouvoir valoriser votre différence sur le marché de l’emploi ? » suggère, par contre, que nous sommes tous et toutes différents (option particulariste) = « Je reconnais vos différences et je vous apprends à les valoriser sur le marché de l’emploi, à en tirer argument à l’embauche. » Il y a donc coexistence de deux « comments » différents, reflétant deux options différentes, sur le même support, sur la même page, l’un après l’autre. Cela peut être le résultat d’un choix, qui vise à interpeller aussi bien les universalistes (phrase 1), que les particularistes (phrase 2). Il convient d’en être conscient-e. À la page suivante, on trouvera la phrase « Toutes les formations sont accessibles aux hommes comme aux femmes » plutôt que « aux femmes comme aux hommes ». Nous sommes ici en présence d’une inversion flagrante de stéréotype. Notons que la formule choisie respecte l’ordre de « préséance » fixé par la rhétorique (« Mesdames, Messieurs, ») ...

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En conclusion
Chaque choix présente des avantages et des inconvénients, il faut faire ces choix de façon consciente, lucide et cohérente, en fonction des priorités à atteindre. Cette recommandation sera particulièrement importante dans le cadre de la rédaction d’une charte de communication. On constate, par ailleurs, une importante évolution dans les positions et le vécu des femmes, partagées entre deux représentations que nous pourrions schématiser comme suit : 1. femme = aide = accueil des enfants (allaitement, éducation des enfants, congé de maternité) = soins 2. femme = homme comme un autre, qui peut, voire doit faire carrière Dans le particularisme, on est dans l’image traditionnelle de la femme, dans la reconnaissance de ses différences et des particularismes (femme plus soigneuse, méticuleuse, maternelle, studieuse, etc.). Dans l’universalisme, on s’inscrit dans le renoncement des femmes à leurs différences par rapport à un modèle masculin. Chaque option, nous l’avons dit, comporte ses paradoxes et ses difficultés. Ainsi, dans « Fausse route », Elisabeth BADINTER, partisane de l’option universaliste, formule des « comments » à la limite de l’admissible et est contestable dans certains passages de son argumentation. Les « Chiennes de garde », en France, partisanes de l’option particulariste, ont défini un grand principe de non-agression et de non-dévalorisation des femmes publiques. En contradiction totale avec ce principe, autorisation a été donnée, dans le forum de discussion, à un homme « chienne de garde », d’insulter publiquement Elisabeth BADINTER. Paradoxe !?… Parmi les grands paradoxes : • en demandant l’égalité au nom de la différence, on renforce la différence • si on parle de la différence, c’est qu’elle existe et argumenter la différence, c’est prouver qu’elle existe • le/la féministe ne peut exister que dans un monde machiste… Les options universaliste et particulariste en matière de féminisme possèdent leurs propres conséquences et effets, qu’accompagnent d’inévitables incompatibilités et paradoxes : le féminisme évolue en parallèle d’une société véhiculant des valeurs parfois paradoxales et incompatibles.

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BILAN DES POLITIQUES EN MATIÈRE DE FÉMINISATION DES NOMS ET DES TITRES EN FRANCOPHONIE
Derrière ces positions politiques, il y a des enjeux, politiques eux aussi, et différentes façons d’argumenter la parité.

Politiques de féminisation des noms, des fonctions et des métiers
Postulat de départ : globalement, tout le monde est d’accord sur le FAIT qu’il faut féminiser les noms de métiers (= faire en sorte que les femmes et les hommes puissent s’y reconnaître), mais il existe un déséquilibre – maintenant connu – entre le QUOI (par rapport auquel on est OK) et le COMMENT (non OK). Les différentes politiques existant en Francophonie (Québec, France, Belgique, Suisse Romande) sont le résultat de querelles de spécialistes.

Préambule : le statut du langage
1. Qu’est-ce que le langage ? Que peut-il ? Que ne peut-il pas ? Il existe une vérité générale par rapport à la linguistique, une réalité scientifique : l’évolution des langues ne se fait pas par des lois. UNE LANGUE = un organisme qui évolue à son propre rythme, comme toute espèce, en fonction de l’environnement. Cette évolution, ce rythme dépendent de toutes sortes de facteurs dont, principalement, l’USAGE que les locuteurs, hommes et femmes, en font, de manière, la plupart du temps, inconsciente. C’est l’usage qui fait apparaître et disparaître les mots et les règles. Cela prend du temps, parfois des générations. Une langue se construit à partir des habitudes de parole des locuteurs et locutrices, du fait qu’ils adoptent, rejettent ou modifient mots, expressions, règles, etc. Cette réalité scientifique entre en contradiction avec le fait de LÉGIFÉRER sur une langue, le fait de légiférer impliquant un EFFET IMMÉDIAT, contrôlable, évaluable. Légiférer sur une langue relève pratiquement de l’absurdité et les lois n’ont qu’une influence, toute proportion gardée, très relative sur l’évolution de la langue. Agir sur la langue via des décrets et réglementations est louable, mais pas forcément efficace. Le langage n’est ni raciste, ni sexiste.

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dénotation23 mot connotations dans les mots eux-mêmes dans le choix des mots chose

L’évolution des mentalités fait en sorte que, de plus en plus, on joue sur les connotations. Par souci d’éviter les connotations négatives, on évite les mots car la dénotation est venue à se confondre avec une connotation péjorative. Par exemple, on utilisera le terme « technicien-ne de surface », car on n’ose plus nommer la chose, elle devient quelque chose de sale. On ne sait plus ce que l’on peut dire pour être politiquement correct. Un autre exemple : comment nommer le produit de la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde avant de prendre la décision de le garder ou non ? Fœtus, embryon, enfant, bébé ? Le choix du terme n’est pas neutre, il est le fait du locuteur, de la locutrice, et sera le reflet de leurs valeurs. Le langage est un outil puissant qui participe à la structuration de la société et à la prédominance de l’homme sur la femme, et ce malgré son arbitraire apparent.

2. Paradoxe du FRANÇAIS FRANÇAIS = langue particulière, institutionnalisée depuis la création, au XVIIème siècle, de l’Académie Française, qui décide de RÉFORMES, censées exercer un POUVOIR SUR L’USAGE24. Le français fait, effectivement, politiquement l’objet d’une NORME, de RÈGLES. Il existe donc un rapport normatif entre les locuteurs et la langue25. En Francophonie, il existe, de la part des locuteurs et locutrices, un rapport idéologique, politique et émotionnel à la norme. L’ambition était donc, dès le départ, de trouver une théorie générale sur la féminisation des noms de métiers, mais cette ambition de départ va se heurter aux cadres institutionnels, différents d’un pays à l’autre.

23. On appelle sens dénoté, ou dénotation, le sens le plus objectif ou neutre d'un mot. On appelle sens connoté, ou connotation, les significations beaucoup plus nombreuses et subjectives qui correspondent plutôt à des aspects affectifs du signifié. 24. Le même souci d’unification s’est présenté en Italie (Dante), en Espagne, en Grande-Bretagne, mais pas avec la même fonction de norme, notamment au niveau de l’orthographe et de son évolution.Dans les autres langues, il n’y a pas le même rapport normatif entre la langue et le locuteur. Même si toutes les langues ont une grammaire – cela fait partie de la définition-même de la langue, dans la plupart d’entre elles, la langue écrite est très proche de la langue parlée. En français, l’orthographe éloigne l’usager de la langue écrite, qui ressemble parfois à une langue morte, figée dans le bon usage. 25. Ainsi, il y a quelques années, la loi Toubon décrète l’interdiction de l’utilisation des anglicismes, au mépris du fait que les langues évoluent en fonction des apports des autres langues. Cette tentative de légiférer, totalement absurde, ne donnera pas les résultats voulus et sera contredite par l’usage des locuteurs et locutrices. Cette tendance à légiférer vient de la peur du gouvernement français que la langue leur échappe, qu’elle ne soit plus le reflet des valeurs à transmettre.

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Des obligations institutionnelles vont donc apparaître dans chacun des pays de la Francophonie en matière de féminisation des noms de métiers et de fonctions. Il y a obligation d’y adhérer dans le cadre institutionnel, mais, dans la rue, on fait ce qu’on veut : c’est le POUVOIR DE L’USAGE ! Si l’on se réfère au français parlé en Belgique, on ne peut s’empêcher de constater un certain complexe par rapport à la France. Le Belge a le souci d’être le « bon élève ». C’est l’usage qui préside, mais les francophones ont une idée forte du « bien parler » et du « pas bien parler ». Le rapport n’est pas neutre. Nous vivons, en Francophonie, dans une sphère politique et linguistique où la langue existe POLITIQUEMENT et NORMATIVEMENT. Dans les autres langues, on simplifie tout naturellement. En français, toute réforme ou modification de l’orthographe, de la grammaire ou de tout autre aspect de la langue, provoque des levées de boucliers. Il semble que toute réforme porte atteinte à un processus identitaire ou à un sentiment d’appartenance à une élite gagnée dans la souffrance et la douleur.

La féminisation des noms de métiers et de fonctions et des titres en Francophonie
Au Québec
L’influence des USA et plus particulièrement du féminisme qui y est très actif se note dans la féminisation générale des noms de fonctions et de métiers. Cette notion est installée, au Québec, depuis environ 30 ans (1976-1977). Tout le monde était d’accord sur le fait qu’il fallait féminiser, que c’était une question d’égalité homme/femme. Toutefois, la question qui s’est posée aux linguistes, à l’époque, était la suivante : Est-ce qu’il y a lieu de féminiser systématiquement tous les noms de métiers (particularisation) ou bien de neutraliser automatiquement (universalisation), comme en anglais, alors que l’on sait que le neutre, en français, n’existe pas. Comment s’y prendre ? (Nous retrouvons ici la source des débats sur le COMMENT, alors qu’il y a accord sur le QUOI.) Le choix qui est fait, à l’époque, et qui demeure d’application est de TOUT féminiser, même les déterminants, sans se soucier des effets possibles. Au besoin, on invente la forme féminine lorsqu’elle n’existe pas : c’est ce que l’on pourrait appeler l’OPTION FORTE.

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L’effet produit, dans le reste de la Francophonie, est un effet d’étrangeté, parfois de malaise : cela fait rire, ou sourire, comme tout régionalisme. Parfois, la féminisation subit un effet de péjoration : plutôt que « docteure », certains utiliseront « docteuse », pour se moquer26.

En Suisse Romande
L’influence de la langue allemande, dans laquelle il n’existe pas de lien de nature entre le genre grammatical et le sexe, a pour effet que les locuteurs, hommes et femmes, ne sont pas attachés à « l’effet de genre » et considèrent la langue comme neutre. Prenons, pour illustrer ce fait linguistique, l’exemple du mot « das Mädchen », la jeune fille, qui est marqué par le déterminant neutre « das », comme d’ailleurs son équivalent masculin « das Bübchen » (moins utilisé). En allemand, le soleil est féminin et la lune masculine. Toutefois, ces mêmes locuteurs établissent des liens d’eux-mêmes entre le genre grammatical et le sexe. Ils en reconnaissent les effets, qui sont ressentis comme péjoratifs, mais la langue n’est pas incriminée. Par ailleurs, le féminisme est plus actif dans la partie germanophone du pays. La question est donc posée : va-t-on opter pour la neutralisation et l’utilisation du masculin comme neutre ou pour la féminisation ? 1. L’option choisie est de ne pas légiférer et de laisser la liberté à l’usage, en utilisant une formulation par « doublets », qui fait apparaître, à chaque fois, les deux genres, comme par exemple « il/elle », mais au risque de l’ILLISIBILITÉ du texte, rendu lourd et parfois difficile à comprendre. D’où un coût énorme au point de vue linguistique. On fait ici le sacrifice de la clarté et de la compréhensibilité du texte, de sa lisibilité. 2. Plus tard, une étude et un rapport de psychologues montrent que, effectivement, le masculin est bien perçu comme neutre « par défaut », englobant les deux genres lorsqu’il est utilisé seul. Dans la réalité, on percevrait le « il » comme neutre dans certains cas et dans d’autres comme masculin. 3. Un problème pratique se pose maintenant, au vu des résultats de cette enquête et de ce rapport : après 10 à 15 ans d’utilisation de la formulation « il/elle », un retour en arrière serait bizarre et risquerait d’œuvrer dans l’autre sens. Une chose est de légiférer, mais cela n’a pas d’effet véritable et direct sur l’usage au niveau des particuliers.

En France
La particularité politique de la France est d’abriter, dans sa capitale, dans la capitale de l’Ile-de-France, le siège de l’ACADÉMIE FRANÇAISE.

26. Il existe un vrai débat qui porte sur la féminisation des noms en « eur » et en « teur ». L’option choisie, dans les cas litigieux, pour faire le moins de dégâts possible, est de privilégier la neutralisation de l’effet, en inventant un féminin qui évite la péjoration. Pour « Docteur », on choisira plutôt « Docteure ». Les critères linguistiques et politiques étant fluctuants, l’adaptation s’est faite et se fait au cas par cas.

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Les locuteurs français, hommes et femmes, vivent donc avec la double conscience : 1. que le bon usage, c’est eux (tendance élitiste et conservatrice), on ne se remet pas en question 2. qu’ils opèrent dans un rapport normatif et normalisé à l’Académie Française : ils sont donc frileux par rapport au changement Le point le plus important, c’est que les gens communiquent entre eux, c’est qu’en choisissant entre deux expressions, ils ne se coupent pas du reste du monde. Le français est une langue vivante, qui évolue. • En témoignent les réformes, comme celle de l’orthographe. Chaque changement, chaque réforme, est la source de débats – toujours chargés d’émotions - sur l’évolution de la langue. Ainsi, la génération qui a peiné sur les bancs d’école pour apprendre l’orthographe française trouve quelque part injuste que d’autres n’en saisissent pas la quintessence et l’intérêt. L’orthographe française est un outil d’excellence et d’intégration. • En témoignent, également, les niveaux de langue, qui se multiplient et sont la caractéristique d’une langue fluctuante, en perpétuelle évolution. En 1998, un rapport de commission, au sujet de la féminisation, apporte des conclusions mitigées par rapport aux usages des locuteurs, qui utilisent progressivement la féminisation, tout au moins au niveau institutionnel. Quoi qu’il en soit, la France est « à la traîne » par rapport au phénomène de la féminisation et les usagers s’habituent plus facilement à féminiser les noms de métiers que les titres.

Les freins exprimés sont • tantôt psychologiques : féminiser un nom, même aux yeux de certaines femmes, même des féministes, c’est dévaloriser la fonction. Certaines femmes, arguant du fait qu’il ne faut pas confondre sexe et genre grammatical, préfèrent le terme « Directeur » à celui de « Directrice », parce qu’elles estiment ce dernier connoté. Dans leur fonction, elles s’identifient parfois à des modèles masculins, mais pas toujours. Que ces femmes aient raison ou tort, on peut le penser, mais c’est leur vécu, leur émotion. Leur option est de laisser faire l’usage, mais sans contribuer à son évolution. Considérées comme traîtresses par certaines et certains, leur position est vue comme une trahison à la cause : leur point de vue n’est pas reconnu par grand nombre de féministes.

