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Vermiraux

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Mardi 12 juillet 2011

Reportage Décryptages 17

Dansl’Yonne,cinq détenusinterprètent leprocèsd’uneaffaire demaltraitance surenfantssurvenue audébut duXXe siècle. Unemanière de«préparer lasuite»
Pascale Robert-Diard
Avallon (Yonne) Envoyée spéciale

L’échappée théâtrale
Les acteurs des « Enfants des Vermiraux » et Carine Jorond (en bas), qui codirige leur centre de détention.
YANNICK LABROUSSE/TEMPS MACHINE POUR « LE MONDE »

Ç

a vous saisit sans prévenir, la grâce.C’estmêmeàçaqu’onlareconnaît. Alors bien sûr, on ne s’attendait pas à la rencontrer là, dans une rue déserte d’Avallon dans l’Yonne, un samedi de juillet. On venait assister à une représentation de théâtre amateur, dans la petite salle d’audience aux murs bleu pâle du tribunal. La reconstitution d’un procès, sur les lieux mêmes où il s’était tenu, cent ans plus tôt. L’histoire fait partie de la mémoire douloureuse du Morvan : une révolte d’enfants qui éclate en 1910 dans un foyer dépendant de l’Assistance publique, les Vermiraux, à Quarré-les-Tombes. Des petits vauriens, des rachitiques, des malades, des « vicieux» et quelques bâtards que la capitale et ses gens de bien préféraient voir grandir loin, mettent le feu à leur foyer avant de s’enfuir. Aux gendarmes qui les arrêtent, au juge d’instruction auquel ils sont présentés, ils racontent la maltraitance, la faim, les vers, lescachots,lescoups.Ilssontécoutéset,surtout, ils sont crus. De coupables, ils deviennent victimes. L’affaire, à l’époque, avait fait grand bruit. Les journaux de Paris s’en étaient mêlés, un monde de secrets s’était déchiré et un an plus tard, sous les huées de la foule, les responsables du foyer avaient été condamnés et emprisonnés. Sur l’estrade en bois ciré du tribunal, ils sont une quinzaine. A droite, les accusés et leuravocate, une belle fille brune aux longs cheveux noirs dénoués qui défie la salle du regard. A gauche, une poignée de mômes en blouse grise, pantalon déchiré, genoux écorchés,souliers troués, surlesquels veille une autre avocate, brune et belle, elle aussi. Au centre, le président du tribunal en robe parée d’hermine. Derrière lui, sa greffière. A côté, le procureur. Les deux femmes plaident comme des princesses, le public applaudit. Dehors, face au public qui n’a pu entrer, dans un rôle de journaliste, un gaillardàlatête coifféed’unbéret,giletnoir sur pantalon noir, manches de chemise retroussées, raconte l’audience en apostrophant la foule, stupéfaite et conquise. Des crieurs de journaux se faufilent dans le public. Le journaliste lance son béret en criant : « Vive le théâtre ! » On applaudit encore et puis chacun rentre chez soi. Sauf eux. Dans la rue, un drôle de cortège avance, encadré par deux costauds. Les deux femmes marchent devant, dans leur robe d’avocate. L’huissière au visage triste suitensilence.Le juge,en robeluiaussi,son code pénal à la main, prend la pose pour un passant qui lui lance « Bonsoir, monsieur le Président!»Lejournalistetiresursacigarette en enlaçant son épouse. Il se tourne vers la jeune femme, d’au moins vingt ans sa cadette, qui ferme la marche. « On a eu du beau monde, madame la Directrice.» Elle lui dit qu’ils ont été formidables.

«Ce qui est dur, c’est que ça va s’arrêter. – Ça ne s’arrête pas, ça prépare la suite, dehors.» Le regard de l’homme au béret se voile, il tienttoujourssafemmeparlamain.Ill’embrasse,luiprometdeluitéléphoner.Safemmeluimurmure:«Rentrebien.»Ladirectrice regarde ailleurs quelques instants. Sur la place de l’Hôtel-de-Ville d’Avallon, il ne reste plus que deux voitures. Deux Clio blanche de l’administration pénitentiaire. Les deux avocates, sœurs dans la vie, Nasira et Rachida, le président, Imad, l’huissière, Marie-Françoise, et François, le journaliste, ont déposé robes, gilet et béret au vestiaire. Ils retournent en prison. La directrice prend le volant de la voiture des femmes. Un surveillant conduit celle des hommes.

«La liberté, la prison, la liberté, la prison, pendant six jours, j’enpeux plus, je suis vidé»
François acteur des « Enfants des Vermiraux »
Ilssontrevenuslelendemain.Ladirectrice portait un jean clair, un tee-shirt de coton brut, une veste cintrée rose pâle et dessandales.Le mascara noirsoulignaitses yeux très bleus. Elle avait noué ses cheveux blond vénitien en chignon haut sur la nuque. On commençait juste à s’habituer à l’idée que cette fille de 28 ans au sourire doux était cadre de l’administration pénitentiaire. Que le centre de détention qu’elle codirige,àJoux-la-Villedansl’Yonne,héberge 500 hommes et 100 femmes. Carine Jorond répond simplement, quand on lui demande, qu’elle a choisi la pénitentiaireaprèsdesétudes dedroit,par-

