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GÉOÉCONOMIE

REVUE TRIMESTRIELLE - ÉTÉ 2008

LE KRACH AGRICOLE

Sommaire
Éditorial 5

Entretien
Les enjeux de la présidence française de l’Union européenne Pascale JOANNIN 9

Dossier

Le krach agricole
Propositions pour une nouvelle vision de l’agriculture Jacques CARLES Marchés agricoles en ébullition : diagnostic et évaluation des risques pour l’économie mondiale Thierry POUCH Agriculture : la nouvelle donne mondiale et les perspectives à moyen et long termes Bruno PARMENTIER Ne pas sacrifier l’agriculture française Christian PÈES Les biocarburants : un engagement responsable Xavier BEULIN 19

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Varia
Le réchauffement climatique : un dilemme du prisonnier aux conséquences catastrophiques Jean-Paul MARÉCHAL Iran : l’émergence d’une puissance régionale Barry RUBIN Lectures 109

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Agriculture : la nouvelle donne mondiale et les perspectives à moyen et long termes
Bruno PARMENTIER
Directeur général du groupe ESA d’Angers, auteur de Nourrir l’humanité (éditions La Découverte 2007, prix Terra 2008).

En matière d’agriculture, on dira probablement dans quelques années que le XXIe siècle a commencé en 2007. 2007. Grâce à la Politique agricole commune, la population européenne dispose, depuis des années, de nourritures abondantes, régulières et bon marché, permettant ainsi de limiter les hausses salariales et de préserver la compétitivité des entreprises françaises. Cela fonctionne tellement bien que la majorité des Européens en vient à considérer cette politique comme un anachronisme. Il est prévu de la changer, au plus tard en 2013, et de faire un premier bilan dès 2008 pour précipiter les choses… Après l’élection présidentielle en mai 2007, on se demandait même s’il y aurait encore un ministre de l’Agriculture en France. Les classes moyennes de la planète, qui font état de plus en plus de problèmes d’obésité et d’inquiétudes, souvent infondées, pour leur santé, n’ont plus aucune angoisse de manquer. Seule

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demeure une vague honte face aux 850 millions de gens qui ont faim, et au milliard supplémentaire qui mange mal. La peur de manquer, une grande constante dans l’histoire de l’humanité, semble définitivement vaincue. Soudain, au cours de cette période prospère s’opère un spectaculaire retournement de tendance. Les prix agricoles, qui ne cessaient de baisser depuis des décennies, repartent à la hausse avec une étonnante vigueur (céréales, pain, riz, lait, viande, etc.). Des pays traditionnellement exportateurs doivent fermer leurs frontières pour garder leurs récoltes pour eux. Les spéculateurs s’en donnent à coeur joie. De nombreux pays importateurs sont le cadre d’émeutes de la faim, en Amérique, en Afrique, et en Asie. Dans les pays riches, le pouvoir d’achat revient au cœur des préoccupations et on craint désormais les pénuries ponctuelles et la réapparition de la faim dans certains secteurs fragiles de la population. Ce renversement de la donne mondiale aura des conséquences pendant des années. On se rend compte maintenant que cette nouvelle impression de sécurité n’aura probablement été qu’une double parenthèse historique et géographique : historique parce qu’elle n’aura duré que quelques dizaines d’années, et géographique parce qu’elle n’aura concerné qu’un tiers de l’humanité.

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On tentera, dans cet article introductif, de se poser les questions de base : comment évolue la planète et la demande alimentaire ? Disposons-nous des techniques suffisantes pour résoudre les problèmes ? L’organisation actuelle du monde agricole et alimentaire est-elle à la hauteur des enjeux ? Rappelons en préambule des caractéristiques essentielles des marchés agricoles : - Pour survivre, les humains (et les animaux) souhaitent s’alimenter tous les jours, quoi qu’il arrive, et même si possible plusieurs fois par jour. Ils ne mangent pas vraiment davantage quand les prix baissent (on ne se remet pas à table juste après en être sorti, même si le repas n’a pas coûté cher), mais entendent bien continuer à manger même si les prix montent. On peut imaginer se priver quelques mois de chaussures ou de téléphones portables, mais de nourriture, jamais ! Dès que cette dernière vient à manquer, on est prêt à tout : immigrer dans un bidonville sordide ou un camp de réfugiés précaire lorsqu’on est à la campagne, ou participer à des émeutes lorsqu’on est en ville. Quand on est rassasié, on se découvre des dizaines de problèmes existentiels, plus ou moins fondés, mais quand on a faim, on n’en a plus qu’un, omniprésent et propice à la paralysie ou à la colère. Ventre affamé n’a pas d’oreille.