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• tantôt linguistiques : il existe des homonymies fâcheuses entre les personnes et les machines dans la mise au féminin ou au masculin. Certains hommes utiliseront même la féminisation pour ridiculiser la femme, la dénigrer dans sa fonction, en choisissant la forme la plus péjorative, comme par exemple, «Madame la Docteuse». La conclusion du rapport de commission montre que, si plus d’une personne sur deux féminise massivement en France, il apparaît que c’est au sein de la couche active des femmes de 30 à 50 ans que cela se fait le moins. La position de ces femmes, qui evendiquent le droit d’être « un homme comme un autre » n’est ni bonne ni mauvaise, ni louable ni condamnable. C’est leur ressenti.

En Belgique
La Belgique pratique, de longue date, le souci d’être le «bon élève de la francophonie». Les arguments avancés contre la féminisation sont les mêmes qu’en France : la féminisation engendrerait une dévalorisation de la fonction27. Certaines féministes refusent la féminisation de leur fonction, arguant des effets psychologiques qu’elle entraînerait (dévalorisation, manque de sérieux, confusions, etc.) En 1993 est publié un décret de la Communauté Française, dans lequel il est fait obligation aux administrations et aux institutions d’utiliser la féminisation des noms. Ce décret fait SCANDALE et recueille l’opposition des linguistes : les intellectuels et intellectuelles du langage partent en croisade contre le décret sur la féminisation. L’usage n’a suivi que très timidement le décret. N’oublions pas que l’obligation ne vise que les administrations, pas les individus… La féminisation fait donc lentement son chemin et a tendance, aujourd’hui, à se généraliser.

Conclusion
Quel que soit l’argument politique, quelle que soit l’option choisie, la féminisation des noms de métiers, de titres et de fonctions fait son chemin, même si la « Maison-Mère » freine des quatre fers… Le pouvoir reste à l’usage, donc à nous, locuteurs et locutrices, de faire évoluer la langue dans ce sens. La métaphore « Ce qui n’est pas nommé n’existe pas. » est souvent avancée comme argument par les adeptes de la féminisation. Il s’agit bien là d’une métaphore qu’il y a lieu de nuancer : le langage ne possède pas de vertu particulière qui lui permette de faire exister ce qui n’existe pas, il n’a pas de « pouvoir magique ». Il peut créer des faits sociaux28, mais pas des faits bruts29. LE LANGAGE NE PEUT PAS CRÉER LE RÉEL. Il est une représentation de la société, de ce qui existe. Féminiser un nom de métier peut juste collaborer à ouvrir la féminisation de ce métier.

27. exemples : Docteur/Docteure – Échevin/Échevine 28. exemple : la séance est ouverte 29. exemple : le soleil est vert

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Nous sommes constamment en train de passer du niveau du monde au niveau du langage, avec une double influence. Le langage n’est qu’un outil qui nous permet de nommer ce qui existe et non de faire exister ce qui n’existe pas… Il faut savoir ce que l’on fait, ce que le langage peut et ce qu’il ne peut pas.

Langage

Monde

Lorsque l’on considère l’objectif poursuivi, qui est l’égalité entre hommes et femmes, on ne peut s’empêcher, par ailleurs; de constater que, dans les pays de langues romanes autres que le français, dans lesquelles le féminin existe depuis longtemps pour toutes les professions, ce fait linguistique n’a pas d’incidence sur la déségrégation professionnelle pas plus qu’il n’en a sur la perception ou sur la position sociale de la femme. Comment faire pour agir de manière optimale ? Unifier au maximum, quitte à choquer, ou, au vu de ce que la langue est ou fait d’habitude, attendre de voir ce que fera l’usage – sachant que l’usage, en partie, c’est nous… Dans certains cas, on attend que la règle entérine la réalité, dans un autre, on espère qu’elle va la créer. Les choses se font, doucement, non sans mal, de façon tout à fait désordonnée, sans règle fixe. Retenons, en tant que moteurs de l’usage, que chaque choix que nous portons selon notre propre échelle de valeurs va engendrer des effets sur nos interlocuteurs et interlocutrices et que, par là, nous interpellons leur propre système de valeurs. C’est à ces éléments que nous devons penser lorsque nous rédigeons un document, que nous réalisons une affiche, un folder, un site Web, etc. Nos productions sont le reflet de nos valeurs et interpellent celles de nos publics. Derrière toute option de féminisation, il y a DES CONFLITS DE VALEURS. Ces valeurs qui nous sont propres ne sont pas isolées, elles sont fortement hiérarchisées. Privilégier une valeur se fera souvent aux dépens d’une ou de plusieurs autres valeurs, parmi lesquelles l’esthétique de la langue et la lisibilité.

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SOLUTION DES EXERCICES

Toulmin - Exercice 1
Résultats des travaux des différents groupes et réflexions autour de l’exercice. Donnée générale : le support S. Comme pour tous les proverbes, le support est la sagesse populaire, la sagesse des nations, la tradition. Plusieurs garanties ont été formulées, avec, pour chaque garantie, quelques restrictions : « Qui va à la chasse perd sa place. » A MOINS QUE « Marie ne l’accompagne » ou « qu’ils ne partent ensemble » « Marie ne soit pas sa femme » ou « qu’il n’y ait pas de lien affectif entre eux » (Le lien logique, la cohérence, la pertinence du lien est remise en question, mais ne peut-on pas TOUT remettre en question ?) « cela ne convienne à Marie, qui a besoin d’être un peu seule » « Marie soit très amoureuse de Pierre » « Marie ait le nom de Pierre tatoué sur le bras » !

« Loin des yeux, loin du cœur. » A MOINS QUE « le sentiment de Marie soit tellement fort qu’il résiste à la distance » « Pierre ne soit parti dans le cadre de son travail » « Pierre ne veuille prendre du recul » « Pierre n’ait emmené Marie avec lui » ou « qu’ils ne partent ensemble » « Marie ne soit trop moche »

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« Quand le chat est parti (ou n’est pas là), les souris dansent. »30 A MOINS QUE « Marie n’ait pas de besoins sexuels » « Marie n’aime pas faire l’amour » « Marie ne soit fidèle » (En effet : « Pourquoi aller chercher ailleurs ce que l’on a chez soi ? » et, comme dit le proverbe chinois : « Les cœurs les plus proches ne sont pas ceux qui se touchent. ») « Marie soit amoureuse de Pierre » (Garantie 2 : « L’amour est plus fort que l’absence » - à moins que : « Pierre et Marie aient établi une règle de non-exclusivité sexuelle » … et Jules est bien sympathique !) « Pierre n’ait mis à Marie une ceinture de chasteté » (La restriction est typiquement le reflet de notre vision du monde…) « Marie ne soit papiste » « Marie n’ait peur de Pierre » « Marie n’ait pas le temps » ! « Marie ait déjà un amant » (parce que garantie 2 : « Un amant ça suffit » à moins que restriction 2 : « Elle ne soit nymphomane », d’où la question : « Deux amants, c’est déjà nymphomane ? » et sa réponse sous forme de proverbe : « L’ennui a le visage de l’uniformité », etc. La restriction a quelque chose de critique, de revendication de la liberté sexuelle de la femme et se réfère ici au choix de Marie.) « Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. » (On exprime ici une idée de répétition : « Il ne faut pas trop tirer sur la ficelle » !!! – On peut supporter beaucoup, mais pas au-delà d’une certaine limite !) A MOINS QUE « Marie ne soit patiente, résistante » « Marie ait déjà un amant »… « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. » A MOINS QUE « Marie n’ait d’autres choses à faire » « Marie ne soit très patiente, sache attendre » « Qui sème le vent récolte la tempête. » (Il a ce qu’il mérite : on change de registre. Pierre devient acteur de ce qui lui arrive !) A MOINS QUE « Marie n’ait d’autres choses à faire » « Marie n’ait pas l’esprit de vengeance » « Les voyages forment la jeunesse » (Par ce proverbe, on prend une autre distance par rapport à la situation, c’est la distance de l’IRONIE.) A MOINS QUE « Marie n’adhère pas à ces pratiques » « Pierre qui roule n’amasse pas mousse. » A MOINS QUE « Marie ne soit fidèle », etc.

30. La formulation-même de la donnée peut induire la formulation de la garantie. « Pierre est parti » fait penser au proverbe « Le chat est parti ». Une « souris » est un terme d’argot qui désigne la femme.

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« Les absents ont toujours tort. » A MOINS QUE « Pierre ne revienne par surprise » « Pierre ne lui explique les raisons de son voyage » « C’est l’occasion qui fait le larron. » (Le proverbe se présente ici comme un jugement moral) A MOINS QUE « Pierre et Marie ne s’entendent très bien » (Jeu de mots : ils s’entendent « comme larrons en foire ». Ils sont tous les deux des larrons : Pierre a une maîtresse et Marie prend un amant. Ils sont pareils : pas de coupable !) « C’est en forgeant qu’on devient forgeron. » ou « C’est au pied du mur qu’on reconnaît le maçon.Le choix des garanties implique ici l’idée d’un mariage libre, où l’infidélité est une habitude, presque un devoir… Le locuteur, ou la locutrice, a l’habitude de la situation. Le monde est inversé et nous entrons dans la subversion totale… Dans ce contexte, Marie s’exerce, se professionnalise… A MOINS QUE « Marie ne soit malade » « Un de perdu, dix de retrouvés ! » (A noter ici que le fait que Pierre soit parti en voyage fait déjà de lui une histoire ancienne !) A MOINS QUE « Pierre reste le numéro 1 de Marie » (d’où, conclusion 2 : « Même séparés, ils ne forment qu’un, et Marie ne prend pas d’amant » D’autres proverbes ont été cités, et les restrictions déjà citées peuvent y être appliquées : « Il n’y a pas de mal à se faire du bien » « Œil pour œil, dent pour dent » « Qui trop embrasse, mal étreint » Ce qui est amusant, c’est que l’on peut critiquer à l’infini. Nous ne rencontrons aucun problème pour trouver des proverbes, ils sortent de partout, pendant et bien après l’exercice : « La vengeance est un plat qui se mange froid », « Tel est pris qui croyait prendre », « Bien mal acquis ne profite jamais », etc. Nous constatons aussi que, dans le choix des garanties, le jugement se porte tantôt sur Marie, tantôt sur Pierre, tantôt sur la fatalité31. Le choix de la garantie est donc bien le reflet de nos stéréotypes, de nos positions personnelles (ici, sur les femmes et les hommes, sur leur esprit volage, sur leurs attitudes revanchardes, etc.). Parfois, on présuppose que Pierre est parti en voyage avec une autre, parfois qu’il est parti seul dans le cadre de son travail. Les suppositions que l’on fait sont le fruit de notre vision du monde, des hommes et des femmes. Nous pouvons aussi supposer que Pierre et Marie ne se connaissent pas, que Marie est seule et que Pierre part en voyage vers le pays de Marie. Marie va prendre un amant puisqu’elle va rencontrer Pierre.
31. Avec « Loin des yeux, loin du cœur », on reste avec une impression de fatalité, de quelque chose d’inévitable, de l’ordre du fait, de l’excuse, avec une note de compassion : « Que voulez-vous, ma bonne dame, c’est ainsi ! » Avec « Quand le chat est parti, les souris dansent », Marie devient faible, infantile, femme enfant, qui doit être « tenue », dressée par son mari. On est dans le jugement, Marie est une « Marie couche-toi là ». D’autres proverbes mettront Pierre en cause : « Qui va à la chasse perd sa place. », etc.

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On peut aussi supposer que Pierre est le frère de Marie et qu’il la surprotège. Dès qu’il part, Marie en profite… Selon nos représentations, nous serons d’accord ou pas avec l’équation « amant = adultère ». Si l’on remet en question le fait que Marie et Pierre forment un couple, on remet en question le rapport de confiance au locuteur ou on présuppose que Pierre est un obstacle à l’épanouissement sexuel de Marie… Le monde est ouvert… Les restrictions portent sur la garantie, elle sont donc différentes d’une garantie à l’autre, avec néanmoins certaines constantes. Tantôt elles condamnent le comportement répréhensible de Marie (femme fatale, trompeuse, etc.), tantôt celui de Pierre. Le qualificateur modal Q exprime le degré de probabilité que la conclusion C se produise sur base de la donnée D. Dans cet exercice, plusieurs qualificateurs modaux ont été cités : « peut-être » « probablement » « certainement » On remarquera le confort de l’argumentation : on peut argumenter sur tout, y compris sur le langage lui-même. Certains modèles ont été développés au-delà de la première argumentation. Ainsi, la restriction « à moins que Marie ne soit trop moche » est devenue une donnée 2 (conclusion 2 : donc, Marie ne va pas prendre un amant) avec, comme restrictions «à moins qu’elle n’ait d’autres qualités » ou « à moins que son amant soit mal voyant», la garantie étant que les femmes moches ne trouvent pas facilement un amant ou que les hommes préfèrent les belles femmes. De même, la restriction « à moins que Marie ne soit papiste » est devenue une donnée 2 (conclusion 2 – toujours la même, puisqu’elle est non-C) : donc, Marie ne va pas prendre un amant), la garantie étant que les catholiques papistes sont fidèles en mariage (dogme), à moins qu’elle ait subi de mauvaises influences (garantie 3 = « La chair est faible »).

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Toulmin – Exercice 2
Résultats des travaux des différents groupes et réflexions autour de l’exercice. Plusieurs garanties ont été formulées, avec, pour chaque garantie, quelques restrictions. Les garanties ont été réunies par grandes catégories.

« Les femmes vont plus vite à l’essentiel. » ou « Les femmes vont droit à l’essentiel. Les points à l’ordre du jour seront abordés l’un après l’autre. » ou « Les femmes ont, plus que les hommes, l’esprit pratique et elles s’organisent plus et mieux. » ou « Les femmes sont plus concises et synthétiques. » Support = notre expérience de travail - études – vérité scientifique !!! (Attention à ce genre d’assertion ! Elle nous expose à certains risques…)

« Les femmes respectent le timing et les horaires. » ou « Les femmes gèrent, organisent mieux le temps, ont une meilleure gestion du temps, sont plus structurées. » ou « Les femmes sont beaucoup mieux organisées que les hommes. » (Cette dernière formulation, plus encore que la précédente, insiste sur la supériorité des femmes sur les hommes sur le terrain de l’organisation et de la gestion du temps.) Support = observation – études statistiques – étude de la KUL – vérité admise - vérité scientifique !!!

