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Les craintes ignorées de Frederik de Klerk (6 novembre 2011, Le Monde)

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Dimanche 6 - Lundi 7 novembre 2011

GÉO & POLITIQUE

Lenouveau Raspoutine du Kremlin
l’homme de la semaine | 7 et 8 novembre, visite officielle à berlin de dmitri medvedev

VladislavSourkov

Ce conseiller de l’ombre est un personnage-clé de l’administration présidentielle de Medvedev. Et comme il a également servi Eltsine et Poutine, il est au cœur de toutes les intrigues politiques russes
rova perdu l’oreillede Vladimir Poutine, qui s’est empressé de décorer Vladislav Sourkov. Comment ce dernier s’est-il hissé au faîtedu pouvoir? Sans être du premier cercle, celui des hommes « à épaulettes»(ex-membresdesservicesdesécurité) et natifs de Saint-Pétersbourg, comme M. Poutine, il a su se rendre indispensable. En bon apparatchik, il cultive le secret, accorde peu d’interviews, se montre rarement en public. Sa spécialité à lui, c’est l’intrigue, les conversations d’alcôves, le contrôle en sous-main des partis et des médias. «Il y a peu de temps encore, les rédacteurs en chef des grands médias rencontraient Vladislav Sourkov chaque jeudi. Désormais, ils n’ont plus besoin d’être guidés.Ilssaventcequ’ilsdoiventécrire, quiilspeuventmontreràl’écranetcombien de temps ; ils savent aussi qui ne doitpas être montré», expliquela journaliste Zoïa Tsvetova.

Marie Jégo Moscou, correspondante

A

ussi vrai que le Kremlin possède plusieurs tours, Vladislav Sourkov en est la sentinelle. Au service de trois présidents successifs depuis 1998 – Boris Eltsine, Vladimir Poutine, Dmitri Medvedev –, cet ex-publicitaire est devenu, à 47 ans, la vigie du pouvoir russe. Numérodeuxdel’administration présidentielle, un vaisseau amiral de 2 000 employés, il tire les ficelles de la scène politique intérieure. Depuis son bureau de la Vieille-Place, au cœur de Moscou, ce fonctionnaire à l’allure de dandy contrôle les partis, parraine les nombreux mouvements de la jeunesse poutinienne, tout en gardant un œil sur les ONG. Ses talents de manipulateur furent révélés au grand jour en septembre, lorsqu’il déposséda le milliardaire Mikhaïl Prokhorov de la direction du parti Juste cause. Formation libérale mise sur pied à la demande du Kremlin, Juste cause était censé faire contrepoids au mastodonte Russie unie, le parti des bureaucratesau pouvoir, en vue des législatives du 4 décembre. Or l’oligarque Prokhorov, propriétaire de mines d’or, grand amateur de basket et de jolies filles, se lança bille en tête dans la politique, au point de devenirincontrôlable. Pire, ilmanifesta une certaine indépendance, un travers inacceptable aux yeux du tandem au pouvoir – le premier ministre Poutine et le président Medvedev –, obsédé par la « verticale de l’obéissance ». Une reprise en main s’imposait. Le jour du congrès de Juste cause, Vladislav Sourkov envoya ses adjoints pour y mener une OPA inamicale sur le parti. En quelques heures, l’oligarque et ses partisans furent évincés à jamais de la scène politique. Depuis, ils sentent le soufre. Après avoir critiqué haut et fort le nouveau Raspoutine, « ce montreur de marionnettes qui (…) intimide les médias et trompe la direction du pays », Mikhaïl Prokho-

L’homme cultive son image de fonctionnaire atypique, écrivain dilettante et parolier occasionnel du groupe de rock Agatha Christie
Né en 1964 d’une mère russe et d’un père tchétchène dont il ne porte ni le nom ni le patronyme, ce provincial discret a un parcours inhabituel, qui commence d’emblée par une zone d’ombre : son lieu de naissance. Sa biographie officielle donne le village de Tchaplyguine, dans la région agricole de Lipetsk, à 500 kilomètres au sud-est de Moscou, dont sa mère, Zoïa Sourkova, institutrice, était originaire. D’autres sources prétendent qu’il serait né à Douba-Iourt, à 30 kilo-

