Le voyageur sans bagage

© Éditions de la Table Ronde 1958, pour Le voyageur sans bagage 1958, pour Le bal des voleurs.

mère présumée de Gaston. avocat du petit garçon. avoué. GEORGES RENAUD. femme de Georges. Mme RENAUD. VALENTINE RENAUD.PERSONNAGES GASTON. chargé des intérêts de Gaston. son frère présumé. LE PETIT GARÇON Me PICWICK. LA DUCHESSE DUPONT-DUFORT. Me HUSPAR. LE MAÎTRE D'HÔTEL domestiques de la famille Renaud . dame patronnesse. amnésique.

Me Huspar. . avec une large vue sur un jardin à la française. avoué. mais Madame la duchesse n'était attendue par Monsieur et Madame qu'au train de 11 h 50. M'Huspar et Gaston. puis le maître d'hôtel introduit la duchesse Dupont-Dufort. Monsieur Gaston. et Monsieur. qui a l'air au courant. Madame ? LA DUCHESSE La duchesse Dupont-Dufort. Elle hésite.PREMIER TABLEAU Le salon d'une maison de province très cossue... Ah ! Madame la duchesse voudra bien excuser Monsieur et Madame. LE MAÎTRE D'HÔTEL Qui dois-je annoncer. Nous sommes bien obligés de lui donner ce nom jusqu'à nouvel ordre. Au lever du rideau la scène est vide. LE MAÎTRE D'HÔTEL. A Huspar. Je vais faire prévenir immédiatement Monsieur et Madame de la venue de Madame la duchesse.

et lui faire comprendre qu'il doit être ému. je me demande parfois si vous vous rendez compte de ce que votre cas a de poignant ? GASTON LA DUCHESSE Oui. comme un enfant en visite. satisfaite. Eh bien.12 Le voyageur sans bagage Tableau I GASTON 13 LA DUCHESSE. LA DUCHESSE Je. Vous ne vous rendez pas compte. Madame le duchesse.. Huspar? HUSPAR Ah ! non. Ne vous laissez pas emporter par l'enthousiasme. LA DUCHESSE Ah ! vous êtes tout au moins un charmant garçon et qui sait reconnaître ses erreurs.. Alors. pour un observateur moins averti que nous. Madame la duchesse.. Ah! mon petit Gaston. je ne le crois pas. avez-vous le cœur plus dur que le roc ? GASTON Mais.. non. LA DUCHESSE. Pas trop ! Ah ! mon ami. LA DUCHESSE Non. je ne cesse de le répéter. Madame la duchesse... ce maître d'hôtel!.. LA DUCHESSE. je suis follement heureuse. HUSPAR Peut-être pas très bien. voyons. si. N'oubliez pas qu'en plus de ces Renaud nous avons encore cinq familles possibles. Il faut me soutenir. Excellente réponse ! Moi non plus.. avouez que vous ne vous rendez pas compte. J'étais sûre que vous étiez le fils d'une excellente famille. je ne le crois pas. Quelque chose me dit que c'est ici qu'il va retrouver sa mémoire. le regardant s'éloigner. votre conduite laisserait croire que vous êtes un homme de marbre. . HUSPAR s'incline devant un tel argument. qu'il va retrouver dans cette maison l'atmosphère de son passé. C'est un instinct de femme qui m'a rarement trompée. De pierre ? LA DUCHESSE soupire... Rien de ce que vous pourrez me dire ne m'ôtera mon idée de la tête. non. Et pourtant. N'est-ce pas. Gaston s'est remis à regarder les œuvres d'art.. vous êtes ému. Quelque chose me dit que Gaston va reconnaître ces Renaud pour les siens .. j'espère ? GASTON Mon Dieu. Gaston. l'interpellant. LA DUCHESSE Si. Allons. maître. Gaston ! GASTON Madame la duchesse ? LA DUCHESSE Etes-vous de pierre ? GASTON Pas trop. Mais il n'en demeure pas moins vrai que votre insouciance. Parfait. votre désinvolture sont extrêmement blâmables. Cela. je. Gaston s'est mis à regarder les tableaux sans s'occuper d'eux.

. Indifférent ! . LA DUCHESSE. LA DUCHESSE Avez-vous entendu. Gaston. vous ne comprenez peut-être pas la gravité de ce que je vous dis ? J'oublie parfois que je parle à un amnésique et qu'il y a des mots que vous avez pu ne pas réapprendre depuis dix-huit ans. Gaston. Huspar ? HUSPAR Lui-même. comme l'a dit très justement un journaliste de talent. vous à vous ! Nous le faisons bien tous. Le bruit que les journaux ont fait autour de votre cas vous a tourné la tête. pour arranger les choses. Madame la duchesse. LA DUCHESSE De la pierre. Qui vous croyez-vous donc pour en être dispensé ? GASTON Personne. LA DUCHESSE Et cela ne vous fait rien que je compare votre cœur à la pierre la plus dure ? GASTON. Mauvaise réponse ! Vous vous croyez quelqu'un de très important. vous devriez vous interdire de rire de vous-même. Vous m'entendez ? GASTON II n'importe ! Au nom de ce que vous représentez. // vent parler. C'est un enfant. A Gaston. Gaston ? GASTON Gaston. non. Oui. à moi? LA DUCHESSE Oui. mais elle exprime le fond de ma pensée : quand vous vous rencontrez dans une glace... C'est le mot. LA DUCHESSE Ben.. Huspar ? HUSPAR. indifférent. vous devriez vous tirer le chapeau. Mais savez-vous encore quelle sorte de pierre ? La pierre la plus dure.. Ainsi. vous me fâcheriez ! // baisse la tête et retourne aux œuvres d'art. Ne répliquez rien. LA DUCHESSE Indifférent. Comment le trouvez-vous. le soldat inconnu vivant — et cela vous fait rire? Vous êtes donc incapable de respect. Je l'avais depuis huit jours sur le bout de la langue et je ne pouvais pas le dire. en songeant à ce que vous personnifiez. une des énigmes les plus angoissantes de la grande guerre — et. si je traduis bien votre grossier langage. gêné. GASTON Moi. Un temps. Savez-vous ce que c'est que du marbre ? GASTON Mais puisque c'est moi. LA DUCHESSE C'est bien. vous êtes un des cas les plus troublants de la psychiatrie . Et j'ai l'air de dire une boutade..14 Le voyageur sans bagage GASTON Tableau I 15 Ah? LA DUCHESSE cela vous fait rire ? Vous êtes. voilà tout. Ça me ferait plutôt rigoler. péremptoire. Il n'y a plus d'enfants : c'est un ingrat.

certes. Vous me direz que c'est peu de chose. Je suis une romanesque. HUSPAR Alors ? HUSPAR. Je n'ai malheureusement pas pu l'attendre. ce n'est pas nous qui recherchons notre famille ? N'est-ce pas. oui. . Foutriquet. c'est que c'est un mot. Le docteur Jibelin n'était pas à l'asile lorsque je suis passé prendre les dossiers de Gaston. que sais-je ? Nous avons au moins une petite base. mon malade a dit un mot de son passé : c'est un juron ! » Je tremblais.. LA DUCHESSE II est impardonnable en tout cas de ne pas reconnaître le mal que mon neveu se donne pour lui. peut-être. Un garçon qui a l'air si charmant. Le surnom d'un ami. Foutriquet. quel cœur il met à cette tâche! J'espère qu'avant de partir il vous a confié l'événement ? HUSPAR Foutriquet. un mot que personne ne se rappelle avoir prononcé devant lui.. On l'aurait déjà reconnu. mais ce qu'il y a d'intéressant. HUSPAR Foutriquet ? Un homme très connu. » HUSPAR Foutriquet. HUSPAR. Voilà des années qu'il oppose cette inertie à toutes nos tentatives. si le gaillard retrouve sa mémoire pour nous dire qu'avant la guerre il était ouvrier maçon ! Mais quelque chose me dit le contraire.. qu'éveillé. mon cher Maître. maintenant. Foutriquet ? LA DUCHESSE Vous avez encore les illusions d'une foi neuve. Maître? Vous n'avez pas vu mon petit Albert avant votre départ ? Mais vous ne savez donc pas la nouvelle ? HUSPAR Quelle nouvelle ? LA DUCHESSE Au dernier abcès de fixation qu'il lui a fait. haussant les épaules.. il a réussi à le faire parler dans son délire. C'est un très petit indice. Si vous saviez avec quel admirable dévouement il le soigne. Qui sait si ce routriquet-là ne nous mettra pas sur la voie ? Elle rêve. Il a dit : « Foutriquet. J'aimerais un auteur dramatique. Huspar ? HUSPAR Certainement non. Son passé n'est plus un trou noir. LA DUCHESSE Foutriquet. Un juron familier. J'appréhendais une ordure. que diable ! Ce n'est pas nous qui avons perdu la mémoire. je serais désolée qu'il fût d'extraction basse. mon cher. Quand Albert est venu m'annoncer ce résultat inespéré. Un grand auteur dramatique. personne ne lui a jamais entendu prononcer. désabusé.16 Le voyageur sans bagage Tableau I LA DUCHESSE 17 c'est tout à fait cela. ravie. LA DUCHESSE répète. Quelque chose me dit que le malade de mon neveu était un homme extrêmement connu. un mot qui a donc toutes chances d'appartenir à son passé. LA DUCHESSE Que me dites-vous. rêveur. c'est peu probable. Cela serait bien la peine que mon petit Albert ait passé ses nuits — il en a maigri. le cher enfant — à l'interroger et à lui faire des abcès à la fesse. mais c'est déjà quelque chose. C'est pourtant son sort qui se joue. Oh ! il n'a pas dit grand-chose. il m'a crié en entrant : « Tante.

Qui retrouverait ses père et mère dans de telles conditions. LA DUCHESSE N'est-ce pas ? Mon petit Albert l'a dit dès qu'il l'a pris en main. que mon petit Albert. mon cher. j'allais le supporter vêtu de pilou gris ? HUSPAR. Et puis la guerre est une telle épreuve. Demander un crédit au ministère pour organiser un contrôle sérieux ? Vous savez comme ces genslà sont chiches. c'est bien. il ne pouvait être question pour Albert de quitter l'asile pendant le temps des confrontations.. heureusement tout cela est en train de changer. Côté clinique également. Regardez l'allure qu'il a avec ce costume. que puisque j'avais décidé de le loger au château et de promener moimême dans les familles qui le réclament le malade de mon neveu. mais le moins qu'on pourrait dire. à plus forte raison leur disparition. nous avons le devoir de nous taire. Ces gens-là notifient dans les magazines leurs moindres déplacements. HUSPAR Oh! un criminel. non. cela j'en suis sûre. Quand je pense qu'il l'a gardé à Pont-au-Bronc pendant près de quinze ans sans lui faire dire un mot de son passé et que mon petit Albert qui ne l'a que depuis trois mois lui a déjà fait dire « Foutriquet ».. Albert est décidé à le traiter par les méthodes les plus modernes. rien de ce qui est humainement possible ne sera épargné pour que son malade retrouve les siens. LA DUCHESSE Et un charmant jeune homme. LA DUCHESSE Mais. n'est-ce pas ? HUSPAR. analyses chimiques. » LA DUCHESSE Vous ne pensez pas tout de même... qu'auriez-vous fait à ma place ? J'ai répondu : « Présent ! » Comme en 1914.. c'est le replonger dans l'atmosphère même de ce passé. Je l'ai fait habiller par le tailleur d'Albert. Mais c'est tout de même un homme de race. Songez qu'il a fait déjà dix-sept abcès de fixation ! HUSPAR Dix-sept!... Un criminel ! C'est sa faute si ce malheureux se traîne depuis 1918 dans les asiles. Ce qu'il faut pour qu'il retrouve son passé. il n'y avait qu'un pas. Quand je pense que du temps du docteur Bonfant les familles venaient en vrac tous les lundis à l'asile. si le silence au-dessus d'une tombe n'était pas sacré. je me disais : « Je ne reconnais pas le costume de l'asile. De là à décider de le conduire chez les quatre ou cinq familles qui ont donné les preuves les plus troublantes. Confrontations.. Ne me mettez pas hors de moi. HUSPAR. Mais Gaston n'est pas son unique malade. en effet. je vous le demande ? Oh ! non. le docteur Bonfant est mort. Mais c'est énorme! . expertises graphologiques. c'est qu'il était une mazette et un criminel. mettant son lorgnon. HUSPAR Ces confrontations à domicile sont une excellente idée. Le cher enfant ! Avec lui. le voyaient quelques minutes chacune et s'en retournaient par le premier train !... LA DUCHESSE Ah ! Maître. je suis confondue ! C'est un grand psychiatre. Alors. Je voudrais qu'il ne fût pas mort pour lui jeter le mot à la face.18 Le voyageur sans bagage LA DUCHESSE Tableau I HUSPAR 19 Les photographies étaient toutes mauvaises. vous êtes cruel ! Vous détruisez un beau rêve. Maître. enquêtes policières.. Admirable exemple ! LA DUCHESSE Je ne me rappelle d'ailleurs pas avoir entendu dire qu'un auteur dramatique connu ait été porté disparu à l'ennemi pendant les hostilités.

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LA DUCHESSE,

Tableau I

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ravie. C'est énorme ! et extrêmement courageux de la part de mon petit Albert. Car il faut bien le dire : c'est risqué.
HUSPAR

Madame la duchesse. Quatre cents familles acharnées à le chérir. C'est beaucoup.
LA DUCHESSE

Mais Gaston ?
LA DUCHESSE

Mais des petits enfants, des bambinos ! Des bambinos qui attendent leur papa. Oserez-vous dire que vous n'avez pas envie de les embrasser ces mignons, de les faire sauter sur vos genoux ?
GASTON

De quoi pourrait-il se plaindre ? Tout est pour son bien. Il aura le derrière comme une écumoire sans doute, mais il retrouvera son passé. Et notre passé, c'est le meilleur de nous-mêmes ! Quel homme de cœur hésiterait entre son passé et la peau de son derrière ?
HUSPAR

Ce serait mal commode, Madame la duchesse. Les plus jeunes doivent avoir une vingtaine d'années.
LA DUCHESSE

La question ne se pose pas.
LA DUCHESSE, avisant Gaston qui passe près d'elle.

Ah ! Huspar... Il éprouve le besoin de profaner les choses les plus saintes ! GASTON, soudain rêveur. Des enfants... J'en aurais en ce moment, des petits, des vrais, si on m'avait laissé vivre.
LA DUCHESSE

N'est-ce pas, Gaston, que vous êtes infiniment reconnaissant au docteur Jibelin de mettre — après tant d'années perdues par le docteur Bonfant — tout en œuvre pour vous rendre à votre passé ?
GASTON

Vous savez bien que c'était impossible !
GASTON

Très reconnaissant, Madame la duchesse. LA DUCHESSE, à Huspar. Je ne le lui fais pas dire. A Gaston. Ah ! Gaston, mon ami, comme c'est émouvant, n'est-ce pas, de se dire que derrière cette porte il y a peut-être un cœur de mère qui bat, un vieux père qui se prépare à vous tendre les bras ! GASTON, comme un enfant. Vous savez, j'en ai tellement vu de vieilles bonnes femmes ui se trompaient et m'embrassaient avec leur nez humide ; e vieillards en erreur qui me frottaient à leur barbe... Imaginez un homme avec près de quatre cents familles,

Pourquoi ? Parce que je ne me rappelais rien avant le soir de printemps 1918 où l'on m'a découvert dans une gare de triage ?
HUSPAR

Exactement, hélas !...
GASTON

Cela a fait peur aux gens sans doute qu'un homme puisse vivre sans passé. Déjà les enfants trouvés sont mal vus... Mais enfin on a eu le temps de leur inculquer quelques petites notions. Mais un homme, un homme fait, qui avait à peine de pays, pas de ville natale, pas de traditions, pas de nom... Foutre ! Quel scandale !

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LA DUCHESSE

Tableau I

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Mon petit Gaston, tout nous prouve, en tout cas, que vous aviez besoin d'éducation. Je vous ai déjà interdit d'employer ce mot.
GASTON

sur l'adresse des combattants. Espérons cependant que je n'ai pas atteint trois hommes...
LA DUCHESSE

Scandale ?
LA DUCHESSE

Mais que me chantez-vous là ? Je veux croire que vous avez été un héros, au contraire. Je parlais d'hommes tués dans le civil !
GASTON

Non...
Elle hésite.

L'autre.
GASTON, qui continue son rêve.

Un héros, c'est vague aussi en temps de guerre. Le médisant, l'avare, l'envieux, le lâche même étaient condamnés par le règlement à être des héros côte à côte et presque de la même façon.
LA DUCHESSE

Pas de casier judiciaire non plus... Y pensez-vous, Madame la duchesse ? Vous me confiez votre argenterie à table ; au château ma chambre est à deux pas de la vôtre... Et si j'avais déjà tué trois hommes ?
LA DUCHESSE

Rassurez-vous. Quelque chose qui ne peut me tromper me dit — à moi — que vous étiez un garçon très bien élevé.
GASTON

Vos yeux me disent que non.
GASTON

C'est une maigre référence pour savoir si je n'ai rien fait de mal ! J'ai dû chasser... Les garçons bien élevés chassent. Espérons aussi que j'étais un chasseur dont tout le monde riait et que je n'ai pas atteint trois bêtes,
LA DUCHESSE

Vous avez de la chance qu'ils vous honorent de leurs confidences. Moi, je les regarde quelquefois jusqu'à m'étourdir pour y chercher un peu de tout ce qu'ils ont vu et qu'ils ne veulent pas rendre. Je n'y vois rien. LA DUCHESSE, souriant. Vous n'avez pourtant pas tué trois hommes, rassurezvous. Il n'est pas besoin de connaître votre passé pour le
GASTON

Ah! mon cher, il faut beaucoup d'amitié pour vous écouter sans rire. Vos scrupules sont exagérés.
GASTON

On m'a trouvé devant un train de prisonniers venant d'Allemagne. Donc j'ai été au front. J'ai dû lancer, comme les autres, de ces choses qui sont si dures à recevoir sur nos pauvres peaux d'hommes qu'une épine de rose fait saigner. Oh ! je me connais, je suis un maladroit. Mais à la guerre l'état-major comptait plutôt sur le nombre des balles que

J'étais si tranquille à l'asile... Je m'étais habitué à moi, je me connaissais bien et voilà qu'il faut me quitter, trouver un autre moi et l'endosser comme une vieille veste. Me reconnaîtrai-je demain, moi qui ne bois que de l'eau, dans le fils du lampiste à qui il ne fallait pas moins de quatre litres de gros rouge par jour? Ou, bien que je n'aie aucune patience, dans le fils de la mercière qui avait collectionné et classé par familles douze cents sortes de boutons ?
LA DUCHESSE

Si j'ai tenu à commencer par ces Renaud, c'est que ce sont des gens très bien.

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GASTON

Tableau I

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Cela veut dire qu'ils ont une belle maison, un beau maître d'hôtel, mais quel fils avaient-ils ? LA DUCHESSE, voyant entrer le maître d'hôtel Nous allons le savoir à l'instant. Elle l'arrête d'un geste. Une minute, mon ami, avant d'introduire vos maîtres. Gaston, voulez-vous vous retirer un moment au jardin, nous vous ferons appeler.
GASTON

la mort, contre toutes les forces obscures du monde... Je me suis vêtue de noir, j'ai pensé que c'était le plus indiqué. Entrent les Renaud. De grands bourgeois de province. Mme RENAUD, sur le seuil. Vous voyez, je vous l'avais dit ! Il n'est pas là.
HUSPAR

Nous lui avons simplement dit de s'éloigner un instant, Madame.
GEORGES

Bien, Madame la duchesse.
LA DUCHESSE, le prenant à part. Et puis, dites-moi, ne m'appelez plus Madame la duchesse. C'était bon du temps où vous n'étiez que le malade de mon neveu. GASTON

Permettez-moi de me présenter. Georges Renaud. Présentant les deux dames qui l'accompagnent. Ma mère et ma femme.
HUSPAR

C'est entendu, Madame.
LA DUCHESSE

Allez. Et n'essayez pas de regarder par le trou de la serrure ! GASTON, s'en allant. Je ne suis pas pressé. J'en ai déjà vu trois cent quatrevingt-sept. LA DUCHESSE, le regardant sortir. Délicieux garçon. Ah! Maître, quand je pense que le docteur Bonfant l'employait à bêcher les salades, je frémis ! Au maître d'hôtel. Vous pouvez faire entrer vos maîtres, mon ami. Elle prend le bras d'Huspar. Je suis terriblement émue, mon cher. J'ai l'impression d'entreprendre une lutte sans merci contre la fatalité, contre

Lucien Huspar. Je suis l'avoué chargé des intérêts matériels du malade. Madame la duchesse Dupont-Dufort, présidente des différentes œuvres d'assistance du Pont-auBronc, qui, en l'absence de son neveu, le docteur Jibelin, empêché de quitter l'asile, a bien voulu se charger d'accompagner le malade. Saluts.
LA DUCHESSE

Oui, je me suis associée dans la mesure de mes faibles forces à l'œuvre de mon neveu. Il s'est donné à cette tâche avec tant de fougue, avec tant de foi !...
M m e RENAUD

Neus lui garderons une éternelle reconnaissance des soins qu'il a donnés à notre petit Jacques, Madame... Et ma plus grande joie eût été de le lui dire personnellement.
LA DUCHESSE

Je vous remercie, Madame.

Le malade est passé près de nous dans une bousculade. M me Non. Monsieur..26 Le voyageur sans bagage M m e RENAUD Tableau I 27 Mais je vous prie de m'excuser.. Mon fils. Je pense que vous en êtes innocente.. LA DUCHESSE RENAUD Ah ! ce docteur Bonfant. Madame.. c'est qu'on ait pu hésiter entre plusieurs familles. dans l'espoir d'arriver à l'approcher. . Madame.. rappelé par ses affaires. Il y a plus de deux ans déjà que nous avons été à l'asile pour la première fois.. Madame. ainsi que Monsieur votre neveu. Madame. Et encore si vous saviez dans quelles circonstances on nous l'a montré alors. Madame ! M m e RENAUD Songez... oui. Oh ! nous nous sommes obstinés. Comme c'est romanesque ! Mais si on vous avait démasquée ? Vous savez coudre au moins ? VALENTINE Je vous comprends tellement... quelle peut être en effet notre impatience. Nous étions près de quarante ensemble. HUSPAR Si. sans que nous puissions même l'approcher. croyez-moi. Une autre fois. puisque ce n'est pas lui qui dirigeait l'asile à cette époque.. qui furent extrêmement minutieux. mais nous sommes restées à l'hôtel avec ma belle-fille. n'ayant jamais eu l'occasion d'être seule avec lui. C'est une minute si émouvante. Monsieur !. hélas!. ce docteur Bonfant est un grand coupable ! GEORGES Mais deux ans.. LA DUCHESSE Ce que je ne m'explique pas. Monsieur. HUSPAR Et vous n'avez jamais pu être seule avec lui ? VALENTINE Les dossiers étaient en si grand nombre. malgré nos réclamations incessantes. mais songez qu'après nos derniers recoupements. LA DUCHESSE ménagé une entrevue de quelques minutes.. jamais. il nous a fallu attendre jusqu'aujourd'hui pour obtenir cette seconde entrevue. Madame.. M m e RENAUD Des scandales !. LA DUCHESSE Et.. HUSPAR Les confrontations du docteur Bonfant étaient de véritables scandales ! M m e RENAUD C'est extraordinaire. et bien peu qui acceptent de renoncer à l'espoir. Quatre cent mille familles.. Songez qu'il y a eu en France quatre cent mille disparus.. a dû repartir . malheureusement sans résultat. il reste encore — avec vous — cinq familles dont les chances sont sensiblement égales. étant donné les preuves que nous vous avons apportées..... ma belle-fille a pu prendre la place d'une lingère qui était tombée malade. Asseyez-vous.. Elle l'a vu tout un après-midi. mais ce n'est pas possible!. mais sans rien pouvoir lui dire. A force d'argent. LA DUCHESSE à Valentine. un gardien nous a Cinq familles. GEORGES Oui.

impression que notre rencontre confirme en tous points. ne me remerciez pas. non. un lampiste. oui. M m e RENAUD sées. d'ailleurs.. Je vous le dis comme je le pense.. Bougran. dès l'abord. un mot sur la situation juridique du malade. Permettez-moi. Madame. Madame la duchesse DupontDufort a voulu.. lisant dans son agenda. // sort. un lampiste ! Nous vivons à une époque inouïe ! Ces gens-là ont toutes les prétentions. je vous en prie. Grigou.. mais vous ne pouvez pas savoir. après. Les familles Brigaud. M m e RENAUD Je vous remercie. Votre lettre m'a. M m e RENAUD Elle le peut. hélas ! — il y a autour de Gaston. Legropâtre et Madensale... Oh ! mais. LA DUCHESSE Comment cette question d'argent peut-elle jouer dans une alternative aussi tragique ?.. Madame. Je vous demande simplement de ne pas crier. Mais je dois vous dire tout de suite que si j'ai voulu qu'on commence par vous. n'ayez crainte. le met à la tête d'une véritable petite fortune. Madame. passer outre et venir chez vous en premier lieu. sans doute. Madame.. M m e RENAUD Vous devez avoir une immense hâte de le revoir. on avait annoncé que ces visites se feraient par ordre d'inscription — ce qui était logique — mais. Dieu sait dans quel monde nous allons tomber ! Il y a une crémière. Madame...28 Le voyageur sans bagage Tableau I 29 LA DUCHESSE.. Monsieur.. de ne pas vous jeter à sa rencontre. HUSPAR Non. Ces expériences qui se sont renouvelées tant de fois le mettent dans un état nerveux extrêmement pénible. à ce propos.. Sa pension de mutilé. Songez que les arrérages et intérêts composés de cette pension se montent aujourd'hui à plus de deux cent cinquante mille francs. quel déchaînement de passions — souvent intéres- Ah ! je suis émue pour vous !. Madame. il va aller nous chercher Gaston tout de suite ! HUSPAR n'essaie plus de lutter. Elle pince discrètement Huspar.. à Georges.. malheureusement. peut-être .. M m e RENAUD Après. M m e RENAUD Pourquoi imprudemment ? J'imagine que ceux qui ont la charge du malade sont bien libres... Mesdames. LA DUCHESSE Un lampiste ? LA DUCHESSE Un lampiste. un peu imprudemment. Maître Huspar a un code à la place du cœur! Mais comme il est très gentil. donné l'impression que vous étiez des gens charmants. Après vous. Je m'incline. LA DUCHESSE Oui. c'est que vous avez toute ma sympathie. moi vivante on ne donnera pas Gaston à un lampiste ! HUSPAR. oui. . LA DUCHESSE Libres.. comme vous auriez été ainsi les derniers. HUSPAR Une mère ne peut guère avoir un autre sentiment. qu'il n'a jamais pu toucher..

mère. Alors ne me jetez pas un coup d'oeil à chaque phrase de cette vieille toquée ! Mme RENAUD. Mais comme Maître Huspar est long !. Madame ? VALENTINE. Si. Valentine} gênée. J'en étais sûre. 31 A Valentine.30 Le voyageur sans bagage Tableau I GEORGES. n'est-ce pas.. LA DUCHESSE L'épouse d'un frère.. LA DUCHESSE Mais oui. C'est juste ! Suis-je étourdie. Je vois que ce ne sera pas. Pourquoi me regardez-vous ainsi? Vous n'allez pas ressortir toutes vos vieilles histoires ? GEORGES. Madame. C'est bien de se souvenir comme cela de notre petit Jacques. net. j'ai tout effacé. Votre parc est si grand et il est un peu myope : je gage qu'il s'est perdu. mère. regarde Georges qui répond pour elle. mais je n'ai pas osé le déranger. M m e RENAUD Georges. GEORGES Oui.. LA DUCHESSE Je suis une grande romanesque. VALENTINE. a épousé Valentine toute jeune. froid. mon fils aîné. En vous pardonnant. Regarde. LA DUCHESSE Ah ! le voilà ! Huspar entre seul. vous ne l'avez pas trouvé ! HUSPAR Très heureuse... n'est-ce pas. grave. Georges ? GEORGES. Comme une sœur. VALENTINE Beaucoup.. c'est presque une sœur. J'avais rêvé — vous le dirai-je ? — qu'une femme qu'il aurait passionnément aimée serait là pour le reconnaître et échanger avec lui un baiser d'amour. LA DUCHESSE Qu'est-ce à dire ? Que faisait-il ? . Madame. Ils s'aimaient beaucoup. Georges. le premier au sortir de cette tombe. elle est tout émue. Vous avez également connu notre malade — ou enfin celui que vous croyez être notre malade — Madame ? VALENTINE Non.. Je vous ai dit que j'avais été à l'asile. n'est-ce pas. LA DUCHESSE Tant pis pour mon beau rêve ! Elle va à la baie. qui n'a pas entendu et qui ne sait vraisemblablement rien de cette histoire. bas à Georges. Georges ? GEORGES Certainement. Madame. LA DUCHESSE Vous devez être follement heureuse de le revoir. drôlement. Bonne petite Valentine. Ce ne sera pas. ces enfants étaient de vrais camarades..

. VALENTINE crie.. Ce coin du parc faisait partie de l'ancienne propriété de Monsieur Dubanton. se troublant. Une Diane chasseresse avec un banc circulaire. bas à Valentine. LA DUCHESSE. surpris. GASTON. C'est sur ce banc que vous vous rencontriez ? VALENTINE 33 II était en arrêt devant une statue.32 Le voyageur sans bagage HUSPAR Tableau I GEORGES. Eh bien. vous devez avoir raison. au fond du parc ? HUSPAR Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Huspar entre avec Gaston.. Gaston. Mon chéri.. laissez-vous aller sans chercher. ce banc. je vais le chercher. VALENTINE. malgré votre légitime émotion.. c'est vrai. sans faire d'efforts. Madame. poli. à Huspar. Gaston passe d'abord devant Georges. mon cher. C'est passionnant. Nous brûlons. Tout le monde regarde. ma petite Valentine. GEORGES. LE RIDEAU TOMBE II avait l'air si drôle en arrêt devant cette statue que je n'ai pas osé le déranger avant de venir vous demander si ce détail pouvait être significatif. Je ne sais pas.. il s'arrête une seconde. M m e RENAUD Comptez sur moi.. Nous avions déjà acheté cette parcelle. gentiment. du temps de Jacques. Regardez bien tous les visages.. Tenez. Devant Valentine. LA DUCHESSE Oui. essayez de ne rien penser. le regarde. brusquement. // sort. allant à Gaston dans un grand geste théâtral et lui cachant les autres. à Huspar. Je ne sais pas. mon cher ! VALENTINE. mais nous n'avons abattu le mur qu'après la guerre. LA DUCHESSE. // la regarde. doucement. mais il passe et se retourne vers la duchesse. ils sont tous immobiles. on l'aperçoit d'ici. Mme Renaud murmure. Ah ! c'est bien lui. VALENTINE Vous m'étonnez. Puisqu'il ne l'est pas. nous brûlons. Je crois me rappeler qu'il aimait beaucoup cette statue. écartant les bras dans un geste d'impuissance. je vous conjure de rester impassible. Silence.. qu'est-ce que cela prouve ? LA DUCHESSE. M m e RENAUD Madame.. puis Mme Renaud. c'est bien lui. Elle murmure imperceptiblement. HUSPAR Je suis navré. .

Tableau II

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doux comme un mouton. Eh bien, je peux vous assurer que ça bardait !
LE VALET DE CHAMBRE

Tu veux que je te dise : il avait raison, cet homme. JULIETTE, furieuse. Comment ! Il avait raison ? Est-ce qu'on cherche des pouilles aux morts ? C'est propre, toi, tu crois, de chercher des pouilles aux morts ?