« Les femmes tiennent compte de la conciliation vie familiale/vie professionnelle de leurs collaborateurs et collaboratrices. » ou « Les femmes sont gentilles et elles pensent à leurs collaborateurs masculins qui vont chercher les enfants. » Support = observation – études – provocation – monde à l’envers (à moins que : ce ne soit contredit par la réalité)

« Les femmes n’apprécient pas les réunions stériles qui durent pour durer et préfèrent respecter le timing des réunions. » Support = observation – études

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« Les femmes sont respectueuses des réglementations et il existe une réglementation qui impose le respect strict des horaires dans les timings de réunions. » Support = idée reçue : les femmes sont plus respectueuses des autres et sont plus soumises aux règlements (façon des femmes d’être « morales » = sollicitude) (à moins qu’il n’y ait une dérogation cette fois-ci) Les restrictions, pour cette première volée de garanties, pourraient être : « à moins qu’elle soit incompétente » ou « à moins qu’il ne s’agisse de Madame X, qui ne sait pas gérer son temps » (jugement sur la personne) ou « à moins qu’elle se laisse embobiner » ou « à moins que le fait de présider n’implique pas la maîtrise du temps » ou « à moins que l’ordre du jour ait changé, qu’il soit plus chargé que prévu, qu’il y ait un imprévu à traiter, que les divers soient trop nombreux, qu’il y ait beaucoup de questions, de débat(s) » ou « à moins que le débat tourne autour de l’égalité femmes-hommes et que les hommes fassent en sorte que le débat s’éternise » (car les femmes et les hommes ont des difficultés à s’entendre sur le sujet de l’égalité – Support = article d’Emmanuelle DANBLON) ou « à moins que quelqu’un ne monopolise la parole juste avant 16 heures » ou mieux : « à moins qu’un homme monopolise la parole juste avant 16 heures » (Nous sommes ici en présence d’un cas typique d’inversion de stéréotype : Les hommes sont bavards.) La garantie que l’on pourrait apporter à cette restriction 4 est que les hommes se préoccupent moins - ou ne se préoccupent pas du tout – des horaires d’ouverture des écoles et garderies. A moins que… ou encore : « à moins qu’elle n’ait oublié d’envoyer les invitations » (auquel cas la réunion n’aura pas lieu – à moins que son ou sa secrétaire soit particulièrement efficace) En fonction du type de restriction, on va avoir, ou non, une inversion de stéréotype, un jeu de miroir hommes/femmes.

« Les femmes vont plus souvent chercher leurs enfants à l’école. » ou « Dans 90% (75%, 85%, …) des cas, ce sont les femmes qui vont chercher les enfants à l’école. » ou « En général, ce sont les femmes qui se préoccupent d’aller chercher les enfants. » ou « Ce sont les femmes qui vont chercher les enfants à l’école. » ou « Les femmes aiment être à la maison peu après 16 heures pour accueillir leurs enfants. » ou « Toutes les femmes vont chercher leur mioches à l’école. » (le qualificateur modal serait ici : « certainement »)

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Support = statistiques, études ou ouï-dire, expérience personnelle, observation, observations collectives Dans la seconde formulation, le support appartient à un champ qui fait autorité, presque incontestable, dans lequel on est allé rechercher le lieu commun, par opposition à la première formulation, qui ouvre à l’argumentation. « Les femmes partent toujours plus tôt. » Support = observation – statistiques RH « Les femmes mettent en exergue les valeurs liées à la famille. » Support = études, statistiques « Les femmes concilient mieux vie personnelle et vie professionnelle. » (On ne parle pas ici d’enfants : il peut s’agir de temps consacré aux loisirs ou à des rôles sociaux…) Support = études, statistiques « Les femmes savent doser travail et « temps pour soi » : après le travail, le plaisir ! » (même idée) Support = études, observations, statistique « Les femmes ont une deuxième vie après le travail. » Support = le 5 à 7 Les restrictions, pour cette deuxième volée de garanties, pourraient être : « à moins qu’elle n’ait pas d’enfant » (et chacun-e sait – autre garantie, autre stéréotype - que : « Les femmes qui n’ont pas d’enfant restent plus tard, car elles sont carriéristes ») ou « à moins qu’elle ait convenu avec son mari ou conjoint – ou avec quelqu’un d’autre (belle-mère, voisine, grands-parents, etc.) - que c’était lui qui allait rechercher les enfants (elle l’a « bien dressé ») » ou « à moins que ce soit la semaine de son mari » (garde alternée) ou « à moins que son mari aille chercher les enfants » (Il n’y a pas, ici, de notion de convention ou de dialogue : c’est ainsi, il y va, car garantie 2 : « De plus en plus d’hommes vont chercher les enfants à l’école » – à moins que « il ne soit coincé dans les embouteillages », car, garantie 3 « Il y a beaucoup d’embouteillages dans les grandes villes » (lieu commun) à moins que « Il ne travaille pas en ville », etc. – Nous pourrions également remettre en question l’accord de son mari en argumentant : « à moins qu’il ne refuse d’y aller », car garantie 2 : « La majorité des hommes refusent de s’occuper des enfants. », etc. ou « à moins que les tâches soient réparties différemment dans son couple ou sa famille » (le même développement que le précédent est applicable à cette restriction) ou « à moins que ses enfants aient 24 et 28 ans » ou « à moins que ses enfants soient autonomes ou en pension » ou « à moins que l’école ou la garderie ait un horaire élargi » ou « à moins que ce soit les vacances » (logique !) ou « à moins que ses enfants soient en voyage scolaire » ou « à moins qu’elle ait prévu de prendre le train de 17 heures » ou « à moins qu’elle ait envie de faire des heures supplémentaires (à récupérer !) » ou « à moins qu’elle n’ait rien d’autre à faire après 16 heures ce jour-là »

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ou « à moins qu’elle ait prévu de travailler plus tard » ou pire « à moins qu’elle ait de la conscience professionnelle » (sous-entendu : seules les personnes qui travaillent après 16 heures ont de la conscience professionnelle… autre cliché… Argument « d’homme », culture d’entreprise ? Cliché et stéréotype, certainement : « Plus on est consciencieux, plus on reste tard, plus on accepte de dépasser l’horaire normal ou prévu. ») « Les femmes ont, plus que les hommes, leurs preuves à faire. » (Donc, elles se feront un point d’honneur à respecter un timing, un emploi du temps, un ordre du jour.) Support = études, statistiques, observation Restrictions « à moins que des sujets supplémentaires aient été ajoutés à l’ordre du jour – dans les divers, par exemple » Deuxième niveau de restriction : « à moins qu’elle organise une seconde réunion pour traiter ces sujets » (sur base de la même garantie, que les femmes doivent prouver leurs compétences) « Les femmes n’aiment pas être dehors quand il fait noir. » Support = observation, expérience personnelle Restrictions « à moins que ce soit l’été » « à moins qu’elle soit karateka » Nous entrons ici dans un autre champ, celui de la femme fragile et ses peurs « irraisonnées », celle qu’il faut protéger ? « Les femmes n’aiment pas, ne supportent pas, n’ont pas la patience de supporter d’être coincées dans les embouteillages. » Support = observation, statistiques, vérité scientifique Restrictions « à moins qu’elle prenne le train » (deuxième niveau d’argumentation : « à moins qu’il y ait une grève de train, auquel cas elle est en voiture et la réunion se poursuivra au-delà de 16 heures » - conclusion inverse !) En résumé, il existe deux façons de donner du sens à la situation, chacune d’entre elles étant l’expression d’un stéréotype. Soit la femme est présentée dans son rôle de mère, qui s’occupe (bien) de ses enfants, soit elle est présentée comme organisée, ce qui nous ramène, sans le vouloir, à ses qualités de « ménagère »32. On constate comment le lien de pertinence peut s’exprimer par des choses ressenties comme positives ou négatives, suivant que l’on adopte une position machiste ou égalitaire. Dans ce dernier cas, on ressent très fortement l’aspect « militant pour la construction d’une représentation positive de la femme au travail». Cela renforce notre conviction qu’il faut bien connaître les arguments de la partie adverse pour ne pas la renforcer.

Dans les garanties que l’on produit et dans les supports, on ne retrouve pas toujours la même valeur scientifique. Les choix des supports et des garanties va varier selon le contexte et l’auditoire ou le public. Comment présenter les choses ? Certaines per-

32. Le verbe « manage » vient du français « ménage ».

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sonnes seront plus sensibles à une argumentation basée sur l’expérience personnelle, parce qu’elles vivent la même et sont rassurées de ne pas être des cas isolés, d’autres exigeront des supports et garanties plus scientifiques, estimant que les statistiques elles-mêmes n’en sont pas et qu’elles donnent trop de place aux interprétations. On constate également, à la lumière de cet exercice, que l’explicitation des garanties et des supports trouve parfois sa source dans d’autres stéréotypes, parfois paradoxaux. Cette explicitation donne une indication sur les contextes discursifs de l’argumentation. Nous avons l’argumentation, la critique, et la conscience que nous pouvons, que nous devons critiquer. Cependant, que ce soit en dehors ou à l’intérieur de l’argumentation, nous continuons à fonctionner avec les stéréotypes. On n’arrive jamais au bout de l’implicite, du non-dit. On part d’une réalité commune et connue, mais non dite. Dans chaque support de communication que nous construisons, nous nous devons de porter attention au message que nous faisons passer, aux choix et options qu’il reflète. Un autre document, repris en annexe, pratique largement l’inversion de stéréotype. Il s’agit d’une affiche conçue dans le cadre d’un projet ADA visant l’intégration d’un plus grand nombre de femmes dans les métiers de l’informatique (page 77). L’accroche - « Où sont les femmes ? » - est extraite d’une chanson de Patrick JUVET. On peut considérer que les chansons actuelles font partie de la mémoire commune orale et ont statut, pour ainsi dire, de « proverbes modernes ». Elles véhiculent, par ailleurs, de nombreux lieux communs, des idées reçues. La chanson en question, qui plus est, par son contenu, transmet et participe à une représentation de la femme particulièrement stéréotypée. Le chanteur, quant à lui, a été l’objet de nombreuses controverses… On peut, à juste titre, se demander quel effet aura une telle accroche sur les femmes en recherche de projet professionnel. Dans les lignes suivantes, on décèle une puissante inversion de stéréotype : « Aujourd’hui, 80% des femmes brillent dans le secteur de l’informatique… », immédiatement suivie d’une nouvelle inversion, cette fois d’une attente : « … surtout par leur absence. » La formule est de l’ordre de la provocation. Reste à voir si l’objectif poursuivi sera atteint par ce support de communication. Suivent des formules jouant sur les mots, les sons et les rimes : « Osez les TIC » jeu de mot avec « l’éthique » rime et sons « Changez les statistiques » « et soutenez notre action »… « Ada Femmes & Nouvelles Technologies ».

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ANNEXES ET COMMENTAIRES
Extrait du forum des « Chiennes de garde »
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Dans le forum ci-dessous, repérer les arguments particularistes et universalistes, en appliquant le schéma de Toulmin à quelques extraits choisis. Il s’agit d’un débat sur un Forum Internet. Il convient donc de le lire à l’envers. Souvent, dans ce genre de débat, les personnes parlent au nom d’un groupe, d’une position, d’une vision du monde. Elles parlent donc en stéréotypes, en lieux communs, en vérités reconnues et admises par le groupe auquel elles appartiennent ou souhaitent appartenir ou être identifiées… Au niveau de l’argumentaire, c’est l’émotion qui prend le pas, et l’argumentation devient difficile. Le non ou l’expression du contraire choque quelquefois trop pour aller de l’avant dans l’argumentation. Dans les garanties, on retrouve des notions-clés très chargées en émotions, qui se réfèrent à des idéaux.

FORUM
- Non, vous ne me suivez pas. Ce que je tente d'exprimer - et plutôt que de citer Iacub qui n'a d'importance que dans un système franco-français, vous feriez mieux de citer Butler ou Bourcier - c'est qu'a force d'opposer les hommes et les femmes, comme le font les machistes, nous faisons perdurer cette inégalité. Je suis bien consciente que la parité, par exemple, est nécessaire, mais elle ne doit pas être envisagée comme une finalité car cela n'en est pas une. - Je me calme :). Nous subissons en effet un traitement différentialiste ; mais n'oubliez pas qu'en demandant, au nom de notre sexe biologique, un parité, nous le faisons perdurer. Je ne dis pas que c'est mal, je constate. Le problème principal est celui ci selon moi ; vous dites que nous sommes discriminées selon notre sexe. Et je m'inscris en faux total contre cela. Nous sommes discriminées pour notre genre, c'est à dire pour ce que nous représentons culturellement. Cela n'est pas un clitoris ou un vagin qui sont génants ; ce sont ce qu'ils représentent. Rappelons nous les romans naturalistes du 19eme ; si les paysans étaient si déçus d'avoir des filles c'était car leur genre symbolisait la paresse, la lascivité, les terres à partager. En Inde, si on tue les bébés filles c'est parce que la dot sera énorme a verser ; pas parce qu'on a vu un clitoris. La nuance est mince, mais importante je le crois. C’est pourquoi les transgenres sont aussi discriminées car on les associe a ce genre féminin (si c'était le sexe, comme beaucoup conservent un pénis, on ne leur dirait rien). - Autre nuance. Vous dites que les hommes n'en souffrent pas. Oui s'ils sont riches, blancs et hétérosexuels : sinon ils en souffrent. Prenons la quintessence du machisme qui est l'islamisme ; les hommes ne s'en sont pas sortis indemnes non plus. Les femmes ont plus souffert, évidemment, mais nombreux ont été les hommes tués en Afghanistan. de plus il y a des hommes qu en souffrent sinon il n'y aurait aucun pro féministe. On pourrait inverser ce que vous dites ; la majorité des femmes n'est pas féministe preuve que nous n'en souffrons pas....
* texte intégral du Forum

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- Disons que je me pose la question suivante. Le patriarcat blanc a imposé le libéralisme. Pour avoir de l'importance, il faut donc être à un poste à responsabilité et bien payé. de manière anecdotique, cela transparaît dans votre post puisque vous citez en premier lieu le fait que les femmes ne sont pas patronnes ou cadres. J'aurais cité en premier la pauvreté, les femmes déplacées, touchées par le sida (on peut même dire que le sida est le premier problème des femmes dans le monde). La question est : veut on être patronne parce que cela nous plait ou parce qu'on pense que les valeurs dispensées par les hommes sont les meilleures ? Je suis bien consciente que la seule façon de faire changer les choses est d'accéder à un haut poste. Mais n'est ce pas succomber aux valeurs patriarcales ? Qui a dit qu'être patron est ce qu'il y a de mieux ? Le pouvoir blanc hétérosexuel. Ma conclusion est donc que nous voulons l'égalité certes, mais en fonction de ce qu'ont les hommes et que nous estimons si génial. Et la cela pose le problème suivant ; cela est dire que ce que nous avons encore - éducation des enfants entre autres - ne nous plait pas ; dites moi alors pour quelles raisons un homme blanc qui a le choix, déserterait le milieu professionnel pour partager des choses, que nous clamons détestables ? Il n'est pas maso non plus ! - Pour l'athéisme. Oui le pouvoir patriarcal blanc existe. Mais n'est ce pas lui redonner de l'importance que de se référer à lui tout le temps ? N'est ce pas le faire perdurer ? Je dis et j'affirme que les femmes sont amoureuses de l'heterocentrisme et veulent y accéder sans se rendre compte que cela représente absolument tout ce qui nous a opprimé. - Je reprendrais Wittig en modifiant sa phrase : "les féministes ne devraient pas être des femmes" (elle a dit "les lesbiennes ne sont pas des femmes"). - Donc si on te suit bien, il vaut mieux baisser les bras parce qu'à trop pointer les discriminations que nous subissons, nous ne faisons que renforcer le système patriarcal. Mieux: c'est de ce système que les féministes tirent leur existence et leur raison d'être. De là à dire qu'elles soutiennent ce système, il n'y a qu'un pas..? On comprend mal où tout cela veut en venir. Si nos grandes soeurs, à la fin du 19° siècle avaient raisonné comme ça, nous ne voterions toujours pas. - Quant au parallèle avec l'athéisme, il laisse sceptique. Il faudrait donc poser que le patriarcat et l'oppression n'existent pas pour, comme d'un coup de baguette magique, en faire disparaître tous les effets? Dieu n'existe pas. le patriarcat, lui, existe bel et bien: nous le rencontrons tous les jours. Y compris à l'intérieur de nous. - Enfin, quand tu écris que nous demandons un droit en fonction de notre sexe biologique, je pense que tu inverses un peu le processus. Nous sommes discriminées en fonction de notre sexe biologique par la société que les hommes ont organisée pour leur confort (et là, je voudrais dire à Louise Anne que les hommes n'en souffrent pas de ce système, c'est d'ailleurs pour ça qu'ils y tiennent autant et qu'ils ne le feront pas disparaître.). Donc, dire (là encore comme Elisabeth Badinter, Marcela Iacub ou quelques autres "universalistes" qui sont tout simplement anti-féministes) que la démarche féministe est "différentialiste", c'est faire une erreur d'analyse. Nous SUBISSONS un traitement différentialiste. Et ce n'est pas de le nier qui fera avancer les choses. Il faut le reconnaître et y remédier. Sans oublier qu'en tant que catégorie discriminée, la classe des femmes est beaucoup plus vulnérable à divers égards (éducation, emploi, argent, logement, propriété, représentation politique) que celle des hommes; ce qui signifie que des