Vladislav Sourkov lors d’une de ses rares apparitions publiques, en septembre.
ANTON BUTSENKO/ITAR-TASS PHOTO/CORBIS

mètres de Grozny (Tchétchénie), et qu’il se serait appelé Aslanbek Doudaev jusqu’à l’âge de 5 ans. Une chose est sûre : lorsque ses parents se séparent, il ne sera plus jamais question du père, Andarbek Doudaev. Après une adolescence choyée dans la gloubinka (la « province profonde » en russe), à Lipetsk puis à Riazan, le jeune Sourkov monte à Moscou. Les études ne sont pas son fort et, en1981, ilarrêtetoutpour fairesonservice militaire en Hongrie. C’est là qu’il aurait été recruté par le renseignement militairesoviétique (GRU), tournant décisif dans sa carrière. En 1989, le Rastignac de Riazan ronge son frein. Les temps sont incertains, le parti et l’armée ne sont plus ce qu’ils étaient, les perspectives de carrière sont floues. La même année, il s’inscrit à un cours de lutte. Son entraîneur a également pour élève Mikhaïl Khodorkovski, un jeune entrepreneur issu du Komsomol (jeunesses communistes), l’un des direc-

teurs de la banque Menatep. Il tient le bon bout. En moins de dix ans, Vladislav Sourkov gravit un à un les échelons de l’institution. Defil enaiguille,il devientdirecteur dela communicationàl’ORT,lachaîne de télévision publique, en 1998. A ce poste,ilaaccèsàtoutlepersonnelpolitique en vue. Il ne tarde pas à être remarqué par Alexandre Volochine, le chef de l’administration présidentielle de l’époque, éminence grise de Boris Eltsine. La même année, ce dernier le recrute comme adjoint. Cinq ans plus tard, lorsque Mikhaïl Khodorkovski estarrêté,AlexandreVolochinedémissionne, pas Vladislav Sourkov. Lapresse russele décritparfoiscomme l’idéologue du pouvoir. C’est oublier que le régime qu’il sert est dépourvu d’idéologie. Avec son passé de publicitaire, Vladislav Sourkov est avanttoutexpert en agit-prop,la communication politique des bolcheviks, brutale et sans nuances. L’homme, marié deux fois et père

de quatre enfants, cultive son image de fonctionnaire atypique, écrivain dilettante et parolier occasionnel du groupe de rock Agatha Christie. Dans le roman noir « Proche de zéro », publié en juillet 2009 sous pseudonyme (non traduit) et dont il serait l’auteur,il faitdire auhéros:«Lacriminalité et la corruption jouent le même rôle dans la construction sociale que l’école, la police et la morale. Vouloir les éliminer mène au chaos. » Habile, il sait changer de costume au gré du discours de ses différents patrons. Démocrate sous Boris Eltsine, absolutiste avec Vladimir Poutine, le Raspoutine du Kremlin s’est enthousiasmé pour la modernisation voulue par Dmitri Medvedev. Comme le faisait remarquer un jour un ex-cadre de Ioukos, la société pétrolière de KhodorkovskidémanteléesurordredeVladimirPoutine,VladislavSourkovillustre à quel point, en Russie, «le gène du cynisme s’est développé plus vite que celui de la démocratie ». p