DEUXIÈME TABLEAU

LE VALET DE CHAMBRE

Les morts n'avaient qu'à pas commencer à nous faire cocus ! Une porte Louis XV aux deux battants fermés devant laquelle sont réunis, chuchotants, les domestiques des Renaud. La cuisinière est accroupie et regarde par le trou de la serrure ; les autres sont groupés autour d'elle.
LA CUISINIÈRE, aux autres. Attendez, attendez... Ils sont tous à le regarder comme une bête curieuse. Le pauvre garçon ne sait plus où se mettre... LE CHAUFFEUR JULIETTE

Ah ! toi, depuis qu'on est mariés, tu n'as que ce mot-là à la bouche ! C'est pas les morts qui vous font cocus. Ils en seraient bien empêchés, les pauvres : c'est les vivants. Et les morts, ils n'ont rien à voir avec les histoires des vivants.
LE VALET DE CHAMBRE

Tiens ! ça serait trop commode. Tu fais un cocu et, hop ! ni vu ni connu, j't'embrouille. Il suffit d'être mort.
JULIETTE

Eh ben ! quoi, c'est quelque chose, d'être mort !
LE VALET DE CHAMBRE

Fais voir...
LA CUISINIERE

Et d'être cocu, donc!...
JULIETTE

Attends ! Il s'est levé d'un coup. Il en a renversé sa tasse. Il a l'air d'en avoir assez de leurs questions... Voilà Monsieur Georges qui le prend à part dans la fenêtre. Il le tient par le bras, gentiment, comme si rien ne s'était passé.,.
LE CHAUFFEUR

Oh ! tu en parles trop, ça finira par t'arriver. LA CUISINIÈRE, poussée par le chauffeur. Attends, attends. Ils vont tous au fond maintenant. Ils lui montrent des photographies... Cédant sa place. Bah ! avec les serrures d'autrefois on y voyait, mais avec ces serrures modernes... c'est bien simple : on se tire les yeux.

Eh ben!...
JULIETTE

Ah ! si vous l'aviez entendu, Monsieur Georges, quand il a découvert leurs lettres après la guerre !... Il a pourtant l'air

36

Le voyageur sans bagage
LE CHAUFFEUR, penché à son tour.

Tableau II
LA CUISINIÈRE

37

C'est lui ! C'est lui ! Je reconnais sa sale gueule à ce petit salaud-là !
JULIETTE

Et des brutalités ! Tu te souviens, à cette époque, il y avait un petit gâte-sauce aux cuisines. Chaque fois qu'il le voyait, le malheureux, c'était pour lui frotter les oreilles ou le botter.
LE CHAUFFEUR

Dis donc, pourquoi tu dis ça, toi ? Ferme-la toi-même, ta sale gueule !
LE VALET DE CHAMBRE

Et pourquoi tu le défends, toi? Tu ne peux pas faire romme les autres?
JULIETTE

Et sans motif ! Un vrai petit salaud, voilà ce que c'était. Et, quand on a appris qu'il s'était fait casser la gueule en 1918, on n'est pas plus méchants que les autres, mais on a dit que c'était bien fait.
LE MAÎTRE D'HÔTEL

Moi, je l'aimais bien, Monsieur Jacques. Qu'est-ce que tu peux en dire, toi ? tu ne l'as pas connu. Moi, je l'aimais bien.
LE VALET DE CHAMBRE

Allons, allons, maintenant, il faut s'en aller.
LE CHAUFFEUR

Mais enfin, quoi !... Vous n'êtes pas de notre avis, vous, Monsieur Jules?
LE MAÎTRE D'HÔTEL

Et puis après ? C'était ton patron. Tu lui cirais ses chaussures.
JULIETTE

Et puis je l'aimais bien, quoi ! Ça a rien à voir.
LE VALET DE CHAMBRE

Je pourrais en dire plus que vous, allez!... J'ai écouté leurs scènes à table. J'étais même là quand il a levé la main sur Madame.
LA CUISINIÈRE

Ouais ! comme son frère... une belle vache !
LE CHAUFFEUR, cédant la place à Juliette.

Sur sa mère !... A dix-huit ans !...
LE MAÎTRE D'HÔTEL

Pire, mon vieux, pire ! Ah ! ce qu'il a pu me faire poireauter jusqu'à des quatre heures du matin devant des bistrots... Et au petit jour, quand tu étais gelé, ça sortait de là congestionné, reniflant le vin à trois mètres, et ça venait vomir sur les coussins de la voiture... Ah ! le salaud !
LA CUISINIÈRE

Et les petites histoires avec Madame Valentine, je les connais, je puis dire, dans leurs détails...
LE CHAUFFEUR

Ben, permettez-moi de vous dire que vous êtes bien bon d'avoir fermé les yeux, Monsieur Jules...
LE MAÎTRE D'HÔTEL

Tu peux le dire... Combien de fois je me suis mis les mains dedans, moi qui te parle ! Et ça avait dix-huit ans.
LE CHAUFFEUR

Les histoires des maîtres sont les histoires des maîtres...
LE CHAUFFEUR

Et pour étrennes des engueulades !

Oui, mais avec un petit coco pareil... Fais voir un peu que je le regarde encore.

38

Le voyageur sans bagage JULIETTE, cédant sa place.

Tableau II
LE VALET DE CHAMBRE

39

Ah ! c'est lui, c'est lui, j'en suis sûre... Monsieur Jacques ! C'était un beau gars, tu sais, à cette époque. Un vrai beau gars. Et distingué !
LE VALET DE CHAMBRE

Le facteur, c'était ton premier ?
JULIETTE

Laisse donc, il y en a d'autres des beaux gars, et des plus jeunes !
JULIETTE

Puisque je t'ai même dit qu'il m'avait bâillonnée et fait prendre des somnifères... Les autres rigolent.
LE VALET DE CHAMBRE

C'est vrai. Vingt ans bientôt. C'est quelque chose. Tu crois qu'il me trouvera très changée ?
LE VALET DE CHAMBRE

Tu es sûre que c'était ton vrai premier ?
JULIETTE

Qu'est-ce que ça peut te faire ?
JULIETTE

Ben, rien... LE VALET DE CHAMBRE, après réflexion, tandis que les autres domestiques font des mines derrière son dos. Dis donc, toi... Pourquoi que tu soupires depuis que tu sais qu'il va peut-être revenir ?
JULIETTE

Tiens! cette question. C'est des choses qu'une fille se rappelle. Même qu'il avait pris le temps de poser sa boîte, cette brute-là, et que toutes ses lettres étaient tombées dans la cuisine...
LE CHAUFFEUR, toujours à la serrure.

La Valentine, elle ne le quitte pas des yeux... Je vous parie bien que, s'il reste ici, le père Georges se paie une seconde paire de cornes avec son propre frangin ! LE MAÎTRE D'HÔTEL, prenant sa place. C'est dégoûtant.
LE CHAUFFEUR

Moi ? pour rien. Les autres rigolent.
LE VALET DE CHAMBRE

Pourquoi que tu t'arranges dans la glace et que tu demandes si t'as changé ?
JULIETTE

Si c'est comme ça qu'il les aime, M'sieur Jules... Ils rigolent.
LE VALET DE CHAMBRE

Moi?
LE VALET DE CHAMBRE

Ils me font rigoler avec leur « mnésie », moi ! Tu penses que si ce gars-là, c'était sa famille, il les aurait reconnus depuis ce matin. Y a pas de « mnésie » qui tienne.
LA CUISINIÈRE

Quel âge t'avais quand il est parti à la guerre ?
JULIETTE

Quinze ans.

Pas sûr, mon petit, pas sûr. Moi qui te parle, il y a des fois où je suis incapable de me rappeler si j'ai déjà salé mes sauces.

Les domestiques s'égaillent... LE MAÎTRE D'HÔTEL. même pour lui. méfiant. bien sûr.. c'est lui ! J'y parierais ma tête. LE MAÎTRE D'HÔTEL Ça. Qu'est-ce qu'il a à apprendre. LA CUISINIERE LE RIDEAU TOMBE Ah ! non. ce petit vadrouilleur-là. LE CHAUFFEUR Et puis. LE MAÎTRE D'HÔTEL Ça.être à ma place qu'à la sienne... LA CUISINIÈRE Ben quoi ? Monsieur Jacques ? Mais puisqu'ils disent qu'il y a cinq autres familles qui ont les mêmes preuves ! LE CHAUFFEUR JULIETTE Ben. à sa iamille.. qui regarde par la serrure. JULIETTE Je voudrais vous y voir. moi... s'il s'est mis à aimer la vie tranquille et sans complications dans son asile. Ils sont sortis.. en sortant. une famille ! LA CUISINIÈRE LE VALET DE CHAMBRE. le frère !. ça n'est pas à souhaiter. bien sûr.. les voilà qui se lèvent ! Ils vont sortir par la porte du couloir... Vous voulez que je vous^. Attention. L'histoire avec le fils Grandchamp. Monsieur Jacques. à la serrure. à être morts. .dise le fin mot de l'histoire. tout de même.. LE VALET DE CHAMBRE. Oh ! pour ce qu'il s'y intéressait. Mais pour être lui. moi ? C'est pas à souhaiter pour nous ni pour personne que ce petit salaud-là.40 Le voyageur sans bagage LE VALET DE CHAMBRE Tableau II 41 Mais. la suivant. rien. alors. J'aime mieux. allez ! Parce que les vies commencées comme ça ne se terminent jamais bien.. l'histoire Valentine. l'histoire des cinq cent mille balles et toutes celles que nous ne connaissons pas. il soit pas mort !. JULIETTE.

mais tu n'as jamais accepté.Tableau III GASTON 43 J'ai l'air d'avoir aimé d'un amour exclusif les volubilis et les renoncules. tu cassais tout. Georges et Gaston apparaissent par l'escalier et traversent le vestibule. Tu entrais dans des rages folles quand on voulait te contraindre à étudier. GASTON sourit. je vous précède. Tu jouais au football toute la journée. Elle ouvre la porte. Elle les ouvre . Et voici ta chambre. M me GEORGES Non.. Tu crevais tes instruments à coups de pied. Ma chambre. ici. // avise un meuble ridicule. D'un côté un vestibule dallé'où vient se terminer un large escalier de pierre à la rampe de fer forgé... à douze ans. GASTON J'étais musicien? M m e RENAUD RENAUD Pardon. regardant autour de lui. . M me Nous aurions voulu te faire apprendre le violon. déjà ! GASTON TROISIÈME TABLEAU C'est ce que je vois. Oh! quelle négligence! J'avais pourtant demandé qu'on ouvre ces persiennes. Il n'y a que ce pupitre qui a résisté. GEORGES Oh ! tu étais très audacieux. la chambre est inondée de lumière . Qu'est-ce que c'est que cela ? Un arbre sous la tempête ? La chambre de Jacques Renaud et les longs couloirs sombres de la vieille maison bourgeoise qui y aboutissent.. elle est de pur style 1910. Il a eu tort. C'est lui? M m e RENAUD Oui. GASTON. GEORGES Tu avais voulu qu'elle soit décorée selon tes plans. Tu avais des goûts tellement modernes ! Tu étais châtain très foncé. c'est le couloir que tu prenais pour aller à ta chambre. GASTON RENAUD Je me voyais blond et timide. Alors. tu vois. Mme Renaud. c'est toi. c'est un pupitre à musique. // va à un portrait. Ils sont entrés tous les trois dans la chambre.

moi aussi? C'est pourtant vrai. GASTON Mais non.. mais tu leur aurais tordu le cou ! M m e RENAUD Tiens. tu ne te contentais pas des oiseaux du jardin. J'avais une volière avec des oiseaux de prix . GEORGES Sept ans. M m e RENAUD 45 M RENAUD. il faudra que je te les fasse descendre. ta grue mécanique. Mes jouets!. Voilà tes gyroscopes. ta fronde.. tes électroaimants. les putois. Et cela n'a pas l'air d'une fronde pour M me Et la souris qu'il promenait au bout d'une ficelle ? M m e RENAUD RENAUD En tuais-tu.. Une fronde.. des oiseaux. fouillant aussi. Et tu sais. au contraire. sot. GASTON Qu'est-ce que c'est? ma vieille malle? Mais vous allez finir par me faire croire que j'ai vécu sous la Restauration. d'arche de Noé ? M m e RENAUD Les oiseaux ? Des petits oiseaux ? M m c RENAUD Oui. GEORGES Les malheureux. GASTON.. les belettes.. . avec cela. En as-tu tué.. il y en a toute une collection là-haut.. mais si. Elle fouille dans la malle. oui. Voilà tes couteaux. M m e RENAUD Mais si. regarde ce que j'ai fait descendre du grenier. j'allais dans le jardin avec des mies de pain. je ne savais plus que j'avais eu des jouets..44 me Le voyageur sans bagage Tableau III GASTON secoue la tête... Nous voulions faire de toi un brillant ingénieur. lui montrant une grosse malle. GASTON Quel âge avais-je ? M m e RENAUD Tout petit. Tiens. Il n'y a pas de polichinelles.. mon Dieu ! Tu étais un vrai monstre. Ce n'est pas moi. de ces petites bêtes ! tu faisais empailler les plus belles . GASTON Et le chien auquel il a cassé la patte avec une pierre ? GEORGES rire. GASTON ouvre la malle. J'ai eu des jouets.. C'est la malle de l'oncle Gustave et ce sont tes jouets..... tes éprouvettes.. et j'appelais les moineaux pour qu'ils viennent picorer dans ma main... tes premières carabines. plus tard. M m c RENAUD Non... mon Dieu. tes cornues. tu es entré dedans et tu les as tous abattus ! GASTON Et les écureuils. tu n'as plus voulu que des jouets scientifiques. neuf ans peut-être. une fois. A sept ans.

Tu avais beaucoup de camarades. Je vous le demanderai quand même.... c'est dommage si nous découvrons que c'est moi. enfant. Il n'est pas mort. Gaston la regarde. J'ai Pourtant essayé de les réapprendre à l'asile. Il avait un ami. naturellement. quand on est devenu un homme. géographie ! Tu étais d'ailleurs toujours premier en géographie. mais tu pourras voir leurs photographies à tous sur les groupes du collège. Oh ! c'est-à-dire. ce petit garçon ? Un autre garçon qui ne le quittait pas et avec lequel il échangeait ses problèmes et ses timbres-poste ? Mme RENAUD. Il demande soudain. mais. celui à qui je racontais tout ? M m e RENAUD A dix ans.. avant de vous demander cela. pas les camarades. me Tableau III M me 47 RENAUD Eh bien... ce qui te plaisaitRENAUD c'était tes livres de le plus. Après..46 De moi ? Le voyageur sans bagage GASTON pouffe. GASTON M Mais. GASTON Votre fils n'avait donc pas d'ami? C'est dommage. GASTON Oui. Je crois qu'on ne peut rien trouver de plus consolant... touche les objets.. même à l'endroit. il me paraît beaucoup plus urgent de vous demander quel ami a été le mien. s'assoit dans les fauteuils.. Elle a parlé vite.. à dix-sept ans ! Un temps.. non. GEORGES. quand tu es parti ! GASTON sourit.. Vous voyez.. tu sais. avant de vous demander quelles femmes ont été les miennes. Et vous avez su le motif de cette brouille ? . choquée. un ami. Un ami. qu'un reflet de son enfance dans les yeux d'un ancien petit garçon. Eh bien.. Mme RENAUD..... tu récitais tes départements à l'envers ! GASTON A l'envers. il y a eu ceux avec lesquels tu sortais le soir. volubile. Nous ne t'en reparlions pas parce que c'est une histoire si pénible.. définitivement.. GASTON Tu ne préférais personne. Mais naturellement. Oh ! tu étais si jeune. Il est vrai que j'ai perdu la mémoire. Tu l'a même gardé jusqu'à dix-sept ans. GASTON Définitivement. C'est dommage. vous vous êtes fâchés. tu en as eu un et que tu aimais beaucoup.. après un coup d'oeil furtif à Georges. Je crois qu'elle ne nous apprendra rien. Je vous avouerai même que c'est de cet ami imaginaire que j'espérais recevoir la mémoire — comme un service tout naturel. Il est mort ? GEORGES Non. Mais. Tu penses. mais vous vous êtes quittés. Laissons cette malle à surprise. il erre dans la pièce. GEORGES Mais celui avec lequel je préférais sortir. // a fermé la malle.. Jacques.. avec le collège et le patronage!. Je veux dire. Je ne me vois pas du tout comme cela. après une hésitation....

Jacques. ici. GEORGES Et ni votre frère ni ce garçon n'ont cherché à se revoir depuis ? M m e RENAUD C'est là. Et où cela s'est-il passé. GASTON Eh bien. si ce n'était qu'un incident de cette sorte. vaguement. La malignité publique s'en est mêlée.. vite... tous mes jeudis sans courir au soleil ? GEORGES Si j'en retrouve une. GASTON. tu ne l'as peut-être même pas poussé. d'essayer de le revoir. pour qu'il ne sente pas trop l'injustice. M m e RENAUD Vous deviez vous battre tout au bord. On a dû le garder dans le plâtre très longtemps et depuis il est resté infirme. Non. vous le savez bien. Jacques. GASTON Ce n'est pas une scène courante. Tu comprends maintenant comme il aurait été difficile. cet escalier. tu sais. En tombant. vous vous étiez même battus. une de celles qu'il vaut mieux ne pas te rappeler. cette fille n'est plus à la maison. près de ta chambre. C'est une domestique qui a raconté la scène. je voudrais le voir ? M m e RENAUD Là. au collège. chacun a donné son interprétation. il faut que je les retrouve toutes. Un passé ne se vend pas au détail. à Georges. comme des garçons de cet âge. Où nous battions-nous ? Ce palier est si large. pourquoi n'ai-je pas été lui tenir compagnie chaque jour dans sa chambre? Perdre avec lui.. cette dispute. Où est-il.48 Le voyageur sans bagage GEORGES Tableau III M me 49 RENAUD Vaguement.. GASTON regarde autour de lui. Qui sait.. GASTON Vous voulez me conduire ? GEORGES Quelle domestique nous avait vus ? M m e RENAUD Si tu veux.. J'imagine qu'elle a dû la raconter avec beaucoup de détails. tu as eu un geste brutal. sans doute. se penche sur la rampe. après un temps.. nous ne l'avons pas su exactement. Et puis... même pour toi. c'est là. Vous vous étiez disputés pour une chose futile.. mais je ne vois vraiment pas pourquoi tu veux revoir cette place. Mais ne parlons plus d'une chose aussi affreuse. Où nous battions-nous ? GEORGES Tu oublies qu'il y a eu la guerre. Ils ont été jusqu'au vestibule... un geste malheureux surtout. Alors. Et sans le vouloir... Il a fait un faux pas. Voilà. As-tu besoin de savoir ce détail ! D'abord.. Tu l'as poussé du haut d'un escalier. Tu sais. pénible. .. GASTON. Mais à quoi bon ? GASTON. se retournant vers elle. Je comprends.... il a été atteint à la colonne vertébrale. dans sa maison ? Mme RENAUD. GASTON Tu sais.

M m e RENAUD II ne faut pas s'attendrir. Monsieur. Tu sais comme on est vif à cet âge. ces bizarres fiançailles avec un fantôme. GASTON Puisque tu le veux. GEORGES Ah ! mon petit Jacques. M m e RENAUD Appelez-la. M m e RENAUD Mais pourquoi trembles-tu alors ? . mais quelque chose me dit qu'avant tout je dois savoir la vérité sur cette dispute. La vérité. je savais bien. Je les interrogerai. GASTON Je ne suis pas là pour apprendre quelque chose d'agréable. n'est-ce pas. // sonne.. la nuit la plus obscure. si possible. les domestiques. Rien que la nuit. Ce que vous m'avez appris sur l'enfance de votre frère me semble aussi loin que possible de ce que je crois être mon tempérament. voilà : pour une bêtise de jeunes gens. je suis sûr que vous devez me comprendre. vous avez menti tout à l'heure ? GEORGES. Cette prise de contact avec un être qui m'est complètement étranger et que je serai peut-être obligé dans un instant d'accepter comme une partie de moi-même. Tu sais ce que c'est que ces gens-là. Non.. Mais — peut-être est-ce la fatigue. GASTON J'espère que tu ne vas pas aller ajouter foi à des commérages de cuisine. Je n'ai rien reconnu encore chez vous. elle est encore à la maison. soudain. Mais tu trembles. écouter toutes les histoires. une insensibilité de policiers. Pourquoi hésiter davantage. Je vais accepter toutes les épreuves. Cette domestique est encore ici. c'est une chose déjà suffisamment pénible sans que je sois obligé de me débattre en outre contre vous. s'il vous plaît.. si affreusement bête. si tu les interroges. hésitante. Eh bien. Nous sommes là pour enquêter comme des policiers — avec une rigueur et. au moins ? GASTON Je tremble ? M m e RENAUD Tu sens peut-être quelque chose qui s'éclaire en ce moment en toi ? GASTON Non. vous.. je l'appelle. puisque vous savez bien que je la retrouverai et que je l'interrogerai un jour ou l'autre ? GEORGES C'est si bête.50 Le voyageur sans bagage GASTON Tableau III 51 II y en a sûrement d'autres à l'office qui étaient là à cette époque. se retournant vers Georges.. si ce détail était celui qui peut me rendre ma mémoire. Monsieur. si cruelle qu'elle soit. Tu ne vas pas être malade. Oui. peut-être est-ce autre chose — pour la première fois un certain trouble me prend en écoutant des gens me parler de leur enfant.. Ils t'en diront de belles. Et puis. après un silence. pas vous.. GASTON. vous avez échangé des coups. m'appeler prématurément mon petit Jacques. Jacques. Mme RENAUD commence.. bien sûr. vous n'avez pas le droit de me le cacher. M m e RENAUD GASTON l'arrête.

quand ils sont seuls. Mais. Monsieur Jacques. ma fille. Elle ne pourrait que nous gêner. n'est-ce pas. et même — vous allez rire — que je lui avais sauvé la vie un jour en barque. GASTON Vous l'avez bien connu ? JULIETTE. GASTON va à eux. Alors. entre des milliers de souvenirs possibles. Juliette... ensuite. Comment a commencé cette dispute ? Ah! c'est pas possible d'oublier à ce point-là!.52 Le voyageur sans bagage GASTON JULIETTE. c'est justement le souvenir d'un ami que j'appelais avec le plus de tendresse. quand l'accident s'est produit ? JULIETTE Sur le palier. JULIETTE Monsieur permet ? GASTON. Voulez-vous être assez gentils pour me laisser seul avec elle ? Je sens que vous la gênez. avec ces Messieurs. Je vous rappellerai. Nos promenades passionnées. les livres que nous avions découverts ensemble. je vous répète que je ne suis peut-être pas Monsieur Jacques. s'asseyant en face d'elle. s'il vous plaît. il ne pouvait avoir une pensée criminelle. JULIETTE Ne lui dites rien. GASTON Oh ! si. JULIETTE Madame a sonné ? M m e RENAUD Monsieur Jacques voudrait vous parler. M m e RENAUD Je suis prête à tout ce que tu veux si tu peux nous revenir.. si je suis votre fils. Mais vous ne vous rappelez donc rien. Pourquoi me le demander ? GASTON Vous savez la vérité. JULIETTE C'est-à-dire que. Monsieur Jacques ? . Il voudrait vous interroger sur ce malheureux accident de Marcel Grandchamp dont vous avez été témoin. Vous savez aussi que si Monsieur Jacques était violent. GASTON la coupe encore. Juliette est entrée. A Juliette. Asseyez-vous.. Ne m'appelez pas encore Monsieur Jacques. M m e RENAUD Trente-trois ans. Tableau III un coup d'œil aux Renaud. Monsieur Jacques. 53 C'est bête. Monsieur Jacques. Où étiez-vous. Jacques. A moi? GEORGES Et laissons de côté la troisième personne. je vous reconnais bien. D'abord parce que je ne le savais pas . GASTON. il va falloir que je m'habitue à une vérité tellement loin de mon rêve.. moi. une jeune fille qu'il avait aimée en même temps que moi et que je lui avais sacrifiée. les accompagnant. je vous en prie. Vous le savez bien. Mademoiselle. puisque j'avais quinze ans lorsque vous êtes parti au front. Quel âge avez-vous ? JULIETTE Oui.. J'ai tout échafaudé sur le souvenir de cet ami imaginaire. éclatant soudain en sanglots.

GASTON Cette atroce. JULIETTE Elle était peut-être charmante. GASTON Bien sûr.. JULIETTE Vous. JULIETTE Oh! je vous demande pardon.. ? Bien sûr. alors.. JULIETTE Quinze ans et lui dix-sept. lui. Dans son doulou.. Je vous demande pardon. pour une femme. il comprend. JULIETTE renifle.. bien sûr.. mais ça ne m'a pas empêchée de la boire jusqu'à la lie. Ah ! ce que ça peut être torturant. soudain. pour une femme.. Oh ! non.. GASTON sourit soudain. Et cela a duré longtemps ? JULIETTE Je n'étais qu'une toute petite bonne de rien du tout. détendu.. JULIETTE Et moi qui ai tant cherché pour savoir quel était le visage de ma bonne amie ! Eh bien... allez. vous verrez.. oh ! pardon. GASTON reste un instant ahuri .. ce n'est pas tellement antipathique. mais elle n'était pas la seule. C'est la première chose que j'apprends de lui qui me paraisse un peu sympathique.. il y a une situation presque semblable. cette atroce douleur de l'amante outragée. cela non plus. GASTON Eh bien. c'était mon premier.. Mais alors. GASTON Jusqu'à ce qu'il parte. Mais quel âge aviez-vous ? JULIETTE C'est dur. L'infâme séducteur de Bertrande s'en va lui aussi (mais en Amérique. elle était charmante ! JULIETTE Vous n'avez jamais lu : « Violée le soir de son mariage f » GASTON Non.. allez ! GASTON S'entendre poser des questions pareilles après ce qui s'est passé. Ah !.. où l'appelle son oncle . avouez que pour une femme. vous trouvez peut-être ça drôle! Mais.54 Le voyageur sans bagage GASTON Tableau III JULIETTE 55 Exactement rien. Oui. JULIETTE braille dans ses larmes. allez ! GASTON sourit encore. puis. pour une femme.. Ah ! non ? Vous devriez le lire. allez. un peu ahuri Quinze ans. Monsieur Jacques. Mais c'est très gentil cette histoire. ? Oui... alors.. tout de même. de se sentir bafouée dans son douloureux amour ! GASTON..

// s'est levé soudain. moi. Je suis mariée maintenant. GASTON Passionnément. c'est pour moi.. après. c'est bien simple. Bien sûr.. Monsieur Jacques ? JULIETTE Ah ! oui. GASTON Alors vous allez pouvoir me dire pour quelle étrange folie ils se sont battus aussi sauvagement ? JULIETTE.. GASTON se lève. pour qui tout s'éclaire. GASTON Ah ! c'était une phrase du livre ? JULIETTE Tout de même. Je faisais sa chambre. je vous promets de vous reparler très sérieusement de cette situation.. il m'a fait tomber sur le lit. la bataille avec Monsieur Marcel. Mais je fais l'école buissonnière et je ne serai pas reçu à mon examen. à cet âge ! Ça s'est passé comme qui dirait malgré moi. Et il vous aimait beaucoup. si je deviens Monsieur Jacques.. Pourquoi drôle ? GASTON C'est pour vous ? JULIETTE Pour rien. tout de même. Un temps. Mais bien sûr.56 Le voyageur sans bagage Tableau III JULIETTE 57 richissime) et c'est alors qu'elle le lui dit. JULIETTE Comment une étrange folie ? Mais c'est pour moi qu'ils se sont battus. Mais. il me disait qu'il se tuerait pour moi.. j'étais présente ! GASTON Comment êtes-vous devenue sa maîtresse ? JULIETTE Vous avez assisté à la naissance de leur dispute ? JULIETTE Oh ! c'est le second jour que j'étais dans la maison. qu'elle l'a bue jusqu'à la lie.. Oh ! vous savez. Mais bien sûr. il m'a juré qu'il m'aimerait toute la vie ! GASTON la regarde et sourit. moi je ne demande pas de réparation. cette atroce douleur de l'amante outragée. En tout cas. Revenons à cette horrible histoire qu'il serait si agréable de ne pas savoir et qu'il faut que j'apprenne de bout en bout. Ça vous étonne ? . Je riais comme une idiote. Bertrande. mais ça s'appliquait tellement bien à moi ! GASTON Bien sûr. Drôle de Monsieur Jacques. Vous étiez présente ? JULIETTE. qui se rengorge. GASTON Oui. JULIETTE Oui.. Forcément. tranquillement. D'ailleurs. GASTON. Il demande drôlement.

GASTON Alors un jour qu'il essayait de m'embrasser derrière la porte. ils ont roulé par terre. GASTON Mais là ils étaient loin du bord ! Comment a-t-il pu glisser jusqu'au bas des marches ? Ils ont roulé tous les deux en luttant ? JULIETTE Alors ? JULIETTE Non.. Je ne me laissais pas faire. je veux voir la place exacte. pardi ! En lui criant : « Tiens. GASTON crie soudain comme un fou. Ils se sont battus.. ça t'apprendra à embrasser les poules des autres ! » Voilà. Monsieur Jacques est sorti de sa chambre et il nous a vus. c'est Monsieur Jacques qui a réussi à se relever et qui a traîné Monsieur Marcel par la jambe jusqu'aux marches. Mais. . Il y a un silence. Mais qu'est-ce que vous voulez ? L'amour. Où se trouvaient-ils ? JULIETTE Sur le grand palier du premier.. qui a riposté. Vous comprenez. là. hein ? mais vous savez ce que c'est qu'un garçon quand ça a cela en tête. hein ? je ne tiens pas à perdre ma place pour une histoire d'il y a vingt ans ! Oui. Ah ! c'était quelqu'un. Monsieur Marcel tournait un peu autour de moi. sourdement. petit salaud. abasourdi. mais pas de gaffes.58 Le voyageur sans bagage GASTON répète. parce qu'il faut bien que vous le sachiez. Il a sauté sur Monsieur Marcel. à côté. bien sûr. GASTON Où ? Où ? Où ? Venez.. GASTON Et puis ? JULIETTE Et puis il l'a poussé. // l'a traînée par le poignet jusqu'au vestibule. 59 C'est pour vous ? JULIETTE se frotte le poignet. à moitié dans le vestibule.. JULIETTE Mais vous me faites mal ! GASTON Depuis l'âge de six ans. il faut bien le dire. JULIETTE Où ? Où ? Ah! c'est horrible. Monsieur Jacques ! GASTON. là ! Ils sont tombés là. j'étais la maîtresse de Monsieur Jacques et.. à moitié sur le palier. Eh bien. c'est plus fort que tout.. GASTON crie. bien sûr!. Tableau III JULIETTE s'arrache de ses mains... Monsieur Marcel était dessous. Juste à ce moment. n'est-ce pas.. Et c'était son ami ? JULIETTE Pensez ! depuis l'âge de six ans qu'ils allaient à l'école ensemble. j'étais la maîtresse de Monsieur Jacques — je vous dis ça à vous.

