Cannes Du Russe Sokourov au Nigérian Aduaka

ÉTATS-UNIS Présidentiables, un effort !
FRANCE Adieu Chirac l’Arabe
DÉBAT On est tous des sans-papiers
www.courrierinternational.com
N° 863 du 16 au 23 mai 2007 -

3€

Londres
Après Paris au XIXe et New York au XXe
AFRIQUE CFA : 2 200 FCFA - ALLEMAGNE : 3,20 € AUTRICHE : 3,20 € - BELGIQUE : 3,20 € - CANADA : 5,50 $CAN DOM : 3,80 € - ESPAGNE : 3,20 € - E-U : 4,75 $US - G-B : 2,50 £ GRÈCE : 3,20 € - IRLANDE : 3,20 € - ITALIE : 3,20 € - JAPON : 700 ¥ LUXEMBOURG : 3,20 € - MAROC : 25 DH - PORTUGAL CONT. : 3,20 € SUISSE : 5,80 FS - TOM : 700 CFP - TUNISIE : 2,600 DTU

Capitale e du XXI siècle
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M 03183 - 863 - F: 3,00 E

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s o m m a i re

28 ■ en couverture Londres, capitale du

e n c o u ve r t u re

XXIe siècle La principale cité britannique attire les

LONDRES capitale du siècle
XXIe
Jess Hurd/Repor t Digital/Rea

foules. Jeunes diplômés, oligarques russes ou cinéastes bollywoodiens, chacun vient y chercher sa part de rêve.

36 ■ portrait Apôtre de la non-consommation
Depuis 1997, Bill Talen – alias révérend Billy – est le cauchemar des grandes marques. Ce personnage haut en couleur mène régulièrement des actions contre elles. Le documentariste Morgan Spurlock lui consacre un film qui sortira à l’automne prochain.

Quelque 300 000 Français vivent au bord de la Tamise. Ils ne sont pas les seuls. Des oligarques russes aux cinéastes bollywoodiens, le monde entier vient se ressourcer dans la cité britannique. “La ville la plus branchée sur terre” est en train de supplanter New York dans le cœur des gens. pp. 28-35
Un tournoi de golf dans les rues de Londres.

38 ■ enquête Mon château en Transylvanie
Le gouvernement roumain a décidé de restituer les biens confisqués par le régime communiste. C’est ainsi que les héritiers de la noblesse hongroise ont pu, avec parfois quelques difficultés, reprendre les terres de leurs ancêtres.

RUBRIQUES

4 ■ les sources de cette semaine 5 ■ l’éditorial Quinze fois plus grand que Paris,
par Philippe Thureau-Dangin

40 ■ culture Rencontre avec les écrivains de l’après-apartheid Affranchie de la discrimination raciale, l’Afrique du Sud a permis à de jeunes auteurs noirs de percer. Ceux-ci puisent leur inspiration dans les problèmes sociaux qui demeurent dans cette société libérée. 43 ■ débat Nous sommes tous des sanspapiers Depuis qu’ils sont dématérialisés, les documents, d’identité ou autre, ont plus d’impor tance que jamais. Les traces écrites envahissent désormais nos vies, constate le philosophe Maurizio Ferraris.

5 ■ l’invité Andreas Rinke, Handelsblatt,
Düsseldorf

5 7 7 55

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le dessin de la semaine à l’affiche ils et elles ont dit insolites Comme quoi…

51 ■ culture A l’occasion des 60 ans du festival de Cannes, coup de projecteur sur ce rendez-vous incontournable du cinéma mondial. Sur RFI Retrouvez CI tous les jeudis dans l’émission Les Visiteurs du jour, animée par Hervé Guillemot. Cette semaine, “Brésil, une Eglise catholique en pleine forme”, avec Anne Proenza. Cette émission sera diffusée en direct sur 89 FM le jeudi 17 mai à 11 h 15, puis disponible sur le site <www.rfi.fr>.
INTELLIGENCES

D’UN CONTINENT À L’AUTRE

Cannes, soixante ans de bonheur p. 51

12 ■ europe R O YA U M E - U N I Les années Brown peuvent commencer P O L O G N E Quand les juges sauvent la démocratie ALLEMAGNE La tension monte avant le G8 ITALIE La droite fait main basse sur les catholiques U N I O N E U R O P É E N N E La mafia albanaise passe à la vitesse supérieure SERBIE Un flirt dangereux avec les nationalistes R U S S I E De la protestation à la révolution, le chemin sera long H O N G R I E Le 9 mai, on fête quoi déjà ? 17 ■ Amériques GUATEMALA Les réfugiés de la guerre civile rejetés par les Etats-Unis MEXIQUE Le sousc o m m a n d a n t M a r c o s s o r t d e l ’ o m b r e BRÉSIL L e marketing au secours de l’Eglise BRÉSIL Lula frappe un grand coup contre le sida ÉTATS-UNIS Les présidentiables à la peine ÉTATS - UNIS Les soldats doivent pouvoir s’exprimer 21 ■ asie AFGHANISTAN L’impossible sortie du chaos
T I M O R - O R I E N TA L Un nouveau président qui doit s’atteler à reconstruire INDE L’instabilité religieuse menace le Kerala C H I N E La discrimination sexuelle se por te bien C A M B O D G E

44 ■ économie INVESTISSEMENTS La Norvège veut se donner bonne conscience M AT I È R E S P R E M I È R E S Les prix de l’hélium prennent leur envol ■ la vie en boîte Ces patrons qui se serrent la ceinture 46 ■ multimédia STRATÉGIE Grandes manœuvres
dans le petit monde de l’info économique

48 ■ technologie INTELLIGENCE ARTIFICIELLE Quand
l’ordinateur apprend à donner le “la”

49 ■ écologie

L’ordinateur donne le “la”

p. 48

C H A N G E M E N T C L I M AT I Q U E Le Malawi perd la guerre contre la sécheresse INITIATIVE En Inde, on plante des arbres pour abreuver le sol

Mœurs légères au lycée

24 ■ moyen-orient I S R A Ë L Mais qui a tué la gauche ? LIBAN Toujours les forces de haine et de division KOWEÏT Démocratie ou business : faut-il choisir ? 26 ■ Afrique NIGERIA L’or noir sous le contrôle des
milices MAROC Rabat lâché par son allié américain ! AFRIQUE Pour un médecin qui reste, deux s’en vont B U R U N D I Bujumbura tourne la page de la guerre

Français de Londres
Rendez-vous le 19 mai avec
Philippe Thureau-Dangin, directeur de la rédaction de Courrier international, et Eric Maurice, chef du service Europe de l’Ouest, vous attendent à l’Institut français de Londres, samedi 19 mai à 10 h 30, pour une discussion libre autour du thème : “La montée de l’antioccidentalisme”.

E N Q U Ê T E E T R E P O R TA G E S

9 ■ dossier france

Le monde ne lui dit pas merci ! M O N D E A R A B E Il fut un si grand chef arabe ! V U D ’ AUSTRALIE Sa prudence mérite le respect

COURRIER INTERNATIONAL N° 863

3

DU 16 AU 23 MAI 2007

l e s s o u rc e s
HA’ARETZ 80 000 ex., Israël, quotidien. Premier journal publié en hébreu sous le mandat britannique, en 1919. “Le Pays” est le journal de référence chez les politiques et les intellectuels israéliens. chapelier écossais, est la bible de tous ceux qui s’intéressent à l’actualité internationale. Ouvertement libéral, il se situe à l’“extrême centre”. Imprimé dans six pays, il réalise 83 % de ses ventes à l’extérieur du Royaume-Uni. O ESTADO DE SÃO PAULO 350 000 ex., Brésil, quotidien. Fondé en 1891, le plus traditionnel des quatre grands quotidiens brésiliens appartient à O Estado, l’un des plus importants groupes de presse du pays. Plutôt conservateur et austère, il publie depuis 1997 une sélection hebdomadaire d’articles du Wall Street Journal. FINANCIAL TIMES 432 500 ex., RoyaumeUni, quotidien. Le journal de référence, couleur saumon, de la City et du reste du monde. Une couverture exhaustive de la politique internationale, de l’économie et du management. ASHARQ AL-AWSAT 200 000 ex., Arabie Saoudite, quotidien. “Le MoyenOrient” se présente comme le “quotidien international des Arabes”. Il connaît depuis 1990 un succès croissant et est distribué aussi bien au Moyen-Orient que dans le Maghreb. THE ASIAN NEWS 20 000 ex., RoyaumeUni, mensuel. Le titre appartient au groupe de presse Guardian Media Group, qui possède le très respecté quotidien The Guardian. Distribué dans la région de Manchester, il s’adresse avant tout à la communauté sud-asiatique. AL-AYYAM 6 000 ex., Israël (Territoires palestiniens), quotidien. Fondé en 1995, “Les Jours” est le premier quotidien palestinien de Ramallah et est perçu comme le journal des intellectuels palestiniens modérés. Ses éditorialistes sont bien informés. Plusieurs de ses articles sont repris sur le site d’information Amin. CAMBODGE SOIR 3 000 ex., Cambodge, quotidien. Créé en 1995, Cambodge Soir est lu par les expatriés, les fonctionnaires et les étudiants francophones. Une édition en khmer a permis au journal de gagner un nouveau lectorat. THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR 70 000 ex., Etats-Unis, quotidien. Publié à Boston mais lu “from coast to coast”, cet élégant tabloïd est réputé pour sa couverture des affaires internationales et le sérieux de ses informations nationales. CORRIERE DELLA SERA 715 000 ex., Italie, quotidien. Fondé en 1876, sérieux et sobre, le journal a su traverser les vicissitudes politiques en gardant son indépendance. Le premier quotidien italien mentionne toujours “della sera” (du soir) dans son titre, alors qu’il sort le matin depuis plus d’un siècle. THE DAILY TELEGRAPH 897 000 ex., Royaume-Uni, quotidien. Atlantiste et anti-européen sur le fond, pugnace et engagé sur la forme, c’est le grand journal conservateur de référence. Fondé en 1855, il est le dernier des quotidiens de qualité à ne pas avoir abandonné le grand format. THE ECONOMIST 1 009 760 ex., RoyaumeUni, hebdomadaire.Véritable institution de la presse britannique, le titre, fondé en 1843 par un THE FRIDAY TIMES 60 000 ex., Pakistan, hebdomadaire. Se définissant comme “audacieux, indépendant et sérieux”, le magazine dirigé par Najam Sethi, journaliste de renom, a souvent subi des pressions de la part des autorités pakistanaises. GAZETA WYBORCZA 500 000 ex. en semaine et 1 000 000 ex. le week-end, Pologne, quotidien. “La Gazette électorale”, fondée par Adam Michnik en mai 1989, est devenue un grand journal malgré de faibles moyens. Et avec une immense ambition journalistique : celle d’être laïque, informative, concise. Son supplément culturel du vendredi, Magazyn-Gazeta Wyborcza, est devenu un rendez-vous incontournable. HAMSHAHRI 400 000 ex., Iran, quotidien. Journal réformateur mais modéré, animé par une équipe de spécialistes, Hamshari a été créé en 1992 par le maire réformateur de Téhéran. La qualité des informations et la diversité des sujets abordés en font l’un des meilleurs quotidiens iraniens. HANDELSBLATT 147 000 ex., Allemagne, quotidien. Le principal journal économique, financier et boursier d’outre-Rhin. Indispensable aux hommes d’affaires allemands. AL-HAYAT 110 000 ex., Arabie Saoudite (siège à Londres), quotidien. “La Vie” est sans doute le journal de référence de la diaspora arabe et la tribune préférée des intellectuels de gauche ou des libéraux arabes qui veulent s’adresser à un large public. ISTOÉ 370 000 ex., Brésil, hebdomadaire. Fondé en 1976, “C’est-à-dire” s’est imposé comme un des principaux hebdomadaires du pays. De tendance libérale et situé au centre gauche, Istoé s’est bâti une solide réputation pour son regard à la fois large et indépendant. IZVESTIA 263 600 ex., Russie, quotidien. L’un des quotidiens russes de référence, qui traite tous les domaines de l’actualité, les articles étant souvent accompagnés de bons dessins humoristiques ; un supplément “business” sur pages saumon le mardi et le jeudi. KOMSOMOLSKAÏA PRAVDA 1 400 000 ex., Russie, quotidien. “La Vérité des

PA R M I L E S S O U R C E S C E T T E S E M A I N E
Jeunesses communistes”, fondée en 1925, est aujourd’hui un journal populaire, parfois à la limite du journal à scandale, mais ses informations sont variées et fiables. O KOSMOS TOU EPENDYTI 40 000 ex., Grèce, hebdomadaire. “Le monde de l’investissement”, réputé pour la qualité de ses analyses, est le journal de référence des hommes d’affaires grecs. LOS ANGELES TIMES 851 500 ex., EtatsUnis, quotidien. Cinq cents grammes de papier par numéro, 2 kilos le dimanche, une vingtaine de prix Pulitzer : c’est le géant de la côte Ouest. Créé en 1881, il est le plus à gauche des quotidiens à fort tirage du pays. MAARIV 150 000 ex., Israël, quotidien. Créé en 1948 à la veille de la création de l’Etat d’Israël, “Le Soir” appartient à la famille Nimrodi. Ce quotidien, couramment classé très à droite, marie, à l’image de son concurrent Yediot Aharonot, populisme, analyse rigoureuse et débat. MAGYAR HÍRLAP 37 000 ex., Hongrie, quotidien. Organe du pouvoir jusqu’en 1989, repris par le Britannique Maxwell puis par le groupe suisse Ringier, “La Gazette hongroise” était proche de l’Alliance des démocrates libres (SZDSZ), alliée libérale des socialistes au pouvoir depuis 2002. Le journal a fermé ses portes le 5 novembre 2004... avant de réapparaître, à la fin du même mois, avec la même rédaction désormais propriétaire du titre. MOSKOVSKIÉ NOVOSTI 118 000 ex., Russie, hebdomadaire. Les “Nouvelles de Moscou” sont un excellent hebdomadaire, clair et exhaustif, qui publie des billets de “grandes signatures” russes. EL MUNDO 310 000 ex., Espagne, quotidien. “Le Monde” a été lancé en 1989 par Pedro J. Ramírez et d’autres anciens de Diario 16. Pedro Jota, comme on appelle familièrement le directeur d’El Mundo, a toujours revendiqué le modèle du journalisme d’investigation à l’américaine bien qu’il ait tendance à faire passer le sensationnalisme avant le sérieux des informations. NEW YORK MAGAZINE 437 000 ex., EtatsUnis, hebdomadaire. Consacré pour une bonne part à la ville de New York, cet hebdomadaire, qui se concentre sur ses vedettes, ses modes, sa vie nocturne et ses programmes culturels, est souvent à l’affût de scandales et de crises politiques. NOVYÉ IZVESTIA 107 200 ex., Russie, quotidien. Né en 1997 d’une scission avec les Izvestia, il se proclame le “premier quotidien russe en couleurs”. Il offre un panorama complet d’informations politiques, sociales, culturelles, le tout illustré de caricatures. Sans avoir la stature de son grand prédécesseur, il est populaire et de bonne qualité. THE OBSERVER 434 000 ex., RoyaumeUni, hebdomadaire. Le plus ancien des journaux du dimanche (1791) est aussi l’un des fleurons de la “qualité britannique”. Il appartient au même groupe que le quotidien The Guardian et, comme lui, se situe résolument à gauche. PANORAMA 600 000 ex., Italie, quotidien. Sous des dehors plutôt sulfureux (on ne compte plus les filles nues en une), le titre cache de bonnes enquêtes. Il a été créé en 1962 sur le modèle de Time par l’éditeur milanais Mondadori, luimême contrôlé depuis 1990 par le magnat et ancien président du Conseil Silvio Berlusconi. SCIENCE NEWS 200 000 ex., Etats-Unis, hebdomadaire. Fondé en 1922 sous le nom de Science News-Letter, le magazine se présente aujourd’hui comme l’unique newsmagazine consacré à la science aux Etats-Unis. L’information est condensée, complétée par de très nombreuses références à des travaux universitaires. SHAFAF <http://www.metransparent.com> Royaume-Uni “Transparence” est un site d’information arabe créé en 2006. Il publie des articles reflétant un point de vue libéral et propose également des rubriques en anglais et en français. SLATE <http://www.slate.com> EtatsUnis. L’invention du journalisme en ligne doit beaucoup à ce webzine, qui a été créé en 1996 à Seattle. LE SOIR 125 000 ex., Belgique, quotidien. Lancé en 1887, le titre s’adresse à l’ensemble des francophones de Belgique. Riche en suppléments et pionnier sur le web, le premier journal de Bruxelles et de la Wallonie voit néanmoins ses ventes s’éroder d’année en année. POLITIKA 100 000 ex., Serbie, quotidien. Doyen des journaux serbes, “La Politique” était l’organe du pouvoir de Slobodan Milosevic jusqu’à l’évincement de ce dernier en l’an 2000. Racheté par le groupe allemand WAZ en 2002, il reprend sa place de quotidien de référence. LE POTENTIEL 2 500 ex., république démocratique du Congo, quotidien. Fondé en 1982, ce tabloïd, initialement dévolu à l’économie, a progressivement glissé vers la politique pour s’y consacrer totalement à partir de 1990. Volontiers frondeur, Le Potentiel est sans doute le plus lu des quotidiens kinois. PROSPECT 18 000 ex., Royaume-Uni, mensuel. Fondée en novembre 1995, cette revue indépendante de la gauche libérale britannique offre à un lectorat cultivé et curieux des articles de grande qualité, avec un goût marqué pour les points de vue à contre-courant et les analyses contradictoires. THE PUNCH 70 000 ex., Nigeria, Quotidien. Fondé en 1973, ce titre s’est d’abord inspiré des recettes de la presse populaire britannique en mêlant informations sérieuses et légères. Mais il n’hésite pas à traiter les questions politiques les plus essentielles pour l’avenir du Nigeria. Particulièrement influent dansla communauté yoruba. AL-RAÏ AL-AAM 55 000 ex., Koweït, quotidien. “L’Opinion publique”, publié à partir de 1961, est le plus vieux quotidien du Koweït. Avec le quotidien Al-Qabas, ils représentent l’ensemble de la presse écrite du pays. En novembre 2006, le titre est devenu Al-Raï (L’Opinion). SAVANA 15 000 ex., Mozambique, hebdomadaire. Fondé en 1994, Savana est souvent accusé d’être à la solde des deux principaux partis du pays, le FRELIMO (au pouvoir) et la RENAMO (dans l’opposition). Preuve qu’il a su conserver son indépendance. IL SOLE-24 ORE 410 000 ex., Italie, quotidien. Le journal de référence en matière économique de l’autre coté des Alpes. Austère, il n’en est pas moins extrêmement bien informé. SÜDDEUTSCHE ZEITUNG 430 000 ex., Allemagne, quotidien. Né à Munich, en 1945, le journal intellectuel du libéralisme de gauche allemand est l’autre grand quotidien de référence du pays, avec la FAZ. THE SUNDAY TELEGRAPH 687 000 ex., Royaume-Uni, quotidien. Créé en 1961, le titre est la version dominicale du grand quotidien conservateur The Daily Telegraph. SYDSVENSKAN 136 000 ex., Suède, quotidien. Fondé en 1848, “Le Quotidien du Sud” est le grand journal libéral du sud de la Suède. Devenu tabloïd en 2004, il a abandonné son nom d’origine, Sydsvenska Dagbladet, pour adopter le surnom que les Suédois lui donnaient depuis toujours : Sydsvenskan. TEHELKA 100 000 ex., Inde, hebdomadaire. Créé en 2000, Tehelka était à l’origine un journal en ligne connu pour son indépendance. Devenu magazine en 2004, il a bâti sa réputation grâce à ses enquêtes sur la corruption et est devenu une référence en révélant les scandales liés au trucage des matchs de cricket. XINXI SHIBAO (Information Times) 1 480 000 ex., Chine, quotidien. Créé en 2001 par le groupe cantonais Guangzhou Ribao, le titre est l’un des fleurons de la presse citadine commerciale.Très illustré et rédigé de manière assez nerveuse, il s’adresse aux “forces nouvelles” et exalte les nouveaux riches. YEDIOT AHARONOT 400 000 ex., Israël, quotidien. Créé en 1939, “Les Dernières Informations” appartient aux familles Moses et Fishman. Ce quotidien marie un sensationnalisme volontiers populiste à un journalisme d’investigation et de débats passionnés.

Courrier international

n° 863

Edité par Courrier international SA, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance au capital de 106 400 € Actionnaire : Le Monde Publications internationales SA. Directoire : Philippe Thureau-Dangin, président et directeur de la publication ; Chantal Fangier Conseil de surveillance : Jean-Marie Colombani, président, Fabrice Nora, vice-président Dépôt légal : mai 2007 - Commission paritaire n° 0707C82101 ISSN n° 1 154-516 X – Imprimé en France / Printed in France

RÉDACTION
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Inandiak (Indonésie), Jeong Eun-jin (Corées), Kazuhiko Yatabe (Japon) Moyen-Orient Marc Saghié (chef de service, 16 69), Hamdam Mostafavi (Iran, 17 33), Hoda Saliby (Egypte, 16 35), Nur Dolay (Turquie), Pascal Fenaux (Israël), Guissou Jahangiri (Iran), Philippe Mischkowsky (pays du Golfe), Pierre Vanrie (Moyen-Orient) Afrique Pierre Cherruau (chef de service, 16 29), Anne Collet (Mali, Niger, 16 58), Philippe Randrianarimanana (Madagascar, 16 68), Hoda Saliby (Maroc, Soudan, 16 35), Chawki Amari (Algérie), Gina Milonga Valot (Angola, Mozambique), Fabienne Pompey (Afrique du Sud) Débat, livre Isabelle Lauze (16 54) Economie Pascale Boyen (chef de service, 16 47) Multimédia Claude Leblanc (16 43) Ecologie, sciences, technologie Eric Glover (chef de service, 16 40) Insolites Claire Maupas (chef de rubrique, 16 60) Epices & saveurs, Ils et elles ont dit Iwona Ostapkowicz (chef de rubrique, 16 74) Site Internet Marco Schütz (directeur délégué, 16 30), Olivier Bras (16 15), Anne Collet (documentaliste, 16 58), Jean-Christophe Pascal (webmestre, 16 61), Pierrick Van-Thé (webmestre, 16 82) Agence Courrier Sabine Grandadam (chef de service,16 97),Caroline Marcelin (16 62) Traduction Raymond Clarinard (chef de service, anglais, allemand, roumain, 16 77), Nathalie Amargier (russe), Catherine Baron (anglais, espagnol), Isabelle Boudon (anglais, allemand), Françoise Escande-Boggino (japonais, anglais), Caroline Lee (anglais, allemand, coréen), Françoise Lemoine-Minaudier (chinois), Julie Marcot (anglais, espagnol), Marie-Françoise Monthiers (japonais), Mikage Nagahama (japonais), Ngoc-Dung Phan (anglais, vietnamien), Olivier Ragasol (anglais, espagnol), Danièle Renon (allemand), Mélanie Sinou (anglais, espagnol) Révision Elisabeth Berthou (chef de service, 16 42), Pierre Bancel, Philippe Czerepak, Fabienne Gérard, Philippe Planche Photographies, illustrations Pascal Philippe (chef de service, 16 41), Anne Doublet (16 83), Lidwine Kervella (16 10), Cathy Rémy (16 21), assistés d’Agnès Mangin (16 91) Maquette Marie Varéon (chef de ser vice, 16 67), Catherine Doutey, Nathalie Le Dréau, Gilles de Obaldia, Josiane Pétricca, Denis Scudeller, Jonnathan Renaud-Badet Cartographie Thierry Gauthé (16 70) Infographie Catherine Doutey (16 66), Emmanuelle Anquetil (colorisation) Calligraphie Yukari Fujiwara Informatique Denis Scudeller (16 84) Documentation Iwona Ostapkowicz 33 (0)1 46 46 16 74, du lundi au vendredi de 15 heures à 18 heures Fabrication Patrice Rochas (directeur) et Nathalie Communeau (directrice adjointe, 01 48 88 65 35). Impression, brochage : Maury, 45191 Malesherbes. Routage : France-Routage, 77183 Croissy-Beaubourg Ont participé à ce numéro Chloé Baker, Francesca Barca, Marie Bélœil, MarcOlivier Bherer, Aurélie Boissière, Marianne Bonneau, Jean-Baptiste Bor, Valérie Brunissen, Hélène Chatrousse, Devayani Delfendahl, Valéria Dias de Abreu, Lola Gruber, Edouard Huin-Delacoux, Caroline Lelong, Françoise Liffran, Marina Niggli, Marcus Rothe, Isabelle Taudière, Emmanuel Tronquart, Anh Hoa Truong, Janine de Waard, Zaplangues

ADMINISTRATION - COMMERCIAL
Directrice administrative et financière Chantal Fangier (16 04). Assistantes : Sophie Jan (16 99), Agnès Mangin. Contrôle de gestion : Stéphanie Davoust (16 05). Comptabilité : 01 48 88 45 02 Relations extérieures Anne Thomass (responsable, 16 44), assistée de Lionel Guyader (16 73) et Fatima Johnson Ventes au numéro Directeur commercial : Jean-Claude Harmignies. Responsable publications : Brigitte Billiard. Direction des ventes au numéro : Hervé Bonnaud.Chef de produit: Jérôme Pons (01 57 28 3378, fax : 01 57 28 21 40).Promotion : Christiane Montillet Marketing, abonnement : Pascale Latour (directrice, 16 90), Sophie Gerbaud (16 18), Véronique Lallemand (1691), Mathilde Melot (16 87) Publicité Publicat, 7, rue Watt, 75013 Paris, tél. : 01 40 39 13 13, courriel : <ckoch@publicat.fr>. Directeur général adjoint : Henri-Jacques Noton. Directeur de la publicité : Alexis Pezerat (14 01). Directrice adjointe : Lydie Spaccarotella (14 05). Directrice de clientèle : Hedwige Thaler (14 07). Chefs de publicité : Kenza Merzoug (13 46), Claire Schmidt (13 47). Exécution : Géraldine Doyotte (01 41 34 83 97). Publicité site Internet : i-Régie, 16-18, quai de Loire, 75019 Paris, tél. : 01 53 38 46 63. Directeur de la publicité : Arthur Millet, <amillet@i-regie.com>

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60731 SAINTE-GENEVIÈVE CEDEX Voici mes coordonnées : Nom et prénom : . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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COURRIER INTERNATIONAL N° 863

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DU 16 AU 23 MAI 2007

l’invité

ÉDITORIAL

Andreas Rinke,

Handelsblatt, Düsseldorf

Quinze fois plus grand que Paris
Curieusement, mais ce n’est pas tout à fait un hasard, nous consacrons cette semaine notre dossier de couverture à Londres, alors que Tony Blair annonce qu’il fera ses adieux politiques en juillet. La capitale britannique brille donc de tous ses feux, tandis que la popularité du Premier ministre est au plus bas. C’est en partie injuste. Certes, Blair n’a pas tout réussi. Lors de son premier mandat, de 1997 à 2002, il aurait pu faire plus et mieux pour améliorer la vie quotidienne des classes moyennes. Il l’a tenté lors de son second mandat, en injectant beaucoup d’argent dans les services publics, mais avec des résultats mitigés. Et ces efforts ont été masqués par l’expédition militaire en Irak. Quoi qu’il en soit, assure The Economist, la postérité sera plus bienveillante à l’égard du leader travailliste que ne l’est aujourd’hui l’opinion publique. Il est vrai que le pouvoir use et – en paraphrasant Saint-Just – on pourrait dire que le pouvoir absolu use absolument. Pourtant, sous le gouvernement de Tony Blair, jamais Londres ne fut aussi vivant, ni aussi ouvert à toutes les migrations (plus de 300 langues différentes y sont parlées). A tel point que le New York Magazine rend les armes et concède que Londres est passée, en termes d’image, devant la Grosse Pomme. La compétition désormais se joue avec Pékin. Il est symptomatique que les premiers Jeux olympiques du XXIe siècle se soient déroulés à Athènes, histoire oblige, puis qu’ils se déroulent à Pékin, et ensuite dans la capitale britannique. En 1900, on les célébrait dans la ville qui fut la capitale du XIXe siècle, Paris, et en 1904 dans le pays qui allait dominer le XXe, les Etats-Unis (à Saint Louis). La boucle est bouclée. Paris peut-il se réveiller et sortir de sa torpeur muséale ? Sans doute. Pour cela, il faudrait ouvrir la ville, dans tous les sens du terme. La libérer du carcan du périphérique (en recouvrant en partie celui-ci) et englober les villes de la petite ceinture. Songez que la seule commune de Londres couvre 1 580 km2, soit quinze fois plus que Paris, qui est limité à ses 105 km2 et à ses vingt arrondissements tels qu’ils furent définis en… 1860, il y a presque cent cinquante ans !
Philippe Thureau-Dangin
Benjamin Kanarek

C

’est en toute hâte que la présidence allemande passe ? Comment prôner l’implication de la Russie dans le de l’UE s’est efforcée de faire avancer les dosprojet de défense antimissile de Washington quand le présiers pour le sommet avec la Russie [des 17 et sident Poutine dénonce au même moment les traités sur 18 mai, à Samara]. Après la Constitution eurole désarmement et laisse ses généraux brandir l’étendard péenne, le rapprochement entre Moscou et du réarmement ? Qui croit-on convaincre de la spécifiBruxelles est le deuxième grand projet de la précité de la Russie quand, dans le même temps, les dirigeants sidence allemande, qui veut donner le coup russes semblent se réjouir de porter des coups aux prind’envoi au nouvel accord de partenariat entre cipes occidentaux de l’Etat de droit ? l’UE et la Russie. Mais, au fil du temps, au lieu d’un rapSi, après les bouleversements des années 1990, le sentiprochement, on décèle plutôt les signes d’un éloignement ment dominant était qu’il fallait traiter Moscou de façon entre les deux partenaires. Défense antimissile, traités sur plus sensible, et non comme un inférieur, la méfiance le désarmement, conflit de la viande avec la Pologne, tenaujourd’hui va en se renforçant, d’aucuns soupçonnant le sions avec l’Estonie : la liste des indices d’un refroidisseKremlin de nourrir de toutes autres intentions que les ment dans les relations avec la démocraties de l’Ouest. Quoi Russie ne cesse de s’allonger. qu’il en soit, Poutine a forCompte tenu de l’importance tement contribué à donner de ce pays pour l’Europe, c’est cette impression. un développement de mauvais Ce développement joue en augure.Tout particulièrement faveur des faucons tant à pour Berlin, car l’Allemagne Washington que dans cera endossé le rôle d’intermétaines capitales d’Europe de diaire entre la Russie et l’Est où l’on est d’avis qu’il l’Ouest, et a agi en tant que faut traiter la Russie davanAprès des études en sciences politiques ■ tel. Du temps de Gerhard tage comme un adversaire et en histoire à Hanovre, à Londres et à Paris, Schröder, Moscou semblait potentiel que comme un parAndreas Rinke devient journaliste en 1987. même devoir passer sur le tenaire. D’où l’irritation granEntré au quotidien économique Handelsblatt même plan que Washington. dissante des dirigeants russes. en 2000, il est, à 46 ans, le directeur adjoint Certes, cette impression a été Les faucons des deux camps du bureau de Berlin, chargé de la politique nettement rectifiée. Mais s’en trouvent confortés. étrangère et européenne. aussi bien la chancelière Dans ce contexte, l’Allemagne Angela Merkel que son ministre des Affaires étrangères, perd de son influence au fur et à mesure que les relations Frank-Walter Steinmeier, se comportent – au sein de entre la Russie et l’Occident se crispent. Car, avec le retour l’OTAN et de l’UE – comme d’infatigables avocats de des menaces et de la peur, les Etats-Unis refont soudain la Russie. Cela s’explique par leur conviction commune figure de chef de file fiable qui devrait pouvoir imprimer qu’on ne peut appliquer au géant de l’Est exactement les sa marque sur la politique. La marge de manœuvre de Bermêmes critères qu’aux démocraties occidentales, et qu’il lin se réduit d’autant plus que le gouvernement fédéral doit n’y a finalement pas d’autre solution que de tenter de s’enéviter de donner le sentiment qu’il cherche à minimiser tendre au mieux avec Moscou. tous les problèmes en Russie. Les faucons sont alors trop Le problème, c’est que cette position est de plus en plus contents de jouer sur les vieilles peurs historiques. Dans le intenable, tant sur le plan intérieur qu’extérieur. Car, à litige concernant le gazoduc de la Baltique, la politique chaque dissonance venue de Moscou, le nombre de ceux polonaise a montré à quel point il est aisé de discréditer un qui voient se profiler une nouvelle guerre froide croît. Le renforcement de la coopération germano-russe. discours allemand qui ne cesse d’inviter à faire preuve Mais, dans l’ombre des controverses qui occupent le devant de compréhension à l’égard de ce partenaire difficile tombe de la scène, ce sont les gouvernements les moins critiques peu à peu dans le discrédit. envers Moscou qui tirent le plus d’avantages. Ainsi, les En effet, à quoi bon arracher au gouvernement polonais, groupes italiens de l’énergie Eni et Enel profitent-ils du un rien entêté, un premier pas dans le conflit sur la viande démantèlement de Ioukos en concluant de vastes accords si la Russie ne fait pas le deuxième pour sortir de l’imde coopération avec Gazprom. ■

L’Europe avec ou contre Moscou ?

L E
■ Au cours d’un voyage de cinq jours au Brésil, le chef de l’Eglise catholique a prêché la chasteté et rappelé l’opposition du Vatican à toute dépénalisation de l’avortement. Il a également mis en cause le “prosélytisme agressif des sectes” pentecôtistes, en constante progression dans le pays.
Dessin de Kroll, Le Soir, Bruxelles.

D E S S I N

Dessin paru dans Handelsblatt

D E

L A

S E M A I N E

SAINT-MALO LIVRE ET DU FILM FESTIVAL INTERNATIONAL DU
DU 26 AU 28 MAI 2007

Etonnants Voyageurs
© La tour de Babel d’Abel Grimmer (1570-1619) collection privée, Bridgeman/Giraudon.

www.etonnants-voyageurs.com

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DU 16 AU 23 MAI 2007

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à l ’ a ff i c h e
Estonie


PERSONNALITÉS DE DEMAIN
CHRISTINE GAMBITO

Le liquidateur de Tallinn
nage de l’Etat estonien. D’autant que ses opposants ressortent de temps à autre des “faits embarrassants” de sa biographie. Roman Mugur, son prédécesseur à la mairie de Tartu, a ainsi déclaré après son éviction que, contrairement à M. Ansip, il n’avait aucune chance de devenir un homme politique influent : “Il me manque l’expérience du travail au sein du komsomol [Jeunesses communistes] et du Parti à l’époque soviétique.” Ansip aurait-il des comptes personnels à régler avec les communistes ? En Estonie, on sait très peu de chose à ce sujet. Le Premier ministre ne parle pas de ses parents durant ses interviews, et a simplement laissé échapper une fois que l’Estonie ne réclamerait pas à la Russie de “compensations pour l’occupation” dont elle a fait l’objet : “Moi, je ne veux pas de dédommagement pour le blé, les chevaux et les pommes de terre qui ont été autrefois confisqués à mon grand-père. Ces pertes sont insignifiantes par rapport aux souffrances de l’ensemble du peuple estonien.” L’explication la plus simple de ce désir exacerbé du Premier ministre de se débarrasser de tous les “monuments de l’époque soviétique” est qu’il a eu besoin de renforcer ses positions politiques. Il a donc joué la carte nationale, et s’est décidé à tenter le tout pour le tout après la défaite des partis russophones aux législatives de mars. Animé par l’idée de déplacer le Soldat de bronze, il a récolté un nombre de voix record dans sa circonscription. Même Arnold Rüütel, le président le plus populaire de l’histoire du pays, n’avait jamais obtenu pareil score.
Elena Chesternina, Izvestia (extraits), Moscou

Jupon joyeux
4 ans, elle avait déjà un public – sa famille d’origine philippine, nombreuse, pleine d’oncles et de tantes – qui l’applaudissait quand elle imitait sa mère. A 10 ans, cette Américaine savait qu’elle voulait être actrice. Aujourd’hui, à 31 ans, elle est, selon les termes du site Asia Sentinel, “une star internationale”. Sa scène, c’est Internet, en l’espèce YouTube, où elle vient de remporter le deuxième prix des YouTube Video Awards dans la catégorie “meilleure comédie”. Sa série de vidéos, intitulée Happy Slip (un nom dérivé de half slip, “jupon” en anglais, que sa mère prononçait mal, mais quotidiennement, en lui disant : “Christine, as-tu mis ton jupon ?”) s’est taillé en neuf mois un réel succès. Mixed Nuts, la vidéo qui lui a valu son prix, a été vu 3 millions de fois, et la série commence à intéresser les publicitaires. Christine Gambito, qui y fait tout (elle écrit le scénario, se maquille, se filme elle-même, incarne les différents personnages, monte et diffuse) a décidé de s’y consacrer désormais entièrement. Jusqu’à présent, elle était aussi infirmière – un métier qu’elle avait choisi pour sa souplesse et pour ne pas céder à la tentation d’accepter n’importe quel rôle afin de pouvoir payer son loyer.

ILS ET ELLES ONT DIT
NOURSOULTAN NAZARBAEV, président du Kazakhstan ■ Solidaire
“Au Kazakhstan, le revenu moyen annuel par habitant est de 6 000 dollars [4 400 euros]. Au Kirghizistan, il n’est que de 180 dollars. La majorité des Kirghizes vivent dans la pauvreté. Nous sommes prêts à participer activement au développement économique de notre voisin. Nous nous devons de nous entraider”, a-t-il assuré lors de sa visite au Kirghizistan. Grâce aux exportations de gaz, l’économie kazakhe est la plus prospère d’Asie centrale. (Vetcherny Bichkek, Kirghizistan) d’ivresse sous le coup de suspension de permis, elle risque de voir sa peine s’alourdir puisque le procureur a fait appel. “Je n’attends pas un traitement de faveur, rassure-t-elle. Je veux seulement être traitée comme n’importe quelle personne qui Dessin de a violé la liber té Vince O’Farrell, Australie. conditionnelle.” (Los Angeles Times, Etats-Unis) terroristes”, a-t-il déclaré après l’arrestation, le 8 mai, de quatre Albanais, d’un Turc et d’un Jordanien soupçonnés d’avoir planifié une attaque contre la base militaire de Fort Dix, dans le New Jersey. (The Christian Science Monitor, Boston)

SILVIO BERLUSCONI, chef de l’opposition italienne ■ Jaloux
“Il n’y a pas de modèle Sarkozy, c’est moi son modèle. C’est d’ailleurs moi qu’il a appelé en premier après son succès.” L’ex-président du Conseil et magnat des médias italiens a ainsi commenté la victoire électorale de Nicolas Sarkozy. (La Stampa, Turin)

THOMAS HENDRIK ILVES, président de l’ Estonie ■ Elogieux
“Nous voyons vos succès. Et nous voyons que cela déplaît à la Russie. [Vous faites tout] pour vous débarrasser du passé soviétique. Nous souhaitons que vous réussissiez ce que l’Estonie a déjà réussi.” Il a multiplié les éloges concernant les réformes entreprises en Géorgie, à la veille de sa visite officielle dans ce pays miné par la pauvreté. (24 Saati, Tbilissi)

ALVARO DE SOTO, envoyé spécial de l’ONU pour le processus de paix au Proche-Orient ■ Pédagogue
“Si je le pouvais, j’amènerais des groupes d’Israéliens pour leur montrer comment les points de contrôle détruisent l’économie palestinienne, à quel point le mur [construit par Israël] sépare la mère de son enfant, le paysan de ses champs”, a-t-il déclaré à la veille de sa retraite. (Ha’Aretz, Tel-Aviv)

ROBERT MUELLER, directeur du FBI ■ Pessimiste
“Il ne fait aucun doute qu’Al-Qaida cherche encore à attaquer les Etats-Unis. Selon moi, la plus grande menace qui plane sur le pays, c’est la possession d’armes de destruction massive par les

PARIS HILTON, héritière américaine ■ Ordinaire
Condamnée à quarante-cinq jours de prison ferme pour conduite en état

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Jean François Monier/AFP

ans lui, personne n’aurait sans doute jamais touché au Soldat de bronze. Cela faisait plus d’un an qu’Andrus Ansip, le Premier ministre estonien, réclamait un “lieu plus adapté” que le centreville de Tallinn pour abriter la statue de ce soldat portant l’uniforme de l’armée soviétique. Ce lieu a finalement été trouvé : un cimetière. On aurait mieux compris que le président, Toomas Hendrik Ilves, décide de déplacer le monument. Il a beaucoup à reprocher à la Russie et au passé soviétique. Sa famille a fui l’Estonie pour la Suède en 1944, lors de l’offensive de l’Armée rouge, et il a dû passer toute une partie de sa vie à l’étranger, ne rentrant qu’après l’indépendance. Malgré cela, il n’a pas demandé à ce que le Soldat de bronze soit déplacé, comprenant parfaitement les conséquences que cela pourrait entraîner dans un pays où les russophones (30 % de la population) ont une opinion sur l’“occupation de l’Estonie par l’Union soviétique” différente de la position officielle. Au contraire, Ilves a appelé à “ne pas utiliser le Soldat de bronze à des fins politiques” et a même opposé son veto à une loi adoptée à ce sujet par le Parlement précédent. Mais pourquoi M. Ansip tenait-il donc à ce point à placer le monument dans un cimetière ? A la différence du président, le Premier ministre a un passé soviétique. Il est né à Tartu [en 1956] et y a vécu presque toute sa vie, avant de devenir un homme politique d’envergure nationale. Non seulement il a adhéré au PCUS, mais il a même démarré une carrière dans le PC d’Estonie, au Comité régional de

S

A

ANDRUS ANSIP, 51 ans, Premier ministre es-

tonien depuis 2005. Son Parti de la réforme, vainqueur des législatives de mars 2007, est majoritaire au Parlement. Il a mené, selon les médias estoniens, une véritable “guerre secrète” pour déplacer le monument du soldat de l’Armée rouge. Tartu. Mieux : en février 1988, il aurait joué un rôle clé dans la dispersion d’une manifestation d’étudiants par la Sécurité d’Etat [le KGB], à Tartu, organisée à l’occasion de l’anniversaire de la signature du traité de paix entre l’Estonie et la Russie [signé en 1920, il accordait de fait l’indépendance à l’Estonie]. Il tente aujourd’hui de toutes ses forces de renier ce passé, absolument inconvenant pour le deuxième person-

Raigo Pajula/AFP

DR

PENELOPE CLARKE

Deuxième dame ?
ette Britannique de 51 ans pourrait prochainement prendre ses quartiers à l’hôtel Matignon. Enfin, dans le sillage de son mari, François Fillon, donné favori comme prochain chef du gouvernement. Issue d’une famille de cinq enfants, Penelope Clarke – “Penny”, comme l’appelle familièrement The Independent, apparemment pas peu fier à l’idée qu’une Galloise puisse devenir la “deuxième dame de France” – est une fille de notaire élevée dans un petit village gallois près d’Abervenny, dans le sudouest du pays de Galles. Les Fillon se sont connus alors qu’elle étudiait le droit à Paris ; lui était alors attaché parlementaire du député de la Sarthe Joël Le Theule ; mariés depuis vingt-sept ans et parents de cinq enfants – Marie, Charles, Antoine, Edouard et Arnaud –, ils vivent au château de Beaucé, près du Mans [François Fillon est sénateur de la Sarthe]. Penny est “une femme naturelle et sans prétention”, confie une journaliste de la presse locale. “Je suis persuadée qu’elle a l’intelligence et la discrétion nécessaires pour devenir une bonne ‘deuxième dame’ de France. Elle conseillera bien son mari.” Elle parle parfaitement le français, avec un léger accent gallois. Elle est aussi bonne cavalière. Selon l’ambassade britannique à Paris, Mme Fillon est “absolument délicieuse”, “très portée sur la famille” et “extrêmement loyale envers le pays de Galles et fière d’être galloise”.

C

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f ra n c e
ADIEU CHIRAC !

Le monde ne lui dit pas merci !
Le président sortant est fier de son bilan. Ce serait oublier ses erreurs et bévues, explique une chroniqueuse américaine.
concentrer sur le reste de son bilan diplomatique. Méditez, par exemple, les propos tenus par Chirac sur l’Afrique, un continent (du moins dans certaines de ses parties) où la France jouit d’une plus grande influence que les EtatsUnis. Lors d’une visite en Côted’Ivoire [en février 1990], Chirac a ainsi qualifié le “multipartisme” de “luxe”, que son hôte, le président à vie Félix Houphouët-Boigny, n’avait apparemment pas les moyens de s’offrir.
LA LÉGION D’HONNEUR À POUTINE ? CHIRAC L’A FAIT !

THE WASHINGTON POST

Washington

T

outes les carrières politiques finissent mal”, vaticinait avec sagesse un homme d’Etat britannique. Le dernier naufrage en date ne viendra pas démentir ses propos. Avec l’élection de Nicolas Sarkozy, la très longue carrière de Jacques Chirac – président de la République douze années durant, maire de Paris dix-huit ans, deux fois

Premier ministre pour un total de quatre années – prend fin, au grand soulagement de ses compatriotes. Avant qu’il ne disparaisse de la scène politique (ou qu’il ne s’empêtre dans un imbroglio judiciaire), j’aimerais revenir sur quelques grands moments de sa carrière. Pour de nombreux Américains, il reste l’homme qui a fait le bon choix en Irak, même si c’était pour de mauvaises raisons. Mais je voudrais que vous fassiez l’effort – difficile – d’oublier l’Irak, pour vous

Dessin de Riber paru dans Svenska Dagbladet, Stockholm.