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lois bêtement égalitaires et qui oublient de tenir compte des inégalités concrètes dont les femmes sont toujours victimes, c'est voter des lois qui les enfonceront un peu plus dans leur misère. - Petit rappel (pour celles qui croient que l'égalité, "c'est dans la poche"): Combien de femmes patronnes dans les 100 entreprises françaises les plus importantes? 0% Combien de femmes aux postes de direction dans les 200 entreprises françaises les plus importantes? Combien de femmes parmi les RMIstes? Combien de femmes parmi les smicards? Combien de femmes à la tête des familles monoparentales (dont une sur trois vit au-dessous du seuil de pauvreté)? (..) Sur les 15 millions de réfugiés qui se baladent sur la terre, 75 % sont des femmes et des enfants. (..) Sur le milliards d'illettrés que compte la planète, il y a deux fois plus de femmes que d'hommes. Sur les 130 millions d'enfants qui par le monde ne fréquentent pas du tout l'école, les 2/3 sont des files. En Chine et en Inde, les progrès de l'amniocentèse permettent de ne pas mener à terme une grossesse si le foetus est féminin. Ou bien on tue le bébé à la naissance quand c'est une fille. Résultat de ces pratiques sur la composition de la population mondiale: un déficit de femmes estimé à 100 millions". Isabelle Alonso, "Tous les hommes sont égaux...même les femmes" 1999. Mais à part ça, nous sommes d'horribles misandres et les hommes sont de pauvres victimes des féministes .... et du patriarcat..tout à la fois (tant qu'à faire). Il est long, le chemin, il est long.... Hélène. - At 4:04 +0200 14/08/03, mathilde wrote: On pourrait traduire cela ainsi ; la féministe vit dans le monde machiste; elle utilise donc ce monde pour se construire et s'affirmer. Il y a les femmes qui s'opposent aux hommes ; elles mettent en avant, pour la critiquer, la société mais au fond elle ne font que renforcer cette société en la pensant telle que les hommes l'ont pensé. S'affirmer contre quelque chose ca n'est pas s'affirmer ! Je reprendrais mon exemple déjà cité. Un athée ne rejette pas Dieu, il sait qu'il n'existe pas. Nous sommes comme des athées qui nous construisons contre dieu au lieu de nous construire hors de sa présence. On constate donc que l'on continue envers et contre tout à se fonder sur Le génital pour demander un droit. Parce que je suis femme, je n'ai pas droit à quelque chose. Parce que je suis femme et munie d'organes génitaux féminins, je réclame Ce droit.ce n'est évidemment réclamer un droit qui pose problème c'est de le faire en fonction de notre sexe biologique. 4% 50% 66% 90%

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Portrait de Marie TRINTIGNANT – Nouvel Observateur – décembre 2003
Voir texte en page suivante.

Consigne de lecture : repérer dans le texte, les mots et expressions qui correspondent aux colonnes « Vie » et « Mort ». Vie – Mère, compagne Mort – Femme fatale « elle a un passé » « pas un long fleuve tranquille » « de quatre pères » C’est ce qui vient en dernier qui touche ! « mais femme libre de son cœur »

« quatre enfants » « mère de famille »

Usage argumentatif du « mais », central : P, mais Q – avec P qui entraîne une conclusion C et Q une conclusion non-C. Les conclusions ne sont pas données, mais sont implicites et l’opposition est forte. « famille recomposée » « mère, fille » « publicité », « pourrait » « amante, amie, actrice » (sous-entendu : elle « joue ») « subjuguait ses hommes » « tumultueuses » « mante religieuse » « rarement » « glisser » « que dix jours » « début d’histoire d’amour »

« Noël » « enfants » « rôle parental »

Conclusion : elle voulait tout, le beurre et l’argent du beurre. Elle a voulu transgresser l’ordre établi. Sous-entendu : elle n’a eu que ce qu’elle méritait. Condamnation irrévocable et vraisemblablement involontaire par le texte, le choix des mots et l’argumentation.

L’article est extrait d’un journal progressiste. Il est rédigé par une femme, qui n’a pas l’intention de condamner Marie TRINTIGNANT, car personne ne l’oserait ! Marie TRINTIGNANT symbolise l’héroïne tragique dans la transgression des règles de l’Univers. Le choix des photos est aussi important que le texte. Ainsi, sur la couverture du Nouvel Observateur (page 57), Marie apparaît comme Esmeralda, alors que Kristina, épouse de CANTAT, apparaît comme une vierge, une mater dolorosa, Véronique essuyant le visage du Christ (page 56).

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Éloge funèbre de Marie TRINTIGNANT
par Jean-Jacques AILLAGON, Ministre de la Culture au 6 août 2003 Préambule Alors que le but de la rhétorique est de convaincre d’un point de vue, en utilisant des arguments et garanties susceptibles d’interpeller l’auditoire auquel nous nous adressons, les discours de circonstances – ou « discours épidictiques » - ont un tout autre statut. On peut mettre dans ce champ les éloges, les blâmes, les harangues, discours non argumentatifs, qui ont pour caractéristique de présupposer d’une communauté de valeurs. Le but est de tout lisser, pour créer, via une émotion collective, une communauté, une appartenance. L’individu est entièrement dans l’excellence (cf. éloge de Baudouin 1er), soit dans le monstrueux (cf. blâme de Dutroux ). Dans le premier cas, l’individu est élevé au rang de saint, dans l’autre rejeté hors de la communauté, a-topos. Dans le blâme, à l’opposé de l’éloge, on part d’une personne considérée comme l’incarnation des pires vices de la société. Dans l’éloge, pas de place pour le blâme : c’est l’un ou l’autre. Il n’y a pas d’argumentation : tout le monde est d’accord ou sensé l’être. Ces discours vont puiser leur fond dans nos représentations archaïques.

Cet exercice consistera à repérer, dans l’éloge funèbre de Marie TRINTIGNANT (page 6162), les éléments illustrant le paradoxe entre les représentations de la femme. Nous essaierons de démontrer comment, dans un discours destiné à valoriser à fond la personne défunte comme incarnant des valeurs et vertus qui rassemblent la société entière (but du discours épidiptique), sans y arriver vraiment, mais dans la nuance, l’éloge « vire au blâme ». Pour ce faire, nous repérerons dans le texte les éléments qui relèvent d’une représentation archaïque de la femme (stéréotypique – de l’ordre de l’évidence), tour à tour mère donneuse de vie et femme fatale porteuse de mort (voire ici de sa propre mort). Nous repérerons également les éléments du texte qui révèlent l’intervention d’une fatalité contre laquelle on ne pouvait rien. Nous tracerons donc deux colonnes : Mère =vie éloge victime innocente Femme fatale = mort blâme victime bouc-émissaire

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Par rapport à la victime : 2 stéréotypes co-existent. Victime bouc-émissaire ARCHAÏQUE On la rend coupable de tous les maux de la société. On l’élimine, on la sacrifie, on la tue,pour sauver la communauté. mort de la victime = ORDRE DES CHOSES, FATALITÉ Victime innocente « MODERNE » « Elle est victime, donc innocente. » On lui témoigne une forme d’empathie, expression d’« émotions éthiques ». mort de la victime = SCANDALE

Analyse Marie TRINTIGNANT apparaît clairement comme une victime, mais jamais il n’est fait mention de l’acte de violence dont, précisément, elle a été la victime. On ne parle pas du problème. Dans tout le texte, nous retrouverons, intimement mêlés, des termes la situant tantôt dans la colonne de la vie, tantôt dans la colonne de la mort. On note, dans le choix des termes, plusieurs champs sémantiques : • la volonté de transcender les normes, de briser les conventions, de prendre des risques. D’où le portrait d’une femme « hors norme », brisant l’ordre établi, dangereuse et libre. Risque et danger pas seulement pour elle, mais aussi pour la société. « transcender l’ordinaire », « faire de la vie un pari, un risque », « vous n’aimiez pas les cadres trop solidement établis et trop confortables » • la volupté « Souvenons-nous de la volupté avec laquelle vous dévoriez les textes » • l’inconstance, l’esprit volage. On cite tous les hommes avec lesquels Marie Trintignant a travaillé. « au gré de vos coups de cœurs » • le féminisme comme transgression des règles établies « la conquête du droit de faire elles aussi du cinéma » • la maternité « avant de nous en donner la becquée » « Ce n’est pas à moi qu’il appartient d’évoquer ce que fut votre vie, votre vie privée » = on ne va pas déballer ça ici, mais on est d’accord. L’emphase renforce l’effet de sousentendu, juste après avoir évoqué la perception de l’amour chez Marie Trintignant. « le désir de l’art […] s’enrichit dans les unions, survit aux désunions » : stéréotype liés aux comédiens qui mènent une vie de saltimbanque.

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Les textes fonctionnent à deux niveaux. Une analyse fine d’un texte et du pourquoi un mot a été choisi plutôt qu’un autre permet d’en saisir les paradoxes. Il y a, dans cet éloge de Marie Trintignant, des interférences entre les deux représentations, positive et négative, de la femme. Marie Trintignant endosse le statut de victime tel qu’il existait dans les sociétés archaïques. Elle devient bouc-émissaire (ou doit-on dire « chèvre émissaire » ?). Il s’agit d’un statut tout à fait particulier : quelqu’un ou quelqu’une pose un problème pour la société parce qu’il ou elle est trop « hors-norme », « a-topos ». La société doit donc s’en débarrasser absolument, sous peine du déchaînement d’une violence collective. La communauté n’est sauvée que par sa mort. Dans cet éloge funèbre de Marie TRINTIGNANT, nous sommes en présence d’une représentation du bouc-émissaire : il fallait qu’elle meure. Beaucoup de tournures et de vocabulaire viennent à l’appui de cette construction tragique évoquant l’aspect inévitable (fatum) de ce qui s’est passé et le statut de boucémissaire de Marie TRINTIGNANT : • le fatum, le destin « née au cinéma, vous avez disparu en lui » • le rôle de bouc-émissaire « C’est soi-même qu’on accepte de mettre en cause » = elle a choisi de jouer ce rôle pour nous. Historiquement, le discours de blâme était la version évoluée du bouc-émissaire : la société retrouve sa concorde et son harmonie. Nous pouvons dire qu’ici, sans intervention consciente de l’auteur, l’éloge vire au blâme parce que, dans la description de la vie de Marie TRINTIGNANT, avec des intentions d’éloge, ce dernier va presque tout chercher (exemples, termes, etc.) dans la « mauvaise colonne », où femme = mort.

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Éloge funèbre de Marie TRINTIGNANT
prononcé le 6 août 2003 par Jean-Jacques AILLAGON, Ministre français de la Culture Marie Trintignant, vous êtes en quelque sorte née au cinéma, et vous avez disparu en lui. Vous êtes de ces familles du cinéma et du théâtre dans lesquelles le désir de l'art naît avec le jour et ne s'épuise que dans les ténèbres de la mort, de ces familles où le désir de l'art se transmet de génération en génération, s'enrichit dans les unions, survit aux désunions, pour toujours transcender l'ordinaire, le quotidien, pour toujours faire de la vie un pari, un risque, un jeu délicat et terrible où derrière le masque d'un rôle c'est soi-même qu'on expose, c'est soi-même qu'on accepte de mettre en cause. Marie, vous êtes de cette belle tribu, entraînée sur les sentiers de la création par vos parents Nadine et Jean-Louis, votre beau-père Alain, où déjà s'avancent vos enfants, Roman et Paul. A tous, à Léon et à Jules aussi, je manifeste aujourd'hui ma fraternité dans l'épreuve. En les saluant, en les embrassant, je pense à toutes les familles d'artistes que l'histoire de la scène et de l'écran ont donné à la France, aux Wilson, aux Depardieu, aux Brasseur, aux Gainsbourg-Birkin-Doillon, aux Bohringer... Je pense, en m'en émerveillant, à ce formidable miracle de la transmission de la passion et de l'art, dès la naissance, au berceau même, dans l'émotion émerveillée des premières années. Je vous revois, Marie, à quatre ans, dans " Mon amour, mon amour " déjà jouant sous la direction de votre mère, sous la direction de Nadine, comme vous le ferez si souvent ensuite, enfant, adolescente, adulte, huit fois en tout, de " Mon amour, mon amour " jusqu'à " Colette " que Nadine a décidé de finir, pour ne pas capituler devant la fatalité, devant la cruauté du destin, devant la mort. Marie Trintignant, tout au long de cette déjà longue carrière, de cette carrière de 36 ans, vous nous aurez fait le don permanent de votre talent, de votre générosité, de votre curiosité si avide de tout. Vous aurez, avec cette personnalité singulière que n'a cessé de saluer la critique, interprété quarante cinq films, trois avec votre beau-père Alain Corneau dont " Série noire ", en 1979, avec Patrick Dewaere, tous les autres, au gré de vos coups de cœur, avec des réalisateurs, comme Ettore Scola, Claude Chabrol, Michel Deville, Jacques Doillon, Pierre Granier-Defferre, Elie Chouraqui - qu'on me pardonne de ne les citer tous - qui ont marqué l'inépuisable aventure du cinéma, avec aussi, outre votre mère, Nadine, des réalisatrices, témoins et actrices de la conquête par les femmes du droit de faire elles aussi le cinéma, Magali Clément, Martine Dugowson, Maria de Medeiros et Claire Devers. Marie, c'est parce que vous n'aimiez pas les cadres trop solidement établis et trop confortables, les situations trop sûrement acquises, même pas celle que vous offrait le cinéma, que vous avez très tôt éprouvé le désir de la scène, fragile espace de la création. En 1994, vous jouez, aux antipodes de votre personnalité, le rôle d'Arsinoé dans le Misanthrope de Molière, Arsinoé, femme vieillissante et acariâtre, à l'opposé de la Célimène que vous auriez pu être avec éclat et avec grâce ! Au théâtre, fidèlement, vous aimiez nous donner rendez-vous. Souvenons-nous de " Y'a pas que les chiens qui s'aiment ", que vous avez écrit et interprété avec François Cluzet, à Chaillot. Souvenons-nous de " Conversation sur un quai de gare " avec Jean-Louis, votre père, sous la direction de Samuel Benchetrit, au théâtre Hébertot. Souvenons-nous de la