... Ah! tu étais terrible. à cette affaire ? Ou n'était-ce qu'un prétexte pour exécuter tes desseins ? Toi seul pourras nous le dire si tu recouvres complètement ta mémoire. que veux-tu. que cette bataille c'était pour votre rivalité de club ? Marcel avait démissionné du tien pour des raisons personnelles . Un jour. je vous remercie. une histoire que je me suis toujours refusé à accepter pour ma part. Comment vous a-t-elle raconté cela ? GASTON Je dois encore apprendre autre chose ? GEORGES Comme elle l'a vu. Tu signais de faux reçus. je sais ce que je voulais savoir.. Tu t'étais fait faire un faux papier à l'en-tête d'une compagnie. les aînés nous étions au front. Tu as voulu monter une affaire. qui nous a coûté très cher. Mais il était trop tard. vous savez ce que vous voulez savoir ? GASTON C'était mon petit frère. elle n'est que bête et méchante. cellelà. moi. d'abord. GEORGES. malgré tout. malgré tout. Nous avons remboursé naturellement.. Tu étais soi-disant intermédiaire. GASTON Oui.. . un enfant livré à luimême dans un monde désorganisé... avec un pauvre sourire à ses souvenirs. Juliette est sortie. c'est la version que. Dieu sait dans quels tripots. Maman. terrible. avec ses principes.. dans votre ardeur sportive.60 Le voyageur sans bagage Tableau III GEORGES 61 GASTON la regarde et murmure.. maman était inquiète. que ce n'était au fond qu'un accident et — tu avais dix-sept ans. se heurtait maladroitement à toi sans rien faire que te refermer davantage. vous faisiez partie d'équipes adverses et. sans doute. Vous ne nous rappeliez plus .. Moi. Tu avais dépensé le reste. Tu as fait une grosse bêtise. un sinistre enfantillage.. Malgré tout le reste. Il ne te restait plus que quelques milliers de francs. oui. Vous l'aimiez bien ? Tu étais un enfant. L'amour. Il est gêné.. certainement. j'ai voulu croire. vient jusqu'au vestibule... Je me suis permis de revenir.. GEORGES Oh! ce n'est pas une bien jolie chose. nous. je vous demanderai de dire : // était terrible. sur lequel tu peux conserver tout de même le bénéfice du doute. dans quelles boîtes. n'est-ce pas. Ne cherche pas à la connaître. il ne faut pas l'oublier — un enfantillage. GASTON le regarde. Les jeunes gens de ton âge se croyaient tout permis. Enfin. Tu sais. malgré tout ce qu'on a pu dire. du côté des Grandchamp. on a fait circuler une autre histoire.. GEORGES Elle vous l'a dit. Un silence. Eh bien. puis. c'est le mot — une vieille amie de la famille. Mais je veux croire. ne les voyant pas. Oh ! tu nous as causé bien des soucis ! Et. imaginaire sans doute. il faudra que tu apprennes des choses plus graves encore que ce geste malheureux. Je vous remercie. Parce qu'il y a eu bien d'autres choses. Tu lui as fait donner une grosse somme. tout s'est découvert. près de cinq cent mille francs. Toujours est-il que tu as ensorcelé — ensorcelé.. l'amour. Mademoiselle. Y croyais-tu seulement. je n'avais pas l'autorité suffisante. Parce que. si tu reviens parmi nous. GEORGES frappe à la porte de la chambre. Gaston ne dit rien. GASTON Tant que j'en aurai le droit. bien sûr. avec des femmes et quelques camarades. Oui.

Il m'aimait bien aussi. C'est son visage. GASTON Je vous suis mal. léger.. J'ai beau me dire que tout est facile à de belles lèvres un soir d'été quand on va partir au front. Plus séduisant. GEORGES Comment ! il y a autre chose ? GEORGES Nous en parlerons une autre fois.. vous savez. GASTON Pourquoi une autre fois ? GEORGES II vaut mieux. de durcir. Elle doit s'inquiéter de notre silence.. Je suis presque sûr de n'être pas votre frère. qu'il était faible au fond comme tous les violents. C'est une usure. Je l'ai détesté. plus brillant sûrement. GASTON Mais de quoi ? GEORGES a relevé la tête. J'ai beau me dire que j'étais loin. Vous lui ressemblez beaucoup pourtant. Et puis. Est-ce toi.. // baisse la tête comme si c'était lui qui avait tort. je le comprends maintenant. GEORGES baisse la tête. C'est comme une tourmente de douceur et de bonté qui est passée sur votre visage. GEORGES Vous vous trompez. au sortir de l'enfance du moins.. . Puis. Il était plus beau que moi.... Il était dur. sourdement. GASTON. GASTON l'arrête. oui. une sorte de tendresse reconnaissante qui me touchait beaucoup. sans doute. Plus encore que tu ne le crois. je l'ai détesté. // dit sourdement. oui.62 Le voyageur sans bagage GASTON Tableau III GASTON 63 La joie avec laquelle vous vous apprêtez à voir revenir votre frère est admirable. Le salaud.. C'est pourquoi cela a été si dur quand j'ai appris. Gaston. pour que le visage de Monsieur votre frère n'ait pas été particulièrement empreint de douceur. Pas plus intelligent peut-être — de l'intelligence qu'il faut au collège ou dans les concours — mais plus sensible. je n'ai plus su lui en vouloir. Ce ne sont pas seulement des rides. Je vais appeler maman. Jacques ? Gaston fait un geste. oh! je l'aimais bien avec ses défauts. qu'elle aussi était toute petite. Mais une usure qui. il le regarde. mais comme si une tourmente était passée sur lui. quoique je n'aie pas l'honneur de me le rappeler sans rides. Dix-huit ans ! Le vôtre aussi. Votre femme ? Georges fait « oui ». poli. GEORGES le regarde un moment en silence. Mais. J'ai beau me dire qu'il était jeune. très vite. souriant. à sa façon. Il vous a pris une femme ? Un temps. d'une voix sourde.. inconstant. GASTON Oui. au lieu de raviner. Il avait même. Il y a beaucoup de chances. aurait adouci. Vous pouvez me parler. Jacques.

.. las. mon petit. C'est peut-être vous. quoiqu'elle soit un peu répugnante depuis ' qu'elle est paralytique.. Ah ! c'est une audace... Jacques. Oh! mais quelqu'un de la famille que tu détestais. la pauvre. Oh ! mais j'espère bien que tu lui fermeras la porte.. honteux de son émotion.. C'est vrai.. à tous ces gens. Elle s'est conduite d'une façon!. Jacques ? GEORGES. C'est Georges que vous vous appelez ? GEORGES Ah! tu peux m'en croire. mon petit ! . Pour pouvoir entrer à la Compagnie Fillière où tu avais beaucoup plus de chances que lui d'être pris à cause de ton oncle.. je dois le reconnaître. Elle t'a vu naître. M m e RENAUD Cela ne me paraît pas une raison suffisante... tante Louise ! GASTON Tante Louise. Oui. GASTON Comme c'est plein de choses agréables. Et puis d'ailleurs tu ne l'aimais pas. Georges. alors. comme à certains autres que je te dirai et qui t'ont trahi ignoblement.. GASTON.. toujours sans bouger.. les larmes aux yeux. Mme RENAUD. Et c'est une audace ?. un passé!. il t'a fait éliminer en te calomniant auprès de la direction. sans bouger.. GASTON Je n'ai déjà pas de mémoire. il faudra bien embrasser la chère Madame Bouquon. J'ai donc une véritable haine que je ne savais pas. tu serais capable de leur faire bonne figure. les devinettes. Et Gérard Dubuc qui viendra sûrement te faire des sucreries. nous avons su plus tard que c'était lui. En revanche.. M m e RENAUD Tante Louise.. Mme RENAUD paraît dans l'antichambre. justifiée d'ailleurs. GASTON. entrant dans la chambre. je vous laisse.. Et puis c'est elle qui t'a soigné pendant ta pneumonie quand j'étais malade en même temps que toi.. M m e RENAUD Oui. // sort rapidement par l'autre porte. Après ce qui s'est passé! J'espère bien que tu me feras le plaisir de ne pas la revoir si elle tentait de t'approcher malgré nous. Tu es là. Oui. après un temps. tu avais pour lui une véritable haine... mon cher ! Oui.. GASTON. le petit misérable ? Il t'a dénoncé au concours général parce que tu avais une table de logarithmes. Excusez-moi.64 Le voyageur sans bagage Tableau III M m e RENAUD 65 GEORGES a un petit sourire triste. c'est ton cousin Jules. demande d'une voix cassée.. RENAUD M m e RENAUD Devine qui vient de venir?. puis il a un geste de tendresse maladroite.. GASTON. il faut bien que je te raconte toutes ces histoires. GASTON le regarde un moment. M me Pour Jules ? Mais tu ne sais pas ce qu'il t'a fait. toi qui ne te souviens de rien !. Elle t'a sauvé.

Vous n'avez rien à m'offrir ? M m e RENAUD Une joie d'homme. pendant ces quelques mois qui devaient être.. GASTON Mais enfin... Mes haines.. GASTON C'est pourtant bien simple. soudain gênée. j'en voudrais une. et plus posément.... Vous étiez les rois à cette époque. un grand garçon !. C'est que.. J'ai un passé complet maintenant. Je n'y pensais plus... tes joies d'homme. je me rappelle.. aux courses. pas les prix ! Plus tard.66 Le voyageur sans bagage GASTON Tableau III GASTON l'arrête. // sourit drôlement. GASTON Vous ne m'avez jamais vu joyeux devant vous ? M m e RENAUD Mais tu penses bien que si ! Tiens. des haines. Les autres sont trop loin. Tu sortais tellement. Dites au hasard.. on ne sait que choisir. mon petit. va à elle. où nous avons rencontré un receveur de tramway comique.. toute ma vie d'homme. mes remords ne m'ont rien appris. Oh ! . Tu avais des joies avec tes camarades. Je vais te dire. si sérieusement qu'on joue à l'homme. Nous n'étions plus en très bons termes à cette époque.. tous les deux. Je ne te comprends pas. J'ai ri devant vous.. tu en as eu beaucoup.. Entre le moment où j'ai posé mes livres de classe et celui où l'on m'a mis un fusil dans les mains . tu sais.. j'oubliais des remords. des souvenirs ? // s'arrête. quand tu avais douze ans.. Un temps.. soudain gênée.... Tu ne me les disais pas beaucoup. Tu allais dans les bars. d'un rayon de soleil.. GASTON Eh bien.. tiens. Des joies. un jour où la cuisinière a fait un barbarisme formidable. le jour de tes derniers prix. J'aurais préféré un modèle avec quelques joies. M m e RENAUD Bon. J'ai été content d'un cadeau.. Je n'étais pas neurasthénique ? M " * RENAUD. M me RENAUD Eh bien... M me Non. Mme RENAUD. mon petit Jacques.. Des obligations... il y a aussi la reconnaissance.. Mais tu sortais tellement. J'aurais voulu t'expliquer cela plus tard. réfléchit. des blessures. on est encore un enfant ! Il y a bien eu un jour une fuite dans la salle de bains que personne ne pouvait arrêter.. Qu'est-ce que je croyais donc que c'était. à celle-là. tu sais. Un petit enthousiasme aussi si c'était possible. Mais vous voyez comme je suis exigeant. 67 C'est vrai.. GASTON la coupe. Comme tous les grands garçons. Tu as été tellement gâté ! GASTON Je cherche. M m e RENAUD RENAUD Oh ! ce n'est pas difficile. mais avec moi... sans que je m'en doute.. Tu faisais tellement l'homme. une toute petite joie. Donnez-moi une joie de votre fils. que je voie comment elle sonne en moi. Je ne vous demande pas une joie débordante.. Tu sais. C'est agaçant quand il faut se rappeler comme cela d'un coup. à dix-huit ans. Je voudrais que vous me disiez une de ces anciennes joies.. C'est juste.

Si. cette brouille? M m e RENAUD Presque un an. tu sais.. vous vous seriez mise à genoux pour que cette chose ne soit pas et que je vous embrasse avant de partir. où j'allais. Les autres ont eu beau s'entremettre. Tu t'étais entêté stupidement. c'est une aventure amusante. GASTON Oh ! je pensais que la guerre serait finie avant que tu quittes la caserne ou que je te reverrais à ta première permission avant le front. vous deviez le savoir. embrasse-moi ! » M m e RENAUD Tu n'as jamais rien fait pour faire cesser cet état de choses. GASTON Ah! M m e RENAUD Quel âge avais-je ? M m e RENAUD Oui. GASTON Dix-huit ans. Rien. vous auriez pleuré à ma porte. quand je suis parti pour le front. la guerre. à cette époque précisément. Rien! GASTON J'ai eu peur de tes yeux. Tu aurais été capable de me chasser. tu sais.. nous nous sommes réconciliés tout de même.. tu attendais dans la tienne. Du rictus d'orgueil que tu aurais eu sans doute. si tu veux. Alors que tu m'avais gravement offensée. soudain. après un silence. si dur avec moi.. Un temps. Oh ! moi. puis vite. vous ne m'avez pas laissé partir sans m'embrasser ? Mme RENAUD. Eh bien. Ah ! c'est mal de ne pas vous être mise à genoux. GASTON C'est ta faute. vous.. Jacques !.. Et tu partais pour le front. GASTON Quel entêtement de jeune homme a donc pu vous entraîner à ne pas parler à votre fils pendant un an ? M m e RENAUD Mais vous ne pouviez pas descendre me dire : « Tu es fou. moi. Et puis. ce jour-là aussi je t'ai attendu dans ma chambre. Oui. Rien ne t'a fait céder. A dix-huit ans. entre le collège et le régiment. GASTON Je ne savais peut-être pas où j'allais... nous ne nous adressions pas la parole. Mais c'était bien à cause de toi. je suis sûre que cela va te paraître beaucoup plus grave que cela ne l'a été. cela a duré longtemps.... Tu voulais que je fasse les premiers pas. GASTON Et.. vous m'auriez supplié. tu étais toujours si cassant. GASTON Mais. Avec le recul. Et qui avait commencé ? Mme RENAUD. M m e RENAUD Fichtre ! Nous avions tous deux de l'endurance. ta mère !. M m e RENAUD Mais une mère. . après une hésitation. vous seriez revenue. Oh ! pour des bêtises.68 Le voyageur sans bagage Tableau III 69 c'était un enfantillage !.. Toi.. Mais on n'était plus en 1914 où les mères mettaient des fleurs au fusil .

J'ai un peu honte de vous dire cela. fermé.. Comprends-tu maintenant pourquoi je suis restée dans ma chambre en espérant que tu monterais. pour que cet infranchissable fossé se creuse entre nous ? M1me RENAUD. Un silence. si cet amour. Et je suis mort à dix-huit ans. Mais. pas seulement me faire plaisir. Oh! tu t'étais mis dans la tête d'épouser une petite couturière que tu avais trouvée Dieu sait où. à dix-huit ans. la voit. je te déteste ! » Voilà ce que tu m'as crié.. qui ne pouvait pas durer. et sans que vous m'ayez reparlé. épouvantée. Et puis.. ce Jacques. je ne t'ai pas tout dit.. meurtri. et j'étais deux fois plus seul que les autres qui appelaient leur mère. avec soudain le ton d'autrefois. moi ta mère ? « Je te déteste. à faire cette chose dévorante que vous appelez un passé. Si cette bêtise était la seule qu'il m'était donné de faire . avec ta main levée sur moi. Un silence. d'une façon durable. il dit soudain comme pour lui. avec ta bouche toute tordue. Les jours passaient. je sais qui c'est. pour un homme sans mémoire. après un silence Bien sûr. après un silence. Est-ce qu'on aime à dix-huit ans... Mais ma classe allait être appelée dans quelques mois. Mais ce Jacques dont le nom est déjà entouré des cadavres de tant d'oiseaux. Mais. Jacques. ne m'appelez plus Jacques. me faire du bien.fl GASTON Et puis. ce Jacques qui a trompé. Si vous vouliez me faire plaisir. en vous écoutant parler. vous me permettriez de retourner à l'asile. jusqu'à ce que la porte de la rue claque derrière toi ? Mais. oui... en plein visage. sous prétexte que c'était une bêtise. . C'est vrai. doucement. Gaston.. il me fait peur. qui s'en est allé tout seul à la guerre sans personne à son train. un passé tout entier... et on m'envoyait mourir. Je plantais des salades. Le mariage n'est pas une amourette ! Devions-nous te laisser compromettre ta vie. une petite cousette rencontrée dans un bal trois semaines plus tôt? GASTON. et qui refusait sans doute de devenir ta maîtresse. vous le saviez. Mais même au bout de dix-huit ans — une autre moitié exactement de ma vie — ils n'étaient pas parvenus. moi. celui qui vous le réclamait n'avait que quelques mois à vivre. J'ai été couché sur le dos toute une nuit avec ma blessure à l'épaule. introduire cette fille chez nous ? Ne me dis pas que tu l'aimais. Mme RENAUD crie. vous auriez dû tous vous mettre à genoux et me demander pardon. Je ne suis pas Jacques Renaud . pas même assez pour l'épuiser ? M m e RENAUD Mais on ne pensait pas que tu allais mourir !. c'était une bêtise. je cirais les parquets.70 Le voyageur sans bagage GASTON Tableau III 71 J'avais dix-huit ans. Il a fait trop de choses. c'est trop lourd à endosser en une seule fois.. pour se marier et fonder un foyer. dur. M m e RENAUD Pardon de quoi ? Mais je n'avais rien fait. Un moment. qu'est-ce que tu as ? GASTON revient à lui. sans avoir eu ma petite joie. en s'ajoutant les uns aux autres. je ne reconnais rien ici de ce qui a été à lui. j'avais beau être brutal. m'enfermer dans mon jeune orgueil imbécile.. quoique ce ne soit personne. Jacques. je me suis confondu avec lui. Comment? Pardon. Je vous demande pardon. mais. moi ! GASTON GASTON. M m e RENAUD Et qu'est-ce que j'avais fait.. Tu sais ce que tu m'as crié. voyez-vous. je veux dire : est-ce qu'on aime profondément. // s'est éloigné. c'est bien .. ce Jacques qui n'a même pas aimé. je vous déteste. Je vous demande pardon.

mais j'arrive frais éclos au monde.. Allez-vous-en ! Mme RENAUD se redresse. GASTON C'est un peu cela. GASTON Quand nous nous sommes connus en vacances à Dinard j'ai joué au tennis. D'un drôle de Danube. Qui a osé le dire ? GASTON Votre mari. avec vous seul.. C'est avec vous. si je vous retrouve et que je veuille vous reprendre. Vous avez été sa maîtresse. que j'ai échangé des baisers. VALENTINE s'avance Eh bien. doucement. Cela n'est peut-être pas si mal après tout de prendre la femme de son frère. Qu'en savez-vous. quand elle est sortie. à des parties de camarades et votre frère s'est mis à m'aimer . Elle sort sans voir Valentine qui a écouté les dernières répliques du couloir. j'ai nagé plus souvent avec vous qu'avec votre frère. Allez-vous-en ! Je ne suis pas Jacques Renaud. La jeune ombre de Jacques est une ombre redoutable à endosser. il faudra bien que tu viennes me demander pardon. comme autrefois elle aussi. Je suis un homme d'un certain âge. J'ai fait plus de promenades sur les rochers avec vous.. Pourquoi me parlez-vous ainsi? Qu'est-ce que vous avez ? GASTON crie. ensuite. mais pourquoi de la haine et contre moi ? GASTON Allez-vous-en ! J e ne suis pas votre petit.72 Le voyageur sans bagage M me Tableau III VALENTINE 73 RENAUD Mais enfin. vous qui ne savez rien ? GASTON la toise. mon petit. allez-vous-en ! VALENTINE Vous parlez à une sorte de paysan du Danube. d'ailleurs. VALENTINE C'est bien. Un silence. VALENTINE Je n'ai pas d'autrefois. mais c'était vous que je venais voir. M me RENAUD Oh ! tu me parles comme autrefois ! GASTON Je n'aime pas que vous veniez me faire des sourires comme vous n'avez cessé de m'en faire depuis que je suis ici.. Vous dites qu'il n'a jamais aimé. d'un frère qui vous aimait. Vous êtes assez ridicule pour trouver cela mal ? GASTON Vous aussi. quand les autres t'auront prouvé que je suis ta mère. passe encore. Je suis venue chez votre mère. je vous parle comme aujourd'hui. aux eaux noires et aux rives sans nom. Mais c'est tout de même lui que vous avez épousé ? . GASTON De la peur.. Jacques ! Mais. VALENTINE Vous le criez comme si vous en aviez peur.. qui vous a fait du bien ? VALENTINE. si vous êtes mon amant.

Vous êtes charmante.74 Le voyageur sans bagage VALENTINE Tableau III VALENTINE 75 Vous étiez un enfant. de quelque Danube infernal que vous veniez ! C'est grave. GASTON Rien. mais je ne suis pas Jacques Renaud ! VALENTINE Un peu? Deux mois. J'étais orpheline. vous ne retrouverez jamais votre mémoire. VALENTINE Je suis dévenue votre maîtresse au retour de notre voyage de noces. il s'inquiète tout de même. VALENTINE Alors.. Elle A un petit sourire. nous avons eu trois ans bien à nous. vous en êtes sûr ? GASTON Rien. vous comprenez. il recule. Elle A mis sa main sur son bras. pour une femme qui a aimé. VALENTINE Je ne suis pas Jacques Renaud. sinon son amant.. car la guerre a éclaté tout de suite et Georges est parti le 4 août. Puis. VALENTINE Je suis peut-être un fantôme plein d'exactitude. Jacques. un regard.. Rien de moi ne correspond à rien dans votre magasin aux accessoires. GASTON Quand bien même.. GASTON Regardez-moi bien. deux horribles mois. son fantôme scrupuleusement exact. GASTON Ah ! nous avons tout de même attendu un peu.. avec la reconstitution du plus imperceptible plissement de bouche. il est gêné. après une interminable absence. Devais-je me vendre à un autre plutôt qu'à lui qui me rapprochait de vous ? GASTON Ne soyez pas si dur. une inflexion ? GASTON J'en arrive à le souhaiter. du moins. Laissez-moi contempler le fantôme du seul homme que j'aie aimé. Et après ces dix-sept ans. Oh ! tu plisses ta bouche.. VALENTINE Je vous regarde bien... de retrouver un jour. Pourquoi ne retrouverai-je jamais ma mémoire ? VALENTINE Vous ne vous souvenez même pas des gens que vous avez vus il y a deux ans.. GASTON Je ne suis rien pour vous. GASTON II y a une rubrique dans les magazines féminins où l'on répond à ce genre de questions. mineure sans un sou. Elle le regarde bien en face. Deux ans ? . Un temps. avec une tante bienfaitrice qui m'avait déjà fait payer très cher les premiers partis refusés. mais je ne suis pas Jacques Renaud..

. J'avais — avec l'approbation de ma belle-mère d'ailleurs — adopté cette personnalité pour vous approcher librement. je m'en suis souvenu. oui. nous avons été surpris.. Mais c'est vrai. GASTON Mais vous n'avez pas crié partout que vous m'aviez reconnu ? VALENTINE Une lingère en remplacement ? Un silence. J'espérais. bien sûr. GASTON Mais. Mais vous l'avez déjà été !. GASTON l'attire malgré lui. Regardez-moi bien. II y a si longtemps et j'ai été si malheureux depuis. je suis lavé de ma jeunesse. GASTON Attendons de savoir si je suis Jacques Renaud. je ne la reprendrai pour rien au monde dans mes bras. A part mon amnésie. Je ne veux pas être l'amant de la femme de mon frère. soudain.. homme sans mémoire.. Je ne voulais rien vous dire avant.. rappelez-vous. vous voyez comme je crois à l'amour — à votre amour — qu'en me prenant vous retrouveriez la mémoire. VALENTINE Et si vous êtes Jacques Renaud ? GASTON Mais après ? VALENTINE Après.. comme j'allais vous dire. Si je suis Jacques Renaud. votre lingère ? GASTON la repousse. GASTON a un rire nerveux. Il demande soudain : Qui vous a raconté cela ? VALENTINE Je l'ai crié. une lingère en remplacement. . mais nous étions cinquante familles à le faire. j'ai beaucoup de mémoire.. c'était moi. VALENTINE C'était vous la lingère qui n'est restée qu'un jour ? VALENTINE Vous vous en êtes souvenu tout de même de votre lingère et de son gros paquet de draps ? GASTON Oui. Personne. GASTON L'économe. GASTON sourit à ce souvenir. VALENTINE Ah ? l'économe ! VALENTINE sourit aussi. suis-je bête.76 Le voyageur sans bagage VALENTINE Tableau III GASTON 77 Une lingère. VALENTINE Mais vous ne m'avez rien dit ce jour-là ? VALENTINE Vous voulez la reprendre dans vos bras.. tout le monde me reconnaît ! Cela ne prouve en rien que je suis Jacques Renaud. troublé.

oui. tu vois. mais cette vieille dame n'était pas ma mère.... bien vous. Accepte-toi et accepte-moi. Vous. pas un lointain petit jeune homme.. avec tout ce que cela comporte de taches. Mais... de ratures et aussi de joies. Tu m'as prise à lui. il faudra bien que je m'accepte . maître de ses actes. Je ne tiens pas non plus à avoir levé la main sur ma mère. Jacques. Jacques. avant toi. ta seconde adolescence qui prend fin aujourd'hui. Écoute.. Vous oubliez déjà votre lingère!. Vous avez l'air d'insinuer que vous me connaissez mieux que moi. GASTON recule. Je ne vous crois pas ! . Jacques ! Et c'est pour cela que tu le lui as dit avec tant de véhémence. Je ne tiens pas à avoir dépouillé de vieilles dames. simplement parce qu'il avait été un homme. Jacques. il faut pourtant que tu t'acceptes.. VALENTINE Si j'y suis obligé par quelque preuve. depuis deux ans ! GASTON Si. Mais bien sûr!.. aucun de tes nouveaux problèmes ne sera assez simple pour que tu puisses le résumer dans une formule. GASTON J'ai dit à une vieille dame inhumaine que je la détestais... il n'y a pas que vous. au contraire.. il faut pourtant que tu renonces à la merveilleuse simplicité de ta vie d'amnésique.. VALENTINE Qu'en savez-vous? Vous m'agacez à la fin. le premier.. Dans dix minutes. c'est la durée exacte d'une adolescence. Toute notre vie avec notre belle morale et notre chère liberté. Il y a une preuve décisive que je n'ai jamais pu dire aux autres !.. GASTON Je ne prendrai pas la femme de mon trere. Si vous êtes Jacques Renaud. maintenant que tu vas être un homme.. il m'avait prise à toi. de côtoyer une heure les personnages de ton passé pour reprendre inconsciemment avec eux tes anciennes attitudes. ni à aucune des excentricités de mon affreux petit sosie. Et. car tu vas être très en colère. il t'a suffi. je vais monter dans ma chambre. VALENTINE Quand laisseras-tu tes grands mots ? Tu vas voir. tu m'appelleras.78 Le voyageur sans bagage Tableau III GASTON 79 VALENTINE a un petit rire triomphant. GASTON Et puis. écoute. GASTON Comme tu cries !.. VALENTINE Écoute. à peu de choses près.. mais ne durent jamais plus de dix minutes. cela consiste en fin de compte à nous accepter tels que nous sommes. VALENTINE Quelles bonnes ? Je ne suis pas Jacques Renaud ! VALENTINE GASTON Un autre détail. car tes colères sont terribles. Tu vas redevenir un homme. Jacques. violé des bonnes. tu as déjà fait cela aussi tout à l'heure. Écoute. Écoute. c'est il y a deux ans que vous avez été l'amant de la femme de votre frère. Ces dix-sept ans d'asile pendant lesquels tu t'es conservé si pur. Mais. mais je ne vous accepterai pas ! VALENTINE Mais puisque malgré toi c'est fait déjà. Jacques.

Je vous écoute tous et je sens surgir peu à peu derrière moi un être hybride où il y a un peu de chacun de vos fils et rien de moi. Madame.. De là à prétendre que mon petit Albert touche la forte somme de la famille à laquelle il attribue Gaston il n'y a qu'un pas ! LE MAÎTRE D'HÔTEL entre. tonitruants. Moi. dans son agenda. . vu qu'elle est commerciale. Madame. LA DUCHESSE Leur nom ? LE MAITRE D HOTEL Ils m'ont donné cette carte que je ne me permettais pas de présenter dès l'abord à Madame la duchesse. Madame la duchesse. Je comprends maintenant que j'ai été follement imprudente de ne pas suivre l'ordre d'inscription que nous avions annoncé par voie de presse. malgré toutes vos histoires. 81 // lit. de passe-droit. c'est le lampiste ! Introduisez-le avec beaucoup d'égards ! Ils sont tous venus par le même train. Ils vont faire un scandale.. J'ai appelé Pont-auBronc au téléphone. Legropâtre.. Je ne veux pas vous croire. Bougran ? Vous avez dit Bougran ? C'est la crémière ! LE VALET DE CHAMBRE frappe et entre. des photographies ressemblantes. je ne l'ai pas encore dite. Ils m'ont couverte d'insultes. J'ai été obligée de les recevoir. Mais voici d'autres personnes qui réclament Maître Huspar ou Madame la duchesse. Gaston. ou plutôt un homme. Moi. c'est épouvantable ! Des gens viennent d'arriver. qui demande Madame la duchesse. fromages. LA DUCHESSE Legropâtre.80 Le voyageur sans bagage VALENTINE sourit. Vous voulez rire. LA DUCHESSE Mais vous ne comprenez donc point que ces deux cent cinquante mille francs les aveuglent ! Ils parlent de favoritisme. Son nom ? Legropâtre ou Madensale ? LE VALET DE CHAMBRE Je suis sûr. furieux. LA DUCHESSE.. Ces gens-là se croient frustrés. Vous avez parlé de la merveilleuse simplicité de ma vie d'amnésique tout à l'heure. suivie de Me Huspar... GASTON crie. suivie de Me Huspar. je ne veux croire personne. Vous avez tous des preuves. cherchant dans son agenda. tous les vices et de les accrocher derrière vous. parce que vos fils n'ont rien de moi. // répète. moi. harassé. mais c'est un Monsieur. Tableau III Beurres. LA DUCHESSE. des souvenirs précis comme dss crimes. Vu sa tenue. Je vais tâcher de les faire patienter ! Elle sort rapidement. Je demande pardon à Madame la duchesse. je dois dire à Madame que je n'ai pas osé l'introduire. Essayez de prendre toutes les vertus. GASTON murmure. Gaston. Je ne veux plus que personne me parle de mon passé ! LA DUCHESSE entre en trombe. c'est une de vos familles. Maison Bougran.. Attends. nous accuser de Dieu sait quoi ! HUSPAR Je demande pardon à Madame . que personne n'oserait vous suspecter. très digne. J'existe. Valentine se cache dans la salle de bains. oeufs. Je parie que les Madensale vont suivre..

. Ah ! dis donc.82 Le voyageur sans bagage VALENTINE. qui est rentrée à la sortie de la duchese. Je t'offre une succession un peu chargée. Le chauffeur et le valet de chambre grimpés sur une chaise dans un petit couloir obscur et regardant par un œil-de- LE VALET DE CHAMBRE Hé ! dis donc ! Y se déculotte.. le poussant pour prendre sa place.. Je te dis qu'il est sonné. j'en suis sûre. sans doute. Il reste abasourdi un instant. Y monte sur une chaise ? LE CHAUFFEUR Je te le dis. Il a vu ce qu'il voulait. Ah ! dis donc ! Et tout ça c'est pour voir son dos. prenant sa place. ce gars-là ! Qu'est-ce qu'il fait? Il se cherche une puce? Attends. à deux centimètres sous l'omoplate gauche... mais qui te paraîtra légère puisqu'elle va te délivrer de toutes les autres. Bon. LE CHAUFFEUR. une toute petite cicatrice qu'aucun des médecins qui t'ont examiné n'a découverte.. LE VALET DE CHAMBRE. puis il commence lentement à enlever sa veste. VALENTINE QUATRIÈME TABLEAU Je ne t'ai jamais vu nu. Ton lot va être beaucoup plus simple si tu veux m'écouter une minute seulement. attends. Jacques.. n'est-ce pas ? Eh bien. Y s'assoit. Veux-tu m'écouter ? GASTON Je vous écoute. LE RIDEAU TOMBE Sans blagues ? Mais il est complètement sonné. Mince alors ! .. Le voilà qui redescend. LE VALET DE CHAMBRE Tu rigoles.. bœuf. Fais voir ça. Le voilà qui grimpe sur une chaise pour se regarder dans la glace de la cheminée.... tu as une cicatrice. Elle sort. C'est un coup d'épingle à chapeau — crois-tu qu'on était affublée en 1915 ! — je te l'ai donné un jour où j'ai cru que tu m'avais trompée. Y remet sa chemise.