En Tunisie, en décembre 2003, il a déclaré que puisque “le premier des droits de l’homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat”, la Tunisie était à cet égard “très en avance sur beaucoup de pays” – et tant pis si la police matraque les opposants au régime. “L’Afrique n’est pas prête pour la démocratie”, a-t-il assuré à un groupe de dirigeants africains au début des années 1990. Le Royaume-Uni n’est pas oublié, puisque Chirac aurait déclaré en juillet 2005, lors d’un sommet informel avec Vladimir Poutine et Gerhard Schröder : “Les Britanniques ? La seule chose qu’ils ont apportée à l’agriculture européenne, c’est la vache folle… Comment faire confiance à des gens qui cuisinent aussi mal !” En septembre 2006, Chirac a remis à Vladimir Poutine les insignes de grand-croix de la Légion d’honneur, une distinction réservée aux grands amis de la France à l’étranger (Churchill, Eisenhower) “pour sa contribution à l’amitié entre la France et la Russie” – nonobstant la multiplication des atteintes aux droits de l’homme en Russie. “V êtes mon ami ous personnel.Vous êtes assuré de mon estime, de ma considération et de mon affection”,

disait-il à Saddam Hussein. En février 2003, il a critiqué les pays d’Europe de l’Est qui s’étaient rangés derrière les Etats-Unis à l’ONU : “Ce n’est pas un comportement responsable. Ce n’est pas très bien élevé. Ils ont manqué une bonne occasion de se taire. Evoquant, il ” y a quelques semaines à peine, le programme nucléaire de l’Iran, il a minimisé la situation. “Une [bombe], peutêtre une deuxième un peu plus tard, qui ne leur servira à rien”, cela ne serait “pas très dangereux”. Un homme d’affaires français [Ernest-Antoine Seillière] parle en anglais lors d’un sommet européen ? Chirac quitte bruyamment la rencontre, “profondément choqué”. Le bilan du président Chirac est donc lourd. Il a fait preuve d’un mépris constant pour le monde anglo-saxon en général et pour la langue anglaise en particulier ; montré une grande méfiance à l’égard de l’Europe centrale ; manifesté son profond désintérêt pour les nombreuses avancées démocratiques qui ont bouleversé le monde dans les années 1980 et 1990 ; et il n’a jamais caché sa préférence pour les dictateurs arabes et africains qui ont été – et sont toujours – les clients de la France. En d’autres termes, la postérité conservera l’image d’un homme profondément conservateur, très proche en cela de la vision du monde d’un Leonid Brejnev. Le mot qui revient d’ailleurs le plus souvent pour qualifier ses convictions politiques n’est autre qu’“immobilisme”. Mais, aujourd’hui, ce n’est pas le monde qui juge sévèrement ses douze années passées à la tête de l’Etat, mais bien les Français eux-mêmes. Après tout, ce sont eux qui viennent d’élire un homme qui a promis de “rompre avec les idées, les habitudes et les comportements du passé”. Anne Applebaum

VU DE GRÈCE

On regrettera l’Européen
Malgré ses défauts, Chirac a bien plus œuvré pour l’Union européenne que ne le fera Sarkozy, estime un hebdomadaire grec.

L

a guerre en Irak les a divisés, mais c’est aujourd’hui pour l’un et l’autre la fin d’une longue période au pouvoir et la problématique de l’après-mandat. Tony Blair et Jacques Chirac s’en vont, et pour l’Europe le départ de Chirac va être des plus marquant. Son bilan peut être remis en cause, mais tout le monde s’accordera à dire qu’après quarante années il clôt un chapitre important de la politique française et de toute une génération européenne. Rappelons d’abord qu’il a été le premier président de la République à reconnaître la responsabilité de l’Etat français dans la déportation de nombreux juifs au cours de la

Seconde Guerre mondiale. Qu’il a été le seul dirigeant européen à avoir aussi explicitement refusé d’engager son armée dans la guerre en Irak. Un symbole historique. Mais, surtout, et quoi qu’on en dise, Jacques Chirac a été un fin Européen, qui a œuvré pour la mise en place de la monnaie unique tout en engageant des réformes drastiques dans son pays. La reconnaissance des Européens envers Chirac peut sembler bizarre, mais elle est réelle. Car ce président n’a pas eu la vie facile. Ses positions en politique intérieure ont souvent été critiquées et ses paris politiques contestés, à commencer par la manière dont il a dissous l’Assemblée nationale en 1997. Dénoncé par l’opposition, mais également trahi par son propre camp, il a été l’homme à abattre. Etonnant désaveu, pour un prési-

dent qui a gagné la présidentielle une seconde fois à la quasi-unanimité ! Cette faible popularité de Chirac s’est également fait ressentir dans les jeux stratégiques de Bruxelles, en particulier auprès de la nouvelle génération de dirigeants. Le conflit des générations s’est vite imposé dans les tribunes politiques, mais Chirac reste malgré tout une personnalité marquante en Europe, un homme qui soulève de nombreux paradoxes. Il a été courtois et désireux de faire évoluer la construction européenne en privilégiant certains sujets comme l’environnement alors même qu’il avait ordonné la relance des essais nucléaires en 1995. Il a cru en l’Europe et a été respecté par les Etats membres, mais il n’a pas été capable de convaincre son propre peuple et a été l’homme du rejet de la Constitution euro9
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péenne par les Français lors du référendum de 2005. Les Etats membres sont malgré tout loin de se réjouir de son départ. L’arrivée de Nicolas Sarkozy aux commandes de la France fait déjà trembler Bruxelles. Pas uniquement à cause de ses positions sur la Turquie, mais par sa volonté de faire bouger les choses au plus vite et à sa manière. La machine nationale Sarkozy fera très vite regretter Chirac l’Européen. Les Etats membres pourront toujours consulter l’ancien président français, qui va créer, dès le lendemain de la passation de pouvoir, une fondation internationale pour le développement du dialogue des cultures et la protection de l’environnement, une vieille volonté européenne.
Giorgos Protopapas, O Kosmos tou Ependyti, Athènes

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ADIEU CHIRAC !

MONDE ARABE

V U D E PA L E S T I N E

Il fut un si grand chef arabe !
Le bilan moyen-oriental de Chirac est des plus prestigieux, explique l’écrivain libanais Khayrallah Khayrallah. Son successeur, lui, n’a qu’une ambition : gérer l’Hexagone.
AL-RAÏ AL-AAM

Rue Chirac
Al-Ayyam rend un vibrant hommage au président français sortant, “grand ami” du peuple palestinien.

Koweït

A

près le scrutin présidentiel du 6 mai, une page est tournée dans l’histoire de la France. Car Jacques Chirac, le successeur de François Mitterrand, est le dernier des grands hommes politiques de la France de l’après-guerre. Il est le dernier des présidents français à pouvoir dire non à un président américain, le dernier à ne pas se préoccuper seulement des dossiers franco-français. Ses successeurs seront présidents de la seule France, ce dont la campagne électorale a fourni la meilleure preuve puisque les questions internationales en ont été pratiquement absentes. Jacques Chirac quitte la présidence, mais, pour les Arabes, en tout cas pour ceux qui ont à cœur la défense de leurs causes et qui refusent d’être des pions au service des intérêts géopolitiques de telle ou telle puissance, la gloire ne le quittera pas. François Mitterrand et Charles de Gaulle mis à part, aucun autre chef d’Etat en Europe, voire au monde, n’a fait autant pour les causes arabes, pour l’Irak et pour la Palestine que Jacques Chirac, lui qui a mieux compris la région que tous ses homologues. Il mérite donc d’être considéré comme un véritable chef arabe, surtout en ce moment où les peuples arabes sont à la recherche d’une personne qui puisse jouer ce rôle sans céder aux surenchères et à la démagogie. Jacques Chirac, cet homme libre et courageux, a été un véritable chef arabe quand il a défendu le Liban afin de préserver la liberté, la souveraineté, l’indépendance, la démocratie et le pluralisme de ce petit pays. Il avait compris que les équilibres du MoyenOrient étaient en cause. Tant que la présence militaire syrienne au Liban servait à assurer la stabilité, il l’a soutenue. Loin de tout aventurisme politique, il avait aussi à cœur de préserver les intérêts syriens. C’est dans le même

Dessin d’Habib Haddad paru dans Al-Hayat, Londres.

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Quel échec ?

La situation de la France est-elle si mauvaise ? Le “modèle social français” ne fonctionnerait plus. Si cette analyse est la bonne, alors béni soit l’échec ! Les nouveau-nés ont plus de chances de survivre en France qu’aux Etats-Unis. Les Français vivent plus âgés que les Américains et sont en meilleure santé (à un coût beaucoup plus bas) ; ils sont aussi mieux éduqués et l’écart entre riches et pauvres est moins large en France qu’aux EtatsUnis ou en GrandeBretagne. Enfin, si les Français sortaient tous les hommes de couleur âgés de 18 à 30 ans des statistiques du chômage pour les mettre en prison, comme cela se pratique aux Etats-Unis, les chiffres de l’emploi seraient bien meilleurs. Tony Judt, El País (extraits), Madrid

souci de stabilité que, plus tard, il a souhaité la fin de toute présence militaire étrangère, celle de la Syrie aussi bien que celle de l’Iran, qui y est implanté par le biais du Hezbollah. Jacques Chirac a également été un véritable chef arabe en ce qui concerne les Palestiniens. Il n’a jamais cessé de soutenir leur cause et leur droit d’établir un Etat indépendant avec Jérusalem-Est pour capitale. Il s’est inscrit dans la continuité de la diplomatie française, soutenant l’instauration de deux Etats sur la terre de la Palestine historique, dont un Etat palestinien indépendant. A l’un des pires moments de l’histoire des Palestiniens, il a fait une visite en Israël, défiant l’occupant dans son fief et affrontant ses soldats. Rappelons-nous la scène : il se promenait dans la vieille ville de Jérusalem entouré par des forces de sécurité israéliennes qui limitaient sa liberté de mouvement, ne lui laissant d’autre choix que de leur crier à la face qu’il n’avait pas besoin de leur protection et de menacer de reprendre l’avion si ces tracasseries ne prenaient pas fin. Mais c’est au sujet de la question irakienne, en s’opposant à la guerre de Bush fils, qu’il a révélé son envergure,

démontré la portée de sa vision et prouvé la profondeur de son analyse. Il savait pertinemment ce que signifieraient l’entrée des forces américaines en territoire irakien et une occupation étrangère de Bagdad. Il s’est dressé courageusement contre la superpuissance américaine alors qu’il savait parfaitement que la France allait devoir le payer cher dans ses zones d’influence traditionnelles à travers le monde, notamment en Afrique. Et, à la fin, il s’est révélé qu’il avait raison. Tôt ou tard, il apparaîtra également qu’il avait adopté de justes positions sur la question libano-syrienne et palestinienne, et qu’il avait raison aussi de tenir une ligne ferme sur celle du nucléaire iranien. [Concernant ce dossier, il est en réalité l’un des plus souples des chefs d’Etat occidentaux.] Mais le plus important de tout, c’est son humanisme. Il déteste pardessus tout le mensonge et l’hypocrisie. Il est de ces hommes qui donnent un sens aux relations humaines parce qu’il croit en la loyauté. C’est décidément une qualité rare de nos jours, surtout chez les rois, les présidents et les puissants. Les Arabes le regretteront beaucoup. Khayrallah Khayrallah

VU D’IRAN

VU D’ISRAËL

Plus perspicace que les autres
■ Jacques Chirac est un homme exceptionnel par ses prises de position sur la scène internationale. Outre son opposition à la guerre américaine en Irak, il a récemment pris position en faveur de l’Iran dans la guerre psychologique menée contre ce pays par les médias américains. En effet, Chirac a affirmé que rien ne pourrait empêcher l’Iran d’avoir la technologie nucléaire, ce qui lui a valu les récriminations des Américains et des sionistes. Sous la critique, il a été obligé de revenir sur ses propos. Mais le message est passé et il traduit bien la réalité : l’Iran progresse dans le domaine nucléaire malgré les pressions.
Abbas Laghimani, Hamshahri, Téhéran

Rappelez-vous Osirak !
■ Jacques Chirac vient de rejoindre le club des anciens présidents. Et on peut d’ores et déjà avancer que s’il y a bien une nation envers laquelle il a contracté une dette, c’est l’Irak. Jacques Chirac devra expliquer pour quelles raisons il a été, dans les années 1970, si empressé de doter Bagdad d’un réacteur nucléaire [la centrale Osirak, détruite par un raid israélien en 1981], l’outil idéal pour fabriquer des bombes atomiques. Chirac, comme les deux présidents pour lesquels il a officié, a inondé le monde de mensonges pour cacher les milliards de dollars qu’a rapportés un accord qui consistait à mettre des armes de destruction massives entre les mains de Saddam Hussein. Or il faut répéter encore et encore que c’est Chirac lui-même qui a vendu ce réacteur nucléaire au tyran irakien au cours d’entretiens en tête à tête.
Shlomo Nakdimon, Yediot Aharonot (extraits), Tel-Aviv

ous les feux de Ramallah passeraient au vert pour Jacques Chirac s’il venait dans cette ville pour une seconde visite. Car ces feux tricolores, c’est à lui qu’on les doit. Il avait remarqué que la ville n’en avait pas quand il était venu, en 1996. A l’époque, Yasser Arafat était assiégé par les Israéliens dans la fameuse Mouqataa, sa résidence officielle. C’est là, sur l’hélipor t aménagé dans la cour du bâtiment, qu’il avait atterri, premier président d’un grand pays à braver le siège des Israéliens et à rompre l’isolement d’Arafat. Depuis Charles de Gaulle le grand militaire, en passant par François Mitterrand le grand esprit, jusqu’à Jacques Chirac le grand homme, la France a su faire évoluer l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), sa politique étrangère et même ses orientations idéologiques. Paris a été la première capitale européenne à accueillir Yasser Arafat avec tous les honneurs officiels. Il avait gravi les fameuses marches du non moins fameux palais de l’Elysée pour être reçu par François Mitterrand, probablement le plus cultivé et le plus perspicace des chefs d’Etat de son époque. Arafat a bien rendu à la France cet acte de noblesse lors de la visite de Chirac, le premier président à se poser en hélicoptère dans l’enceinte de la Mouqataa. Les Palestiniens n’oublieront pas non plus que Chirac a été le premier chef d’Etat étranger à se recueillir devant la dépouille d’Arafat, décédé dans un hôpital parisien. Mais rappelons-nous l’automne 1996. Combien Arafat aurait aimé se promener main dans la main avec Chirac dans les ruelles de Jérusalem ! Combien il aurait aimé l’entraîner sur l’esplanade des Mosquées ! Combien il aurait aimé l’accompagner pour serrer les mains de ses compatriotes ! Les Israéliens l’en avaient empêché et Chirac a dû se promener sans son hôte palestinien dans la vieille ville de Jérusalem-Est. Ce qui a donné lieu à cette fameuse scène où on l’a vu admonester les policiers israéliens : “Laisser les gens venir vers moi. On est entre amis.” Si les villes de Ramallah et de Gaza ont une vie culturelle, c’est en grande partie grâce à la France. Si le cinéma palestinien est debout, c’est encore en grande partie grâce à la France. A Gaza, il y a une belle rue qui porte le nom de Charles de Gaulle. A Ramallah, la mairesse, Jeannette Mikhaïl, a eu la bonne idée d’honorer notre ami Jacques Chirac en donnant son nom à l’une des rues de la ville. Parce qu’il nous avait dotés de feux ver ts et de centres culturels pour éclaircir nos vies. Après la mort d’Arafat, un drapeau français flottait sur la Mouqataa avec ces mots : “Merci la France !”*
Hassan Al-Batal, Al-Ayyam, Ramallah

* En français dans le texte.

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f ra n c e
ADIEU CHIRAC !

V U D ’ AU S T R A L I E

Sa prudence mérite le respect
L’habitude semble prise de tirer à vue sur le président sortant. Pour cet éditorialiste australien, c’est oublier un peu vite son courage pour supporter la francophobie des néoconservateurs américains.
THE AUSTRALIAN (extraits)

Sydney

OUF !

L

es observateurs étrangers jugent sévèrement le bilan de Jacques Chirac. “Le départ d’un homme politique corrompu, vulgaire et obsédé par le sexe est toujours un motif de se réjouir”, estime Philip Delves Broughton dans le tabloïd britannique The Daily Mail. Permettez-moi de ne pas partager cette opinion. Le président français a certes pris de mauvaises décisions au cours de ses deux mandats, mais, sur le grand enjeu du moment (la guerre d’Irak), le “Bulldozer” [le surnom que lui donnait Pompidou] “corrompu, vulgaire et obsédé par le sexe” ne s’est pas trompé. Pour avoir su maintenir son pays à l’écart d’un conflit catastrophique et refusé de donner une légitimité à l’invasion en soutenant une seconde résolution à l’ONU, il mérite bien plus de louanges qu’on ne lui en a jusqu’ici accordé. On oublie trop facilement l’opprobre qu’ont subi Chirac et son pays pour avoir eu le courage de s’opposer au programme belliciste des néoconservateurs. L’expression “primates capitulards bouffeurs de fromage” était devenue l’injure la plus en vogue au moment où l’hystérie francophobe submergeait les Etats-Unis. Jacques Chirac a alors été accusé d’être à la solde de Saddam Hussein, avec le rappel constant d’une phrase datant de 1975 (où il déclarait au président irakien : “Vous êtes mon ami personnel, vous êtes assuré de mon estime, de ma considération et de mon affection”) par des esprits à la mémoire sélective, visiblement moins soucieux de noter la visite peu reluisante de l’ancien ministre de la Défense américain, Donald Rumsfeld, à Bagdad dans les années 1980. Une fois trouvées les

Blair le craignait
■ Pour Tony Blair, l’un des grands atouts de Nicolas Sarkozy est de ne pas être Jacques Chirac, président sortant et ennemi juré du Premier ministre britannique depuis dix ans. Tony Blair semble avoir pris un malin plaisir à ignorer les suppliques chiraquiennes. Mais quand le futur ex-locataire du 10 Downing Street s’attellera à l’écriture de ses très lucratifs mémoires, il préférera sans doute ne pas trop s’étendre sur ses rapports épineux avec le prédécesseur de Nicolas Sarkozy. C’est que, selon cer tains responsables britanniques présents aux rencontres entre Blair et Chirac, le premier avait toujours l’air d’être intimidé par son homologue français. “Je crois qu’à certains égards, Tony avait peur de Chirac”, confirme l’un de ses anciens conseillers. “Tony déteste les engueulades, et chaque fois qu’il allait voir Chirac, il savait que l’engueulade était au programme.” Il faut dire que les relations entre les deux hommes ont tout de suite été tendues, Jacques Chirac accusant Tony Blair de trahir l’accord de défense conclu en 1998 entre Français et Britanniques, qui devait jeter les fondations d’une puissance militaire européenne capable de rivaliser avec l’OTAN. Sur un plan personnel, par son manque de déférence envers le chef de l’Etat français, Tony Blair, simple Premier ministre, se rendait coupable aux yeux de Chirac du crime de lèse-majesté*.
Con Coughlin, The Daily Telegraph (extraits), Londres
* En français dans le texte.

armes de destruction massive, nous assurait-on, Chirac serait la risée du monde. “La France (et l’Allemagne) risquent d’être totalement discréditées en tant que membres sérieux de la communauté internationale”, s’aventurait alors Anne Applebaum, éditorialiste au Washington Post [voir article page 9]. Mais, quatre ans plus tard, ce sont les EtatsUnis et la Grande-Bretagne qui ont vu leur crédit international diminuer comme peau de chagrin. Aujourd’hui, la France, grâce à son opposition à la guerre d’Irak, est sans doute le pays occidental le plus respecté non seulement au Moyen-Orient, mais dans le monde entier. Neil Clark

STYLE

Le Pen, la haine
■ Même si, par certains aspects, Sarkozy rappelle le jeune Chirac, un monde les sépare. Dans son immobilisme, dans sa décadence, Jacques Chirac s’est trouvé incarner le déclin de la France, alors que Sarkozy, qui était tout de même son ministre, symbolisait la rupture, à présent entérinée par le peuple. Par sa fougue et son absence de scrupules, Nicolas Sarkozy rappelle le jeune Chirac, que les mandarins gaullistes avaient surnommé “Al Capone” en 1974, après qu’il eut trahi Jacques Chaban-Delmas en faveur de Valéry Giscard d’Estaing. Mais son style en est aussi différent que possible : Chirac est l’homme des cérémonies ; grand, solennel, galant. Il vouvoie sa femme et, par le passé, s’est gaussé des cheveux longs des fils du premier mariage de Sarkozy, Pierre et Jean. Et il a une vision radicalement différente de la politique : Chirac a été le grand ennemi de Le Pen et des siens. En 1995, moins de 40 % des électeurs du Front national ont voté pour lui au second tour ; cette fois, 60 % des électeurs de Le Pen ont voté pour Sarkozy. Et Chirac a été le grand adversaire de George W. Bush et de la guerre en Irak, que Sarkozy n’a critiqué que tout récemment. Ces derniers temps, Chirac a même semblé vouloir accentuer certains aspects tiers-mondistes typiques du gaullisme et une certaine nostalgie gauchiste de sa jeunesse, par opposition au tournant réclamé par son rival.
Aldo Cazzullo, Corriere della Sera (extraits), Milan

Dessin de Horsh paru dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Francfort.

Dessin de Hermann paru dans La Tribune, Genève.

V U D E S É TAT S - U N I S

Point d’entente cordiale
■ Tony Blair et Jacques Chirac auraient pu changer la face de l’Europe (et sans doute celle du monde) s’ils avaient su travailler ensemble. Au lieu de cela, ils sont devenus d’impitoyables rivaux qui aujourd’hui quittent le pouvoir en même temps et dans le même état. Tous deux partent affaiblis par une profonde impopularité dans leur pays et loin d’avoir atteint les ambitieux objectifs qu’ils s’étaient fixés en politique étrangère. Le Premier ministre britannique restera dans l’histoire comme un chef qui a voulu trop en faire et a échoué. Le président français laisse le bilan d’un cynique de la politique qui n’a pas voulu en faire assez et a lui aussi échoué. En 1998, une prometteuse tentative franco-britannique de coopération dans le domaine de la défense européenne [l’accord de Saint-Malo] avait laissé penser que les deux dirigeants avaient une vision commune de l’Europe. Mais ce bel effort n’a pas eu de suite, laissant place entre les deux hommes à une hostilité durable qui a entravé l’approfondissement de l’unité européenne.
Jim Hoagland, The Washington Post (extraits), Etats-Unis

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e u ro p e
R O YAU M E - U N I

Les années Brown peuvent commencer
Successeur désigné de Tony Blair, Gordon Brown s’apprête à accéder au pouvoir. De la question de l’Irak à celle des libertés publiques, plusieurs dossiers devraient lui permettre de se démarquer de son prédécesseur.
THE OBSERVER

Londres

P

ar venir à la tête d’une grande démocratie sans passer par les urnes est une réussite politique un peu étrange, mais une réussite tout de même. Si cette succession sans compétition heurte certaines sensibilités démocratiques, elle n’en est pas moins valide sur le plan constitutionnel. Le Royaume-Uni élit un Parlement, pas un président. En prenant la tête du Parti travailliste, Brown héritera donc d’un droit légitime à gouverner. Mais il va devoir faire ses preuves. Il a bien commencé. En lançant sa campagne avec la promesse de servir “humblement” et de constituer un gouvernement de “tous les talents”, il cherche visiblement à battre en brèche les accusations selon lesquelles il serait plus enclin à la méditation solitaire qu’aux grandes consultations. Sa proposition de publier un projet de programme législatif avant le discours de la reine [prononcé chaque automne] est une bonne idée. Ses suggestions en faveur d’un renforcement des pouvoirs du Parlement et d’une consolidation d’une Constitution anglaise fatiguée sont prometteuses. Sur ces questions, Brown pourra prendre ses distances avec Tony Blair sans répudier les grands acquis du New Labour. Il lui sera facile de se différencier du style de son prédécesseur. Le contraste entre les deux hommes était assez saisissant lors de leurs discours de la semaine dernière : Blair a été

“Et maintenant, que le processus démocratique suive son cours.” Dessin de Riddell paru dans The Observer, Londres.

Duo
“A leur tour”, titre le Time avec un portrait de Gordon Brown et de Nicolas Sarkozy. Malgré leurs différences de caractère, les deux nouveaux dirigeants “peuvent se ressembler en matière de politique économique, de questions d’identité nationale et de politique étrangère”, estime l’hebdomadaire américain.

théâtral, affectif, jouant sur l’émotion [quand il a annoncé, le 10 mai, qu’il quitterait le pouvoir le 27 juin], alors que Brown [quand il a déclaré, le lendemain, sa candidature à la tête du Labour] s’est montré sérieux, cérébral et peu préoccupé de sa mise en scène.
LE FUTUR PREMIER MINISTRE A PLUS D’UN TOUR DANS SON SAC

Brown pense que sa solennité sera un changement bienvenu après la légèreté de Blair et par rapport à la bonhomie de David Cameron [le leader conservateur]. Mais il aurait tort de croire que la seule solennité lui gagnera la confiance des Britanniques. Un Premier ministre vit en permanence sous l’œil des caméras. La capacité de Brown à déployer des talents de spon-

tanéité charmeuse ou d’autorité n’a jamais été éprouvée en public dans des circonstances imprévues. Toute une série de problèmes se profile déjà. La politique américaine en Irak, par exemple, est l’objet d’une querelle entre George W. Bush et le Congrès à majorité démocrate, laissant Downing Street à l’écart de toute consultation. C’est un problème épineux pour Gordon Brown qui aura à cœur de démontrer l’indépendance de sa politique étrangère alors qu’en réalité, sur le plan militaire, la Grande-Bretagne n’a pas les moyens d’agir seule. Sur le plan intérieur, Brown devra gérer les difficultés entre le Home Office [ministère de l’Intérieur] et le nouveau ministère de la Justice [le

Home Office doit être divisé en deux ministères, celui de la Sécurité et celui de la Justice]. Les prisons sont pleines. Des prisonniers sont relâchés à la sauvette pour libérer des cellules. Dans le même temps, de nombreuses personnes sont derrière les barreaux alors qu’elles n’ont rien à y faire : des femmes, généralement condamnées pour des délits mineurs et non violents, des jeunes (le Royaume-Uni est le pays européen qui compte le plus de détenus de moins de 21 ans) et des personnes souffrant de troubles mentaux qui atterrissent en prison à cause du manque de soins psychiatriques suivis. Le nouveau gouvernement devra revoir entièrement la politique pénale. La grogne monte également au Home Office à propos du problème des cartes d’identité. Le coût de leur mise en place ne cesse de croître et toutes les tentatives précédentes de projet gouvernemental lié aux hautes technologies montrent que ces systèmes ne sont pas fiables. En écartant ce projet, Brown pourrait faire des économies tout en montrant son respect de la vie privée de ces concitoyens. Après avoir passé dix ans à se préparer à ce poste, Gordon Brown a certainement plus d’un tour dans son sac. C’est un homme politique brillant et qui aime le secret. Un nouveau Gordon Brown, plus candide, est en train d’apparaître. Il n’a peut-être pas de bataille électorale à mener, mais il aura un mandat légal pour gouverner. Et tout laisse penser qu’il a les compétences et l’autorité pour y parvenir. ■

POLOGNE

Quand les juges sauvent la démocratie
Le rejet, par la Cour constitutionnelle, de la loi sur les lustrations est un coup dur pour les frères Kaczynski.

L

a Cour constitutionnelle a rendu un bon verdict. Les juges ont déclaré inconstitutionnels plusieurs articles de la loi sur la lustration, en particulier ceux qui concernaient les journalistes, les directeurs d’écoles ou d’universités privées, ou encore les dirigeants d’entreprises cotées en Bourse. La loi les obligeait à déclarer avant le 15 mai, sous peine de perdre leur poste, s’ils avaient ou non collaboré avec la police secrète du temps du régime communiste. C’est une victoire de la démocratie et du respect de la loi. Les juges n’ont pas plié devant les attaques des gouvernants [qui ont d’abord essayé de retarder la procédure, puis ont tenté de révoquer certains juges], défendant la dignité et la majesté de la République. Ce faisant, la Cour a également défini la fron-

tière entre ce qui doit être rendu public et ce qui doit appartenir à la mémoire des victimes de la police secrète communiste. C’est une grande défaite de Droit et justice (PiS), du président de la République et de tous ceux qui plaidaient pour une “lustration générale”. Après la tentative d’intimidation de la Cour constitutionnelle, même les plus durs parmi les défenseurs de la lustration ont commencé à crier qu’ils en avaient assez de fouiller dans des dossiers de l’ancienne police politique. Le vent semble tourner, y compris dans les médias, où l’on se montre plus sceptique envers les révélations en série sur qui aurait collaboré avec la police secrète et dans quelles conditions. Si quelqu’un comptait porter un coup fatal aux lustrations, il n’aurait pas trouvé de meilleur moyen que celui, employé par Droit et justice et la pseudo-opposition, du moins sur ce sujet, de la Plate-Forme civique [PO, principal par ti d’opposition]. Par leurs

demandes répétées d’ouverture générale des archives, par la publication régulière de différentes listes d’agents et par la multiplication des “degrés de collaboration”, ils ont poussé cette histoire jusqu’aux limites de la logique. La Plate-Forme civique est un peu moins coupable, car elle a tenté – maladroitement – de se dégager de toutes ces balivernes sur la nécessité d’une IVe République [prêchée par les Kaczynski] qui ferait table rase du passé. Mais, il est important de le dire, ce ne sont pas les libéraux de PO qui ont por té l’affaire des lustrations devant la Cour constitutionnelle et ce ne sont pas eux qui ont pris la défense de centaines de milliers de citoyens contraints de violer la loi pour sauvegarder leur dignité. Grâce au zèle de cer tains employés de l’Institut de la mémoire nationale (IPN, chargé des archives de la police secrète), cer tains documents – fuites sensation-

nelles distillées au compte-gouttes et autres listes d’indics – sont sor tis dans les médias à des moments on ne peut plus opportuns pour le pouvoir. Selon la direction actuelle de l’IPN, ces paperasses policières disent la vérité, rien que la vérité. Et elles méritent être traitées comme des documents ayant force de loi. Ce sont eux qui ont décidé que les “sources d’information individuelles” [euphémisme désignant tout individu cité par des policiers, qu’il soit lui-même au courant ou non] étaient des moyens universels de toute chasse aux agents véritables ou supposés. La démocratie, mais aussi l’intégrité de la Cour constitutionnelle se jouaient dans cette affaire. Il s’agit d’une des dernières institutions que le PiS n’a pas encore réussi à mettre au pas. Car, face à ces juges qui ont su dire non, nous avons des politiciens qui Miroslaw Czech, ne reculent devant rien.
Gazeta Wyborcza (extraits), Varsovie

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ALLEMAGNE

Montée de la tension avant le G8
Le 9 mai, la police allemande a lancé un coup de filet visant les milieux d’extrême gauche mobilisés contre le sommet des pays industrialisés qui se tiendra début juin. Une politique qui risque d’encourager la violence.
SÜDDEUTSCHE ZEITUNG (extraits)

Munich

I

l y a exactement cinq ans, le président de la République – il s’appelait alors Johannes Rau [et était social-démocrate] – s’est efforcé d’expliquer, dans un grand discours adressé à la classe politique allemande et internationale, ce que l’on pouvait et ce que l’on devait faire afin que la peur de la mondialisation ne se mue pas en une opposition à la démocratie et à l’Etat de droit. Son discours avait pour titre Mettre en œuvre une mondialisation responsable. Il serait avisé de le glisser dans le dossier des participants au sommet du G8 [qui se tiendra du 6 au 8 juin à Heiligendamm, en Allemagne, sur la mer Baltique]. De même, il ne ferait pas de mal au procureur général de la République, aux renseignements généraux et aux responsables des forces de l’ordre de jeter un coup d’œil sur le Web, pas seulement pour y rechercher la trace d’“émeutiers” et autres “extrémistes” authentiques et présumés, mais aussi pour y retrouver cette mise en garde du président Rau. C’était un appel contre le fatalisme : le président invitait à ne pas simplement subir la mondialisation. Il incitait les pays industrialisés à ne pas parler de liberté du commerce mondial uniquement quand cela les arrangeait mais à ouvrir leurs marchés “à tous les produits des pays en développement”. Et il expliquait au simple citoyen comment “contribuer à un commerce mondial juste”. Par exemple en s’assurant de la présence du label Transfair, qui garantit le respect de certaines normes de travail.

de production et à l’interdiction de recourir à la main-d’œuvre forcée ou au travail des enfants ? Certes, les critiques de la future conférence de Heiligendamm ne se sont pas contentés de dénoncer les multinationales, et leurs tracts ne sont pas rédigés sur un ton mesuré. C’est certain : les contestataires ne reculent pas devant la violence.
IL Y A LOIN DU VANDALISME AU TERRORISME

Dessin de Sean Mackaoui paru dans El Mundo, Madrid.

Rau ne s’était pas contenté de jouer les gentils consommateurs, il avait aussi lancé un vigoureux appel à la conscience des multinationales et poussé les Allemands à vérifier leurs pratiques sur Internet. Lesquelles, par exemple, respectent les règles du “contrat global” proposé par le secrétaire général des Nations unies en 1999 ? Lesquelles veillent au respect des droits de l’homme sur tous les sites

Mais il y a loin du vandalisme au terrorisme. Quand le procureur général de la République et les forces de sécurité sont prompts à tout mettre dans le même sac, cela ne peut mener qu’à l’escalade [le 9 mai, 900 policiers ont perquisitionné 40 bureaux et appartements dans six Länder du nord du pays. Ils ont surtout saisi des ordinateurs]. Quand on transforme en terroristes des manifestants coupables de violences mineures, quand on ne cesse d’étirer les notions que recouvre l’alinéa 129a du Code pénal (qui condamne la constitution d’une association terroriste et le fait d’y appartenir), les choses peuvent finir par empirer. Il est très problématique que le texte de la loi ait été aménagé pour rendre possibles des rafles à grande échelle, puis que le patron du syndicat des policiers se soit ensuite servi de ces rafles pour établir une prétendue radicalisation du milieu contestataire.Veuton voir dans les villes allemandes se répéter les excès de Gênes [où un manifestant a été tué en 2001] ? Par ces perquisitions contre un milieu effectivement ou prétendument prêt à la violence, on intimide massivement ceux qui souhaitent manifes-

ter pacifiquement contre le sommet du G8. Cela peut déboucher sur une dangereuse escalade. Le bas-relief en bronze du sculpteur Alfred Hrdlicka, à Berlin, est une mise en garde contre ce type d’escalade. On peut y lire que “le 2 juin 1967, l’étudiant Benno Ohnesorg a été abattu par un policier lors d’une manifestation contre la tyrannie du Shah d’Iran”. Il y a quarante ans, la mort d’Ohnesorg avait déclenché un mouvement étudiant extraparlementaire, qui protestait contre l’exploitation des pays du tiers-monde et appelait à lutter pour une démocratisation radicale de l’Allemagne. Des manifestations qui dégénérèrent à leur tour, parce que l’Etat exerça une répression massive. Certes, les autorités tiennent à ce que le sommet du G8 se déroule sans anicroche et que l’Allemagne se montre sous son meilleur jour. Mais que faiton ? On interdit toutes les manifestations ? C’est de ce genre d’“analphabétisme démocratique” que la Cour constitutionnelle a tenté de guérir les organes d’Etat en énonçant, en 1985, les deux missions de la police : d’une part garantir le droit de manifester, d’autre part prévenir les violences. Les forces de l’ordre et la justice ont alors appris que le droit à la contestation faisait partie d’une démocratie qui fonctionne. Et ils ont aussi appris à agir face à la contestation quand elle menace de basculer dans la violence. Parler de désescalade ne signifie pas qu’il faut être gentil avec les casseurs, mais qu’on doit recourir intelligemment à la force policière, de façon à canaliser pacifiquement la contestation. À la veille du sommet du G8, il serait bienvenu de témoigner à nouveau de cette intelligence. Heribert Prantl

I TA L I E

La droite fait main basse sur les catholiques
Le succès du Family Day, le 12 mai, marque un tournant dans les rapports entre Eglise et politique.

J

amais l’Eglise, ces vingt dernières années, ne s’était autant impliquée dans la vie politique italienne, jamais elle n’avait été aussi influente, aussi encombrante. Soutenue par les partis de droite et face à un centre gauche en proie à un conflit interne sur la laïcité, elle a été la protagoniste, le 12 mai, d’un véritable désastre politique et sociétal qui a eu pour théâtre la place SaintJean-de-Latran. La première et fondamentale conséquence de ce Family Day inédit, cette “Journée de la famille”, qui a réuni plusieurs centaines de milliers de personnes, est évidente : un front vient de se souder entre de larges secteurs du monde catholique et la droite italienne. Cette fusion s’est opérée avec une intensité qui a surpris la haute hiérarchie ecclésias-

tique, du secrétariat de l’Etat du Vatican à la insensibles aux grandes vérités religieuses. Conférence épiscopale. L’Eglise d’après JeanEnfermés dans cette nébuleuse hostile à Paul II avait grand besoin d’une l’Eglise et à ses fondements, démonstration de force, de proumenée par le président du Conseil ver qu’elle était encore capable de Romano Prodi – le “fléau des ces mobilisations spectaculaires familles”, proclament des teequi, sans le charisme du défunt shirts imprimés pour l’occasion –, pape, s’avèrent difficiles à reproles catholiques du centre gauche duire sur la scène publique. Mais se trouvent en difficulté. Le raid la hiérarchie avait-elle vraiment intéde Silvio Berlusconi sur le Family rêt à cette fusion spectaculaire de Day est un geste politiquement la morale et de la politique ? Cela très calculé : le chef de l’oppo“Don Camillo a reste encore à prouver. Si elle a gagné”, titre le quotidien sition a réussi un de ces coups trouvé l’occasion de démontrer l’atde main dont il a le secret, et a de droite Libero après tachement populaire aux questions tenté d’empocher d’un seul coup le Family Day. concernant la famille, l’Eglise a l’idéologie de la famille, le moulaissé les dirigeants du centre droit confisvement catholique, les défenseurs du quer ce thème à leur profit : ces derniers sont mariage, les adversaires du divorce et de parvenus – c’était leur but – à diviser l’opil’avortement, les contestataires qui militent nion publique de manière à pouvoir affirmer contre la procréation assistée, contre les qu’il y a d’une part, à droite, les bons cathoDico [projet de loi sur les unions de fait] liques et de l’autre, à gauche, des “laïcards” et contre les unions homosexuelles.

On n’avait jamais vu, depuis que le bipolarisme existe en Italie [les élections de 1994, et l’effondrement de la toute-puissante démocratie-chrétienne], une prise de position de l’Eglise aussi nette et exclusive en faveur d’un parti politique. La formule bipolaire devait en effet permettre à l’électorat catholique de rester libre de ses choix politiques. A l’inverse, une variante extrémiste telle que celle esquissée par Berlusconi – avec les catholiques d’un côté et les mécréants de l’autre – ressemble davantage à une hérésie manichéenne qu’à un sage raisonnement politique. Ce qui se joue là, c’est potentiellement la capture de l’Eglise par un des acteurs politiques. Le Family Day a d’ores et déjà des conséquences des deux côtés de l’échiquier politique italien : il les a rendus asymétriques, il a déséquilibré le bipolarisme et a introduit une inflexion cléricale dans les jugements sur l’action du gouvernement.
Edmondo Berselli, La Repubblica, Rome

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e u ro p e
UNION EUROPÉENNE

La mafia albanaise passe à la vitesse supérieure
Plus discrets qu’autrefois, les gangs albanais dament le pion aux mafias italiennes et jamaïquaines. Ce qui oblige les polices européennes à travailler étroitement avec Tirana, constate Le Soir.
LE SOIR (extraits)

Bruxelles
DE TIRANA

nais ses partenaires privilégiés. Même la mafia sicilienne leur a fait une petite place, et ils ont depuis longtemps leurs entrées en Colombie.
LE BENELUX CARREFOUR DE TOUS LES TRAFICS CRIMINELS

T

rois hommes comme ceux-là, jamais l’aéroport de Tirana n’en avait v u débarquer avant ce 18 avril.Trois détenus, encadrés chacun par deux policiers, un belge et un albanais. Et quels détenus ! L’un intercepté alors qu’il était en fuite en Serbie, et ses deux complices planqués en Italie, extradés d’abord vers la Belgique. Tous trois renvoyés, ce mercredi-là, vers l’Albanie pour y rejoindre un quatrième complice. Imagine-t-on le casse-tête pour le parquet de Gand qui a ficelé le dossier ? Il faudra pourtant s’y habituer : en quinze années, depuis leur débordement sur l’Europe à l’été 1991, les mafias albanaises se sont professionnalisées. Elles se sont ouvertes aux autres ethnies, ont abandonné la part de violence qui les rendait trop visibles et perfectionné leurs activités classiques de prostitution, de trafic de drogue et de traite des êtres humains, pour entrer dans des circuits criminels bien plus complexes. Conséquences : le quartier de Soho, à Londres, traditionnellement tenu par les Jamaïquains, est passé sous contrôle des Albanais ; dans le Queens – un quartier de New York –, le gang Rudaj a détrôné la famille Lucchese, pourtant l’une des cinq familles historiques de Cosa Nostra. En Italie, la mafia des Pouilles, la Sacra Corona Unita, a fait des Alba-

Pour les mafieux albanais, le Benelux demeure le terrain où l’héroïne turque s’échange contre la cocaïne colombienne et l’XTC néerlandaise. En matière de traite des êtres humains, dont Londres demeure l’eldorado absolu, la Belgique est le point de passage obligé, celui par lequel les Albanais forcent les clandestins à transiter, qu’ils viennent de Russie ou d’Arabie Saoudite. Ne demandez pas où s’est installé le seul nouvel agent de liaison de la police fédérale belge, vous l’avez déjà deviné : il est à Tirana. L’Italie, elle, en a… vingt. De quoi faire pâlir d’envie l’Albanie elle-même : au cinquième et dernier étage du parquet

général albanais, Ardian Visha domine d’un regard la petite dizaine de postes de travail de ses collaborateurs, séparés l’un de l’autre par d’épaisses cloisons de verre dans lesquelles se perdent bruits de voix et sonneries de téléphone. C’est ici que se nouent les coopérations judiciaires de Tirana avec l’étranger. Ils sont dix seulement, ils n’étaient que trois il y a huit ans. Toute l’Albanie est ainsi en phase de lent réveil : il n’y a même pas deux ans qu’ils disposent des moyens d’intercepter les communications GSM ; ce n’est que depuis 2005 qu’ils ont un gouvernement décidé à décapiter le crime organisé : 43 parrains mafieux, 104 tueurs à gages arrêtés en deux ans. “Avant, lorsqu’on adressait un rapport d’enquête à Tirana, on s’attenDessin de dait toujours à le voir atterrir sur le bureau du parrain local”, Belortaja, Tirana.

affirme un policier liégeois. Aujourd’hui encore, des magistrats albanais nous disent ne pas être entièrement convaincus que la “grande lessive” soit enclenchée. Il était pourtant grand temps que le pays se réveille : à l’heure où l’opposition crie aux atteintes à la liberté de la presse, un seul clan criminel, celui de Vajdin Läme, avait mis la main sur deux télévisions, trois radios, une entreprise de travaux publics, etc. Läme lui-même a été exécuté avec une charge d’explosif C-4 logée dans l’ascenseur de son immeuble et déclenchée par un GSM en mode “vibreur”. La griffe d’une mafia en pleine mutation technologique et logistique, qui va jusqu’à se battre au couteau avec la mafia pakistanaise pour le contrôle des parkings d’autoroute belges. “Nous en extradons désormais 50 à 60 par an, venus pour l’essentiel d’Italie, de Grèce, de Turquie, d’Allemagne, de France, de Belgique, de Suède, de Grande-Bretagne et des Etats-Unis”, explique Visha. Les extraditions ne sont qu’un aspect du travail, la coordination des enquêtes en est un autre. Ainsi cette instruction sur un meurtre commis en 2004 dans une forêt britannique : Scotland Yard a fourni l’analyse des pollens sur le corps de la victime, les Albanais ont saisi les chaussures (avec pollen) au domicile du tueur. Le puzzle s’emboîte, le verdict est tombé : vingt-trois années de prison albanaise… Tout finit par arriver, même les succès. Alain Lallemand

SERBIE

Un flirt dangereux avec les nationalistes
Il aura fallu près de six mois pour parvenir à la nomination d’un gouvernement. Mais le prix à payer a été trop élevé, estime la presse locale.

E

n jouant avec les ner fs de la nation et avec leur propre crédibilité, les par tis proeuropéens [le Parti démocratique (DS) du président pro-UE Boris Tadic, le Par ti démocratique de Serbie (DSS) du Premier ministre sor tant, le nationaliste Vojislav Kostunica, et le parti libéral G17 Plus] ont fini par se mettre d’accord pour former un gouvernement. Elu quelques heures à la tête du Parlement de Serbie, l’ultranationaliste Tomislav Nikolic [du Par ti radical serbe, dont le leader historique Vojislav Seselj est jugé à La Haye pour crimes de guerre et contre l’humanité] a dû démissionner – au grand soulagement de l’Occident. Mais les calculs politiciens du DSS [qui avait appuyé la nomination de Nikolic] nous ont fait perdre notre crédibilité, car ce compor tement n’est digne que des

républiques bananières. Personne n’est d’ailleurs en mesure de garantir que Vojislav Kostunica ne rejouera pas demain la carte des radicaux de Seselj. Pour être clair, je respecte la volonté du peuple qui, fragilisé, a donné ses voix au Par ti radical. Le nationalisme, cheval de bataille de ce parti, est perçu par certains comme un bouclier susceptible de les protéger des fléaux nationaux et internationaux. Dans ce pays appauvri et en grande partie illettré, la recette s’est révélée efficace. Mais le problème n’est pas là. En temps normal, un parti relevant de la droite républicaine ne devrait pas avoir beaucoup de points communs avec les radicaux. En jouant la carte du Kosovo et grâce à l’hésitation de Boris Tadic, Vojislav Kostunica a réussi à s’imposer durant les longues semaines de pénibles négociations visant à constituer le gouvernement. Après l’échec subi par sa formation aux élections législatives, il a pris le risque de faire monter les enchères. N’ayant pas réussi à obtenir les

ministères qu’il avait exigés (Intérieur et Défense), il a brandi sans états d’âme le joker des radicaux. Il se peut que, d’un point de vue purement tactique, le geste du Premier ministre sor tant ait eu un sens. Il a ainsi élargi son champ de manœuvre et a renforcé la pression sur le Parti démocrate. Cependant, ce geste machiavélique risque de lui coûter cher, autant vis-à-vis de l’opinion publique que de l’aile modérée de son propre parti. En élisant Nikolic à la tête de l’Assemblée nationale, le DSS, qui passait pour un des piliers du bloc démocratique, a, pour la première fois depuis l’ère Milosevic, permis aux nationalistes de revenir au sommet du pouvoir. L’accord sur la formation du gouvernement n’aurait probablement jamais vu le jour sans l’irruption d’un facteur extérieur. Soucieux d’éviter le vide politique en Serbie à la veille de décisions cruciales à propos du Kosovo, les Occidentaux ont travaillé d’arrache-pied à convaincre les uns et les autres de s’entendre – utilisant même par-

fois la menace. Et, même si le Premier ministre ne les tient pas toujours en très haute estime, il est condamné à s’entendre avec eux, car basculer franchement du côté des radicaux reviendrait en définitive à un suicide politique. Mais, si l’Occident tient à ce que la Serbie se dote d’un gouvernement estampillé “démocratique” en prévision des décisions qu’il devra prendre à propos du Kosovo, il faut déterminer de façon précise ce que nous attendons. Un gouvernement qui devra non seulement gouverner, mais aussi faire avaler au pays la per te du Kosovo, remplir ses engagements à l’égard du tribunal de La Haye, améliorer la condition d’un peuple qui est en train de sombrer… Si l’Occident ne le sauve pas, ce gouvernement ne tiendra pas longtemps. D’ici là, il est probable que la population reprenne les sifflets, les casseroles, les pelleteuses et tous les autres instruments liés à la désobéissance civique.
Bosko Jaksic, Politika (extraits), Belgrade

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e u ro p e
RUSSIE

De la protestation à la révolution, le chemin sera long
De persistantes rumeurs de révolution bruissent dans le pays. Le mécontentement est en effet réel, souligne un observateur russe, mais il reste diffus. Et l’opposition, tenue en piètre estime, est bien incapable de le canaliser.
NOVYÉ IZVESTIA

Moscou
ette année, les célébrations du 1 er mai ont vu descendre dans la rue plus de 2 millions de Russes, à travers tout le pays. En un sens, elles ont représenté une grande “marche du désaccord” [nom des manifestations d’opposants à Poutine qui ont été violemment réprimées le mois dernier]. Chacun avait son sujet de protestation, les syndicats s’élevant contre le calcul du minimum vital et le montant des retraites, les communistes contre l’emprise de l’oligarchie pétrogazière, qui “continue de piller le soussol, encore et toujours”, et les libéraux dénonçant les atteintes à la démocratie et aux libertés politiques et civiles. Le 9 mai [jour où l’on célèbre en Russie la victoire de 1945], on a comme d’habitude assisté à plusieurs tentatives de récupération du Jour de la victoire, chaque parti voulant le pavoiser à ses couleurs. Dans ce contexte et compte tenu des événements des semaines précédentes, la déclaration de Mikhaïl Kassianov [voir ci-contre] prend un relief particulier : selon lui, si les élections à venir n’étaient pas honnêtes et démocratiques, la Russie pourrait connaître une révolution. Le chef de l’Union populaire et démocratique voit dans les manifestations de ce printemps une montée de la contestation. Il a toutefois souligné qu’il ferait tout pour éviter cette révolution. Evidemment, Kassianov, en tant que leader d’opposition, se doit de noircir le tableau. Mais il n’est pas le seul à parler de révolution. Les simples citoyens s’y sont mis aussi : selon un sondage, ils sont 42 % à envisager que puisse survenir en

C

Dessin de Tounine Russo paru dans Kommersant, Moscou.