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volupté avec laquelle vous dévoriez les textes avant de nous en donner la becquée, vous qui savouriez Pinter, Molière, Apollinaire et vous prépariez à interpréter André Breton et Philippe Soupault. Rien ne vous était indifférent, ni le cinéma, ni le théâtre, ni la chanson. Qu'on se souvienne de vos duos avec Thomas Fersen. Chez vous, Marie Trintignant, chose admirable, jamais non plus l'artiste n'efface la femme. Marie, vous avez été une femme libre sachant que l'amour, que sa palpitation, sont trop fulgurants pour qu'on tente de les enfermer dans des conventions, dans des codes, dans des habitudes et des règlements. Ce n'est pas à moi qu'il appartient d'évoquer ici ce que fut votre vie, votre vie privée. C'est vous, sa famille, ses amis, qui en êtes ici les témoins. C'est à votre mémoire, au doux silence de votre souvenir qu'appartiennent désormais ces heures de passion, de désir, de tendresse, de sincérité, de douleur aussi. Vous en êtes les gardiens pour qu'en demeure vive une flamme que la mort même ne peut anéantir. Le combat de Marie n'a jamais été un combat solitaire et égoïste. Pour elle, lutter c'était bien lutter pour tous, pour les Hommes quelle que soit leur souffrance, pour les femmes plus particulièrement, pour leur liberté, pour leur dignité, pour l'avènement complet de leur égalité. Votre destin, le drame où s'achève votre vie soulignent, si besoin était, la force de ce combat et sa nécessité. C'est bien ce qu'écrivait si justement Gisèle Halimi dans Le Monde il y a deux jours. En 1996, Marie tournait avec Didier le Pêcheur " Des nouvelles du Bon Dieu ". Aujourd'hui, elle nous en donne. Tout n'est pas rose. Tout n'est pas gris non plus. Dans la longue chaîne de l'Humanité, il nous appartient seulement de tout faire pour que demain soit bien meilleur et pas seulement moins pire qu'aujourd'hui. La fatalité souvent nous frappe et nous abat. Elle a rencontré Marie, tragiquement, à Vilnius. Notre dignité, c'est de dire NON à cette fatalité et à la tentation de s'y soumettre. Et pour le reste ? Marie a rejoint dans les vastes étendues de la mémoire des Hommes, ces camarades disparus avec qui elle avait partagé la vie ou l'écran : Christian Marquand, Jean Yanne, Patrick Dewaere. Quand Galilée à la fin de sa vie demande à sa fille Virginia, dans cette pièce de Brecht de la maturité qu'est " La vie de Galilée ", " comment est la nuit ? ", cette dernière répond : " claire, la nuit est claire ", et le rideau tombe, apaisé. Sur le cercueil de Marie Trintignant, je dépose respectueusement la reconnaissance et l'hommage de la République française qui nous rassemblent dans l'amour de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

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Autre lecture sur le thème de la mort de Marie TRINTIGNANT : Marie Trintignant a été tuée par un homme violent,
écrit le 6 août 2003 par Micheline CARRIER Ce texte (page 64-69) participe à la constitution d’un dossier contre la violence masculine. Cette utilisation de situations médiatisées à l’appui de thèses constitue une autre tendance discursive. L’objectif est annoncé : « Les médias français […] ont d’abord tenté d’éviter le sujet de la violence masculine contre les femmes […] ». Dans ce texte, on assiste à la construction de la figure à la fois traditionnelle et moderne de la victime, et plus spécifiquement de la femme victime des hommes. Cette représentation entre dans le stéréotype moderne – difficile à casser - de la victime tout à fait innocente. L’auteure du texte se livre à une valorisation de la victime, mettant en exergue son statut de mère de 4 enfants et l’avenir brillant qui lui était promis. Toutefois, la phrase « elle recherchait les situations dangereuses », même dans sa forme interrogative, vient sous-entendre « elle l’avait bien cherché ». La glorification de la victime vire, un peu, imperceptiblement, au blâme… Ce texte tente de faire de Marie TRINTIGNANT une victime innocente, mais la vérité est plus complexe que de la faire entrer dans une colonne, que ce soit celle de gauche ou celle de droite, celle de la vie ou celle de la mort. Nous noterons, dans ce texte, le processus de généralisation via l’utilisation du terme générique « l’homme » pour désigner Bertrand CANTAT, et la mise en exergue de la solidarité masculine. Nous sommes dans un discours argumentatif, à intention polémique.

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6 août 2003, Marie Trintignant a été tuée par un homme violent par Micheline CARRIER
Les fans de Bertrand Cantat, le chanteur du groupe Noir Désir, sont consternés et incrédules. Certains ont d'abord cru à des ragots de journalistes, d'autres ont parlé d'un complot contre leur idole. Comme s'il n'y avait pas eu mort de femme... Ils inondent les forums des sites internet de leurs exhortations à comprendre et à ne pas juger leur idole. Des choses semblables peuvent arriver à des gens qui vivent de grandes passions, explique-t-on, et qui sait, lui ET elle étaient peut-être sous l'effet de stupéfiants et de l'alcool... Le drame passionnel, l'alcool et la drogue, la présumée collaboration des victimes à leur propre sort, voilà réunies les excuses masculines classiques. Les médias français, visiblement gênés par les circonstances de ce drame, ont d'abord tenté d'éviter le sujet de la violence masculine contre les femmes, et comme eux, les fans de Cantat se sont accrochés longtemps à la thèse de l'accident, la version que le chanteur lui-même a donnée au juge d'instruction. On a voulu faire diversion en se concentrant quelque temps sur les rôles "passionnés et tumultueux" qu'aurait affectionnés la comédienne Marie Trintignant, ex-compagne de Cantat. Que voulait-on nous dire ? Qu'au fond, elle recherchait les situations dangereuses ? « On ne peut pas utiliser le mot crime », a déclaré pour sa part l'avocat du chanteur, évoquant « un accident des deux côtés, une tragédie, un conflit humain entre deux personnes, deux artistes à fort tempérament. » Il y avait eu échanges de coups, ont souligné d'autres. Il semble néanmoins que Bertrand Cantat n'ait pas été blessé dans la bagarre... Si le ridicule ne les retenait pas, certains iraient jusqu'à dire que la vedette rock s'est défendue légitimement contre une femme au physique frêle qui, à ce qu'on sache, ne s'entraînait pas aux arts martiaux. Une " violence extrême " Ceux et celles qui ne demandent pas mieux que de soutenir la thèse d'une " banale querelle d'amoureux qui a mal tourné ", en invoquant le tempérament excessif des conjoints comme circonstance atténuante, devront pourtant se raviser. Les médecins légistes sont formels : Marie Trintignant est morte, non d'un simple " accident après chute ", mais de multiples coups violents que Bertrand Cantat lui a infligés au visage. Et ces coups ne peuvent pas être un accident, ils sont volontaires. « Ces lésions cérébrales sont de même nature que celles qui sont observées, par exemple, chez des conducteurs de moto, de véhicules automobiles non protégés par des casques ou des ceintures lors de collisions. Dans ce contexte, les ecchymoses observées sur le visage de la victime plaident en faveur d'un scénario d'une violence extrême ; une violence aux conséquences d'autant plus dramatiques que la victime était d'une constitution physique fragile. Dans certains cas, des coups portés sur un visage peuvent avoir des conséquences aussi graves que des chocs plus violents portés sur le crâne. » (1) Passion ? Amour ? Vous m'en direz tant. Marie Trintignant a été tuée par un homme violent. L'homme n'avait probablement pas l'intention de tuer, mais le résultat est le même : une femme libre et engagée, une mère de quatre enfants, une comédienne de grand talent, qui avait devant elle un avenir brillant, a perdu la vie à l'âge de 41 ans sous les coups de poing d'un homme qui disait l'aimer. Ce qui plus est, le chanteur n'a pas

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porté secours à sa compagne blessée et inconsciente. Il a attendu des heures avant d'appeler sur les lieux le frère de la victime, Vincent Trintignant, à qui il a menti sur l'état de sa sœur. Il aurait également " rassuré " au téléphone l'ex-conjoint de Marie Trintignant à quelques reprises au cours de la nuit fatale. Pourquoi a-t-il agi ainsi ? Effet prolongé de l'alcool ou de la drogue ? Inconscience de la gravité du drame ? Panique ? En prenant soudain conscience du tragique de la situation, Cantat aurait tenté de se suicider au moyen de médicaments et d'alcool... Un autre classique de la violence conjugale : abattre la conjointe et attenter ensuite à sa propre vie. Et un autre motif pour les médias de s'apitoyer sur le désarroi de la vedette rock. Une culture machiste Si certains ont du mal à admettre les faits bruts, c'est que la société entretient des préjugés sur les auteurs de tels drames. On les imagine ou on préfère les croire tous des hommes (quelquefois des femmes) frustrés, issus de milieux défavorisés, touchés par le chômage, etc. On se plaît à les voir comme des êtres nécessairement malmenés par la vie ou victimes de traumatismes familiaux dans l'enfance. Ou on plaide pour eux l'état de découragement, voire la dépression : ils se défoulent sur la personne la plus proche et, hélas, perdent accidentellement tout contrôle. Nombre de personnes violentes répondent à ce profil, mais ce n'est pas le cas, sauf erreur, de Bertrand Cantat ni celui de nombreux conjoints violents. En outre, personne n'ignore (ou ne devrait ignorer) que la violence conjugale, puisque c'est de ça qu'il s'agit, ne respecte pas des frontières socio-économiques et que, dans la grande majorité des cas, ce sont les femmes qui en sont victimes. Cette violence est souvent le fruit d'une culture machiste si bien intégrée qu'on la trouve " naturelle chez un homme ". Est-ce cette " culture " qui explique les réactions du frère et de l'ex-conjoint de Marie Trintignant à l'annonce par Cantat que la comédienne n'avait qu'un " œil au beurre noir " ? Le fait d'infliger un œil au beurre noir à sa compagne est-il une affaire trop banale, trop anodine, en France, pour qu'on s'en inquiète sur-le-champ ? Si mon beau-frère m'appelait pour m'annoncer qu'il a frappé ma sœur au cours d'une querelle et qu'il se trouve dans une "sale situation",(2) la première chose que je ferais, une fois sur les lieux, serait de vérifier moi-même l'état dans lequel elle se trouve. J'aurais de très bonnes raisons de mettre en doute la parole d'un homme qui tabasse de la sorte une personne qu'il prétend aimer. Entre hommes, apparemment, on agit autrement, et la parole de l'un suffit à rassurer les autres. À moins qu'on hésite à se mêler de la vie "privée" d'autrui ou, comme le font les animaux, qu'on respecte des codes territoriaux, le " territoire " étant en l'occurrence le corps de " sa " femme ou de " sa " conjointe. (" Dans les fantasmes masculins, dit Alain Robbe-Grillet, le corps de la femme est le lieu privilégié de l'attentat." Seulement dans les fantasmes, Robbe-Grillet ?) Cette apparente indifférence, hélas très répandue, devant la violence masculine contre les femmes est révoltante. Elle explique en partie que tant d'hommes se croient justifiés de taper sur celles avec qui ils vivent, au point de les blesser ou de les tuer. Ils se savent bénéficiaires d'une tolérance sinon d'une approbation tacite : après tout, un homme, c'est un homme, et il faut s'attendre à ce qu'il se montre agressif dans certaines circonstances. On invoque également le motif de la "virilité" pour justifier le comportement brutal de certains garçons à l'école primaire, même à la maternelle... Devant une telle acceptation sociale de la violence, il n'est pas étonnant que des hommes aient intégré ce "droit naturel" de contrôler des personnes de sexe féminin, fillettes ou adultes, et qu'on connaisse de tels drames.

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Jalousie et contrôle Le chanteur du groupe Noir Désir est considéré comme un homme de gauche, toujours prêt à soutenir les justes causes. Du moins les causes populaires, celles qui font parler d'elles sur la place publique. Associé à la militance pour l'altermondialisation, Cantat combat, affirme-t-on, l'exploitation et l'intolérance partout où il la débusque. Comment et pourquoi, demandent aujourd'hui des fans de Bertrand Cantat, un tel homme a-t-il pu se laisser aller à des actes extrêmes ? Le chanteur n'a jamais prétendu que son engagement contre les injustices de ce monde s'étendait à la recherche de l'égalité et de la non violence entre les sexes. Des paroles de ses chansons inciteraient plutôt à croire le contraire.* « Je constate, écrit un internaute au sujet de ces chansons, qu'elles parlent de violences allant jusqu'à la torture sans oublier les violences sexuelles clairement exprimées. Cette violence, à mon avis, est bien une violence conjugale de possession de l'autre et cela peut aller jusqu'à la mort comme exprimé dans certains de ces textes. » (3) On a tort sans doute de chercher une adéquation entre, d'une part, la vie personnelle d'un-e artiste et, d'autre part, les chansons qu'il chante sur scène ou les rôles qu'elle joue à l'écran. Il est vrai, également, qu'un homme ou une femme de gauche est d'abord et avant tout un être humain, avec ses défauts, ses excès et son héritage culturel. En outre, l'engagement social et politique n'a jamais immunisé contre le machisme, le désir de domination, le contrôle, la possession et la jalousie. Il semble que ce soient là les mobiles de la querelle survenue entre Bertrand Cantat et Marie Trintignant, sa compagne depuis six mois. Le chanteur a en effet confié à Vincent Trintignant que les rapports cordiaux que la comédienne entretenait avec son ex-conjoint, Samuel Benchetrit, également père de deux de ses enfants, lui portaient ombrage. Un message de Benchetrit à Marie Trintignant, avec qui il devait bientôt tourner un film sur Janis Joplin, serait à l'origine de la dispute qui a dégénéré en coups mortels. Cantat aurait en outre confié à Vincent Trintignant qu'à ses yeux la comédienne consacrait trop de temps à sa famille et au tournage. (4) Autrement dit, Marie Trintignant menait sa vie librement, une vie apparemment centrée sur sa famille et sa profession plutôt que sur " l'illustre homme ". Un crime de lèse-majesté dont bien des femmes, dans l'Histoire passée et contemporaine, ont été accusées. Les médias ont beaucoup parlé de la vie privée et professionnelle de Marie Trintignant, mais ils se sont montrés plus discrets sur celle de Bertrand Cantat. Quand la mère de Marie Trintignant, Nadine, a déclaré que la vedette rock avait des antécédents de violence à l'égard des femmes,(5) on ne s'est pas étendu sur cette question, pourtant très sérieuse, et on n'a pas cherché, sauf erreur, à vérifier cette accusation que le chanteur a niée. Une journaliste pigiste, qui a interviewé Bertrand Cantat il y a quelques années, dit l'avoir rencontré depuis à quelques reprises, notamment en Hongrie où il se rendait souvent à l'époque où il était amoureux d'une Hongroise francophone. « D'après les reportages dans la presse française, écrit-elle, après la naissance de leur deuxième enfant, Bertrand Cantat l'a abandonnée en février dernier pour vivre une passion tumultueuse avec Marie Trintignant. » (6)