.. Gaston est couché dans le lit. il dort. médusé. Tout se joue en chuchotements et sur la pointe des pieds. LE RIDEAU TOMBE CINQUIÈME TABLEAU La chambre de Jacques. La duchesse et Mme Renaud dirigent les opérations du couloir.84 Le voyageur sans bagage LE CHAUFFEUR Qu'est-ce qu'il fait ? LE VALET DE CHAMBRE se retourne. l'ombre rousse est rayée de lumière. Madame la duchesse ? LA DUCHESSE Oui. M m e RENAUD Ah ! si la vue de ces petits animaux pouvait le faire revenir àlui! LA DUCHESSE Cela peut le frapper beaucoup M m e RENAUD II aimait tant les traquer ! Il montait sur les arbres à des hauteurs vertigineuses pour mettre de la glu sur les branches. qu'en ouvrant les yeux. Le maître d'hôtel et le valet de chambre sont en train d'apporter dans la pièce des animaux empaillés qu'ils disposent autour du lit. Y chiale. Les persiennes sont fermées. oui. autour du lit. LE MAÎTRE D'HÔTEL Nous les posons également autour du lit. C'est le matin. il les voie tous en même temps..

Madame ! La presse de gauche guette mon petit Albert. Elle revient à Mme Renaud. Madame ? LA DUCHESSE Où les avez-vous introduits. Madame la duchesse. tout près de lui. au maître d'hôtel. Madame la duchesse. Excellente. trois de plus.* LE VALET DE CHAMBRE entre. mais ensemble. avec un petit garçon et sa gouvernante. n'est-ce pas. mon ami. Ces gens-là vont oondir sur cette calomnie comme des molosses sur une . oui.. Une gouvernante ? Quel genre de gouvernante ? LE VALET DE CHAMBRE Anglais. mon ami. qu'ils le veuillent ou non. Des gens que je crois charmants. Madame. Madame! J'ai pu calmer ces gens. L'épreuve a commencé par vous . petit Albert m'a promis d'être très ferme sur ce point. Victor ? LE VALET DE CHAMBRE N'ayez crainte. M m e RENAUD Mais ces gens ne vont pas nous le reprendre avant qu'il ait parlé. LA DUCHESSE Ils sont davantage. vous ne trouvez pas? Priez ces personnes de patienter quelques minutes. la peur. Ce sont des gens que rien ne fera céder. Mon. Mais d'un autre côté nous sommes obligés à beaucoup de diplomatie pour éviter le moindre scandale..86 Le voyageur sans bagage Tableau V LA DUCHESSE 87 LA DUCHESSE. Sur l'oreiller. LA DUCHESSE Les familles présumées de Monsieur Gaston viennent d'arriver. Un Monsieur de bonne apparence. oui. M m e RENAUD Vous voyez ! Je leur avais dit neuf heures. Madame la duchesse. il faudra. Mettez-en un sur l'oreiller. dans son cas. LA DUCHESSE Ils sont autant qu'hier ? C'est bien une idée de paysans de venir en groupe pour mieux se défendre.. que nous la terminions régulièrement. en leur disant qu'Huspar et mon petit Albert seraient ici ce matin à la première heure . ils sont là à neuf heures moins cinq. Ah ! je ne vous cacherai pas que je suis dévorée d'inquiétude. hier soir. mais qui sait si nous arriverons à nous en débarrasser sans dégâts ?. C'est touchant de venir d'aussi loin rechercher un des siens.. Madame la duchesse. LE VALET DE CHAMBRE Un scandale dont j'ai l'impression que vous vous exagérez le danger. LE MAÎTRE D'HÔTEL Davantage ? Comment cela ? LE VALET DE CHAMBRE Madame la duchesse ne craint pas qu'il ait peur en s'éveillant de voir cette bestiole si près de son visage ? LA DUCHESSE Oui. C'est la branche anglaise de la famille qui réclame Gaston. sur l'oreiller. LA DUCHESSE Excellente.. Madame. Détrompez-vous. M m e RENAUD Dans le grand salon. je le sais : j'ai mes espions. LA DUCHESSE Ah! ce sont les Madensale!.

Monsieur ne les reconnaît donc pas ? Généralement pas. GASTON Elles n'étaient pas encore mortes quand il les trouvait ? LE MAÎTRE D'HÔTEL Ça doit être trop petit. Elle lui serre le bras. c'est passé.88 Le voyagent sans bagage Tableau V 89 charogne. de putois. Je défendrai. Comme vous êtes mère. après un silence. Ce sont les petites bêtes que Monsieur s'amusait à tuer. qu'on fasse la plus légère peine aux belettes. Monsieur était très adroit pour cela. Au maître d'hôtel.. Attention. Quelles caresses sur ces peaux tendues. leur patte retenue dans cette mâchoire immobile ? LE MAÎTRE D'HÔTEL Oh ! il ne faut pas que Monsieur se peine à ce point. séchées ? J'irai jeter des noisettes et des morceaux de pain à d'autres écureuils.. Mais comment consolerai-je celles-ci de la longue nuit où elles ont eu mal et peur sans comprendre. Monsieur. Elle le suit des yeux. je suis tante — avant tout. tous les jours. et puis. Gaston a ouvert les yeux.. Monsieur a bougé ! LA DUCHESSE Ne nous montrons surtout pas.. Il voit quelque chose tout près de son visage. Et cela. Ils passent tous deux dans la salle de bains. GASTON crie d'une voix rauque. Pour certaines. quel que soit mon désir de voir Gaston entrer dans une famille adorable. Monsieur. . LE MAÎTRE D'HÔTEL qui surveille la porte. il rêve un instant. Monsieur préférait se servir de la glu. je ne peux pas le permettre. Mais croyez que j'ai le cœur brisé comme vous par tout ce que cette épreuve peut avoir de douloureux et de torturant. GASTON. Comment les prenait-il ? LE MAÎTRE D'HÔTEL ahurie. Monsieur les achevait avec son couteau de chasse. Mais Gaston ressort et revient aussitôt aux bêtes. GASTON Qu'est-ce que c'est ? // se voit entouré de belettes. Mais c'est ravissant une peau d'écureuil ! Comment se fait-il qu'on n'ait jamais pensé à en faire des manteaux ? Mme Je ne sais pas. Pleine lumière dans la chambre. partout où la terre m'appartiendra. Il recule. Ouvrez les persiennes. Le valet de chambre passe près d'elle avec des écureuils empaillés. en somme maintenant. d'écureuils empaillés. des bestioles . GASTON répète. il a les yeux exorbités. le valet s'est précipité avec sa robe de chambre. LE VALET DE CHAMBRE RENAUD. Elles sont empaillées. Que Monsieur se rappelle les pièges d'acier qu'il choisissait longuement sur le catalogue de la Manufacture d'Armes et Cycles de Saint-Étienne. Qu'est-ce qu'on peut faire pour des bêtes mortes ? Il a vers elles un geste timide qui n'ose pas être une caresse. Ce n'est pas bien grave. Je n'ai jamais tué de bêtes ! // s'est levé. il crie : Mais qu'est-ce que c'est que toutes ces bêtes ? Qu'est-ce qu'elles me veulent ? LE MAÎTRE D'HÔTEL s'avance. se dresse sur son séant.

si l'on voulait me prendre mon petit Albert. En tout cas. mais je voulais vous dire que je trouve votre façon d'agir un peu trop froide. Vous êtes mère. GEORGES Mais puisqu'il ne t'a même pas reconnue. Je crois que vous exagérez son anîmosité contre vous. Il faut espérer jusqu'au bout au contraire. que diable ! soyez pathétique. mais j'ai malheureusement peur que ce ne soit plus grave. Tu veux que je te dise ? Il me semble qu'il me fait la tête comme autrefois. croyez que je lui parlerais très sévèrement. Je suis sûre que cela le frapperait beaucoup. Georges ! Moi. Madame. Je ne crois pas que Monsieur ait rien reconnu. s'en allant avec elle. LA DUCHESSE II a eu l'air péniblement surpris de voir les dépouilles de ces bêtes. dans l'espoir que Monsieur en reconnaîtrait une. M m e RENAUD Si c'était cela. On dirait vraiment qu'il y met de la mauvaise volonté. il s'est réveillé ? LA DUCHESSE Oui. criez. mais je ne saurais vraiment aller jusque-là. voyons. je voudrais essayer de lui parler.. entrant. comme hier ? LE MAÎTRE D'HÔTEL. M m e RENAUD Voir Jacques reprendre sa place ici est mon plus cher désir. il ne faut pas. M RENAUD. je sens que je deviendrais redoutable comme une bête .. Son attitude est vraiment lassante. La duchesse et Mme Renaud sortent de leur cachette. pourquoi veux-tu qu'il ne l'ait plus ? LA DUCHESSE. un geste avant de sortir. un peu pincée. GASTON Puisses-tu réussir. le suivant. Monsieur. Madame m'a recommandé de les faire essayer toutes à Monsieur. La porte de la salle de bains s'est refermée. mais notre petite conspiration n'a rien donné. II ne faut pas. LE MAÎTRE D'HÔTEL a. Cette fois ce sont des boules de naphtaline.. dépitée. Madame . mais c'est tout. je commence à perdre l'espoir. Surtout après ce qui s'est passé. GEORGES Qu'est-ce qu'il y a dans les poches de celle-là? Des souvenirs encore. Moi. M m e RENAUD Elle est également à Monsieur.90 Le voyageur sans bagage Tableau V GEORGES 91 II s'en va vers la salle de bains en disant : Pourquoi n'ai-je pas la même robe de chambre qu'hier soir? LE MAÎTRE D'HÔTEL Est-ce que vous voulez me laisser un moment. Eh bien. Roulez-vous à ses pieds. M m e RENAUD Madame a pu entendre. GEORGES.. LA DUCHESSE me Oh ! il avait un si mauvais caractère ! Amnésique ou non. maman. C'est dommage. Espérer contre l'évidence même» Mme RENAUD. Non. je n'ai pas de conseil à vous donner.

sa tante a dû la pousser à accepter ma demande. qu'on n'a jamais rien fait de mal (ce qui est bien facile après tout pour certains). Tu comprends. ma situation... il n'en peut plus.. Je comprends bien qu'à la longue nous t'agaçons avec nos histoires. GEORGES Je peux te parler. Je suis arrivé entre vous avec mes gros sabots. sans qu'on me flanque des souvenirs sous le nez ? LE VALET DE CHAMBRE. timide.. au contraire. j'aime mieux. Attends. LA voix DE GASTON. sous prétexte qu'on est un honnête homme. cette petite brute ? . Georges.. J'ai joué les fiancés sérieux. ce qui s'est passé a été horrible. Mais ce que je veux te dire est important tout de même. tous les deux. qu'on l'a toujours été. si tu le permets. Monsieur est dans son bain. A Gaston invisible.. On fait des reproches.. Si je t'ai devant moi. je voudrais bien que tu me permettes. de la salle de bains. de la salle de bains. on se croit tout permis. Jacques ? LA VOIX DE GASTON. bourrue comme Vautre. De cette sorte de chantage que je t'ai fait avec ma pauvre histoire.. encore bourrue. On entend un bruit dans la salle de bains... Quelle saleté avez-vous encore trouvée dans le passé de votre frère pour me la coller sur les épaules ? GEORGES Tu comprends. Vous ai-je raconté que. // demande brusquement Tu ne m'en veux pas d'hier ? La réponse vient.. au valet de chambre. Jacques. il va doucement à lui et Imposant la main sur l'épaule.. j'ai bien réfléchi cette nuit . et que je les retire tous. LA voix DE GASTON. puis il est entré. Je ne peux donc même pas me laver sans qu'on me harcèle de questions. on se plaint. On parle aux autres du haut de sa sérénité. en me posant en victime. Enfin ce que j'ai pensé cette nuit. Monsieur. // hésite une seconde et commence. Gaston est sorti de la salle de bains. GASTON Mais ce n'est pas une saleté. se lève.... Georges se rapproche de la porte. c'était plutôt avec toi qu'elle avait envie de se promener.. comme deux pauvres gosses qui ne peuvent rien. LA VOIX DE GASTON De quoi ? GEORGES Mais de tout ce que je t'ai raconté en exagérant. à Dinard.. ces reproches. Ah ! c'est vous ? GEORGES. et je n'en sortirai plus. Jacques.. entrouvrant la porte. Georges a frappé pendant ce temps à la porte de la chambre. Si cela ne t'ennuie pas trop.. C'est Monsieur. vous vous aimiez peut-être avant. mais radoucie. Monsieur. mon âge. et comme à regret. ce sont des réflexions. Là // tombe assis. n'est-ce pas ? Et puis.. encore? J'avais demandé que personne ne vienne. en retard d'une seconde. attends.. Laissez-nous un instant.92 Le voyageur sans bagage Tableau V 93 sauvage. je vais reprendre mon air de frère.. ne sors pas tout de suite de la salle de bains. Comment avez-vous pu aimer à ce point cette petite fripouille. épouvanté. mais tu étais un enfant et elle aussi.. lorsqu'on l'a refusé à son bachot. avant notre mariage. c'est que je n'avais pas le droit de te les faire. Qui est là. je me suis pendue à la barbe du doyen de la faculté ? Elles sont sorties. Victor.. Jacques. des réflexions que je voudrais te communiquer.. bien sûr. // sort. Je te demande pardon. laisse-moi finir..

dans la solitude que tu as dû découvrir depuis hier autour de toi. ce n'est pas pareil. Maman. GASTON Et puis comment pouvez-vous souhaiter de le voir revenir.... surtout. moi. Qu'est-ce que tu veux. au contraire. Mais. des premiers coups de pédale à bicyclette. sa place est dans la famille.. il se trouble. Comme c'est simple ! Il prend Georges par le bras brutalement. Seul au monde et libre. éperdu. c'était mon frère.. GEORGES. Il ne faut pas que tu croies quand même que personne ne t'aimait. crois-moi. doucement. des premières brasses dans l'eau. Tu as peut-être surpris des regards de domestiques. Comme c'est simple ! // dit pour lui. Gaston le regarde. GEORGES baisse la tête.. je t'aimais bien. GEORGES Un ami. ce n'est pas la même chose. même vieilli. Et puis..94 Le voyageur sans bagage GEORGES Tableau V 95 Que voulez-vous ? c'était mon frère. Il se croyait bon. // est gêné. Valentine sans doute... Vous auriez haï votre meilleur ami s'il avait agi de la sorte. je ne comprends pas tes reproches. .. Peut-être.. même si c'était un assassin. il vous a trompé.. GEORGES Cette solitude n'était pas ma pire ennemie. Mais. Un ami assez fragile pour qu'il ait tout le temps besoin de vous pour le défendre.. étrangement las.. enfin. en dépit des murs de l'asile — le monde est peuplé d'être auxquels il a donné des gages et qui l'attendent — et ses plus humbles gestes ne peuvent être que des prolongements ae gestes anciens. Jacques. Il n'y a que vous. GASTON peu chaud. GEORGES.. simplement. sa place est dans la famille. il ne l'est guère. Vous n'avez jamais rêvé d'un ami qui aurait été d'abord un petit garçon que vous auriez promené par la main ? Vous qui aimez l'amitié. Il vous a volé. GASTON II n'a rien fait comme un frère. sans doute ? // est tombé assis sur son lit. GASTON répète. il ne l'est pas ... GASTON A part vous ? GEORGES Qu'est-ce que tu veux.. GASTON Il fait partie de la famille. une gêne autour de toi. songez quelle aubaine cela peut-être pour elle un ami assez neuf pour qu'il doive tenir de vous le secret des premières lettres de l'alphabet. Pourquoi êtes-vous venu me raconter votre histoire pardessus le marché ? Pourquoi êtes-vous venu me jeter votre affection au visage ? Pour que ce soit plus simple encore. pour te faire un Elle a été amoureuse de moi. après un temps. Vous avez gagné.. honnête. Je suis venu te dire cela péniblement. GASTON Pourquoi ? Je ne peux pas arriver à comprendre pourquoi. entre votre femme et vous? GEORGES. oui. même changé. il fait partie de la famille..

Un temps. Je vous laisse. GEORGES s'est levé.96 Le voyageur sans bagage GASTON. Maître d'hôtel ? LE MAÎTRE D'HÔTEL Monsieur ? GASTON Vous n'avez jamais tué quelqu'un ? LE MAÎTRE D'HÔTEL Monsieur veut sans doute plaisanter. Tu avais deux ans. s'il vous plaît. eux aussi. Et après ? Donner la mort. Tableau V 97 J'étais tout petit quand votre père est mort? GEORGES LE MAÎTRE D'HÔTEL paraît. c'étaient des monstres dont tu étais innocent et dont c'était à nous de te sauver.. mais encore nous t'avons accusé .. tout pâle et très doucement.. GASTON a un rire qui sonne faux. ne le détestez pas trop. tes deux musettes.. Il a bien fallu que je m'occupe de toi. cela me paraît pour un jeune homme une excellente prise de contact avec la vie. // sort.. Tu étais si petit.. GASTON Et vous ? GEORGES Quatorze. GASTON J'imagine que ceux qui avaient de grosses moustaches et l'air terrible étaient de tout petits soldats. cette violence contre lesquels tu te débattais déjà à deux ans. Non seulement nous n'avons pas su le faire. il lui dit sa vraie excuse. Même pendant la guerre? Un brusque tête-à-tête en sautant dans un abri pendant la seconde vague d'assaut? LE MAÎTRE D'HÔTEL Oui. à qui on allait demander quelque chose au-dessus de leurs forces. GASTON. malgré tout ce qu'on a pu vous dire. GASTON lui demande brusquement. Pour l'argent que nous t'avons donné trop tôt comme des imbéciles. pour ma maladresse. c'était de nettoyer des tranchées avec un couteau de cuisine. Monsieur pense bien que si j'avais tué quelqu'un je ne serais plus au service de Madame. Vous avez de la chance. Je crois que c'était surtout un pauvre petit.. maître d'hôtel. ton sac. pour la dureté de maman. après un temps. ce Jacques. Madame la duchesse prie Monsieur de bien vouloir venir la rejoindre au grand salon dès que Monsieur sera prêt. GEORGES crie presque douloureusement. tu avais dix-huit ans ! Et après les langues mortes et la vie décorative des conquérants. ta boîte à masque. Mais. Tu as toujours été si petit pour tout. mais toi. .. Parce que c'est une épouvantable sensation d'être en train de tuer quelqu'un pour vivre. la première chose que les hommes allaient exiger de toi. et je dois dire à Monsieur que dans l'intendance nous avions assez peu d'occasions. Avec ton fusil. pour ma faiblesse à moi aussi. Cet orgueil. Le maître d'hôtel est resté avec Gaston et l'aide à s'habiller. nous t'avons laissé partir tout seul pour le front. J'ai fait la guerre comme caporal d'habillement. immobile. tu devais être un si petit soldat sur le quai de la gare! GASTON hausse les épaules.

Vous serez libre. Parfois. Monsieur. VALENTINE Mais l'assassin. je comprends qu'elle souffre peu.. ne me fais pas devenir folle ! Cette cicatrice. très calme. C'est fait. il vous faut laisser ce petit cadavre innocent derrière vous. épouvantable! Surtout pour la victime.. Le voyez-vous ? Le maître d'hôtel regarde ses pieds. fait un saut de côté. mais je croyais qu'ils allaient m'appeler avec une bonne nouvelle. sans cesser de la regarder*. Monsieur le dit bien. Je crois que cela vaut mieux. pour vivre. doucement. VALENTINE J'avoue à Monsieur que je ne me suis pas posé la question. Et la victime a souvent beaucoup moins d'imagination que l'assassin. Vous avez dû vous tromper. si j'en crois les romans policiers. il vous faille plonger à jamais dans le néant un jeune homme. un pauvre petit.. maître d'hôtel. Valentine paraît rapidement dans le couloir. maître d'hôtel. Mais je dois dire également que.. elle n'est même qu'une ombre dans un songe de l'assassin. abasourdie. Je suis en train de refuser mon passé et ses personnages — moi compris. Mais enfin. maître d'hôtel. Un jeune homme de dixhuit ans. VALENTINE le regarde un instant. Monsieur. maître d'hôtel ? LE MAÎTRE D'HÔTEL Comme tout un chacun. une petite fripouille. Elle court à la chambre. GASTON Vous vous trompez. il ne faut jamais laisser le cadavre derrière soi. Un petit orgueilleux. l'homme le plus libre du monde. Tenez. épouvanté. GASTON éclate soudain de rire. VALENTINE Dans ce cas. mais tout de même. lui. Un temps. Il est là à vos pieds. Pourquoi ne leur as-tu pas dit ? Gaston lu regarde sans rien dire. pour être libre. GASTON Que me dit Georges ? Tu ne leur as rien dit encore ? Je n'ai pas voulu entrer la première dans ta chambre ce matin.. j'en suis sûre. LE MAÎTRE D'HÔTEL II va à lui et gentiment. puis comprend et crie soudain. Vous êtes peut-être ma .98 Le voyageur sans bagage Tableau V 99 LE MAÎTRE D'HÔTEL se demande s'il doit rire OH non. GASTON Qu'est-ce que tu dis ? GASTON Imaginez que. Je n'ai vu aucune cicatrice. Vous aimez vivre. Tout est affaire d'imagination. dans une glace ? ©ASTON. mais.. a le privilège des deux souffrances. Oh ! je te déteste ! Je te déteste !. tu l'as vue hier. Qu'allez-vous faire ? LE MAÎTRE D'HÔTEL Je dis que j'ai regardé très attentivement mon dos et que je n'ai vu aucune cicatrice. en revanche. aussi vite que sa dignité le permet. GASTON. Mais si personne — hors l'assassin — ne peut voir le cadavre ? Mais est-ce que tu te rends compte seulement de ce que tu en train de taire ? GASTON Oui. regarde autour de lui et se sauve.

viens.. Madame la duchesse Dupont-Dufort me prie de dire à Monsieur qu'il se dépêche et qu'il veuille bien la rejoindre au plus tôt au grand salon parce que les familles de Monsieur s'impatientent. j'ai tout de même eu d'autres amants depuis la guerre. qui aura tout oublié demain. On ne peut pas se refuser soi-même.. Dans le couloir paraissent le maître d'hôtel et le valet de chambre. en tout cas. pâle... j'ai envie de rire. il est bien commode... LE VALET DE CHAMBRE du seuil. mes amours. toi qui as si peur de ton passé. tout ton fatras d'amnésie mis à part. VALENTINE 101 ce louche imbroglio d'alcôve dont vous seule pouvez parler ? VALENTINE. on comprend qu'ils ont pensé qu'il valait mieux être deux pour aborder Gaston. VALENTINE C'est bien. ta conduite soit bien surprenante pour un homme. mais seulement. les dents serrées. Je n'ai déjà depuis hier que trop de choses à oublier sur mon compte. . en ce moment. aussi neuf qu'un enfant ! C'est un privilège dont il serait criminel de ne pas user. de la première larme — un amant qui n'est le prisonnier d'aucun souvenir. Tes familles. Je suis même sûre qu'au fond tu dois être assez faraud de ton geste. VALENTINE Et si j'allais le crier.. les domestiques disparaissent VALENTINE éclate de rire. C'est sans doute un visage de l'amour dont seul un amnésique peut s'étonner ! En tout cas. sans doute. si tu refuses de venir avec nous. GASTON sourit. Mais ne crois pas que. Gaston n'a pas bougé. Je vous refuse.. GASTON Je suis sans doute le seul homme. Au point de vue légal : vous êtes ma belle-sœur.. Je suis un amant qui ne connaît pas l'amour de sa maîtresse — un amant qui ne se souvient pas du premier baiser. Tu vas devoir aller coucher dans les draps de leur mort.. GASTON Je ne vois de lui... auquel le destin aura donné la possibilité d'accomplir ce rêve de chacun.. J'en profite..... tu sais... vous ne me plaisez pas. Quel tribunal accepterait de prendre une décision aussi grave sur II leur serait difficile de faire mieux que vous. mais. Allons. Je ne veux pas en voir un autre. il va falloir que tu ailles avec elles de gré ou de force. Et mon amour. tu n'as pas la curiosité de le connaître? GASTON Je vous remercie. viens te demander quels passés de calculs et d'avarice ils ont à te proposer. c'est vrai. je te demande pardon de la peine que je vais te faire... ses vieilles pantoufles pieusement gardées. qu'est-ce que tu en fais ? Lui non plus. que je reconnais cette cicatrice ? GASTON J'ai envisagé cette hypothèse. Je suis un homme et je peux être. ma véridique histoire.. voilà.. Cela aussi..100 Le voyageur sans bagage famille. Parce qu'il y a une chose que tu oublies : c'est que.. Oui. c'est une aubaine assez rare. Tes familles s'impatientent. A leur mimique. que la haine de vos yeux. Jacques ! Ah ! c'est bête. viens voir ces têtes de petits bourgeois et de paysans. moi. C'est tellement flatteur de refuser une femme qui vous a attendu si longtemps ! Eh bien. si je veux. Ce n'est pas une peine. Au point de vue amour : je crois que l'ancienne Valentine l'aurait déjà fait depuis longtemps et que c'est un signe assez consolant que vous soyez devenue prudente.. à moi. partout. Je vous refuse. endosser les gilets de flanelle de leur mort. Tableau V Mais tu es fou ! Mais tu es un monstre ! On ne peut pas refuser son passé. Tu peux être fier. vous vous prétendez ma maîtresse.

qu'est-ce que tu vas faire ? GASTON Déjouer vos calculs. il résiste. la fenêtre est trop haute et ce n'est pas une solution. maintenant. Et puis. // a. puisque tu ne nous veux pas... // s'est retourné vers elle comme une bête traquée. GASTON a un geste quand elle a fini. Allez-vous-en. bousculé par les infirmiers auxquels tu quémandais une pincée de tabac pour ta pipe. à faire la vaisselle . Jacques. tu serais pris. viens. VALENTINE C'est un mot d'amnésique. Non. Allons. baissé la tête. mais aussi aidant à vider les pots. mais pas de l'habitude de faire passer tes pensées une à une dans tes veux. Elle vent l'entraîner.. . Et. GASTON Je serai loin. Tu as à choisir entre la direction de Blois et celle d'Orléans. à travers champs. Il ne me reste pas le plus petit espoir : vous avez joué votre rôle» Tu te sens donc si libre depuis que tu t'es débarrassé de nous ? Mais pour les gendarmes tu n'es qu'un fou échappé d'un asile. VALENTINE Ah ? Et que vas-tu faire ? GASTON M'en aller.. tu nous railles. dans ton asile! que je t'y ai vu bêchant bucoliquement les salades peut-être.. il faudra que tu appartiennes à quelqu'un ou que tu retournes dans ton asile. GASTON.. On t'arrêtera. que tu veuilles ou non. Nous autres. nous savons qu'on est toujours obligé de choisir une direction dans les gares et qu'on ne va jamais plus loin que le prix de son billet.. Partir à pied.. je retournerai dans mon asile. tu sais bien que ce n'est pas seulement moi qui te traque et veux te garder. VALENTINE lui crie en face. Tu te débarrasseras peut-être de nous. VALENTINE Où? GASTON Quelle question ! N'importe où. Jacques. mais sans nous tu n'es qu'un petit garçon impuissant qui n'a pas le droit de sortir seul et qui doit se cacher dans les cabinets pour fumer. Elle le regarde et lui dit doucement. Tu es ridicule. tous les hommes. VALENTINE Non. Je marche très vite. Jusqu'aux morts bien pensants qui sentent obscurément que tu es en train d'essayer de leur brûler la politesse.. Tu fais le fier avec nous : tu nous parles mal. On n'échappe cas à tant de monde. Eh bien. même si tu me tuais pour gagner une heure de fuite. C'est te dire que si tu avais de l'argent le monde s'ouvrirait devant toi ! Mais tu n'as pas un sou en poche. tu te dois à tes autres familles maintenant.102 Le voyagent sans bagage VALENTINE Tableau V GASTON 103 Tu crois? Ces cinq cent mille francs escroqués et dépensés en rires et en fêtes te paraîtront peut-être bien légers à côté de certaines histoires de mur mitoyen et de bas de laine. sourdement.. dans la direction de Châteaudun. VALENTINE Tu oublies que j'y ai été lingère tout un jour.. acculé dans un coin de la chambre.. Crois-tu que je ne donnerais pas l'alarme si tu faisais un pas hors de cette chambre ? // est allé soudain à la fenêtre. je n'irai pas. qui avons notre mémoire. Mais toutes les femmes.