Contexte

Mikhaïl Kassianov a été Premier ministre de Vladimir Poutine. Il est aujourd’hui l’un des trois leaders d’Autre Russie, coalition hétéroclite d’opposition, aux côtés de l’ancien champion d’échecs Garry Kasparov et du chef du Parti national-bolchevique, Edouard Limonov.

Russie une révolution semblable à celles qui ont eu lieu en Géorgie, en Ukraine ou au Kirghizistan. Mais, par ailleurs, plus du tiers des sondés estiment qu’il n’y a pas, dans notre pays, d’opposition indépendante et influente, et 43 % s’apprêtent à voter pour les dirigeants en place. Dans ces conditions, avec une opposition considérée comme faible et une population encline à soutenir le pouvoir, d’où vient ce sentiment qu’une révolution serait possible ? D’après les sociologues, seul le tiers des personnes interrogées est satisfait de la politique actuelle et de la situation économique.Toutefois, il ne suffit pas d’être mécontent pour souhaiter renverser le pouvoir. Et, en effet, seuls 5 % se déclarent prêts à participer à des manifestations. Je pense que le mirage de la révolution ne vient pas d’un mécontentement général vis-à-vis de l’existence, et encore moins d’un désir de descendre dans la rue. Il s’agit plus d’un écho aux déclarations suggérant que ces révolutions sont un produit

importé que les Etats-Unis tentent de diffuser à travers la CEI. Hier en Géorgie, en Ukraine, au Kirghizistan ; et demain ? Après la “révolution des roses” géorgienne, personne ne s’était demandé quel serait le prochain Etat postsoviétique à changer de régime. Ce qui s’était produit en Géorgie semblait relever d’une circonstance politique particulière. Certains croyaient que les “roses”, ou toutes autres fleurs, ne pouvaient s’épanouir sur le sol d’une ancienne République soviétique que si elles étaient plantées par le pouvoir. La “révolution orange” d’Ukraine est venue bousculer cette certitude. Le changement de pouvoir au Kirghizistan et la révolte d’Andijan ont dissipé les dernières illusions sur la solidité des régimes établis dans la CEI.
UN MANQUE CRIANT D’IDÉES NEUVES ET DE NOUVELLES TÊTES

Quelle a été la réponse de la classe politique russe à ces défis ? Dans la plupart des cas, elle s’est contentée de broder sur l’idée de complots fomentés par des forces extérieures désireuses de faire voler en éclats la stabilité de l’espace postsoviétique. Mais un sondage indique que seuls 5 % des Russes pensent que les changements de pouvoir dans les Etats voisins sont dus à des menées occidentales hostiles. La plupart considèrent que ces révolutions de velours ont leur origine dans des élections truquées, aux résultats falsifiés. Alors, les Russes croient-ils à un complot interne ? Pas du tout. [L’institut de sondages] VTsIOM révèle que 7 % seulement des citoyens prennent l’opposition au sérieux, et 23 % seulement éprouvent de la sympathie pour elle. On voit bien par là que le potentiel de l’opposition, de droite comme de gauche,

est très limité. Le manque criant d’idées neuves et de nouvelles têtes est tout aussi flagrant. Personne n’estime que l’Union des forces de droite ou le Parti communiste représentent respectivement l’avant-garde démocratique ou communiste. Et il serait carrément ridicule de qualifier d’attractifs les combattants du front uni des manifestations de rue. Donc, la société russe ne croit pas à la force de l’opposition. On peut la comprendre. En outre, elle n’en a pas besoin. Et cela est très révélateur de notre culture politique de masse. Près de la moitié des personnes interrogées répondent que l’opposition ne sert à rien, moins du tiers lui reconnaissent le droit d’élaborer une politique alternative et d’occuper des postes à responsabilités. Au reste, l’opposition elle-même n’a pas, pour l’instant, donné de raisons d’être bien considérée. Depuis plus de quinze ans que l’URSS a disparu, elle n’est jamais arrivée au pouvoir. Mais comment comprendre que l’opposition soit impuissante et qu’une révolution soit malgré tout envisagée ? J’ai peur qu’il ne faille pas chercher de logique. La conscience collective est contradictoire. Contentons-nous d’une hypothèse : la société sentirait monter en elle quelque chose qui ne serait pas encore un vif mécontentement, mais plutôt une grogne confuse, parfois inconsciente, incapable d’établir des liens de cause à effet. Où en sera-t-elle au moment des législatives et de la présidentielle [respectivement en décembre 2007 et mars 2008] ? Cela dépendra avant tout des cours mondiaux du pétrole – qui pourraient avoir beaucoup plus d’effet que n’importe quelle opposition. Valeri Vyjoutovitch

HONGRIE

Le 9 mai, on fête quoi déjà ?

O

n mesure l’importance des grandes victoires historiques par leur capacité à s’ancrer dans nos désirs et nos intérêts actuels. C’est bien le problème avec la victoire de 1945 [qu’on célèbre le 9 mai en Hongrie] : ces derniers jours, en Europe, on parlait de tout, sauf de sa raison d’être, car le souvenir de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie était bien pâlichon. En y réfléchissant bien, rien de plus normal. La logique de la guerre froide voulait que les parties concernées aient claironné leurs propres vérités : en Occident, on parlait de l’importance du débarquement en Normandie et du pluralisme démocratique, tandis qu’à l’Est on insistait sur les colossales per tes humaines et matérielles subies pendant la Seconde Guerre mondiale. Puis les choses en restaient là. La poignée de mains des Alliés près

de l’Elbe [le 25 avril 1945, lorsque les armées soviétique et américaine se rejoignirent] n’a fixé que l’instant : il ne pouvait y avoir là aucune camaraderie, puisque les vainqueurs se craignaient et se haïssaient autant qu’ils craignaient et haïssaient Hitler et l’Allemagne nazie. Plus de soixante ans plus tard, en commémorant le jour de la victoire, les Européens ne pensent toujours pas à la même chose. A Moscou, c’est l’euphorie nationale, agrémentée cette année d’une campagne antiestonienne, de la publication de dizaines d’éditoriaux en “défense des monuments” [allusion au déboulonnage, en Estonie, d’une statue d’un soldat soviétique], sans oublier la parade aérienne, manifestations auxquelles l’Europe occidentale répond par un silence assourdissant. Certes, l’année 1945 est loin, mais l’unité de l’Eu-

rope n’est toujours pas acquise. Avec la déclaration de Schumann de 1950, dont on fête tous les ans l’anniversaire le 9 mai – “la naissance de l’Europe”, qui se télescope, chez nous, avec la fin de la guerre –, il y a également un problème. Nous, Hongrois, n’avons pris connaissance de cet acte, considéré comme fondateur, qu’après 1990, et, bien que notre appartenance à l’Union implique aujourd’hui que nous exprimions de temps à autre nos “valeurs communes”, il nous est fort difficile de doter cette commémoration d’un véritable contenu. Disons que, pour le Hongrois moyen, le départ du dernier soldat soviétique du pays ou un “pique-nique paneuropéen” symbolisent davantage l’appartenance à l’Europe qu’une cérémonie officielle, dictée certes par de bonnes intentions, mais tout de même imposée de l’extérieur. Pour-

quoi se bat l’Europe aujourd’hui ? Se définirait-elle face à la Russie, qui affiche de plus en plus d’aplomb ? Même autour de cette question cruciale, il n’y a pas de consensus : certains Etats de l’Union se méfient, voire refusent tout contact avec les Russes, d’autres tentent d’obtenir des avantages politiques et économiques par des marchandages séparés. La solidarité européenne tant proclamée approche le degré zéro dans des questions comme la Constitution ou la politique énergétique commune. Il y a pourtant à faire, tant au sujet du retard que les nouveaux membres doivent rattraper que de l’harmonisation des règles régissant le marché du travail ou de l’élaboration d’une politique extérieure commune.
László Szentesi Zöldi, Magyar Hírlap, Budapest

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amériques
G U AT E M A L A

Les réfugiés de la guerre civile rejetés par les Etats-Unis
Des milliers de Guatémaltèques réfugiés aux Etats-Unis pour échapper aux violences sont menacés d’expulsion. Les autorités américaines ont mis plus de dix ans à rejeter leurs demandes d’asile politique.
LOS ANGELES TIMES

Los Angeles
n 1985, après avoir perdu quatre anciens camarades de classe dans la guerre civile, Luis Gonzalez a quitté son pays, le Guatemala, et s’est introduit clandestinement aux Etats-Unis. Il a demandé l’asile en 1997, mais un juge de l’immigration ayant conclu à l’absence de preuves de persécutions, il risque aujourd’hui l’expulsion. Cet homme de 40 ans, qui vit à Maywood [en Californie] avec sa femme et ses trois filles nées aux Etats-Unis, place tous ses espoirs dans une procédure collective ouverte auprès d’un tribunal fédéral au nom de plusieurs milliers de Guatémaltèques qui considèrent que leur demande d’asile a été injustement refusée. Dans de nombreux cas, les autorités de l’immigration ont attendu des années, voire des décennies, avant de rejeter les demandes d’asile au motif que la situation au Guatemala avait changé. On recense quelque 800 000 Guatémaltèques en Californie du Sud et, selon le consulat du Guatemala à Los Angeles, environ 40 000 d’entre eux pourraient être concernés par la procédure. La guerre civile, qui, pendant trente-cinq ans, a opposé l’armée guatémaltèque à la guérilla d’extrême gauche et a fait plus de 200 000 morts, a pris fin en 1996 avec la signature d’accords de paix. En reportant leur décision, les autorités de l’immigration américaine ont conduit des milliers de Guatémaltèques à croire à tort qu’ils seraient en fin de compte autorisés à rester, assure Byron Vasquez, directeur de la Maison de la culture du Guatemala, à Los Angeles. Depuis leur arrivée aux Etats-Unis, beaucoup, dit-il, ont travaillé, payé des impôts, fondé des familles. Ils ont vécu dans un néant juridique, sans possibilité de devenir des résidents permanents ou d’obtenir la nationalité américaine. Aujourd’hui, ils sont expulsés par milliers, ajoute-t-il. Vasquez affirme par ailleurs que les Etats-Unis, du fait de leur implication dans la guerre civile, devraient se sentir responsables de la prise en charge sociale des réfugiés guatémaltèques. Pendant le conflit,Washington avait en effet soutenu l’armée guatémaltèque, coupable de massacres systématiques et de répression à l’encontre de la population civile. De nombreux Guatémaltèques ont déjà été expulsés ou ont fait appel de leur ordre d’expulsion. L’an dernier, 17 348 ressortissants guatémaltèques ont été expulsés, 12 493 en 2005, et 8 084 en 2004, selon les données des services américains des

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Dessin de Banegas paru dans La Prensa, Honduras.

Naturalisation
Selon une étude du Pew Hispanic Center, un nombre croissant d’immigrants latino-américains cherche à obtenir la nationalité américaine, rapporte le quotidien mexicain La Jornada. En vingt ans, le nombre de Mexicains naturalisés américains a augmenté de 144 %. La part de l’électorat latino progresse donc et devrait influencer le débat à venir sur la réforme de l’immigration. La multiplication des naturalisations pourrait bénéficier aux candidats démocrates, notamment en Californie, en Arizona, au Texas au NouveauMexique et dans l’Illinois.

douanes et de l’immigration. La hausse des expulsions s’explique en partie par le durcissement de la surveillance à la frontière et dans tout le pays, mais aussi parce que les autorités de l’immigration s’efforcent de résorber des demandes d’asile qui se sont empilées depuis des années. Marie Sebrechts, porteparole des services de l’immigration, admet que ces dossiers ont pris du retard. Selon elle, cela tient au fait que les demandeurs se sont vu offrir d’autres possibilités de rester aux Etats-Unis, y compris dans le cadre d’un accord conclu en 1991 à l’issue d’une autre procédure collective lancée contre l’Etat – une action connue sous le sigle ABC – et par la NACARA [Nicaraguan Adjustment and Central American Relief Act], une loi de 1997 portant sur l’aide à l’Amérique centrale et au Nicaragua. Reste que tous les demandeurs guatémaltèques n’étaient pas éligibles au titre de ces deux programmes. Il

faut en effet être entré aux Etats-Unis à compter du 1er octobre 1990 et avoir effectué une demande d’asile avant le 3 janvier 1995.
LA VIOLENCE EST ENCORE MONNAIE COURANTE

González dit ne pas avoir su qu’il pouvait demander l’asile à son arrivée, et a donc dépassé les délais de deux ans. Peut-être ne peut-il exhiber de blessures par balles en guise de preuve, mais il affirme porter les cicatrices émotionnelles du conflit en conséquence de quoi l’on aurait dû lui accorder l’asile quand il en a fait la demande. Un juge ayant rejeté son dossier, Gonzalez a invoqué le traumatisme que son départ causerait à ses enfants. En vain. Il a perdu en appel en 2002. La guerre a laissé des traces, et la violence est encore monnaie courante au Guatemala, déclare Macarena Gomez-Barris, qui enseigne la sociologie et les études américaines à l’université de Californie du Sud. En

février, à l’occasion d’une visite officielle à Guatemala City, trois législateurs salvadoriens ont été enlevés et assassinés. Leurs corps ont ensuite été brûlés. Une semaine plus tard, quatre membres d’une unité d’élite de la police guatémaltèque étaient exécutés dans leur cellule après avoir été accusés des meurtres. “La guerre et le génocide ont des effets à long ter me, constate Macarena Gomez-Barris. Je pense que c’est à cela qu’est confronté le Guatemala aujourd’hui. Tous les plaignants ne se trou” vaient pas dans le même camp pendant la guerre, précise-t-elle. Certains sont d’anciens militaires. Marcelino Carrera, âgé de 44 ans, raconte qu’adolescent il avait été recruté de force dans l’armée, qui l’avait envoyé protéger les campagnes contre les attaques de la guérilla. “Je leur ai dit que j’étais trop jeune, se souvient-il, mais ils m’ont attrapé, m’ont bandé les yeux et attaché les mains. Ils m’ont dit : ‘Il est temps de servir ton pays.’” Carrera, qui vit aujourd’hui à Los Angeles, a fui Guatemala City en 1989, et est arrivé à Tijuana en voyageant la nuit dans des trains de marchandises. Puis un passeur lui a fait franchir la frontière jusqu’en Californie. Il a effectué sa demande d’asile en 1993, requête qui vient seulement d’être rejetée. Sa procédure d’expulsion a été enclenchée. S’il repart, avoue-t-il, il craint que la guérilla ne découvre son passé militaire et ne le harcèle. Le pire, dit-il, c’est qu’il ne saurait pas quoi faire de ses trois enfants, tous nés aux EtatsUnis. “Ce qui est injuste, c’est qu’ils ont attendu si longtemps avant de m’annoncer que je ne pouvais pas rester. S’ils m’avaient prévenu plus tôt, j’aurais trouvé un autre endroit où aller. ” Anna Gorman et Adrian G. Uribarri

MEXIQUE

Le sous-commandant Marcos sort de l’ombre

L

e quotidien britannique The Guardian a publié, samedi 12 mai, un long entretien avec le sous-commandant Marcos. Cela faisait des années que le chef de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) n’avait pas accordé d’entretien à la presse étrangère – même si les journaux mexicains relatent de temps à autre ses sporadiques apparitions publiques et publient par fois ses écrits. Assis, la semaine dernière, avec sa cagoule noire et sa pipe, dans un café Internet de Mexico, Marcos a donc annoncé en préambule au Guardian la parution de son prochain livre en juin. Il n’en a pas donné le titre, mais en a dévoilé le contenu. “Cela ne parle pas du tout de politique. Juste de sexe. Du porno pur”, a-t-il affirmé.

Il a ensuite abordé les sujets qui lui sont chers. Le chef de la révolte indienne des Chiapas de 1994 prévoit ainsi que “le pouvoir subconscient de l’année 2010 – qui marquera le 200e anniversaire de la guerre d’indépendance et les 100 ans de la révolution mexicaine – allumera la mèche installée par les efforts américains pour sécuriser la frontière bilatérale. Mexico est devenue une cocotte-minute, et, croyez-moi, cela va exploser”, a-t-il ajouté. S’il a dernièrement adopté un profil plutôt bas, c’est pour mieux canaliser toutes les forces marginales de gauche qu’il a rassemblées pendant “l’autre campagne”, c’est-à-dire sa campagne lors de l’élection présidentielle de 2006, qu’il a faite à moto. Il annonce la levée d’un mouvement civil non armé “si nouveau, si beau

et si terrible que le monde regardera le Mexique d’un œil complètement différent”. Commentant les dernières victoires de la gauche en Amérique latine, Marcos “ne se laisse pas impressionner”. Il considère que les élections ne sont “qu’un jeu de ping-pong entre les élites”. Seul le président bolivien Evo Morales trouve grâce à ses yeux parce qu’il appartient à un mouvement indien radical. Lula, l’ancien syndicaliste devenu président du Brésil, et Ortega, l’ancien guérillero devenu président du Nicaragua, sont tous deux des “traîtres” tandis que Hugo Chávez est “déconcertant”. Quant à sa cagoule, Marcos annonce qu’il “l’ôtera lorsqu’on n’aura plus besoin du sous-commandant Marcos”. “Comme ça, je pourrai devenir pompier, mon rêve depuis toujours.”

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BRÉSIL

Le marketing au secours de l’Église catholique
Alors que le pape Benoît XVI s’est inquiété lors de sa visite au Brésil de la présence grandissante des évangéliques, le clergé brésilien utilise désormais des instruments commerciaux pour “fidéliser” les croyants.
ISTOÉ

São Paulo

A

u cours de sa tournée brésilienne [du 8 au 13 mai], le pape Benoît XVI a trouvé une Eglise catholique en pleine transformation. Le Vatican se fondait jusque-là sur les statistiques mettant en lumière le déclin du catholicisme dans le pays. Or, aujourd’hui, on assiste à une révolution dans les églises catholiques du pays. Curés et évêques prennent, sans en faire grand étalage, des décisions tout à fait radicales. Car, après avoir compris combien l’Eglise traitait mal ses fidèles et pour changer cette situation, le clergé a décidé de se tourner vers une option bien peu orthodoxe d’un point de vue catholique, mais fort répandue dans l’univers des grandes entreprises : le marketing. Le but est de traiter les fidèles non pas comme de simples dévots, mais avec le statut réservé aux gros consommateurs.Tout comme les banques, les supermarchés ou les compagnies aériennes qui réservent un traitement de choix à leurs clients, le clergé a décidé de “fidéliser” ses ouailles. Cette mutation est l’œuvre d’un militant du mouvement catholique du Renouveau charismatique, le gérant d’entreprises Antônio Kater Filho.

Laïcité

Le président Lula a réaffirmé le principe de la laïcité de l’Etat brésilien. Une “obligation” dont se réjouit dans un éditorial O Estado de São Paulo. Le quotidien souligne que le gouvernement brésilien a refusé de signer un accord octroyant plusieurs privilèges à l’Eglise catholique. Le Vatican souhaitait notamment rendre l’enseignement religieux obligatoire dans les écoles publiques, obtenir des avantages fiscaux et pouvoir envoyer ses missionnaires dans les réserves indiennes et écologiques.

tement des religieux et de leurs fidèles. C’est après avoir entendu par hasard le prêche d’un pasteur pentecôtiste que Kater a compris l’efficacité du discours des autres Eglises. “Alors que les pasteurs parlent avec émotion, les curés parlent dans le vide”, affirme-t-il. Il a alors décidé d’arpenter le pays pour enseigner au clergé les techniques du marketing. La stratégie a porté ses fruits. Selon les chiffres officiels, l’Eglise catholique a stabilisé au cours de ces sept dernières années le nombre de ses fidèles, à 73,89 % de la population brésilienne. Marié, père de cinq enfants, Kater a étudié la théologie et a obtenu sa maîtrise en communication à l’université de São Paulo. Ce professionnel du marketing, qui a été le professeur du père Marcelo Rossi, prêtre-chanteur en vogue dans les milieux populaires, prône un discours efficace. “Malgré toutes ces radios, ces télévisions et tous

ces journaux au service de l’Eglise, nous ne savons pas communiquer”, expliquet-il. Dans ses propositions, l’homélie tient une place particulière. “Le clergé parle en ‘théologien’, une langue que personne ne comprend”, rappelle-t-il.Voilà pourquoi il recommande de dire les messes dans un langage simple et direct. Kater explique par exemple à ses élèves que, si Jésus était vivant, il ne dirait pas aux fidèles “le règne de Dieu est semblable à un trésor caché”, mais “le règne de Dieu, c’est comme gagner au loto”. “Il faut ajouter de l’émotion”, assure-t-il.
LA FOI EST COMPATIBLE AVEC LE CONFORT

UN PROF DE MARKETING AU SERVICE DU CLERGÉ

D’origine libanaise, Kater est l’auteur de l’ouvrage O marketing aplicado à Igreja católica [Le marketing appliqué à l’Eglise catholique, non traduit].Voilà vingt-trois ans qu’il étudie le compor-

Dessin de Boligan, Mexico.

Parmi les nouveautés mises en œuvre, le terme de “confession” est remplacé par celui de “retrouvailles”. “La confession, c’est ce que font les gangsters quand ils se font prendre”, dit-il. Pour cet homme studieux, qui a fondé l’Association brésilienne du marketing théologique (ABMC), savoir entendre ce qui afflige le fidèle et la façon dont il lutte contre les tentations du péché est un don. “Les confidences demandent une réaction. Il s’ag it d’une étude qualitative. Le bon religieux est celui qui écoute la

confession, s’informe et, en bon professionnel, explique comment affronter les difficultés”, poursuit-il. Son idée est de réformer en douceur. Dans cette optique, le denier du culte séculaire, considéré depuis des années comme une aumône, n’a pas été épargné. Dans la version business, cette contribution finit par devenir un investissement financier. “L ’Eglise catholique nous appartient à tous, c’est notre maison. Elle n’appartient pas à la paroisse qui l’administre, nous devons nous occuper du temple”, dit-il, ajoutant que “les pères ne parlent pas de cette contribution avec la même pugnacité que nos frères évangéliques”. Parmi les 73,9 % de catholiques, seuls 30 % environ versent une contribution volontaire à leur Eglise. Les pentecôtistes, qui représentent 12,5 % de la population, sont 44 % à verser une contribution. Dans la croisade de Kater, les bancs en bois sont aussi remplacés par des sièges confortables. “Croire en la souffrance, c’est du passé, assure-t-il. Les gens s’assoient pendant deux heures sur ces bancs inconfortables et repartent le dos en compote. L’autre intervention ” porte sur l’accueil des fidèles à l’église. “Toute boutique digne de ce nom offre un parking gratuit, des toilettes, et propose même du café. L’Eglise catholique ne propose rien”, argumente-t-il. Un grand nombre des 120 diocèses conseillés par Kater ont fait leurs ses principes. “La foi n’est pas incompatible avec le confort. L’Eglise catholique a plus de 2 000 ans d’histoire parce qu’elle a le meilleur logo, la croix, la meilleure enseigne, les clochers des églises, et un produit vendeur, le salut. ” Alan Rodrigues

BRÉSIL

Lula frappe un grand coup contre le sida
Selon un récent décret présidentiel, les Brésiliens pourront importer des génériques. Une décision qui ne fait pas les affaires du laboratoire Merck, le principal fournisseur actuel.

E

n cassant le brevet d’un médicament d’un laboratoire multinational, le gouvernement brésilien a pris début mai une décision inédite et sujette à polémique. La nécessité d’assurer la viabilité financière du programme public de soins destiné aux patients atteints du sida a conduit le président Luiz Inácio Lula da Silva à signer un décret qui permet de contourner le brevet détenu par le laboratoire américain Merck Sharp & Dohme sur le médicament Efavirenz, utilisé dans le traitement de la maladie. Cette mesure inédite autorise pour une période indéterminée l’importation de génériques puis, dans un second temps, la fabrication du médicament dans le pays. L’entreprise américaine n’a pas précisé si elle intenterait une action en justice.

Elle a fait savoir qu’elle avait proposé “différentes formules” au gouvernement, allant même jusqu’à négocier une réduction de 30 % du prix actuel de vente du médicament au Brésil. Mais ce n’était pas assez. Le Brésil souhaitait que Merck lui vende le médicament au prix où la firme le vend en Thaïlande, soit 0,65 dollar [0,48 euro] l’unité. Selon João Sanches, directeur de la communication chez Merck, la différence entre les prix de l’Efavirenz dans les deux pays résulte d’accords internationaux fixant des prix distincts en fonction de l’indice de développement humain (IDH) et de l’incidence de la maladie sur la population. Le gouvernement, qui est l’unique acquéreur du médicament au Brésil, estime qu’il économisera 30 millions de dollars par an avec les génériques, un montant qui pourra être réinvesti dans le traitement de 200 000 personnes atteintes du sida. A par tir de septembre, le ministère de la Santé distribuera dans le réseau public le générique produit par des laboratoires

indiens. Il achètera chaque pilule de l’antirétroviral pour 0,45 dollar, un prix largement inférieur à celui de 1,65 dollar touché actuellement par Merck. Le ministère versera au laboratoire, à titre de royalties, 1,5 % de la valeur totale d’achat des génériques, un prix conforme, selon le gouvernement, aux accords commerciaux internationaux et qui tempère quelque peu le fait qu’il a cassé le brevet. “Peu impor te que la société soit américaine, allemande, brésilienne, française ou argentine, le fait est que concrètement le Brésil mérite le respect, a affirmé Lula. Faire payer 1,60 dollar un médicament vendu 0,60 dollar dans d’autres pays me paraît grossier, non seulement du point de vue éthique, mais aussi sur un plan politique et économique”, a-t-il poursuivi. Depuis le passage de José Serra, actuel gouverneur de São Paulo, au ministère de la Santé (1998-2002), le gouvernement a menacé à plusieurs reprises les laboratoires multinationaux de leur imposer un

brevet obligatoire [et donc d’autoriser l’importation et la fabrication de génériques]. En 2001, José Serra avait annoncé un arrêté qui faisait du brevet de l’antirétroviral Nelfinavir, des laboratoires suisses Roche, un brevet d’utilité publique. Son successeur, Humberto Costa, avait fait de même avec le médicament Kaletra, des laboratoires Abbott, en 2005. Les deux laboratoires avaient ensuite réussi à négocier la réduction des prix. Lula tire un avantage politique de cette décision. “Nous voulons être aussi attentifs à nos compagnons contaminés que nous le sommes à l’égard d’une personne démunie qui bénéficie de la Bolsa Família [le programme d’aide sociale le plus impor tant du gouvernement]”, explique le président brésilien. Selon l’actuel ministre de la Santé, José Gomes Temporão, qui défend cette mesure, il aurait été impossible de parvenir à un accord avec Merck.
Leonencio Nossa et Emilio Sant’Anna, O Estado de São Paulo, Brésil

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DU 16 AU 23 MAI 2007

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amériques
É TAT S - U N I S É TAT S - U N I S

Les présidentiables à la peine
Hillary ? Obama ? Giuliani ? Gore ? Thompson ? Pour le moment, aucun des candidats déclarés ne satisfait les Américains. Tour d’horizon et explications.
THE NEW YORK TIMES

Les soldats doivent pouvoir s’exprimer
e mois dernier, l’armée de terre a mis en place de nouvelles règles pour mieux surveiller les lettres, courriels, blogs et articles rédigés par le personnel militaire.Tous ces textes doivent désormais obtenir une autorisation de sécurité avant d’être rendus publics. Pour justifier cette nouvelle réglementation, l’armée affirme qu’Al-Qaida et d’autres groupes terroristes écument Internet en quête d’informations sur les méthodes de combat des unités américaines sur le terrain. Il ne faudrait pourtant pas oublier que les blogs, articles et courriels des militaires ont contribué à combler le fossé grandissant qui sépare les civils de l’armée américaine. Quelque 2,5 millions d’Américains portent aujourd’hui l’uniforme, soit à peine 0,84 % de la population et 2,83 % de la population en âge de servir. De même, les anciens combattants sont de moins en moins nombreux dans la société américaine, car les générations qui ont fait la Seconde Guerre mondiale, la Corée et le Vietnam disparaissent peu à peu. Le recensement de 1980 dénombrait 28,4 millions d’anciens combattants. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 24,5 millions. Or ces bouleversements démographiques ont un impact profond : la plupart des Américains n’ont que peu ou pas de contacts directs avec l’armée. C’est pourquoi les blogs, les courriels et autres articles écrits par des soldats au front permettent aux Américains d’avoir accès à des opinions qui, sans cela, leur échapperaient. Les citoyens qui se préoccupent de la guerre peuvent certes s’informer grâce à la couverture exhaustive des médias, mais ces récits ne parviennent tout simplement pas à transmettre le sentiment viscéral d’immédiateté que l’on retrouve dans la correspondance ou le blog d’un soldat. En outre, l’opinion des soldats peut permettre à la machine militaire de mieux fonctionner. Certes, l’armée a besoin de discipline, mais les mesures qu’elle prend pour faire taire les dissensions vont parfois trop loin. En Irak, où j’ai servi l’an dernier, j’ai vu la hiérarchie militaire trafiquer des rapports jugés trop pessimistes, empêcher ces rapports de remonter la chaîne de commandement ou encore réduire au silence certains avis avant qu’ils ne parviennent aux généraux à Bagdad. Les nouvelles réglementations de l’armée de terre vont logiquement neutraliser toute divergence d’opinion et empêcher que les articles et les débats spécialisés écrits par des militaires ne soient publiés. Cette politique réduit le débat d’idées en empêchant les civils de prendre part à des discussions sur la stratégie et la tactique. Ce sont des règles d’une rare myopie, en particulier dans le cadre de la lutte anti-insurrectionnelle que nous menons en Irak, où certaines des meilleures idées peuvent parfois venir de civils. Philip Carter, Slate, Etats-Unis

New York

L

es candidats à la présidence ont beau se bousculer, l’électorat reste insatisfait. Aucun des deux partis n’a de candidat capable de rassembler et d’enthousiasmer ses différents courants tout en faisant figure de vrai présidentiable pour la campagne de l’automne 2008. Aussi, certains se prennent-ils à rêver que deux sénateurs du Tennessee mués en stars de Hollywood pourraient entrer dans la course : Fred Thompson pour les républicains et Al Gore pour les démocrates. Aucun de ces deux hommes, hélas, n’est à la hauteur de leurs espérances. Gore aurait sans doute fait un excellent président. Progressiste clintonien, il n’a rien d’un centriste mollasson. Ce “libéral” est l’un des rares démocrates à avoir fait le bon choix lors des deux guerres du Golfe – il a soutenu la première en 1991 et s’est opposé à la seconde en 2002. Ainsi, du point de vue de la sécurité nationale, il a le profil requis pour affronter les républicains face à un électorat qui apprécie les faucons. Mais Gore n’a jamais été une bête de campagne, et ceux qui souhaitent le voir faire un come-back en 2008 s’imaginent qu’il a changé fondamentalement par rapport au candidat falot qu’il était en 2000. Certains de ses admirateurs qui rappellent que Gore est devenu une star grâce au documentaire oscarisé Une vérité qui dérange, affirment qu’il n’est plus le même homme. Dans ce film, Gore sermonne le spectateur sur le réchauffement de la planète. Une telle prestation m’incite plutôt à penser qu’il aurait pu faire une très belle carrière de professeur d’université. L’illusion Gore correspond aussi chez certains à un désir de revanche sur l’élection encore controversée de 2000. De nombreux Américains, et moi le premier, estiment que Gore était le vrai gagnant. Lui redonner sa chance ne serait que justice. Hélas, même une présidence Gore tardive ne pourra pas réparer les dégâts constitutionnels que nous avons causés en choisissant un président qui n’était pas le véritable gagnant. S’il est naïf de considérer Gore comme le sauveur des démocrates, il est carrément incongru de voir en Fred Thompson* le remède aux maux républicains.Thompson n’a jamais été un sénateur de haut vol et, malgré ses nombreux rôles à la télévision et au cinéma, il n’est guère connu en dehors de Washington. Ce n’est pas son aura de star qui l’a catapulté vers le firmament de la politique comme ce fut le cas pour Ronald Reagan ; au contraire, Thompson a débuté dans les cercles du pouvoir à Washington, puis a entamé une carrière d’acteur grâce à

Dessin de Danziger, Etats-Unis.

L

Candidats
Car toonists & Writers Syndicate

Côté démocrate, sept candidats sont officiellement en lice pour la présidentielle de 2008. Il s’agit de Hillary Clinton, de Barack Obama, de John Edwards et de quatre autres candidats moins exposés : Christopher Dodd (sénateur du Connecticut), Mike Gravel (ancien sénateur de l’Alaska), Dennis Kucinich (représentant de l’Ohio) et Joseph Biden (sénateur du Delaware). Côté républicain, ils sont neuf : Rudolph Giuliani, John McCain et Mitt Romney, les plus connus, mais aussi Sam Brownback (sénateur du Kansas), James Gilmore (ancien gouverneur de Virginie), Duncan Hunter (représentant de Californie), Ron Paul (représentant du Texas), Tom Tancredo (représentant du Colorado) et Tommy Thompson (ancien gouverneur du Wisconsin, à ne pas confondre avec l’acteur et ex-sénateur Fred Thompson dont la candidature n’est pas encore officielle).

de petits rôles. En somme, pas de quoi attirer des électeurs comme l’a fait la candidature d’Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur en 2003. Même si ses partisans font valoir que la base ultraconservatrice du parti pourrait le trouver plus acceptable que Rudolph Giuliani, John McCain ou Mitt Romney, cela reste à prouver. En tant que sénateur, Thompson faisait partie du courant majoritaire au sein du Parti républicain. Il ne s’est allié ni avec les modérés du parti, d’ailleurs en voie de disparition, ni avec les ultraconservateurs, plus nombreux. S’il devait entrer dans la course à l’investiture, des experts mesquins et des blogueurs tatillons s’empresseraient de rappeler ses déviations par rapport à l’orthodoxie, à commencer pas son vote contre la destitution de Bill Clinton.
LE CULTE DU MACHISME DE GIULIANI JOUERA EN SA FAVEUR

A l’arrivée, les grands électeurs républicains vont certainement s’unir autour de Giuliani. Il présente en effet toutes les caractéristiques d’un héros conservateur : son culte du machisme par opposition à la permissivité “libérale”, sa volonté de rapprocher l’Eglise et l’Etat, sa conception personnaliste du pouvoir. Le simple fait que Giuliani ne soit pas favorable à l’interdiction de l’avortement ne va pas trop jouer en sa défaveur, car même le président Bush estime que le pays n’est pas “prêt” pour une telle interdiction. Les démocrates, pour leur part, ne vont sans doute pas tarder à étouffer leurs divergences et à se rallier à Hillary Clinton ou à Barack Obama. Une chose est sûre, certains libéraux, tout en se défendant d’être eux-mêmes sexistes ou racistes, se demandent encore si le pays est prêt à élire une femme ou un Noir. Mais Clinton ou Obama peuvent surmonter ces doutes en élargissant leur base électorale : quand les électeurs sceptiques verront que les candidats attirent des partisans, ils pourront en conclure que leurs concitoyens sont moins racistes ou sexistes qu’ils ne le pensaient – et feront
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taire leurs propres doutes. Pour Hillary, la plus grande difficulté va consister à apaiser la gauche du Parti démocrate, laquelle réclame un retrait immédiat d’Irak. Mais puisque les démocrates de la base commencent à s’intéresser davantage à la campagne, y compris ceux qui craignent que leur pays ne laisse l’Irak devenir un camp d’entraînement d’Al-Qaida, la gauche militante pourrait avoir moins d’influence qu’elle n’en exerce aujourd’hui. Même s’il a actuellement le vent en poupe, Obama devrait avoir plus de mal à s’imposer. Il n’y a rien qu’il puisse faire pour masquer son principal défaut : l’absence dans son CV du type de grande réalisation qui qualifie quelqu’un pour la MaisonBlanche. Il cherchera à compenser cela par son style décontracté à la Kennedy et sa capacité digne de Bill Clinton à séduire les démocrates, toutes tendances confondues. Bref, tandis que les actuels favoris ont leurs défauts évidents – et les électeurs vont continuer à chercher des candidats qui n’en ont pas –, ce mécontentement est normal et l’entrée en scène d’un nouveau venu n’y changera rien. Si Al Gore et Fred Thomson sont devenus les dépositaires de tant d’espoirs, ce n’est pas qu’ils aient la moindre supériorité évidente sur les candidats actuels. La vraie raison, c’est qu’ils ne se sont toujours pas présentés. Les attentes disproportionnées que suscitent nos candidats et nos dirigeants ne peuvent qu’aboutir à des déceptions, tant il est vrai que la politique est un art du compromis. De fait, dans l’histoire récente, les candidats les plus forts ont souvent été ceux qui, comme Bill Clinton, en ont vu de toutes les couleurs à la veille de l’investiture mais ont survécu. Les électeurs étaient conscients de ses nombreux défauts et s’en étaient accommodés. Par comparaison, les candidats à l’élection de 2008 sont mal partis. David Greenberg
* Voir aussi CI n° 862, du 10 mai 2007, p. 29. DU 16 AU 23 MAI 2007

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asie
A F G H A N I S TA N

L’impossible sortie du chaos
Le changement de régime, en 2001, avait suscité de nombreux espoirs. Cinq ans plus tard, l’insécurité et le népotisme sont toujours là. Ce qui facilite le retour des talibans. Un expert australien livre son analyse.
THE FRIDAY TIMES (extraits)

Lahore

L

es difficultés qui frappent l’Etat afghan sont terribles. L’optimisme qui avait suivi le renversement du régime taliban en 2001 s’est en partie dissipé. Selon une étude réalisée par l’ONG Asia Foundation à la veille de la présidentielle de 2004, 64 % des habitants estimaient que le pays était engagé sur la bonne voie, contre 11 % d’avis contraires. Quand la même question a été posée en 2006, les réponses positives ne représentaient plus que 44 %, les opinions négatives atteignant 21 %. Ces chiffres inquiétants sont le reflet des nombreux défis que le pays ne parvient pas à relever. Ils s’expliquent par des failles dans les accords de Bonn de 2001 et leur mise en œuvre autant que par les faiblesses d’un Etat en pleine évolution. Ils sont également indissociables des circonstances hostiles dans lesquelles se débat le pays.

LES ACCORDS DE 2001 ÉTAIENT IMPARFAITS

Les accords de Bonn auraient dû fournir un plan de route pour la reconstitution de l’Etat afghan, qui avait pour ainsi dire cessé d’exister sur le plan fiscal depuis la fin des années 1970. Mettant l’accent sur la mise en place de structures étatiques, ces accords se distinguaient des tentatives précédentes de rassembler les acteurs politiques locaux. Ils ouvraient la voie à la finalisation d’une nouvelle Constitution et à la tenue d’élections en octobre 2004 et septembre 2005. Mais ils n’étaient pas exempts d’un certain nombre de défauts.

Hamid Karzai. Dessin de Cajas paru dans El Comercio, Quito.

Tout d’abord, ils ne donnaient pas assez de détails sur la future administration ; c’est la structure ministérielle de l’ancien régime afghan qui a servi de point de départ. Les postes ont été distribués aux factions politiques presque comme des récompenses pour bonne conduite, ce qui a favorisé le népotisme au sein de l’administration et suscité d’intenses rivalités. Ensuite, la question de la justice, cruciale dans un pays où le sang des innocents a coulé à flots pendant des décennies, n’a pas été abordée. Enfin, aucune solution à court terme aux problèmes d’insécurité n’a été proposée, et ce dans un Etat où aucune autorité n’a eu de légitimité politique à l’échelle nationale depuis longtemps. Les conséquences ont été lourdes. Dans le domaine de la transition politique, tout est question d’élan. Et cet élan dépend essentiellement des progrès effectués en termes de sécurité pour une population qui considère sans doute que son quotidien est beaucoup plus important que “l’édification d’un Etat” dans une capitale distante. Sur ce point, la reconstruction afghane n’a pas répondu aux attentes, loin s’en faut. Le volet sécuritaire s’est osten-

siblement articulé autour de la création d’une armée nationale et d’une force de police. Mais cet effort s’est heurté à de redoutables obstacles. Car il n’est pas seulement question de soumettre des recrues à un entraînement rudimentaire. Même dans les meilleures circonstances qui soient, cela n’aurait représenté qu’une solution à long terme au vide de sécurité dans un pays où l’Etat est en faillite. Un déploiement international d’envergure sera donc indispensable, sous une forme ou sous une autre, pour répondre aux besoins à court terme. C’est précisément pour cette raison que les accords de Bonn avaient anticipé le déploiement rapide d’une Force internationale d’assistance et de sécurité (ISAF). Mais les espoirs que représentait cette dernière n’ont pas tardé à être déçus, notamment parce qu’elle n’est présente que dans la région de Kaboul.
DE NOMBREUX PROFITEURS DANS L’ADMINISTRATION

Le président Hamid Karzai, privé de la force qu’un déploiement généralisé de l’ISAF aurait accordé à son gouvernement toujours vulnérable, n’a eu d’autre recours que de s’efforcer d’apaiser les “perturbateurs” potentiels en leur offrant des postes, parfois en tant que gouverneurs de province, mais plus souvent en tant que maires, chefs de la police ou responsables administratifs situés encore plus bas dans la hiérarchie. Leur rapacité a souillé la réputation du nouvel Etat. Dans le même temps, en cherchant à neutraliser ces profiteurs, on a fini par couper les dirigeants tribaux des canaux où ils auraient pu

jouer un rôle constructif, d’où leur frustration et leur colère actuelles. Sous bien des aspects, Karzai est un homme admirable : raisonnable, honnête, étranger à tout chauvinisme ethnique. Mais il a fait son apprentissage politique à Peshawar [au Pakistan voisin] dans les années 1980, dans un environnement pour l’essentiel dégagé de toute influence étatique. Finalement, il a peu d’expérience de ce qu’est la vie politique classique, et, depuis l’élection de 2004, la stabilisation du pays connaît une certaine paralysie. Mais tout cela ne compose malheureusement que l’arrière-plan de ce qui est peut-être le plus grave problème de l’Afghanistan, à savoir le retour des talibans, que certains groupes au Pakistan appuient de nouveau activement. Islamabad a beau nier toute implication, ces démentis ne sont jugés crédibles ni à Kaboul ni dans les capitales occidentales. L’avenir de l’Afghanistan dépendra clairement de l’évolution de la politique pakistanaise à l’égard des talibans. Mais ne nous méprenons pas. L’avenir du Pakistan aussi est lié à cette question. William Maley*
* Auteur de Rescuing Afghanistan [Au secours de l’Afghanistan, éditions Hurst, 2006, non traduit]. Il est spécialiste de l’Afghanistan et de l’Asie centrale et dirige un centre de recherches australien consacré à la diplomatie en Asie.

W W W.
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T I M O R - O R I E N TA L

Un nouveau président qui doit s’atteler à reconstruire

P

our sa première visite officielle à l’étranger, le nouveau président du Timor-Oriental, José Ramos Horta, se rendra à Jakarta. Les discussions entre Ramos Horta et son homologue indonésien Susilo Bambang Yudhoyono devraient por ter en priorité sur la question des frontières terrestres. “Malgré l’expérience amère de son pays pendant les vingt-quatre années d’occupation indonésienne, cette visite montre que le Timor n’a d’autre choix que de se tourner vers l’avenir”, estime le Jakarta Post. Même s’il est très important de traduire devant la justice les responsables des violations des droits de l’homme commises après le référendum sur l’indépendance du Timor-Oriental en 1999, lorsque les forces indonésiennes étaient chargées de la sécurité, “il est encore plus important que les deux pays s’attachent

à construire une relation durable”, assure le quotidien indonésien. “Le Timor a plus besoin de l’Indonésie que l’inverse, et l’Indonésie n’a pas d’intérêt stratégique concernant son nouveau voisin, si ce n’est qu’il demeure stable”, poursuit le Jakarta Post. Il ne faut pas pour autant se désintéresser de l’ancienne province, plaide le journal anglophone. “L’Indonésie, responsable des difficultés de ce peuple qui n’avait jamais demandé à Jakarta de l’annexer, a l’obligation morale d’aider la nouvelle nation”, rappelle-t-il. Il espère enfin que, en cas de victoire du président sor tant Xanana Gusmão lors des élections législatives prévues le mois prochain, le tandem Gusmão-Ramos Horta pourra éviter que le Timor-Oriental ne devienne un pays en faillite. “La meilleure preuve de la maturité politique

d’un pays est la façon dont le pouvoir est transféré d’une tendance politique à une tendance rivale. Le Timor a passé cette épreuve avec brio”, estime pour sa par t The Australian. “Il y a un an, le pays semblait au bord de l’anarchie, et le fait que cette transition politique ait pu avoir lieu est formidable”, s’enthousiasme le quotidien. La victoire écrasante de José Ramos Horta, avec 75 % des voix, “n’est pas de bon augure pour le parti vaincu, le FRETILIN [Front révolutionnaire pour l’indépendance du Timor-Oriental], qui a dirigé le mouvement indépendantiste du Timor et qui, depuis l’indépendance, se sert de son image pour dominer la politique”, poursuit le journal australien. Le quotidien de Melbourne The Age ajoute que le nombre de députés du FRETILIN reconduits lors des prochaines élections

législatives sera sans doute très réduit, mais, “le mouvement est loin d’être mort en tant que force politique”. Il bénéficie encore d’une base électorale localement très forte, qui jouera sans doute un rôle plus impor tant qu’à l’occasion du scrutin présidentiel. Dans ces conditions, il n’est pas cer tain que le par ti du président sor tant Xanana Gusmão, le Conseil national de reconstruction, remporte suffisamment de sièges pour être le partenaire principal d’une coalition gouvernementale. Le héros de la lutte pour l’indépendance devrait alors se contenter d’un portefeuille ministériel au lieu d’obtenir le poste de Premier ministre – qu’il convoite pour, dit-il, agir de concert avec son ami José Ramos Horta et s’atteler à la reconstruction du pays. Réponse le 30 juin prochain.