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- Le résultat de l’activité agricole est très aléatoire, prend beaucoup de temps et dépend de multiples facteurs externes, en particulier de la météo. Lorsque l’on sème un champ de blé, on ne sait jamais exactement combien on récoltera car beaucoup d’événements imprévus peuvent se produire : sécheresse, inondations, tempêtes, maladies, invasions d’insectes, conflits... - Le résultat de ces deux caractéristiques – demande impérative et offre aléatoire – entraîne une très grande volatilité des cours. Des baisses spectaculaires lorsqu’il y a un peu de surplus précèdent des hausses vertigineuses lorsqu’on commence à manquer. De tout temps, les gouvernements ont donc tenté de réguler ce marché, au moins en ce qui concerne l’approvisionnement des grandes villes, et surtout, celui des capitales où les foules affamées ont en fait tomber historiquement plus d’un !

Comment évolue la planète ? Mauvais temps en perspective
2007 a été l’année de la prise de conscience de la réalité du réchauffement climatique et des immenses menaces qu’il fait courrir à l’humanité à partir du XXIe siècle et pour les siècles suivants. Des événements qui était auparavant placés de façon un peu fataliste à la rubrique « pas de chance » ou « mauvaise année » ont maintenant tendance à être requalifiés en « nouvelle donne météorologique mondiale ». Exemples, parmi d’autres : - L’Australie a connu cinq années successives de sécheresse : retrouverat-elle un jour suffisamment de pluie pour devenir à nouveau un grand pays producteur de céréales et de viande ? Produira-t-elle encore seulement du vin ? - Le Bangladesh a connu deux inondations dans la même année 2007 : une inondation traditionnelle au printemps, à la fonte des neiges, plus une deuxième à l’automne due à un ouragan. Ces deux inondations ont affecté près de 40 % du territoire, tout le delta du Gange et du Brahmapoutre. Ce pays de 140 millions d’habitants devra-t-il très bientôt se vider purement et simplement d’un tiers de son territoire ? Même question pour la Birmanie voisine et de son delta de l’Irrawaddy, qui produit 65 % du riz, 80 % de l’aquaculture et 50 % de l’élevage du pays…

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- Plusieurs îles des Caraïbes ont été dévastées par un ouragan qui a détruit les bananeraies. À terme, aura-t-on le temps de récolter des bananes dans ces régions, entre deux ouragans ? Les experts prévoyaient que les changements climatiques vont engendrer au moins 150 millions de réfugiés climatiques dans les prochaines années. D’autres prévisions, plus pessimistes encore, estiment maintenant que si le climat se dégrade « vraiment », ce chiffre pourrait se rapprocher du milliard. Quelles que soient les hypothèses, il s’agira d’un phénomène majeur qui va provoquer de grandes tensions internationales. Car en effet, où iront-ils, ces réfugiés ? Dans les pays vides, comme la Russie ? Dans ceux qui ont particulièrement contribué au réchauffement climatique, comme les ÉtatsUnis ? Ou, plus probablement, dans les pays voisins, pauvres eux-aussi, entraînant des déstabilisations en chaîne, en particulier dans la péninsule indienne, en Asie tropicale et en Afrique Sahélienne ? Il ne faut pas croire que ces évolutions climatiques ne vont toucher que les pays pauvres et tropicaux. Les experts prévoient qu’en 2050, il fera le temps de Nice à Angers et le temps d’Alger à Nice. S’ils ont raison, cela veut dire qu’il n’y aura plus d’agriculture efficace sans irrigation dans la moitié nord de la France… et très peu d’agriculture efficace tout court dans le SudEst. De gros investissements agro-environnementaux seront indispensables très rapidement, même en France.

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De moins en moins de terres à cultiver
Les bonnes terres cultivables, sur lesquelles il pleut régulièrement, sont une denrée rare sur la planète. En fait on ne cultive (hors prairies et forêts) que 1,5 milliard d’hectares, soit 12 % des 13,1 milliards d’hectares immergés (la France, avec plus d’un tiers du territoire cultivé, faire figure d’exception). Sur le plan mondial, il existe encore des réserves disponibles, mais elles sont pour l’essentiel situées dans les forêts tropicales des bassins de l’Amazonie, du Congo et du Sud-Est asiatique, particulièrement en Indonésie et en Malaisie. Les mettre en culture présente un vrai risque d’aggravation du réchauffement de la planète et de désertification relativement rapide de ces régions écologiquement sensibles (n’oublions pas qu’un jour le Sahara a été, lui aussi, une forêt vierge). C’est pourtant ce que nous faisons, à raison de 140 000 km² chaque année et sachant que l’on ne replante que la moitié en forêt. Malheureusement cela ne suffit pas pour augmenter la superficie totale de la « ferme-monde », car, année après année, nous perdons plus de terres que nous n’en gagnons. En effet, l’érosion et l’urbanisation gagnent du