Oui. malgré nous. Il se trouve devant Gaston. à vous. Un silence. GASTON sourit et le rappelle. C'est vous qui avez cassé la glace ? GASTON Oui. Il ouvre toutes les portes qu'il trouve sur son passage et jette un coup d'oeil interrogateur à l'intérieur des pièces.. dans la salle de bains. s'en allant. LE PETIT GARÇON Je comprends alors que vous soyez très ennuyé. Gaston n'a pas bougé. et il le lance à toute volée dans la glace qui s'écroule en morceaux. Dès qu'il m'aura donné le renseignement. Je cherche le petit endroit.. la tête dans ses mains. Au bout d'un moment. moi aussi. je le cherche en ce moment le petit endroit où on est tranquille. Oh ! là là.. plus allègre. malgré lui. LE PETIT GARÇON. croyez-moi. GASTON. Ecoutez.. // entre dans la salle de bains.. C'est par là ? GASTON rit encore. écoutez. c'est moi. il s'arrête devant son armoire à glace. Figurez-vous que. Monsieur. Arrivé à la porte de la chambre. jette un regard lassé dans sa chambre . on ne peut pas vous faire grand-chose. je reviendrai vous expliquer où il se trouve. il prend un objet sur la table.. puis peu à peu. Maintenant. la musique a repris son petit thème moqueur. vous savez. le petit endroit que nous cherchons tous les deux. c'est par là. oui. vous feriez mieux de le dire carrément. LE PETIT GARÇON Tableau V LE PETIT GARÇON 105 En tout cas. Vous êtes avec les familles ? . sans quitter son image des yeux. LE PETIT GARÇON Je vous demande pardon. Puis il s'en va s'asseoir sur son lit. puis referme soigneusement la porte et s'aventure dans le couloir sur la pointe des pieds. étonné par cette apparition. Comme cela se trouve !. Le petit endroit ? Quel petit endroit ? LE PETIT GARÇON Le petit endroit où on est tranquille. est beaucoup plus facile à trouver que le mien. jette un coup d'oeil fureteur.104 Le voyageur sans bagage Elle est sortie sans un mot.. Le petit garçon revient au bout de quelques secondes. Gaston reste seul. Mais. près de lui. Mais vous pourrez peut-être me renseigner. LE PETIT GARÇON Je me demande bien alors à qui nous allons pouvoir le demander. qui lève la tête. Gaston le regarde. il faut que je retourne au salon. se regarde longtemps. . si vous restez là. // aperçoit les débris de la glace. Je me le demande aussi. qui sort d'un rêve. le regarde. assez triste d'abord.. GASTON On le dit. puis doucement la musique commence. vous n'avez vraiment pas beaucoup de chances de le trouver.. Vous êtes un monsieur... un petit garçon habillé en collégien d'Eton ouvre la porte de l'antichambre. GASTON Je vous remercie beaucoup. on dit que cela porte malheur. GASTON comprend. Vous en avez un là. Votre petit endroit où on est tranquille. malgré Gaston. Je m'en vais voir dans les couloirs si je rencontre un domestique. Mais. même jeu. Monsieur. puis soudain éclate d'un bon rire. Soudain..

alors voilà. Nous avons fait précipitamment le voyage en avion. je l'appelle oncle Job.. Et c'est même un peu drôle. C'est plein de gens de tout acabit qui viennent pour essayer de reconnaître un amnésique de la guerre. c'est moi. Monsieur ? GASTON Parce qu'il y a beaucoup de chances pour que le neveu en question ne reconnaisse jamais l'oncle Job. Degré de parenté : oncle. Madensale. Mais il ne faut pas trop se moquer.106 Le voyageur sans bagage LE PETIT GARÇON Tableau V GASTON 107 Oui. je n'y peux rien. vous direz à l'oncle Job que.. Vous avez déjà été en avion ? GASTON Ah ! il y a un autre oncle Madensale ? LE PETIT GARÇON Bien sûr. je n'ai pas très bien compris. je viens pour cela. si j'ai un conseil à lui donner. pour un petit garçon d'être l'oncle d'une grande personne. C'est même moi qui ai recopié l'étiquette. ahuri. Ce n'est pas l'oncle JOB qui recherche son neveu.. vous savez. Monsieur. GASTON. cela s'est fait comme cela.. vous le pensez bien. Il faudra en parler à l'oncle Job. Je suis né vingt-six ans après mon neveu. Moi aussi. Mais mon grand-père a eu des enfants très tard. GASTON Mais.... LE PETIT GARÇON Oh ! c'est un ancien ami de papa qui est mon avocat pour toutes mes histoires de succession.. Ah ! oui. Alors... L'oncle Madensale. n'est-ce pas.. comme cela m'est tout de même difficile de l'appeler cher maître. au fond. LE PETIT GARÇON Pourquoi me dites-vous cela. non. alors. GASTON Mais il n'y a aucune raison pour qu'il le reconnaisse. C'est même très ennuyeux. Moi-même. GASTON Madensale. GASTON. LE PETIT GARÇON Non... Alors c'est vous l'oncle Madensale ? LE PETIT GARÇON Oui. éclate franchement de rire et l'attire sur ses genoux. J'ai mis longtemps à comprendre d'ailleurs et à m'en convaincre. LE PETIT GARÇON Oui. Je vois le dossier. Eh bien. Il y a un oncle sans doute chez les Madensale. Mais comment se fait-il que vous soyez seul à représenter les Madensale ? . Monsieur. c'est de ne pas avoir trop d'espoir au sujet de son neveu.. Monsieur. cet oncle Job dont vous parliez. parce qu'il paraît qu'il y a une manœuvre sous roche. Comment c'est vous ? Vous voulez dire votre père ? LE PETIT GARÇON De quelle famille faites-vous partie ? LE PETIT GARÇON Madensale. Enfin moi. GASTON L'oncle Job. très bien. c'est moi. c'est vrai. les Anglais.

c'est pourquoi l'oncle Job vient du fond de l'Angleterre chercher un neveu pour son petit client. il ne faut pas me regarder comme cela. LE PETIT GARÇON Eh bien. A vrai dire je ne m'en suis même pas aperçu. C'est très compliqué.. vous êtes un grand personnage sans le savoir ! LE PETIT GARÇON Ah ! bon. Qu'elle veuille bien avoir l'obligeance de venir ici. toute ma famille était partie dessus en croisière. Ce n'est pas tellement triste..108 Le voyageur sans bagage LE PETIT GARÇON Tableau V 109 C'est à la suite d'une épouvantable catastrophe. notre neveu. Un neveu qui va plutôt lui compliquer son affaire. Au valet de chambre qui entre. GASTON l'a posé par terre. Vous aimez monter à cheval ? GASTON. Voulez-vous prévenir Madame la duchesse DupontDufort que j'ai une communication capitale. Parce qu'il ne me l'a pas avoué. à lui faire. GASTON Vous pensez ! Pour moi. Et quel genre d'homme est-ce. GASTON Non. Gaston le regarde. vous savez. Il y a longtemps. Oh ! c'est parce que vous n'êtes pas au courant des successions.. ce n'est pas cela que je veux dire. et pour lui. J'étais encore un très petit baby à l'époque de la catastrophe. GASTON Alors tous vos parents sont morts ? LE PETIT GARÇON. Il n'a pas voulu rester avec les autres à attendre dans le salon. Oh ! mais.. LE PETIT GARÇON Si vous voulez. Un Monsieur plutôt rond. vous savez. cet oncle Job ? LE PETIT GARÇON.. puis lui tape sur l'épaule. Où estil en ce moment ? LE PETIT GARÇON Je joue déjà très bien au cricket. mais ma gouvernante m'a dit qu'il avait un pourcentage sur toutes mes affaires.. soudain rêveur. Vous jouez. C'est d'ailleurs un renseignement que vous ne pouvez pas me donner. la plus grande . il y a une très belle maison dans le Sussex avec des poneys superbes. vous i GASTON II fume sa pipe dans le jardin. mais je crois comprendre que si nous ne le retrouvons pas. avec des cheveux blancs. gentiment. il le considère. Petit oncle Madensale. Vous pouvez me conduire auprès de lui ? LE PETIT GARÇON Ce que je ne comprends pas. les yeux bien clairs. Alors l'oncle Job doit avoir une bien grande envie de retrouver votre neveu ? LE PETIT GARÇON Oui. Cela m'ennuie beaucoup parce que.. émerveillé. j'imagine. GASTON sonne. GASTON Bon. parmi les héritages en question. Vous avez peut-être entendu parler du naufrage du « Neptunia » ? GASTON partie de mon argent nous passe sous le nez. vous entendez bien : capitale..

je vous présente Maître Picwick. à deux centimètres sous l'omoplate gauche. n'est-ce pas ? GASTON Tous. vous ne l'avez jamais vue ? Personne ne l'a jamais vue. Même les amis intimes qu'on avait invités au grand complet à cette croisière. Même pas un visage ? même pas une petite histoire ? LE PETIT GARÇON Madame la duchesse. GASTON N'ayez crainte. dont voici l'unique Aucune histoire. Comment. suivi de l'oncle Job et du petit garçon. dès mon retour en Angleterre. que j'ai pensé qu'elle avait pu passer jusqu'ici inaperçue. GASTON entraîne le petit garçon vers la porte opposée. puis la duchesse entre. il s'arrête et lui demande. Capitale. Mais si cela vous ennuie. Bien. Monsieur peut compter sur moi. au moins.. soliciter de la famille Madensale. Me Picwick ses grosses lunettes. la duchesse prend son face-àmain. c'est vrai que vous ne vous rappelez rien de votre famille. vous a-t-il dit ? LE VALET DE CHAMBRE L'expérience est simple. Madame. il veut me voir ? Mais il sait pourtant que je l'attends moi-même depuis un quart d'heure. La musique reprend. dans la chambre vide. Passons par là.. vous êtes bien sûr qu'ils sont tous morts dans votre famille ? LE PETIT GARÇON représentant. Alors. GASTON Personne. LA DUCHESSE Mais enfin cette cicatrice. entre solennellement dans la chambre. sortant sa veste. // le fait passer devant lui et sort. Gaston. PICWICK Lettre que je tiens d'ailleurs à la disposition des autorités de l'asile. C'est moi. où est-il ? Gaston. une légère cicatrice qui n'était connue de personne. Dites donc.. Madame. GASTON Vous l'avez. Eh bien.. PICWICK C'est parfait. . Maître Picwick vient de m'apprendre une chose extrêmement troublante : il prétend que le neveu de son client possédait. en murmurant. Une communication. très surexcité. Tout en leur présentant son dos. LE PETIT GARÇON Capitale. suivie du valet de chambre. moqueuse. C'est une lettre. LA scène reste vide un instant. peut-être que je pourrais tâcher de me renseigner. Trémolo à l'orchestre ou quelque chose comme ça. LA DUCHESSE. LA DUCHESSE Mais elle est si petite. il se penche vers le petit garçon. cette cicatrice ? Je serais désolé que ce ne soit pas vous.110 Le voyageur sans bagage LE VALET DE CHAMBRE Tableau V 111 Une communication capitale. retrouvée par hasard dans un livre. // sort. qui lui en a dernièrement fait savoir l'existence. Arrivé à la porte. Voulez-vous regarder ? // tire sa chemise. GASTON.

la relevant.. C'est lui que j'appelais ainsi. je vais peut-être m'évanouir ! GASTON. assise. Mais. La duchesse sort avec Me Picwick.. allègrement. Mais cela ne fait rien. avec un sourire. Il faut que vous m'embrassiez. maintenant.. Pas de commission. LA DUCHESSE tombe. qui y pense soudain.. leur montre gentiment le chemin. Estce un mot qui vous rattache maintenant à votre ancienne vie?. pour ces Renaud. Il tient le petit garçon contre lui. la voilà ! PICWICK.. // ouvre la porte toute grande. Si.. je vous pardonne. LA DUCHESSE.. Oh ! mon petit Albert ! Elle hésite un instant. sans rire. La voilà ! La voilà ! Ah ! mon Dieu. Il faut que nous confrontions nos souvenirs. mon petit Albert vous a fait dire « Foutriquet » dans votre délire. pourtant. . LA DUCHESSE Ah! embrassez-moi. puis se ravise.. minaudante.. Voilà ! Et maintenant. Vous n'avez même pas une commission pour eux ? GASTON Et tellement inattendue. Je ne le crois pas. Je vous en charge ! J'aurai quitté cette maison dans cinq minutes sans les revoir. Moi non plus ! Je vais plutôt téléphoner à Pont-au-Bronc. qui lui regardait le dos.112 Le voyageur sans bagage GASTON Tableau V PICWICK 113 N'en faites rien. LA DUCHESSE Non. de jamais rien lire de laid sur son visage d'homme. qui cherchait aussi. horrifiée. C'est effrayant. // hésite. Elle s'est tournée vers Picwick. Qu'il n'a jamais été qu'un enfant digne de tous les pardons. Musique triomphante... LA DUCHESSE.. Vous direz à Georges Renaud que l'ombre légère de son frère dort sûrement quelque part dans une fosse commune en Allemagne. ... Monsieur Madensale. c'est une aventure merveilleuse ! PICWICK. un enfant qu'il peut aimer sans crainte. il y a une chose que je voudrais tant savoir : au dernier abcès de fixation.. quel coup épouvantable ! Comment leur annoncer cela ? GASTON. Mais dites-moi. la voilà ! LA DUCHESSE Lui-même ! LA DUCHESSE. crie soudain.. C'est exact. Gaston. Laissez-moi seul avec ma famille. GASTON Chut ! Ne le répétez à personne. Je comprends maintenant que c'était l'humour anglais.

Le bal des voleurs COMÉDIE-BALLET .

DUPONT-DUFORT PERE DUPONT-DUFORT FILS LE CRIEUR PUBLIC LES AGENTS DE POLICE LA NOURRICE LA PETITE FILLE LE MUSICIEN .PERSONNAGES PETERBONO GUSTAVE HECTOR LORD EDGARD LADY HURF JULIETTE ÉVA voleurs. financiers. ses nièces.

Qu'est-ce qui vous plaît en moi ? ÉVA Tout. Ne restons pas là. confus. on nous applaudit. Dans le kiosque un seul musicien. ÉVA éclate de rire. vous ne me reconnaissez pas. Hector en sort un peu titubant. Au lever du rideau il joue quelque chose d'extrêmement brillant. au bar du Phcenix. Attention. c'est l'orchestre ! Décidément vous me plaisez beaucoup. Au premier plan. A ce soir. HECTOR. autour du kiosque à musique. Et surtout si vous me rencontrez avec ma tante. huit heures. . Mais non. On applaudit la fin du morceau. le baiser aussi. figurera l'orchestre. HECTOR. Elle lui fait un petit bonjour. un clarinettiste. La chaisière va et vient. Les estivants se promènent sur le rythme de la musique. c'est dangereux.PREMIER TABLEAU Le jardin d'une ville d'eaux de style très 1880. La musique s'arrête. qui touche malgré lui ses moustaches et sa perruque. Éva et Hector unis dans un baiser très cinéma.

La foule se disperse. En effet. elle perd sa perruque. Une dangereuse bande de pilpockets. Cependant chacun est invité à observer la plus grande prudence. Pendant qu'il cherche sa monnaie.. défaillant. Et qu'on se le dise!. on entend le roulement de tambour et la harangue qui reprennent au loin. // bute encore sur le mot. passionné. // se penche sur sa main. mais tire subrepticement de sa poche une loupe de bijoutier et en profite pour examiner les bagues de plus près... dans les parcs et tous autres lieux fréquentés.. Elle tend sa main. Deux cent mille. On s'est massé autour de lui. La municipalité. HECTOR a saisi la main dans sa poche.. lord Edgard. la chaisière lui vole son portefeuille. Une prime en nature est offerte par le Syndicat d'initiative à qui donnera un indice permettant l'arrestation des voleurs. des agents entrecroisent leurs sinuosités pendant qu'il parle. // redescend sur scène. place du Marché. mais elle s'est détournée pour observer lord Edgard. il se détourne furieux. Ce n'est pas du toc. Qu'une dangereuse bande de. Pendant qu'il lisait. Mon amour. langoureux. ÉVA A ce soir ! Elle s'éloigne. La police municipale est alertée. pour votre fauteuil ? HECTOR. Tableau I 121 Votre main encore.. . LA CHAISIÈRE Ville de Vichy.120 Le bal des voleurs HECTOR... Monsieur. suivant un gracieux trajet à travers la foule. puis la grosse montre et le portemonnaie du crieur public qu'il venait lui-même de voler. Hé ! dites donc. On écoute. Je veux respirer votre main. A ce moment entre le crieur public avec son tambour. les agents de la force publique veillent sur les estivants. le vieil ami de ma tante. HECTOR. LE CRIEUR PUBLIC Puisque c'est l'usage. la clarinette le souligne. Hector a été s'asseoir au premier plan... c'est la clarinette qui le joue. vous !. La chaisière s'avance. Roulement de tambour. soucieuse de la sécurité et du bien-être des malades et des baigneurs..... particulièrement sur la voie publique. magnanime. Il va nous voir. HECTOR. Tant en civil qu'en uniforme. là... // a prononcé difficilement ce mot. Hector lui a subtilisé son énorme oignon de cuivre et son gros porte-monnaie. LA CHAISIÈRE Un ticket. C'est soixante-cinq centimes. ÉVA Attention. rangeant son outil et murmurant très froid. est en train de lire son journal devant le kiosque à musique. les met en garde et les informe : que nombre de plaintes ont été déposées par les estivants tant à la mairie qu'au commissariat central. Éva a retiré sa main sans rien voir. est en ce moment dans nos murs. La chaisière se débat et va se sauver...

. Bousculade avec la chaisière à la faveur de laquelle Hector essaie de voir comment fonctionne le fermoir du collier de la jeune fille. je vous flanquerais à la porte.. PETERBONO.. je vous en prie.. C'est soixante-cinq centimes. se dégage brusquement.122 Le bal des voleurs Voilà. Ah ! non. je n'ai pas de monnaie. LA JEUNE FILLE. . Voilà ce que c'est que de travailler sans ordre ! Ah ! je ne suis pas secondé. non. Quant au briquet. Et avec tous les tours que vous m'avez joués. qui la lorgne avec les jumelles qu'il porte en bandoulière. Oh. C'est gai. Je t'ai connu meilleur ouvrier. Pas de fausse joie ! Tu as des verres grossissants. c'est Gustave. Tableau I LA JEUNE FILLE 123 HECTOR s'exclame. Ah non ! HECTOR recule. Le coup de la petite monnaie.. cette montre. vous entendez ? à la porte. Mais tu es fou. Bonne matinée ? HECTOR PETERBONO se met à crier. Vous êtes des galopins ! Voilà tout ! Des galopins ! Et si votre pauvre mère ne vous avait pas confiés à moi pour que je vous apprenne le métier. je ne suis pas secondé.. je la connais. LA CHAISIÈRE. Mazette ! Les pierres sont énormes. tu peux le vérifier. elle est en cuivre. PETERBONO Pourquoi non ? La jeune fille soulève sa perruque.. pas de monnaie? Mademoiselle. Un ticket. sans vous payer votre mois de préavis. Permettez-moi de remettre cette insolente à sa place. Je n'ai pas de monnaie ! HECTOR intervient.. Mais allons-y tout de même. C'est la montre du crieur. tu as remarqué la petite làbas ? Le collier ? HECTOR. non. un briquet. C'est moi. non. remettant sa perruque C'est Peterbono.. Mademoiselle. avec une fille dont je ne tarderai pas à être l'amant et qui a plus de deux cent mille francs de perles au doigt. Je l'avais remise dans la poche de ce pauvre bougre ainsi que le porte-monnaie qui. Je fais l'insolente et tu interviens. mon vieux ! // soulève légèrement sa moustache et sa perruque. PETERBONO explose. pas du tout de monnaie! Non. dont deux seulement en état. GUSTAVE Nous verrons cela. stupéfait. ce soir. je vous attends devant les prud'hommes !. Comment. Hector ! HECTOR J'ai rendez-vous. qui les examine. vous entendez. Comment non ? PETERBONO Ce porte-monnaie. PETERBONO C'est moi. Dis-moi. Ils traversent la scène avec une nonchalance terriblement affectée et s'approchent de la jeune fille. pardon ! C'est également moi.. nous en avons déjà neuf cent treize. HECTOR en tombe assis. ne contient que vingt et un sous et un récipissé de mandat.

GUSTAVE Nom de Dieu ! Ce n'est pas la même que moi au moins ? Rousse ? Vingt-cinq ans ? Elle s'appelle Éva ? Ah ! non. tu as du temps de libre cet après-midi ? GUSTAVE Ah ! non ! Je voudrais bien la faire moi-même celle-là PETERBONO Mais j'ai autre chose. imbécile. n'est-ce pas. vingt ans.. ce portefeuille. GUSTAVE Comment ? Comment ? La faire toi-même ? Ah ! ça. imbécile ? PETERBONO Rien encore. pas celle-là ! . Un pantalon à carreaux. Monsieur Peterbono. Hector. sévère.. puis soudain se fouille inquiet. achève. Vous m'avez vu? tombe affalé sous ce dernier coup. Une très belle perle. // l'examine... terrible. brune. Elle m'a dit que je lui plaisais. PETERBONO Des bijoux ? GUSTAVE GUSTAVE... Je vous dis que nous ne couvrirons même pas nos frais ! PETERBONO GUSTAVE Bon. Seulement je l'ai aidée à repêcher un gosse qui était tombé dans le bassin des Thermes.. et où ? GUSTAVE Qu'est-ce que tu lui as pris ? GUSTAVE Je l'ai fait boulevard Ravachol à un vieux monsieur avec une grande barbe blanche. c'était moi !. PETERBONO Voyons cela. c'est du nouveau alors ! GUSTAVE Mais puisque c'est moi qui lui ai plu. naturellement ? GUSTAVE Non. Raison de plus. A qui l'as-tu fait. C'était moi. HECTOR Si. tremblant. Nous avons bavardé en nous séchant au soleil. tu penses comme cela m'intéresse. et qui a l'air HECTOR a bondi.. C'est une petite. PETERBONO riche. Tu n'as rien fait. Monsieur Peterbono. un cronstadt et un rase-pet vert olive. ce matin. complètement découragé. deux choses.124 Le bal des voleurs Tableau I GUSTAVE 125 A Gustave. PETERBONO. Hector n'en fera qu'une bouchée. Elle s'appelle Juliette. D'abord ce magnifique portefeuille. PETERBONO Oui.. entre deux rendez-vous. PETERBONO Ah ! bon. O h ! si c'est encore à moi que tu l'as volé. toi. Il faudra voir cela.. Ce n'est pas un objet.

qui regardait la nourrice pendant ce dialogue. LADY HURF Pendant tes heures de liberté. PETERBONO.. tous les enfants sont gentils. Mais attention ! Dans notre carrière. si tu y tiens. Le premier lui fait la cour. Alors ? JULIETTE Écoute. HECTOR Je parlais du jeune homme. il est sept heures moins dix. Passent lady Hurf et Juliette. Ils sont sortis. ta mère t'a confié à moi. LADY HURF Soit. le second fait la risette à l'enfant. ma tante. Il se serait sûrement noyé. méprisant. toi. Il a été très chic. comme moyenne. Encore un petit chapeau cloche.126 Le bal des voleurs PETERBONO. il retombait toujours.. Nous allons lui faire le coup des trois militaires.. La chaîne d'or. Voilà pourquoi je n'ai jamais voulu en avoir. tu es entièrement libre de bricoler. un apprenti. JULIETTE Heureusement. HECTOR. sévère. de faire du meilleur ouvrage . Peuff ! Ce n'est peut-être que de l'Oria. très gentil. Hector est un des meilleurs séducteurs professionnels que je connaisse sur la place de Paris. et permets-moi de te dire que c'est joli.. JULIETTE Je m'en fous. PETERBONO C'était affreux. il y a une hiérarchie à suivre. Tu disais que ce jeune homme était gentil. C'est un homme qui ne rate pas une femme sur trois. Tu es ambitieux. non ? GUSTAVE Le coup des trois militaires ? PETERBONO C'est le coup classique pour les nourrices. PETERBONO. Peter!. LADY HURF Hector ? HECTOR A cinq ans. Tu as vingt ans. et le troisième fredonne sans arrêt des sonneries de caserne pour l'étourdir.. C'est grotesque. il y a eu ce jeune homme. Tu me devras simplement soixante-cinq pour cent sur tes gains. JULIETTE La nourrice là-bas. Tableau I HECTOR 127 Gustave. Nous avons dix minutes avant le dîner. II faudra l'inviter à dîner . Je la ferai pour moi. As-tu remarqué ces petits chapeaux cloche ? Je trouve cela ridicule. PETERBONO C'est tout. Il n'avait de l'eau que jusqu'à la taille. mais il avait peur. C'était un petit garçon de cinq ans à peine. mais à douze c'est l'âge bête. Moi aussi. j'étais ambitieux à ton âge.. la môme. c'est bien. comme dans toutes les carrières. Tu n'as tout de même pas l'intention. LADY HURF Au fait. Je t'ai admis dans notre association comme aide rabatteur. c'est vrai. pincé.

128 Le bal des voleurs JULIETTE Tableau I LADY HURF 129 II est parti.. La tante a beaucoup d'estime pour toi. DUPONT-DUFORT PÈRE Bien. Nous les rencontrerons par hasard au bout de la promenade et nous tâcherons de les emmener prendre un cocktail. avez-vous vu Éva? LORD EDGARD apparaît derrière le journal qu'il était en train de lire. Où ai-je pu la mettre ? Elle est peutêtre au bain. DUPONT-DUFORT FILS Edgard. DUPONT-DUFORT PÈRE Je vous demande si vous avez vu Éva. Didier. Tu délaisses la petite Juliette. se rasseyant. LORD EDGARD Éva ? Non. D'abord tu n'es pas n'importe qui. ne bougez d'ici sous aucun prétexte ! LORD EDGARD. LADY HURF D'ailleurs. il est sept heures. Mais si vous la voyez passer. JULIETTE Allons voir au bar du Phœnix. LADY HURF Suivons-les. d'initiative. Envoyez un chasseur après elle. Bien. // se fouille.. Vous ne nous retrouveriez jamais. Tiens. ma tante. Elle est prête à faire n'importe quel placement sur ton conseil. Nous devrions nous contenter de cela. Elle est sortie avec Juliette. LORD EDGARD Cela n'a aucune espèce d'importance. Entrent les Dupont-Dufort père et fils accompagnés par la clarinette de la petite ritournelle qui leur est particulière. Comment allez-vous. On connaît toujours trop de gens. voilà Edgard. ma chère amie. et. DUPONT-DUFORT FILS Bien. LORD EDGARD retombe assourdi derrière son « Times ». venez tout simplement nous dire dans quelle direction vous l'avez vue partir. ma chère amie. Je l'aurais giflé. chère amie ? LADY HURF Bien. LORD EDGARD Tant mieux. ma chère amie. non. LADY HURF. s'en allant.. qui plus est. D'ailleurs. Edgard. C'est inconcevable. . Votre pauvre oncle nageait comme une clé. Elle me rabroue. je ne te reconnais plus. Je ne l'avais jamais vu. courez après elle. Il s'est noyé sept fois. LADY HURF Ou plutôt — vous la perdriez — ne courez pas après elle. elle y va souvent. un chasseur nous avertir et mettez-en un troisième à votre place pour nous dire où vous êtes au cas où nous repasserions par là. tu es le fils Dupont-Dufort. j'ai horreur des histoires de noyés. LADY HURF Vous êtes fou. ma chère amie. toi qui es un garçon précis et travailleur..

de la séduction. Je préférerais mille fois le mariage.. On y va ? Prince russe ? PETERBONO Non. GUSTAVE En tout cas. Ils sont passés. Pas le même numéro qu'hier. LADY HURF.. As-tu vu les perles ? PETERBONO Quatre millions. mon cher Edgard. qui a tout entendu. qu'avez-vous fait de cette journée ? Gustave. PETERBONO. Soyons aimables..130 Le bal des voleurs DUPONT-DUFORT PÈRE Tableau I LORD EDGARD. de Vautre côté de la scène.. LADY HURF. Au même moment. il ne faut jamais se contenter de quelque chose. c'est intenable en été ! PETERBONO Eh bien. DUPONT-DUFORT FILS HECTOR. est revenue seule et s'est assise à côté de lord Edgard. Lord Edgard.. pendant le ballet. l'entraînant sur une petite ritournelle. lève la tête audessus de son « Times » et les regarde partir. DUPONT-DUFORT FILS Comme hier ? LORD EDGARD. Ballet d'ensemble autour de la nourrice à laquelle ils font tous risette. Oui. cesse de m'exaspérer! Rentrons à la villa. lorsque lady Hurf lui adresse la parole sur le mode brusque qui lui est coutumier. 131 Dans la finance. . Ils sortent. Elle a l'air à la page. Ainsi du charme. Espagnols ruinés. Il n'y a que cela qui remettrait vraiment notre banque à flot. Hector et Gustave entrent en militaires comme le musicien attaque son second morceau. et tu seras en secrétaire ecclésiastique. gamin ! Tu parles d'un métier que tu ne connais pas. Elles s'ennuient et il n'y a personne de présentable. c'est la première fois que je vois rater le coup des trois militaires. dépité. PETERBONO Tais-toi. je ne marche pas pour me mettre en secrétaire ecclésiastique comme la dernière fois. le morceau se termine à la sortie de la nourrice et des agents. à lord Edgard. sévère. Hector et moi serons en Grands d'Espagne. DUPONT-DUFORT PERE Nous sommes ici dans des conditions inespérées. qui observait. J'ai lu le « Times ». entrée des agents. que la soutane te plaise ou non. HECTOR Oui. moi.. papa. La soutane. extrêmement aimables. Je. siffle d'admiration. Lady Hurf. GUSTAVE C'est malin ! Vous savez bien que chaque fois que vous vous mettez en Espagnols vous êtes faits comme des rats. papa. Les agents faisant des moulinets derrière leur dos avec leur bâton blanc lui emboîtent galamment le pas. J'ai. Finalement. Mes enfants. surpris et gêné comme toujours. la nourrice s'en va. Peterbono. ingénu. les évolutions des agents compromettant celles des voleurs.

132 Le bal des voleurs LADY HURF. Une commandite ou un mariage. LADY HURFF Alors la situation est. C'est un homme qui a l'air d'avoir du caractère. . Notre sort. nous serions bien avancés ! Il n'y a pas plus filou que ces gens-là. au milieu de ces trois folles. Mais.. très ennuyé. les diriger ? LORD EDGARD C'est précisément ce qui m'inquiète : ils veulent nous soutirer beaucoup d'argent. LORD EDGARD. Il reste vous. regarde autour de lui. il se trame des intrigues . Nous avons ici charge d'âme. Nos deux petites avec tous leurs millions sont une proie tellement tentante. Ici? LADY HURF Oui. Que va-t-il se passer dans cette ville d'eaux où les intrigues vous naissent sous les pieds comme des fleurs tropicales ? Je me demande si nous ne ferions pas mieux de quitter Vichy. Les Dupont-Dufort veulent nous soutirer de l'argent. soucieuse. Je ne sais pas si je suis bien qualifié. LADY HURF Autant dire rien! Ah! je suis perplexe. Or. LADY HURF Ma foi. après tout ! Edgard. à toutes. en effet. Vous êtes un benêt. des mariages se préparent. Moi.. ici. enfin. LORD EDGARD Il reste moi. j'ai lu dans le « Times ». LORD EDGARD regarde ses mains. Edgard ! Vous êtes le tuteur de ces deux petites. je n'y comprends rien et cela m'ennuie au-dessus de tout. je n'ai pas plus de bon sens que ces enfants. LADY HURF Non. Personnellement.. Qui devra les pénétrer. LORD EDGARD L'agence Scottyard nous enverrait un détective. est entre vos mains. LADY HURF Oui. vous devez avoir de l'énergie. D'ailleurs.. LORD EDGARD Mais ils sont riches ? LADY HURF Comprenez-moi. dites quelque chose. Éva est une folle. je ne peux pas les suivre. Cela me donne la migraine. irrémédiable. Tableau I LORD EDGARD 133 Edgard. inquiet. L'Empire. extrêmement perplexe. et d'aller nous enterrer dans un trou de campagne. qui réfléchissait. Beaucoup trop. LORD EDGARD Nous pourrions peut-être demander conseil à DupontDufort. la situation est grave. LORD EDGARD Nous pourrions peut-être télégraphier en Angleterre? LADY HURF Qui? LADY EDGARD Pour quoi faire ? LORD EDGARD Juliette est une folle. C'est à lui précisément qu'if convient de ne pas demander conseil.