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La violence conjugale : un problème social majeur Parce que l'agresseur et sa victime sont des personnes célèbres, la mort de Marie Trintignant frappera davantage les esprits. Pour combien de temps ? Et à qui ira surtout le capital de sympathie ? On a déjà parlé beaucoup plus de l'avenir brisé de Noir Désir et de la déception de ses fans que de la vie et de la carrière de Marie Trintignant injustement interrompues, ou de l'avenir de quatre enfants orphelins et de parents et ami-es affligé-es. Il faudrait surtout se rappeler que de tels actes surviennent trop fréquemment chez des couples inconnus du public et que, si la violence conjugale ne finit pas toujours par un ou des meurtres, elle a toujours des conséquences désastreuses. Il faudrait surtout s'ouvrir les yeux et reconnaître que la violence conjugale est plus qu'un banal fait divers, elle est une plaie sociale, et dans la majorité des cas, ce sont les femmes et les enfants qui en font les frais. En France, l'Enquête nationale sur les violences envers les femmes (ENVEFF) indique qu'en l'an 2000 environ une femme sur 10 a été victime de violences verbales, psychologiques, physiques et/ou sexuelles en milieu conjugal. (7) Six Françaises meurent chaque mois dans des conditions comparables à l'agression qu'a subie la comédienne Marie Trintignant. Au Canada, une enquête a révélé les mêmes tendances, soit qu'une femme sur dix avait été victime de violence conjugale. En 2001, le nombre d'homicides entre conjoints représentait 20% de tous les homicides résolus au pays et 85% des victimes de violence conjugale étaient des femmes. Cette année-là, 86 personnes ont été tuées par leur conjoint d'alors ou leur ex-conjoint, soit une hausse de18 victimes par rapport à l'année précédente. Cette hausse est attribuée en grande partie à l'augmentation des homicides commis par des maris (conjoints légalement mariés) ; 69 femmes comparativement à 17 hommes - y compris une victime de sexe masculin issue d'une relation entre conjoints de même sexe - ont été victimes de meurtre commis par un-e conjointe. Les victimes de sexe féminin ont été le plus souvent poignardées (29 %), abattues à l'aide d'un arme à feu (26 %), battues (19 %) et étranglées (17 %). (8) Au Québec, la presque totalité (98 %) des auteurs présumés de violence conjugale faite aux femmes en 2001 étaient des hommes, alors que les auteurs présumés de violence conjugale faite aux hommes étaient des femmes trois fois sur quatre. Le quart des hommes avaient subi la violence d'un conjoint de même sexe. Cette même année, un pour cent ou 20 personnes (14 femmes, 6 hommes) ont été victimes de meurtre dans un contexte conjugal, 44 personnes (37 femmes, 7 hommes) d'une tentative de meurtre et 75 personnes (64 femmes et 11 hommes) de voies de fait graves. (9) Au Québec, toujours, quelques jours avant la mort de Marie Trintignant, un homme a tué son exconjointe et ses deux enfants, puis il s'est suicidé. A la racine du problème : les rapports de domination Si la violence n'a pas de sexe et ne respecte pas de frontières socio-économiques, la violence des conjoints (ou ex-conjoints) contre les conjointes (et ex-conjointes) est plus fréquente que l'inverse, comme l'indiquent les statistiques ; elle blesse plus gravement et tue plus souvent. Ce qui n'empêche pas certains de prétendre que les hommes subissent autant de violence conjugale de la part des femmes. Ce mensonge propagé sur des sites internets et dans certains médias conventionnels vise à banaliser la vio-

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lence masculine contre les femmes et à masquer les inégalités de genre qui persistent dans toutes les sociétés, évoluées ou non. Elle vise surtout à détourner l'attention de la source même de cette violence, les rapports de domination, dont les sociétés évoluées ne se sont toujours pas départies. « Je dirais que la violence a un système bien établi qui est le patriarcat et que celui-ci a un sexe dominant et prédominant, écrit Louky Bersianik, l'une de nos grandes écrivaines québécoises. Quand la domination est menacée, la violence reprend ses droits. » (10) On souhaiterait que cette tragédie rende les gens, en particulier les hommes, plus conscients que le machisme et la misogynie sont encore présents dans les rapports entre les sexes et que la meilleure façon de réduire la violence et d'assurer l'harmonie, c'est d'avoir le courage de les dénoncer partout où ils se manifestent. Il s'agirait, de la part des hommes non violents, de rompre le silence face à la violence masculine contre les femmes et de renoncer à la solidarité masculine traditionnelle au profit de la solidarité humaine tout simplement. Ce serait là une belle contribution à l'évolution de l'humanité.

Sur Sisyphe fortement recommandé ! « Marie Trintignant - Nul n'a su contourner l'agresseur » Sources 1. http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3226--329612-,00.html 2. « Le point est essentiel : si l'enquête montre que Vincent Trintignant est resté plusieurs heures sans réaction, il pourrait être poursuivi pour non-assistance à personne en danger. », citation du journal Le Monde, http://www.lemonde.fr/article/0,5987,3226--329610-,00.html et http://www.lalibre.be/article.phtml ?id=5&subid=105&art_id=127448 3. Courrier des lecteurs sur Indy Media de Paris, 1er août 2003 http://paris.indymedia.org/article.php3 ?id_article=5893 4. http://www.lesoir.com/articles/n_04.asp 5. http://www.liberation.com/page.php ?Article=128357 et http://www.mcm.net/news/index.php/33997/ 6. http://www.emmanuelle.net 7. http://www.social.gouv.fr/femmes/actu/doss_pr/enquete.htm 8. Dauvergne, M. (2002) « L'homicide au Canada - 2001 », Juristat 22(7), Ottawa : Centre canadien de la statistique juridique, Statistique Canada, cité par Condition féminine Canada. 9. « La violence conjugale », statistiques 2001, Ministère de la Sécurité publique, Québec. Document en PDF ici, http://www.msp.gouv.qc.ca/stats/crimina/2001/violconj/viol_conjugale_01.pdf 10. Louky Bersianik, « Le manteau de Noé », dans La main tranchante du symbole, Les Éditions du remue-ménage, Montréal, 1990, p. 164 Mis en ligne sur Sisyphe le 6 août 2003

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LECTURES SUGGÉRÉES Face aux conjoints agresseurs...La danse avec l'ours « Les meurtriers », par Michel Garneau, poète et animateur à la Chaîne culturelle de radio de Radio-Canada, à Montréal « Que Marie Trintignant ne soit pas morte pour rien », par Florence Montreynaud, historienne et féministe, éditrice du site Encore féministes ! « La violence sexiste tue. Et le silence qui l'entoure tue aussi. », par Marie-Joseph BERTINI, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'Université de Nice-Sophia-Antipolis. Dernier ouvrage paru : « Cachez ce sexe que je ne saurais voir », éd. Dis voir, 2003 Forum Noir Désir Le forum a été fermé. « Marie Trintignant », par Gisèle Halimi, journal Le Monde, 4 août 2003 « Les femmes meurent de violence conjugale », position du Mouvement français pour le planning familial, 14 août 2003. « Kiejman et le "machisme" de Bertrand Cantat ». Pour l'avocat des Trintignant, le chanteur, mis en examen jeudi par la juge Turquey, a adopté un système de défense "classique chez les machistes". 23 août 2003 « Marie Trintignant. Bertrand Cantat reconnaît qu'il est responsable de sa mort ». 23 août 2003 « Mort de Marie Trintignant. Nul n'a su contourner l'agresseur », par Lucile Cipriani. À la fenêtre, par Yannick Demers. Une chanson inspirée par le drame. Nouveau sur Sisyphe « Élisabeth Badinter dénature le féminisme pour mieux le combattre », par Élaine Audet

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Campagne « Il n’y a pas de métiers de femmes, il y a des femmes de métiers »
L’image illustre le paradoxe. Parmi ces 4 affiches, 3 représentent des femmes photographiées effectivement en situation professionnelle. On ne nie pas le stéréotype, mais on le dépasse. On est dans une représentation positive de la femme au travail. La quatrième représente une jeune femme, que certains publics formés ont assimilée à une poupée Barbie, et qui est devenue, au fil des formations « Barbie au chantier ». Ici, on pousse le stéréotype jusqu’au bout : utilisation du rose jusque dans le moindre accessoire. Cela a quelque chose de choquant, de passage à la limite. La femme sur le chantier entre dans la colonne « femme fatale, femme dangereuse, danger ». On a basculé dans une représentation négative de la femme au travail. La photo vient d’une banque d’images.

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«Egalité des chances»
Le dépliant a été produit en août 2000

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Rapport d’activités du FOREM
Ce document montre des illustrations « universalistes » : avec des femmes, des jeunes, des travailleurs et travailleuses âgé-e-s, des personnes étrangères et/ou de couleur, etc.

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Femmes dans les TIC (réseau ADA)

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Quelques représentations de l’homme et de la femme dans la publicité.

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Illustration des « notions floues »
Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes Adoptée et ouverte à la signature, à la ratification et à l'adhésion par l'Assemblée générale dans sa résolution 34/180 du 18 décembre 1979 Entrée en vigueur : le 3 septembre 1981, conformément aux dispositions de l'article 27 (1) état des ratifications Organe de surveillance déclarations et réserves

Les Etats parties à la présente Convention,
Notant que la Charte des Nations Unies réaffirme la foi dans les droits fondamentaux de l'homme, dans la dignité et la valeur de la personne humaine et dans l'égalité des droits de l'homme et de la femme, Notant que la Déclaration universelle des droits de l'homme affirme le principe de la non-discrimination et proclame que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit, et que chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés qui y sont énoncés, sans distinction aucune, notamment de sexe, Notant que les Etats parties aux Pactes internationaux relatifs aux droits de l'homme ont l'obligation d'assurer l'égalité des droits de l'homme et de la femme dans l'exercice de tous les droits économiques, sociaux, culturels, civils et politiques, Considérant les conventions internationales conclues sous l'égide de l'Organisation des Nations Unies et des institutions spécialisées en vue de promouvoir l'égalité des droits de l'homme et de la femme, Notant également les résolutions, déclarations et recommandations adoptées par l'Organisation des Nations Unies et les institutions spécialisées en vue de promouvoir l'égalité des droits de l'homme et de la femme, Préoccupés toutefois de constater qu'en dépit de ces divers instruments les femmes continuent de faire l'objet d'importantes discriminations, Rappelant que la discrimination à l'encontre des femmes viole les principes de l'égalité des droits et du respect de la dignité humaine, qu'elle entrave la participation des femmes, dans les mêmes conditions que les hommes, à la vie politique, sociale, économique et culturelle de leur pays, qu'elle fait obstacle à l'accroissement du bienêtre de la société et de la famille et qu'elle empêche les femmes de servir leur pays et l'humanité dans toute la mesure de leurs possibilités, Préoccupés par le fait que, dans les situations de pauvreté, les femmes ont un minimum d'accès à l'alimentation, aux services médicaux, à l'éducation, à la formation, ainsi qu'aux possibilités d'emploi et à la satisfaction d'autres besoins, Convaincus que l'instauration du nouvel ordre économique international fondé sur l'équité et la justice contribuera de façon significative à promouvoir l'égalité entre l'homme et la femme,

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Soulignant que l'élimination de l'apartheid, de toutes les formes de racisme, de discrimination raciale, de colonialisme, de néocolonialisme, d'agression, d'occupation et domination étrangères et d'ingérence dans les affaires intérieures des Etats est indispensable à la pleine jouissance par l'homme et la femme de leurs droits, Affirmant que le renforcement de la paix et de la sécurité internationales, le relâchement de la tension internationale, la coopération entre tous les Etats quels que soient leurs systèmes sociaux et économiques, le désarmement général et complet et, en particulier, le désarmement nucléaire sous contrôle international strict et efficace, l'affirmation des principes de la justice, de l'égalité et de l'avantage mutuel dans les relations entre pays et la réalisation du droit des peuples assujettis à une domination étrangère et coloniale et à une occupation étrangère à l'autodétermination et à l'indépendance, ainsi que le respect de la souveraineté nationale et de l'intégrité territoriale favoriseront le progrès social et le développement et contribueront par conséquent à la réalisation de la pleine égalité entre l'homme et la femme, Convaincus que le développement complet d'un pays, le bien- être du monde et la cause de la paix demandent la participation maximale des femmes, à égalité avec les hommes, dans tous les domaines, Ayant à l'esprit l'importance de la contribution des femmes au bien-être de la famille et au progrès de la société, qui jusqu'à présent n'a pas été pleinement reconnue, de l'importance sociale de la maternité et du rôle des parents dans la famille et dans l'éducation des enfants et conscients du fait que le rôle de la femme dans la procréation ne doit pas être une cause de discrimination et que l'éducation des enfants exige le partage des responsabilités entre les hommes, les femmes et la société dans son ensemble, Conscients que le rôle traditionnel de l'homme dans la famille et dans la société doit évoluer autant que celui de la femme si on veut parvenir à une réelle égalité de l'homme et de la femme, Résolus à mettre en oeuvre les principes énoncés dans la Déclaration sur l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes et, pour ce faire, à adopter les mesures nécessaires à la suppression de cette discrimination sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, Sont convenus de ce qui suit :

Première partie
Article premier
Aux fins de la présente Convention, l'expression "discrimination à l'égard des femmes" vise toute distinction, exclusion ou restriction fondée sur le sexe qui a pour effet ou pour but de compromettre ou de détruire la reconnaissance, la jouissance ou l'exercice par les femmes, quel que soit leur état matrimonial, sur la base de l'égalité de l'homme et de la femme, des droits de l'homme et des libertés fondamentales dans les domaines politique, économique, social, culturel et civil ou dans tout autre domaine.

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Article 2
Les Etats parties condamnent la discrimination à l'égard des femmes sous toutes ses formes, conviennent de poursuivre par tous les moyens appropriés et sans retard une politique tendant à éliminer la discrimination à l'égard des femmes et, à cette fin, s'engagent à : a) Inscrire dans leur constitution nationale ou toute autre disposition législative appropriée le principe de l'égalité des hommes et des femmes, si ce n'est déjà fait, et assurer par voie de législation ou par d'autres moyens appropriés l'application effective dudit principe; b) Adopter des mesures législatives et d'autres mesures appropriées assorties, y compris des sanctions en cas de besoin, interdisant toute discrimination à l'égard des femmes; c) Instaurer une protection juridictionnelle des droits des femmes sur un pied d'égalité avec les hommes et garantir, par le truchement des tribunaux nationaux compétents et d'autres institutions publiques, la protection effective des femmes contre tout acte discriminatoire; d) S'abstenir de tout acte ou pratique discriminatoire à l'égard des femmes et faire en sorte que les autorités publiques et les institutions publiques se conforment à cette obligation; e) Prendre toutes mesures appropriées pour éliminer la discrimination pratiquée à l'égard des femmes par une personne, une organisation ou une entreprise quelconque; f) Prendre toutes les mesures appropriées, y compris des dispositions législatives, pour modifier ou abroger toute loi, disposition réglementaire, coutume ou pratique qui constitue une discrimination à l'égard des femmes; g) Abroger toutes les dispositions pénales qui constituent une discrimination à l'égard des femmes.

Article 3
Les Etats parties prennent dans tous les domaines, notamment dans les domaines politique, social, économique et culturel, toutes les mesures appropriées, y compris des dispositions législatives, pour assurer le plein développement et le progrès des femmes, en vue de leur garantir l'exercice et la jouissance des droits de l'homme et des libertés fondamentales sur la base de l'égalité avec les hommes.