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INDE

L’instabilité religieuse menace le Kerala
La montée en puissance d’un islam radical importé du golfe Arabo-Persique risque de rompre l’équilibre dans une région où hindouistes, musulmans et chrétiens cohabitaient en paix.
LOS ANGELES TIMES

Los Angeles
DE VENGARA

our Maryam Arrakal, le changement a eu lieu il y a plusieurs années, quand son mari, Kunchava, lui a rapporté une abaya d’une ville torride du désert saoudien. Ce grand habit noir contrastait fortement avec les saris pastel qu’elle avait l’habitude de porter. L’explication est simple. Pendant les douze années où Kunchava a tenu un magasin de tissus en Arabie Saoudite, il s’est éloigné du mélange d’islam, d’hindouisme et de christianisme qui caractérise l’Etat du Kerala, dans le sud-ouest de l’Inde, pour se rapprocher de la doctrine plus stricte en vigueur dans son pays de résidence. “Auparavant, je portais des vêtements beaucoup plus colorés”, confie Maryam, au milieu de l’agitation et des gaz d’échappement des autorickshaws de la rue centrale de la bourgade de Vengara, un bébé de 7 mois dans les bras et le visage dissimulé sous un voile foncé. “Mais mon mari m’a rapporté ça et il tient à ce que je le mette”, ajoute-t-elle. L’émigration d’un homme sur cinq vers les monarchies pétrolières du Golfe a créé un afflux de devises qui permet aux habitants de se nourrir, de se loger et d’élever leurs enfants. Il leur sert également à financer la dot de leurs filles et à offrir des cadeaux à leur femme. Mais, comme une grande partie des millions de migrants économiques du monde, ces hommes ne rapportent pas que de l’argent : ils reviennent la tête pleine d’idées exaltantes sur la bonne manière de pratiquer la religion ; ils financent aussi d’austères mosquées vertes pourvues de minarets et couvertes d’inscriptions en arabe, très différentes de celles aux dômes bulbeux et à la décoration surchargée que les Kéralais ont l’habitude de fréquenter.

P

dite se sont dotés d’agences gouvernementales pour administrer la vie religieuse des expatriés venus du sous-continent indien. Quant aux nouvelles mosquées du Kerala, elles sont de plus en plus souvent dirigées par des religieux formés dans la péninsule Arabique – même si la plupart sont diplômés de séminaires indiens –, et elles imposent une stricte séparation des sexes.
PLUS RICHES, PLUS ÉDUQUÉS ET PLUS RELIGIEUX

UNE RÉGION RÉPUTÉE POUR SA PAIX SOCIALE

Dans une région où les musulmans sont pauvres et constituent près de 25 % de la population, ces hommes se targuent de relever la fierté de leur communauté et de relier ses membres au reste du monde islamique. Mais d’aucuns s’inquiètent de la progression du fanatisme et des violences religieuses. “Le Kerala était une région de l’Inde réputée pour son harmonie intercommunautaire”, souligne l’écrivain Hameed Chennamangloor, qui a enseigné l’anglais à l’université de Calicut, la principale ville du nord de l’Etat, majoritairement musulmane. La situation y est toujours restée calme, même quand le reste du pays était divisé par des affrontements religieux. Au fil des siècles, la culture du Kerala s’est enrichie d’apports divers dans un esprit d’ouverture. Les vieilles

mosquées où les musulmans allaient prier ne se distinguaient en rien des temples hindous. Musulmans, hindous et chrétiens assistaient indifféremment aux cérémonies et aux fêtes des uns et des autres. Influencé par le soufisme, l’islam de la région comportait des coutumes telles que la visite de sanctuaires perdus dans la jungle et la vénération de saints locaux. Mais, avec l’essor économique créé dans les pays du Golfe par les flambées successives des prix du pétrole à partir des années 1970, les habitants du sous-continent indien ont commencé à émigrer en masse. Le développement des liaisons aériennes leur a permis de se rendre en quatre heures dans des pays comme l’Arabie Saoudite, le Koweït, Oman, Bahreïn, le Qatar et les Emirats arabes unis. Selon les données du gouvernement et d’universitaires indiens, les travailleurs expatriés – dont la moitié sont originaires du Kerala – renvoient au pays au moins 20 milliards de dollars [14,7 milliards d’euros] par an. Dans les pays où ils travaillent, les migrants sont confrontés à des comportements inconnus chez eux. Certains logements sont réservés aux hindous, et certains employeurs préfèrent ouvertement les musulmans. Quelques-uns d’entre eux se sentent plus forts dans un pays où ils sont majoritaires. D’autres, moins enthousiasmés par leur nouvel environnement, luttent contre la solitude et l’isolement en se raccrochant à leur foi, mais se trouvent confrontés à une interprétation différente de l’islam. Dans le Golfe, certains hommes, comme Abdul Rahman Mohammed Peetee, se font même fort de dénoncer les traditions du Kerala au sein de groupes d’étude ou durant des réunions de prière. Des fondations religieuses et de riches particuliers les encouragent en prônant un islam plus strict. Et le Qatar et l’Arabie Saou-

Dessin d’Anthony Russo paru dans The Washington Post, Etats-Unis.

Communautés

Le Kerala est sans doute l’Etat indien le plus connu pour sa diversité religieuse. Il compte environ 56 % d’hindous (contre 82 % à l’échelle nationale), 25 % de musulmans, 19 % de chrétiens et une communauté juive assez importante. C’est dans cette région que sont arrivés les premiers chrétiens et les premiers juifs du sous-continent. La présence musulmane, liée au commerce maritime, remonte quant à elle au VIIe siècle. K.

Grâce à l’argent qu’ils ont gagné à l’étranger, les Kéralais musulmans sont aisés et ont davantage de temps pour accomplir les cinq prières quotidiennes. Un plus grand nombre d’entre eux ont aussi les moyens d’offrir une instruction religieuse à leurs enfants. Impressionnés par le pouvoir de l’éducation, de nombreux émigrés rentrés au pays poussent leur progéniture à poursuivre des études au lycée et à l’université. Mais les filles issues de familles conservatrices doivent souvent se soumettre aux codes vestimentaires islamiques pour satisfaire aux exigences de leurs parents. A partir des années 1990, les marchands de vêtements du Kerala se sont lancés dans la production en série de voiles religieux bon marché, semblables à ceux portés dans le Golfe. “Nos femmes suivent les tendances vestimentaires de làbas”, assure Fazel Kizhekkedath, un vendeur de 24 ans qui travaille chez le grossiste Hoorulyn. “Aujourd’hui, c’est l’abaya, noire de préférence, qui est à la mode. Les hommes tendent eux ” aussi à suivre les règles vestimentaires dictées par des groupes religieux. Une organisation islamique a récemment demandé que les jeunes musulmans cessent de regarder les matchs de football et ne portent plus les maillots des équipes. N. G. S Narayan, auteur hindou d’un ouvrage primordial sur l’histoire de Calicut, s’est trouvé confronté à cette nouvelle réalité lorsqu’il a voulu effectuer des recherches dans une vieille mosquée de la ville, car les nonmusulmans n’y sont plus admis. Il y a trente ans, pourtant, sa demande de
AFGH. 0 IRAN
km 1 000

B. ARABIE Q. S A OU D I T E É.A.U.

PA K I S TA N

I N D E OM A N YÉMEN M e r d í O m a n SOMALIE

Etat du KERALA
Calicut

B. Barhein K. Koweït Q. Qatar

O C É A N

I N D I E N

Trivandrum

restaurer et de déchiffrer des tablettes anciennes avait été accueillie favorablement. En effet, des hindous pouvaient autrefois diriger des organisations musulmanes et vice-versa, mais, aujourd’hui, certains groupes islamistes demandent aux parents d’interdire à leurs enfants d’assister à des cérémonies hindoues. Bien sûr, des érudits indiens du courant islamique déobandi [doctrine fondamentaliste née dans le nord du pays] professent des idées similaires. Mais certains observateurs, plus critiques, voient dans cette évolution le signe d’une colonisation arabe du Kerala, alimentée par l’argent du Golfe. “J’ai peur, comme tous les musulmans progressistes”, affirme le rédacteur en chef d’un journal musulman modéré, qui a souhaité conserver l’anonymat pour ne pas nuire aux intérêts de sa communauté. Cet éveil religieux s’est accompagné d’un regain d’assurance sur le terrain politique. En intervenant dans les élections, certaines organisations musulmanes ont contraint les partis, de gauche comme de droite, à courtiser des groupes islamistes fondés par de riches Arabes. Autrefois, les anciens du Kerala se flattaient de ce que les hindous, les musulmans, les chrétiens et les fidèles d’un petit nombre de confessions plus minoritaires se sentaient avant tout indiens. Dans cet Etat très marqué par le marxisme, l’identité religieuse passait après les intérêts de classe. Et les scrutins étaient dominés par le Parti communiste et le Parti du Congrès. Mais, lors des derniers scrutins organisés dans une enclave musulmane proche de Calicut, les communistes et les congressistes ont couvert les murs de photos de Saddam Hussein. Même avant la polémique engendrée par son exécution le 30 décembre 2006, le soutien à l’ancien président irakien figurait au nombre des grandes causes défendues par les musulmans, un phénomène dû en grande partie aux liens qui unissent la région avec le Golfe. “La vie s’est politisée. Des organisations musulmanes se sont rendu compte qu’elles pouvaient compter sur tous les votes de leur communauté”, explique Narayan. Beaucoup craignent que le statu quo n’ait déjà commencé à vaciller. En janvier 2002 et en mai 2003, des émeutes entre musulmans et hindous ont coûté la vie à quatorze personnes à Calicut. Et, en février 2005, l’attaque d’une mosquée dans un petit village, dont on soupçonne les nationalistes hindous d’être les auteurs, a fait un mort et deux blessés. “Les musulmans eux-mêmes sont préoccupés par la montée des organisations islamistes”, confirme Ajai Mangat, correspondant à Calicut du Malayalam Manorama, le premier quotidien de la région. “Car, si elles gagnent en puissance, les nationalistes hindous vont être tentés d’en faire autant. ” Borzou Daragahi

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asie
CHINE

La discrimination sexuelle se porte bien
Pour les jeunes diplômées, il n’est pas facile de trouver un emploi : les entreprises préfèrent faire appel aux hommes. Et cela malgré la législation qui garantit l’égalité des sexes.
XINXI SHIBAO (extraits)

Canton

X

iaoling, étudiante en quatrième année dans un établissement supérieur de Canton, ne décolère pas depuis qu’elle a été victime, récemment, de discrimination sexuelle à l’occasion d’un entretien d’embauche dans une société spécialisée dans les hautes technologies. “V profil correspond tout otre à fait à ce que nous recherchons, mais le directeur de notre division nous a demandé de ne recruter que des hommes”, lui at-on déclaré ce jour-là. Selon un enseignant qui travaille depuis plusieurs années dans un centre d’orientation professionnelle, le cas de Xiaoling n’est pas isolé. Les femmes font de plus en plus l’objet de discrimination à l’embauche. Avec l’élargissement des conditions d’accès à l’enseignement supérieur, la proportion de filles parmi la population étudiante a également augmenté, pour atteindre 44 % du total des diplômés en 2005. En 2006, on a assisté à une forte progression du nombre de diplômés de l’enseignement supérieur (4,13 millions de personnes, soit 750 000 de plus qu’en 2005). Or, au niveau national, les besoins en jeunes diplômés ont baissé de 22 % en 2006 par rapport à l’année précédente. D’après une enquête effectuée récemment par l’université du SudOuest sur les conditions d’insertion professionnelle des étudiantes, il apparaît que les discriminations sexuelles constituent la plus importante des difficultés auxquelles celles-ci sont confrontées. Selon une autre étude, près de 70 % des étudiantes estiment

ver, à l’occasion de certains forums pour l’emploi, que les entreprises ne s’intéressaient qu’aux postulants masculins. Lorsqu’une femme fait acte de candidature, les sociétés ne lui proposent même pas d’entretien. Un nombre non négligeable d’employeurs précisent carrément dans leur annonce qu’ils ne recrutent pas de femmes. On trouve également de nombreuses agences qui acceptent aussi bien les curriculum vitae masculins que féminins, mais qui, au moment des entretiens, convoquent uniquement les hommes.
ON N’ENVOIE PAS DE FEMMES SEULES EN DÉPLACEMENT

Dessin de Raúl Arias paru dans El Mundo, Madrid.

actuellement ne pas avoir les mêmes chances que les hommes dans leur recherche d’emploi. Par ailleurs, plus de 40 % des étudiantes interrogées considèrent que les organismes gouvernementaux et les établissements de service public pratiquent une politique sexiste. En la matière, les organismes gouvernementaux arrivent en tête, suivis par les établissements de service public et les entreprises d’Etat. Ces derniers temps, nous avons pu obser-

A Dongguan, dans le sud de la Chine, sur une offre d’emploi d’une société vendant des élixirs, on peut lire : “Recherche commercial, de sexe masculin uniquement”.“Ce n’est pas du tout de la discrimination à l’encontre des femmes, mais nous exigeons de nos commerciaux qu’ils puissent partir en déplacement tout au long de l’année. Il faut qu’ils travaillent dur s’ils veulent y arriver. Si nous embauchons une femme, nous devons prendre en compte la question de sa sécurité personnelle”, assure pour se justifier M. Li, le responsable de la société. Nombreuses sont les sociétés qui partagent le même point de vue. Une fois que les jeunes diplômées ont obtenu un poste, elles risquent de poser toute une série de problèmes, notamment en cas de maternité. L’entreprise doit non seulement continuer à verser à son employée féminine les salaires et autres avantages qui lui sont dus, mais elle doit également embaucher quelqu’un pour la remplacer, à charge pour elle de trouver à ce nouveau salarié un autre

emploi quand la femme enceinte reprendra son poste à l’issue de son congé maternité. “Recruter des salariés masculins apporte moins de problèmes et permet de faire des économies. Cela évite toutes ces pertes financières liées à l’emploi de femmes !” ajoute M. Li. Le fait que les employées féminines risquent de tomber enceintes, qu’elles ne peuvent pas partir seules en déplacement [pour des raisons de sécurité et de convenance] ou qu’elles ne peuvent pas se permettre de sortir boire un verre avec leur patron sont autant d’éléments qui expliqueraient ce sexisme à l’embauche. D’après un spécialiste de la gestion des ressources humaines, les discriminations sexuelles sur le marché du travail affectent non seulement l’ardeur à l’étude et le dynamisme des étudiantes, mais poussent également une partie d’entre elles à penser qu’“un bon mariage vaut mieux que de brillantes études”.La toute récente Loi de protection des droits de la femme précise clairement que, sauf cas exceptionnel, les employeurs n’ont pas le droit de refuser l’embauche d’une femme ou de lui imposer des conditions de recrutement plus sévères en raison de son sexe. Un spécialiste des questions juridiques estime que celles qui finissent par intenter un procès ont bien du mal à fournir des preuves convaincantes de cette discrimination. La solution à ce problème de discrimination sur le marché du travail passe donc non seulement par une modification des mentalités de la part des employeurs, mais par une amélioration du système de protection sociale et juridique. Zeng Xiangpin

CAMBODGE

Mœurs légères au lycée

P

our avoir une copine, c’est pas bien compliqué : il suffit d’avoir une moto”, assure Soklim, 16 ans. Dans l’enceinte du lycée Bœung Keng Kong [dans un quartier de la classe moyenne de Phnom Penh], une dizaine de garçons profitent des vacances du nouvel an bouddhiste [mi-avril] pour jouer au foot et faire du vélo dans la cour déserte. Ils ont entre 15 et 17 ans, jouent volontiers les fanfarons, mais aucun d’entre eux ne se porte volontaire pour participer au thème de la discussion : la sexualité des lycéens de leur établissement. Propulsé devant le groupe par ses camarades hilares, Soklim consent à ouvrir le dialogue. Le choix de ce porteparole n’est pas anodin. Cet élève a eu, cette année, pas moins de sept copines. C’est lui qui établit cette équation entre le véhicule et la compagne : un deux-roues, une fille. Sophal est dans la même classe. Mais lui n’a pas de moto, et les conséquences s’en font durement ressentir sur sa vie affective. “De toute façon, les filles sexy ce n’est pas pour nous.

Elles sont trop chères”, estime le jeune garçon. Une lycéenne a récemment défrayé la chronique de l’établissement. Elle faisait office d’entremetteuse entre des fonctionnaires grivois et les lycéennes en manque de liquidités. “Cette fille avait 19 ans. Elle a commencé par mettre en contact ses copines avec de vieux messieurs. J’ai entendu que les filles vierges se vendaient pour 500 dollars au minimum, les autres pour un montant avoisinant les 50 dollars”, raconte une adolescente choquée. Face à la vigueur de cette soudaine crise d’adolescence cambodgienne, le corps enseignant fait preuve d’une patience héroïque, qui confine parfois à l’impuissance. Les élèves qui s’embrassent en plein cours, les filles qui quittent la classe au premier coup de fil, ce jeune professeur de Bœung Keng Kong connaît. “Certaines filles reçoivent des coups de téléphone au milieu d’un cours et me demandent de sortir, au motif qu’elles vont rejoindre leur petit copain. Je leur demande : ‘Qu’est-ce qui

est le plus important, vos examens ou votre petit ami ?’ Eh bien, savez-vous ce qu’elles me répondent ? ‘Nous avons passé l’âge de la puberté, nous devons en profiter. Les examens sont moins importants’”, confie l’enseignant déboussolé. Il n’a pas de mots assez durs pour condamner l’exemple que donne la jeunesse dorée du pays. “Les riches se comportent mal avec les pauvres, ils achètent des filles. Du coup, les pauvres les imitent. Tout est nouveau dans ce pays, les téléphones portables, les motos… Ils veulent en profiter à fond.” Du haut de ses 300 000 riels par mois [55 euros], il se sent littéralement dépossédé de l’autorité qu’est censée lui conférer sa fonction. “Les enseignants sont obligés de gagner de l’argent à côté. Ils sont à la merci des élèves puisque ce sont ces derniers qui les paient. Comment voulez-vous qu’un élève qui gagne plus que moi me respecte ? Professeur à la fac d’archéologie, Dy Lina est également mère d’une jeune fille diplômée d’université.

Elle explique en partie le relâchement du contrôle parental par une “forme indirecte de revanche de la nature” après le régime des Khmers rouges [de 1975 à 1979]. “Après Pol Pot, les hommes et les femmes ne pensaient plus qu’à jouir de leur liberté retrouvée. Ils se disent aujourd’hui que l’avenir de leurs enfants est plus important que le leur, et qu’il leur octroie plus de liberté. J’ai moimême été mariée par l’Angkar [nom sous lequel le Parti communiste a dirigé le pays] : je donne aujourd’hui la liberté de choisir à ma fille”, explique-t-elle. Cette lecture du rapport entre générations est confirmée par la sociologue cambodgienne Chou Meng Tarr. Selon elle, à la génération sacrifiée des Khmers rouges a succédé une génération bénie, celle de la société de consommation. “Les parents pensent que les jeunes d’aujourd’hui sont la réincarnation de ceux qui ont été tués injustement. Il est donc normal qu’ils aient la belle vie…”, explique-t-elle.
Soren Seelow, Cambodge Soir, Phnom Penh

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ISRAËL

Mais qui a tué la gauche ?
Alors qu’Ehoud Olmert bat tous les records d’impopularité, l’opposition de gauche est incapable d’offrir une alternative. A qui la faute ? Le grand quotidien de centre gauche Ha’Aretz dresse son réquisitoire.
HA’ARETZ

Tel-Aviv
ourquoi les étudiants sont-ils les seuls à protester contre les inégalités sociales, qui sont de plus en plus criantes dans ce pays ?”, se demandait récemment Gadi Taub, de l’Université hébraïque de Jérusalem. “Parce qu’il n’y a plus de gauche. Et il n’y a même pas d’espoir que les étudiants en inventent une nouvelle. Prenons donc ” acte de la mort de la gauche israélienne. Mais essayons au moins de savoir ce qu’il y a derrière ce décès, qui en sont les responsables et qui en sont les commanditaires. La liste des suspects est longue. Passons-les revue. AMIR PERETZ Il a pris la barre du Parti travailliste en novembre 2005, en annonçant solennellement qu’il voulait lutter contre les injustices sociales. Mais, lors des négociations sur la répartition des portefeuilles ministériels [en mars 2006], il a renoncé à briguer la plupart des ministères à dimension sociale, ainsi que le Budget. On lui a proposé, comme os à ronger, le ministère de la Défense et il a mordu dedans. Comment un type qui n’est pas fichu de mener une bataille pour obtenir des ministères clés aurait-il pu gagner une véritable guerre ? SHIMON PÉRÈS C’est lui qu’Amir Peretz avait jeté par-dessus bord du Parti travailliste [et qui est parti rejoindre Olmert pour fonder le parti Kadima]. Mettons un instant de côté ses conflits destructeurs permanents avec feu Yitzhak Rabin. Oublions un

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moment un palmarès électoral impressionnant, qui aura vu Shimon Pérès se faire battre par trois générations de responsables du Likoud et, si l’on ose dire, obtenir chaque fois une défaite à l’arraché. Car on n’insistera jamais assez sur l’incapacité de Pérès à empêcher le déclenchement prématuré de la guerre du Liban [de juillet 2006] – à laquelle on nous dit qu’il s’était opposé – ou à proposer ne serait-ce qu’un brouillon de projet de paix au Premier ministre Olmert. ARIEL SHARON En janvier 2004, il avait agité devant la gauche la possibilité d’un retrait total de la bande de Gaza. La perspective était si ten-

Dessin de Kichka, Israël.

tante que la plupart des gauchistes avaient accordé leur blanc-seing tacite à un retrait conduit sans négociation aucune avec les Palestiniens. D’une part, le retrait est venu souligner cruellement qu’en près de quarante ans, la gauche n’est jamais parvenue à se retirer de la moindre implantation de Cisjordanie et de Gaza. D’autre part, Sharon a ébranlé la gauche dans sa conviction qu’un retrait territorial suffisait à faire avancer la paix. YOSSI BEILIN [l’architecte des accords d’Oslo de 1993]. Un homme brillant, mais piètre politique. S’il continue d’agir comme il l’a fait jusqu’à présent, il risque d’enterrer définitivement son parti, le Meretz [formation pacifiste de gauche]. Non seulement il n’a pas su attirer les immigrants et les couches populaires, mais il est aujourd’hui sur le point de perdre le noyau dur de son électorat [pacifiste et urbain]. YOULI TAMIR [ministre “colombe” de l’Education]. Elle a été l’un des grands espoirs des électeurs travaillistes, mais aujourd’hui, cet espoir est en train de devenir une déception historique. Elle a été incapable de gérer les grèves à répétition déclenchées par un corps académique rétif à toute réforme et a laissé les étudiants en payer le prix fort. EHOUD BARAK [Premier ministre travailliste de mai 1999 à janvier 2001]. Mettons de côté son arrogance, son agressivité, son manque d’humanité et son incapacité à travailler en équipe. Et focalisons-nous sur sa gestion catastrophique du retrait du Liban [en

mai 2000], qui a donné de Tsahal l’image d’un ramassis de milices en débandade et permis au Hezbollah de crier victoire. Barak est aussi celui qui a autorisé Ariel Sharon à parader sur le mont du Temple [ou esplanade des Mosquées, en septembre 2000, ce qui avait été ressenti comme une provocation par les Palestiniens et avait servi d’élément déclencheur à la seconde Intifada]. C’est lui qui a négocié avec les Palestiniens [en juillet 2000] en ignorant, voire en méprisant, l’importance et la subtilité du marchandage moyen-oriental, un marchandage dans lequel une erreur d’étiquette suffit à assurer un échec. LES PALESTINIENS, enfin. Depuis le début de la décennie, tous leurs actes ont torpillé la gauche israélienne et sont venus confirmer les accusations de la droite. Alors qu’ils étaient sur le point d’obtenir un Etat, ils ont déclenché l’Intifada et ont décidé de s’en prendre aux civils israéliens en recourant à des bombes humaines et au lancement de roquettes. Le choix de leurs cibles a accrédité l’idée que, pour eux, il n’y avait aucune différence entre Tel-Aviv et le Goush Katif [colonies de la bande de Gaza, démantelées en août 2005], comme si le peuple et ses dirigeants élus considéraient ensemble que l’Etat d’Israël pouvait et devait être intégralement éliminé. PS : La présente liste est non exhaustive et susceptible d’évoluer. Ceux qui souhaitent y être ajoutés sont priés de se manifester auprès du jury. Bradley Burston

PORTRAIT

Shimon Pérès : le jeu de l’éternel perdant
Des rumeurs circulent depuis plusieurs mois sur une candidature de Shimon Pérès au poste de président de la République. Maariv se moque de ce candidat permanent à tous les postes importants.

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oici les règles qui, depuis toujours et sans exception aucune, guident l’action politique de Shimon Pérès. Ces règles sont immuables, et celui qui les respecte retourne à la case départ. 1. La place naturelle de Shimon Pérès est dans le gouvernement israélien. Toute autre place ne peut être que provisoire. 2. Si besoin est, des fonctions gouvernementales doivent être créées à son usage exclusif. [Il occupe actuellement le poste de vice-Premier ministre, poste aux

contours flous qui a été créé pour lui trouver une place dans le gouvernement]. 3. Chaque fois qu’une nouvelle situation se présente, aussi improbable qu’elle soit, à chaque fois qu’il y a une succession à assurer, on apprend que Shimon Pérès est le candidat tout désigné pour occuper la fonction. 4. Tout Premier ministre sent en permanence le souffle de Pérès dans son cou et sait qu’à tout instant le nom de Pérès sera susurré pour venir à la rescousse d’un gouvernement ou d’un parti à l’agonie. Le fait que ça se termine toujours par un drame n’y change rien. 5. Jamais Shimon Pérès ne ratera une occasion de faire acte de candidature à tout et à n’importe quoi. 6. Mais il fera toujours mine de n’avoir nullement l’intention de se

présenter en affirmant, la main sur le cœur, qu’il est “au-dessus de tout ça”. 7. Son nom arrivera en tête du premier sondage après chaque crise politique et le donnera gagnant avec au moins dix points d’avance sur son principal concurrent. 8. Quelle que soit la probabilité de sa candidature, il entretiendra le suspense en disant : “Je ne me mêle pas de ça.” 9. En même temps, il se mêlera de “ça” avec la dernière énergie, organisera des réunions, embauchera des communicants, enverra des émissaires, serrera des centaines de mains et commandera des sondages d’opinion à la pelle dans le seul objectif de favoriser sa candidature. 10. Quand il annoncera enfin son intention de se présenter, ce qui

sera toujours le cas, il fera bien sentir qu’il a cédé à l’intense pression politique de ses pairs. 11. Ses hommes répéteront à l’envi leur cer titude de vaincre et n’admettront jamais que leur mentor puisse connaître des difficultés. 12. Et pourtant, dès l’instant où il se sera déclaré candidat, sa situation commencera à se détériorer. 13. La presse sortira immanquablement des archives radio de ses engueulades homériques avec Yitzhak Shamir [ancien Premier ministre du Likoud]. 14. Toujours dans la presse, les éditorialistes s’efforceront de considérer que ses chances de gagner sont énormes et que ses adversaires n’ont qu’à bien se tenir. 15. Les ultraor thodoxes, et le Shas en par ticulier, annonceront qu’ils pourraient le soutenir.

16. Ensuite, les ultraorthodoxes, et le Shas en particulier, voteront pour quelqu’un d’autre que lui – allez savoir pourquoi – quand bien même ce serait un rabbin du judaïsme réformé [courant religieux libéral violemment combattu par le rabbinat officiel]. 17. Le score qu’il obtiendra ? Vous connaissez cette règle aussi bien que moi [Il perdra sur le fil]. 18. Après sa surprenante défaite, une vague de sympathie venue du monde entier viendra immédiatement le submerger, ce qui le confortera dans sa certitude d’être victime d’une injustice. 19. Ce raz-de-marée d’émotions remettra le candidat en selle pour une prochaine campagne, campagne dont l’issue sera celle énoncée dans la règle n° 17.
Nadav Eyal, Maariv, Tel-Aviv

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LIBAN

Toujours les forces de haine et de division
Les associations qui représentent la société civile libanaise veulent mobiliser contre les risques d’une nouvelle guerre. Mais leur influence s’avère malheureusement très limitée, explique Al-Hayat.
AL-HAYAT

Londres
ette année, pour commémorer le trente-deuxième anniversaire du déclenchement de la guerre civile libanaise, la société civile libanaise s’est mobilisée plus que jamais. Voulant exprimer le refus de recommencer les mêmes erreurs et de revivre les mêmes drames, des associations ont appelé à un rassemblement sur l’hippodrome de Beyrouth, là où tout avait commencé en 1975. La principale attraction prévue par les organisateurs était le vieil autobus qui avait été mitraillé [par des milices chrétiennes, les Phalanges maronites, s’en prenant aux passagers palestiniens], mais leurs craintes se virent confirmées : les foules attendues n’étaient pas été au rendezvous. On peut même dire que le public était clairsemé par rapport aux flots humains qui affluent à chaque appel des forces de la guerre et qui boivent les paroles de la division comme s’ils en étaient assoiffés. La réalité qui refait surface aujourd’hui, c’est que les amoureux de la paix se mobilisent moins que ceux qui sont pris dans la logique existentielle de l’affrontement. D’où la question : les Libanais veulent-ils oui ou non la guerre ? Et, s’ils ne la veulent pas, quelles sont les logiques qui risquent de les y mener malgré eux ? Les foules comme les décideurs ont-ils réellement la liberté de choisir ? Sont-ils réellement maîtres de la situation ? Quelle est au juste la part de responsabilité individuelle de chacun ? Tout le monde dit, affirme, clame son refus d’un retour de la

C

guerre. Mais… il y a toujours un “mais”. Leurs élans de paix seraientils si faibles qu’ils ne puissent résister aux élans guerriers ? Les foules ne fontelles que suivre les dirigeants pour des raisons économiques, religieuses et surtout claniques ? Que signifie au juste ce clanisme ? Pourquoi ne sert-il qu’à rassembler les forces de la guerre, et non celles de la paix ?
INVOQUER LA DÉMOCRATIE POUR MIEUX S’EN AFFRANCHIR

“Sauvez le Liban.” Dessin de Stavro paru dans The Daily Star, Beyrouth.

France
“Saad Hariri, chef de file des forces antisyriennes, a été le premier haut dignitaire étranger à rencontrer le nouveau président français, à l’Elysée, en présence de Jacques Chirac. Ainsi, la France restera engagée pour l’indépendance du Liban”, se félicite An-Nahar de Beyrouth.

La société civile libanaise passe pour être la plus dynamique, la plus forte et la plus structurée de tous les pays arabes ; la création de nouvelles associations et leur engagement contre les risques d’une reprise de la guerre civile semblaient en avoir apporté de nouvelles preuves. Mais pourquoi donc n’a-t-elle pas réussi à mobiliser plus de monde que ça ? C’est peutêtre qu’elle n’est pas aussi forte qu’on l’imaginait. C’est peut-être même qu’il ne s’agissait pas d’une

société civile au sens généralement admis, c’est-à-dire réellement indépendante et affranchie des pesanteurs de ses propres composantes et appartenances confessionnelles. A cela s’ajoute autre chose : l’exaspération de la plupart des Libanais face à leur classe politique, qui fait que chaque discours s’ouvre par des insultes et des dénigrements. Ecoutez un partisan du 14 Mars [forces antisyriennes] et vous l’entendrez critiquer les autres chefs de son mouvement ; écoutez un représentant du 8 Mars [prosyriens] et il critiquera ses confrères. Tout le monde invoque la démocratie pour mieux s’affranchir de ses principes. Tout le monde affirme avec force qu’il a des convictions profondes pour mieux cacher son parti pris clanique. Ces travers permettent de mettre le langage de la démocratie au service de la violence civile. Ainsi, le plus grand succès remporté par le Hezbollah et ses partisans est d’avoir réussi à se faire passer pour “l’opposition”, faisant apparaître le gouvernement comme “illégitime” et “monopolisant le pouvoir”. Car dans l’ensemble du monde arabe, pour se faire entendre par les foules, le meilleur moyen est de dénigrer les “puissants”. Ainsi, le Hezbollah a bénéficié de l’exaspération arabe, pour laquelle il n’y a pas mieux qu’une “force d’opposition” qui se dresse contre un “pouvoir injuste”. Ainsi, le Hezbollah a la sympathie de tous les adeptes des analyses de combat et de tous ceux qui aiment qu’on souffle sur les braises de l’exaspération, du côté des islamistes aussi bien que des gauchistes.

Tout cela ne manque pas de sel. Voilà des “opprimés” qui se targuent d’avoir gagné une guerre. Voilà des gens “impuissants” qui bloquent un pays tout entier. Voilà une “opposition” qui ne repose sur rien d’autre que l’appartenance confessionnelle. Voilà comment on détourne des termes démocratiques pour faire valoir des logiques confessionnelles. Voilà comment se donner des apparences honorables pour mieux profiter de la vache à lait qu’est le Liban. Si vous voulez vous convaincre de la véracité de ce que je dis, il vous suffit de vous promener dans les rues de Beyrouth. Vous verrez des barrages quasi militaires autour des demeures des dirigeants aussi bien de l’opposition que du gouvernement. Au Liban, la culture politique est une chose curieuse. Elle repose sur la fameuse capacité des Libanais de s’accommoder de tout et de se débrouiller en toutes circonstances. Pas seulement pour gagner sa vie malgré la crise, mais aussi pour vivre avec l’idée de la mort. Ainsi, à force de débrouillardise, le pire devient normal, les dangers sont minimisés et la recherche des solutions aux problèmes éternellement repoussée au lendemain. Dalal Al-Bizri

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KOWEÏT

Démocratie ou business : faut-il choisir ?

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epuis un certain temps, la démocratie koweïtienne est de plus en plus dénigrée dans les pays du Golfe. Elle serait responsable de retards dans les réformes économiques, puisque, dit-on, nous aurions perdu notre temps à nous diviser et à nous critiquer les uns les autres”, déplore le quotidien anglophone Kuwait Times. Aux Emirats arabes unis, le quotidien Al-Ittihad estime en effet que “certains députés du Parlement koweïtien ne s’intéressent pas au développement du pays mais cherchent seulement à obtenir un maximum d’avantages pour leurs propres électeurs, voire à s’enrichir personnellement. Certaines tribus s’estiment marginalisées et utilisent leur poids électoral pour arracher des avantages. A cela s’ajoutent les attaques à répétition des députés contre le gouvernement [et la famille royale] qui font craindre une dissolution du Parlement et des élections anticipées.” Loin d’encourager cet esprit frondeur des députés, le quotidien émirien estime

que cela “constitue un véritable danger pour la démocratie. Depuis l’occupation irakienne [en 1990], le Parlement s’est transformé en arène pour formuler des demandes populistes qui assèchent les caisses de l’Etat, ruinent les efforts de développement et bloquent les institutions. Ces comportements irresponsables risquent d’enfoncer le pays dans la crise. Il faudra probablement réexaminer la Constitution afin que la liberté soit utilisée de manière responsable et que l’Etat soit protégé.” S’il fut un temps où le Koweït était considéré comme le phare de la modernité dans le Golfe, il est aujourd’hui supplanté par la cité-Etat de Dubai qui mise sur un développement économique à tous crins, en l’absence de toute ambition démocratique. “Un complexe d’infériorité est en train de s’installer dans les pays du Golfe. Les signes se multiplient. Dans tous les diwaniyat [cercles de discussion], dans les salons des notables et dans les clubs lit-

téraires, des intellectuels expriment leur admiration pour le modèle dubaiote. Et d’ores et déjà, certaines de nos capitales ont cédé à la pression de l’opinion et ont imité cet émirat par la constr uction d’énormes centres commerciaux et des gratte-ciel prestigieux. Or les modèles de développement ne peuvent pas être transposés d’un pays à l’autre. Chaque Etat ferait mieux de se spécialiser dans un domaine plutôt que de vouloir imiter Dubai. Le Qatar pourrait devenir un pôle d’excellence dans l’enseignement supérieur et la recherche, puisqu’il a déjà attiré de nombreuses institutions pédagogiques de renommée mondiale. Bahreïn devrait relancer sa spécialisation dans le secteur bancaire. L’Arabie Saoudite dispose de la maind’œuvre nécessaire pour développer un véritable secteur industriel et Oman pourrait attirer un tourisme haut de gamme. Quant au Koweït, il est pourvu d’un secteur privé qui a su investir les marchés de toute la

région.” Et de conclure : “Il ne faudrait pas que tout le monde cède à la tentation de la spéculation boursière, financière et immobilière”, un des grands travers de Dubai. Mais, rappelle Kuwait Times, “le développement, ce ne sont pas seulement des bâtiments. Certes, notre démocratie est imparfaite, mais il n’en reste pas moins que nous, le peuple, nous pouvons plus ou moins contrôler ce qui se passe dans notre pays. Au moins, chez nous, les richesses de l’Etat sont considérées comme publiques et non comme la propriété privée du chef de l’Etat. Notre Constitution prévoit le droit de réunion et de manifestation. Ce sont là des acquis d’une valeur inestimable. L’année dernière, c’est grâce à cela que l’opposition a réussi à imposer la réforme de la loi électorale sur l’agenda politique et à obtenir des élections anticipées. Face à ces liber tés, que peuvent bien valoir tous les aéroports, gratteciel et autres biens matériels ?”

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afrique
NIGERIA

L’or noir sous le contrôle des milices
Plusieurs groupes armés règnent sur la région pétrolifère du delta. Parmi eux, les Forces vigilantes du delta du Niger, qui entendent poursuivre leurs opérations de guérilla dans cette zone.
THE CHRISTIAN SCIENCE MONITOR

Boston
DE PORT HARCOURT

vec sa petite flotte d’embarcations rapides, ses centaines de militants armés de kalachnikovs et ses attaques ciblées contre le gouvernement et les compagnies pétrolières, Ateke Tom est devenu l’une des principales sources d’instabilité dans la région pétrolifère du delta du Niger. Pour ses adversaires, c’est un criminel ordinaire ; pour ses hommes, il est le “parrain” ; et, pour le gouvernement, il fait figure d’ennemi public numéro un. Depuis son repaire enfoui dans les marécages bordés de mangroves, Ateke Tom rappelle ses objectifs, qui consistent à obtenir la redistribution des recettes pétrolières au profit du développement économique de la région. Les attaques se sont multipliées depuis l’élection présidentielle du 21 avril, qui, selon la plupart des observateurs, aurait été truquée. “Comme vous le savez, le gouvernement nous spolie”, affirme Ateke Tom, entouré de sa garde rapprochée. “Partout dans le delta, les populations souffrent. Les promesses ne nous suffisent plus. Nous voulons des écoles, nous voulons qu’ils embauchent les gens de la région, nous voulons l’eau et l’électricité. C’est pour toutes ces choses dont nous sommes privés que nous nous battons, pour la liberté. ” Pour le meilleur ou pour le pire, la stabilité du Nigeria dépend d’hommes comme Ateke Tom. De plus en plus de groupes armés – notamment les Forces vigilantes du delta du Niger, de M. Tom, et un groupe rival, le Mouvement pour l’émancipation du delta du Niger (MEND) – enlèvent des employés des compagnies pétrolières et sabotent les installations de forage et de pompage afin de

A

Dessin de Christophe Vorlet paru dans The New York Times, Etats-Unis.

contraindre le gouvernement central à réinvestir les revenus pétroliers dans la région du delta du Niger. Le dernier scrutin électoral était censé améliorer la situation : or, selon les observateurs, il ne contribuera qu’à aggraver le sentiment d’aliénation et de désespoir que ressentent la plupart des habitants de cette région. “Les gens se sont rendu compte que leur vote ne comptait pas”, explique Anyakwee Nsirimovu, directeur de l’Institut des droits de l’homme et du droit humanitaire à Port Harcourt. “Ces neuf derniers mois, les gens avaient pris leurs distances avec les mouvements de guérilla, mais qu’a fait le président sortant Obasanjo ? Il a créé la pauvreté au lieu du développement. Il a distribué des balles au lieu de pain. Les gens se rendent compte que les types avec des armes sont plus efficaces : alors, forcément, des liens se créent. Et quel est le résultat ? Le chaos. Les gens sont très en colère – et il y en

aura de plus en plus, surtout chez les jeunes, qui s’en prendront aux élus. Ils ne peuvent pas accepter le résultat du 21 avril [le président mal élu Umaru Y ar’adua prendra ses fonctions le 29 mai] et ils vont commencer à utiliser d’autres moyens pour se faire entendre (les AK47, par exemple) contre ces hommes politiques qui se préoccupent de leur sort uniquement au moment des élections”, ajoute-t-il.
PLUS DU TIERS DU PÉTROLE EST VENDU AU MARCHÉ NOIR

Si la plupart des habitants du delta du Niger considèrent que le scrutin présidentiel a été truqué par le Parti démocratique du peuple, au pouvoir, selon certains observateurs, la présence de Goodluck Jonathan, du delta du Niger, à la vice-présidence est un signe positif. La classe politique du Nigeria est peut-être en train de prendre au sérieux la crise régionale

qui couve depuis des décennies. Les hommes politiques issus du delta du Niger attendent de savoir en quoi va consister le “plan” proposé par le gouvernement en matière de développement et de contrôle des ressources dans la région. Mais personne n’y croit vraiment. Pour Victor Fingesi, ancien directeur de la Task Force sur le pétrole au sein du gouvernement, la région reste pauvre en raison de la corruption endémique. Selon lui, plus du tiers de la production totale du pétrole nigérian est vendue au marché noir. La production pétrolière du pays serait en effet bien plus élevée que les chiffres officiels ne l’annoncent : environ 3,8 millions de barils par jour, et non 2,6 millions. Le Nigeria fait partie de l’OPEP et, à ce titre, il n’est pas autorisé à exporter plus de 2,2 millions de barils par jour, ce qui lui laisse 1,6 million de barils pour sa consommation domestique. “Le problème, c’est que nos raffineries ne fonctionnent pas à plein régime, et donc nous ne produisons que 300 000 barils par jour pour notre propre consommation”, explique Victor Fingesi, qui a quitté le gouvernement en 2003, après avoir reçu des menaces de mort. “Le Nigeria se retrouve donc avec du brut dont il ne sait que faire, et c’est pour cette raison qu’il est revendu clandestinement. Faites le calcul : 1,6 million de barils par jour à 65 dollars le baril, vous obtenez 100 millions de dollars [74,15 millions d’euros] par jour dont pas un sou ne va dans les caisses de l’Etat.” Dans les marécages, à une demi-heure de bateau de Port Harcourt, Ateke Tom explique qu’il a promis au gouverneur [sortant] Odili de ne pas perturber l’élection. “J’ai promis pour cette fois, mais c’est donnant donnant. Si le gouvernement ne fait rien [pour aider les populations du delta], je reprendrai le combat”, promet-il. Scott Baldauf

MAROC

Rabat lâché par son allié américain

C

’est la colère, voire l’indignation, chez les habitants des provinces sahariennes après la sortie médiatique de l’ambassadeur américain à Rabat, Thomas Riley, qui considère le Polisario comme l’unique représentant de la population sahraouie.” Pour le quotidien Aujourd’hui le Maroc, Riley a dépassé les bornes en écartant la participation du Conseil royal consultatif pour les affaires sahraouies (CORCAS) aux prochaines négociations sur le Sahara prévues entre le Maroc et le Front Polisario sous l’égide des Nations unies. Si ces allégations

sont fondées, mettre le CORCAS de côté signifierait que les Etats-Unis reconnaissent le Polisario comme seul représentant des Sahraouis. “Les propos du diplomate américain sont non seulement inopportuns, ils s’inscrivent surtout en porte-à-faux avec la position officielle exprimée par les EtatsUnis au sein du Conseil de sécurité”, constate Mohamed El-Khar, un ancien cadre du Polisario qui a rallié la mère patrie en 1995. Selon lui, la population sahraouie envisage de riposter à “la déclaration déplacée et, par ailleurs, injuste” de l’ambas-

sadeur. Des pétitions se préparent et “d’autres démarches auprès de l’administration américaine et des Nations unies” sont prévues. Thomas Riley, considéré comme un proche de Bush, ne s’est pas contenté de tenir “ces propos déplacés” assénant une “gifle” aux Marocains. En effet, le consulat américain à Casablanca annonce sur son site la fermeture de ses bureaux dans l’attente d’une amélioration des conditions de sécurité, à la suite des deux explosions qui se sont produites près du consulat le 14 avril dernier.

Aujourd’hui le Maroc s’insurge : “En gros, pour des raisons fantasmées de sécurité, soit on ferme le boulevard et ils ouvrent le consulat, soit on laisse le boulevard ouvert et ils ferment le consulat. Un modèle de raisonnement binaire. Qui va céder : le trou ou le rat ? Sinon, allez vous faire faire des visas ailleurs ! Si l’on doit transformer Casablanca en zone interdite pour sécuriser quelques ronds-de-cuir consulaires, on se demande alors comment se débrouillent les Américains en Irak. Mal, ■ ça, on le sait. Mais encore...”

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afrique
A F R I QU E BURUNDI

Pour un médecin qui reste, deux s’en vont
Les Etats africains investissent beaucoup pour former infirmières et médecins. Mais trop nombreux sont ceux qui partent travailler dans les pays développés. Une enquête de l’hebdomadaire indépendant mozambicain Savana.
SAVANA

Bujumbura tourne la page de la guerre
Après des années difficiles, le pays retrouve des couleurs. Sa capitale est en passe de devenir celle de la région des Grands Lacs africains, signe de son retour en grâce sur le plan international.