DUPONT-DUFORT FILS Je ne suis pas autre chose.. avec Éva et Juliette. au moins ? LADY HURF Tous. C'est beaucoup trop. DUPONT-DUFORT PÈRE Pourquoi. sévère. LADY HURF Chut! Je ne peux rien vous dire. Quittez Vichy. on ne sait que faire pour s'amuser. mais méfiez-vous. précédés de leur petite ritournelle. LORD EDGARD Vichy est un pays impossible. LADY HURF Oui. DUPONT-DUFORT PÈRE Rien de dangereux. Tous très laids. je ne sais pourquoi je vous dis tout cela. LORD EDGARD Nous avons rencontré ces dames sur la promenade. vous êtes un homme et un gentleman ? LORD EDGARD Elle se penche vers lui. Je verrai ce qui me passera par la tête.. ÉVA Vous avez été si belle. J'ai envie d'assassiner les Dupont-Dufort. Je m'ennuie comme une vieille tapisserie. Je suis d'humeur à faire une grande folie. DUPONT-DUFORT PÈRE Oui. Milady ? DUPONT-DUFORT FILS Prenez une décision ! LORD EDGARD. Excellent pour nous. DUPONT-DUFORT PÈRE Mon cher Lord. Bon ! Je vais tout de même faire venir un détective de chez Scottyard en spécifiant que je le veux honnête. entendez-vous! S'il est honnête. mon cher Lord ? LORD EDGARD Oh! chère amie. Tableau I 135 Edgard. Ils entrent. DUPONT-DUFORT FILS C'est bien vrai. LADY HURF Milady. Ah ! j'enrage ! Mais je veux profiter de mes dernières années et rire un peu. Ce sera intenable. . ferme.134 Le bal des voleurs LADY HURF. Vers 1900. Bas à son fils. Je ne veux pas être en sécurité parfaite. LADY HURF Comment vous portez-vous. Tous les hommes sont laids. il sentira mauvais et il courtisera mes femmes de chambre. J'ai cru pendant soixante ans qu'il fallait prendre la vie au sérieux. LORD EDGARD Méfiez-vous. D'ailleurs.. LORD EDGARD l'a attiré à part Jamais.. Je ne sais pas.

au moins ? ÉVA i Mais c'est ce cher duc de Miraflor ! La musique s'arrête. JULIETTE Le coup de la méprise ! Je donnerai le signal. plus en arrière. Chère amie. Didier. gêné et surpris Heuh.. Si tu savais comme il est amusant ! C'est un petit brun.. DUPONT-DUFORT PÈRE. Les déjeuners à Pampelune.. inquiets. C'est la grosse partie.136 Le bal des voleurs ÉVA Tableau I 137 J'ai un rendez-vous à huit heures. . et Gustave en secrétaire ecclésiastique sont entrés et s'approchent lentement. Les courses de taureaux. qui regardait arriver cet étrange trio. et se précipite au cou de Peterbono. La musique commence une marche d'un caractère à la fois héroïque et très espagnol. Les Dupont-Dufort se regardent. c'est un grand roux. Voyons. Les courses de taureaux. Soudain. as-tu été à la piscine avec ces dames pour leur montrer ton crawl impeccable ? C'est toi qui aurais sauvé aisément ce bambin ! JULIETTE C'est avec toi ? DUPONT-DUFORT FILS Non. Hector et Grand d'Espagne. Le bassin des Thermes a quarante centimètres de profondeur.. bas. également très réussi. PETERBONO.. va à eux. Les déjeu ners. Jouons serré. ma tante. Peterbono en très noble — trop noble — vieillard espagnol. PETERBONO Fiston. DUPONT-DUFORl PERE Ton monocle.. Ah! Lady Hurf!. je ne t'ai pas raconté que j'avais sauvé un enfant qui était tombé dans le bassin des Thermes ? J'ai fait la connaissance d'un jeune homme charmant qui avait voulu le sauver avec moi. Lady Hurf. Je dînerai tard — ou je ne rentrerai pas DUPONT-DUFORT PÈRE. il faut absolument que tu brilles. Ce n'est pas le même que toi. LADY HURF Oh ! le crawl était bien inutile. PETERBONO Ce n'était pas toi ? DUPONT-DUFORT FILS Non.. souvenez-vous ! Biarritz 1902. JULIETTE Éva. Gustave. LADY HURF Non. Moi. HECTOR Juliette ne parle plus que de cela.. se lève. PETERBONO Attention. lady Hurf. bas à son fils. JULIETTE Ah! tant mieux. LADY HURF Nous nous sommes séchés au soleil en bavardant. Haut. Pendant la fin de cette scène.

Vous vous souvenez de la redoute jaune ? PETERBONO Pauvre cher! Que de deuils. début d'une marche funèbre. N'ajoutez pas un mot. DUPONT-DUFORT PÈRE Lord Edgard que vous avez connu. votre cousin ? PETERBONO Mort. vous me fâcheriez. qui feint de s'intéresser énormément à la conversa- . mon secrétaire ecclésiastique Dom Petrus. DUPONT-DUFORT PERE Restons dignes. Trémolo. C'est lui que vous battiez chaque matin au golf et qui perdait toujours ses balles.. LADY HURF Je suis bien heureuse de vous avoir rencontrés. Peterbono et Hector s'envoient de terribles bourrades. J'ai dû me faire la tête de quelqu'un qu'elle connaît. Pendant ces salut s... PETERBONO Présentons-nous..138 Le bal des voleurs Tableau 1 LORD EDGARD.. affolé. Éva regarde fixement Hector. Trémolo à l'orchestre. Mes nièces Éva et Juliette me donnent beaucoup de soucis parce qu'elles sont bonnes à marier et qu'elles ont des dots exceptionnellement tentantes pour les aigrefins. Père et fils. Messieurs Dupont-Dufort. DUPONT-DUFORT FILS Ha ! le golf. Hélas ! Mais il faut que je vous présente mon fils Don Hector. Mais la duchesse ? PETERBONO Morte. Mais ma chère. Cher ami.» PETERBONO Ah ! je pense bien ! DUPONT-DUFORT FILS. Sauvés S LADY HURF Cela ne peut pas être nous. DUPONT-DUFORT FILS Dieu ! Et votre ami l'amiral ? PETERBONO Mort également. LADY HURF Dieu ! Et le comte. à lady Hurf. à son père. Peterbono se tourne vers les autres. LADY HURF On nous oublie. Les Dupont-Dufort se regardent. LADY HURF C'est insensé! Voyons. LADY HURF Comme je suis heureuse ! Je m'ennuyais à périr. LADY HURF Vous n'avez aucune mémoire. souvenez-vous. A l'orchestre. Comment ? Vous ne reconnaissez pas le duc ? LORD EDGARD 139 Aux antres. LADY HURF. Vichy est un trou.. sévère.

coup de coude à Hector.. LADY HURF Mais où êtes-vous descendus ? Vous êtes à l'hôtel ? PETERBONO. LADY HURF Monseigneur ? // s'est mis des lunettes noires. quant à Gustave. LADY HURF Hélas ! Vous avez beaucoup perdu ? PETERBONO Il a mal aux yeux ? PETERBONO Beaucoup. PETERBONO Quelque document. Dom Petrus ? GUSTAVE émerge enfin de sa serviette. qui le fixe aussi. Les DupontDufort échangent des regards navrés.. Passez à l'hôtel faire prendre nos bagages. LADY HURF Tableau I LADY HURF 141 C'est inadmissible. il a presque entièrement disparu dans sa serviette et cherche désespérément des papiers pour éviter le regard de Juliette. LADY HURF Volontiers. Oui très mal. LADY HURF Monsieur votre fils est charmant.. mais personne ne semble le remarquer. volontiers. Éva ? ÉVA Vous pouvez.. avant la révolution. chère amie. Dom Petrus. Faites-nous la grâce d'accepter notre hospitalité. Vous y demeurerez jusqu'à nouvel ordre.140 Le bal des voleurs tion. il est impossible que vous demeuriez à l'hôtel. volontiers. . Elle regarde Gustave. Taisez-vous ! Mon cher duc. N'est-ce pas. PETERBONO Oui. LADY HURF Je suis sûre que vous vous ennuyez aussi? Vous ne trouvez pas que c'est une chance inespérée de s'être rencontrés ? PETERBONO... Vous y recevrez le courrier et vous viendrez prendre nos décisions chaque matin. venir avec votre suite. bien entendu. Oui. Nous avons une villa immense dont une aile entière sera pour vous.. Inespérée. Inespérée.. HECTOR. tout à fait inespérée.... intriguée. Énormes bourrades avec Hector. Dans leur joie ils en font trop. C'était le plus séduisant officier d'Espagne. nous allons accepter la généreuse hospitalité que nous offre lady Hurf. Son état nécessite des soins et je ne peux pas vous infliger sa présence... Que cherche-t-il ? PETERBONO Oui. volontiers. coup de coude à Peterbono. Edgard ? Le duc est à l'hôtel ! LORD EDGARD Mais je vous assure. évasif..

.. // est affolé.. Il se méprend encore sur sa mimique.. Monseigneur. vous touchez de trop cuisantes plaies. PETERBONO L'amiral? Ah! lui. PETERBONO Hélas ! LADY HURF D'amour. PETERBONO Eh bien. mais il ne comprend pas cela.. LADY HURF. Toujours le même. Chère amie. PETERBONO La duchesse ? // regarde Hector. vous dis-je ! Hector pousse Gustave.. Aux autres... Mais comment ? Hector se touche le cœur à plusieurs reprises. il se résigne... mais comme il n'a lui-même aucune imagination.. Noyé. // regarde Hector qui lui fait signe qu'il n'a plus d'idées. Mais excusez-moi. Quel ton de voix! Le ton des Miraflor. Peterbono hésite à comprendre.. il regarde Hector. je m'obstine. Quelle race !. Votre cousin avait le pareil. cher Edgard ? LORD EDGARD Oui. Mais la duchesse ? PETERBONO Pourtant. Et votre ami l'amiral ? PETERBONO Comment est-il mort ? LADY HURF Oui ! Je l'aimais tant. PETERBONO Hector lui mime un accident d'auto. II est mort fou. affolé. PETERBONO Oui. cher ami.. Pardon. Elle est morte. LADY HURF Vous voulez que je vous raconte les circonstances qui ont marqué son trépas ? LADY HURF Pardon. il est mort.. Confuse. Mais Monseigneur. LADY HURF.142 Le bal des voleurs Tableau I 143 GUSTAVE. Quelle noblesse dans le malheur ! N'est-ce pas.. Comment est-il mort ? PETERBONO Oh ! pardon. LADY HURF Allez! GUSTAVE Ah ! le pauvre ! Il avait toujours été original... furieux.. . attendrie. LADY HURF Allez. qui s'éloigne à regret.

père ! PETERBONO. Mêlons-nous à la conversation ! DUPONT-DUFORT FILS Il ne sait plus ce qu'il dit.. LADY HURF Comment. Hector faisant des grâces à Éva qui le regarde toujours. don Pedro. aux autres. LORD EDGARD Ah ! Lina Véri. LADY HURF Mais non. Salaud. Mon cher duc. LADY HURF. // regarde Hector qui lui fait signe d'être prudent. Ah ! Biarritz était beau à cette époque.. au bout de l'allée. Il est très fatigué. à son fils.144 Le bal des voleurs LADY HURF Tableau I LADY HURF. Tous se lèvent. Il présente. LADY HURF Sur d'aussi vénérables têtes ! On ne les écoute pas. et magnifiquement vêtu. dont j'avais oublié de vous parler. Parfaitement. vous voyez que le duc souffre. GUSTAVE entre en courant. Ah ! C'est toute une histoire. cette fois en charmant jeune homme. LADY HURF Et de Lina Véri ? PETERBONO Lina Véri ? Je ne suis plus bien sûr. Bonjour. chère amie.. Edgard.. LADY HURF Mais... DUPONT-DUFORT PÈRE. JULIETTE. C'était une danseuse. 145 Ne vous obstinez pas. mais sa mère faisait partie de la haute société italienne... éclate de rire. Mais celle-là aussi touche de trop cuisantes plaies. .. PETERBONO Et taisez-vous ! Ils sont tous sortis. j'aimerais vous montrer tout de suite vos appartements. La haute société italienne. vous avez un second fils ? Mais de qui ? PETERBONO. PETERBONO Quelle affreuse suite de malheurs ! DUPONT-DUFORT PÈRE Volontiers. Vous vous souvenez des bals ? PETERBONO Ah! les bals. LADY HURF Allons. s'approche de Gustave. affolé. PETERBONO Venez. Vous étiez intimes ! Aux autres II est très vieilli.. Enfin. Mon second fils.. Surpris. qu'est-ce que cela veut dire ? Oui. La villa est toute proche..

GUSTAVE Je le parle moi-même très peu.. DUPONT-DUFORT FILS. DUPONT-DUFORT PÈRE DEUXIEME TABLEAU Suivons tout de même et redoublons d'amabilité. JULIETTE Je regrette maintenant d'avoir refusé de travailler mon espagnol au collège. à son père.. Cela aurait été amusant. Seuls les Dupont-Dufort sont restés en arrière. une petite musique romanesque dans le lointain. La nostalgie de l'Espagne peut-être ? GUSTAVE Oh ! non..146 Le bal des voleurs GUSTAVE Chut. JULIETTE Tiens! C'est drôle. Ils sortent.. JULIETTE Depuis trois jours vous êtes triste.. Juliette et Gustave sont assis l'un près de l'autre.. GUSTAVE Oui. On nous oublie. je vous expliquerai. Un salon de style suranné dans la villa de lady Hurf. Il faut espérer que ces jeunes gens sont déjà amoureux ou bien qu'ils n'aiment pas les femmes. C'est le soir après-dîner. JULIETTE RIDEAU Nous sommes bien ici. Nous aurions pu parler. . Ils sortent ainsi. nous sommes bien. Personne ne vient nous déranger ce soir.

tu es bien gentille. j'en aurai le cœur net. . vous ne me regardez même plus. n'y touchez pas ! // les ramasse lui-même et sort en murmurant. Sauve-toi. elles n'ont pas beaucoup de pétales. Il doit chercher une vieille note de blanchisseuse. Cette importante découverte. LA PETITE Cela doit être amusant d'être prince. JULIETTE Merci. Oui. doit être entourée des plus extrêmes précautions. LA PETITE Qu'avez-vous. Juliette revient. JULIETTE Dussè-je périr à la tâche. il leur barre la route. penaude. monsieur Pedro. Mais comme il est en même temps méticuleux. cela donne des résultats extraordinaires. Ils se précipitent pour l'aider. tu es bien gentille. c'est drôle. Juliette. et depuis trois jours. GUSTAVE Vous me trouvez idiote ? GUSTAVE Non. JULIETTE Cela ne fait rien. GUSTAVE On s'habitue à tout. JULIETTE Mademoiselle Juliette. Il est un peu fou. Un silence. Entre une petite fille. La petite sort. // a laissé tomber tous ses papiers. Un silence. JULIETTE Qu'a-t-il depuis que nous sommes ici à fouiller dans ces vieux papiers ? JULIETTE Vous m'aviez dit que vous m'aimiez. ses bras chargés de papiers. GUSTAVE Je vous aime. je vous ai cherché des marguerites. JULIETTE Seulement. LORD EDGARD Non. JULIETTE Je ne sais pas. Elle l'embrasse. Un silence. Ah ! voilà ma petite amie ! Alors ? GUSTAVE Je ne peux pas vous dire. si elle se fait. GUSTAVE II faudra que je vous en cherche d'autres ? JULIETTE Je n'ai rien.148 Le bal des voleurs GUSTAVE Tableau II LA PETITE 149 Oui. lord Edgard passe. N'y touchez pas. monsieur Pedro ? Nous étions beaucoup plus amis il y a trois jours. Papa m'a dit que ce n'est pas de celles-là que se servent les amoureux.

Éva ! ÉVA Attention. croyez-vous ? GUSTAVE Sount. quand quelqu'un me plaît. Il n'a pas ta même tête qu'à la fin du premier tableau. HECTOR. C'est ma façon de vivre. ce déguisement. GUSTAVE Quelle horrible absence de mémoire ! Je vous l'ai dit. je suis cruelle avec ce qui me déplaît. ils nous font place libre. .. JULIETTE Ah ! pourquoi ne puis-je pas réussir à vous plaire une seconde fois ? ÉVA Vous avez tout de même le sentiment que nos vies un jour pourront se rencontrer ? GUSTAVE Vous le savez bien. GUSTAVE Voyez. Vous me faites de la peine. ÉVA Vous êtes drôle. HECTOR Je vous mentirais si je vous disais que je le crois. Je ne peux pas pour cette fantaisie maudite perdre mon amour. JULIETTE se détourne. je suis capable de tout. ÉVA Oh ! sûrement ! JULIETTE Mais qu'est-ce qui vous donne cet air triste alors. la musique s'éloigne avec eux. c'est vrai. Dites-moi seulement si j'avais une barbe quand je vous ai plu.. J'en serai peut-être encore amoureuse. Je ne peux pas vous le dire. Mais en revanche. Ils sortent. HECTOR Venez dans le jardin. désespéré. Il ne s'agit pas de cela. mais ma tante est Lady et mon grand-père était Honorable. voici votre cousine. On nous laisse seuls. Retrouvez-le. Je m'accommoderais très bien d'une foule autour de nous ! HECTOR Le duc de Miraflor accepterait que je sois votre femme. je veux que vous me disiez tout. suivie d'Hector. Éva entre. JULIETTE Ce qui est malheureux. Ah ! c'est une aventure ridicule ! Si vous consentiez au moins à me mettre sur la voie. vous n'êtes plus le même. qui s'amuse ainsi pour s'échapper à lui-même. si vous m'aimez et que tout le monde le veut bien ? GUSTAVE Vous me déplaisez.150 Le bal des voleurs JULIETTE Tableau II HECTOR 151 Mon père n'avait pas de titre. c'était une fantaisie d'aristocrate harassé de sa personnalité. Vous êtes cruelle. c'est que je n'ai aucunement besoin d'une place libre. Il commence à faire nuit. JULIETTE Je conserve avec plaisir le souvenir d'un jeune homme qui m'a parlé dans le parc.

qui s'est retourné pour se changer de tête et qui apparaît complètement différent. au moins ? ÉVA Je vous dis que je ne suis pas la personne que vous attendez. // sort. Cela finit par me donner le vertige ! HECTOR. Éva lui sourit sans lui répondre.. Je vous assure que je suis bien fait.. J'ai recommandé qu'on soit discret. le suivant. mes yeux pourtant ? ÉVA plein les bras. Ma petite Eva s'ennuie. Ah ! non. Il bondit sur lui. Compris ! Parfait ! Vous suivez mot pour mot ma consigne. Enfin!. LORD EDGARD. un magazine à la main. Hector revient par une autre porte avec . mais cela ne suffit pas. Ce n'était pas en femme. laissant tomber tous ses papiers. non ! Ne me suivez pas tout le temps en changeant de barbe. elle se retourne.. LORD EDGARD J'ai la même taille ! Je suis grand. lui-même. vous pouvez vous dévoiler sans crainte. HECTOR Non.. // aperçoit Hector avec sa nouvelle tête. J'attendrai que vous soyez plus drôle. HECTOR Vous reconnaissez ma voix. Ce n'était pas ainsi. Mais je suis lord Edgard.. HECTOR. excédée. J'avais demandé qu'on soit prudent ! Lady Hurf"est entrée pendant qu'ils sortaient. // se lève pour sortir. Elle va s'asseoir plus loin. affalé. Il veut la suivre. LADY HURF Pour qui me prenez-vous ? HECTOR Ni en Chinois ? ÉVA Vous avez complètement perdu le sens. Monsieur.. Vous êtes le détective de l'agence Scottyard? HECTOR Oui.. ÉVA Je ne crois qu'aux visages. elle a été s'asseoir près d'Éva. je vous en prie. HECTOR Parfait ! Excellente réponse.152 Le bal des voleurs ÉVA Tableau II 153 Je vous ai déjà répondu que cela ne m'amuserait plus si je vous le disais.. Et dire que cet imbécile de Peterbono s'obstine à m'affirmer que c'est en aviateur ! LORD EDGARD passe avec des papiers Oh! non. ÉVA éclate de rire. HECTOR C'est horrible ! C'est horrible ! Je ne retrouverai jamais sous quelle forme je vous ai plu. Derrière le dos de lady Hurf. Il n'est pas admissible que je ne puisse retrouver cette lettre dont la vérité doit jaillir d'aussi curieuse façon. bien fait.

cela leur donnera du piquant. je me rends compte qu'entre cette petite fille et cette vieille femme. Maintenant que je suis vieille. LADY HURF Quel soupir ! Depuis ton veuvage. Si tes amants t'ennuient. tu joues mal le tien! Elle lui caresse les cheveux. Je joue un rôle. muet. qu'une solitude pire encore. Oui. LADY HURF Moi aussi. ÉVA Ce sont d'étranges personnages. Ma petite Éva s'ennuie tant qu'elle peut. Je le joue bien comme tout ce que je fais. petite fille. avec beaucoup de bruit. LADY HURF Vraiment plu ? ÉVA sourit. ÉVA Oh! l'amour. Tu devines qu'il y a déjà plusieurs années que j'y ai officiellement renoncé. Elle fait « non ». ÉVA Mais. Surtout ne vous croyez pas une martyre! Toutes les femmes sont . ces Dupont-Dufort t'excèdent comme moi. marie-toi. EVA Je n'en ai pas rencontré qui m'ait aimée. Éva. combien c'est plus triste. LADY HURF Le prince Hector me poursuit en changeant de moustaches dans l'espoir de retrouver l'aspect sous lequel il m'avait plu. L'argent. qui a posé son magazine avec un soupir. Il s'en va accablé. les amants. la puissance. voilà tout. ma tante. Il te reste l'amour. Je ne sais plus.. Je te l'ai dit. je m'ennuie. ÉVA sourit. tu as eu des amants ? ÉVA Pour rien. ma chérie. vous serez toujours poursuivie par des désirs qui changeront de barbes sans que vous osiez jamais leur dire d'en garder une pour les aimer. Et ce qui est plus grave. je suis une vieille carcasse qui s'ennuie. il n'y a eu. LADY HURF Pourquoi LADY HURF Tu verras quand tu en auras presque soixante comme moi. alors c'est un peu triste. je me retrouve autour de mes os aussi seule que lorsque j'étais une petite fille qu'on faisait tourner en pénitence contre le mur. Toi. LADY HURF Tu demandes trop.. Petite fille. Tableau II EVA 155 LADY HURF. Et les Espagnols ? Tu n'as pas de bons yeux. LADY HURF Je vous croyais heureuse. J'ai eu tout ce qu'une femme peut raisonnablement et même déraisonnablement souhaiter. ÉVA Avec qui ? LADY HURF Bien entendu. moi. j'ai vingt-cinq ans.154 Le bal des voleurs une nouvelle tête et la montre à Éva. à toi.

LADY HURF Charmants enfants ! LADY HURF appelle. bientôt suivis des Dupont-Dufort. petite fille. notre salut est à ce prix. Je joue avec le feu et le feu ne veut même pas me brûler. Venez toutes les deux. Tu as les yeux rouges. ÉVA JULIETTE Que voulez-vous dire. ma tante ? LADY HURF Que voulez vous dire. sous les traits d'une vieille femme couverte de diamants. LADY HURF Où est Juliette ? Oui. Un cigare. DUPONT-DUFORT FILS Ah ! j'ai une idée ! PETERBONO. elle. Juliette ! JULIETTE rentre avec Gustave.. qui se tuent pour lui. Elles sont sorties. je crois que c'est ma barbe. Attention. Elle m'a fait peur. Ils se précipitent tous ensemble sur les dames. Il y en a qui aiment un homme. Détente. il ne faut pas être malheureuse. fiston. tu finiras comme moi. DUPONT-DUFORT PÈRE Suivons ces dames. Et soyons de plus en plus aimables. Elle a pris Juliette et Éva par la taille. Ils ne se quittent pas. Oui. J'ai une idée pour égayer un peu cette soirée. PETERBONO II y en a qui aiment. avec une mélancolie souriante. ou bien je coupe les fils aux pantins. LADY HURF pousse soudain un cri et se lève. Précédés du musicien. mais ce sont les voleurs qui arrivent les premiers à leur baiser les mains. tendant une boîte de cigares à Peterbono. avec le prince Pedro. effrayé. à Hector.. Elle lui caresse les cheveux encore. Je voudrais rire un peu. Les trois voleurs sont restés seuls. Les Dupont-Dufort se regardent. qui joue aux intrigues pour tâcher d'oublier qu'elle n'a pas vécu. C'est une grâce qui n'est pas donnée à toutes. Et encore.156 Le bal des voleurs Tableau II ÉVA 157 pareilles. c'est pour que tu ne me comprennes pas. elle les entraîne vers le jardin. Vous m'appelez. ÉVA Dans le parc. papa. Peterbono et Hector paraissent sur le seuil. ma tante ? LADY HURF Chut ! Voici nos marionnettes. Qui le tuent d'amour. ma tante ? LADY HURF l'attire à part. Mais elles sont très rarement millionnaires. cher ami ? . Chaque fois qu'elle crie. Ils respirent HECTOR. Si j'ai parlé entre mes dents. sera sauvée parce qu'elle est romanesque et simple. vous allez me dire ce que vous en pensez. Ma petite Juliette. Va.

Je ne peux être que confus. Ils boivent. fiston. Les deux autres ont dressé l'oreille. PETERBONO Eh bien ? GUSTAVE Elle ne sera jamais à moi. une fois. PETERBONO II faudra sûrement la quitter un jour. HECTOR Oui.158 Le bal des voleurs PETERBONO se sert. GUSTAVE Hein ? T'en aller d'ici ? GUSTAVE Et puis j'ai honte de lui jouer cette comédie. HECTOR Je suis amoureux de la petite. Cours ta chance. HECTOR Encore un cigare. II est fou. HECTOR Un peu de fine ? PETERBONO Pourquoi veux-tu t'en aller ? GUSTAVE Merci. Ils se carrent béatement sur le canapé. le servant. Un moment de bonheur et d'infinie distinction. GUSTAVE Eh bien. Tableau II PETERBONO 159 Je les prise. Ils sont remarquablement bons. . Eh bien ? GUSTAVE Mais vraiment amoureux. fiston? Tu n'as jamais été dans d'aussi bonnes conditions. HECTOR. Soudain Hector montre à Peterbono Gustave qui n'a rien dit encore. Je préfère m'en aller tout de suite. peut-être ? PETERBONO les rafle carrément. d'ici. tu joues les princes et tu trouves le moyen d'être triste ? GUSTAVE Je ne veux pas coucher avec elle. sombre et triste dans son coin. Hector ! Gustave est devenu fou. PETERBONO Je veux m'en aller. tu as l'air triste ? Tu as une belle chambre. Il reprend la boîte. // a un remords. Je me suis servi. Mais puis-je à mon tour vous en offrir un ? HECTOR en tire en vrac de ses poches. Je suis confus. PETERBONO se lève et s'approche de Gustave. tu manges bien. ne plus la voir. prends-la. PETERBONO Pourquoi cela. si. pour être obligé de la quitter après. Tu es supposé prince et riche. je suis confus. Si. tu as une belle petite à qui faire la cour. Je vous remercie.

retiens-moi ! HECTOR. Faisons-le et partons. GUSTAVE naître d'Éva.. GUSTAVE Nous sommes ici pour faire un coup. Je suis un apprenti. Tu fais bien. PETERBONO Hector. dompté. qui fume encore béatement. Sache.. PETERBONO Enfin. je vous le dis : ce n'est pas cfu travail ! PETERBONO court à Hector. puisqu'on est là pour cela.160 Le bal des voleurs PETERBONO Tableau II 161 Complètement fou.. retiens-moi ! HECTOR Et la préparation ? Songes-tu à la préparation ? GUSTAVE Nous hésitons. Peter ? Tu ne crains pas une indiscrétion de jeune homme ? PETERBONO hausse les épaules. hein ? Comme des romanichels ! Hector. fiston. vous ne savez pas ce que vous voulez faire. Comprends-nous. Mais sais-tu seulement quel coup nous voulons faire ? GUSTAVE Rafler le salon ? PETERBONO Lesquelles ? HECTOR Avec des sacs. Dis-lui d'abord ce que tu proposais. peut-être.. Et si notre conduite peut te sembler curieuse à toi. que nous ne sommes pas encore fixés sur le coup que nous allons faire. Puisque nous lui devons des comptes maintenant. Peter. PETERBONO Retiens-moi. c'est que nous sommes en train d'étudier les possibilités de cette maison. la préparation.. d'écouter des apprentis vouloir nous donner des leçons ? HECTOR On fera le coup. je te retiens. PETERBONO.. GUSTAVE Les lui confie-t-on. ne te bute pas. gamin. . pourquoi sommes-nous ici ? PETERBONO Pourquoi ? Mais nous faisons notre saison.. à Gustave. un novice. bien sûr. HECTOR Vous vous prélassez ici parce qu'il y a de la fine et des cigares et qu'Hector croit toujours qu'il va se faire recon- Soit. Hector. moi. HECTOR.. cet enfant a l'esprit bien bas. Confie-les-lui. Hector. mais. Oui. GUSTAVE Cela ne t'est pas pénible à toi. Gustave. Mais au fond. Nous hésitons entre plusieurs solutions possibles. PETERBONO Elle a assez duré. Hector ! Retiens-moi ! HECTOR lui prend le bras pour lui faire plaisir.

GUSTAVE Et si c'est vous qui étiez blessés ? PETERBONO Non. gêné. PETERBONO Impossible ! GUSTAVE Pourquoi ? PETERBONO crie. m'en aller le plus tôt possible. Eh bien. PETERBONO hurle. pourquoi pas tout de suite ? Je veux m'en aller.. également très remonté. PETERBONO Ce soir ? Et pourquoi pas tout de suite ? GUSTAVE Oui. Je vais te maudire ! Naturellement. Nous pouvions simuler un duel avec les Dupont-Dufort ! Nous les blessions et à la faveur du tumulte nous raflions l'argenterie.162 Le bal des voleurs PETERBONO Tableau II PETERBONO 163 A toi.. PETERBONO Vous ne savez rien. à toi. GUSTAVE Faire semblant de trouver une perle en mangeant des huîtres et l'échanger contre une perle de lady Hurf. cela t'est égal que je te maudisse ? GUSTAVE Je ne sais pas ! Mais c'est impossible. que sais-je ? GUSTAVE Nous sommes en été. HECTOR bondit sous l'outrage.. vous n'avez rien trouvé. GUSTAVE C'est un exemple ! GUSTAVE En somme. je veux faire le coup ce soir et m'en aller. Nous pouvions encore faire semblant d'avoir été volés et monter un chantage énorme 1 . il n'y a pas d'huîtres à Vichv. Nous ne savons rien? Nous hésitions entre le coup du faux chèque donné en échange d'un bijou un samedi. Hector. PETERBONO II va nous perdre ! Gustave. Nous pensions également offrir à lady Hurf des fleurs somnifères (en prenant garde de ne pas les respirer) pour lui subtiliser ses perles dès qu'elle dormirait ! PETERBONO. HECTOR Oui.. Retiens-moi. ce qui nous donne deux jours pour nous mettre hors d'atteinte ou celui du vrai chèque reçu en échange d'un faux bijou dans les mêmes conditions. Moi. pense à ta pauvre mère qui t'a confié à moi. Hector ! // s'accroche à Gustave. HECTOR.

— Il a peut-être trouvé ce qu'il cherchait. // se fouille. Approche-toi de la fenêtre. — De l'air.. le coup.. Rien. Oui. Quel est ce faire-part ? Elle le lit. et ce n'est pas si souvent que nous sommes bien. j'ai une affreuse nouvelle à vous annoncer. Tu parles d'une occasion rêvée ! PETERBONO. mais c'est tout de même l'occasion rêvée. Depuis le premier jour. et sort sans vouloir même envisager une pareille solution. mais que faire ? PETERBONO J'ai une idée! Si nous faisions semblant de ne pas le connaître ? Hector hausse les épaules. HECTOR. Petite ritournelle goguenarde. Elle sort en criant. écartez-vous ! — Il faut aller chercher le médecin. — Il est tout à fait remis ! — C'est une émotion. Ce n'est pas le moment de plaisanter. Elle multiplie les trémolos tragiques. bas.. J'ai retrouvé le faire-part..Le bal des voleurs 164 Quinze jours encore. LADY HURF Vous êtes fou.. Qu'avez-vous. Je savais bien que je le retrouverais ce faire-part. non.. LORD EDGARD s'est redressé lentement II commence d'une voix blanche. dans le silence. mon oncle?. . ma tante !. Ses mains sont froides. Ma tante ! vite. Edgard ? LORD EDGARD Non.. de même. La clarinette est dans une grande confusion.. — Non. il va causer un scandale. L'occasion rêvée. // sort. Mon oncle. Il est en train de fouiller dans te tas de papiers qui ne le quitte jamais.. GUSTAVE Tableau II 165 — Non.. Lord Edgard entre. PETERBONO. Mes amis. La musique s'est tue. Suivons-le et tâchons de l'arrêter. qui est très gêné. — A son âge. Je suis trop malheureux. bouleversée. Elle le hisse sur un fauteuil. Le duc de Miraflor est mort à Biarritz en 1904.. HECTOR bondit à sa poursuite.. à Hector. Le musicien court chercher tout le monde en jouant des notes sans suite. Tout le monde regarde Peterbono. Nous le ferons. on entend : — Une attaque. PETERBONO C'est ridicule.. il n'est qu'évanoui. JULIETTE entre. mais nous sommes bien ici. PETERBONO l'appelle. il revient à lui.. précédé du musicien qui fait des trémolos sur son saxophone comme s'il pressentait quelque coup du destin. tout le monde entre derrière le musicien en criant . pousse un grand cri et s'écroule évanoui sur son tas de lettres. HECTOR Non. et le cache précipitamment dans sa poche. Un énorme silence. bien entendu. Soudain il se redresse.

