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Introduction à la linguistique contemporaine_Moeschler

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Pendant plusieurs décennies, on a défendu la thèse selon laquelle les temps verbaux n’ont
pas de fonction référentielle, mais une fonction discursive. La structure de l’argument est
la suivante :

a. Les temps verbaux du passé sont utilisés dans la fiction ;
b. les événements de la fiction ne se sont pas produits ;
c. les temps verbaux ne peuvent pas référer à des événements qui ne se sont pas pro-

duits ;

d. donc les temps verbaux n’ont pas de fonction référentielle.

L’approche discursive des temps verbaux a proposé une explication alternative : les
temps verbaux signaleraient un plan d’énonciation (Benveniste) ou une attitude de locu-
tion
(Weinrich 1973) : ils indiqueraient la manière dont le locuteur présente son discours
au destinataire. Ainsi, des temps comme le présent, le passé composé, le futur signaleraient
le discours ou le commentaire, et impliqueraient la communication immédiate ; en revan-
che, les temps du passé comme le passé simple, l’imparfait, le plus-que-parfait, le condi-
tionnel signaleraient au contraire l’histoire ou le récit : ils n’impliqueraient pas la
communication et la co-présence des participants à l’acte de communication.
Pour montrer les limites de cette thèse, il suffit de trouver des énoncés dans lesquels
des indications des deux plans d’énonciation ou des deux attitudes de locution sont co-
présentes : c’est le cas notamment d’énoncés au style indirect libre comprenant des déic-
tiques temporels (Banfield 1995), ainsi que les énoncés narratifs au passé simple contenant
des déictiques temporels (Vuillaume 1990), soit respectivement des énoncés comme (14)
et (15) :

(14) Elle se promena dans son jardinet, passant et revenant par les mêmes allées, s’arrêtant devant
les plates-bandes, devant l’espalier, devant le curé de plâtre, considérant avec ébahissement toutes
ces choses d’autrefois qu’elle connaissait si bien. Comme le bal lui semblait loin ! Qui donc
écartait, à tant de distance, le matin d’avant-hier et le soir d’aujourd’hui ?
(Flaubert,
Madame Bovary.)

(15) Le malheur diminue l’esprit. Notre héros eut le malheur de s’arrêter auprès de cette petite
chaise de paille, qui jadis avait été le témoin de triomphes si brillants. Aujourd’hui personne
ne lui adressa la parole
; sa présence était comme inaperçue et pire encore. (Stendhal, Le Rouge
et le Noir
.)

Ces deux fragments de discours ne sont pas inconsistants, pas plus qu’ils ne sont impos-
sibles à interpréter. En (14), la possibilité de la co-présence de déictiques temporels et de
temps du passé s’explique par l’attribution à un sujet de conscience (Emma Bovary) d’une
pensée ou d’une parole, qui nous est présentée dans le récit comme contemporaine aux
événements narrés. En (15), l’effet de la co-présence du passé simple et du déictique tem-
porel aujourd’hui est encore plus grand. En communication, aujourd’hui implique un locu-
teur, une situation d’énonciation, et désigne par défaut le jour où nous sommes. Mais
comment peut-il alors désigner le jour où, dans la fiction, personne n’adresse la parole à
Julien Sorel ? Dans les deux types de situation, ce qui est en jeu, ce n’est pas l’usage
descriptif
des marques temporelles (le fait de référer à des événements), mais leur usage

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Discours et cohérence

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interprétatif, à savoir le fait de référer à une pensée ou à une représentation d’un événe-
ment (cf. chapitre 18).

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