Les craintes ignorées de Frederik De Klerk
L’ancien président sud-africain, qui a aboli le régime de l’apartheid, est aujourd’hui peu écouté. Mais il n’hésite pas à exprimer son inquiétude sur l’avenir du pays
(presque) plus personne n’en parle
delaàlatête del’Etat. Après cebasculement historique, M. De Klerk a occupé le poste de vice-président pendant deux ans, avant de se retirer de la vie politique en 1997. Aujourd’hui, à 75 ans, l’homme n’est pas dupe. Il sait que, lorsqu’on l’interroge, c’est surtout pour évoquer Nelson Mandela, l’icône mondiale, désormais trop frêle pour parler en public. Frederik De Klerk s’y prête de bon cœur, vantant « son sens de l’écoute, sa droiture, son autorité »… Les médias locaux se sont rappelé son existence le 2 février 2010, vingt ans après son célèbre discours devant le Parlement annonçant la rédaction d’une nouvelle Constitution démocratique, la fin de l’interdiction du Congrès national africain (ANC) et la libération de tous les prisonnierspolitiques, dontNelson Mandela, privé de liberté pendant vingt-sept ans. Dès le lendemain de cet anniversaire, Frederik De Klerk retournait dans l’ombre. En Afrique du Sud, sa voix ne porte plus vraiment. La faute de son personnage ambigu, grand réformateur mais aussi dernier président d’un régime raciste ? La faute de l’ANC, qui cherche depuis vingt ans à récrire l’histoire officielle pour minimiser son rôle dans la transition démocratique ? Pourtant, l’ex-chef d’Etat,opéré en 2006 d’un cancer du côlon, a encore des choses à dire sur son pays. Il ne veut pas seulement être un mentor qui, par l’intermédiaire de l’association Global Leadership Foundation, qu’il préside, conseille des chefs d’Etat engagés dans une transition politique dans leur pays. Du Cap, où il habite, Frederik De Klerk commente et dénonce. Ainsi, le 16 septembre, il évoque l’état du pays, miné par « un niveau de chômage inacceptable, des inégalités persistantes,l’échec du système éducatif, la forte criminalité». Ou encore leprogramme de discrimination positive, qu’il juge raciste car il a fait, selon lui, d’une partie des Blancs, métis et Indiens « des citoyens de seconde zone ». Récemment, il condamnait Julius Malema, président de la Ligue de la jeunesse de l’ANC, pour avoir repris en public une chanson antiapartheid appelant à « tuer le fermier blanc ». « Il est très inquiet des menaces qui pèsent sur la Constitution, en particulier sur les droits des minorités », explique Dave Steward, à la tête du Centre pour les droits constitutionnels, créé en 2006, au sein de la Fondation De Klerk. Grâce à son lobbying auprès du Parlement sud-africain, l’organisation, alliée avec d’autres associations de la société civile, a parfois réussi à faire reculer le gouvernement de l’ANC. Comme, par exemple, sur l’expropriation sans compensation, qui demeure interdite, ou sur la loi risquant de réduire la liberté de la presse, toujours pas votée. « Pour De Klerk, défendre cette Constitution, c’est aussi défendre son héritage ainsi quel’image qu’illaissera,estime AntheaJeffery, chercheuse à l’Institut sud-africain des relations raciales. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, une partie des Blancs l’ont accusé d’être un traître pour avoir cédé trop de pouvoirs aux Noirs. » Début 2010, Frederik De Klerk avouait une erreur, à demi-mots. « Dans les sociétés multiculturelles, il faudrait des mécanismesconstitutionnelspourgarantirla représentation de toutes les communautés au niveau du pouvoir exécutif, afin de favoriser le consensus permanent », confiait alors celui qui n’aimerait pas être reconnu uniquement comme l’homme qui a libéré le grand Nelson Mandela. p

Sébastien Hervieu Johannesburg, correspondance
LEON NEAL/AFP

Août 1989 Frederik De Klerk
devient président de l’Afrique du Sud, sous le régime de l’apartheid.

2 février 1990 Discours annonçant la libération de Nelson Mandela et la rédaction d’une nouvelle Constitution.

1994 Premières élections démocratiques en Afrique du Sud : Mandela élu président, De Klerk devient vice-président. 1997 Retrait de la vie politique.

e Klerk ? C’est un peu notre Gorbatchev à nous, il est encensé à l’étranger mais oublié dans son propre pays. » La formule de cette chercheuse sud-africaine, un brin sévère, résume bien la position ambivalente de celui qui partagea le Prix Nobel de la paix en 1993 avec Nelson Mandela. Depuisson retrait dela viepolitique,Frederik De Klerk raconte inlassablement dans des conférences à l’étranger comment, lors de sa présidence (1989-1994), il a aboli le régime de l’apartheid et mené le pays vers les premières élections multiraciales en 1994, qui ont porté Nelson Man-

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