Edgard. comte de Zeste. LORD EDGARD Mais.. PETERBONO. LORD EDGARD éclatent aussitôt de rire. le pince. marquis de Priola. furieux. chère amie. Mais non. LORD EDGARD Pourtant. Pas toi ? Juliette. » Mais enfin. LADY HURF Attendez. PETERBONO. Vous ne restez pas pour prendre des nouvelles de notre hôte? PETERBONO Alors. DUPONT-DUFORT FILS C'est parfait. où est-il ? Je l'avais à l'instant ! Oh ! mon Dieu. LADY HURF. LADY HURF le pince plus fort. La musique a commencé doucement le thème de la romance quelque part au loin. Si. Flattons ses moindres lubies. Je trouve que c'est une excellente idée ! LADY HURF. par exemple. mon cher. Faites vos excuses. sortant. qui est restée seule. Complètement clos. qu'on pousse. que c'est drôle ! DUPONT-DUFORT PÈRE... si. Moi. Alors Juliette sort doucement le faire-part de son corsage et le lit. entendez-vous. je ne l'ai pas encore dite. LADY HURF Tout se découvre. lui montrer que vous n'êtes pas mort. chère amie. passons tous sur la terrasse. LADY HURF Nous sommes sauvés. Je vais vous faire part de mon idée. . Voilà. Hi ! Hi ! Hi ! Dieu. je trouve cela de très mauvais goût.. de Galbe. Nous allons tous nous déguiser en voleurs et y aller.166 Le bal des voleurs Tableau II 167 Où est-il ? Ah ! ça. Je suis sûre. maintenant que vous me le dites.. je suis sûre que vous vous trompez. derrière lui.. j'y ai fait servir le café. ne bouge pas un instant. A Peterbono qui se dirige insensiblement vers la fenêtre.. à son fils. que vous vous trompez.... emboîtant le pas.. à Hector. DUPONT-DUFORT PÈRE ET FILS Venez. je l'ai déjà perdu ! DUPONT-DUFORT PÈRE LORD EDGARD se frotte le bras. L'incident est donc clos ? PETERBONO. DUPONT-DUFORT PÈRE. JULIETTE « Nous avons la douleur de vous faire part de la mort de Son Altesse Sérénissime le duc de Miraflor y Grandes. soulagé. LADY HURF Edgard.. j'ai retrouvé votre faire-part. je ne suis pas mort. mon cher duc. qu'il exaspère. puis rageur. je pense que j'ai dû confondre avec le duc d'Orléans. on donne ce soir un Bal des Voleurs au Casino. gêné. je vous certifie. Aïe ! En effet. vous faites une plaisanterie ridicule à ce cher duc. en sortant. On se réunira.

il ne faut pas avoir peur des voleurs. mais il m'aime. moi non plus. Elle l'embrasse. Elles sortent. Son père n'est pas le duc de Miraflor. JULIETTE Merci. son père est sans doute un aventurier.. n'est-ce pas? Il m'aime sûrement ? LA PETITE FILLE Oui.. au contraire. Tableau II LA PETITE FILLE 169 Elle rêve un instant.. tu l'aimerais tout de même.. Je vais te reconduire chez ton père. tu ne sais pas. ce qui doit être assez bien pour lui puisque je suis très riche. LA PETITE FILLE Je ne sais pas. JULIETTE C'est très bien. Bien sûr. JULIETTE Qu'est-ce que tu veux que cela nous fasse alors qu'il soit aventurier ou même pis ? A ma place. n'est-ce pas ? Mais pourquoi ses yeux sont-ils si durs lorsque je veux lui parler de lui ? S'il veut me séduire. Crois-tu qu'il préfère Éva? Cela serait terrible. JULIETTE l'embrasse encore. alors qui peut-il être ? Pourquoi a-t-il sorti l'automobile du garage ? Pour quoi se cache-t-il ? LA PETITE FILLE entre. j'en ai trouvé des marguerites qui ont beaucoup de pétales.. RIDEAU Comment. Tu comprends.. tu n'es pas encore couchée ? LA PETITE FILLE Je vous cherchais des marguerites. il devrait être tout le temps aimable. Tu n'as pas peur. Viens. Mademoiselle Juliette. le soir ? .. tu es un amour. Tu sais.168 Le bal des voleurs Non. ma petite vieille. JULIETTE Mademoiselle Juliette.

GUSTAVE // tire.Tableau III DUPONT-DUFORT PÈRE. Un petit sifflement. vous êtes frit ! GUSTAVE N'approchez pas. Ah! Ah! Bravo! GUSTAVE Comment. qu'est-ce que c'est ? // sort un revolver. Au lever du rideau la pièce est dans l'obscurité. nom de Dieu ! Même décor. GUSTAVE Mais c'est formidablement bien imité ! Où l'avez-vous acheté ce pétard ? GUSTAVE C'est Peterbono ? L'OMBRE Mais enfin. car c'est lui. n'approchez pas ! // tire à nouveau. à son fils. papa ! Non. je suis au milieu de la pièce. . Haut les mains ! DUPONT-DUFORT PÈRE Ce n'est pourtant pas moi. LA DEUXIÈME OMBRE Les nouveaux bandits. DUPONT-DUFORT PÈRE. Didier. Où avez-vous trouvé ce revolver ? Il est magnifique ! GUSTAVE N'approchez pas ou je tire ! DUPONT-DUFORT PÈRE TROISIEME TABLEAU Pas de résistance. Deux lampes s'allument.. DUPONT-DUFORT PÈRE glousse. Nous sommes les nouveaux. inconscient du danger. Une ombre. se croisent et fixent Gustave. GUSTAVE Mais enfin. tu es toujours aussi maladroit ! DUPONT-DUFORT FILS proteste dans l'ombre. Il a des vêtements sombres. il éteint sa lampe. DUPONT-DUFORT FILS L'OMBRE Qu'est-ce que c'est ? On vient pour le coup. Soudain il entend un bruit. bravo? // tire encore. une potiche tombe et se brise avec un fracas épouvantable. Deux ombres surgissent.. Il examine silencieusement les objets du salon. une casquette. Mais ce n'est pas moi. sévère. 171 Ah ! Ah ! elle est bien bonne !. c'est Gustave avec une lampe électrique.

GUSTAVE Vous avez raison.. Tu es un garçon travailleur et honnête . DUPONT-DUFORT FILS Seulement. il est en habit avec un casque de policeman. Tout est dans les détails. se sont fait des têtes aussi ridicules. DUPONT-DUFORT FILS Si nous ne sortons pas d'argent de cette maison. Sois séduisant. Par exemple. Magnifique. si vous le voulez ! GUSTAVE Oui. naturellement. DUPONT-DUFORT PÈRE II n'a aucune imagination. Mais alors qui a cassé ce vase ? LORD EDGARD entre et allume la lumière. mais ne te relâche pas une minute. A tout à l'heure. La réussite de ce soir compte . mon cher lord !. qui s'est fait ainsi que son fils une terrible tête d'apache.172 Le bal des voleurs DUPONT-DUFORT FILS Tableau III DUPONT-DUFORT PÈRE 173 Mais moi aussi.. papa ! DUPONT-DUFORT PÈRE. mon petit ami. Comment trouvez-vous mon casque ? DUPONT-DUFORT PÈRE.. DUPONT-DUFORT PÈRE Nous avons été ainsi avec des amis américains dans les bals de la rue de Lappe.. Dites-moi.. nos affaires sont en bonne voie. je vous conseille de vous refaire votre tête.. vous n'êtes pas très bien réussi. c'est la Belgique. soudain inquiet. Tout le monde y va à ce bal des voleurs ? DUPONT-DUFORT PÈRE Bien sûr. Un peu trop simple.. DUPONT-DUFORT FILS Oui ! Au bal des voleurs ! et vous aussi ! GUSTAVE Tu vois bien que je fais ce que je peux. Vous n'avez pas l'air d'un vrai voleur. // sort. comme c'est probable. La petite balafre. Regardez. Attention ! attention ! vous faites beaucoup de bruit. On ne nous a pas remarqués. vous. il s'arrête. // va sortir. ce garçon ! DUPONT-DUFORT FILS Et le bandeau noir sur l'œil. moi aussi. DUPONT-DUFORT PÈRE Mais qu'allez-vous faire avec ces têtes ? DUPONT-DUFORT PÈRE Aller au Casino. C'est beaucoup trop simple. tout le monde ! GUSTAVE C'est parfait. Lord Edgard est sorti. Il va à Gustave ahuri. Il n'y a que nous qui serons remarqués ! DUPONT-DUFORT PÈRE Tu as lu les derniers télégrammes ? DUPONT-DUFORT FILS Croyez-le. Je sais. J'y vais tout de suite. DUPONT-DUFORT PÈRE Ah? Oui. DUPONT-DUFORT FILS Si les autres..

je vous en prie. Laissons-les s'enferrer et soyons de plus en plus aimables. LADY HURF aperçoit les Dupont-Dufort qui toussaient désespérément pour attirer l'attention. Certainement. • • E V A Tu n'es pas encore prête ? JULIETTE Comment avez-vous fait pour vous réussir de telles têtes ? DUPONT-DUFORT PÈRE. sortant. ÉVA.174 Le bal des voleurs Tableau III EVA 175 beaucoup pour nous. Et d'ailleurs il y a chez nos rivaux une atmosphère louche dont un scandale ne peut manquer de naître un jour. C'est visiblement lady Hurf qui a fait taire le vieil idiot tout à l'heure lorsqu'il prétendait que le duc de Miraflor était mort en 1904. DUPONT-DUFORT FILS Tu nous feras mettre en retard. DUPONT-DUFORT FILS Soyons très aimables. que penses-tu de nos hôtes ? ÉVA A son fils Soyons aimables. DUPONT-DUFORT PÈRE Certainement.. DUPONT-DUFORT PERE II faut nous débarrasser de ces gaillards. Juliette passe furtivement. avec la petite voiture. LADY HURF. Messieurs. Pourquoi demande-t-on aux gens s'ils sont amoureux puisque cela se voit toujours ? . C'est une question de vie ou de mort.. Tu es amoureuse de ce garçon ? JULIETTE Ils ont toujours l'air d'attendre des pourboires. Ils sortent avec des courbettes. Ils disent qu'ils ne peuvent pas arriver à se mettre en voleurs. Ouvrons l'œil et soyons prêts à toute éventualité. soudain. JULIETTE Que vous soyez contente. Je vais me préparer. Attention. LADY HURF Le duc et son fils tardent. en voleuses de cotillon. ÉVA minaudant. Éva. voici lady Hurf ! Entrent lady Hurf et Éva. C'est vrai. montez les chercher. Oh ! Surprenants ! Ils sont surprenants ! Je ne m'attendais pas à cela de leur part. ÉVA Pourquoi me demandes-tu cela ? ÉVA C'est bien cela. DUPONT-DUFORT FILS Je les ai appelés en passant. Nous sommes bien contents. LADY HURF Partez devant. et donnez-leur quelque bon conseil. d'ailleurs. J'arriverai seule.

JULIETTE Même le jour où vous avez dansé deux danses de suite ensemble ? ÉVA Comme tu as de la chance d'être amoureuse à ce point ! JULIETTE C'est l'orchestre qui avait repris le tango. je le sais. tu sais. Éva la rappelle. JULIETTE Non. je t'aime beaucoup. Il suffit qu'il s'approche de moi par accident pour que tu ne nous quittes pas des yeux. cela m'étonne bien. . Je ne suis amoureuse de personne. tu te trompes. Je l'aime vraiment. JULIETTE Je me méfie. EVA Juliette ! Pourquoi me crois-tu ton ennemie ? JULIETTE s'arrête.. JULIETTE Tu ne le veux pas.176 Cela se voit ? Oui. petite sotte Ce jour-là. Le bal des voleurs JULIETTE Tableau III JULIETTE 177 Tu ne lui as jamais parlé sans que je te voie ? ÉVA ÉVA JULIETTE Eh bien. JULIETTE Tu es plus jolie que moi. ÉVA Si j'en avais eu envie cela m'aurait été bien difficile. Elle va sortir. Tu me jures que tu n'as jamais essayé de lui plaire ? EVA Tu es amoureuse de lui. Assois-toi. Il avait l'air tellement triste que je lui ai proposé tout de suite de revenir. mais nous ne t'avons pas retrouvée. ÉVA Même le jour où vous êtes partis en canot pendant que les Dupont-Dufort voulaient m'apprendre à jouer au baccara ? ÉVA Ah ! si je pouvais les vouloir. Il n'avait pas les mêmes yeux le soir. JULIETTE marche sur elle soudain.. et tu prends tous les hommes que tu veux. C'est cela ? Mais parle donc ! Pourquoi souris-tu ainsi ? ÉVA Je te le jure. Tu es mon ennemie. JULIETTE Non. n'est-ce pas. ÉVA Petite chanceuse.. lui ? ÉVA Même ce jour-là. n'est-ce pas? Tu veux me le prendre et me parler avant pour que je n'aie pas trop de peine? D'ailleurs vous êtes peut-être même convenus de cela tous les deux ? C'est cela..

JULIETTE Tous. pourtant. c'est que cela va mal.. la plus belle. ÉVA Même le premier jour. la plus forte. même le premier jour. J'aurais bien voulu avoir tant envie de lui que je t'aurais sacrifiée sans penser à toi une seconde. Il n'y a qu'à se laisser aller. ÉVA C'est facile. Avoue qu'il est pourtant plus séduisant qu'Hector par qui tu te laisses faire la cour..178 Le bal des voleurs EVA Tableau III Tu es chic ! JULIETTE 179 C'est parce qu'il m'avait demandé s'il te plaisait et que je lui avais répondu que tu étais une petite fille très fantasque dont on ne pouvait rien savoir.. ÉVA Tu es contente maintenant ? JULIETTE Cela va mal. JULIETTE Tu n'as pas essayé de lui plaire même au début. ÉVA Crois-tu que de te voir si amoureuse de lui cela n'aurait pas pu m'arrêter au seuil d'un simple flirt ? Tu as toujours cru que j'étais la plus grande.. JULIETTE Tu es tellement mieux. j'en suis sûre. Mais c'est très triste. JULIETTE Cela m'étonne tout de même ce que tu me dis. tu sais. On ne passe d'ailleurs pas une minute sans être malheureux. ÉVA Pourquoi n'as-tu jamais confiance en moi ? J'ai l'impression que je suis une vieille auprès de toi. Tu aurais pu lui répondre autre chose. ÉVA Tu n'es pas heureuse ? ÉVA Tu crois ? JULIETTE Non. tout de même. Tu auras tous les hommes du bal. JULIETTE ÉVA Oh ! non. ÉVA Quand tu manges tes perles. JULIETTE C'est pour cela ? Un petit temps. mais je crois bien que c'est cela être heureux. JULIETTE Alors je suis contente. Tu fais tellement plus femme. ÉVA Je ne ris pas. JULIETTE Moi non plus. Je les aurai tous. EVA Tu es pourtant très belle ce soir. parce que j'avais plus d'hommes autour de .

LADY HURF PETERBONO. HECTOR Tu n'as jamais eu comme moi un homme dans ton lit. que toi au monde. ÉVA C'est une affaire de goût. . ÉVA D'ailleurs les voici. Ils se sont fait des têtes de bandits d'opérette absolument ridicules. Peterbono et Hector entrent. DUPONT-DUFORT PÈRE Beaucoup ! PETERBONO Ces Messieurs sont prêts. Oh ! Je suis trop heureuse ! Je n'ai pas le courage de rester près de toi qui es triste. Juliette ne bouge pas. dressée. souriant à son rêve. Elle l'embrasse et se sauve. je te le jure. offerte à l'invisible avec un demi-sourire. et tu es amoureuse.. toute prête à croire. je penserai à toi. à Éva. Sont-ils bien ? DUPONT-DUFORT PÈRE Oh ! oui. En voleur. pourquoi n'es-tu pas en voleuse comme nous ? JULIETTE éclate soudain de joie. mon cher duc ? PETERBONO Juliette.. Il n'y a peut-être que toi à Vichy. Mais tu vois bien qu'il n'y a que toi qui es vivante ici. Vous ne nous aimez pas ? LADY HURF Nous allons faire une entrée magnifique.. sans amour. pas de bague à ton doigt. Tous éclatent de rire.. Pourquoi rient-ils ? PETERBONO Comment s'imaginent-ils les voleurs ? Ils n'ont jamais été au théâtre ? LADY HURF Mais en quoi êtes-vous.180 Le bal des voleurs Tableau III LADY HURF 181 moi. et tu as vingt ans. HECTOR. ÉVA la regarde brusquement.. Je suis sûre que tu es toute nue sous ta robe de toile blanche. au moins ? ÉVA Oh ! non ! Quel mystère ! Que veux-tu dire ? Lady Hurf entre avec les Dupont-Dufort.. Avouez que nous ne sommes pas bien. DUPONT-DUFORT FILS Et tu es toute intacte. à lady Hurf. Tu n'as même pas de perles à ton cou. JULIETTE. JULIETTE A tout croire. je suis vivante. Quand je serai un peu moins heureuse. Chut! ÉVA Ce n'était pas ainsi.

. avec son casque de policeman. si vous ne me voulez pas. sans même le regarder. Soudain il se plaque contre le mur. Nos affaires vont de mieux en mieux. N'est-ce pas. Il ferme les fenêtres. On entend l'auto qui s'éloigne. Un Je ne vous raconte pas d'histoire. ma petite. DUPONT-DUFORT FILS Je vais partir. DUPON-DUFORT PÈRE sortant le dernier Je viens vous retrouver. toujours en habit. PETERBONO moment encore et Gustave paraît. bien sûr. Il fait le tour de la pièce en inspectant les objets un à un. on ne peut pas demander à des grands d'Espagne de se réussir des têtes de voleurs. La scène reste vide un instant. Un domestique passe et éteint le grand lustre. GUSTAVE Fichez le camp. Edgard ! // apparaît. que les voleurs dansent avec tes ladies sans que les Dupont-Dufort arrivent à y prendre part — puis une java extrêmement canaille que les DupontDufort finissent en désespoir de cause par danser ensemble avec beaucoup de brio. Il écoute. JULIETTE en dansant avec son fils. La voiture est prête.182 Le bal des voleurs LADY HURF Tableau III 183 Mon cher. allez ! JULIETTE Pourquoi me parlez-vous durement ? GUSTAVE Fichez le camp. mais il s'est rasé les moustaches. Bien dit. Qu'avez-vous ? GUSTAVE J'ai mal à la tête. Tous les personnages sortent en dansant. Je croyais que vous m'auriez voulue. Allez.. JULIETTE entre en costume de voyage. Hector ? Énormes bourrades. Est-ce que vous croyez que j'ai bien fait de me raser les moustaches ? LADY HURF. LORD EDGARD Qu'est-ce que vous venez faire ici ? JULIETTE Je viens. Fichez le camp. Je ne sais pas ! Allez. Je veux rester ici. JULIETTE Soyons spirituels en diable. à moi ? GUSTAVE Et redoublons d'amabilité. LADY HURF Me voilà. Où est lord Edgard ? Il ne peut pas s'arracher de la glace. Elle appelle.. DUPONT-DUFORT PÈRE Pourquoi me racontez-vous cette histoire. GUSTAVE Pourquoi n'êtes-vous pas avec les autres ? JULIETTE. GUSTAVE En route. oust ! .. au bal ! Au bal ! La musique attaque aussitôt un quadrille très brillant.

JULIETTE En costume de voyage ? Qu'est-ce qui vous prend ? JULIETTE Mais. va à elle. Je venais vous rejoindre pour partir. C'est trop compliqué à vous expliquer et. Une fois vous m'aviez dit que nous partirions ensemble. je m'appelle Gustave . JULIETTE Oh ! ce n'est pas vrai. GUSTAVE Rien de particulier.. d'ailleurs. JULIETTE Oui. vous ne comprendriez peut-être pas.. GUSTAVE Oh ! ne vous fâchez pas. . GUSTAVE JULIETTE Nous allons peut-être rencontrer un domestique dans le couloir. Venez avec moi. Pour l'instant. Monsieur Pedro. GUSTAVE Pourquoi ? Dupont-Dufort père et fils doivent vous attendre. j'ai besoin que vous sortiez rapidement.. GUSTAVE On se trompe quelquefois. Ma petite vieille. // la regarde. Allez vous mettre en voleuse comme les autres. GUSTAVE Mais vous me le disiez ! GUSTAVE Vous avez l'air de savoir beaucoup de choses. // la prend par les bras pour la reconduire à la porte Mais qu'est-ce que vous faites avec ce manteau ? En quoi êtes-vous déguisée ? JULIETTE Qu'est-ce que je vous ai fait ? GUSTAVE En costume de voyage. Mais je plaisantais. Ici nous ne risquons rien. JULIETTE Je le sais.. comment savez-vous que je dois partir ? JULIETTE Et moi qui croyais que vous m'aimiez. Il vaut mieux ne pas bouger d'ici.184 Le bal des voleurs JULIETTE Tableau III GUSTAVE 185 Mais vous ne m'avez jamais parlé comme cela ! GUSTAVE II y a un commencement à tout. décidé. D'ailleurs. deuxièmement : je vous demande de sortir. montez dans votre chambre y pleurer vos illusions perdues. GUSTAVE Primo : il n'y a pas de Monsieur Pedro. JULIETTE Vous comprendrez tout à l'heure... JULIETTE Je vous mentais.

dans mon genre. Gusta. ma petite vieille. N'essayez pas de m'attendrir. je suis honnête. je suis là pour faire un coup et je vais le faire. Voilà. Ce n'est pas comme Peterbono et Hector.. Il le jette. je veux simplement un mouchoir. Une simple mesure de précaution. AH fond. Vous comprenez. et ta tante qui est une vieille piquée s'en est fait plus que tout autre. Vous êtes sage. D'ailleurs. puisque vous allez partir ? GUSTAVE lui saute dessus. moi. ma petite. Je fais mon métier simplement. // l'a. je suis un vrai voleur. Si tu te crois au bal des voleurs. les voleurs s'en vont généralement. ma petite. je vous le donne.. Que voulez-vous ? Dans tous les métiers il y a comme cela une petite part qui n'est pas très élégante. Hector et le duc de Miraflor également. Moi. // a trouvé son mouchoir qui est minuscule.. Il faut être propre dans sa partie. Ça va. je vous ai fait des roucoulades comme ça. A part cela. JULIETTE Oh! ne me volez pas mon sac. Pourquoi ne voulez-vous pas que je m'en aille avec vous. A-t-on idée d'avoir des mouchoirs aussi petits ? Tant pis. Elle s'agite. Monsieur Pedro ! Gustave. ce sont des imbéciles. . Oui. Cela m'ennuie un peu de vous avoir fait ce coup-là.. en plus. vous en savez trop ! JULIETTE Oh ! ne me faites pas de mal ! GUSTAVE N'ayez pas peur. Peterbono. mais au fond je n'en pense pas un mot.. Oh ! vous. Enfin. moi. je vous le jure.. Cela ne vous serre pas trop ? Elle fait non de la tête. tu te trompes . Il leur a retiré l'estime des honnêtes gens. Il aurait pu y avoir plus de casse.. C'était pour mon coup. // commence à garnir ses sacs des objets les plus invraisemblables qu'il trouve dans le salon. je sais. c'est le duc de Miraflor. Cela vous embête. // se remet au travail. Je vous aime bien. Les voleuses n'ont jamais de costumes de voyage ? GUSTAVE GUSTAVE Vous n'allez pas voyager. que voulez-vous ? Quand le bon Dieu a inventé les voleurs. JULIETTE Une fois qu'ils ont volé. Elle s'agite Ça va. ce n'est pas terrible. Mais eux. JULIETTE Oh ! mais je ne vais pas crier ! pas crier. il a bien fallu qu'il les prive de quelque chose.186 Le bal des voleurs JULIETTE Tableau III 187 // Va bâillonnée. J'en ai vu d'autres. Vous allez au bal. voilà tout.. Au bout d'un moment il la regarde. il fouille dans son sac.. il a un remords. Sans fioritures. ça va. le mien est propre. // la regarde à la dérobée. il n'y a rien dedans. JULIETTE Pour quoi faire ? GUSTAVE Pour vous bâillonner. ligotée sur sa chaise. Tu t'es fait des illusions. ou sans cela il n'y a plus de vie possible. Cela ne vous serre pas ? // lui sourit. ce n'est pas très élégant. parce qu'au fond j'ai menti tout à l'heure. GUSTAVE Je vous remercie..

il est gêné. JULIETTE crie. je vous aime ! Je vous ai vu sortir une voiture du garage. Comme j'ai pensé que vous partiriez une fois votre coup fait. il faut me le dire. Elle s'agite. Si vous n'aviez pas été un vrai voleur. GUSTAVE Qu'est-ce que vous voulez me dire ? JULIETTE Vous me jurez de ne pas vous sauver pour avertir votre tante ? JULIETTE Si j'ai mon manteau de voyage. Vous n'avez pas l'intention de rester ? GUSTAVE C'est une question qu'on ne pose pas aux voleurs. Je le sais bien que vous êtes un voleur. exaspérée. ce n'est pas pour faire l'idiote ligotée sur une Bien sûr. détachez-moi les mains. JULIETTE Mais écoutez-moi au moins ! GUSTAVE Détachez-moi les mains. en souvenir. C'est idiot ! C'est complètement idiot ! Enlevez-moi ces cordes. Dans quelque temps. nous n'y penserons même plus. Qu'est-ce que vous allez me dire maintenant.... // continue d'empiler des objets. Je me demande comment vous ne vous faites pas remarquer. je me suis habillée pour vous suivre. JULIETTE Alors.. Mais je le sais que vous êtes un voleur ! Vous ne faites que répéter cela. GUSTAVE Mais je suis un voleur. Vous êtes mal? Vous ne vous étouffez pas au moins? Juliette. Vous le voyez bien que je ne fais cela que parce que je ne peux pas faire autrement. que je suis un vrai voleur ? Il s'assied. vous verrez. GUSTAVE Qu'est-ce qui vous prend ? JULIETTE Je vous le répète depuis une heure. mais je suis sérieux en affaires. // lui ôte son bâillon. si vous me jurez de ne pas appeler. quoi ! Elle le regarde. Alors ? Laissez-moi faire mon boulot tranquillement. JULIETTE Mais. résigné. C'est bon. Vous me jurez ? Elle fait oui. Allez. si je suis venue vous retrouver ici. Oh ! ne me regardez pas ainsi. ça non ! Je suis un bon type. je me doutais que vous étiez un vrai voleur et que c'est ce soir que vous feriez le coup. Ah ! vous êtes idiot ! . je n'aurais pas pensé que vous alliez partir au milieu de la nuit puisque vous êtes l'invité de ma tante. je m'en vais vous retirer votre bâillon. il ricane sans oser la regarder. Cela me fait horriblement mal. Il la regarde. JULIETTE. emmenez-moi puisque je vous le demande. Cela me fend le cœur. Cela me ferait plaisir de vous faire un petit cadeau. je vous le jure. il s'arrête.. GUSTAVE chaise. Je vous le laisserais. S'il y avait quelque chose qui vous plaisait ici.188 Le bal des voleurs Tableau III 189 II hausse les épaules. GUSTAVE Ah.. Juliette. j'ai confiance en vous. Elle remue. sitôt délivrée.

Non. Mais. c'est mal. humblement. Maintenant. Dépêchez-vous. c'est fini votre tranquillité. c'est un caprice.. Tenez. . épouvanté. laissez-moi parler. Embrassezmoi. JULIETTE. ma tranquillité.190 Le bal des voleurs GUSTAVE Tableau III GUSTAVE. écoutez. Juliette ! Vous ne savez pas ce que vous faites. et seulement quand il faudra. Vous ne pouvez pas me suivre. je vous le jure... Ne croyez pas cela. Surtout pas cela ! Je vous aime. C'est tout ce qu'on emporte ? GUSTAVE lui arrache le sac des mains. Elle se remet immédiatement de la pondre . GUSTAVE Nous avons perdu un quart d'heure. Je ferai le guet. Elle prend un des sacs. Pardon... ils écoutent. vous me feriez douter de votre présence d'esprit. GUSTAVE Juliette. GUSTAVE Bon. Un silence. Oh! rassurez-vous. mais je n'y comprends rien.. Je suis idiote. Oui ou non. GUSTAVE Mais vous savez à quelle vie vous vous exposez ? JULIETTE Oh! oui. Je sais très bien siffler.. JULIETTE Je vous aiderai. décidée. JULIETTE Elle était en train de me tuer. est-ce que je vous plais ? GUSTAVE Oh ! non. JULIETTE Mais que faites-vous ? JULIETTE Oh ! vraiment. Mais nous sommes riches avec ce que nous emportons. Embrassez-moi. vous vous moquez de moi. Qu'est-ce que vous feriez avec moi ? JULIETTE Juliette.. moi je vous aime et je veux être votre femme. Si cela vous ennuie tant que je sois traquée par la police. Il faut vous rabâcher les choses. Vous ne savez pas ce que c'est de fuir et d'avoir peur. Vous êtes habituée au luxe.. nous ne volerons plus. C'est l'essentiel. Vous en avez assez comme cela ? Elle montre ses sacs du pied. puis se lève.. Je sifflerai quand il viendra quelqu'un. Gustave.. // lui détache les mains. GUSTAVE Juliette. Maintenant. Si vous avez peur d'avoir des ennuis avec l'état civil. Il ne s'agit pas d'être pris maintenant. Je sifflerai moins fort. Je ne veux pas. nous ne nous marierons pas vraiment! Voilà.. JULIETTE Oui. JULIETTE Chut ! méfiez-vous !. vous êtes heureuse ici tout de même. Emmenez-moi. si vous me trouvez gentille. 191 J'ai confiance en vous. Elle siffle terriblement fort.

le reprend d'une façon nostalgique. Ils sortent. Je suis heureuse. JULIETTE Nous serons pauvres alors. radieuse. Vite. Embrasse-moi. ÉVA Ma petite voleuse. Embrasse-moi... . c'est ce qui a le plus de valeur.192 Le bal des voleurs GUSTAVE Les voleurs ne sont pas des gens riches. Elle fouille dans le sac.. JULIETTE sort de ses bras. Laisse les candélabres. ces gens-là organisent un Bal des Fleurs. GUSTAVE J'ai honte. Tout ce qu'on prend se revend très mal. Embrassez-moi. Je comprends que nos accoutrements les aient effrayés. JULIETTE Cela ne fait rien. tu verras. Embrasse-moi. mon oncle.. JULIETTE QUATRIÈME TABLEAU Tu es un petit idiot. Je vais bien t'aider. c'est du faux bronze. c'est ridicule. Les personnages rentrent à la queue leu leu. A-t-on idée aussi d'écrire le titre des bals en caractères minuscules. mon chéri. Que voulez-vous. LADY HURF C'est ridicule.. Juliette. et s'assoient vexés et abattus. Oh ! mais tu n'emportes pas les petits émaux ? Tu es idiot. Ils s'embrassent longtemps.. HECTOR Ils auraient tout de même pu nous laisser entrer. j'ai honte. La clarinette. tête basse. Elle s'arrête. GUSTAVE J'ai honte. vite. chéri. Elle court les décrocher. Ils s'embrassent. LADY HURF Évidemment. Tu vois comme tu avais besoin de moi. Et les petits Fragonards !. LADY HURF RIDEAU Un Bal des Fleurs ! C'est d'un niais ! Un Bal des Fleurs !. Juliette. dans le jardin d'hiver. maintenant.. qui vient de jouer le thème du bal. GUSTAVE C'est une heure plus tard. Les Français ont la passion des économies ! LORD EDGARD Ils nous ont renvoyés de la façon la plus pénible..