Article 4
1. L'adoption par les Etats parties de mesures temporaires spéciales visant à accélérer l'instauration d'une égalité de fait entre les hommes et les femmes n'est pas considérée comme un acte de discrimination tel qu'il est défini dans la présente Convention, mais ne doit en aucune façon avoir pour conséquence le maintien de normes inégales ou distinctes; ces mesures doivent être abrogées dès que les objectifs en matière d'égalité de chances et de traitement ont été atteints. 2. L'adoption par les Etats parties de mesures spéciales, y compris de mesures prévues dans la présente Convention, qui visent à protéger la maternité n'est pas considérée comme un acte discriminatoire.

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Article 5
Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour : a) Modifier les schémas et modèles de comportement socio- culturel de l'homme et de la femme en vue de parvenir à l'élimination des préjugés et des pratiques coutumières, ou de tout autre type, qui sont fondés sur l'idée de l'infériorité ou de la supériorité de l'un ou l'autre sexe ou d'un rôle stéréotypé des hommes et des femmes; b) Faire en sorte que l'éducation familiale contribue à faire bien comprendre que la maternité est une fonction sociale et à faire reconnaître la responsabilité commune de l'homme et de la femme dans le soin d'élever leurs enfants et d'assurer leur développement, étant entendu que l'intérêt des enfants est la condition primordiale dans tous les cas.

Article 6
Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées, y compris des dispositions législatives, pour supprimer, sous toutes leurs formes, le trafic des femmes et l'exploitation de la prostitution des femmes.

Deuxième partie
Article 7
Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour éliminer la discrimination à l'égard des femmes dans la vie politique et publique du pays et, en particulier, leur assurent, dans des conditions d'égalité avec les hommes, le droit : a) De voter à toutes les élections et dans tous les référendums publics et être éligibles à tous les organismes publiquement élus; b) De prendre part à l'élaboration de la politique de l'Etat et à son exécution, occuper des emplois publics et exercer toutes les fonctions publiques à tous les échelons du gouvernement; c) De participer aux organisations et associations non gouvernementales s'occupant de la vie publique et politique du pays.

Article 8

Observation générale sur son application

Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour que les femmes, dans des conditions d'égalité avec les hommes et sans aucune discrimination, aient la possibilité de représenter leur gouvernement à l'échelon international et de participer aux travaux des organisations internationales.

Article 9
1. Les Etats parties accordent aux femmes des droits égaux à ceux des hommes en ce qui concerne l'acquisition, le changement et la conservation de la nationalité. Ils garantissent en particulier que ni le mariage avec un étranger, ni le changement de nationalité du mari pendant le mariage ne change automatiquement la nationalité de la femme, ni ne la rend apatride, ni ne l'oblige à prendre la nationalité de son mari.

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2. Les Etats parties accordent à la femme des droits égaux à ceux de l'homme en ce qui concerne la nationalité de leurs enfants.

Troisième partie
Article 10
Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour éliminer la discrimination à l'égard des femmes afin de leur assurer des droits égaux à ceux des hommes en ce qui concerne l'éducation et, en particulier, pour assurer, sur la base de l'égalité de l'homme et de la femme : a) Les mêmes conditions d'orientation professionnelle, d'accès aux études et d'obtention de diplômes dans les établissements d'enseignement de toutes catégories, dans les zones rurales comme dans les zones urbaines, cette égalité devant être assurée dans l'enseignement préscolaire, général, technique, professionnel et technique supérieur, ainsi que dans tout autre moyen de formation professionnelle; b) L'accès aux mêmes programmes, aux mêmes examens, à un personnel enseignant possédant les qualifications de même ordre, à des locaux scolaires et à un équipement de même qualité; c) L'élimination de toute conception stéréotypée des rôles de l'homme et de la femme à tous les niveaux et dans toutes les formes d'enseignement en encourageant l'éducation mixte et d'autres types d'éducation qui aideront à réaliser cet objectif et, en particulier, en révisant les livres et programmes scolaires et en adaptant les méthodes pédagogiques; d) Les mêmes possibilités en ce qui concerne l'octroi de bourses et autres subventions pour les études; e) Les mêmes possibilités d'accès aux programmes d'éducation permanente, y compris aux programmes d'alphabétisation pour adultes et d'alphabétisation fonctionnelle, en vue notamment de réduire au plus tôt tout écart d'instruction existant entre les hommes et les femmes; f) La réduction des taux d'abandon féminin des études et l'organisation de programmes pour les filles et les femmes qui ont quitté l'école prématurément; g) Les mêmes possibilités de participer activement aux sports et à l'éducation physique; h) L'accès à des renseignements spécifiques d'ordre éducatif tendant à assurer la santé et le bien-être des familles, y compris l'information et des conseils relatifs à la planification de la famille.

Article 11
1. Les Etats parties s'engagent à prendre toutes le mesures appropriées pour éliminer la discrimination à l'égard des femmes dans le domaine de l'emploi, afin d'assurer, sur la base de l'égalité de l'homme et de la femme, les mêmes droits, et en particulier :

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a) Le droit au travail en tant que droit inaliénable de tous les êtres humains; b) Le droit aux mêmes possibilités d'emploi, y compris l'application des mêmes critères de sélection en matière d'emploi; c) Le droit au libre choix de la profession et de l'emploi, le droit à la promotion, à la stabilité de l'emploi et à toutes les prestations et conditions de travail, le droit à la formation professionnelle et au recyclage, y compris l'apprentissage, le perfectionnement professionnel et la formation permanente; d) Le droit à l'égalité de rémunération, y compris de prestation, à l'égalité de traitement pour un travail d'égale valeur aussi bien qu'à l'égalité de traitement en ce qui concerne l'évaluation de la qualité du travail; e) Le droit à la sécurité sociale, notamment aux prestations de retraite, de chômage, de maladie, d'invalidité et de vieillesse ou pour toute autre perte de capacité de travail, ainsi que le droit à des congés payés; f) Le droit à la protection de la santé et à la sécurité des conditions de travail, y compris la sauvegarde de la fonction de reproduction. 2. Afin de prévenir la discrimination à l'égard des femmes en raison de leur mariage ou de leur maternité et de garantir leur droit effectif au travail, les Etats parties s'engagent à prendre des mesures appropriées ayant pour objet : a) D'interdire, sous peine de sanctions, le licenciement pour cause de grossesse ou de congé de maternité et la discrimination des les licenciements fondée sur le statut matrimonial; b) D'instituer l'octroi de congés de maternité payés ou ouvrant droit à des prestations sociales comparables, avec la garantie du maintien de l'emploi antérieur, des droits d'ancienneté et des avantages sociaux; c) D'encourager la fourniture des services sociaux d'appui nécessaires pour permettre aux parents de combiner les obligations familiales avec les responsabilités professionnelles et la participation à la vie publique, en particulier en favorisant l'établissement et le développement d'un réseau de garderies d'enfants; d) D'assurer une protection spéciale aux femmes enceintes dont il est prouvé que le travail est nocif. 3. Les lois visant à protéger les femmes dans les domaines visés par le présent article seront revues périodiquement en fonction des connaissances scientifiques et techniques et seront révisées, abrogées ou étendues, selon les besoins.

Article 12 Observation générale sur son application
1. Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour éliminer la discrimination à l'égard des femmes dans le domaine des soins de santé en vue de leur assurer, sur la base de l'égalité de l'homme et de la femme, les moyens d'accéder aux services médicaux, y compris ceux qui concernent la planification de la famille.

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2. Nonobstant les dispositions du paragraphe 1 ci-dessus, les Etats parties fournissent aux femmes pendant la grossesse, pendant l'accouchement et après l'accouchement, des services appropriés et, au besoin, gratuits, ainsi qu'une nutrition adéquate pendant la grossesse et l'allaitement.

Article 13
Les Etats parties s'engagent à prendre toutes les mesures appropriées pour éliminer la discrimination à l'égard des femmes dans d'autres domaines de la vie économique et sociale, afin d'assurer, sur la base de l'égalité de l'homme et de la femme, les mêmes droits et, en particulier : a) Le droit aux prestations familiales; b) Le droit aux prêts bancaires, prêts hypothécaires et autres formes de crédit financier; c) Le droit de participer aux activités récréatives, aux sports et à tous les aspects de la vie culturelle.

Article 14
1. Les Etats parties tiennent compte des problèmes particuliers qui se posent aux femmes rurales et du rôle important que ces femmes jouent dans la survie économique de leurs familles, notamment par leur travail dans les secteurs non monétaires de l'économie, et prennent toutes les mesures appropriées pour assurer l'application des dispositions de la présente Convention aux femmes des zones rurales. 2. Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour éliminer la discrimination à l'égard des femmes dans les zones rurales afin d'assurer, sur la base de l'égalité de l'homme et de la femme, leur participation au développement rural et à ses avantages et, en particulier, ils leur assurent le droit : a) De participer pleinement à l'élaboration et à l'exécution des plans de développement à tous les échelons; b) D'avoir accès aux services adéquats dans le domaine de la santé, y compris aux informations, conseils et services en matière de planification de la famille; c) De bénéficier directement des programmes de sécurité sociale; d) De recevoir tout type de formation et d'éducation, scolaires ou non, y compris en matière d'alphabétisation fonctionnelle, et de pouvoir bénéficier de tous les services communautaires et de vulgarisation, notamment pour accroître leurs compétences techniques; e) D'organiser des groupes d'entraide et des coopératives afin de permettre l'égalité de chances sur le plan économique, qu'il s'agisse de travail salarié ou de travail indépendant; f) De participer à toutes les activités de la communauté;

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g) D'avoir accès au crédit et aux prêts agricoles, ainsi qu'aux services de commercialisation et aux technologies appropriées, et de recevoir un traitement égal dans les réformes foncières et agraires et dans les projets d'aménagement rural; h) De bénéficier de conditions de vie convenables, notamment en ce qui concerne le logement, l'assainissement, l'approvisionnement en électricité et en eau, les transports et les communications.

Quatrième partie
Article 15
1. Les Etats parties reconnaissent à la femme l'égalité avec l'homme devant la loi. 2. Les Etats parties reconnaissent à la femme, en matière civile, une capacité juridique identique à celle de l'homme et les mêmes possibilités pour exercer cette capacité. Ils lui reconnaissent en particulier des droits égaux en ce qui concerne la conclusion de contrats et l'administration des biens et leur accordent le même traitement à tous les stades de la procédure judiciaire. 3. Les Etats parties conviennent que tout contrat et tout autre instrument privé, de quelque type que ce soit, ayant un effet juridique visant à limiter la capacité juridique de la femme doivent être considérés comme nuls. 4. Les Etats parties reconnaissent à l'homme et à la femme les mêmes droits en ce qui concerne la législation relative au droit des personnes à circuler librement et à choisir leur résidence et leur domicile.

Article 16
1. Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour éliminer la discrimination à l'égard des femmes dans toutes les questions découlant du mariage et dans les rapports familiaux et, en particulier, assurent, sur la base de l'égalité de l'homme et de la femme : a) Le même droit de contracter mariage; b) Le même droit de choisir librement son conjoint et de ne contracter mariage que de son libre et plein consentement; c) Les mêmes droits et les mêmes responsabilités au cours du mariage et lors de sa dissolution; d) Les mêmes droits et les mêmes responsabilités en tant que parents, quel que soit leur état matrimonial, pour les questions se rapportant à leurs enfants; dans tous les cas, l'intérêt des enfants est la considération primordiale; e) Les mêmes droits de décider librement et en toute connaissance de cause du nombre et de l'espacement des naissances et d'avoir accès aux informations, à l'éducation et aux moyens nécessaires pour leur permettre d'exercer ces droits;

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f) Les mêmes droits et responsabilités en matière de tutelle, de curatelle, de garde et d'adoption des enfants, ou d'institutions similaires, lorsque ces concepts existent dans la législation nationale; dans tous les cas, l'intérêt des enfants est la considération primordiale; g) Les mêmes droits personnels au mari et à la femme, y compris en ce qui concerne le choix du nom de famille, d'une profession et d'une occupation; h) Les mêmes droits à chacun des époux en matière de propriété, d'acquisition, de gestion, d'administration, de jouissance et de disposition des biens, tant à titre gratuit qu'à titre onéreux. 2. Les fiançailles et les mariages d'enfants n'ont pas d'effets juridiques et toutes les mesures nécessaires, y compris des dispositions législatives, sont prises afin de fixer un âge minimal pour le mariage et de rendre obligatoire l'inscription du mariage sur un registre officiel.

Cinquième partie
Article 17
1. Aux fins d'examiner les progrès réalisés dans l'application de la présente Convention, il est constitué un Comité pour l'élimination de la discrimination à l'égard des femmes (ci-après dénommé le Comité), qui se compose, au moment de l'entrée en vigueur de la Convention, de dix-huit, et après sa ratification ou l'adhésion du trente-cinquième Etat partie, de vingt-trois experts d'une haute autorité morale et éminemment compétents dans le domaine auquel s'applique la présente Convention. Ces experts sont élus par les Etats parties parmi les ressortissants et siègent à titre personnel, compte tenu du principe d'une répartition géographique équitable et de la représentation des différentes formes de civilisation ainsi que des principaux systèmes juridiques. 2. Les membres du Comité sont élus au scrutin secret sur une liste de candidats désignés par les Etats parties. Chaque Etat partie peut désigner un candidat choisi parmi ses ressortissants. 3. La première élection a lieu six mois après la date d'entrée en vigueur de la présente Convention. Trois mois au moins avant la date de chaque élection, le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies adresse une lettre aux Etats parties pour les inviter à soumettre leurs candidatures dans un délai de deux mois. Le Secrétaire général dresse une liste alphabétique de tous les candidats, en indiquant par quel Etat ils ont été désignés, liste qu'il communique aux Etats parties. 4. Les membres du Comité sont élus au cours d'une réunion des Etats parties convoquée par le Secrétaire général au Siège de l'Organisation des Nations Unies. A cette réunion, où le quorum est constitué par les deux tiers des Etats parties, sont élus membres du Comité les candidats ayant obtenu le plus grand nombre de voix et la majorité absolue des votes des représentants des Etats parties présents et votants. 5. Les membres du Comité sont élus pour quatre ans. Toutefois, le mandat de neuf des membres élus à la première élection prendra fin au bout de deux ans; le Président du Comité tirera au sort les noms de ces neuf membres immédiatement après la première élection.

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6. L'élection des cinq membres additionnels du Comité se fera conformément aux dispositions des paragraphes 2, 3 et 4 du présent article à la suite de la trente-cinquième ratification ou adhésion. Le mandat de deux des membres additionnels élus à cette occasion prendra fin au bout de deux ans; le nom de ces deux membres sera tiré au sort par le Président du Comité. 7. Pour remplir les vacances fortuites, l'Etat partie dont l'expert a cessé d'exercer ses fonctions de membre de Comité nommera un autre expert parmi ses ressortissants, sous réserve de l'approbation du Comité. 8. Les membres du Comité reçoivent, avec l'approbation de l'Assemblée générale, des émoluments prélevés sur les ressources de l'Organisation des Nations Unies dans les conditions fixées par l'Assemblée eu égard à l'importance des fonctions du Comité. 9. Le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies met à la disposition du Comité le personnel et les moyens matériels qui lui sont nécessaires pour s'acquitter efficacement des fonctions qui lui sont confiées en vertu de la présente Convention.