Maputo
elon le rapport de la Commission pour l’Afrique [instituée par le Premier ministre britannique Tony Blair en 2004], qui est paru en mars 2005, environ 65 000 médecins et 70 000 infirmières africains travaillent en Afrique. Soit un cinquième du personnel médical exerçant sur le continent. Ce qui illustre l’ampleur de la migration de médecins et d’infirmières vers les pays riches. Toutefois, selon les pays, la part des professionnels de santé originaires d’Afrique et résidant à l’étranger varie énormément. Ainsi, pour chaque médecin libérien qui travaille dans son pays, environ deux vivent dans des pays riches. Le Nigeria a, lui, une diaspora réduite contrairement au Ghana par exemple. Par ailleurs, on peut faire le lien entre l’absence de professionnels et la stabilité économique et politique des pays d’émigration. L’Angola, le CongoBrazzaville, la Guinée-Bissau, le Liberia, le Mozambique, le Rwanda et la Sierra Leone ont tous enduré la cruauté d’une guerre civile dans les années 1990. Durant cette même période, ils avaient perdu plus de 40 % de leurs médecins. Pour leur part, le Kenya, la Tanzanie et le Zimbabwe ont vécu pendant des dizaines d’années une stagnation économique avec, en parallèle, la perte de plus de la moitié de leurs médecins au seuil du XXIe siècle.

S

santé des pays du Nord. L’Europe, les Etats-Unis et le Canada ont négligé la formation d’un nombre suffisant de professionnels pour répondre aux besoins croissants causés par le vieillissement de leur population. Ils se voient donc obligés de recruter de la maind’œuvre étrangère, généralement bien moins chère que celle du pays. Le Royaume-Uni pourrait manquer de 25 000 médecins et de 35 000 infirmières d’ici à 2008. Les Etats-Unis, pour leur part, doivent trouver 1 million d’infirmières dans les trois ans qui viennent. Le recrutement international semble ainsi une solution simple et bon marché pour faire face à la pénurie des pays riches. En cherchant en Afrique, ceux-ci économisent sur le coût de la formation, dix fois inférieur sur le continent de l’indigence, selon les “recruteurs”. La flexibilité des professionnels africains constitue un autre avantage ; ils sont plus disposés à travailler la nuit ou à faire des heures supplémentaires. ayant émigré en quête de meilleures conditions de travail. Huit des neuf pays d’accueil choisis – le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la France, l’Australie, le Canada, le Portugal, la Belgique et l’Espagne – représentent la destination de 94,2 % de l’ensemble des émigrés africains. Le neuvième, l’Afrique du Sud, est le pays africain qui reçoit le plus de professionnels de santé issus d’autres pays du continent. On estime que chaque année 20 000 médecins, infirmières ou autres, quittent l’Afrique à destination de l’Europe ou de l’Amérique du Nord, ce qui signifie que d’ici à 2015 il faudrait former 1 million de nouveaux professionnels de la santé pour atteindre les fameux “objectifs du millénaire” [huit objectifs de développement définis par les Nations unies en 2000 pour améliorer les conditions de vie d’ici à 2015]. Paradoxalement, l’Afrique est devenue un centre de formation de personnel médical pour les systèmes de
Dessin d’Arnal Ballesta, Madrid.
■ Enfants LA FUITE DES CERVEAUX A DES CONSÉQUENCES DÉSASTREUSES

soldats

LES DIFFÉRENCES ENTRE LES CHIFFRES SONT ÉLOQUENTES

L’exemple du Mozambique démontre la sensibilité des données quand elles sont disponibles et rendues publiques. En effet, les différences entre les chiffres présentés par les uns et les autres sont éloquentes. L’Association des médecins du Mozambique estime que seulement 5 % des praticiens du pays travaillent à l’étranger. Les chiffres établis par les ONG démontrent au contraire qu’environ 75 % des médecins mozambicains en activité n’y résident plus,

Le Tchad et l’UNICEF ont signé un accord visant à démobiliser les enfants soldats qui combattent dans les rangs de l’armée ou qui ont rejoint les camps de rebelles. La première étape consistera à identifier les enfants concernés. Le plus difficile sera de les réintégrer dans leur communauté d’origine et de les aider à reconstruire leur vie.

De la sorte, le continent africain devient une proie facile pour les économies des pays riches, qui attirent les professionnels de la santé notamment grâce à des salaires sans commune mesure avec ceux pratiqués dans leurs pays, de meilleures conditions de travail et une sécurité de l’emploi qui ne dépend pas du régime politique en place. Pour l’Afrique, la fuite des cerveaux a des conséquences désastreuses économiquement mais aussi sur le plan de la formation des jeunes. Les pays du continent parient sur ces jeunes diplômés sans parvenir par la suite à les retenir ou à les faire revenir afin qu’ils mettent leur savoir au service de l’Etat qui les a soutenus. Il est vraiment indispensable de changer les mentalités pour créer les conditions d’un retour des jeunes professionnels de la santé partis à l’étranger. Ils contribueraient ainsi au développement de leurs pays d’origine. Mafalda Brizida

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a Conférence internationale sur la région des Grands Lacs est en train d’apporter une nouvelle impulsion à la région. Bujumbura en constitue un exemple frappant. En effet, il y a trois ans à peine, l’atmosphère était encore lourde, avec des attaques sporadiques entre l’armée régulière et les forces armées rebelles, les FDD-CDD [Forces pour la défense de la démocratie - Conseil pour la défense de la démocratie] et les FLN [Forces pour la libération nationale], au moment où le pays s’apprêtait à organiser ses premières élections démocratiques d’après-guerre civile. En août 2004, il y avait même eu les massacres de Gatumba, condamnés au niveau international. Cela avait conduit le pouvoir en place à prendre des mesures exceptionnelles, comme le couvrefeu à Bujumbura à partir de 23 heures jusqu’à 5 heures. Cependant, depuis que des élections crédibles ont été organisées au Burundi, les premiers signes de changement sont perceptibles. Le pays est en train de renaître et les autorités en place s’emploient à effacer certains mauvais souvenirs. Lorsque l’on se rend au marché central, ce lieu de négoce est toujours bourré de monde et les marchandises abondent. “Il y a désormais un trafic intense entre Goma et Bujumbura. C’est ce qu’il fallait, en plus des marchandises qui viennent de Dubaï”, nous lance le guide qui nous accompagne dans la capitale. Autre signe de renaissance, les routes et les bâtiments. A côté du Novotel, l’hôtel Source du Nil s’élève majestueusement. Les travaux de restauration ont pris fin. Et il y a également l’hôtel Le Doyen, en pleine réhabilitation. Mais le bijou n’est rien d’autre que l’hôtel-club Tanganyika, sur la route qui mène à Gatumba, juste en face d’Uvira, au bord du lac Tanganyika. Et, tout au long de cette route comme dans plusieurs quartiers de Bujumbura, des maisons, des villas, des immeubles poussent comme des champignons. Le plus frappant, c’est que Bujumbura est presque devenue la capitale de l’Afrique des Grands Lacs. Il ne se passe plus une semaine sans que l’on y organise des rencontres régionales et internationales. Au moment où s’ouvrait la conférence, des experts du FMI et de la Banque mondiale débarquaient à Bujumbura. Du 24 au 25 mai, la capitale burundaise accueillera une table ronde des bailleurs de fonds. Une marque de confiance pour montrer que le pays est désormais fréquentable. Freddy Monsa Iyaka Duku Le Potentiel, Kinshasa

L

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Jess Hurd/Repor t Digital/Rea

e n c o u ve r t u re
Un tournoi de golf dans les rues de Londres.

LONDRES Capitale du siècle
XXIe
■ Au moins 300 000 Français vivent à Londres. Et ils ne sont pas les seuls à avoir fait ce choix. De l’oligarque russe au cinéaste bollywoodien, le monde entier se retrouve sur les bords de la Tamise. ■ Plus d’un Londonien sur trois est né hors du Royaume-Uni, note Prospect. “Londres est la ville la plus branchée sur terre”, clame la presse britannique, tandis que le New York Magazine reconnaît qu’elle est “en train de supplanter New York dans le cœur des gens”. ■ Finance, culture, écologie : portrait d’une ville en plein essor.

Aussi magique que New York
Par son dynamisme, la capitale britannique est en train de surpasser Big Apple. Même le New York Magazine le reconnaît.
NEW YORK MAGAZINE

New York

P

our des générations de New-Yorkais, la devise “A NewYork et nulle part ailleurs” est à la fois une preuve de dédain et un cri de ralliement. Elle évoque le caractère exceptionnel de cette ville, et nous la répétons pour nous rappeler que New York reste la seule et unique ville où nous pouvons vivre. Mais, après quatre ans passés à Londres, nous n’en sommes plus aussi sûrs. Si Paris a été la capitale du XIXe siècle, et New York celle du XXe, Londres pourrait bien être la capitale du XXIe. Ce ne sont pas la GrandeBretagne et les Etats-Unis qui entretiennent des liens privilégiés, ce sont Londres et New York – comme deux sœurs de sang entêtées qui ne peuvent s’empêcher de se battre pour être la meilleure. Finance, culture et société, tout est prétexte à compétition, et la similitude de leur histoire respective – l’étrange complémentarité de leurs deux maires, Ken Livingstone à Londres et Michael Bloomberg à New York, les attentats du 11 septembre 2001 et du 7 juillet 2005

A la une

“New York versus Londres” à la une du magazine branché new-yorkais en mars 2007.

inscrits dans la mémoire des habitants, la disparition de la classe ouvrière liée à la flambée de l’immobilier – ne fait que rendre la compétition plus intense. Mais Londres semble prendre l’avantage. Il suffit de regarder autour de soi. On construit partout. Selon Ken Livingstone, Londres pourrait compter pas moins de vingt gratte-ciel en 2015. Des transformations architecturales radicales, comme à Berlin ou à Shanghai dans les années 1990, sont en cours. Depuis combien de temps New York attend-il la rénovation de Pennsylvania Station ? Et ne parlons pas du médiocre résultat de Ground Zero. Les Londoniens, eux, sentent que l’avenir est à eux : on a parfois l’impression qu’il n’y a personne de plus de 30 ans dans les rues et que la ville est un gigantesque laboratoire des questions d’immigration de masse et d’intégration. Pendant un siècle, les New-Yorkais ont considéré comme acquis que les populations les plus éprouvées, les plus pauvres et les plus nombreuses viennent apporter leur pugnacité et leurs richesses morales sur nos côtes. Mais Londres est en train de supplanter NewYork dans le cœur de ces populations. Dans les rues et les bus, on entend parler bengali, turc, polonais et vietnamien. D’après le recensement de 2001, 2,2 millions de Londoniens – soit 30 % de la population de la ville – ne sont pas nés en Grande-Bretagne. Ce chiffre serait aujourd’hui plus proche des 40 %. Polonais, Lituaniens, Lettons et autres Européens de l’Est

se sont installés en masse depuis leur admission dans l’Union européenne, en mai 2004. Dans le domaine de la culture, Londres fait preuve d’une vitalité étonnante. La Frieze Art Fair a réussi – en seulement quatre ans – à transformer une scène artistique engourdie en une halte incontournable dans le circuit international de l’art. Une avalanche de films anglais, comme Wonderland de Michael Winterbottom et Dirty Pretty Things de Stephen Frears, se sont penchés sur la ville et ses nouveaux habitants. Et il ne faudra pas longtemps avant qu’un réalisateur ne cherche à restituer l’atmosphère de Londres dans le même esprit lyrique que Manhatta de Paul Strand et Charles Sheeler [tourné en 1921]. Mais non, attendez, le groupe St. Etienne l’a déjà fait avec Finisterre, un hymne aux rythmes saccadés de Londres et au charme versatile de la ville. La scène théâtrale de Londres, qui a toujours été vigoureuse, vit aussi des heures passionnantes : de nouvelles pièces de Tom Stoppard, David Hare, Michael Frayn et Peter Morgan (le scénariste de The Queen) sont montées ; Harold Pinter va jouer dans la pièce de Beckett La Dernière Bande ; et l’Old Vic Theater retrouve une nouvelle jeunesse grâce à Kevin Spacey. Mais derrière ce bouillonnement se cache une certaine mélancolie. Malgré sa liberté de ton et d’action, la ville est en proie au doute. Un ami propose une version londonienne du célèbre I love New York : J’aime bien Londres. En fait,

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Seuls les chauffeurs de taxi s’y retrouvent
Connaître toutes les rues de cette ville tentaculaire n’est pas donné à tout le monde.
SYDSVENSKAN

Malmö

O
le dynamisme de Londres semble en grande partie dû à sa compétition ouverte avec New York. L’obsession des Londoniens pour New York tourne à l’idée fixe : il y a des photos et des articles sur New York dans les journaux pratiquement tous les jours, et les magasins pourvus d’enseignes comme New York Shoe ou Manhattan Donut sont légion. Pour les Londoniens, l’idée qu’une ville puisse provoquer un sentiment si fort d’appartenance, de fierté – de vanité – est particulièrement séduisante. Un jour, lors d’une séance de dédicaces à la crypte de St. Martin-in-the-Fields, une éditrice anglaise nous a demandé d’où nous venions. Quand elle a entendu le nom de New York, son visage s’est décomposé et elle s’est exclamée : “Comment ? Et vous êtes venus ici !” Nous sommes rentrés à New York en mars. Nous avons passé notre dernière journée à Londres à l’exposition de la British Library intitulée London : A Life in Maps. En contemplant le dédale des rues, de l’époque romaine jusqu’à aujourd’hui, nous nous sommes sentis minuscules devant cette ville dont le cœur bat depuis deux mille ans et désolés de partir avant d’avoir pu en épuiser toutes les richesses. Mais nous étions prêts à revenir dans la ville où “nous sommes nous-mêmes”, comme le chantent les Beastie Boys, “et électriques, aussi”. Peut-être est-ce folie de penser ainsi ou, du moins, est-ce le signe de l’orgueil boursouflé qui caractérise les deux villes. La capitale du XXIe siècle ne sera ni New York ni Londres, mais Pékin. Eugenia Bell et Matt Weiland*
* Eugenia Bell est écrivain ; Matt Weiland est rédacteur en chef adjoint de la revue littéraire Granta.

Vue sur la City depuis la terrasse de la Tate Modern.

n peut faire entrer beaucoup plus de choses dans un cerveau qu’on ne le pense, à condition d’être déterminé et de suivre une méthode”, explique Malcolm Linskey, directeur de Knowledge Point, une école pour les apprentis chauffeurs de taxi à Londres. Lui-même a passé le Knowledge [l’examen professionnel des chauffeurs de taxis londoniens] voilà quarante ans. L’école de Malcolm demande 45 livres [65 euros] par mois pour former les futurs chauffeurs. Elle a mis au point différentes techniques pour faciliter l’apprentissage et exercer la mémoire des élèves, dont des quiz qui pimentent l’enseignement. L’école possède également des “espions”. Tous les centres préparant au Knowledge envoient des agents au Public Carriage Office [l’organisateur de l’examen]. Ils y interceptent les postulants qui sortent de leur épreuve, les interrogent sur les questions qui leur ont été posées et transmettent les questions à l’école. Naturellement, les examinateurs sont au parfum et font de leur mieux pour garder toujours un coup d’avance. Malcolm disparaît de son bureau quelques minutes et revient avec un fax envoyé par son espion. Il cite une des questions : “Du Tiger Tiger à London Zoo”. Le Tiger Tiger est un

ÉLITES

Regent’s Park ou Hyde Park ?
■ “Londres est la ville la plus branchée sur terre. La capitale du monde”, assure The Times. “New York, comme Paris, est devenu une destination de court séjour, un terrain de jeux pour grands qui aiment le même menu standard : une balade à Central Park, une virée shopping à SoHo, un spectacle divertissant mais sans surprise à Broadway et un très gros steak. Le monde aime passer un week-end à New York, mais, aujourd’hui, il préfère s’installer à Londres. New York a la nostalgie, Londres l’avenir. New York définit le métropolitain, Londres le cosmopolite.” Pour attirer les populations venues des cinq continents, “Londres a des qualités : la géographie, l’histoire, la culture et, plus que cela, l’accueil de tous ceux qui arrivent”, ajoute le quotidien anglais. Pour appuyer son enthousiasme, ce dernier cite un ar ticle de Paul Auster paru dans The New York Times en septembre 2002 : “Seule, parmi les villes américaines, New York est plus qu’un lieu ou une agglomération de personnes : c’est aussi une idée.” “Londres aussi est devenu une idée”, reprend The Times. “Pas comme refuge pour les masses mais comme l’adresse la plus désirable pour les élites mondiales. Pour elles, le débat entre New York et Londres est clos. Elles ne discutent plus qu’à propos du code postal. NW1 ou SW1, Regent’s Park ou Hyde Park.”

bar de Soho. “Ils ne dédaignent pas d’y mettre un brin d’humour”, commente Malcolm. Ils peuvent également se montrer vicieux et demander de quelle couleur vient d’être repeinte la porte de telle ou telle galerie d’art. Quelquefois, la malice se mêle à l’humour : “De l’ambassade des EtatsUnis au Texas Lone Star State” est une question récemment posée. Durant la brève période du XIXe siècle où le Texas était un Etat indépendant, avec son propre drapeau frappé d’une seule étoile, la bâtisse du Texas Lone Star State a servi d’ambassade du Texas à Londres. L’ambassade n’existe évidemment plus, mais une plaque demeure sur le bâtiment, dans une petite rue cachée derrière Trafalgar Square. Les aspirants taxis sont censés la connaître. Au fil de leur apprentissage, les capacités cérébrales des “Knowledge Boys” augmentent. Et ce n’est pas un mythe : la science a démontré à plusieurs reprises que les conducteurs de taxis londoniens avaient un cerveau plus développé que la moyenne. La formation est si ardue que sept candidats sur dix finissent par baisser les bras. Les chauffeurs sont également plus performants que les GPS. Chaque fois qu’un journal oppose un chauffeur titulaire du Knowledge à un conducteur lambda équipé d’un GPS pour savoir lequel des deux sera le plus rapide pour relier un point de la ville à un autre, c’est le chauffeur licencié qui l’emporte. Il faut dire que le GPS ne connaît ni les petites rues qui permettent d’éviter les bouchons, ni les secteurs en travaux. L’archétype du chauffeur de taxi londonien est un cockney de l’East End, comme Al Fresco, qui conduit depuis quarante ans mais ne se lasse jamais de sa ville. Al, comme beaucoup de ses collègues, est d’origine juive. Ce sont la liberté, la possibilité de s’établir à son compte et de s’arrêter pendant le shabbat ou les fêtes juives qui ont encouragé les immigrés juifs de l’East End à devenir chauffeurs de taxi. Aujourd’hui, on assiste à l’arrivée de nouvelles catégories de population et la domination traditionnelle des cockneys vacille doucement. Près de la moitié des élèves de l’école de Malcolm Linskey sont nés hors du Royaume-Uni. En fait, ce sont les femmes qui ont le plus de mal à percer. Les fameux black cabs sont l’un des derniers bastions masculins. On compte moins de 200 femmes au volant des taxis londoniens. Le chauffeur londonien est toujours un “geezer”, un mec, explique Al Fresco. Un mec qui est conscient de sa valeur et de son rôle dans la vie londonienne, et qui est une part indissociable de l’âme de la ville. Londres est un immense agglomérat de villages, une ville tentaculaire qui s’est développée sans aucun programme urbanistique, sans aménagement de boulevards rectilignes. Le plan des rues est encore celui des villages, tortueux et complexe à souhait. “C’est un privilège de pouvoir exercer ce métier, de pouvoir conduire à Londres”, souligne Al Fresco. Agneta Ramberg

Trent Parke/Magnum photos

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Une ville-monde en mutation
Moins de réglementation, plus d’immigration : telle est la recette du succès de la mégapole. Mais ses habitants sont-ils heureux ?
PROSPECT

Londres

Old Compton Street, dans le quartier de Soho.

A la une

En mars, le mensuel Prospect a consacré sa une à Londres et à son maire, Ken Livingstone. Avec une question : “Sa mégalopole est-elle hors de contrôle?”

Une famille musulmane piquenique dans un parc.

d’une ville sur le déclin : les industries étaient parties et la population diminuait. En réalité, l’abolition du GLC a coïncidé avec la fin du déclin de Londres. Ce n’était pas encore manifeste, mais le gouvernement Thatcher était en train de jeter les bases d’un nouveau Londres. Il faisait de l’économie britannique l’une des plus ouvertes et des plus libérales au monde, hâtant le passage de l’ère industrielle à celle des services. Ce vent de déréglementation s’est rapidement propagé à la City de Londres, où, dès 1986, le “big bang” a ouvert la voie à une expansion rapide. Les services financiers et commerciaux, ainsi que le tourisme, les arts et l’aviation civile allaient être les piliers sur lesquels la GrandeBretagne bâtirait son avenir – et tous seraient concentrés à Londres.

Les tendances de l’économie mondiale ont renforcé la position de Londres, en GrandeBretagne comme sur la scène internationale. Face à la mobilité croissante des capitaux et de la maind’œuvre, il est devenu plus difficile pour les gouvernements de canaliser l’activité économique ailleurs que vers les métropoles. Londres présente en outre des avantages non négligeables : capitale d’un pays doté d’un gouvernement relativement bon, d’une fiscalité modérée et d’un système juridique solide, il est placé sur un fuseau horaire idéal qui lui permet de dialoguer aussi facilement avec les entreprises d’Extrême-Orient (le matin) qu’avec celles de New York et Toronto (l’après-midi). On y parle anglais. Misant sur son influence, la municipalité de la City de Londres s’est faite le VRP enthousiaste des industries

LE GRAN D LO N DRES : 7,5 MI LLI O N S D ’H A B ITA N T S

UN MAIRE SOCIALISTE POUR UNE VILLE HYPERCAPITALISTE

Le dynamisme de Londres a un coût financier et humain, en particulier pour une grande partie du reste de la Grande-Bretagne. Beaucoup – notamment parmi les revenus moyens – ont le sentiment qu’en vivant dans la capitale ils se retrouvent happés par une spirale de croissance. Le statut de Londres comme ville mondiale – mais une ville au caractère très différent de Paris, Rome ou Berlin – n’est toutefois plus un simple engouement passager. Depuis les années 1960, les magazines américains se répandent régulièrement sur les charmes du swinging London, auréolant la ville d’éphémères éclats de triomphalisme. Or, depuis quelque temps, ce ne sont plus les revues sur papier glacé qui chantent les louanges de Londres, mais les très austères rapports sur les services financiers. Le Londres de 2007 est pratiquement méconnaissable par rapport à celui dont s’est fait débarquer Ken Livingstone en 1986, lorsque Margaret Thatcher a dissous l’ancien Conseil du Grand Londres (GLC). Il était alors à la tête

British Museum

Tower Hamlets 1 Tower Bridge 3 2 Southwark

Parc olympique
Tamis e

La ville de Londres
Limite du Grand Londres Limite du Inner London (12 dictricts centraux du Grand Londres plus la City) Limite de district Lieu remarquable Site des Jeux olympiques de 2012

5 4 Belgravia, Knightsbridge

6 Canary Wharf

7

Lambeth

Les minorités à Londres (forte présence
de certains groupes)

BedZED

Indo-pakistanais Populations noires (africains et/ou caribéens)

1. La City 2. Siège du Great London Authority (GLA) 3. Gare de Waterloo 4. Abbaye de Westminster 5. Buckingham Palace 6. Millennium Dome 7. Quartier des docks

Indo-pakistanais et populations noires Chinois Arabo-musulmans
0 10 km

Français

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Gerhard Westrich/Laif/Rea

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u dernier étage du siège de l’Autorité du Grand Londres [Greater London Authority, GLA], dans une tour aux allures de phare de voiture posée sur la rive droite de la Tamise, le bureau de Ken Livingstone bénéficie d’une vue panoramique embrassant Canary Wharf, les abords de la City et le paysage urbain par-delà Tower Bridge. Un homme un tant soit peu présomptueux pourrait avoir l’impression de se trouver dans le cockpit de Londres, avec tous les leviers du pouvoir à portée de la main. Depuis sept ans qu’il est installé dans son cockpit de la mairie de Londres, Livingstone a vu surgir de l’autre côté du fleuve les tours de verre de la haute finance – dont le fameux “cornichon” de Norman Foster [la tour Swiss Re]. Et, dans dix ans, celui ou celle qui occupera son fauteuil verra un nouvel horizon hérissé de gratte-ciel se déployer à l’est de Londres le long des méandres de la basse vallée de la Lea et vers Canary Wharf. Car, d’ici là, les Jeux olympiques de 2012 auront stimulé une vaste entreprise de revitalisation de l’Est londonien et entraîné la construction de grands ensembles pour accueillir les 800 000 nouveaux venus qui auront alors élu domicile dans la capitale, portant sa population de 7,5 millions d’habitants aujourd’hui à 8,3 millions. Autour de l’immeuble de la GLA, les rues seront moins encombrées – car la zone de péage aura été étendue et la taxe d’embouteillage aura augmenté – et les voitures comme les jardins privés seront le privilège exclusif des riches.

LONDRES CAPITALE DU XXI e SIÈCLE

locales. Résultat : Londres a affirmé son envergure internationale et caracole aujourd’hui en tête de plusieurs secteurs financiers, tels le marché des devises, les produits dérivés, l’assurance et les capitaux internationaux. Ses services financiers emploient quelque 300 000 personnes, qui gagnent en moyenne 90 000 livres [131 500 euros] par an. L’arrivée du gouvernement Blair, en 1997, n’a pas compromis la vigueur de Londres. Divers changements ont dopé la suprématie de la capitale britannique, à commencer par la création de la GLA et de la fonction de maire de Londres, qui a permis à Ken Livingstone, l’enfant terrible de la politique britannique, de revenir en 2000 comme patron socialiste d’une cité-Etat hypercapitaliste. Pendant quinze ans, Londres avait été géré cahin-caha par un patchwork chaotique de “quangos” [organisations gouvernementales quasi autonomes] et d’accords entre districts londoniens. La GLA fournit désormais une vision plus stratégique. Après 1997, un autre changement favorable a été l’assouplissement de la politique d’immigration, qui a donné le coup d’envoi d’une période de croissance spectaculaire de l’immigration nette dans la capitale. De 1997 à 2006, structures et un réseau de transport capable de satisfaire les besoins de 1,1 million de nouveaux arrivants. Les politiques de tous bords tiennent à préserver autant d’espaces verts que possible autour de la capitale, et les groupes de pression écologistes insistent pour limiter l’extension urbaine aux villes et bourgs existants. Londres est désormais contraint de déborder à l’est vers la Porte de la Tamise [Thames Gateway, une zone d’aménagement qui s’étend sur 70 kilomètres, de Canary Wharf à l’embouchure de la Tamise] pour poursuivre sa croissance en revalorisant les friches industrielles.
HUIT CENT MILLE NOUVEAUX HABITANTS SONT ATTENDUS

TRANCHE DE VIE

Petites conversations entre Arabes

V

Accroître la densité de population londonienne n’est peut-être pas aussi difficile qu’il y paraît, car, malgré ses rues et ses métros engorgés, la ville n’est en réalité pas très peuplée. Le nombre moyen de logements par hectare est de 1 700 à Kowloon, 500 à Barcelone et 300 à Paris [soit 30 000 par kilomètre carré]. Même en comptant les nouveaux projets de développement immobilier, l’inner London [constitué des 12 districts centraux du Grand Londres plus la City] n’arrive qu’à 78. Si la ville avait une densité

oici qu’arrive l’été, la saison de l’exode vers Londres des riches Arabes du Golfe et du Moyen-Orient. S’ajoutant aux immigrants et aux réfugiés déjà sur place, ils sont si nombreux que la municipalité songerait à demander l’adhésion à la Ligue arabe. Pourquoi pas ? Mais cette réalité a, pour les voyageurs, quelques inconvénients qu’il ne faut pas sous-estimer. Je tiens donc à leur prodiguer un conseil : ne vous aventurez surtout pas à parler arabe en public ! J’étais avec un ami dans le métro quand une jolie fille s’est assise en face de nous. Je n’ai pu résister et me suis répandu sur sa beauté. Mal m’en a pris de parler arabe ! Je ne m’étais pas rendu compte qu’elle était libanaise, jusqu’à ce qu’elle se trahisse en esquissant un sourire de contentement. Car les Libanaises sont connues pour être particulièrement sensibles aux flatteries. Quelques jours plus tard, deux Irakiens sont tombés dans le même piège quand ils se sont mis à parler le dialecte bagdadi devant moi, sans soupçonner que j’avais moi-même des origines là-bas. ”Comment ça, tu veux rentrer au pays ?, demanda le premier. Tout le monde quitte Bagdad. Ceux qui sont raisonnables pour l’Europe, les

dingues pour des pays arabes voisins. – Mais j’ai grandi là-bas ! J’ai envie de mourir parmi les miens et d’être enterré dans ma terre natale. – Enterré là-bas, mais tu es fou ? Tu n’arriveras pas au bout de ton enterrement avant que les terroristes n’enlèvent ton cadavre pour demander ton héritage en rançon. Sois raisonnable ! Il vaut mieux que tu meures ici d’une mort digne, aux frais de la sécurité sociale. Et que Dieu sauve la reine Elisabeth !” Ce gentil bavardage ne fut interrompu que par l’entrée en scène d’une jeune brune. Astiquant ses lunettes pour mieux la dévisager, l’un de nos deux amis demanda à son compagnon : “Cette petite perle, elle est réelle ou bien je rêve ?” Mais, avant que l’autre n’ait ouvert la bouche pour répondre à cette question pertinente, la brune s’exclama avec un accent d’Alexandrie : “Vous n’avez pas honte de regarder les filles de bonne famille ? Craignez donc Dieu !” Nous avions atteint Waterloo, la station où tout le monde devait descendre. Les choses en sont donc restées là. Morale de tout cela : Vous êtes libre, cher lecteur, de mourir où vous voulez, mais surtout ne parlez pas arabe dans le métro londonien.
Khaled Kishtaini, Asharq Al-Awsat, Londres

MUSULMANS

Vers la fin du Londonistan
<Alexandra Boulat/VII

La tolérance envers les islamistes a cessé avec les attentats terroristes de juillet 2005.

Londres a enregistré un apport net de 100 000 étrangers par an, auquel s’ajoute une croissance démographique naturelle (l’excédent des naissances sur les décès) de 50 000 à 70 000 personnes chaque année. Cet accroissement de la population est partiellement compensé par un exode annuel de près de 80 000 personnes, qui quittent la capitale pour d’autres régions de Grande-Bretagne. Londres compte désormais près de 35 % d’habitants nés à l’étranger – un chiffre qui devrait rapidement atteindre les 50 %. La proportion de la population londonienne d’origine étrangère est en passe de dépasser celle de New York et approche même le niveau que cette dernière a connu vers 1850, pendant la période d’immigration massive. Etant donné la diversité ethnique du tissu social de Londres – moins de 30 % des habitants étaient non blancs au tournant du siècle –, l’ampleur et la nature de l’immigration après 1997 font que Londres a sans doute la population la plus exotique de la planète. Au cours des vingt années à venir, Londres va devoir construire des logements, des infra-

comparable au Paris de Haussmann, elle n’abriterait pas 7,5 millions, mais 35 millions d’habitants [avec une superficie de 105 km, Paris est relativement petit : Londres est quinze fois plus étendu]. Mais il faudra environ 450 000 nouveaux logements pour les 800 000 citadins attendus ces dix prochaines années. Entre 1997 et 2016, les quartiers de Lambeth et de Southwark devraient avoir chacun absorbé environ 29 000 logements, tandis que Tower Hamlets en accueillera à lui seul 41 280, soit 1 500 de moins à peine que tout le sud de Londres. A l’heure où Londres tente de se glisser dans ses nouveaux habits de cité internationale, certains doutes subsistent sur la qualité de vie qu’il peut offrir à la majorité de ses citoyens. Sa croissance provoque déjà de profondes inégalités : les emplois créés correspondent généralement au bas de l’échelle des salaires. Malgré la richesse qu’elle génère, la ville affiche un des plus hauts niveaux de pauvreté du pays, ainsi que le taux de chômage le plus élevé, supérieur à 7 %. De 2002 à 2005, 52 % des enfants de l’inner Lon-

L

a lune de miel entre les islamistes et Londres va-t-elle continuer ? La ville, que l’on a appelée “Londonistan”, fut un refuge pour ceux qui étaient chassés de leurs pays d’origine. Mais, ces dernières années, les messages de haine islamiste ont envahi librairies, écoles religieuses et sites Internet pour laver les cervelles et agiter les cœurs. Cela fut le prix à payer pour avoir donné la primauté à des intérêts économiques à court terme en accueillant une maind’œuvre bon marché dans les années 1970, pour le soutien apporté aux combattants afghans dans les années 1980, pour avoir accordé l’asile politique à tous sans distinction, pour la tolérance excessive des Britanniques par mauvaise conscience vis-à-vis de leur passé colonial, pour le vide spirituel et le relâchement des mœurs qui permettait d’attaquer l’“égare-

ment” de la société sans être contredit, pour le poids des organisations des droits de l’homme qui semblent vouloir avant tout défendre ceux qui constituent une menace pour l’humanité, pour la conviction de nombreux Britanniques que l’Amérique est la source de tous les maux. Depuis les attentats du 7 juillet 2005, les choses ont bien changé. Le fameux prédicateur Abou Hamza Al-Masri a enfin été emprisonné, et sa mosquée de Finsbury Park fermée. L’expulsion vers la Jordanie d’Abou Qatada [chef présumé d’Al-Qaida en Europe] est en bonne voie. De nombreux prédicateurs modérés ont été poussés à condamner publiquement l’islamisme radical. La construction d’un immense centre musulman avec salle de prière pour 70 000 fidèles [à côté du futur site olympique] rencontre des obstacles. Et, plus généralement, c’est l’approche multiculturelle qui est aujourd’hui considérée comme un échec.
Leila Farid, Shafaf (extraits), Londres

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don vivaient sous le seuil de pauvreté. Comme le déclare Livingstone lui-même, “être pauvre est bien pire ici que n’importe où ailleurs”. Le logement et les transports pèsent extrêmement lourd sur le budget des ménages à faibles revenus. La restructuration de l’économie et l’arrivée des nouveaux venus sont en train de détruire les anciens modes de vie urbains. De nombreux Londoniens de longue date ne peuvent plus profiter des opportunités qu’offre la ville et en veulent aux étrangers qui viennent s’y installer. Le signe le plus évident de ces tensions sociales est le soutien de plus en plus marqué que rencontrent les politiques extrémistes – ce qui dément la vision rose, défendue par Ken Livingstone, d’une ville heureuse, multiculturelle et ignorant la ségrégation. Plusieurs membres du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP, antieuropéen) siègent d’ores et déjà à l’assemblée de Londres, le conseil élu devant lequel Livingstone est théoriquement responsable. Et le temps n’est pas loin où un membre du Parti national britannique (BNP, extrême droite) y trouvera place. Ces tensions sont surtout sensibles dans l’East End, quartier où les musulmans sont de plus en plus nombreux et qui, en 2012, devrait accueillir les Jeux olympiques, dont Livingstone veut faire une célébration de la diversité. Les Jeux pourraient alors être pris en sandwich entre des quartiers contrôlés par le BNP et le parti Respect de George Galloway [gauche, proche des mouvements musulmans].
COMMENT FAIRE COHABITER RICHESSES ET SURPOPULATION ? ■ Tour de Bishopsgate (le toboggan) ■ Tour Swiss Re ■ Tour Heron ■ Tour 42

(le cornichon)
■ The Leadenhall (la râpe à fromage)

■ Tour Minerva

■ ▲ Dans quelques années, comme le montre ce photomontage, Londres aura sa skyline, rythmée d’immeubles de plus en plus hauts à l’architecture

novatrice. Inauguré en 2004, l’immeuble Swiss Re, surnommé le Gherkin (le cornichon) en raison de sa forme oblongue, sera notamment dépassé par les 307 mètres du Helter Skelter (le toboggan) et par les 224 mètres du Cheese Grater (la râpe à fromage). Concentrés dans la City, ces gratte-ciel sont “la manifestation de la confiance en soi qui a permis à Londres de défier New York comme centre financier”, explique The Guardian. “Dans la nouvelle City numérique, les banques n’ont plus besoin d’être dans l’ombre de la Banque d’Angleterre” et “les caractéristiques de ce quartier de petites rues semblent débrider l’imagination des architectes”.

Sous le mandat de Livingstone, les forces extrémistes, de droite comme de gauche, ont affirmé leur influence et leur présence de façon très significative. Le maire pense avoir une compréhension particulière et des rapports privilégiés avec l’islam radical, tout comme, dans les années 1980, il pensait avoir compris le républicanisme irlandais avant le reste de l’establishment britannique. Que ce soit le cas ou non, cela ne risque guère de mettre Londres à l’abri d’attaques terroristes perpétrées par des islamistes ou d’autres extrémistes –, revers de la médaille le plus évident du dynamisme de Londres. Pour le reste de la Grande-Bretagne, Londres peut passer pour un tyran arrogant qui absorbe une part croissante de l’économie et se démarque totalement du reste du pays. Cet argument réunit généralement deux Londres : un Londres politique, qui dirige une Angleterre excessivement centralisée, et un Londres économique, plaque tournante mondiale qui monopolise les emplois de l’économie basée sur le savoir et la maind’œuvre qualifiée pour les remplir. Ronald Dwerkin décrivait jadis New York comme un “carnaval au bord de la panique”. Le Londres moderne semble parfois menacer de se jeter contre ce type d’écueil, et une série de nouveaux attentats auraient tôt fait de saper son statut actuel. Même si des perspectives aussi pessimistes ne se réalisent pas, il est difficile d’évaluer l’impact à plus long terme sur la ville des changements de ces dernières années. Comment la surpopulation et les tensions sociales cohabiteront-elles avec la richesse et la créativité ? Londres a survécu au déclin de la Grande-Bretagne depuis un siècle pour se tailler un rôle de cité-Etat semiindépendante. Mais les vrais Londoniens n’auront-ils pas à payer trop cher la stature internationale de leur ville ? Simon Parker

A l’avant-garde de l’écologie
Dans le sud de Londres, 300 personnes vivent dans un lotissement expérimental conçu pour émettre le moins de CO possible.
2

THE INDEPENDENT (extraits)

Londres

Péage

Q

uand Marianna et Steve Binks se lèvent le matin, leurs priorités sont des plus banales : se préparer, eux et leurs enfants, pour l’école, le travail et les activités normales de la vie quotidienne. Peu leur importe de savoir qu’ils se trouvent à l’avant-garde d’un style de vie qui vise à limiter les émissions de CO2. Mais les nouveaux venus au Beddington Zero Energy Development (BedZED) de Wallington, dans le district de Sutton, ont tôt fait de comprendre qu’il ne s’agit pas d’un lotissement comme les autres. Il suffit d’apercevoir les systèmes de ventilation au sommet des bâtiments, du côté des toits verts (pour ne pas perturber la faune), et les panneaux solaires photovoltaïques noirs sur les murs pour se dire que ces résidences ont quelque chose d’exceptionnel. Le lotissement a été construit de façon que les fenêtres soient orientées au sud, afin de maximiser la chaleur et la lumière naturelles. Quant à la grosse bâtisse à l’air inoffensif dans l’angle, c’est une centrale thermique et énergétique alimentée au bois. Ce projet – un partenariat entre ZEDfactory, cabinet d’architectes à l’engagement éco-

Mis en place en 2002, le péage urbain (8 livres, soit 11,60 euros) instauré dans le centre de Londres a été étendu en février dernier à Kensington et à Chelsea. A terme, le maire de la capitale, Ken Livingstone, entend limiter les émissions de CO2 dans tout le Grand Londres, voire taxer les 4 x 4 à hauteur de 25 livres (36,50 euros) par jour.

logiste avéré, BioRegional, organisation caritative locale qui soutient les entreprises travaillant dans les énergies renouvelables, et le Peabody Trust – pourrait à l’avenir servir de modèle à un mode de vie écologiquement sain. Chez les Binks, comme dans chacun de la centaine d’appartements qui abritent environ 300 personnes, les petits détails font aussi la différence. Chaque fois que Marianna se sert de sa bouilloire, c’est avec de l’eau minérale recyclée, dont l’utilisation est mesurée par un compteur. Qu’un membre de la famille se serve de la douche ou des toilettes, et les eaux usées sont recyclées. On fait la cuisine sur une plaque à induction électrique et les aliments sont conservés dans des placards en bouleau sans composants chimiques, le bois venant de sources renouvelables (comme dans l’ensemble du lotissement).Tous les autres matériaux de construction sont de composition comparable et font appel à des fournisseurs locaux. Aucun des appartements n’a le chauffage. Ils sont conçus de telle façon que la chaleur provienne de plusieurs sources – par exemple, un conduit d’air relié au système de ventilation. L’utilisation de la voiture est déconseillée, et avoir une place de parking implique une charge supplémentaire. Le lotissement combine logements sociaux, copropriété et vente au particulier. Pour garantir la diversité et maximiser l’occupation diurne et nocturne, on trouve également des bureaux et des ateliers. Comme il fallait s’y attendre, la résidence a développé un sens communautaire très marqué. Terry Kirby

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Miller Hare Limited

LONDRES CAPITALE DU XXI e SIÈCLE

La City en fait trop
Comme il y a un siècle, Londres crée sa richesse au détriment du reste du pays, prévient l’historien Tristram Hunt.
THE OBSERVER (extraits)

Londres

O

n nous dit que Londres est le centre financier de l’Europe, la Ninive et la Babylone des temps modernes, la ville la plus riche du monde. Nul ne se demande si elle est belle ni si elle est saine. Cette question est pourtant aussi pertinente aujourd’hui qu’il y a un siècle, lorsqu’on se l’est posée pour la première fois. Londres est la première place financière du monde. Les 325 000 personnes qui travaillent à la City ont, selon les estimations, engrangé 9 milliards de livres [13,2 milliards d’euros] de primes pour le nouvel an – et elles les ont dépensés. Les anecdotes sont légion : les jéroboams de Cristal [l’un des champagnes les plus chers au monde], les cours remplies d’Aston Martin, les appartements de 84 millions de livres sur Hyde Park… Il paraît que nous entrons dans une nouvelle ère victorienne, où une foule d’Augustus Melmotte* modernes vivent en bordure des territoires de Peckham et de Hackney, ravagés par la criminalité. La comparaison avec le Londres édouardien serait bien plus pertinente . Car c’est dans les années 1900 que la ville a rompu avec le reste de la Grande-Bretagne comme elle risque de le faire aujourd’hui encore. A l’ère victorienne, un marchand de coton de Manchester ou un industriel de Birmingham pouvait s’adresser à un banquier londonien en toute égalité. La richesse était équitablement répartie entre l’industrie et la finance, entre le Nord et le Sud. Cet équilibre des pouvoirs a changé à l’aube du XXe siècle. La concurrence allemande et américaine a commencé à grignoter notre avantage industriel, tandis que Londres devenait une place financière de premier plan. A l’époque comme aujourd’hui, Londres était une ville cosmopolite. Les hommes du temps d’Edouard VII seraient sans doute perplexes face aux trois cents langues parlées aujourd’hui dans ses rues, mais au début des années 1900, la capitale résonnait d’accents australiens, canadiens et indiens. De même que les émigrants économiques arrivent de nos jours par l’aéroport de Heathrow et la gare Victoria, l’immense zone des docks grouillait à l’époque de personnes et de produits d’importation et d’exportation. Et, si Londres pouvait apparaître comme l’épicentre de l’Empire et du chauvinisme, c’était aussi un lieu de rébellion et de résistance. C’est là que la Ligue nationale irlandaise et le Congrès panafricain organisèrent leur lutte contre le colonialisme. Au cœur de ces immenses ténèbres se trouvait la City. Comme Goldman Sachs et la Deutsche Bank aujourd’hui, les magnats édouardiens de la finance n’avaient pas vraiment d’intérêts à l’intérieur du Royaume-Uni. La City avait le regard fixé sur le monde – sur

Soirée rétro entre cadres.

les chemins de fer du Pérou et les plantations de thé de Ceylan. “Londres se soucie souvent davantage des événements qui se déroulent au Mexique que de ce qui se passe dans les Midlands”, relevait The Economist, “et s’inquiète davantage d’une grève à Canadian Pacific que d’une grève dans les houillères de la Cumbria. ” Tout ceci se traduisit par des sorties massives de capitaux. Entre 1870 et 1914, le Royaume-Uni représentait 44 % des investissements étrangers dans le monde – contre 19,9 % pour la France. En conséquence, les fonds qui auraient pu aller à l’industrie bri-

tannique partaient pour l’étranger, où les bénéfices étaient rapides. Les besoins de l’industrie furent oubliés. Quand la récession frappa, dans les années 1930, il était trop tard. “La GrandeBretagne était en train de devenir une économie parasite et non concurrentielle”, remarque [l’historien] Eric Hobsbawm, “désormais symbolisée par les manoirs des financiers qui parsèment le Surrey et le Sussex et non plus par les hommes au visage rude des villes de province enfumées. ” On peut difficilement accuser Londres de ne pas être compétitif aujourd’hui, mais la ville risque de se détacher du reste du pays. Car, si Leeds et Edimbourg bénéficient au comptegouttes de quelques services financiers, ils sont quasiment les seuls. Le résultat, selon une étude universitaire, est que “le pays est en train d’être coupé en deux”. Au sud, la métropole du Grand Londres ; au nord et à l’ouest, “l’archipel des provinces – des îlots urbains qui semblent couler lentement – démographiquement, socialement et économiquement. Le Royaume-Uni ressemble de plus en plus à une cité-Etat. Personne ou presque ne ” souhaite tuer la poule aux œufs d’or de la réussite londonienne. Mais il est temps que la City se reconnecte avec le pays, car, dans cette nouvelle ère d’excès édouardiens, elle n’est ni belle ni saine. Tristram Hunt
* Aventurier financier, héros du roman d’Anthony Trollope The Way We Live Now, paru en 1875.

A la une

L’hebdomadaire Przekrój dresse le bilan de “trois ans d’invasion polonaise” au Royaume-Uni. Depuis l’ouverture du marché du travail britannique aux Polonais, 300 000 d’entre eux sont arrivés à Londres. “D’autres minorités sont irritées par l’attitude bienveillante des autorités à l’égard des Polonais. Elles n’ont pas eu ce traitement de faveur”, constate Przekrój. “Les ouvriers polonais aident, certes, la classe moyenne à retaper ses maisons, mais ils prennent le travail des Britanniques. Dans les couches moins aisées de la société, l’hostilité se fait de plus en plus sentir.”