LADY HURF Moi aussi ! Elle passe. je serais certainement entré. Ne sois pas imprudent. Les perles. A Peterbono. Les Dupont-Dufort sont restés seuls. DUPONT-DUFORT PÈRE. A lady Hurf. DUPONT-DUFORT FILS. papa. j'aurais préféré garder mes moustaches ! LADY HURF. C'est à cause d'eux. tout le monde l'imite. LADY HURF Naturellement ! Nous pouvions tous passer.. LORD EDGARD C'est d'ailleurs à cause de vos têtes que notre groupe n'a pas pu passer. je lirai mieux les affiches et nous irons entre gens de goût. Nous jouerons au bridge. Elle soupire. minable.194 Le bal des voleurs DUPONT-DUFORT PERE Tableau IV LADY HURF 195 Ce qui m'étonne. étourdiment.. Mon cher duc. à Hector. HECTOR Ne t'excite pas. PETERBONO Parfait. sacrebleu. c'est que vous ayez pu confondre Bal des Fleurs et Bal des Voleurs. Mais quel mauvais goût! Regardez-les donc! On dirait des apaches ! DUPONT-DUFORT PÈRE Mais pour un Bal des Voleurs. vous.. LADY HURF Vous êtes fou.. il me semble.. en sortant d'un autre côté. les affiches.. . Moi. me pardonnerez-vous cette soirée perdue ? PETERBONO. entre nous. Elle sort avec Éva et lord Edgard. ils avaient compris que j'étais en coquelicot... bas.. C'est étrange . La bague. Montons nous déshabiller. Nous ne le ferons plus Portefeuille. Nous sommes navrés. papa. PETERBONO. une fois de plus. bourrade à Hector. pour ne pas perdre complètement notre effort ? LADY HURF Mais. LADY HURF Des Fleurs ! des Fleurs ! Vous n'allez pas reparler de ce Bal des Voleurs toute la soirée ! DUPONT-DUFORT FILS Une autre fois. si c'était pour jouer au bridge. Edgard. si vous aviez si bonne vue ! DUPONT-DUFORT PÈRE Nous pourrions peut-être tout de même passer la soirée ainsi. Une soirée n'est jamais perdue.. mon cher. LADY HURF II est bien temps ! LORD EDGARD Vous auriez dû les regarder. PETERBONO Alors.

DUPONT-DUFORT PÈRE Eh bien ? DUPONT-DUFORT FILS. DUPONT-DUFORT PÈRE Ces gaillards-là sont ici dans le même but que nous. On va dire que c'est nous. // rentre. du salon. on a cambriolé. c'est évident. Papa ! Les Fragonards ne sont plus sur le mur ! // se précipite dans le salon. les tabatières . alors qu'il y a écrit : Bal des Fleurs. C'est évident. DUPONT-DUFORT FILS A-t-on idée surtout de lire : Bal des Voleurs sur une affiche. DUPONT-DUFORT FILS Ni les émaux ! On a pris les chandeliers de bronze. DUPONT-DUFORT PÈRE Pas pour un Bal des Fleurs. on a cambriolé ! DUPONT-DUFORT PÈRE. Papa. montrant le salon voisin par la baie ouverte. Quelle vieille folle! DUPONT-DUFORT FILS. DUPONT-DUFORT FILS Papa ! DUPONT-DUFORT PÈRE Qu'est-ce qu'il y a ? DUPONT-DUFORT FILS Regarde le mur. mais tout les favorise. qui a été voir. le mur ? DUPONT-DUFORT FILS Le petit Pedro ? DUPONT-DUFORT FILS Les Fragonards ! Mais oui ! Le petit Pedro ! . crie soudain. Tu es fou ? Nous étions au bal avec tous les autres. on a cambriolé ici ! DUPONT-DUFORT PÈRE se lève. Nous nous étions pourtant réussi de bien belles têtes. Mais pourquoi cette joie ? Cela ne peut pas arranger nos affaires. les tiroirs sont ouverts. DUPONT-DUFORT FILS Très mal.196 Cela va mal. les soupçons ne peuvent se porter que sur quelqu'un dont tout le monde a remarqué l'absence insolite ? De qui tout le monde a-t-il remarqué l'absence ? DUPONT-DUFORT PÈRE Eh bien. DUPONT-DUFORT FILS. A-t-on idée d'organiser un Bal des Fleurs ! DUPONT-DUFORT PÈRE Sortons. et nous n'avons vraiment pas de chance. DUPONT-DUFORT PÈRE Tu ne comprends donc pas que si l'on a cambriolé pendant que nous étions au Casino. Le bal des voleurs DUPONT-DUFORT PÈRE Tableau IV DUPONT-DUFORT PÈRE 197 DUPONT-DUFORT FILS Tu penses bien qu'en un pareil moment je n'ai pas envie de m'extasier sur de la peinture. Papa. devant une glace.

. comme un camelot. Les Fragonards ! les émaux ! les candélabres ! les tabatières ! Deux tiroirs forcés ! C'est magnifique ! DUPONT-DUFORT FILS Mais ici. Très vite. Nous aussi ! LORD EDGARD Appelons tout le monde et confondons-les. qui arpente le salon voisin en hurlant. Ils sont coulés.. Un vol important vient d'être commis. Vous pourrez les prendre au piège. DUPONT-DUFORT FILS De nos jours. Ils sont venus avec nous. Quelqu'un!. DUPONT-DUFORT PÈRE.. très excité. les autres devraient être complices ? DUPONT-DUFORT FILS Holà! Holà! LORD EDGARD entre dégrimé comme le seront tous ceux qui vont revenir. mais en ce moment ils sont partis. Les Fragonards ! les émaux ! les chandeliers ! les tabatières ! les tiroirs ! Entrez ! Entrez ! LORD EDGARD entre dans le salon et revient s'écrouler sur une chaise.. Donnez-moi le commissariat de police. LORD EDGARD Ah ! Didier. Ici.. Qu'est-ce qu'il y a ? DUPONT-DUFORT FILS Ils sont complices. Holà! Nous nous en doutons ! . Enfin ils se dévoilent. je m'en doutais. dans ce salon ! LORD EDGARD Allô..198 Le bal des voleurs DUPONT-DUFORT PÈRE Tableau IV DUPONT-DUFORT PÈRE 199 Dans ce cas pourtant. fiston ! Ils s'embrassent. la villa des Boyards. DUPONT-DUFORT PÈRE Un vol vient d'être commis. c'est une chose qui n'étonne plus personne.. Embrasse-moi. LORD EDGARD Ici? DUPONT-DUFORT PÈRE. sans doute pour ne pas éveiller les soupçons. ou bien ils vont partir d'un moment à l'autre. Vite. Où cela ? DUPONT-DUFORT FILS II faut que cela soit définitif.. Téléphonons immédiatement au commissariat. et nos affaires n'ont jamais été aussi bonnes. Savez-vous qui c'est ? DUPONT-DUFORT PÈRF Holà! Quelqu'un!. vite... Oui. Il prend l'appareil. Qu'ils ne puissent pas nier ni fuir. Allô. DUPONT-DUFORT PÈRE ET FILS. fiston. tu es magnifique ! Tu ranimes ton vieux père. Mademoiselle. DUPONT-DUFORT FILS Dans ce salon ? Qu'a-t-on volé ? DUPONT-DUFORT PÈRE. Dans mes bras. DUPONT-DUFORT PÈRE rentre radieux. ensemble. les voleurs sont encore ici. C'est horrible. Il va à la porte. le commissariat de police ? Ici. Ici même.

cette fois m'y voici ! ÉVA Non. Ma petite fille.. HECTOR Non. Un vol important vient d'être commis. qui recule imperceptiblement vers la porte. Ah ! mon cher détective. // est près de la porte. mon cher détective.. on vient de nous voler. mon cher Lord. Éva ? C'est insensé ! LADY HURF entre avec Peterbono. Éva. modeste Oui. ils étaient affreux. ÉVA Messieurs. Vous allez immédiatement les arrêter. LORD EDGARD C'est affreux ! Un vol terrible ! Je m'en doutais. Enlevez donc cette barbe. soudain furieux. Restez donc. HECTOR entre triomphant avec une nouvelle tête. Nous soupçonnons des imposteurs que nous hébergeons ici par un étrange caprice de ma cousine. vous ne pouvez pas vous figurer comme vous arrivez à point. Mais cela m'ennuie pour les Fragonards. HECTOR Comment cela ? DUPONT-DUFORT PÈRE recommence.. LORD EDGARD bondit sur lui. c'est moi. ÉVA J'admets bien les plaisanteries quoiqu'elles ne soient pas d'un très bon goût avec un homme de mon âge. Qu'avez-vous tous à crier. . LORD EDGARD. Éva entre. Tout va s'arranger. vous faites un bruit épouvantable? PETERBONO Mais que vous prend-il. qu'est-ce à dire ? On me soupçonne ? ÉVA Enfin ! C'est lui. Vous ne vous moquez pas de lui.200 Le bal des voleurs LORD EDGARD Tableau IV Mais je ne me moque pas de vous. Mais il ne faut pas les renouveler trois fois par jour. Hector ! HECTOR enlève sa barbe. Il se heurte aux DupontDufort père et fils qui l'ont suivi... Moi aussi. mon cher Lord. LORD EDGARD 201 HECTOR. Je vous l'avais dit qu'il était mort en 1904 et que c'étaient des imposteurs. mon oncle? C'est le prince Hector. Est-ce que vous avez bientôt fini de vous moquer de moi jeune homme ? On ne s'entend positivement plus. Enfin.. DUPONT-DUFORT FILS Je suis bien contente pour les candélabres. je vous prie de laisser le prince Hector ! HECTOR N'est-ce pas. DUPONT-DUFORT PÈRE Non. Les Fragonards ! les émaux ! les candélabres ! les tabatières ! ÉVA Mais je ne me moque pas de.

. une tache sur son revers. c'était du faux bronze. Pendant notre absence. Tout ! Tout ! Tout ! Tout !. Éva.. LADY HURF Pourtant nous vous.202 Le bal des voleurs DUPONT-DUFORT PÈRE. s'assoit aussi Quelque domestique sans doute. LADY HURF s'est assise. LORD EDGARD Je l'avais dit ! Je l'avais dit ! LADY HURF Je vous en prie. très vite. DUPONT-DUFORT PÈRE Comment non ? LADY HURF Excellente idée ! Contez-nous cela ! LORD EDGARD. Il se brosse . LADY HURF Non. DUPONT-DUFORT PÈRE Un vol ? EVA Vous nous. DUPONT-DUFORT FILS C'est un vol.. DUPONT-DUFORT PÈRE. et ne comprend toujours pas. Pendant les cris des deux autres et le silence qui suit. je ne veux pas de police chez moi. il se regarde dans les glaces. LADY HURF Oui. Peterbono croit qu'il a sa manche relevée. Milady. très engageant. je crois bien. . ma tante. Tableau IV LADY HURF 203 en même temps. on a emporté les petits émaux. Messieurs. Je n'ai rien compris. laissez-moi m'asseoir. Allons. Les Fragonards ! les émaux ! les tabatières ! les candélabres ! les tiroirs ! LADY HURF Tant mieux. les Fragonards et. avec un haussement d'épaules. avec lui. PETERBONO. Contez-moi cela.. ÉVA Je vous dis non. LADY HURF Enfin. quelles sont ces manières ? Ne suis-je pas maîtresse ici ? Je vous trouve singulièrement dépourvus de gêne depuis quelques jours.. D'abord.. Ils sont au complet? ÉVA Je ne sais pas.. Les Fragonards.. ou quelque chose accroché dans le dos. Finalement il renonce à chercher. Ils s'arrêtent en même temps et se regardent. ne parlez pas tous ensemble. Je suis fourbue. Téléphonez que personne ne vienne. les candélabres. DUPONT-DUFORT PÈRE II faut avertir la police. Hector fait des signes désespérés à Peterbono pour qu'ils se sauvent.. DUPONT-DUFORT FILS Mais nous avons déjà téléphoné.. Je vous l'avais bien dit qu'il était mort en.

C'est insensé! c'est eux ! Ils se heurtent en reculant.. Les voilà qui fuient ! DUPONT-DUFORT FILS Mais.. affolé. hurle en vain.. puis ils se heurtent en voulant fuir en avant au cours d'un petit ballet cocasse dont la dernière figure est leur capture par les agents.. je vais avoir une crise de nerfs ! Appelle les domestiques. Pas nous! Au contraire. LADY HURF. espérant encore. 205 C'est trop tard. sur le dos des agents salués par leur petite ritournelle... Nous voici ! Sosthène. Les Dupont-Dufort sont sortis. Quand lady Hurf avait interdit d'appeler la police. ce n'est pas de refus ! HECTOR Oh ! c'est trop fort ! Nous vous sauverons malgré vous. malgré leurs protestations déchirantes. Mais ce n'est pas nous. chère amie. Ils se précipitent sur les Dupont-Dufort. Et voilà ! A Hector. Mais. A ces derniers mots. Nous vous tenons ! . DUPONT-DUFORT PÈRE. LES AGENTS. LADY HURF. Mais. Non ! Vous nous remercierez plus tard. qui reculent. DUPONT-DUFORT PÈRE Tenez. LADY HURF Eva.. Mademoiselle Eva !. Haut les mains ! DUPONT-DUFORT PÈRE Haut les mains ! Ils les menacent de leurs revolvers. Si vous voulez nous donner un coup de main pour ouvrir la porte. Non ! DUPONT-DUFORT PÈRE Edgard.. ils s'étaient arrêtés.. C'est nous qui avons téléphoné. tranquillement.. voyons ! Dites-leur quelque chose. sévère. taisez-vous. Hector et Peterbono s'étaient dirigés doucement vers la porte. Emile ! Quelqu'un. DUPONT-DUFORT FILS.... Ils sont certainement en route.. Monsieur.. ils tentent brusquement de se sauver.204 Le bal des voleurs DUPONT-DUFORT PÈRE Tableau IV DUPONT-DUFORT PÈRE ET FILS.. à toi le gros ! Ils ont vu ces deux horribles têtes de bandits qui menaçaient ces gentlemen de leurs armes. qui les ont chargés sur leurs épaules avec les gestes des acrobates de cirque. Ils n'ont pas hésité. Eh bien ! je suis très contente. LORD EDGARD. Mais dites-leur quelque chose. LADY HURF Messieurs. passant près d'Éva. vite ! Joseph ! quelqu'un ! LES AGENTS entrent sur ces cris. Voilà trois semaines que ces gens-là étaient chez moi et je ne savais comment m'en débarrasser. je suis ici chez moi ! Je vous somme de rentrer ces armes ! DUPONT-DUFORT FILS Volontiers ! Très volontiers ! Les agents emmènent les Dupont-Dufort. LES AGENTS Ah ! mes lascars. emporté.

mais d'où souffrez-vous ? LORD EDGARD. PETERBONO Non. LADY HURF Alors je vous conseille de monter vite là-haut. Vous n'êtes pas très fort. mon vieil Edgard ! HECTOR se rapproche enfin de Peterbono. Je ne pense pas. Ha. je sais parfaitement que c'est vous le vrai voleur. HECTOR Hein ? Mais puisqu'on vient d'arrêter les autres ? LADY HURF va à eux. mon cher père ? LADY HURF Mais c'est inadmissible ! De quoi nous accuse-t-on ? Nous avons été avec vous toute la soirée. C'est cette vieille plaisanterie ! LADY HURF Mais comment cela se fait-il ? LADY HURF Le duc est mort entre mes bras. ce n'est pas la peine de tant rire. Il n'est pas très bien. Elle sort. ha. HECTOR entre. vaincu par ces émotions est tombé à demi évanoui dans un fauteuil. montez donc chercher des sels à votre oncle.. ha. HECTOR Vous n'êtes pas bien. Rendez-moi mes perles. Peterbono tousse. mon cher. souriante. Viens donc ! . PETERBONO Je le savais depuis longtemps. HECTOR. Vous voyez bien que le duc de Miraflor était mort en 1904! LADY HURF Éva.. // s'arrête net. Mais enfin qu'est-ce que c'est ? PETERBONO Vous avez de grands bagages ? Seront-ils longs à faire ? PETERBONO. qui est revenu à lui. Voilà.. Milady. Et dire que je suis ici pour me soigner le foie ! LADY HURF Vraiment. Lady Hurf regarde Peterbono. PETERBONO Imbécile. nous sommes découverts. mais elle nous laisse partir. HECTOR Oh! oui. Elle fouille dans sa poche. Oh! non. Seulement je m'ennuie tant. Montez donc avec lui dans vos chambres. Mon cher. pris d'un fou rire inextinguible.. ou peu s'en faut. ne comprenant toujours pas les signes de Peterbono. qui depuis l'arrestation des autres s'étrangle. badin.206 Le bal des voleurs Tableau IV HECTOR 207 LORD EDGARD. Je savais donc parfaitement à qui nous avions affaire. superbe. il y a une heure que j'essaie de te le dire. Messieurs. minable. que vous vouliez attendre la visite du commissaire.. les coquins sont en de bonnes mains.. Ne fais pas le malin.

pas de vous et qui la trouvera désirable. soudain angoissées.. LORD EDGARD Hector. Ils sortent. Mais j'avais dû vous regarder très vite. Edgard. C'était ainsi.208 Le bal des voleurs HECTOR Tableau IV LORD EDGARD 209 Je ne vous comprends pas. LADY HURF Allez donc. Éva.. qui se grime. ÉVA entre. LADY HURF a bondi. Que prépare-t-il ? Une plaisanterie encore? C'est un garçon qui en fait beaucoup trop. c'est le rôle du petit.. C'est un métier qui ne doit pas rapporter tant que cela. PETERBONO Fais donc vite.. Maintenant vous ne me plaisez plus du tout. mais j'ai conservé la bague. Ce que je ne comprends pas. Éva le regarde. je me ris — entendez-vous — de vos présomptions absolument erronées et injurieuses. mon amour. Le petit. LADY HURF les a regardés partir avec un sourire attendri. ils sont restés quinze jours ici à cause de moi. Vous savez.. HECTOR se retourne triomphant. très dignes. Voici les sels. bai. des Miraflor y Grandes ! PETERBONO ne peut s'empêcher de ricaner Je n'y comprends absolument rien. tous retiennent leur respiration. C'est inconcevable. abattue. ma présence! Eva. j'ai enfin retrouvé ma tête ! Il se tourne et se fait rapidement la tête qu'il avait à la première scène.. Pauvre vieux ! Je lui ai laissé ma bague. Une petite musique allègre salue leur départ. Elle m'a repris le collier. Monsieur. tranquillement dans le silence. la situation est sans issue. nous.. pas de fantaisie ! Le commissaire va arriver. mon amour ! Éva ! Était-ce bien ainsi ? Un silence. idiot. Laisse-moi. HECTOR Mais voyons. Les deux femmes le regardent. le petit. qui était si gentil? ÉVA Juliette ? Où est Juliette ? . LADY HURF s'assoit. Éva.. Jouons beau jeu. Je n'admets pas ce ton ! Parce que si vous jugez notre présence indésirable. Miraflor y Grandes ! Ah ! là ! là ! Tu es fou. C'est vrai. PETERBONO. En somme. Éva. mon cher père ! Nous sommes vos invités. puisque tout le monde vous le conseille ! HECTOR Je n'admets pas ce ton ! A Peterbono. Et nous n'avons pas le droit de leur faire perdre leur temps. et ce vol n'est pas une raison pour nous traiter ainsi. Dieu soit loué ! A la porte ! A la porte ! HECTOR malgré le tragique de la situation. Madame. Je sais quelqu'un qui ne dépend. Viens donc. si cette enfant. HECTOR. qui est extrêmement volontaire. Nous sommes sauvés. retombe amoureuse de lui. ÉVA.

puis passe bientôt au thème de la romance qui est tout à fait de mise en un pareil moment. JULIETTE leur crie de toutes ses forces. les voient et poussent un cri. Elle n'est pas dans sa chambre ? Dans un salon d'en haut ? Au jardin ? ÉVA Je cours voir. imbécile ! Ce garçon a enlevé Juliette avec les tableaux du salon.210 Le bal des voleurs LADY HURF Tableau IV 211 Juliette ? Elle n'est pas venue au bal.. Je vous l'avais bien dit d'être énergique et de prendre des précautions. Elle n'est pas en haut. N'essayez pas de me parler. Pourquoi cet air tragique. Le trottoir ? // comprend soudain. Vous le méprisez. Il traverse le salon en musique et sans que les autres. notre petite Juliette serait volée ? ÉVA Juliette.. En effet Gustave est entré doucement sur la pointe des pieds. Appeler» C'est rempli de domestiques ici.. Gustave. LORD EDGARD Oui. Ils méditent tous trois douloureusement. puisque tout est fini maintenant? LADY HURF Maïs.. Il veut poser Juliette endormie sur un canapé. Pourquoi m'as-tu ramenée ? Mais elle est grande ! Elle aurait pu se défendre. le visage couvert de larmes. LORD EDGARD Ma petite enfant. contre toute évidence. Oh ! c'est une supposition impossible.. elle s'est agrippée à lui. tout n'est pas fini. Les domestiques battent le jardin. Soudain il heurte un fauteuil. La clarinette joue une musique qui croit être tragique. Les autres sursautent. N'essayez pas de me dire quelque chose. mais. LADY HURF Vous ne comprenez donc pas qu'il l'a séduite ? Il la fera voler ou faire le trottoir. Oui. . Il porte Juliette endormie et les sacs. je sais. je ne pourrais que vous détester. LADY HURF II l'a tuée ! Trémolo à l'orchestre. elle joue nerveusement avec ses perles. Gustave. LORD EDGARD Quelle supposition. Non. Gustave prend peur. au cri. LORD EDGARD Non! Non! Non! Pourquoi m'avez-vous ramenée?.. Il a les bras chargés de tant de choses qu'il ne voit pas très bien où il va. Les sacs tombent avec fracas.. le voient. Le trottoir ! // s'écroule. JULIETTE C'est horrible. qui ne comprend pas. je l'aime. mais. elle a ouvert les yeux.. LORD EDGARD. Un silence. LADY HURF . non.. La musique reprend son thème tragique en s'en moquant. je veux partir avec lui parce que je l'aime. moi. je ne comprends pas bien ? Lady Hurf est tombée assise SUY le sofa. Il ne faut pas qu'il parte ou bien je m'en vais avec lui ! LADY HURF Juliette. qu'il nous arriverait un malheur ! ÉVA revient.

.212 Le bal des voleurs Ils sont charmants. Vous vous souvenez.. je n'aurai jamais honte. qui a mis son lorgnon. LORD EDGARD.. Ils s'embrassent! LADY HURF Oh!. tout à ses souvenirs. ravie. Edgard ? C'est un voleur. Tableau IV 213 II se débat.. Ils s'embrassent.. Regardez la race de ce profil. puis il la voit dépeignée. Ils s'embrassent.. Délicieux ! Vous vous souvenez. Gustave? Tu m'as trouvée trop bête.. Taisez-vous donc... Mais j'étais fatiguée.... Il fera un mari rêvé pour notre terrible et douce petite Juliette. La musique s'est tue de saisissement. je vais l'embrasser devant vous. ému. mon chéri. LADY HURF Je le sais qu'ils s'aiment. Eh oui ! Un voleur. Il vent se sauver.. Mais ils s'aiment.. Non. elle se retient. pourquoi m'astu ramenée. JULIETTE Mais alors. Mais.. c'est impossible ! Nous avons perdu le sens. LORD EDGARD Oh!. LADY HURF Je vous aime. sans lâcher Gustave. On le voit chercher violemment. je veux qu'il soit mon amant. je n'ai pas honte!. C'est vrai. nous nous embrassons devant eux. GUSTAVE Tous deux la même taille. LORD EDGARD. Cette timidité exquise et tout de même cette force. LORD EDGARD. C'est très joli ce qu'elle dit. Non. émue. Soudain il crie.. LORD EDGARD.. et j'ai l'habitude de me coucher tôt. Emily ? LADY HURF Ils font un couple délicieux. mais il le faut absolument.... LORD EDGARD. Vous pouvez dire tout ce que vous voulez. Il est ravissant. Il le faut. avec ses larmes et son rire.. LORD EDGARD Elle les contemple. Mais qu'est-ce que vous me racontez. Il faut le mettre à la porte. Tenez. puisque vous n'accepterez jamais qu'il soit mon mari. Attendez ! Attendez ! Eh bien ! oui. Cela ne vous est jamais arrivé ? . Le Crystal Palace ? LADY HURF Qu'est-ce qu'elle dit ? LADY HURF. Elle se jette à son cou... et lui aussi oublie les autres. Elle s'arrête. Il hésite d'abord. reste ou permets-moi de te suivre. Juliette. trop naïve ? C'est parce que je me suis endormie à côté de toi dans l'automobile que tu ne me veux plus? C'est vrai. ordinairement on ne s'endort pas le soir de son aventure. JULIETTE s'est dégagée comme une petite furie et tournée vers eux. je n'ai pas honte! non.. Tu vois. Je l'aime. Et après ?. navré. souriant. Elle ne peut épouser un garçon qui n'a ni père ni mère. Elle s'est caché la tête contre lui.

nous t'en empêcherons. je ne comprends pas ce que vous avez. LADY HURF Bon! // lui présente une médaille. comme un peintre devant son tableau. Vous êtes mon fils. Levez la tête. Plus haut. Parfait. Parfait. menaçant. Vous êtes mon fils ! Vous êtes mon fils qui m'a été volé en bas âge ! // tombe dans ses bras. LADY HURF S'il part. n'est-ce pas ? Lâchez-moi. surpris par son cri. Il va falloir partir. recule en clignant de l'œil. Je ne le quitterai jamais ! Je ne le quitterai jamais ! Je ne le quitterai jamais ! GUSTAVE.. Vous reconnaissez cette médaille ? GUSTAVE Je m'en rends compte. Il traverse la scène en courant comme un fou et sort. // lui soulève l'oreille. Non. pathétique. Maintenant le signe de l'oreille. Cette fois.214 Le bal des voleurs Gustave et Juliette. votre chemise. Qu'est-ce qu'il a ? LORD EDGARD. s'arrêtent de s'embrasser. Et d'abord. Cela ne fait rien. Il marche sur Gustave. LORD EDGARD la jette. qui la tient contre lui. Monsieur. vous commencez à m'agacer. en exprimant son désespoir sur son instrument. Vous avez bien vingt ans. mon ami. vous êtes fou ? GUSTAVE se dégage. vous. furieux. Alors lady Hurfva au musicien. Nierez-vous qu'un fils naturel m'ait été volé en bas âge ? A Gustave. La clarinette supplie encore. le regarde à plusieurs reprises. Mon fils ! // tombe à nouveau dans ses bras. Nierez-vous que vous n'êtes pas très certain de vos origines paternelles ? Non. LORD EDGARD Où va ton oncle. Éva ? JULIETTE Bon. des rubans. // regarde sa photographie. furieuse. JULIETTE Non. Fichez-moi le camp immédiatement ! Elle le chasse . Ouvrez votre veste. . je partirai avec lui ! LADY HURF Mais Edgard. Fichez-moi le camp ! La clarinette essaie de protester. A Juliette. le musicien s'en va. en manière d'explication.. LORD EDGARD entre comme un bolide avec une photographie. à lady Hurf. LADY HURF Tableau IV GUSTAVE 215 Oui. mais que voulez-vous que j'y fasse ? Vous êtes un garçon de rien — si ce n'est pis. Nous nous aimons. La clarinette s'est faite déchirante pour implorer. La clarinette fait entendre une petite supplication. des médailles. mon cher fils.

Venez tout de même. voyons. LADY HURF C'est horrible ! C'est horrible ! Mon fils me renie ! // trépigne. qui a assisté à toute la scène sans rien dire.. Monsieur.. rêveuse.. JULIETTE Je suis sûr. Comme elle va être heureuse ! LADY HURF. Comme c'est bien. Je ne peux pas accepter. que je ne suis pas votre fils LORD EDGARD Ainsi j'aurai attendu vingt ans que cet enfant me soit rendu par le ciel et. Cela ne vous engage à rien après tout de venir dans le jardin. Et je m'en vais continuer à jouer mon rôle de charmante jeune femme qui a beaucoup de succès. comme c'est bien. Ça y est. Non ! Cela ne prend pas.. se dégageant brusquement. mais je ne peux pas accepter. Allez-vous me laisser m'abîmer longtemps ? LADY HURF Vous pouvez peut-être accepter. Ce n'est pas vrai.. LORD EDGARD Non. Gustave !. Venez avec moi dans le jardin comme avant. dès qu'ils sont sortis. ce n'est pas vrai ! Vous n'avez jamais eu de fils volé en bas âge.. Je ne suis pas un type dans votre genre.216 Le bal des voleurs Tableau IV 217 JULIETTE saute de joie.... Tout cela. LORD EDGARD // s'abîme en effet de douleur sur le fauteuil le plus proche. Je vais m'abîmer de douleur. LORD EDGARD Oui. C'était une photo découpée dans un magazine. c'est très gentil. Non.. Edgard. Mais je ne peux pas. les regardant s'éloigner. LADY HURF II est honnête. EVA Je suis horriblement humilié de ce mépris de mon enfant.. moi. venez. LADY HURF C'est tout de même malheureux que ce garçon soit le seul d'entre nous qui ait le sens des castes. Je n'ai aucune raison. Elle Va entraîné. je m'abîme. GUSTAVE Qu'est-ce qui ne prend pas ? GUSTAVE Mais non.. c'est lui qui refuse de me reconnaître pour père ? GUSTAVE Oh ! que si. Allons. LORD EDGARD Non. c'est des manigances parce que vous voyez que la petite est amoureuse de moi. lorsque le ciel enfin daigne me le rendre. GUSTAVE Ainsi vous avez joué les imbéciles pendant cinquante ans et vous étiez capable de trouver cela tout seul ! ÉVA. LADY HURF. vous voyez que votre père souffre. GUSTAVE. Je vais vous dire toutes les raisons que vous avez. . Oh !. C'est gentil ce que vous faites.

Je suis le détective de l'agence Scottyard. Comment. elle est à vous ? LE DÉTECTIVE Premier tableau Deuxième tableau Troisième tableau Quatrième tableau Cinquième tableau LE BAL DES VOLEURS 11 34 42 83 85 119 147 170 193 Mais bien sûr qu'elle est à moi ! LORD EDGARD Vous êtes donc vraiment le détective que j'avais demandé à l'agence Scottyard ? LE DÉTECTIVE Premier tableau Deuxième tableau Troisième tableau Quatrième tableau Puisque je viens de vous le dire ! LORD EDGARD Alors on n'a plus besoin de vous : la pièce est finie. notre belle aventure. dansent en échangeant leurs barbes.. et encore c'est parce qu'ils jouaient leur jeunesse. LE DÉTECTIVE. comme des bouchons. ce qui réussit toujours. LORD EDGARD pousse nn rugissement. // tire sa clarinette de sa poche — car c'était aussi le musicien — et commence à jouer un petit pas redoublé qui sert de finale et que les personnages de la pièce. très étonné. Dans ce cas.. Il n'y a que pour ceux qui l'ont jouée avec toute leur jeunesse que la comédie est réussie. Monsieur ! Cela ne prend plus ! LE DÉTECTIVE LE VOYAGEUR SANS BAGAGE Arrêtez ! vous êtes fou ! Vous me faites mal ! LORD EDGARD.218 Le bal des voleurs LADY HURF Ma pauvre Éva! Que veux-tu? On n'apprend pas à croire. lui saute dessus et lui tire la barbe. Nous nous retrouvons tout seuls. Ils ne se sont même pas aperçus de la comédie ! UN MONSIEUR A BARBE. . Ah ! non. Elle est finie. entrant. entrés par toutes les portes. débonnaire.