ce qu’elle a besoin de « nouer des relations professionnelles fortes ». Qu’elle a un peu hésité à devenir commissaire. Juge, non, ça ne l’a jamais tentée, elle pense qu’elle ne se serait pas sentie bien « dans leur monde ». De son métier, elle dit que « pour le faire, il faut aimer les gens». Sa mère a compris son choix, qui a toujours enseigné dans les quartiersdifficiles.Sonpère,cadreimmobilier, a eu plus de mal. Il l’aurait bien imaginé diplômée d’une école de commerce. Elle est fière que le centre de détention de Joux-la-Ville soit le premier établissement à avoir créé un atelier théâtral mixte. Le metteur en scène, Serge Sándor, a eu l’idée de cette pièce à la lecture d’une thèse d’Emmanuelle Jouët consacrée aux enfants des Vermiraux, qui a donné son nom au spectacle. Il est venu deux fois par semaine pendant trois mois à la prison pourdiriger lesrépétitions. Nasiraet Rachida avaient plein d’idées pour jouer le rôle des avocats, elles ont eu l’occasion d’en observer quelques-uns. La vie d’Imad est perlée de face-à-face avec des magistrats. François,c’est encoreautre chose.Ila tenuà écrire lui-même son texte. «Ce qui est vraiment bien, c’est que là, ce ne sont pas des détenus, juste des personnes qui ont du talent », s’enthousiasme la directrice. Pour le spectacle, Serge Sándor les a mêlés à une troupe de comédiens amateurs de la région, des collégiens d’Avallon et des enfants et des adolescents placés en foyer. Il y a aussi une chorale en costume noir et en cheveux très blancs et des vielleurs morvandiaux. Et ça marche. « C’est

magique, non ? Bien mieux qu’Avignon ! », lance-t-il, en souriant jusqu’aux yeux. Son préféré, c’est Momo, qui vient du foyer. Une tête de pharaon égyptien vissée surun long couet un corpsde chat.Un visage fermé qui ne s’éclaire que lorsqu’il joue l’enfant des Vermiraux. Momo ne dit pas son texte, il le crache parce qu’il raconte un peu de sa vraie vie. « Moi, je viens de Paris, c’est ce qu’on m’a dit. On m’a dit que j’avais des parents, aussi on m’a dit le contraire. J’ai tout entendu, des frères, des sœurs, une mère putain, ou russe, genre tsar, riche, ça faitrêver,j’ycroisdesfois.Dupère,pasentendu grand-chose. J’suis malin, je comprends les grands dans leur regard…»

D

ans les coulisses, Momo a eu l’occasion de parler avec Imad, François, Nasira ou Rachida. Le surveillant, qui n’est jamais très loin, les a entendus. Ils l’encourageaient, pour le CAP de plombier. «Tu déconnes pas. Plombier, tu vas gagner des sous. T’auras pas besoin de faire le con, comme nous. » Dimanche, la troupe a joué à guichets fermés et lundi aussi. Dans le public, il y avait le procureur, le directeur de la protection judiciaire de la jeunesse, le juge d’application des peines, le directeur de la pénitentiaire. Les trois autres sœurs de Rachida et Nasira sont venues de Strasbourg, la copine d’Imad a fait le voyage de Lyon, la famille de Marie-Christine n’a pas puse déplacer – « ils n’ont pas de voiture» –, mais ils l’ont vu à la télé régionale et sur le journal, « et c’est déjà pas mal». Mercredi 6 juillet, c’était la dernière des

six représentations, dans une salle des fêtes de village, cette fois, à Quarré-lesTombes. On les a retrouvés dans un café après la répétition. La directrice avait acheté les sandwiches au pâté et au camembert. Commandé les cocas et les limonades. Accoudés au bar, les habitués sirotaient leur bière en les regardant d’un air bizarre. Carine Jorond a aidé Nasira à refaire son chignon, demandé à Rachida comment elle faisait pour avoir les cheveux si brillants. Ils ont raconté tout excités le chevreuil aperçu dans les phares de la Clio, l’autre nuit, sur le chemin du retour, demandé à une surveillante des nouvelles de son fils qui passait le bac, parlé et ri de tout et de rien en attendant le début du spectacle. Mais ils ont aussi demandé à « madame la directrice » la permission pour sortir fumer. Dehors, François faisait les cent pas. « La liberté, la prison, la liberté, la prison, pendant six jours, j’en peux plus, je suis vidé. » Il espère sortir pour de bon, dans quelques mois. Une dernière fois, la troupe a joué. François a endossé son rôle de journaliste et il a improvisé,pourfairedurer. Marie-Françoise, la greffière, a fait rire la salle avec ses commentaires. Imad a fait se lever une salle entière à son entrée de président. Nasira et Rachida ont plaidé. Momo a joué sa vie. François a encore crié «Vive le théâtre ! » Et puis, le moment est arrivé de se quitter. Les enfants de la troupe ne lâchaient pas Nasira. Ils voulaient qu’elle leur donne son adresse, en prison. Elle leur a répondu que non, il valait mieux pas, mais, comme elle pleurait, ils ont insisté. « Non, il ne faut pas », leur a-t-elle répété. La directrice l’a approuvée du regard. Leparking s’estvidé.Surla placeduvillage, il ne restait plus que les deux mêmes Clio blanches de l’administration pénitentiaire. Nasira, Rachida, Marie-Christine, Imad et François avaient chacun une rose à lamain. Au-dessus d’eux, le ciel était étoilé. Ils n’avaient plus trop envie de parler. Rachida a allumé une nouvelle cigarette. « On a encore un peu de temps, madame la Directrice ? – Non, maintenant, il faut rentrer. » p

f Sur Lemonde.fr
Pendant un an, avant l'élection présidentielle, « Le Monde » et LeMonde.fr se penchent sur la vie de huit villes, quartiers ou villages français. Des reporters raconteront sur leur blog la vie des habitants de Mézères, Sceaux, La Courneuve, Avallon, Dunkerque, Sucy-en-Brie, Montpellier et Saint-Pierredes-Corps. A suivre dans le quotidien, et sur le Web.

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