Sarah Lee/Eyevine/Deadline

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Balade dans l’opulent Londongrad
Le sport favori des oligarques russes : acheter une résidence londonienne encore plus luxueuse que celles de leurs pairs.
KOMSOMOLSKAÏA PRAVDA (extraits)

Moscou

F

ace à Kensington Palace Gardens, la rue considérée comme la plus chère du monde, se trouve une agence immobilière qui recherche des propriétés pour clients fortunés. Son directeur, James Gallagher, semble être la personne la plus indiquée pour décrire comment nos compatriotes habitent la capitale britannique. Mais l’amener à parler avec franchise est presque mission impossible. Il se contente de répéter que son travail est extrêmement confidentiel et qu’il n’a absolument pas le droit de divulguer les noms de ses clients, ni les conditions de vente de leurs biens immobiliers. Tout au plus a-t-il consenti à me piloter dans une traversée du “Russian London”, où, d’une adresse à l’autre, il m’a fait part des confidences qu’il s’estimait en mesure de pouvoir livrer. Nous commençons par Belgravia, qualifié de “quartier chic” par tous les guides touristiques. “Ici, les maisons datent du premier quart du XIXe siècle”, explique-t-il en désignant des villas immaculées de style victorien. “Depuis très longtemps, ce quartier abrite la crème de la société britannique. D’ailleurs, en anglais, les termes Belgravian et aristocrat sont synonymes. Jusqu’à présent, il n’y avait pratiquement pas d’étrangers qui vivaient ici. — Et quand l’invasion russe a-t-elle commencé ? — Il y a quelques années. Si je me souviens bien, le premier à s’intéresser au quartier a été

Roman Abramovitch. Il y possède aujourd’hui pas moins de quatre propriétés ! Au total, ce patrimoine représente environ 30 millions de livres sterling [44 millions d’euros]. ” Les propriétés du milliardaire russe sont impressionnantes, mais elles ne se distinguent pas tellement des voisines. Gallagher précise que l’harmonie de l’aspect extérieur des demeures du quartier doit être préservée. Aucune “fausse note” n’est permise, la législation britannique est très stricte à ce sujet. Elle interdit de modifier les façades, de surcharger les entrées, les murs, les enceintes. Même pour installer une antenne satellite, il faut l’accord exprès du conseil de district. En revanche, le propriétaire peut aménager comme bon lui semble l’intérieur de sa “forteresse”. Abramovitch a été suivi par plusieurs de nos magnats. Celui qui est devenu l’oligarque numéro un, Oleg Deripaska, s’est offert un domaine Régence (fin XVIIIe - début XIXe) avec un parc fabuleux dont nous avons pu admirer

le gazon émeraude, alors même que nous étions en février. “La valeur de ces biens dépend en grande partie du prestige du quartier et du voisinage”, souligne l’agent immobilier. Pour ce qui est du voisinage, il n’y a rien à redire : il me montre les maisons de Tony Blair et de Margaret Thatcher, celles d’autres personnalités politiques de renom, d’hommes d’affaires et d’acteurs. Même la Roubliovka [quartier huppé de l’ouest de Moscou], avec ses prix exorbitants et son snobisme, peut aller se rhabiller !
BELGRAVIA ET KNIGHTSBRIDGE, REFUGES DES MILLIARDAIRES

A Kensington Palace Gardens, la demeure la plus chère du monde, achetée 42 millions de livres par l’oligarque russe Leonid Blavatnik.

Nous prenons ensuite Sloan Street, qui assure la jonction entre les deux enclaves où ont jeté l’ancre la plupart des milliardaires russes, Belgravia et Knightsbridge. Cette rue est bordée de boutiques, d’hôtels, de restaurants et de salons de beauté de luxe. Knightsbridge compte beaucoup plus d’immeubles que Belgravia, et les Russes y recherchent plutôt des appartements que de grandes propriétés. Il y a quelques années, l’acheteur compulsif qu’est Abramovitch possédait ici quatre appartements qui lui avaient, paraît-il, coûté une cinquantaine de millions de livres. Fin 2006, un autre de nos compatriotes a fait mieux. Gallagher refuse de dévoiler son véritable nom, même s’il laisse filtrer quelques détails : le penthouse acquis par ce Russe mystérieux comporte cinq chambres et vaut 16 millions de livres [23,4 millions d’euros], ce qui en fait l’appartement le plus cher de la capitale britannique. Nous regagnons Kensington Palace Gardens, le boulevard des milliardaires (et des ambassades), où Gallagher m’indique la maison la plus chère du monde, passée il y a trois ans sous le nez d’Abramovitch parce que celui-

LOGEMENT

Le boom des appartements communautaires
Pour les immigrés, en particulier russes, partager une chambre à prix d’or est souvent le seul moyen de trouver un toit.

Nick Cunard/Eyevine/Deadline

O

n écrit beaucoup sur le Londres des riches – des Abramovitch, des Berezovski, des Deripaska –, mais le Londres russe, ce n’est pas eux. Le Londres russe, ce sont des dizaines de milliers de locataires d’appartements communautaires. L’appartement communautaire (komounalka, comme on dit en russe) est-il un spectre effrayant du passé soviétique ou une réalité du capitalisme actuel ?” L’hebdomadaire moscovite Ogoniok a mené l’enquête auprès de ces ex-Soviétiques qui “débarquent en flots in-

interrompus sur les rives britanniques” (ils seraient aujourd’hui plus de 200 000), et ne trouvent comme solution de logement provisoire qu’à s’entasser dans des “fourmilières”. “Ma maison est mon château, disent les Anglais. Eh bien, les forteresses de Londres prennent de la valeur et deviennent de purs placements, remarque Ogoniok. Elles s’achètent et se vendent après avoir subi des transformations substantielles : on place un verrou à la por te de chaque chambre, que l’on garnit de lits achetés aux puces, ainsi que d’un frigo et d’une machine à laver d’occasion. Puis on les loue à des Indiens, à des Polonais, à des Chinois et, bien sûr, à des Homo

sovieticus. Des appar tements remplis de gens de tous horizons, qui n’ont aucun lien de parenté mais qui doivent partager les toilettes et la cuisine. Drôle de forteresse, non ?” Quatre hebdomadaires en langue russe sont publiés à Londres. La moitié de leur pagination est consacrée aux petites annonces, dont la majorité concernent le “logement de masse”. On y propose essentiellement des chambres ou des “lits”, pour des loyers allant de 40 à 120 livres [de 58 à 76 euros] la semaine. Voici un éventail de prix dans London Info : 40 livres pour un lit dans une chambre de trois lits, 50 livres dans une chambre de deux lits ; la chambre individuelle à partir de

60 livres, le studio à 120 livres. “Oksana et Goda, deux infirmières lituaniennes, travaillent dans une maison de retraite. Elles gagnent 200 livres [293 euros] par semaine, à raison de 1O heures de travail par jour, sept jours sur sept. Elles dépensent 60 livres pour se loger, 40 en nourriture, 25 en transport, 10 en téléphone, le reste pour s’habiller dans des boutiques bon marché et se payer un billet d’avion de temps en temps pour aller dans leur pays. Aucune possibilité de mettre de l’argent de côté”. “Grande chambre propre avec réfrigérateur”, peut-on lire ici ou là. “La propreté est une qualité toute relative. Quant à la cuisine, elle n’a l’air grande qu’en journée. Car, le soir, quand quin-

ze locataires rentrent à la maison, aucune cuisine n’a l’air grande. Et le frigidaire… Quand bien même il y en aurait deux : imaginez ce que sept locataires et demi empilent dans chaque frigo quand ils font les courses une fois par semaine !” Mais qui sont ces bienfaiteurs qui entassent les gens dans des maisons comme dans des boîtes de sardines ? On les appelle respectueusement “landlords”. Généralement, ce sont des compatriotes qui se sont enrichis en achetant une maison, puis deux, puis trois (à partir de trois, cela devient rentable). Mais beaucoup ne s’embarrassent même pas d’acheter. Ils louent des maisons en bloc et les souslouent “au détail”.

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E X PAT R I É S

Les Frenchies restent
■ “Allez n’importe où dans l’ouest de Londres – les districts huppés de South Kensington, Chiswick, Ealing et Clapham, où les émigrés mettent leurs enfants dans les écoles françaises – et vous verrez, ou plutôt vous entendrez un Français”, s’amuse The Independent. “Il n’y a jamais eu autant de Français à Londres – 300 000 au dernier recensement”, note le quotidien en expliquant que ces Frenchies sont “poussés par un marché du travail dynamique, l’occasion d’apprendre l’anglais et les exigences de leurs employeurs français”. “Il y a une décennie, Londres grouillait de 200 000 Français”, remarque le journal. “La différence essentielle est qu’ils sont aujourd’hui moins nombreux que jamais à retourner chez eux.” “Les Français pensent encore que le Royaume-Uni est la ‘cool Britannia’ [un concept popularisé au début des années Blair]”, estime le journaliste Stephen Clarke, auteur de Talk to the Snail (Parler à l’escargot). “L’effet Blair marche encore outre-Manche. Il y a énormément de romantisme à venir à Londres. Tout le monde croit qu’il va intégrer la scène artistique et peut-être créer une société de design branchée.” Dans les faits, constate The Independent, “l’ossature de la communauté française” se trouve “à la City et à Canary Wharf, où ils tiennent des postes élevés dans la banque et le courtage. A l’autre bout, des milliers de Français travaillent dans la restauration et l’accueil partout dans la capitale.”

Miquel Gonzales/Laif/Rea

ci “a réfléchi trop longtemps”. Le patron de Chelsea se l’est fait souffler par un ex-Russe devenu citoyen américain, Leonid Blavatnik. Cet oligarque, qui a fait fortune dans le pétrole, a payé cette demeure 42 millions de livres [61,6 millions d’euros]. Mais elle les vaut, avec ses dix chambres, son orangerie féerique, sa piscine et son garage pour vingt voitures. Un peu plus loin s’élève un majestueux édifice en brique rouge pâle. Dans la seconde moitié des années 1990, alors qu’il venait d’être achevé, je me souviens d’en avoir vu sor-

Restaurant panoramique dans la tour OXO, sur la rive sud de la Tamise.

tir aussi bien Boris Berezovski que Vladimir Goussinski [les deux plus grandes fortunes de ces années-là, recherchés depuis par la justice russe]. “Ils n’y habitent plus. L’un [Berezovski] s’est installé dans une propriété proche de Londres ; l’autre est carrément parti pour l’Espagne. Nous leur avons proposé de leur trouver des locataires pour leurs appartements, mais ils ont préféré les vendre, à des prix très nettement inférieurs à leur valeur. A croire que, même à ce niveau-là, les Russes n’ont pas besoin de rentrer dans leurs frais”, ironise Gallagher. Mikhaïl Ozerov

CINÉMA

Même Bollywood arrive !
■ Dans Namastey London (Bonjour Londres), le film du réalisateur bollywoodien Vipul Shah, le jeune premier Akshay Kumar joue le rôle d’un jeune Indien qui débarque à Londres pour conquérir le cœur de Katrina Kaif. Mais cette belle pense que tous les Indiens sont des “losers” et préférerait être avec son petit ami blanc. Kumar entreprend de la faire changer d’avis. “A Bollywood, il est toujours difficile de tourner des histoires d’amour parce qu’il y en a déjà eu des centaines. Je voulais faire quelque chose de différent, qui aborde aussi les autres problèmes que rencontrent les Indiens en Angleterre. L’histoire d’amour entre Akshay et Katrina n’est pas banale parce qu’il s’agit de deux personnes d’origine indienne mais de milieux très différents et qui trouvent leur place dans la vie”, explique Shah. “C’est une histoire entre deux cultures. Je voulais montrer comment les jeunes d’Occident conçoivent l’amour, par rapport à ceux qui vivent au Penjab, à Delhi ou à Bombay. Je voulais montrer ce qui se passe quand de jeunes Indiens rencontrent ceux qui ont grandi à Londres.” “Namastey London s’adresse à toutes les diasporas qui ont quitté leur terre natale pour s’installer en Occident. Il parle de la difficulté des immigrés à s’intégr er dans la culture du pays d’accueil tout en maintenant un lien avec le pays qui reste leur patrie.” Chaque année, entre douze et quatorze productions bollywoodiennes sont tournées au Royaume-Uni, qui rapportent 20 millions de livres [plus de 29 millions d’euros] à l’économie anglaise. Depuis quelques années, Londres est devenu la pépinière du cinéma indien, en particulier pour des films parlant des relations entre les cultures. “Londres est une ville magnifique. La présence de nombreux Indiens en faisait le lieu de tournage idéal pour ce film”, s’enthousiasme Vipul Shah. En plus des acteurs de Bollywood, Shah a également fait appel des acteurs britanniques – Nina Wadia, Clive Standon et Tiffany McFadden – pour rendre le film plus réaliste. “Je voulais que les personnages soient le plus proches possible de la réalité. Cela n’aurait eu aucun sens de prendre des acteurs de Bollywood pour jouer des rôles d’Anglais alors qu’il y a tellement d’acteurs de talent en Angleterre”.
Asian News (extraits), Londres

p o r t ra i t
Bill Talen

Apôtre de la non-consommation
THE INDEPENDENT

Londres

Les frasques de Bill Talen, plus connu sous le nom de
révérend Billy, sont résumées dans un petit morceau de papier punaisé
dans la cuisine de son modeste appartement
de Brooklyn. C’est un message pour sa femme, Savitri D., 35 ans, laissé par un ami : “Bill m’a dit de te dire qu’il n’est pas en prison et qu’il rentre à la maison. ” Mais Savitri n’est plus vraiment inquiète à l’idée de voir son mari embarqué dans une voiture de police et emmené au poste le plus proche. Cela lui arrive régulièrement, et les policiers le gardent rarement longtemps. Il est en effet plutôt délicat de mettre à l’ombre un homme d’Eglise en costume blanc et col de pasteur, même si le personnage en question n’est pas un véritable révérend. On ne sait jamais, il pourrait se mettre à confesser les prostituées et les maquereaux. Si vous avez déjà vu le révérend, vous ne risquez pas de l’avoir oublié. C’était peut-être dans un café Starbucks, une boutique de lingerie Victoria’s Secret ou une boutique Walt Disney à New York. Il s’agit de ses cibles préférées. Il se sera certainement dirigé vers le comptoir et aura entamé l’un de ses rites favoris : l’imposition des mains sur la caisse enregistreuse, suivie d’un exorcisme. Si c’était dans un café Starbucks, il se sera mis à psalmodier le nom de la chaîne, accompagné par sa chorale. Et, si vous avez eu de la chance, vous aurez entendu le révérend et ses choristes entamer leur “hymne à Starbucks”, qui parle de la façon dont la chaîne exploite les cultivateurs de café éthiopiens sans se soucier le moins du monde du commerce équitable. Après avoir commencé comme simple poète des rues il y a près de trente ans, Bill Talen est devenu ces dernières années un véritable “phénomène de chaire” et la bête noire de la police. Capable de se lancer dans des harangues enflammées, il imite à la perfection cette espèce très spéciale d’Américain dévot : le télévangéliste. Mieux encore, il a appris à utiliser son talent pour porter une parole militante en laquelle sa femme et lui croient profondément. Le révérend Billy est en effet le fondateur et le dirigeant de la Church of Stop Shopping [Eglise de la non-consommation] et il prêche un évangile on ne peut plus sérieux. Il veut nous sauver d’une “Shopocalypse” imminente, c’est-à-dire l’avènement d’une époque où les communautés seront remplacées par des centres commerciaux, où la vie spirituelle sera supplantée par le culte de la carte de crédit et où la liberté sera corrompue par l’esclavage auquel nous soumet notre addiction aux achats. La bonne parole de Talen s’est aujourd’hui répandue un peu partout. Les vidéos de ses actions rencontrent beaucoup de succès et il est connu jusque dans les couloirs du Congrès américain. Accompagné de sa chorale, il a en effet récemment fait une apparition dans la grande rotonde, pour interpréter un Hymne au 1er amendement, un chant contre la guerre en Irak qu’ils ont repris dans la cafétéria du Capitole et même dans les bureaux des sénateurs Hillary Clinton et Barack

Obama. “Changez !” pouvait-on les entendre tonner. “Nous devons tous changer maintenant ! Changez, alléluia ! Nous serons peut-être un peu gênés de laisser sa chance à la paix. Cela nous semblera peut-être ridicule ! Mais faites la paix au Congrès aujourd’hui !” Les interpellés sont pour la plupart restés stupéfaits. Mais la célébrité de Bill Talen est surtout sur le point de décoller grâce au réalisateur Morgan Spurlock, l’homme qui s’est nourri uniquement chez McDonald’s pendant un mois et a immortalisé son supplice gastrointestinal dans le documentaire Super Size Me, qui a fait un tabac dans le monde entier. Spurlock, qui habite également à Brooklyn, vient en effet de terminer un nouveau documentaire intitulé WhatWould Jesus Buy ? [Qu’achèterait Jésus ?], dont la sortie est prévue pour l’automne. Cette fois, le personnage principal n’est pas Spurlock mais le révérend Billy. On y suit la dernière croisade du révérend à bord d’un un bus délabré – en fait, de deux bus, le premier ayant été embouti dès le deuxième jour alors que Talen prêchait l’abstinence de consommation. Avec sa troupe, il envahit les centres commerciaux et les grands magasins, et va même porter la bonne parole dans les églises qui ont le courage de l’inviter. Le voyage dure quatre semaines et commence à Times Square le “Vendredi noir”, c’est-à-dire le lendemain de ■ Biographie Thanksgiving, jour où démarre la 1954 Naissance de course aux achats de Noël. Il se terBill Talen dans une mine le 24 décembre à Disneyland, famille calviniste en Californie. du Minnesota. Si, dans Super Size Me, Spurlock 1970-1980 Acteur mettait en évidence l’impact des et producteur fast-food sur les enfants, il montre de pièces de théâtre cette fois l’emprise des publicitaires à San Francisco. et des fabricants de jouets sur les 1995 Il s’installe jeunes Américains. Le documenà New York. taire affirme par exemple que l’en1997 Création fant américain moyen est exposé à de son personnage, 3 000 publicités par jour. Les le révérend Billy. adultes sont également victimes de 22 mars 2007 cette pression : les Américains Action contre la consacrent en moyenne une heure guerre en Irak par semaine à une activité spiriau Congrès. tuelle, comme aller à l’église, et cinq Automne 2007 heures à faire des achats. Bill Talen, Sortie du qui a grandi dans une famille calvidocumentaire niste conservatrice dans le Minnede Morgan Spurlock sota, a commencé à jouer le rôle What Would d’un prédicateur “par intermittences” Jesus Buy ? dans les années 1990. A la fin de [Qu’achèterait la décennie, alors qu’il habitait à Jésus ?]. Times Square, il s’est insurgé contre la campagne menée par le maire de l’époque, Rudolph Giuliani, pour faire du quartier ce qu’il est devenu aujourd’hui : un carrefour non pas du monde entier mais des multinationales. “Giuliani faisait arrêter tous ceux qui n’avaient aucun pouvoir, comme les gens de couleur ou ceux qui n’avaient pas d’argent ou de travail, se souvient-il. Il a volontairement transformé Times Square en un immense centre commercial. C’est là que j’ai senti l’importance de devenir prédicateur des rues. ”
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Le documentaire de Morgan Spurlock commence par une vidéo de la première apparition en public du révérend Billy. On l’y voit traîner une chaire blanche au centre de Times Square pour faire son premier sermon sur l’anticonsommation. Pénétrer dans une propriété privée – qu’elle appartienne à Disney, à Starbucks ou à Victoria’s Secret – et haranguer les gens avec ses fausses prédications est devenu avec le temps de moins en moins intimidant. “Nous manquons incroyablement de retenue, plaisante-t-il. Faire sortir les consommateurs de leur envoûtement est très excitant. Les boutiques Disney, par exemple, sont de véritables temples de la vente. Il y règne une atmosphère de recueillement, et la moindre parole prononcée un peu fort est entendue. Les gens parlent en chuchotant, comme s’ils étaient tombés dans une sorte d’extase consommatrice”, ajoute-t-il. Les réactions des acheteurs sont variées. “Certains s’arrêtent et nous regardent fixement, d’autres rient. Il y en a aussi qui nous demandent ce qui se passe, tandis que certains autres s’en vont carrément”, précise le révérend. L’important est de leur faire prendre conscience de “l’hypnose institutionnalisée qu’ils subissent, affirme Bill Talen. On nous présente le fait d’avoir tous ces produits à acheter comme une liberté. Lorsque Ben Laden nous a attaqués, le 11 septembre 2001, on nous a dit que c’était parce qu’il enviait notre mode de vie. Et, le lendemain, que nous a-t-on dit ? Allez faire des achats !Voilà ce que nous ont dit Bush, Cheney et Giuliani : ‘Achetez, continuez d’alimenter l’économie.’” L’invasion de l’Irak est, pour Talen, un produit comme les autres, que les Américains ont acheté en même temps que leur iPod ou leur chaise longue. “Nous la voyons comme une guerre de consommation, lance-t-il. C’est le produit le plus important que nous ayons jamais acheté. Il nous a été vendu à coups de publicité mensongère. Cette guerre nous a été fondamentalement vendue comme un jeu vidéo. Et le sentiment patriotique est lui aussi un produit de consommation. ” Il pense que le nouveau documentaire de Spurlock aura du succès, en partie parce qu’il observe aux Etats-Unis un revirement politique qui devrait permettre au documentaire de toucher davantage de monde. “Les choses sont en train de bouger”, affirme-t-il, en pointant le résultat des élections de novembre 2006 qui ont vu les démocrates arriver en masse au Congrès. Le documentaire pourrait donc ne pas seulement prêcher les convertis mais toucher un vaste public. Bill Talen sait pertinemment que, si WhatWould Jesus Buy ? marche bien, les projecteurs se braqueront sur lui, ce qui devrait se traduire par une augmentation de ses revenus. Il pourra alors peut-être acheter un nouveau bus pour sa chorale et moins dépendre de la charité d’autrui lorsque sa troupe est en tournée. “Nous pourrons faire notre travail dans de meilleures conditions”, se félicite-t-il. Mais la célébrité n’est pas sans risque. Elle pourrait faire du révérend Billy une star, et peut-être même une icône médiatique. Bref, un produit de consommation. L’idée fait brièvement sourire Talen, mais il jure qu’il ne se laissera jamais corrompre et qu’il restera fidèle à ses convictions. “Nous garderons les pieds sur terre et la main sur le tiroir-caisse”, assure-t-il. Pour l’exorciser, bien sûr. David Usborne

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Tony Savino/Corbis

■ Le révérend et sa chorale en pleine performance à New York. ■ Devant le McDonald’s de Times Square. ■ Arrestation musclée devant un café Starbucks, en novembre 2004. ■ Le dernier livre du révérend sorti en mars dernier traite du même sujet que le documentaire de Morgan Spurlock.

Ramin Talaie/Corbis

Treacy/Sipa

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enquête

LE RETOUR DES MAGYARS

Mon château en Transylvanie
HETI VÁLASZ

Budapest
rente mille hectares, soit plus que la moitié de la superficie de Budapest. Aux termes de la loi sur la restitution, promulguée par le gouvernement roumain, c’est ce que la famille Bánffy peut revendiquer aujourd’hui en Transylvanie de ses forêts nationalisées en 1945 . Parmi les autres bénéficiaires des restitutions, les familles nobiliaires figurent en bonne place et nombre d’entre elles sont originaires de Hongrie, comme les Apor, Bethlen, Kálnoky, Kendeffy, Mikes, Kemény, Teleki ou Ugron. Cependant, nous devons considérer l’aristocratie hongroise de Transylvanie comme une seule et grande famille. En effet, leurs membres se mariaient presque exclusivement entre eux, et le nombre des familles de la haute aristocratie ne dépassait guère le seuil des 500, même sous le règne de Mihály Apafi [1632-1690], qui avait pourtant distribué généreusement les lettres de noblesse. Par ailleurs, on n’a jamais compté plus d’une dizaine de véritables grandes propriétés. “Ces chiffres illustrent bien à quel point nos relations familiales sont enchevêtrées. Maintenant que nous demandons la restitution des domaines des Bánffy, 214 personnes sont concernées. Quand nous aurons tout récupéré, nous devrons tenir compte des desiderata d’autant d’héritiers”, expliquent Farkas et Zsuzsanna Bánffy, qui, avec leur père, Miklós Bánffy, l’ancien maire de Leányvár, œuvrent pour la restitution de leur héritage familial. Dès que Farkas obtiendra son diplôme à l’Ecole polytechnique de Budapest, et si le cercle des propriétaires l’approuve, il s’installera à Fugad, pour y restaurer le manoir des Bánffy, déjà revenu dans le giron familial. Il dirigera également l’exploitation forestière de Gödemesterháza, relancée en 2005. Il doit cela à l’astuce de son grand-père, Dániel Bánffy, qui, dans les années 1920, avait placé les biens familiaux dans une société éponyme. En effet, après le traité du Trianon, signé le 4 juin 1920 [voir encadré], les particuliers pouvaient craindre l’expropriation, alors que les entreprises actionnaires y échappaient. Mais, en 1945, les communistes arrivés au pouvoir ont qualifié la majorité des grands propriétaires hongrois et saxons d’“éléments dangereux”. Ils ont confisqué leurs biens pour en confier la gestion à l’Etat, malgré la réhabilitation de 2 000 personnes en 1947, parmi lesquelles les Bánffy. La loi sur la restitution ne concerne que les biens confisqués après 1945. En d’autres termes, on peut donc faire une croix sur les terres et les forêts expropriées en 1920 et 1921. Ce texte reste cependant la loi la plus généreuse des pays d’Europe centrale et orientale. Dans les années 1990, le Parlement hongrois avait rejeté la demande de dédommagement déposée par d’anciens grands propriétaires. Les aristocrates de Hongrie n’avaient pu reprendre possession d’aucun de leurs biens immobiliers. Pour ce qui est des terres saisies, ils n’avaient obtenu que des bons de dédommagement, rapidement dévalués. La Roumanie, en revanche, a restitué plus du tiers de ses 6,5 millions d’hectares de forêts à leurs propriétaires d’origine. Ainsi plus de 1 000 descendants de la noblesse ont pu reprendre possession de leurs châteaux, manoirs et, dans la limite de 50 hectares, de leurs terres arables. On peut se demander pourquoi les autorités roumaines se sont montrées aussi généreuses. Avec

T

Le gouvernement roumain a décidé de restituer les biens confisqués par le régime communiste. C’est ainsi que les héritiers de la noblesse hongroise ont pu, avec parfois quelques difficultés, reprendre les terres de leurs ancêtres.
cette politique, les Roumains voulaient faire bonne figure en vue de leur adhésion à l’Union européenne, affirment certains. D’autres avancent que de nombreux parlementaires roumains avaient des intérêts dans ces affaires. De ce côté-ci des Carpates, le cadastre n’était pas à la mode : les registres y sont donc particulièrement lacunaires. Et, comme aujourd’hui un simple témoignage suffit pour justifier l’origine d’un bâtiment ou d’une propriété, les abus sont monnaie courante. Ces dernières années, les héritiers ont déposé leurs requêtes les uns après les autres. “Le temps pressait puisque, une fois dépassés les délais fixés par la loi, personne ne pourrait en théorie plus rien revendiquer”, se souviennent les Bánffy. Mais, dans les faits, les procédures ont traîné en longueur et les “dossiers de restitution” ont sans cesse été complétés par de nouveaux documents et certificats… “Les démarches juridiques et administratives sont extrêmement lourdes, ce qui ralentit d’autant la gestion des dossiers, sans parler de la résistance des exploitations forestières de l’Etat”, note Zsolna Ugron. Avec son mari, Gergely Roy Chowdhury, elle a fait le grand saut et gère désormais les affaires de leur propriété de Zabola. Selon plu-

sieurs témoignages, il n’est effectivement pas rare que les agents de l’Etat, lorsqu’ils ont vent du projet de restitution, accélèrent l’exploitation à tel point que l’héritier y trouvera très peu d’arbres. “La rénovation et l’entretien des bâtiments restitués coûtent très cher et peu sauront les assumer en l’absence de fonds. Les dédommagements n’ont donc de sens que si les champs arables et, surtout, les forêts assurant des revenus garantis à long terme reviennent également à leurs propriétaires légitimes”, assure Zsolna Ugron. Or, là où de telles richesses sont en jeu, la corruption pointe le bout de son nez. Dans de nombreux cas, la procédure de restitution n’a pu avancer qu’au prix de “persuasions” nécessaires – qu’il s’agisse de dessous-detable ou de diverses formes de dédommagements accordés aux occupants des lieux. Pis encore, un requérant nous a confié que les autorités locales, se voyant graisser la patte, auraient tendance à ralentir le processus pour pouvoir se remplir les poches sur une plus longue durée. László Péchy, expert immobilier et membre de la Fondation Castellum, qui rassemble les familles hongroises historiques de Transylvanie, est en contact avec près de 700 héritiers. Il ne trouve pas la situation aussi sombre. “Pour réussir, nous devons obtenir le soutien des personnes concernées sur place afin qu’elles comprennent que les nouveaux propriétaires prendront soin de leurs terres et de leurs biens”, explique Péchy. D’après lui, la plupart des requérants ont compris qu’ils devaient engager un avocat sur place et fixer avec lui, outre les honoraires de base, une grille de rétribution des personnes concernées sur place. Mais ce n’est pas toujours suffisant. Le cas de Marosvécs illustre bien la situation.

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Nándor Veres

Andrew Testa

Les salariés de l’hôpital implanté dans le château de la famille Kemény craignaient pour leurs emplois. Ils ont alors adressé un ultimatum à Me Károly Kerekes, conseil de la famille héritière et candidat de l’Alliance des démocrates hongrois de Roumanie [RMDSZ]. Ils lui demandaient de renoncer à représenter la famille Kemény, faute de quoi ils ne voteraient pas en sa faveur aux élections législatives de 2004. L’avocat a dû jeter l’éponge. “Je n’aimerais pas que nos réunions restent au niveau d’un club de vieilles dames et de vieux messieurs nostalgiques, qui pointent leur tête par les oubliettes de l’Histoire”, déclarait l’ancien dirigeant de la Fondation Castellum, György Csávossy, en l’an 2000, lors d’une assemblée générale de son organisation. “Comme toutes les classes sociales, l’aristocratie a eu des torts. Mais je crois qu’il est impossible d’imaginer l’histoire millénaire hongroise sans elle”, avait-il ajouté. En l’écoutant, certains membres de l’assistance ont décidé de faire en sorte que le passé mais aussi l’avenir ne puissent être vécus sans eux. “Deux choses sont essentielles dans cette affaire. Le temps que la famille a passé sur ses terres et la manière dont elle s’y prend pour les récupérer”, lance Gergely Roy Chowdhury. Il a quitté sa carrière de banquier à Londres et à New York pour reprendre possession de sa propriété à Zabola. Nullement par nostalgie. “D’une manière ou d’une autre, je serais rentré en Roumanie même si je n’avais pas d’attaches en Transylvanie. La croissance économique du pays est tellement fulgurante que les opportunités y seront exceptionnelles pendant longtemps”, affirme-t-il. A Zabola, Roy Chowdhury et son épouse dirigent une pension familiale et leur exploitation forestière, tout en se battant pour récupérer le reste de leur héritage familial. Péter Horváth-Tholdy est rentré d’Australie pour récupérer, après pas mal de péripéties, son château de Marosnémeti, le restaurer et y développer un centre d’accueil spécialisé dans les colloques, mariages et autres cérémonies. “Comment pourrais-je me dire fier de mes ancêtres en restant sur

les plages d’Australie et sans prendre part à la renaissance de la culture locale ?” dit-il pour justifier son retour. Sa tâche était pourtant particulièrement difficile. “Personne n’a cru que je pourrais déloger la gendarmerie roumaine, qui résidait dans les lieux”, se souvient-il fièrement. Il y est parvenu, mais ce Hongrois des antipodes n’est pas au bout de ses peines. Il devra dépenser 200 000 euros pour rénover son château et, pour restaurer la partie classée monument historique, il lui faudra 500 000 euros supplémentaires. Il y a près de dix ans,Tibor Kálnoky a été l’un des premiers à venir prendre possession de ses biens en Transylvanie. A Miklósvár, il a supervisé personnellement la restauration du château familial. Il a acheté des maisons paysannes du village et y a créé des maisons d’hôtes qui ont beaucoup de caractère. Sa clientèle vient essentiellement de Grande-Bretagne. “C’est un environnement préservé, une parcelle de l’Europe qui ressemble à ce qu’elle était il y a cent ou deux cents ans. Les gens s’y déplacent encore en charrette et à cheval. La nuit, les loups rôdent autour des maisons. Dans la forêt, tout près de la maison, on tombe sur les traces de grands carnivores et, avec un

Le jeune comte peu de chance, on aperçoit même des ours. Le visiteur est touché par l’ama- Tibor Kalnoky, dans bilité traditionnelle des habitants”, sa propriété familialle explique-t-il lorsqu’on lui demande du village d’évoquer les différences avec la de Miklosvar. campagne écossaise. Il répète aussi Le château de que ce n’est pas la récupération de Teleki, dans le village ses biens qui l’a motivé, mais le désir de Zabola, repris de préserver l’héritage culturel de aujourd’hui par la région. Au terme des procédures les héritiers Ugron. en cours, d’autres châteaux, manoirs ou terrains vont revenir aux descendants des anciens propriétaires. Selon László Péchy, les dédommagements auraient pu être plus importants si l’Etat hongrois ou les investisseurs de la région s’étaient réveillés à temps et mobilisés pour défendre la cause des héritiers. Il estime que de nombreux biens immobiliers restent la propriété de l’Etat roumain, alors que des recherches plus poussées dans les archives auraient pu permettre d’identifier les propriétaires d’origine. Un effort qui rendrait un peu plus massif le retour des Hongrois dans les Carpates… Szilárd Szonyi

HISTOIRE

Une nation à cheval sur les Carpates
■ Tous les écoliers hongrois apprennent que les premières tribus magyares sont arrivées dans le bassin des Carpates en l’an 896, une date symbolique qui porte le nom de “prise de possession de la patrie”. Autre date, autre symbole : le 4 juin 1920. Représentée par deux ministres de second ordre, la Hongrie a alors été contrainte par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale à signer le traité du Trianon, qui fixait les frontières actuelles du pays et, du même coup, laissait en dehors de ces frontières près du tiers de la population hongroise. Aujourd’hui, le pays compte un peu moins de 10 millions d’habitants, 2,5 millions de Hongrois vivent dans les pays voisins, essentiellement dans la Transylvanie roumaine (1,5 million), en Slovaquie (500 000) et dans la région serbe de Vojvodine (300 000). Même si, dans le cadre de l’Union européenne, les relations de bon voisinage semblent prévaloir, la question des minorités hongroises resurgit régulièrement, à la faveur de poussées de nationalisme ou d’agissements extrémistes.

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c u l t u re

UNE NOUVELLE SCÈNE LITTÉRAIRE

Rencontre avec les écrivains de l’après-apartheid
THE NEW YORK TIMES

New York

N

iq Mhlongo figure parmi les nouvelles voix les plus fougueuses de la scène littéraire sud-africaine de l’après-apartheid. Par un après-midi de printemps, installé sur le siège avant de la voiture de son ami Gugu, il me montre les hauts lieux de Soweto. Plein d’entrain, un bonnet mou en tricot couvrant son crâne chauve et rond, il bavarde avec Gugu en anglais et dans un mélange de zoulou et de sotho qu’ils appellent le Njomane, un gamin débrouillard des townships qui “zoutho” tandis que, au volant, Gugu profite des feux s’efforce tant bien que mal de garder la tête hors de rouges pour pianoter sur son BlackBerry. Nous pas- l’eau à l’université de Witwaterstrand, à Johannesburg. sons devant le parc de l’hôpital Chris Hani Baragwa- Quand l’université lui fait savoir qu’il ne répond pas nath, le plus grand du monde, descendons la côte de aux critères pour bénéficier d’une bourse, il se préciVilakazi Street – où résidaient Nelson Mandela et Des- pite au bureau du personnel, hurle à la face de la dame mond Tutu –, dépassons quelques corps de ferme en blanche chargée de ce type de dossiers et va raconter à brique transformés en chambres d’hôtes pour touristes sa supérieure que sa mère nourrit ses neuf frères et nostalgiques de la lutte contre l’apartheid, en longeant sœurs avec sa seule pension de veuve et qu’on lui a des routes bordées de panneaux publicitaires pour les même coupé l’électricité. Aujourd’hui, le racisme existe toujours en Afrique restaurants Kentucky Fried Chicken (KFC) et de murets peints de réclames bigarrées pour des services du Sud, assure Mhlongo, “même s’il n’est plus aussi insde pompes funèbres : “Les Vertes Prairies – funérailles titutionnalisé ni aussi patent qu’avant”. Mais, comme en témoigne très clairement son œuvre, l’époque de la abordables et dignes”. littérature militante est révolue en Afrique Mhlongo n’a pas de voiture et, craidu Sud. Le pays doit maintenant afgnant que nous ne nous fassions un peu fronter les contradictions de la liberté. trop remarquer en nous baladant dans Le fossé racial qui était jadis sanctionSoweto en taxi, il me demande si je suis né par la législation a laissé place à un disposée à donner “un petit quelque fossé économique qui coïncide surtout chose” à Gugu pour qu’il nous serve de avec les lignes de fracture raciales. Tout chauffeur. Je n’hésite pas une seconde. le monde est profondément incertain de Mhlongo et son acolyte ont accompli sa place. Quatre Sud-Africains sur cinq en une décennie à peine une ascension sont noirs, un sur quatre est au chômasociale et économique qui aurait par ge et au moins un sur neuf est séropole passé pris plusieurs générations. Né sitif. Les crimes violents sont endédans une famille pauvre de Soweto à miques, le taux des viols parmi les plus l’époque de l’apartheid, Mhlongo a élevés de la planète. L’Afrique du Sud grandi dans la culture de l’après-apard’aujourd’hui est une formidable expétheid, où les champs des possibles se rience de démocratie multiculturelle, où sont élargis, et a rejoint, quoique de ■ Désespoir le pouvoir est noir, l’argent essentiellefaçon précaire, une classe moyenne noire Dans son roman, Mpe décrit ment blanc, et la frontière entre responqui représente un segment encore res- le désarroi d’une partie sabilisation et exploitation toujours moutreint mais en pleine expansion de la de la population sud-africaine vante. Le préambule de la Constitution population. A ce titre, lui et d’autres à la fin des années 1990. de 1996 – qui est sans doute le document jeunes romanciers noirs portent toutes les promesses – et le fardeau – de l’avenir de leur pays. le plus déterminant de l’après-apartheid, sinon de touDans son premier roman impertinent, publié en 2004, te l’histoire du pays – proclame : “L’Afrique du Sud apDog Eat Dog [Le chien est un loup pour le chien, partient à tous ceux qui y vivent, unis dans notre diversi” éd. Kwela Books, non traduit en français], Mhlongo, té. Il s’agit d’une unité délibérée qui, sans être vériqui a maintenant 33 ans, parlait avec verve et can- tablement une façade, n’est pas tout à fait non plus deur des angoisses de sa génération. Il abordait la ques- une fondation. On ne saurait prétendre que l’état du roman soit tion de ces enfants qui sont les premiers de leur famille à fréquenter l’université, qui se demandent comment l’une des grandes priorités de l’Afrique du Sud, mais ils vont gagner leur vie, ont peur de décevoir les attentes son bulletin de santé reflète à bien des égards celui de de leur famille et plus encore de leur pays, et qui ne la culture dans son ensemble. Vers 1985, J.M. Coetcraignent pourtant pas de profiter des failles du sys- zee affirmait que “le grand roman sud-africain” – celui tème. Ecrit à la première personne, le roman se déroule qui refléterait toutes les couches de la société, comme en 1994, l’année grisante des premières élections de l’avait fait Guerre et Paix pour la Russie – serait imposl’après-apartheid, et raconte l’histoire de Dingamanzi sible à écrire dans un pays aussi divisé. Douze ans
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Affranchie de la discrimination raciale, l’Afrique du Sud a permis à de jeunes auteurs noirs de percer. Ils puisent leur inspiration dans les problèmes sociaux qui demeurent dans cette société libérée.

après la fin de l’apartheid, la scène littéraire sud-africaine demeure plus fragmentée que jamais, et ses écrivains explorent surtout leurs propres expériences ethniques. Le pays n’a jamais publié davantage de livres, mais très peu font parler d’eux à l’échelle nationale, ce qui provient en partie du fait que l’Afrique du Sud est passée d’une culture de la résistance à une culture de la consommation – dans laquelle le roman joue un rôle moins vital. Sous l’apartheid, les écrivains luttaient contre un gouvernement qui paradoxalement les mettait en valeur en interdisant leurs livres. Aujourd’hui, comme le confie l’artiste William Kentridge, l’Afrique du Sud se conçoit surtout “comme une société de l’aprèsapartheid plutôt que comme une société anti-après-apartheid”. Les écrivains comme les citoyens ordinaires cherchent à s’adapter à un nouvel ordre moral. “Quels thèmes pouvons-nous aborder aujourd’hui ?” s’interroge le romancier blanc Damon Gagut, figure de proue de la littérature sud-africaine. “Comment reprendre la main ? La littérature de résistance a disparu, pour la bonne et simple raison qu’il n’y a plus rien contre quoi combattre. ” On ne cherche plus à dénicher le grand roman sudafricain, mais le grand romancier noir sud-africain. Depuis la fin de l’apartheid, ce sont effectivement les écrivains noirs qui sont sous les feux des médias nationaux et internationaux, car on part du principe que c’est désormais à leur tour d’écrire un chapitre de l’histoire sud-africaine : celui de la maturité politique, sociale et économique des 80 % de la population qui étaient jusqu’alors dépossédés de leurs droits de représentation. “C’est le moment idéal pour être un auteur noir en Afrique du Sud, convient Mhlongo. La plupart des écrivains noirs qui étaient actifs avant la démocratie s’intéressaient essentiellement à la politique, mais maintenant on peut parler de toutes sortes de choses – de la pandémie du sida, de la pauvreté, de la criminalité, de la xénophobie, du chômage. Mon horizon ne se limite pas à l’apartheid, car il se passe aujourd’hui énormément de choses en Afrique du Sud. La profusion de nouveaux thèmes a toutefois ” eu ses effets pervers : la petite poignée de romanciers noirs sortis du lot s’est retrouvée soumise à une intense pression, aggravée par un sentiment de culpabilité des Blancs, qui se demandent pourquoi ils ne sont pas plus nombreux. Niq Mhlongo est l’un des quelques romanciers noirs de sa génération à avoir acquis une certaine notoriété. Deux autres membres de cette petite coterie sont morts ces dernières années : K. Sello Duiker s’est suicidé à l’âge de 30 ans et Phaswane Mpe est décédé à 34 ans, probablement du sida. Connus de leur vivant, tous deux ont été encensés après leur mort et considérés comme des martyrs du pays. Dans son roman, publié en 2001, Welcome to Our Hillbrow [Bienvenue chez nous, à Hillbrow], Mpe décrivait le désarroi et le désespoir des individus qui, à la fin des années

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Zwelethu Mthethwa

1990, avaient quitté les campagnes d’Afrique du Sud miers étudiants noirs à fréquenter un lycée privé propour Hillbrow, un quartier difficile du centre de Johan- gressiste essentiellement réservé à une élite blanche, nesburg, avec ses grands ensembles surpeuplés et son la Redhill School, mais son parcours n’a pas été sans immense population d’immigrés venus d’autres pays embûches. Duiker a beaucoup travaillé sur le thème d’Afrique. Dans l’imaginaire littéraire sud-africain, de la sexualité. Son premier roman, Thirteen Cents Hillbrow en est venu à symboliser tout ce qui est ter- [Treize cents, éd. D. Philip Publisher, 2000, non trarifiant et prometteur dans la nouvelle Afrique du Sud. duit en français], met en scène un pédophile qui se C’est tout à la fois un haut lieu de la drogue, de la cri- prostitue à de riches hommes blancs du Cap. Paru en minalité et de la xénophobie envers les immigrés, et 2001, son deuxième roman, plus ambitieux et remarun exemple de ce que les théoriciens qualifient avec quablement mené, The Quiet Violence of Dreams [La violence tranquille des rêves, éd. Kwela enthousiasme d’espace “afropolitain”, Books, non traduit en français], raconte transcendant les frontières nationales. l’histoire de Tshepo, un jeune étudiant Mpe, qui enseignait au département de noir qui se retrouve en hôpital psychialittérature africaine de l’université de Wittrique, où on lui diagnostique une “psywaterstrand, venait d’un village rural chose induite par le cannabis” et qui est quand il a débarqué à Johannesburg. Son incapable de trouver une cohérence à roman abordait le problème du sida et sa vie, son agitation intérieure reflétant s’intéressait au choc entre la mobilité écoune plus vaste confusion sociétale. Il nomique urbaine et les croyances tradifinit par sombrer dans la prostitution. tionnelles importées par les migrants en Le roman examine la façon dont les milieu urbain. “Différentes traditions se Blancs et les Noirs se retrouvent à tramêlent et il arrive souvent que les nouvelles vers la culture consumériste. “Quand idées soient supplantées par les anciennes”, vous sortez dans certains endroits du Cap, déclarait en 2001 Mpe dans une intertout le monde se fiche bien que vous soyez view au Sunday Times d’Afrique du Sud. ■ Succès A la fin de sa vie (il est mort en 2004), Avec Dog Eat Dog, Niq Mhlongo noir ou blanc et que votre mère vous ait envoyé dans une école privée pour que vous il avait commencé une formation pour a obtenu la consécration puissiez vous exprimer correctement, écrit devenir sangoma, guérisseur traditionnel. en Afrique du Sud. Duiker. Le fait que vous soyez blanc et K. Sello Duiker, lui, était un gamin de la ville. Elevé à Soweto par des parents de la classe que votre père maltraite ses collègues au travail et les traite moyenne qui avaient fait des études universitaires, il de kafir [nègres] à la maison n’intéresse personne. Sur a été envoyé à l’école primaire hors de la township la piste de danse… la seule chose qui compte, c’est que dans les années 1980. Il fut par la suite l’un des pre- vous sachiez danser et que vous ayez belle allure.” Là,
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poursuit-il, “les grandes marques de Niq Mhlongo mode sont le nouvel espéranto”, et le à Soweto, kwaito – la musique des town- au printemps 2006. ships – et la techno de la culture des boîtes de nuit blanches commencent à se fondre. “Les gens que je connais n’oublient jamais que, fondamentalement, la différence entre le kwaito et la techno se résume à une différence de battements par minute et que la marge se resserre.” Durant sa courte vie, Duiker fut une étoile montante, consacré comme porte-parole de sa génération insatisfaite. “A 28 ans à peine, il a déjà publié deux romans et prépare le troisième”, s’extasiait en 2002 le Sunday Times. “Et, jour après jour, sa voix se fait de mieux en mieux entendre.” (Le troisième roman de Duiker, The Hidden Star [L’étoile cachée, éd. Umuzi, non traduit en français], une sorte de conte folklorique, a été publié de façon posthume au printemps 2006.) Malgré le combat notoire que menait Duiker contre sa maladie mentale, son suicide a fini par être perçu comme le résultat de pressions accumulées. “Peut-être qu’en un sens nous l’avons tué”, soupire Fred Khumalo, journaliste au Sunday Times, romancier et auteur d’une biographie récente sur ses années de militantisme contre l’apartheid. “Nous l’avons placé sur un piédestal. Nous lui avons mis la pression, car nous attendions beaucoup de lui.” Après la mort de ses deux confrères, Mhlongo sent à son tour cette pression. Mpe et Duiker, me confiaitil, “se sont risqués à aborder de nouveaux thèmes qui ont un sens pour l’Afrique du Sud d’aujourd’hui” – l’homophobie, les SDF et la xénophobie. “Maintenant, les gens attendent de nous (les quelques jeunes écrivains que nous