Article 18
1. Les Etats parties s'engagent à présenter au Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, pour examen par le Comité, un rapport sur les mesures d'ordre législatif, judiciaire, administratif ou autre qu'ils ont adoptées pour donner effet aux dispositions de la présente Convention et sur les progrès réalisés à cet égard : a) Dans l'année suivant l'entrée en vigueur de la Convention dans l'Etat intéressé : b) Puis tous les quatre ans, ainsi qu'à la demande du Comité. 2. Les rapports peuvent indiquer les facteurs et difficultés influant sur la mesure dans laquelle sont remplies les obligations prévues par la présente Convention.

Article 19
1. Le Comité adopte son propre règlement intérieur. 2. Le Comité élit son Bureau pour une période de deux ans.

Article 20

Observation générale sur son application

1. Le Comité se réunit normalement pendant une période de deux semaines au plus chaque année pour examiner les rapports présentés conformément à l'article 18 de la présente Convention. 2. Les séances du Comité se tiennent normalement au Siège de l'Organisation des Nations Unies ou en tout autre lieu adéquat déterminé par le Comité.

Article 21
1. Le Comité rend compte chaque année à l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies, par l'intermédiaire du Conseil économique et social, de ses activités et peut formuler des suggestions et des recommandations générales fondées sur l'examen des rapports et des renseignements reçus des Etats parties. Ces suggestions et recommandations sont incluses dans le rapport du Comité, accompagnées, le cas échéant, des observations des Etats parties.

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2. Le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies transmet les rapports du Comité à la Commission de la condition de la femme, pour information.

Article 22
Les institutions spécialisées ont le droit d'être représentées lors de l'examen de la mise en oeuvre de toute disposition de la présente Convention qui entre dans le cadre de leurs activités. Le Comité peut inviter les institutions spécialisées à soumettre des rapports sur l'application de la Convention dans les domaines qui entrent dans le cadre de leurs activités.

Sixième partie
Article 23
Aucune des dispositions de la présente Convention ne portera atteinte aux dispositions plus propices à la réalisation de l'égalité de l'homme et de la femme pouvant être contenues : a) Dans la législation d'un Etat partie; ou b) Dans toute autre convention, tout autre traité ou accord international en vigueur dans cet Etat.

Article 24
Les Etats parties s'engagent à adopter toutes les mesures nécessaires au niveau national pour assurer le plein exercice des droits reconnus par la présente Convention.

Article 25
1. La présente Convention est ouverte à la signature de tous les Etats. 2. Le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies est désigné comme dépositaire de la présente Convention. 3. La présente Convention est sujette à ratification et les instruments de ratification seront déposés auprès du Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies. 4. La présente Convention sera ouverte à l'adhésion de tous les Etats. L'adhésion s'effectuera par le dépôt d'un instrument d'adhésion auprès du Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies.

Article 26
1. Tout Etat partie peut demander à tout moment la révision de la présente Convention en adressant une communication écrite à cet effet au Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies. 2. L'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies décide des mesures à prendre, le cas échéant, au sujet d'une demande de cette nature.

Article 27
1. La présente Convention entrera en vigueur le trentième jour qui suivra la date du dépôt auprès du Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies du vingtième instrument de ratification ou d'adhésion.

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2. Pour chacun des Etats qui ratifieront la présente Convention ou y adhéreront après le dépôt du vingtième instrument de ratification ou d'adhésion, ladite Convention entrera en vigueur le trentième jour après la date du dépôt par cet Etat de son instrument de ramification ou d'adhésion.

Article 28
1. Le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies recevra et communiquera à tous les Etats le texte des réserves qui auront été faites au moment de la ratification ou de l'adhésion. 2. Aucune réserve incompatible avec l'objet et le but de la présente Convention ne sera autorisée. 3. Les réserves peuvent être retirées à tout moment par voie de notification adressée au Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, lequel informe tous les Etats parties à la Convention. La notification prendra effet à la date de réception.

Article 29
1. Tout différend entre deux ou plusieurs Etats parties concernant l'interprétation ou l'application de la présente Convention qui n'est pas réglé par voie de négociation est soumis à l'arbitrage, à la demande de l'un d'entre eux. Si, dans les six mois qui suivent la date de la demande d'arbitrage, les parties ne parviennent pas à se mettre d'accord sur l'organisation de l'arbitrage, l'une quelconque d'entre elles peut soumettre le différend à la Cour internationale de Justice, en déposant une requête conformément au Statut de la Cour. 2. Tout Etat partie pourra, au moment où il signera la présente Convention, la ratifiera ou y adhérera, déclarer qu'il ne se considère pas lié par les dispositions du paragraphe 1 du présent article. Les autres Etats parties ne seront pas liés par lesdites dispositions envers un Etat partie qui aura formulé une telle réserve. 3. Tout Etat partie qui aura formulé une réserve conformément aux dispositions du paragraphe 2 du présent article pourra à tout moment lever cette réserve par une notification adressée au Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies.

Article 30
La présente Convention, dont les textes en anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe font également foi, sera déposée auprès du Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies. En foi de quoi les soussignés, à ce dûment habilités, ont signé la présente Convention.

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Liste des participant-e-s
Ont participé à ces journées de formation et de réflexion co-animées par Ariel CARLIER (LE FOREM) et Emmanuelle DANBLON (Université Libre de Bruxelles) AFT-IFTIM (France) Edith GUENNETEAU ANTRAM (Portugal) Ana GOMES SILVA Arbeitsamt de la Communauté Germanophone Christiane EICHER Astrid JENNIGES Silvie NYSSEN Joseph PETERS CBE – Comité de Bassin d’Emploi d’Epernay Eric de BOUCLANS Jason JOBERT Centre coordonné de l’Enfance de Châtelet Martine BONNEJONNE Olivier CASSIN Christelle CHAMPION Angélique COLSON Carole DAMSIN Charlotte de LEU DE CECIL Cédric DE LONGUEVILLE Aurélie DESSART Céline FLAMENT Raphaël GAUTHIER Elisa JACOBS Aurélie LELUPE Jo MARTIN Tanguy PUISSET Reine MARCELIS Caroline SPEZI Willy TIPPEAU Mikaïl ZRIKA Centre d’Orientation et de Formation d’Amay (COF) Marie-France HOLLANGE Marie VAES CESEP Nivelles Nathalie DAMMAN Madeleine MIGNOLET GRETA Lorraine Laurent BURG IRFA Est de la France Rosette HAAR OSERA Denis ISSA Retravailler France Yves DELOISON SETCA Anne-Marie BROGNIEZ Cellule FSE Jenny CHARLIER Florence HOGNE Laetitia MAGINOT Ingrid MARTENS Magdalena POLACZYK BRASEAP Sandrinne GERARD Sabrina BORDRON Pascale JOFFRIN Michaël GARCIA FLORA Sophie GIEDTS Anne KERVYN SOFFT Anne DELEPINE Edith DE WOUTERS Myriam FATZAUN Myriam LEMORT Fondation Travail-Université Caroline GUFFENS LE FOREM Ariel CARLIER Serge CASTELAIN Danielle COLLINET Marie-Christine EXSTEYL Vassiliki GHIKAKIS Robert GILLOT Pascal GRAULICH Danièle JAËL Rosy MONTAGNER Anne MUSELLE Marianne PARADOWSKI Christiane PERWUELZ Simon TRAPPENIERS Yves VANDERBIEST

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BIBLIOGRAPHIE
AMOSSY, Ruth et HERSCHBERG PIERROT, Anne, 1997, Stéréotypes et Clichés, Paris, Nathan Université. BADINTER, Elisabeth, 2003, Fausse route, Paris, Odile Jacob. DANBLON Emmanuelle, 2002, Rhétorique et rationalité. Essai sur l’émergence de la critique et de la persuasion, Éditions de l’Université de Bruxelles, Collection «Philosophie et Société ». DANBLON, Emmanuelle, 2004, Argumenter en démocratie, Labor, Quartier Libre. DANBLON, Emmanuelle, éd., 2004, Les stéréotypes féminins. Une étude rhétorique et discursive, Revue Degrés. DANBLON, Emmanuelle, éd., 2004, Les stéréotypes féminins. Une étude rhétorique et discursive, Revue Degrés. FARGE, Arlette, 1982, Le miroir des femmes, (textes réunis et commentés), Paris, Montalba, Bibliothèque bleue. GRICE, H. Paul, 1979, « Logique et conversation », traduction par Frédéric Berthet et Michel Bozon, Communications, n° 30, 57-72. HEINICH, Nathalie, 1996, Etats de femme. L’identité féminine dans la fiction occidentale, Paris, Gallimard. HEINICH, Nathalie, 2003, Les ambivalences de l’émancipation féminine, Paris, Albin Michel. JONCKERS, Danielle, CARRÉ, Renée et DUPRÉ, Marie-Claude, éds., 1999, Femmes plurielles. Les représentations des femmes. Discours, normes et conduites, Paris, Editions de la Maison des Sciences de l’Homme MAINGUENEAU, Dominique, 1999, Féminin fatal, Paris, Descartes et Cie. MILL, John Stuart, 1988 (1866), Système de Logique, Liège-Bruxelles, Mardaga. PERELMAN, Chaïm et OLBRECHTS-TYTECA, Lucie, 1988 (1958) Traité de l’argumentation, 5e éd., Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles. QUITARD, M., 1842, Proverbes sur les femmes, l’amitié, l’amour et le mariage, Paris, Librairie Garnier Frères. RYLE, Gilbert, 1971 (1950), « If, So and Because », dans Collected Papers, Londres, Hutchinson, 234-249.

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TOULMIN, Stephen E., 1958, The Uses of Argument, Cambridge, Cambridge University Press. TOULMIN, Stephen E., 1993, Les usages de l’argumentation, traduction par Philippe De Brabanter, Paris, Presses Universitaires de France. http://www.culture.gouv.fr/culture/actualites/conferen/Aillagon2002/trintignant.htm www.artsci.wustl.edu/~philos/MindDict/grice.html http://sisyphe.org/article.php3?id_article=577

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GLOSSAIRE
Épicène : se dit d’un mot (adjectif, pronom ou substantif) dont la forme ne varie pas selon le genre. Genre : terme qui relève au départ de la grammaire et qui désigne la morphologie féminine ou masculine des mots. Par extension, désigne le « sexe social » et recouvre l’ensemble des études et des travaux de toutes disciplines traitant de la différence entre les hommes et les femmes. Égalité : valeur politique inscrite dans la déclaration des droits de l’Homme et se fondant sur une règle de justice stipulant que chaque membre d’une même catégorie doit bénéficier d’un traitement égal. Notions floues : les valeurs politiques et sociales qui sont inscrites dans les chartes et les textes de droit sont représentées par des notions telles que l’égalité, la liberté, la dignité. Le « flou » est une qualité linguistique de ces notions qui permet simultanément de rassembler un consensus assez large lors de leur inscription dans les textes juridiques et de laisser une certaine souplesse à l’interprétation des textes face à des cas partculiers. Discours épidictique : chez Arisote, désigne les discours d’éloge et de blâme dans lesquels on renforce les valeurs chères à la communauté. Par extension, désigne tous les discours de circonstances qui ont pour fonction rhétorique essentielle de raviver le sentiment d’adhésion à des valeurs communes. Induction : type de raisonnement qui mène de la répétition de plusieurs éléments particuliers vers une loi générale. Par exemple, l’observation de plusieurs corbeaux noirs mène à la loi générale « tous les corbeaux sont noirs ». Inférence : chemin logique qui, grâce à un raisonnement, mène d’une ou de plusieurs prémisses vers une conclusion. L’inférence peut être inductive, déductive ou abductive. Stéréotype : au départ, lieu commun, comme un autre, mais dont le contenu pose, à un certain moment, un problème politique à la société qui l’a produit. Celle-ci doit donc adopter une attitude face à lui qui est complexe. • Inversion du stéréotype : on déconstruit volontairement le stéréotype en affichant l’inverse de ce qu’il évoque traditionnellement. Procédé « subversif » qui joue sur l’ironie et la complicité avec l’auditoire. Cf. détournements de proverbes : « Les amis sont toujours là quand ils ont besoin de nous ». • Neutralisation du stéréotype : on construit une représentation de la société qui cherche à faire disparaître les caractères assaillants du stéréotype derrière la multitude.

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SOMMAIRE
Préambule ................................................................................................ 2 Au menu de la formation ............................................................................ 3 Stéréotypes................................................................................................ 4 - Préliminaires ........................................................................................ 4 - Postulats de départ ................................................................................ 4 - Stéréotype=? ........................................................................................ 5 - origine et formation des lieux communs .................................................. 7 - Lieux communs et garantie .................................................................. 10 - Les stéréotypes .................................................................................. 10 - Les sociétés orales .............................................................................. 11 - L’autre .............................................................................................. 12 - Qu’en est-il, ici et maintenant .............................................................. 17 Modèle de TOULMIN : premier outil pour l’argumentation .............................. 19 - Modèle ou cadre de Toulmin ................................................................ 19 - Qu’est-ce qui va nous servir dans l’argumentation? .................................. 22 - Argumentation et valeurs .................................................................... 24 - Restriction et stéréotype ...................................................................... 24 - Exercices d’entraînement au modèle de Toulmin ...................................... 25 - En résumé .......................................................................................... 27 Traitement des stéréotypes & valeurs : 2 grandes options .............................. 28 - Universalisme & neutralisation du stéréotype .......................................... 32 - Particularisme & inversion du stéréotype ................................................ 33 - Ménager la chèvre et le chou ? ............................................................ 34 - En conclusion ......................................................................................35 Bilan des politiques en matière de féminisation des noms et des titres en francophonie ........................................................................ 36 - Politiques de féminisation des noms, des fonctions et des métiers ............ 36 • Préambule : le statut du langage .................................................... 36 • La féminisation des noms de métiers et de fonctions et des titres en Francophonie ........................................................ 38 • Conclusion .................................................................................. 41

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Solution des exercices................................................................................ 43 - Toulimin - exercice 1 .......................................................................... 43 - Toulmin - exercice 2 ............................................................................ 47 Annexes et commentaires .......................................................................... 52 - Extrait du forum des «Chiennes de garde» .............................................. 52 - Portrait de Marie Trintignant - Nouvel Observateur .................................. 55 - Eloge funèbre de Marie Trintignant ........................................................ 58 - Autre lecture sur le thème de la mort de Marie Trintignant : « Marie Trintignant a été tuée par un homme violent » ............................ 63 - Campagne « Il n’y a pas de métiers de femmes, il y a des femmes de métiers » .............................................................. 70 - Egalité des chances (dépliant) .............................................................. 72 - Rapport d’activités du FOREM ................................................................ 75 - Femmes dans les TIC ............................................................................ 77 - Quelques représentations de l’homme et de la femme dans la publicité ........ 78 - Illustration des «notions floues» .......................................................... 81 - Liste des participant-e-s ...................................................................... 93 Bibliographie .......................................................................................... 94 Glossaire ................................................................................................ 96

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NOTES
...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ...................................................................................................................... ......................................................................................................................

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NOTES
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