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c u l t u re

Rencontre avec les écrivains de l’après-apartheid

sommes) que nous remplissions le vide qu’ils ont laissé lou et sotho avec ses amis et se débrouille en afrikaans. et que nous explorions davantage de thèmes qui étaient Il est le septième d’une fratrie de neuf enfants nés entre relativement rares dans l’écriture sud-africaine d’avant. ” la fin des années 1950 et la fin des années 1970, “tous Il y a quelques années, Mhlongo a commencé à deve- de la même mère et du même père”, précise-t-il. Adolesnir un habitué du circuit international : il participe cent, il a perdu son père, qui était balayeur dans un à des conférences partout dans le monde et a bénéfi- bureau de poste et dont le salaire, avec celui des frères cié de résidences aux Pays-Bas, en Belgique, en Alle- aînés, faisait vivre la famille. “Nous avions de quoi manmagne et dans plusieurs pays africains. L’été dernier, ger, mais les boissons fraîches étaient un luxe”, raconte-til a été invité à la prestigieuse conférence des Bread il. Sa mère est originaire de la province du Limpopo, Loaf Writers dans le Vermont, mais il lui a préféré une dans le nord-est du pays, et c’est là qu’elle a envoyé autre rencontre, au Kenya. Dog Eat Dog a été tra- Mhlongo terminer ses études secondaires. En duit en espagnol. Au cours de l’été 2005, Mhlongo octobre 1990, il rate son baccalauréat – un échec qu’il s’est rendu en Espagne pour y recevoir un prix litté- explique par des habitudes de travail différentes et par raire, qui était accompagné d’une lourde statue de le fait que les cours avaient été suspendus quand Manbronze. A l’aéroport d’Alicante, “ils ont passé mon tro- dela a été libéré de prison, en février de cette année-là. phée au scanner, persuadés que c’était une bombe”, Mhlongo a par la suite suivi un cursus universitaire un peu cahotant, mais dans deux des s’amuse-t-il. meilleures universités sud-africaines. Il Mais, si Mhlongo est un auteur à suca d’abord étudié la littérature sud-africès à l’étranger, en Afrique du Sud, les caine et les sciences politiques à l’unigens dont il parle ne lisent pas forcément versité de Witwaterstrand pendant son œuvre. A sa grande déception, dans quelques années, puis s’est inscrit en tout Soweto, Dog Eat Dog n’est en vente droit à l’université du Cap. Il n’était pas qu’à un seul endroit : la très sélecte libraiparticulièrement brillant et a abanrie du musée Hector Pieterson, dédié à donné. “Je m’ennuyais”, avoue-t-il. Il a un garçon de 12 ans tué en 1976 dans donc écrit un roman. “J’ai eu la chance une manifestation étudiante contre le d’être publié par le premier éditeur à qui gouvernement de l’époque, qui souhaij’ai soumis le manuscrit. Son deuxième ” tait imposer l’afrikaans comme langue roman, attendu en 2007, parle des presd’enseignement pour toutes les discisions imposées aux aînés d’une fratrie plines. Le musée, logé dans un nouveau pour entrer à l’université. La famille du bâtiment remarquable, propose une expoprotagoniste n’a pas fait d’“études occisition photo permanente sur l’histoire ■ Destin dentales”, et compte sur lui pour faire politique et sociale de Soweto et s’adresse Avec La Violence tranquille manifestement plus aux touristes qu’aux des rêves, K. Sello Duiker explore bouillir la marmite. Craignant de faire honte à sa famille en avouant qu’il a gens du cru. Et, en Afrique du Sud, la lit- les difficultés d’un étudiant raté ses examens, il fait semblant d’être térature est encore un produit de luxe. à trouver un sens à sa vie. avocat et monte un cabinet dans la Les livres sont chers – un livre de poche peut coûter 20 dollars [14,8 euros], alors que le revenu township. Le titre provisoire du roman, After Tears [Après moyen annuel per capita est inférieur à 5 000 dol- les larmes], fait référence à un rituel qui est devenu un lars. Mais le principal obstacle à l’accès à la culture pilier de la vie sociale dans les townships : une nuit littéraire en Afrique du Sud tient à l’analphabétisme. de réjouissances en hommage au défunt que l’on A Soweto, Mhlongo m’emmène dans la petite mai- enterre. Après la visite chez sa sœur, Mhlongo m’emson sombre d’un étage de la township où il a passé mène voir les portes d’Avalon, une immense prairie son enfance et où habite maintenant sa grande sœur sans signe distinctif qui est le cimetière principal de avec ses jeunes enfants. Elle nous reçoit dans sa cui- Soweto. A l’entrée, une simple pancarte indique les sine dépouillée. Elle n’a pas 50 ans mais fait beau- tarifs des obsèques. “Il y a plus d’habitants ici qu’à coup plus âgée et il lui manque quelques dents. Soweto”, commente Mhlongo. Contrairement à la génération de ses parents, la Mhlongo m’a avertie : elle ne parle pas anglais et elle sienne n’est plus animée par la colère contre un régime n’a jamais appris à lire. Elevé à Soweto, Mhlongo n’avait pas de langue en faillite morale, mais rongée par l’angoissante quesmaternelle : il écrit aujourd’hui en anglais, parle zou- tion de savoir comment profiter de la liberté dont elle

a hérité. Les jeunes écrivains vouent une grande admiration à ceux qui ont contribué à démanteler l’apartheid. Pour beaucoup, le parrain de cette génération est Zakes Mda, qui, à 58 ans, est l’un des romanciers noirs les plus marquants de l’histoire sud-africaine. Dramaturge acclamé pendant les années de combat, Mda a publié cinq romans depuis 1995 et a remporté tous les prix littéraires qui existent en Afrique du Sud. (Il est également l’un des rares romanciers sud-africains à être publiés aux Etats-Unis, en l’occurrence par la grande maison d’édition littéraire Farrar, Straus & Giroux.) Mhlongo ne tarit pas d’éloges sur l’œuvre de Mda, qui a bien connu Mpe et Duiker. (Il était particulièrement proche de Duiker, qui, dit-il, l’appelait parfois dans ses moments de désespoir.) Mais, en raison de son âge et peut-être de son tempérament, Mda semble aussi sûr de la place qui est la sienne en Afrique du Sud que Mhlongo et ses contemporains semblent incertains de la leur. Cette assurance ne vas pas toutefois sans certains paradoxes, car Mda a passé une bonne partie des trente dernières années à l’étranger. Il est sans doute aujourd’hui plus incontournable que n’importe quel autre romancier dans les milieux littéraires et politiques d’Afrique du Sud, mais il vit à Athènes, dans l’Ohio – il enseigne la littérature et anime des ateliers d’écriture créative à l’université de l’Ohio depuis 2002. En août dernier, quand je suis allée lui rendre visite dans l’Ohio, Mda disait se considérer plus comme un travailleur migrant aux Etats-Unis que comme un exilé. Cet homme rondouillard au large sourire rentre plusieurs fois par an en Afrique du Sud et assure qu’il préférerait y revenir définitivement, mais il reste en Ohio pour ses deux jeunes enfants, qui adorent leur école. Il est en train d’effectuer des démarches pour leur assurer une carte de séjour permanente. Dans l’Ohio, Mda habite une petite ferme sombre en bord de route, à deux pas d’un Wal-Mart. A Johannesburg, il vit dans une grande villa avec piscine, dans un quartier jadis réservé aux Blancs. S’il ramenait ses enfants en Afrique du Sud, dit-il, “ce seraient des enfants gâtés”. Mda reste le dramaturge attitré du Market Theater de Johannesburg, une institution phare de la scène sud-africaine qui fut en son temps en première ligne du théâtre antiapartheid. Pour Mda, le roman est un “luxe” de liberté, tout à fait adapté à l’esprit plus méditatif de l’après-apartheid. Avant, explique-t-il, “il y avait une nécessité urgente d’écrire des romans qui aient un impact immédiat sur la lutte. Désormais, nous n’écrivons plus dans un esprit de combat. Nous écrivons pour nous-mêmes. ” Rachel Donaido

L I T T É R AT U R E

Une présence remarquée en France
■ On a souvent l’impression, à tort, que les éditeurs français ont boudé la littérature sudafricaine, alors qu’en réalité ils ont fait preuve d’une grande activité depuis de nombreuses années. On compte près de 200 ouvrages littéraires sud-africains parus en France. Cependant, on constate que le nombre des auteurs traduits a longtemps été limité. Les “anciens” comme Alan Paton, Breyten Breytenbach, André Brink, Nadine Gordimer et John Michael Coetzee ont bénéficié de la plus grande attention puisque leur production littéraire représente actuellement plus de 60 % des ouvrages publiés par les éditeurs français. Certes, on compte parmi eux deux Prix éd. Zoé) ou encore Lewis DeSoto Nobel de littérature, Nadine Gor(Les larmes viendront plus tard, dimer et John Michael Coetzee, éd. Plon). Elles commencent égaqui constituent les locomotives de lement à sor tir de la littérature la présence littéraire sud-africaine classique en explorant le roman dans l’Hexagone. noir avec Deon Meyer (Les SolLes maisons d’édition françaises dats de l’aube et L’Ame du chascherchent néanmoins à accorder seur, parus au Seuil). Ce dernier une place plus grande à de nouausculte sans concession les veaux auteurs, comme Rian Malan ■ Roman noir méandres de la nouvelle socié(Mon cœur de traître, éd. Plon), Deon Meyer et la nouvelle société té sud-africaine où une haine parMarlene Van Niekerk (Triomf, sud-africaine. fois tenace demeure entre ceréd. L’Aube), Gillian Slovo (Poustains membres des communautés blanche sière rouge, éd. Christian Bourgois), Achmat et noire. Ce type de roman met également Dangor (En attendant Leïla, éd. Dapper), Ivan l’accent sur la culpabilité à fleur de peau préVladislavic (Le Banc réser vé aux Blancs, sente dans l’inconscient collectif sud-africain au moment où le pays poursuit sa reconstruction. Les éditeurs français n’oublient pas les auteurs noirs comme Zakes Mda (Au pays de l’ocre rouge, éd. du Seuil), même s’ils ne bénéficient pas encore de la même attention. Du reste, des auteurs plus jeunes appartenant à la nouvelle scène littéraire sud-africaine, tels Niq Mhlongo, K. Sello Duiker ou Phaswane Mpe n’ont pas encore été publiés en France. Mais on peut penser que l’intérêt porté à la littérature sud-africaine ne retombera pas de sitôt et qu’ils finiront par trouver une maison d’édition en France.

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débat

UNE RÉFLEXION DU PHILOSOPHE MAURIZIO FERRARIS

Nous sommes tous des sans-papiers
Depuis qu’ils sont dématérialisés, les documents, d’identité ou autre, ont plus d’importance que jamais. Les traces écrites envahissent désormais nos vies.
IL SOLE-24 ORE

Milan
MIGRATION L’été dernier a été marqué, comme tant d’autres étés, par ces rafiots qui débarquent et parfois font naufrage ou laissent se noyer devant les côtes italiennes des hommes, des femmes et des enfants qui possèdent uniquement ce que les philosophes appellent la “vie nue” : la vie sans autre déterminant et à la merci de n’importe qui. La vie nue, la vie offensée, est une existence potentiellement sans mémoire, qui peut disparaître sans laisser de traces. En y réfléchissant, c’est bien cette situation que traduit l’expression “sans papiers”. Voilà, il vous manque un bout de papier et vous devenez un “sans-papiers”, un “sans-carte”, un “sans-caste”. La plupart du temps, nous ne faisons pas attention à ce papier qui est à la base de nos documents d’identité et que l’on garde dans ce qu’on appelle un “portefeuille”. Il faut une feuille, un support physique, qui peut aussi être simplement le bip d’un ordinateur, mais qui joue un rôle décisif dans notre vie. Si j’ai un nom et un prénom, une profession, des liens de parenté, si je peux acheter quelque chose, si je peux me rendre à l’étranger ou emprunter un livre, si je peux être soigné, ce n’est certainement pas pour mes beaux yeux. Mais il faut que ces yeux soient reproduits sur un bout de papier ou de plastique et accompagnés d’une série de chiffres, de filigranes, de timbres fiscaux, de signatures – ornements d’apparence archaïque et frivole, qui ont rarement attiré l’attention des philosophes, enclins, comme tout le monde, à considérer le papier timbré et les cachets comme quelque chose d’accidentel et de barbare, ou, pis encore, de bureaucratique et de barbant – bref, comme la quintessence de l’inessentiel. Ces documents ne sont peut-être donc que paperasse et arabesques dénuées de sens, fioritures futiles dénuées de raison intrinsèque. Mais, si l’on ne possède pas ces bouts de papier ou de plastique dûment colorés, signés, contresignés et remplis, on est cuit. Ou, mieux, on est tous justement à des degrés divers des sans-papiers, avec une privation qui, dans le cas des vrais sanspapiers, peut aller jusqu’à l’esclavage. MONDIALISATION “Sans papiers” ne signifie pas seulement “sans documents d’identité et sans droits”. Au singulier, “sans papier” désigne un autre fait, moins tragique certes, mais tout aussi significatif d’un point de vue théorique : depuis quelques années, les écritures ne se font plus exclusivement sur papier.

Deuxième thème, donc, en suivant le fil conducteur du “sans papiers” ou du “sans papier” : que se passe-t-il dans ce monde, avant et après le papier, mais jamais sans l’écriture ? Que se passe-t-il dès lors que l’argent est devenu un bip sur l’ordinateur de la banque ; les billets, un code que l’on communique au contrôleur ; les signatures, une marque numérique ; et que l’on apprend que, dans cinq ans, The New York Times paraîtra uniquement en ligne et que tous ces kilos de papier disparaîtront des supermarchés et des marchands de journaux américains ? Un destin qui est déjà celui du Post-och Inrikes Tidningar, le plus vieux quotidien du monde, fondé en 1645 par la reine Christine de Suède – sans papier, après

trois siècles et demi [depuis le 1er janvier 2007, il n’est plus disponible que sur Internet]. Le papier est fini ? Le papier est dépassé et prend sa retraite ? Non : c’est la fin du papier comme support exclusif. Le papier devient une chose du passé puisqu’il n’est plus le support par excellence sur lequel on écrit. L’écriture, elle, n’est pas finie ; elle se développe au contraire de manière exponentielle. Et le résultat n’est rien moins que la mondialisation, rendue possible précisément par l’écriture.Tout a commencé avec l’internationalisation de la Bourse de New York, en 1982, c’est-à-dire non pas après l’invention de l’avion et du téléphone, mais juste après l’apparition de l’ordinateur personnel. La mondialisation n’est survenue qu’à partir du moment où il a été possible de synchroniser l’échange non pas des biens mais des titres afférents à ces biens. Voilà où je veux en venir : la mondialisation n’est pas une mondialisation des marchandises,
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mais de l’écriture qui en enregistre la valeur. Le reste est venu tout seul et est entré dans la vie des individus, qui se sont mis à réserver sur Internet un hôtel à Saint-Domingue, où ils vont retrouver leurs voisins et recommencer à se disputer. VIE PRIVÉE Il y a encore une troisième façon aujourd’hui d’être sans papiers. Si le “sans-papiers” est quelqu’un dont on ne veut rien savoir, il y a aussi énormément d’Européens – et encore plus d’Italiens – dont on veut tout savoir ou, plus précisément, dont les enquêteurs veulent tout savoir. Prenons, par exemple, une scène typique du printemps-été 2006, moins, beaucoup moins tragique que le débarquement des sans-papiers, mais à l’effet grotesque garanti : les écoutes téléphoniques. Par exemple celles qui visaient Luciano Moggi [ancien directeur général de la Juventus de Turin, accusé d’avoir truqué plusieurs matchs]. Les 400 coups de fil qu’il passait par jour, on aurait dit qu’ils se répercutaient même sur son physique : quand on le voit en photo, on a l’impression que son hémisphère droit est déformé par l’abus de portable.Toujours par monts et par vaux, et toujours au téléphone. Au temps de la poste et du téléphone fixe, il aurait été inconcevable de mener la vie de Moggi, et c’était peut-être mieux ainsi. Oui, cela aurait été une vie impossible à l’époque du papier. Les lettres arrivaient, mais lui était déjà ailleurs. Plus maintenant.Toutes les missives, tous les missiles arrivent évidemment à destination et tuméfient l’hémisphère, qui enfle comme une grosse bosse. Mais, surtout, il reste une trace de tous ces messages et de tous ces déplacements sur les listings de l’opérateur téléphonique – et donc aussi dans les dossiers des enquêteurs. Maintenant, la question des écoutes téléphoniques, avec tous les problèmes éthiques et juridiques qu’elles posent, est celle de l’enregistrement et du transfert, sur papier et sur Internet, de mots qui se sont alourdis et ne volent plus. “Le temps est proche où tu auras tout oublié, le temps est proche où tu seras oublié de tous”, écrivait Marc Aurèle, décrivant le destin de tous les humains. Aujourd’hui, ce destin prend, plutôt curieusement, des allures d’utopie.
Maurizio Ferraris

L’auteur

Maurizio Ferraris, 51 ans, est professeur de philosophie théorétique à l’université de Turin, où il dirige le Centre interuniversitaire d’ontologie théorique et appliquée. Disciple de Jacques Derrida et de Gianni Vattimo, Ferraris tente ces dernières années d’élaborer une ontologie de la révolution technologique et des nouveaux médias. Il est l’auteur d’une trentaine de livres, parmi lesquels son best-seller, Goodbye Kant ! Cosa resta oggi della Critica della ragion pura (2004), et T’es où ? Ontologie du téléphone mobile (Albin Michel, 2006), le seul de ses ouvrages traduit en français. Le texte que nous publions ici est un résumé de son dernier livre, Sans Papier – Ontologia dell’attualità, qui vient de paraître en Italie.

Dessin de Kopelnitsky, Etats-Unis.

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Ippolito/Grazia Neri

■ multimédia

économie
INVESTISSEMENTS Oslo refuse

i n t e l l i g e n c e s

Grandes manœuvres dans le petit monde de l’info économique
p. 46

La Norvège veut se donner bonne conscience
de placer ses pétrodollars dans des entreprises jugées peu respectueuses des règles éthiques. Une politique qui ne va pas sans contradictions.
THE NEW YORK TIMES (extraits)

New York

■ technologie

Quand l’ordinateur apprend à donner le “la”
p. 48

L

■ écologie

Le Malawi perd la guerre contre la sécheresse
p. 49

i n t e l l i ge n c e s

e peuple norvégien, qui s’enorgueillit de décerner le prix Nobel de la paix, se forge aujourd’hui une réputation d’archer aux flèches acérées. Et il le fait de manière inattendue, en se désengageant d’entreprises qu’il juge moralement défaillantes. Grâce à ses exportations pétrolières, la Norvège a amassé en dix ans plus de 220 milliards d’euros. Pourtant, rares sont les pays qui éprouvent des sentiments aussi partagés sur leur richesse que cette modeste société de 5 millions d’habitants, dotés d’une forte conscience sociale. Aussi, au lieu de se contenter de gérer leur fortune de manière à en tirer le meilleur rendement, ces milliardaires malgré eux l’utilisent pour promouvoir l’ambitieux code éthique élaboré en 2004 pour leur Fonds pétrolier, rebaptisé en 2006 Fonds de retraite du gouvernement. Les fonds de pension publics écartent souvent certaines sociétés pour des motifs moraux. Mais il est rare qu’un Etat exprime ce genre de jugements, et encore plus exceptionnel qu’il le fasse si ouvertement. Parmi les premières sociétés à passer sous ses fourches caudines figurent des fabricants de bombes à fragmentation et d’armes nucléaires ou de leurs composants - notamment General Dynamics et Northrop Grumman [ou le français Safran] –, ainsi que les avionneurs Boeing et Lockheed Martin. Puis, en juin 2006, le pays a ajouté Wal-Mart à sa liste noire, estimant que le géant de la distribution américain s’était rendu coupable de complaisance envers des fournisseurs employant des enfants dans les pays en développement et d’entrave au syndicalisme aux Etats-Unis. Le fonds a alors vendu 400 millions de dollars d’actions Wal-Mart. L’ambassadeur des Etats-Unis, Benson Whitney, a vivement réagi. “On nous parle de faute grave. Mais il s’agit essentiellement d’un jugement national sur la moralité de ces entreprises”, s’insurge-t-il. D’après le diplomate, Oslo s’est fondé sur des rapports peu fiables rédigés par des tierces parties, et, dans le cas du distributeur, sur une cabale anti-WalMart. Après avoir traité les accusations par le mépris, ce dernier a dépêché dans le pays deux hauts responsables pour plaider sa cause fin 2006, et les discussions se poursuivent.

Dessin de Sitnik paru dans Rzeczpospolita, Varsovie.

le gouvernement prenne la mesure du pouvoir dont on dispose quand on est l’un des plus gros investisseurs de la planète. Les ” autorités rétorquent qu’elles ont mis en place une politique qui soutient la comparaison avec tous les grands fonds pratiquant l’investissement “socialement responsable”. “Nous avons réussi à allier une gestion professionnelle à une démarche éthique”, se félicite Kristin Halvorsen, la ministre des Finances. De fait, le rendement du fonds a atteint l’an dernier 7,9 %, un taux légèrement supérieur à l’objectif fixé par le gouvernement. Les autorités pourraient bientôt étudier le cas des entreprises qui contribuent au réchauffement du climat. “Dans une économie mondialisée, être propriétaire des entreprises est le meilleur moyen d’avoir de l’influence”, poursuit la ministre. L’image que les Norvégiens ont d’eux-mêmes a longtemps été celle d’humanitaires plutôt que de rois du pétrole. Leur pays a joué un rôle déterminant dans l’interdiction des mines antipersonnel par les Nations unies, et c’est à Oslo que se sont déroulés les pourparlers de paix entre Israël et les Palestiniens. Mais, la Norvège étant le troisième exportateur de pétrole derrière l’Arabie Saoudite et la Russie, il lui devient difficile de ne pas tenir compte de sa richesse. Depuis 1996,

L’EXCEPTION PÉTROLIÈRE
Situation économique de la Norvège, réelle et supposée Progression du salaire horaire réel dans l’industrie
(1974-1998) 7,4 47,1 32,5 10 3,3 6,3 – 1,6 4,9 –3 2,2 3,3 1,8 2,4 2,7 1,4

Taux de chômage standardisé
(1998)

Déficit ou excédent public
(en % du PIB, en 1999)

ARISTOTE ET KANT VIENNENT À L’AIDE DES ENTREPRISES

UE à 15 Norvège
(réel)

PIB réel
(croissance annuelle moyenne 1974-1999)

Des 21 sociétés clouées au pilori, douze sont américaines. Mais ce n’est pas le seul problème, affirme Whitney. Oslo, déplore-t-il, n’a pas défini de politique cohérente en vue de séparer le bon grain de l’ivraie. “Je ne suis pas sûr que

Consommation des ménages
(croissance annuelle moyenne 1974-1999)

Norvège sans pétrole
(supposition)
Source : OCDE, janvier 2007

le gouvernement dépose ses recettes pétrolières dans une réserve spéciale, qui est devenue le premier fonds public en Europe. Dans dix ans, il pèsera plus de 600 milliards d’euros, soit 133 000 euros par habitant – enfants compris. “Forcément, tout cet argent met le peuple norvégien mal à l’aise”, commente Gro Nystuen, un avocat spécialisé dans les droits de l’homme et président du conseil sur l’éthique qui passe au crible les investissements. “Notre mission est de faire en sorte qu’il se sente moins coupable.” Pour éviter une surchauffe de l’économie, le fonds ne peut investir que dans des sociétés étrangères. La moitié des participations se trouve en Europe, et moins du tiers aux EtatsUnis. “On peut dire qu’une partie du monde nous appartient”, note Henrik Syse, qui dirige, à la Banque centrale, le service dédié à la gouvernance d’entreprise pour le fonds. Docteur en philosophie morale, ce chercheur s’inspire entre autres d’Aristote, de Kant et de Mill pour essayer d’influencer le comportement des entreprises. Alors qu’Henrik Syse tente de sauver leur âme, le conseil d’éthique désigne celles qui tombent en disgrâce. Les motifs d’exclusion se rangent dans cinq catégories : violations graves ou systématiques des droits de l’homme ; graves violations des droits de l’individu dans les guerres et les conflits ; dégâts sévères causés à l’environnement ; corruption grossière ; autres graves infractions aux règles fondamentales de l’éthique. Elargissant son action aux Etats, Oslo a récemment annoncé qu’il n’investirait pas au Myanmar, qui refuse de rendre sa liberté à la militante démocrate Aung San Suu Kyi. D’aucuns craignent que la Norvège ne se soit engagée sur un terrain glissant. Si le Myanmar est banni, alors pourquoi ne pas bouder l’Arabie Saoudite, où les droits des femmes sont bafoués ? Mais la compagnie pétrolière nationale norvégienne Statoil est présente dans les pays musulmans. Kristin Halvorsen reconnaît le dilemme. Placer sur liste noire les entreprises qui aggravent le changement climatique mettrait la Norvège dans une position inconfortable, admet-elle également, puisque la fortune nationale repose sur les carburants fossiles. Mark Landler

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économie
Les prix de l’hélium prennent leur envol
MATIÈRES PREMIÈRES

Les besoins de l’industrie électronique augmentent au moment où la production des champs gaziers est en baisse.
THE ECONOMIST

Londres

I

l est indispensable dans les fêtes d’enfants. Mais aussi dans les appareils d’imagerie cérébrale et dans les usines de semi-conducteurs. L’hélium, apprécié pour sa combinaison exceptionnelle de qualités physiques, est irremplaçable dans de nombreuses applications. Hélas, les espoirs d’en trouver de nouvelles sources ne se sont pas concrétisés alors même que les industries de pointe sont en plein essor. Ce qui explique l’envolée de son prix. L’hélium vient essentiellement d’Amérique. Le gaz naturel en contient de faibles traces, bien que certains gisements soient plus riches que

d’autres. On l’extrait de ceux qui en contiennent plus de 0,3 %. Le gaz naturel est alors refroidi jusqu’à une température à laquelle se liquéfient tous les autres composants du mélange sauf l’hélium, qui demeure à l’état gazeux. Ses qualités sont nombreuses. Il est inerte, c’est-à-dire qu’il ne réagit pas à d’autres substances. Les producteurs de composants électroniques en raffolent, parce qu’ils peuvent en inonder leurs tables de fabrication afin qu’il empêche d’autres gaz ou des impuretés de se loger dans les puces. L’hélium absorbe également bien la chaleur, et se révèle donc un agent de refroidissement idéal. Il peut servir à refroidir les métaux jusqu’à ce qu’ils deviennent superconducteurs, une qualité exploitée dans les scanners cérébraux.
DES PROBLÈMES DE PRODUCTION AU QATAR ET EN ALGÉRIE

Dessin d’Angel Cordoba paru dans ABC, Madrid.

Comment expliquer la soudaine pénurie ? Les usines de matériels électroniques utilisant l’hélium poussent comme des champignons en Chine, en Corée du Sud et à Taïwan, alors que la demande de composants explose. La production des champs de gaz existants commence à baisser. Et

deux nouveaux sites de production, au Qatar et en Algérie, qui devaient accroître l’offre d’environ 20 %, connaissent des difficultés : en raison de problèmes techniques au niveau du liquéfacteur d’hélium, l’usine du Qatar ne fonctionne qu’à 30-40 % de sa capacité ; sur le site algérien, une explosion a retardé l’achèvement des

travaux de construction et, une fois que la production démarrera, probablement vers la fin de l’année, elle sera inférieure de moitié au niveau initialement prévu. Tout cela explique l’envolée des prix. En l’espace de trois mois, le français Air Liquide les a relevés de 10 % pour ses clients américains, tandis que chez Airgas, filiale du groupe allemand Messer, ils ont augmenté de 15 à 25 %, et jusqu’à 30 % chez l’américain Praxair. Cette flambée des prix a encouragé l’introduction d’innovations intéressantes, les distributeurs s’efforçant de satisfaire tous leurs clients. Au Royaume-Uni, par exemple, BOC a repris la gestion de la fourniture d’hélium à certains hôpitaux : au lieu de livrer ce que le personnel hospitalier commande, l’entreprise remplit d’hélium les scanners cérébraux juste avant que les machines n’en manquent. La méthode s’avère plus efficace que d’avoir des appareils pleins en permanence, car elle limite la perte de gaz par évaporation. Avec des prix aussi élevés, les hôpitaux sont particulièrement soucieux d’empêcher leur argent de s’évanouir dans l’air ambiant. ■ ●

la vie en boîte

Ces patrons qui se serrent la ceinture

Q

ue penser d’un PDG qui annonce une réducet la résistance était forte. Mais, grâce à cela, tion de son salaire ? Simple opération de on a pu changer les choses plus rapidement.” communication ou acte courageux ? Steve AppleSelon Diane Doubleday, une spécialiste de la ton a un point de vue intéressant sur la quesrémunération des cadres chez le consultant tion. En octobre 2001, le président de Micron, Mercer, être informé que le patron a réduit son une société qui fabrique des semi-conducteurs, salaire peut accélérer le redressement d’une a fait savoir que son salaire annuel de entreprise. “C’est un moyen de souligner la gra800 000 dollars [600 000 euros] passerait vité des problèmes financiers et la nécessité immédiatement à zéro, et qu’il ne remonterait d’agir. Cela peut aider le PDG à gagner en créque lorsque l’entreprise redeviendrait bénéfidibilité.” Mais les patrons ne devraient prendre ciaire. Touché de plein fouet par la crise du secune mesure aussi radicale qu’après s’être assuteur, Micron devait procéder à des licenciements rés du soutien des administrateurs. Appleton massifs, et Appleton pense souvient des rétisait qu’en période de cences qui s’étaient manivaches maigres un bon festées au sein de son dirigeant doit prendre sa conseil d’administration. part des sacrifices. La plu“J’ai dû leur assurer que part des observateurs ce n’était pas un prélude estimaient que l’entreà mon départ, que je resprise s’en sortirait en six tais optimiste et que je à neuf mois. Ils avaient m’investissais complètetort. Appleton a été privé ment dans la société.” Dessin de Bill de salaire pendant plus de Walter Young, qui a lui paru dans le Financial Times, Londres. deux ans. Aussi s’est-il aussi consenti un lourd résolu au seul moyen qui lui restait pour trouver sacrifice, n’a guère été payé de retour. Lorsque de l’argent : il a vendu sa résidence secondaire. le promoteur immobilier Champion Industries, Il a également cédé plusieurs petits avions qu’il dont il assumait la direction, s’est retrouvé en avait achetés pour le plaisir de piloter. Et il a difficulté, il a décidé d’amputer son salaire de demandé aux membres de sa famille de faire 20 %. Young, qui trouvait cela tout naturel, n’a un usage modéré de leurs cartes de crédit. pas demandé au préalable l’approbation du En décembre 2003, les résultats de Micron sont conseil d’administration. Or les administrateurs enfin repassés dans le vert et Appleton a recomn’ont pas apprécié d’être mis devant le fait accommencé à toucher sa paie. Depuis, la société est pli. L’année suivante, Young a quitté Champion. bénéficiaire. Il respire mieux, mais il estime que Une baisse de rémunération n’est pas forcéla bataille pour remettre l’entreprise – et ses ment la panacée. L’ancien patron de Ford Motor, propres revenus – sur les rails a fait de lui un Jacques Nasser, a refusé sa prime en 2001, bien meilleur patron. “J’étais extrêmement ce qui ne lui a pas servi pour autant : il a été motivé, le personnel le savait, se souvient-il. limogé en octobre de la même année. George Anders, The Wall Street Journal (extraits), New York Il nous fallait développer un nouveau produit,

■ L’OMC délocalisée ? L’Organisation mondiale du commerce veut faire financer par la Suisse l’agrandissement de son siège genevois, affirme la Neue Zürcher Zeitung. Selon le quotidien alémanique, l’OMC souhaite obtenir un don plutôt qu’un prêt sans intérêt comme en accorde la Confédération aux organisations internationales installées sur son sol. En cas de refus, elle pourrait déménager en Asie.

EN BREF

Selon Le Temps, la discussion porte plutôt sur le choix du site. L’OMC souhaite rester au bord du lac Léman dont les rives sont protégées. ■ Wal-Mart vient d’enregistrer la plus forte baisse de son chiffre d’affaires depuis 1980 (- 3,5 % par rapport à avril 2006). La consommation des ménages s’essouffle, note The Washington Post.

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multimédia
STRATÉGIE L’intérêt

i n t e l l i g e n c e s

Grandes manœuvres dans le petit monde de l’info économique
de Rupert Murdoch pour Dow Jones comme le rapprochement entre Reuters et Thomson montrent que la bataille pour le contrôle de ce secteur lucratif est lancée.
THE SUNDAY TELEGRAPH

Londres

L

e secteur des médias est en passe de faire sa révolution. News Corp. courtise Dow Jones, Thomson s’apprête à avaler Reuters, Microsoft espère une fusion avec Yahoo!, les actionnaires d’EMI cherchent la porte de sortie. Autant dire que l’heure est au renversement d’alliances et à la recherche de synergies. Les opérateurs de la City n’ont pas à regarder plus loin que leurs écrans pour s’en convaincre. Certaines salles des marchés possèdent jusqu’à six écrans alignés, débitant chacun de l’information en temps réel depuis une multitude de sources. A côté du site Internet d’un journal, avec ses blogs qui défilent et ses extraits vidéo, on trouve un écran diffusant la chaîne de télévision CNBC, tandis que les agences fournissent leurs dépêches. Un très grand nombre de sociétés médiatiques proposent désormais leurs informations vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un format unique. Pour les consommateurs, les distinctions entre les vieux et les nouveaux médias se sont déjà estompées. “Cela ne suffit plus de n’être qu’un produit papier ou une chaîne d’information”, fait valoir Mark Beilby, analyste chez Dresdner Kleinwort et observateur de longue date de Reuters. “Tout le monde sait qu’il faut être présent sur tous les supports. La pression des investissements

technologiques, alliée au fait que le numérique brouille les frontières entre les différentes catégories de médias, attire les sociétés vers d’autres supports. ” Pour certains, ces bouleversements touchent le cœur même de leur métier. Les entreprises médiatiques qui accusent un retard technologique doivent accepter des rachats qui auraient paru impensables jusqu’à une date récente. L’agence Reuters, dont la City pensait qu’elle pourrait remonter la pente, a accepté volontiers d’être approchée par Thomson. En effet, chacune de leur côté, les deux sociétés sont encore loin derrière Bloomberg dans le domaine de l’information financière. Ensemble, elles espèrent qu’à terme leurs terminaux domineront les salles des marchés, grosses consommatrices d’information. De même, face à l’extension de l’empire Google, Microsoft et Yahoo! ont été obligés de reprendre leurs pourparlers.
LA BATAILLE A ÉTÉ ÂPRE ENTRE REUTERS ET BLOOMBERG

Dessin de Ares paru dans Juventud Rebelde, La Havane.

Reste que l’information financière peut encore être vendue à bon prix. L’OPA lancée par Rupert Murdoch sur Dow Jones, qui édite notamment le quotidien économique TheWall Street Journal, et les pourparlers entre Reuters et Thomson ont ceci en commun que, dans un cas comme dans l’autre, les acteurs espèrent construire des groupes gigantesques fonctionnant au moins partiellement sur la base d’abonnements et pas seulement grâce à la publicité. Quant aux sociétés qui vivent de la publicité, elles doivent évoluer rapidement pour s’adapter et offrir des produits en ligne qui fidélisent les consommateurs. Que ce soit les journaux, les chaînes de télévision ou les

Surenchère

Fiers d’être berbères

Même s’il répète que sa première offre pour le rachat de Dow Jones est “plus que juste” et qu’il ne fera pas d’autre proposition à la famille Bancroft, The New York Sun croit savoir que Rupert Murdoch n’a pas dit son dernier mot. Selon le quotidien, le patron de News Corp. pourrait faire passer son offre de 60 dollars à 70 dollars l’action. “Il est patient et offre un prix raisonnable”, estime un observateur du marché certain que Murdoch ne lâchera pas le morceau.

En vente chez votre marchand de journaux

stations de radio, aucun support n’a été épargné. Une nouvelle génération de consommateurs a grandi dans l’idée que l’information et les divertissements, pourtant chers à produire, devaient être gratuits. Tandis que les vieux empires s’écroulent, des géants du Net comme Google prospèrent. Au Royaume-Uni, dès 2010, les dépenses de publicité sur Internet pourraient dépasser toutes les autres catégories, y compris la télévision. Mais, pour ceux qui croient en l’avenir de leurs sociétés, la réduction des coûts doit s’accompagner d’investissements de plus en plus lourds dans les nouvelles technologies. Chez News Corp., le groupe de Rupert Murdoch, ces investissements ont pris la forme de grandes acquisitions. En 2005, il a injecté de fortes sommes dans le cyberespace, dépensant pas moins de 1,3 milliard de dollars pour acquérir MySpace et plusieurs autres sites [voir CI n° 817, du 29 juin 2006]. Aujourd’hui, il se tourne vers le domaine quelque peu négligé des services d’information financière, offrant 5 milliards de dollars [3,7 milliards d’euros] pour racheter le groupe Dow Jones [devant le refus de la famille Bancroft, propriétaire du groupe, Murdoch semble avoir renoncé à son projet, refusant de relever son offre]. On a aussi appris que Thomson et Reuters, respectivement numéro deux et numéro trois de l’information financière, allaient peut-être fusionner. La nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans le secteur des médias. A en croire un observateur du secteur, cette fusion annoncée met en lumière une mauvaise gestion de la société ces dernières années, au cours desquelles elle a été évincée de la première place par Bloomberg. “Il y a dix ans, Reuters était le géant incontesté de l’information financière, rappelle-t-il. Puis l’agence s’est fait distancer par Bloomberg. Comment a-telle pu se laisser rattraper par Thomson ? C’est de l’acharnement dans l’échec. ” Chez Reuters, on se montre évidemment plus optimiste. Son patron, Tom Glocer, travaillerait par intermittences depuis deux ans à un accord avec Thomson. Il espère garder le nom de Reuters, qui restera leader au sein des entités financières élargies du groupe. Glocer pourrait même rester et diriger cette division ou se voir confier la direction de la société mère. Même si Reuters est particulièrement connue comme agence de presse, elle tire plus de 90 % de son chiffre d’affaires de la clientèle financière. Et c’est pour le contrôle des terminaux de la corbeille que Bloomberg et Reuters se sont le plus âprement battus. Si le groupe américain l’a emporté, c’est parce qu’il a su proposer de nouveaux produits plus rapidement. Thomson est loin d’atteindre les résultats de Bloomberg en termes de croissance interne [hors fusions et acquisitions]. Selon Inside Market Data, elle occupe aujourd’hui la troisième place sur un
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marché mondial de l’information financière qui représente 12 milliards de dollars, s’adjugeant 11 % des parts du marché. Reuters en représente 23 % et Bloomberg 33 %. Pour parvenir à un accord,Thomson doit surmonter deux obstacles importants. Il doit d’abord convaincre la Reuters Founders Share Company qu’il préservera l’indépendance éditoriale du service, puis rassurer les autorités de réglementation européennes et américaines quant au fait que le nouveau groupe ne faussera pas la concurrence.
MURDOCH EST LOIN D’AVOIR DIT SON DERNIER MOT

Le camp Reuters a tenu à rappeler que l’intérêt manifesté par Thomson à l’égard de l’agence était plus ancien que les manœuvres de Murdoch en direction de Dow Jones et n’avait pas pour but de les contrer. “Murdoch a maintenant une stratégie en trois points : papier, Internet et télévision.Voilà pourquoi un autre titre économique comme le Financial Times est bien davantage soumis à la concurrence, estime Mark Beilby. Si j’étais Pearson [groupe qui possède entre autres le Financial Times] et qu’on me fasse une offre, je l’accepterais tout de suite.” Autrefois, le président de News Corp. l’aurait volontiers racheté. En 1987, il avait déboursé 250 millions de livres pour acquérir 14,9 % de Pearson. Mais il a revendu ses parts quand la direction a refusé de se séparer du Financial Times. Thomson, comme Microsoft dans son rapprochement avec Ya h o o ! , e s s a i e s i m p l e m e n t d e reprendre la main face à un concurrent dominant. Ce que Murdoch tente de faire est bien plus délicat. De toute évidence, imprimer et diffuser conjointement le Wall Street Journal et le New York Post de News Corp. permettra de réduire les coûts. Et, comme l’a rappelé Murdoch, contrairement à ce qui se passe avec les journaux, les clients sont prêts à payer le prix pour l’information financière. Mais on peut supposer que Murdoch veut aussi faire des 1 900 rédacteurs de Dow Jones le pivot de sa future chaîne d’information économique Fox Business. Il y a d’ailleurs un précédent en la matière. Dans les premiers temps de Sky News, des salariés de Reuters TV sont venus étoffer les équipes de Sky. Mais l’ancien président d’ITN (Independent Television News), Stewart Purvis, estime que passer l’information entre Dow Jones et une chaîne de Fox risque de faire perdre des clients à Dow Jones. Convaincre le personnel des agences, des journaux papier et de la télévision de travailler ensemble ne sera pas chose aisée. Mais Purvis estime que Murdoch pourrait bien finir par arriver à ses fins, évoquant l’esprit d’équipe qui règne entre ses différentes entités britanniques, The Sun, The Times et Sky. “Par expérience, je dirais que le seul à pouvoir faire fonctionner ce genre de choses, c’est Rupert Murdoch”, assure-t-il. Mais il lui faudra un peu de temps pour y parvenir. Juliette Garside

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PUBLICITÉ

technologie
INTELLIGENCE ARTIFICIELLE Un

i n t e l l i g e n c e s

Quand l’ordinateur apprend à donner le “la”
ingénieur américain a conçu un logiciel d’accompagnement musical qui s’accorde au rythme et à la mélodie d’un soliste. Une avancée qui suscite quelques réserves.
SCIENCE NEWS (extraits)

Washington

C

hristopher Raphael débute le troisième mouvement d’un quatuor pour hautbois de Mozart. Comme son hautbois entonne la deuxième note, les trois musiciens qui l’accompagnent font résonner leur instrument au bon moment. Ensuite, il ralentit et fait retentir un trille. Les autres instrumentistes le s u i ve n t p a r f a i t e m e n t . I l p e u t reprendre un passage pour la millième fois, jamais ses accompagnateurs ne râlent ni ne se lassent. Et, lorsqu’il a ter miné, il lui suffit d’éteindre tout ce petit monde. En réalité, ses accompagnateurs ne sont qu’un enregistrement sur ordinateur. Grâce à un logiciel qu’il a mis au point, ce chercheur en informatique à l’université de l’Indiana contrôle leur tempo et les fait répondre à tous les signaux du soliste.

Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

Si un individu est capable, avec un certain entraînement, de retranscrire sans beaucoup d’erreurs une partition à partir d’une simple écoute du morceau, apprendre à un ordinateur à en faire autant se révèle beaucoup plus compliqué. Les chercheurs spécialisés en informatique musicale ont tiré parti de l’expérience des scientifiques qui travaillent sur la reconnaissance vocale. Même s’ils n’en sont encore qu’à affiner leurs méthodes de transcription, leur travail a déjà donné naissance à des outils très efficaces. L’ordinateur sait, par exemple, mettre en concordance une partition et un enregistrement de son exécution. Cette fonctionnalité d’apparence banale a de nombreuses applications. Parmi les plus simples figurent des programmes capables d’afficher au bon moment les surtitres

d’un opéra ou de tourner automatiquement les pages de la partition des musiciens. Autre outil, le concept d’alignement des enregistrements avec leur partition ouvre également la voie à des logiciels sachant corriger une fausse note entrée dans un micro avant qu’elle ne ressorte par le hautparleur – une révolution pour tous ceux qui vont écouter des chorales d’enfants ! Ces programmes pourraient également servir à effectuer les réglages de précision, tâche fastidieuse actuellement réalisée dans les studios d’enregistrement, en réajustant par exemple les fausses notes ou les notes en retard. “C’est une sorte de correcteur orthographique pour la musique”, explique Roger Dannenberg, informaticien à l’université Carnegie Mellon de Pittsburgh, qui travaille actuellement à la mise au point de cette technologie. Voilà qui faciliterait grandement le travail des ama-

parfaitement, remarque-t-elle. En un sens, c’est même mieux qu’un orchestre. ” Le prog ramme de Chr istopher Raphael étudie tout d’abord les ondes sonores produites par le soliste et aligne l’enregistrement avec la partition. Mais cela ne suffit pas. Si le programme attend que le soliste ait joué une note avant de lancer l’accompagnement, il risque d’être perpétuellement en retard. Le logiciel prédit donc ce que le soliste va jouer ensuite en utilisant des informations sur l’enregistrement, en se fondant sur la vitesse d’exécution des notes par le soliste, ainsi que sur ce qu’il a appris des répétitions antérieures.
CES AVANCÉES NE PLAISENT PAS À TOUS LES MUSICIENS

“NOTRE CONCEPTION DE LA MUSIQUE VA CHANGER”

Il n’y a pas si longtemps encore, les ordinateurs ne comprenaient pas grand-chose à la musique. Ils se contentaient de l’enregistrer, de la stocker et d’offrir aux utilisateurs des outils leur permettant de la produire et de la manipuler. Des chercheurs leur apprennent désormais à reconnaître les composantes fondamentales de la musique telles que la mesure, le rythme, la mélodie, l’harmonie ou encore le tempo. Les ordinateurs doués de ces compétences deviennent de véritables assistants musicaux. “Les technologies changent notre conception de ce que peut être la musique, s’enthousiasme Christopher Raphael. Les retombées peuvent être énormes. ” teurs qui souhaitent améliorer leurs enregistrements, comme le font déjà les studios professionnels. “Je conçois mon travail comme une démocratisation de la musique”, insiste Roger Dannenberg. C’est grâce à ces technologies que Christopher Raphael a pu mettre au point son logiciel d’accompagnement musical par ordinateur, baptisé Music Plus One. Mimi Zweig, professeur de musique à l’université de l’Indiana, utilise déjà son système avec ses étudiants violonistes. Il permet de leur donner un avant-goût de la sensation qu’a un soliste lorsque cent musiciens suivent la moindre de ses pauses et trilles. L’enseignante se dit impressionnée par la réactivité du programme. “Si j’ai envie de prendre un temps après une longue cadence ou une longue phrase musicale, il me suit
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Le prog ramme de Chr istopher Raphael repose totalement sur la capacité du soliste à conduire l’accompagnement. “C’est quelque chose de génial pour un instr umentiste confirmé”, souligne le chercheur. Mais, dans le cadre de l’enseignement, le bon accompagnateur est plutôt celui qui sait tantôt suivre, tantôt mener, afin d’aider le musicien débutant à acquérir un meilleur sens musical. “Il reste très difficile pour un ordinateur d’apporter de la musicalité à un enregistrement”, reconnaît Christopher Raphael. Bien que dépourvu de sens musical, son programme ouvre de nouveaux horizons à cet art. Jan Beran, compositeur et statisticien à l’université de Constance, en Allemagne, a écrit plusieurs solos de hautbois accompagnés au piano, spécialement pour le logiciel de Christopher Raphael. Le chercheur américain a joué ces morceaux avec Music Plus One, mais, selon lui, ils ne pourraient pas être interprétés avec un véritable accompagnateur car les interactions rythmiques sont d’une trop grande complexité pour les musiciens. Sur une musique aussi complexe, le logiciel en vient à jouer un rôle dominant même s’il ne fait rien de plus que suivre. “Dès la première répétition, il comprend l’agencement des différentes parties et vous le fait comprendre”, confirme Christopher Raphael. Ces avancées informatiques ne plaisent pas à tous les musiciens. Le syndicat des musiciens s’oppose déjà aux “orchestres virtuels”, ces synthétiseurs placés dans la fosse lors des comédies musicales pour remplacer certains instruments acoustiques, rapporte Roger Dannenberg. “Ce n’est pas de ça qu’il faut avoir peur. Effectivement, mon système d’accompagnement par ordinateur pourrait remplacer tout un orchestre. Mais il y a quelque chose dans la composante sociale de la musique qui la rend immortelle. Mon but n’est pas d’utiliser l’ordinateur pour remplacer les musiciens en chair et en os. Si je travaille sur la musique et l’informatique, c’est parce que les ordinateurs ont un énorme potentiel pour exécuter des tâches qu’il serait impossible de réaliser autrement”, assure-t-il. Julie J. Rehmeyer

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écologie
CHANGEMENT CLIMATIQUE Faute

i n t e l l i g e n c e s

Le Malawi perd la guerre contre la sécheresse
de moyens, le pays ne peut ni prévoir la météo ni gérer efficacement ses ressources en eau. Une question pourtant vitale face au réchauffement planétaire.
THE NEW YORK TIMES

New York
DE BLANTYRE (MALAWI)

D

eux fois par jour, Harold Nkhoma est censé relever toute une série d’instruments à la station météorologique gouvernementale de Blantyre, la deuxième ville du Malawi. Mais il n’a pas même un regard pour le baromètre, car la lumière ne marchant plus, il ne peut pas lire les chiffres. Il attend des piles depuis six mois. Il ignore le bac d’évaporation, censé mesurer la vitesse d’absorption de l’eau par le sol. Depuis que sa peinture s’est écaillée et que son grillage a disparu, il ne sert plus à rien. Et il passe aussi l’héliographe, dont la boule de cristal devrait brûler une bande de papier pour indiquer la durée d’insolation, car les réserves de papier rigide sont épuisées depuis quatre ans. Son chef,Werani Chilenga, est écœuré. Du matériel cassé, une technologie dépassée, des données approximatives et un réseau clairsemé de stations météo. Voilà tout ce que son agence nationale peut se permettre avec u n budget de 160 000 dollar s [119 000 euros]. “Depuis quatre ans, nous n’avons même plus les moyens de connaître la durée d’insolation dans notre pays. Comment voulez-vous que l’on évalue le changement climatique ? C’est absolument consternant !” s’indigne-t-il. L’absence de données météorologiques n’est qu’une difficulté parmi bien d’autres avec lesquelles le Malawi doit composer face au réchauffement planétaire. En mars 2006, le Malawi, qui, avec ses 14 millions d’habitants, est l’un des pays les plus pauvres du monde, a déterminé qu’il lui faudrait 23 millions de dollars pour mettre en œuvre les mesures les plus urgentes. Il a soumis son rapport au programme des Nations unies qui aide les pays pauvres à gérer le changement climatique. Un an plus tard, le gouvernement en est encore au stade des négociations avec d’éventuels donateurs. Cela ne signifie pas que le Malawi attende sans rien faire. Le gouvernement a pris des mesures pour accroître ses réserves en céréales, modifier les pratiques agricoles et construire un nouveau barrage. Neuf Malawites sur dix vivent d’une agriculture de subsistance. Austin Kampen, 39 ans, est parmi les premiers à s’être adapté. L’an dernier, une association humanitaire lui a donné des tuyaux et un gros seau – un système rudimentaire mais efficace d’arrosage des cultures. Il cultive une variété de maïs à croissance accélérée, qui a de meilleures chances de survivre. Il assure ses arrières en plantant du coton, des légumes, des pommes de terre et du manioc. En

Dessin de Daniel Pudles paru dans The Guardian, Londres.

0

200 km TA N Z A N I E

Z A M B I E

Lac Malawi

M A L AW I
Lilongwe

janvier 2007, il a perdu toute sa récolte quand, après une semaine de pluies diluviennes, une crue du fleuve a entièrement inondé ses 3 hectares de terres et a détruit les maisons de soixantequinze de ses voisins. Il se dit pourtant convaincu de pouvoir recommencer les semis pour la prochaine saison. Une autre cultivatrice, Jessie Kaunde, s’est également juré de gagner la bataille. Ses efforts courageux n’ont toutefois servi à rien. En 1999, armée d’un prêt de 68 dollars, elle a creusé deux étangs derrière sa maison, au nord de Blantyre. Mais, depuis la terrible sécheresse qui a sévi il y a trois ans, il ne reste de ses étangs que des cuvettes envahies par les herbes. “Je suis extrêmement déçue”, confie-t-elle. Son échec s’explique en partie par les cultures sauvages que d’autres paysans ont plantées en bordure de la rivière qui alimentait ses étangs, et qui ont provoqué un affaissement des berges et l’assèchement du cours d’eau. Ces plantations sont illégales, mais il n’y a pratiquement aucun contrôle, reconnaît Everhart Nangoma, spécialiste de l’environnement qui a travaillé avec l’association CURE, qui s’intéresse entre autres choses au changement climatique. “Le Malawi a besoin d’aide, mais nous ne sommes pas au rendez-vous”, concède M. Nangoma avant d’ajouter : “Nous ne sommes absolument pas prêts. ” Sharon Lafraniere

Courrier international

Blantyre

I N I T I AT I V E

MOZAMBIQUE ■ D’eau, et d’Afrique

En Inde, on plante des arbres pour abreuver le sol

A

La question de l’eau – ou plutôt de son absence – est au cœur du film Si le vent soulève les sables, actuellement diffusé dans les salles, en France. Réalisé par Marion Hansel à partir d’un roman de Marc DurinValois, ce film, tourné dans un décor stupéfiant de beauté (à Djibouti), montre une famille africaine qui quitte son village où l’eau manque pour une terre plus hospitalière. En chemin, Rahane et les siens croiseront la guerre, la corruption et la folie.

u cours des dernières années, le district de Wayanad dans le nord du Kerala, a partagé avec la région de Vidharba dans le Maharashtra et le district d’Anantapur dans l’Andra Pradesh un triste record : le taux de suicide de paysans le plus élevé du pays. L’assèchement alarmant des nappes phréatiques, la déforestation à grande échelle et un régime pluvial irrégulier ont provoqué une sécheresse catastrophique dans cette région montagneuse où les précipitations annuelles étaient jadis parmi les plus fortes du pays. Il y a quinze ans, MP Chandranath, un parlementaire qui possède quelque 18 hectares de plantations de café près de Kalpetta, chef-lieu du Wayanad, n’aurait jamais imaginé qu’il jouerait le rôle de pionnier en plantant une petite forêt sur une part de son domaine. Juchée au sommet d’une colline, sa propriété ne disposait pas de suffisamment d’eau pour irriguer plus d’un hectare. A l’époque de la sécheresse de 1992, il a entrepris de planter des arbres sur ses terres. Les sources d’eau qui ont resurgi autour de sa forêt lui permettent désormais de couvrir les besoins de ses plantations pendant toute l’année. “Le ter rain est par ticulièr ement rocailleux ici, et la couche de terre arable est très fine, explique-t-il. De janvier à avril, j’arrosais mes arbres une fois par semaine. Pour le repiquage des

pousses, j’utilisais de la bouse de vache comme engrais. Pendant les deux premières années, j’ai complété avec de petites doses d’engrais chimiques. Et il n’en a pas fallu davantage pour que la forêt pousse toute seule.” Parallèlement, il a commencé à collecter l’eau de pluie sur sa propriété et
KARNATAKA Madras
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TAMIL NADU

KERALA
Trivandrum MER D’OMAN
Courrier international

a pris différentes mesures pour enrayer l’érosion des sols. Il a également veillé à sélectionner minutieusement les espèces qu’il destinait à sa forêt. “La plupar t des arbres que j’ai plantés n’ont qu’une très faible valeur commerciale. A l’avenir, personne ne devrait être tenté de venir couper le bois de cette forêt que j’ai eu tant de mal à développer”, précise-t-il. Wayanad n’a jamais manqué d’eau par le passé. Mais l’arrivée massive de planteurs dans les secteurs de Pulpally, Mul-

lankolly, Kenichira et dans les zones voisines il y a une cinquantaine d’années a changé la donne. Leur première initiative a été de raser l’épaisse couverture forestière de la région. La culture du manioc a favorisé l’érosion des sols. Puis, on a introduit dans les plantations de poivre des arbres corail qui ont servi de support aux lianes des poivriers. Mais “une centaine d’arbres corail ne sauraient remplacer un seul arbre d’une forêt naturelle pour préserver les sols, l’eau et la fraîcheur. La déforestation massive est la première responsable de la sécheresse qui sévit actuellement dans le district de Wayanad. La deuxième grande responsable est la culture de la banane, qui consomme toute l’eau qui était auparavant recyclée dans les rizières”, rappelle M. Chandranath. “Idéalement, nous devrions préserver ou planter 1 hectare de forêt pour 10 hectares de plantations de café. Mais personne ne semble prendre cela au sérieux.” Encouragé par sa première expérience réussie, il a développé des “miniforêts” sur quatre autres lopins de sa propriété. L’une se trouve juste en bordure de la route Kalpet-Mananthavady. “J’ai voulu la planter à cet endroit pour qu’on la voie bien de la route. Il faut que les gens comprennent que ce n’est qu’en préservant les arbres qu’on pourra à nouveau avoir KA Shaji, Tehelka, New Delhi de l’eau.”

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SOIXANTE ANS DE BONHEUR

Cannes, éternelle jeunesse
FINANCIAL TIMES

Londres

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’est sans doute la date de lancement la plus mal choisie de l’histoire culturelle moderne. A la fin des années 1930, la France se met en tête de créer un festival du film international. L’idée est de faire d’une petite ville de la Côte d’Azur un nouvel Hollywood, d’un petit port de pêche une destination touristique incontournable. Les Français, qui ont inventé le cinéma (en tant qu’art sinon comme technique), veulent montrer qu’ils en sont toujours les gardiens, les grands prêtres et les templiers. Une date est fixée pour l’inauguration : le 1er septembre 1939. Cinquante mille affiches sont imprimées. Parmi les stars invitées figurent Gary Cooper, Mae West et Douglas Fairbanks. Le Bossu de Notre-Dame avec Charles Laughton dans le rôle principal – quel meilleur symbole de l’entente franco-anglo-américaine ? – est programmé en ouverture. Le même jour, Hitler envahit la Pologne. Le festival est annulé. Les dictateurs fascistes sont indissociables de l’histoire des festivals de films européens. Benito Mussolini a fondé le premier d’entre eux, la Mostra de Venise, en 1932, pour célébrer sa propre gloire et celle de l’Italie – et accessoirement le cinéma. L’architecture fasciste est toujours présente sur le Lido, ainsi que d’autres vestiges de l’époque comme la coupe Volpi, décerné aux meilleurs acteurs, qui doit son nom au ministre des finances du Duce. Cannes, au moins, doit sa fausse couche à sa rencontre conflictuelle avec le totalitarisme. Et ce n’est qu’après trois autres tentatives – à la fin de l’année 1939, en 1940 puis en 1942, sous le régime de Vichy – que le plus grand festival international du film du monde finit par voir le jour le 20 septembre 1946. (Cannes ne célèbre son soixantième anniversaire que cette

Pour Nigel Andrews, le critique du Financial Times, rien ne pourra jamais remplacer le plus grand festival cinématographique du monde.
La cohue des photographes lors de la montée des marches du Palais des Festivals est un rituel incontournable.

Programme

Hahn Nebinger-Orban/Abacapress.com

Pour sa 60e édition, qui se déroulera du 16 au 27 mai, le Festival a dû faire face à un fort afflux de demandes d’accréditation. On y attend plus de 30 000 personnes, dont 4 500 journalistes venus du monde entier. Les festivaliers pourront voir 64 longs-métrages venus de 34 pays – dont 22 en compétition officielle pour la Palme d’or.

année, les événements de Mai 68 ayant empêché la tenue du Festival cette année-là.) Le nouveau festival a immédiatement fait sensation. En 1946, les journalistes étaient deux fois plus nombreux que prévu. Les Soviétiques ont crié au scandale en raison des incidents techniques qui émaillèrent la projection de leur film en ouverture. Les Américains ont quitté précipitamment le Festival après que le projectionniste a mélangé les bobines des Enchaînés d’Hitchcock, leur principal film en compétition. Puis tout le monde s’est rendu à des banquets et des fêtes somptueux.
NOUS SOMMES COMME DES ASTRONAUTES AYANT PERDU LE CONTACT AVEC LA TERRE

Je réalise à ma grande surprise que j’ai assisté à plus de la moitié de ces grand-messes cinématographiques – 33 festivals sur 59 – depuis ma première accréditation pour le Financial Times en 1973, alors que je n’étais encore qu’un freluquet. Et je ne me souviens pas d’un seul Cannes qui n’ait été mémorable. Cela peut sembler une tautologie. Mais j’ai le souvenir de plusieurs Berlin, Sundance ou Venise parfaitement oubliables. Pourquoi Cannes est-il l’événement le plus médiatique de la planète après les Oscars et les Jeux olympiques ? Parce que c’est un tissu de paradoxes à nul autre pareil, fabriqué par un peuple à nul autre pareil, les Français. Qui d’autre qu’eux pouvait avoir l’idée d’organiser un festival de films dans une station balnéaire
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ensoleillée où, a priori, personne n’a envie de s’enfermer dans un cinéma ? Qui d’autre, programmer une telle quantité de films qu’il n’est pas possible d’en voir un sans en rater un autre au moins aussi essentiel ? Qui d’autre, vous attirer dans de dangereux déjeuners qui font qu’on lutte héroïquement contre le sommeil lors des projections de l’après-midi ? Qui d’autre, vous inonder de sous-titres jusqu’à ce vous imploriez pitié, puis vous faire miroiter un moment de détente hollywoodienne à minuit : vous en êtes tellement reconnaissant que, le lendemain matin, vous vous prêtez sans broncher à la torture d’une nouvelle séance sous-titrée. L’esprit des débuts, qui ont coïncidé avec la fin du fascisme et un élan général de liberté retrouvée, se manifeste encore aujourd’hui dans son caractère démocratique. Cannes refuse de faire du favoritisme. Cela irrite peut-être les studios américains de voir une de leurs superproductions perdre la face devant un petit film d’auteur belge ou brésilien réalisé avec trois fois rien, mais ils ne peuvent rien y faire. Cannes ne se soucie pas non plus de récompenser chacun à tour de rôle. Rien n’empêche qu’un cinéaste talentueux puisse gagner à deux reprises, c’est d’ailleurs souvent ce qui se passe. Coppola, Imamura, Kusturica, Bille August, et les frères Dardenne ont tous deux Palmes d’or sur leur cheminée. La principale qualité de Cannes est d’exister – ou du moins de nous en persuader – en dehors du temps et de l’espace. C’est comme un éclair dans une bouteille, et nous, public, nous sommes dans la bouteille avec l’éclair. Pendant douze jours, nous vivons dans une autre réalité. Et même si, en tant que journalistes, nous communiquons avec nos rédactions par téléphone ou courrier électronique, nous perdons toute notion du monde extérieur. C’est comme ces films qui se passent dans l’espace, où les astronautes perdent le contact avec la

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Cannes, éternelle jeunesse

Terre ou que, à des millions d’années-lumière de distance, leurs yeux distinguent une Terre qui a peut-être déjà disparu. Quand je suis perdu à Cannes, il m’arrive d’imaginer mes collègues du journal, le visage scintillant, aboyant après moi, leur voix et leur apparence se désintégrant à l’écran tandis que je tente une fois de plus de justifier que je n’ai encore eu le temps de rien voir, retenu comme je l’ai été par la nécessité de faire trois repas par jour.
“IL NOUS FAUT LE BRUIT ET LA FUREUR DE LA RENCONTRE”

Mais voilà que j’alimente encore ce mythe qui veut que nous soyons des tire-au-flanc choyés, alors que c’est parfaitement faux. Nous sommes, au contraire, des moines au service du septième art. Et notre intégrité de moines nous oblige à nous poser l’inévitable question : aura-t-on à l’avenir toujours besoin de festivals de films ? A l’ère des DVD, du cyberespace et du téléchargement, ne pourrions-nous pas faire tout cela de chez nous ? Les films pourraient nous arriver sur nos ordinateurs. Les interviews et les conférences de presse pourraient se faire par échanges électroniques. Nous pourrions organiser des fêtes virtuelles : des séances de chat avec cybercocktails et petits-fours imaginaires. Vous imaginez le ridicule de la situation. Il nous faut le bruit et la fureur de la rencontre. Il nous faut le contact. Il nous faut ces moments où la réaction à un film devient physique, quand nous nous bousculons pour entrer voir Pulp Fiction de Tarantino ou pour sortir de Brown Bunny de Vincent Gallo. Il nous faut cet attroupement de curieux autour des marches du Palais des festivals à la nuit tombée. Plus que tout, il nous faut partager, par un baiser ou une poignée de main, l’excitation que l’on ressent quand on comprend que quelque chose d’extraordinaire vient de se produire à l’écran. Que quelque chose a jailli de la pellicule et répand sur nous de la poussière d’étoiles. Ce peut-être la magie sinistre de Mulholland Drive de David Lynch, le pur enchantement de Padre Padrone des Taviani, la majesté prophétique de l’Eternité et un jour de Theo Angelopoulos, l’envoûtement passionné de La Leçon de Piano de Jane Campion ou les tours de passepasse espiègles des frères Coen. De quoi qu’il s’agisse, il faut que nous soyons là ensemble pour lui rendre justice. Au contact de la grâce de l’art, ses témoins sont touchés par la grâce du contact. Le grand cinéma, en établissant le contact avec chacun d’entre nous, nous fait établir le contact avec les autres.
Nigel Andrews

Alexandre Sokourov filme
Le grand cinéaste russe présente en sélection officielle Alexandra, un film tourné à Grozny. Entretien.
MOSKOVSKIÉ NOVOSTI (extraits)

Biographie

Moscou

E

n Russie comme en Occident, personne ne doute aujourd’hui du talent exceptionnel et de l’incroyable capacité de travail d’Alexandre Sokourov. On sait toutefois que même les gens unanimement reconnus comme des artistes majeurs doivent de temps en temps passer par l’expérimentation pour éviter de se retrouver statufiés de leur vivant. Sokourov, lui, a engagé deux expériences inhabituelles en même temps, et ce n’est sans doute pas un hasard. Il a signé sa première mise en scène d’opéra, en montant Boris Godounov au Théâtre Bolchoï, et tourné un film en Tchétchénie, confiant le rôle principal à la plus illustre diva russe du XXe siècle, Galina Vichnevskaïa. Ces dernières années, le cinéma de Sokourov a suivi deux axes principaux : l’axe historique (avec son cycle sur les tyrans du XXe siècle, Moloch, Taurus et Le Soleil – et, en partie, L ’Arche russe) et l’axe privé, sur la famille

Ce “plasticien du septième art”, né en 1951 dans la région d’Irkoutsk, en Sibérie, a réalisé en 1978 son premier film de fiction, La Voix solitaire de l’homme. Il sort du cercle confidentiel des cinéphiles en 1996 avec Mère et fils. Il tourne L’Arche russe (long travelling d’une heure et demie retraçant l’histoire de la Russie, 2001) et Père et fils (2003). Alexandre Sokourov est un habitué de la Croisette.

(Mère et fils, Père et fils). Il avait promis de poursuivre cette série avec une œuvre sur la fratrie, mais, au lieu de cela, il nous a donné Alexandra. Un sujet familial, certes, puisqu’il parle d’une grand-mère et de son petit-fils ; mais aussi historique, bien que, chose rare chez lui, il s’agisse d’histoire très récente, la guerre en Tchétchénie. Alexandra Nikolaevna, la grand-mère, est une femme seule, autoritaire et intelligente, qui décide de se rendre en Tchétchénie pour voir son petit-fils, officier dans l’armée. De son cabas à roulettes, elle tire des pirojki, des cadeaux tout simples apportés de son Stavropol natal. Son petit-fils n’est pas un pauvre gringalet qui ferait son service militaire comme simple appelé, mais un superman arrogant, un engagé qui ne s’imagine pas du tout dans la vie civile. Leur rencontre éveille en chacun des sentiments nouveaux. Pour le jeune homme, la tendresse, la vulnérabilité, la solitude ; pour la vieille dame, la conscience que le monde est mal fait puisque les gens sont obligés de choisir leur camp et de s’entre-tuer. Ce genre de conflit est forcément insoluble. Dans Alexandra, il n’y a ni explosions ni combats, et pourtant on ressent très bien les horreurs de la guerre. A la fin, sa visite achevée, la grand-mère rentre chez elle. L’héroïne que joue Galina Vichnevskaïa est bien sûr la mère patrie. La comparaison n’est pas de nous, elle s’impose d’elle-même. Sauf qu’il s’agit ici d’une grand-mère patrie. Et que, au lieu d’exhorter ses enfants et petits-enfants au combat, elle les incite à rentrer à la maison.

■ Pronostic Karl French, du Financial Times, s’interroge sur les plus sérieux prétendants à la Palme d’or 2007, dans une compétition qui s’annonce à ses yeux très ouverte. Parmi les vingt-deux films en compétition, “c’est sans doute une coïncidence et non pas le résultat d’un quelconque favoritisme que trois des films en compétition, My Blueberry Nights, Promise Me et Death Proof, soient réalisés respectivement par Wong Karwai, Emir Kusturica et Quentin Tarantino, qui ont été les trois derniers présidents du

jury”, remarque le journaliste. La réception tiède par le public américain du dernier Tarantino “semble l’handicaper”, mais on ne sait jamais. “Ce serait bien de voir les frères Coen revenir avec un film capable d’attirer le public et, pourquoi pas, un prix”, espère French. A son avis, le thriller Zodiac, de David Fincher, pourrait être un outsider sérieux. Mais, “si le président, Stephen Frears, et son jury sont tentés de choisir des films en lien avec l’actualité, la bataille pourrait opposer Tehilim, long-métrage francoisraélien de Raphaël Nadjari, et
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Persepolis, adaptation cinématographique par Marjane Satrapi de sa bande dessinée éponyme dont l’action se déroule dans l’Iran d’après la révolution islamique”. ■ Métaphysique de la famille Le “plus prometteur des jeunes réalisateurs russes”, Andreï Zviaguintsev, dont le premier film, Le Retour, avait obtenu en 2003 le Lion d’or au festival de Venise et de nombreux autres prix russes et européens, présente cette année en sélection officielle L’Exil (Izgnanié). Centré autour du couple – “tantôt l’amour, tantôt 52
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Denis Sinyakov/Reuters

le désamour” –, le film développe de nouveau la “métaphysique des relations familiales”. Une note officielle décrit ainsi le film : “Le caractère dramatique de la condition humaine. La nature de l’amour. La trahison. La nécessité du choix. L’incompréhension. La mort. L’illumination… Ces mots convenus, en se matérialisant dans des héros et des circonstances, deviennent les faits déterminants de l’existence.” Ces lignes étranges seront peut-être bientôt déchiffrées et interprétées par le monde entier. Ou pas, si Zviaguintsev ne passe

EN BREF

à Khankala, où sont stationnées des troupes russes. Nous sommes restés vingt-huit jours en tout. Nous partions en tournage dans des blindés et sous escorte, car les routes sont minées, il y a des attaques, des guet-apens. Nous changions à chaque fois de plaques, de véhicules, d’itinéraires, et tout était codé. Parfois, nous descendions des véhicules pour sept minutes de tournage, et retour immédiat à la base. Nous avons tourné là où les soldats servent, vivent, dorment, mangent. Cette ambiance nous a aidés à trouver le bon équilibre, à y voir plus clair, à être plus honnêtes. Plus l’objectif est artistique, plus l’honnêteté doit être grande.
Rezo films

très différents de ceux de l’opéra, mais que je l’aiderais.
Et comment cela s’est-il passé ?

la Tchétchénie
Beaucoup de vos films se déroulent partout et nulle part, quand ils ne sont pas situés à une époque historique lointaine. Alexandra est au contraire un film actuel.

Quelle actrice s’est révélée Galina Vichnevskaïa ? Elle est évidemment une grande dame de la scène, mais presque une débutante au cinéma.

L’actualité, c’est très relatif. L’époque que nous avons retracée dans ce film est déjà du passé par rapport à aujourd’hui. Nous avons tenté de reconstituer des oppositions qui ont existé, qui existent encore et existeront demain, une sorte de “présent continu”. Le spectateur qui a une sensibilité sociale forte pourra trouver ce film très actuel, mais Alexandra n’est pas lié à l’actualité. Il ne contient pas un seul mot qui n’aurait pu être prononcé il y a quarante ans, et je ne suis pas sûr que, dans quarante ans, les choses dont il parle auront changé. Pour ce qui est du lieu choisi, je dois dire qu’en tant que fils de militaire ayant beaucoup vécu dans des villes de garnison je ne le trouve ni actuel ni exotique. Les thèmes abordés dans le film sont universels. L’héroïne pourrait tout aussi bien être une Américaine venue retrouver son petit-fils en Irak ou une Anglaise en Afghanistan.
Tout de même, vous n’avez pas simplement tourné dans une ville de garnison, vous êtes allé en Tchétchénie pour de vrai !

A l’affiche. Alexandra sera projeté à Cannes le 24 mai et sortira sur les écrans français le 29 août prochain.

Je l’écoute chanter depuis mon enfance. Le jour où je l’ai rencontrée pour la première fois, chez Mstislav Rostropovitch [son époux, le grand violoncelliste décédé récemment], à SaintPétersbourg, j’ai compris que tout ce que j’avais en moi allait prendre vie. Un matin, les détails du futur film me sont venus. Elle était alors à Paris, je lui ai téléphoné, pour lui dire : “Galina Pavlovna, j’ai une idée en tête et je voudrais écrire un scénario rien que pour vous, si vous approuvez l’idée et le lieu de tournage. Je lui ai raconté ” mon histoire, qui lui a fait forte impression. Je me souviens de son silence, j’ai entendu sa respiration, puis l’amorce de sa réponse : “Oui, bien sûr, nous allons le faire ensemble. Après avoir ” lu le scénario, elle a seulement dit : “Est-ce que je vais y arriver ?” Je lui ai répondu que, naturellement, elle aurait besoin d’un temps d’adaptation, qu’elle devrait s’habituer à des dialogues

Nous étions convenus qu’elle ne montrerait le scénario à personne et que tout resterait secret jusqu’à ce que le film soit terminé. Je suis allé la voir à Moscou, nous avons écouté des disques du chanteur d’opéra Chaliapine, regardé des films avec Anna Magnani ; nous les avons décortiqués, pour tenter de comprendre en quoi l’absence de beauté peut être belle à l’écran. Elle a travaillé très intensément. Je l’ai sentie évoluer. Elle n’affichait pas la moindre arrogance, pas le moindre orgueil. Elle avait conscience de devoir se métamorphoser, ce que seul un acteur sur mille parvient à faire vraiment. Elle était très inquiète. Pour composer ses traits, nous avons travaillé avec la maquilleuse Janna Rodionova, qui avait réalisé pour mes précédents films les visages de Lénine, de Hitler et de Tchekhov. Cela n’a pas été facile. Notre héroïne paraît beaucoup plus âgée que Galina Pavlovna ne l’est en réalité, alors qu’elle s’attendait à une autre image, plus esthétique, plus flatteuse. Mais, peu à peu, elle s’est identifiée à son personnage.
Que pensez-vous du fait qu’en Occident on vous considère souvent comme l’héritier, le disciple, l’élève de Tarkovski ?

Dans les films réalisés ces dernières années, la Tchétchénie était reconstituée en KabardinoBalkarie [autre petite République caucasienne de la Fédération de Russie], mais nous, nous avons décidé d’aller réellement sur place. Il y a là-bas un autre souffle. Nous avons tourné l’année dernière, dans Grozny, près de Grozny et

Rezo films

Il y a des choses qui sont supérieures à la réalisation cinématographique : la philosophie, l’esthétique, l’éthique, tout ce qui relève des “humanités”. Il existe plusieurs façons de les promouvoir. Nous sommes de moins en moins nombreux à le faire, et pas uniquement en Russie, mais dans le monde entier. Je ne peux pas dire que je me place dans la lignée d’Andreï Tarkovski, je n’adhère pas à tout dans son cinéma. Mais, sur le plan moral, nous sommes ensemble. Nous étions très proches, peut-être parce que nous parlions peu de cinéma. Nous avions d’autres discussions, avec énormément de convergences, conscientes ou non. Je l’aimais beaucoup et je voyais que c’était réciproque. J’ignore pourquoi, mais je n’oublierai jamais cela. Quand j’ai eu à traverser des périodes difficiles, cela m’a aidé à ne pas céder, à aller de l’avant, à tenir bon et à faire ce que je voulais vraiment. On peut me qualifier de continuateur de l’œuvre de Tarkovski dans l’exacte mesure où lui-même était le continuateur de celle d’Alexandre Dovjenko, par exemple. Mais mon seul maître a été le réalisateur Iouri Bespalov, qui travaille toujours pour la télévision à Nijni-Novgorod. Je n’en ai pas eu d’autre.
Propos recueillis par Anton Doline et Ilia Ovtchinnikov ●

pas la plus terrible épreuve du débutant talentueux, celle du deuxième film. (Moskovskié Novosti, Moscou) ■ Double anniversaire “L’Inde et Cannes sont unies cette année par un lien particulier : Cannes célèbre son soixantième anniversaire en grande pompe et l’Etat indien ses soixante ans d’indépendance”, note le site indien de cinéma Screenindia.com. En l’honneur de ce double anniversaire, la section spéciale Tous les cinémas du monde accueille sept films indiens. Pour Screenindia. com, Il faut

tout particulièrement surveiller la première mondiale, le 20 mai, de Dharm, le premier long-métrage de la jeune réalisatrice Bhavna Talwar. Ce film raconte l’histoire d’un notable hindou très pieux dont les certitudes sont ébranlées lorsque sa famille adopte un enfant musulman. Le site souligne la qualité du scénario, des acteurs et de la bande-son. ■ Equilibre Milyang, le dernier film du réalisateur coréen Lee Chang-dong, est présenté en compétition sous le titre Secret Sunshine.

Il y aborde avec une réelle maîtrise – servie par la profondeur psychologique du cinéaste – la descente aux enfers d’une mère qui se force à pardonner à l’assassin de son fils, comme l’y exhorte sa religion. Lee Chang-dong s’est inspiré d’une nouvelle de Yi Chong-jun intitulée Polle iyagi [Une histoire d’insectes]. Le film constitue une exception dans le cinéma coréen, qui rechigne à mettre en avant le christianisme. “Mais, sans se confiner à cela, il mène une réflexion plus générale sur les religions en mettant en scène la crise existentielle de son héroïne 53
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tombée dans un gouffre et sa tentative d’autopersuasion pour accéder à un salut et à un pardon mensongers”, estime le jounal Hankyoreh. “La tragédie ne vire pas à la bluette. Au lieu de prendre parti pour ou contre la religion, le film insiste sur la question de savoir quelles sont les parts respectives de l’humain et du divin dans le pardon et le salut. Contrairement à l’écrit, il laisse entrevoir la possibilité d’une issue positive.” Enfin, le quotidien de Séoul juge que “le magnifique équilibre de Milyang doit également beaucoup au jeu stupéfiant des acteurs”.

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c u l t u re
Cannes, éternelle jeunesse

A mille lieues de Nollywood
Le cinéaste nigérian Newton Aduaka fait figure d’exception dans un pays caractérisé par une production massive de vidéos médiocres.
THE PUNCH (extraits)

Lagos

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es milliers de films tournés à la va-vite en caméra vidéo ont détourné la plupart des Nigérians des salles de cinéma et les ont rendus accros au magnétoscope. Mais l’Etalon d’or remporté par Newton Aduaka pour son film Ezra au dernier Festival panafricain du film et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) pourrait leur redonner le goût de la pellicule. Ezra est l’histoire d’un enfant soldat sierraléonais qui se confronte à son passé en racontant les exactions qu’il a commises pendant la guerre devant une commission Vérité et Réconciliation. Le film sera projeté le 22 mai à Cannes en séance spéciale dans le cadre de la Semaine de la critique. Peu de Nigérians auront sans doute l’occasion de voir Ezra au cinéma ou en vidéo, mais le fait qu’il soit le premier film nigérian à recevoir la plus haute récompense cinématographique africaine pourrait contribuer à faire revivre le cinéma dans ce pays de 140 millions d’habitants ; c’est en tout cas ce qu’espère Peace Anyiam-Fiberesima, la présidente de l’African Movie Academy Awards [l’équivalent africain des oscars]. Newton Aduaka, qui vit en Europe depuis 1985, s’est rendu pour la dernière fois au Nigeria en 2001, après que son premier longmétrage, Rage, eut obtenu le prix Oumarou Ganda du meilleur premier film au FESPACO. Depuis qu’il a remporté la récompense suprême, lors de l’édition 2007 de ce festival, Aduaka a acquis le statut de plus grand cinéaste de son pays. Aduaka a réalisé Ezra alors qu’il était en recherche de financements pour tourner Waiting for an Angel, adaptation d’En attendant un ange, le roman primé de l’écrivain nigérian Helon Habila [Actes Sud, 2004, voir

Bio

Newton Aduaka est né en 1966 à Ogidi, dans l’est du Nigeria. Fuyant la guerre du Biafra, sa famille s’établit à Lagos en 1970. En 1985, il s’installe au Royaume-Uni, où il suit les cours de la London International Film School. Après avoir obtenu son diplôme en 1990, il écrit des nouvelles tout en travaillant comme mixeur son pour le cinéma. Il est l’auteur de cinq courtsmétrages, dont On the Edge (1997), et de deux longsmétrages, Rage (1999) et Ezra (2006). Il vit en France depuis 2002.

CI n° 652, du 30 avril 2003].“Ezra est venu à moi par un coup de téléphone”, se souvient Aduaka. Les patrons de la chaîne de télévision franco-allemande Arte avaient entendu parler de lui et l’ont contacté pour savoir si cela l’intéresserait de tourner un film sur les enfants soldats africains. Pour Aduaka, qui venait de quitter Londres pour s’installer à Paris, ce projet venait à point nommé. Mais réaliser Ezra signifiait reporter au moins temporairement Waiting for an Angel. “Réaliser Ezra a été très éprouvant. Mais je ne connais qu’une seule façon de faire des films : tout donner. Une fois que je me concentre sur quelque chose, tout le reste disparaît. ”
L’HISTOIRE D’EZRA ÉVOQUE EN PARTIE L’ENFANCE DU RÉALISATEUR

Heureusement, reconnaît Aduaka, Ezra lui permet aujourd’hui de réaliser Waiting for an Angel comme il le souhaite. “J’espère convaincre Helon [Habila] de m’accorder un an de plus. Ce sera le film de mon retour au pays et je ne peux pas me permettre de faire n’importe quoi. Le film que j’ai en tête est un grand film. Beaucoup plus grand qu’Ezra”, confie le réalisateur. Du fait de son

sujet et de son traitement, Ezra a souvent été comparé au film hollywoodien Diamant de sang. En revanche, il est aux antipodes des productions de Nollywood [nom donné à la très prolifique industrie cinématographique nigériane], des films vidéo généralement tournés en une semaine avec un budget ne dépassant pas les 20 000 dollars. “J’ai un immense respect pour ce qui se fait sur la scène vidéo au Nigeria. Nollywood a du succès sur le marché local mais il faut se dire qu’on est capable de faire d’autres choses. Ezra est une réussite pour le Nigeria parce qu’il montre ce que nous sommes capables d’accomplir”, s’enorgueillit Aduaka. Pour le réalisateur, la condition pour faire un bon film, c’est de respecter la grammaire de la mise en scène, ce qui demande “du temps et de la patience”. Après Rage, il lui a fallu près de huit ans pour réaliser Ezra. “On ne peut faire de grand film dans la précipitation. Il faut beaucoup de recherches, beaucoup de préparation. C’est la seule façon de faire bien les choses. En revanche, ” Aduaka ne pense pas que la qualité d’un film soit liée à son format. Il a tourné Ezra en super 16 mm avant de le gonfler en 35 mm, envoyant ainsi un message clair à ses homologues nigérians sur les normes à respecter pour s’attirer le respect des spectateurs du monde entier. L’histoire d’Ezra se passe en Sierra Leone, le tournage s’est déroulé au Rwanda avec des acteurs originaires de différents pays d’Afrique, cela n’empêche pas que le film renvoie directement au vécu d’Aduaka. “Tous mes films portent l’empreinte du Nigeria. Je ne peux pas m’en empêcher. Je suis là d’où je viens et cela se voit dans mes films”, confie-t-il. Ainsi, l’un des protagonistes s’appelle Onitsha, qui est le nom d’une ville du sud-est du Nigeria particulièrement éprouvée par la guerre civile qui a ensanglanté le pays de 1967 à 1970. “J’étais tout petit pendant la guerre du Biafra. Mes parents me trimballaient d’un endroit à l’autre pour tenter de nous mettre à l’abri. Cette expérience m’a aidé à écrire le scénario d’Ezra. Le film parle des conséquences de la guerre et des dégâts psychologiques qu’elle cause. ” Steve Ayorinde

Ar te

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le cinéma

■ Mungiu favori “L’avortement au temps de Ceausescu, l’arrivée de quelques Américains dans un village roumain, l’histoire d’amour entre un adolescent et une camériste. Tels sont les thèmes des trois longs-métrages avec lesquels la Roumanie se présente sur la Croisette”, titre le quotidien Cotidianul. Cristian Mungiu, déjà présent à Cannes en 2002 avec Occident dans la Quinzaine des réalisateurs, vise maintenant la Palme d’or avec 4 Luni, 3 Saptamini si 2 Zile [Quatre mois, trois semaines et deux jours]. Le film fait partie d’un cycle

que le réalisateur a intitulé “Souvenirs de l’époque dorée” et raconte une journée de deux étudiantes à l’époque de Ceausescu. “Le grand atout de mon film est l’honnêteté”, affirme le jeune réalisateur dans les colonnes du quotidien Evenimentul Zilei. Le rêve de Cristian Nemescu, lui, prend forme, mais de manière posthume. Nemescu est mort en novembre 2006 dans un accident de la circulation. Son premier et dernier film, California Dreaming (for ever), a été sélectionné dans la session Un certain regard. Mais, pour le quotidien
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Evenimentul Zilei, tous les Roumains “parient sur Mungiu”. ■ Talents latinos L’ensemble de la presse sud-américaine se réjouit de la présence du continent. Au Mexique, El Universal loue “la participation très remarquée du cinéma mexicain” et titre sur “le nouveau triomphe artistique” à propos de Parpados azules, d’Ernesto Contreras, présenté à la Semaine de la critique. Luz silenciosa, de Carlos Reygadas, sera pour sa part en compétition pour la Palme d’or. 54
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L’hebdomadaire colombien Semana remarque que “la Colombie bat son propre record de participation au festival ”, avec notamment la présence des films PVC-1 et Hoguera, présentés dans la Quinzaine des réalisateurs. Quant au cinéma argentin, il propose trois longs-métrages : Una novia errante, d’Ana Katz, dans la section Un certain regard ; XXY, de Lucia Puenzo ; El Asaltante, de Pablo Fendrick, remarqué pour sa “virtuosité stylistique et narrative” par le quotidien argentin La Nación. Ils figurent quant à eux dans la sélection de la Semaine de la critique.

EN BREF

insolites
La force de la pensée a du plomb dans l’aile

L

e Laboratoire d’étude des technologies paranormales de Princeton a fermé ses portes. Cette dénomination pompeuse désignait en fait un groupe de chercheurs qui se consacraient à la téléportation et autres pseudophénomènes. Ces scientifiques ont finalement fait preuve d’une honnêteté rare en décidant de mettre fin à leurs recherches au bout de vingthuit années d’efforts infructueux. Durant cette période, ils auront englouti un budget de 10 millions de dollars, ce qui n’est somme toute pas énorme : 357 000 dollars par an en moyenne, soit le salaire de cinq ou six chercheurs. De fait, les frais en matériel étaient quasi nuls puisqu’il suffisait de quelques objets pas trop lourds, tels des boîtes d’allumettes, des paquets de cigarettes ou des balles de pingpong, que des cobayes étaient censés déplacer par la seule force de

leur pensée. Trop heureux de ne plus être considérés comme des illuminés, les “téléporteurs” volontaires exigeaient en outre rarement une rémunération. Bien évidemment, rien de décisif ne s’est produit durant ces années d’observation et, quand une balle de ping-pong bougeait de quelques millimètres, personne ne pouvait garantir que ce n’était pas à cause d’un courant d’air. Malheureusement, pareils groupes d’étude existent toujours en Russie, même si l’on peut espérer que les contribuables n’aient pas à les financer. Ils jouissent d’une popularité considérable auprès des chaînes de télévision, qui invitent régulièrement des spécialistes des ovnis, des passionnés de minéraux intelligents et autres découvreurs des propriétés magiques de l’eau du robinet. Piotr Obraztsov, Izvestia (extraits), Moscou

Comme quoi
Staline, fils d’un cordonnier alcoolique et violent, était un “enfant très sensible” qui adorait les fleurs, révèlent les mémoires de sa maman, tirées d’archives secrètes du pouvoir soviétique par le président de la Géorgie, Mikhaïl Saakaschvili. C’est en tendant des fleurs de camomille à son rejeton que Keke Djougala Komsomolskaïa Pravda, reprenant le Sunday Times. Arrivé au pouvoir, Staline, alias Sosso, installa sa génitrice dans un ancien palais tsariste, dont elle n’occupa qu’une minuscule chambre.
Time & Life Pictures/Getty Images

chvili lui fit faire ses premiers pas, rapporte

Et alors ?
A Tokyo, les adeptes de grandes marques à prix cassés – faux sacs Gucci et autres contrefaçons – trouvaient récemment leur bonheur au sous-sol de l’Office national de la propriété industrielle, rapporte Jiji Press.

Vague de “débaptêmes” en Italie

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Deux nains, c’est plus gai

’“actus defectionis”, l’acte par lequel on demande à être débaptisé, en latin : voilà un nouveau problème pour l’Eglise. L’Italie à elle seule compte déjà 3 000 “débaptêmes”. “En réalité, il y en a davantage, mais il est impossible d’établir des statistiques car il y a beaucoup de gens qui demandent au prêtre d’être débaptisés sans nous en informer”, soutient Federico Sora, fondateur dans les années 1980 de l’Associazione per lo sbatezzo (Association pour le débaptême), à Fano, dans les Marches, qui met à disposition sur son site des formulaires de demande de débaptême (www.abaet.it/ papini/anticler/sbattezo.html). Pour faire face à cette situation, la Conférence épiscopale a conçu des formulaires de réponse destinés aux évêques et aux prêtres, dans lesquels les aspirants au “débaptême” sont invités à considé-

rer les conséquences de leur décision, qui comporte la plus grave des peines canoniques : l’excommunication. L’actus defectionis, explique le cardinal Julian Herranz, ancien président du Conseil pontifical pour les textes législatifs, “n’a pas seulement un caractère juridique administratif :c’est aussi une rupture avec la vie de l’Eglise, qui suppose donc un acte d’apostasie, d’hérésie ou de schisme”. Voilà pourquoi, initialement, évêques et prêtres convoquent tous ceux qui demandent à être débaptisés. Mais l’autorité assurant la protection des données personnelles a décidé que le fait de demander aux requérants de se rendre en personne à la paroisse pour être rayés des registres n’était pas légal. Aussi a-t-on introduit un “rite simplifié”. Ignazio Ingrao, Panorama, Milan

Besoin pressant
Maniant avec la bouche son brancard motorisé, Antonio Navarro a parcouru 10 km avant d’être arrêté par la police sur une route à quatre voies. Handicapé à 95 %, l’homme se rendait dans
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lupanar, indique El Ideal Gallego. Le parc Rosendals Trädgård, cher aux bobos suédois, n’en a finalement pas voulu, mais les nains de jardin gays ont fait un tabac à la Foire du jardin d’Ulriksdal, à Stockholm. Une consolation pour leurs créateurs, Gustaf Kvarning et Ingela Törnsten, qui promettent sous peu des couples féminins. (Dagens Nyheter, Stockholm)

Attention, pédophile !

Eros hotline
La municipalité de Vienne lance un service de téléphone rose afin de lever des fonds pour sa bibliothèque. Moyennant 0,39 euro la minute, une actrice autrichienne lit de la littérature érotique classique et moderne au bout du fil. Anne Bennent livre des passages chauds du fonds “Secreta” de la bibliothèque, tirés d’œuvres des XVIII , XIX et XX siècles. “On a eu 158 appels”, confie Suzie Wong, de la Wienbibliothek. “En tout, ils ont passé 660 minutes au téléphone.” (Der Spiegel, Hambourg)
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es plaques d’immatriculation vert fluo pour les pédophiles ? C’est ce que réclament des parlementaires de l’Ohio, qui ont déposé un projet de loi en ce sens. Ils demandent également des peines accrues pour tout individu commettant un délit sexuel alors qu’il est en possession d’une voiture de location, indique le CourierPost Online.

Employez un terroriste
Pas de discrimination à l’embauche pour les terroristes. Le nouveau gouvernement régional irlandais a demandé aux employeurs d’Irlande du Nord de fermer les yeux sur les condamnations pour meurtre, attentat à la bombe et extorsion de fonds commis avant l’accord du Vendredi saint, signé en 1998. Seules pourront être prises en compte les condamnations ayant un lien matériel direct avec l’emploi proposé, indique The Daily Telegraph.
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DU 16 AU 23 MAI 2007

COURRIER INTERNATIONAL N° 863