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terrain à une vitesse préoccupante. Même en France, déjà très bien pourvue en équipements, les constructions de logements principaux et secondaires, voies de transport, parkings de supermarchés et autres terrains de golf conduisent à perdre l’équivalent d’un département agricole tous les dix ans. En Chine, où s’installent chaque année 15 à 20 millions de ruraux en ville, ce sont 1 million d’hectares cultivés qui s’envolent chaque année. C’est ainsi qu’en 1960, chaque habitant de la planète disposait potentiellement de 0,43 ha de terres cultivables. Aujourd’hui, il n’y en a plus que 0,25 ha. À ce rythme, les terriens de 2050 n’en auront plus que 0,15 ha. Sur un hectare cultivé, au lieu d’être 4 à manger, nous serons 6.

Plus assez d’eau pour irriguer
De tout temps, les hommes ont tenté de s’affranchir des aléas de la nature. Au XXe siècle, on a ainsi largement investi dans l’irrigation, pour compenser les irrégularités de la pluie. La planète compte actuellement 200 millions d’hectares irrigués, soit approximativement un champ sur sept. On sait d’ores et déjà que l’on ne peut pas doubler cette surface ; les 44 000 barrages qui ont déjà été construits ont tous besoin d’entretien (ils s’ensablent, se fissurent, etc.). Les nouveaux ouvrages vont coûter beaucoup plus cher puisqu’ils seront situés dans des endroits plus difficiles d’accès ou moins favorables au stockage de l’eau (forte évaporation, par exemple). Autre frein à l’irrigation : la baisse des nappes phréatiques. C’est un problème considérable sur l’ensemble de la planète car on pompe l’eau beaucoup plus vite qu’elle ne se régénère. Exemples : les 200 000 puits de la nappe de l’aquifère de l’Ogallala au centre sud des États-Unis en ont déjà épuisé près de la moitié ; celui de la vallée du Gange a diminué de 60 mètres ; on observe des baisses rapides de niveau des nappes, de 2 à 3 mètres par an dans des pays aussi divers que le Mexique (Guanajuato), la Chine (Hebei), le Pakistan (Baloutchistan) ou l’Iran (Chanaran). Les rivières, actuellement très chargées en été grâce à la fonte accélérée des glaciers – ce qui permet de pomper largement pour l’irrigation –, commencent à s’assécher l’été les unes après les autres, sur tous les continents. De nombreux lacs et mers intérieures disparaissent purement et simplement, comme le lac Tchad, la mer d’Aral ou le lac Owens. Au XXIe siècle, l’accès à l’eau sera à coup sûr une source de conflits majeurs, sur tous les continents, en particulier au Moyen-Orient et en Asie.

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Au total, irriguer ses cultures risque de devenir une entreprise beaucoup plus compliquée au XXIe siècle qu’au XXe. Les experts estiment que le niveau maximum de surfaces irriguées dans le monde pourrait tourner autour de 240 millions d’hectares, soit seulement 20 % de plus qu’aujourd’hui. Des travaux pharaoniques sont entrepris, comme ceux autour du barrage des Trois-Gorges en Chine, le plus grand du monde. Outre la régulation du débit du Yang Tsé et la prévention des inondations, son objectif est d’amener l’eau en excès du Sud de la Chine vers le Nord, qui a désespérément soif, via trois canaux de 1 300 km de long. La mise en eau du lac de 660 km de long a déjà nécessité le déplacement de 1,8 millions de personnes. De la même manière, on verra probablement d’ici la fin du siècle de gigantesques canaux amener l’eau des grands lacs du Nord des États-Unis vers les États du Sud du pays. Inévitablement, on sera conduit à faire de gros efforts pour économiser l’eau (les pertes en ligne des systèmes d’irrigation et d’eau potable sont affligeantes), et pour trouver le moyen de se nourrir avec des plantes qui en consomment moins. Rappelons qu’en moyenne, il faut 1 tonne d’eau pour produire 1 kilo de céréales, et qu’un Européen moyen consomme indirectement plus de 4 tonnes d’eau « virtuelle » par jour (l’eau virtuelle étant la quantité d’eau nécessaire pour produire et acheminer tout ce qu’il a dans son assiette). Le commerce international de produits alimentaires risque de se faire de plus en termes d’équivalent, eau suivant le principe : « si vous n’avez pas d’eau, importez votre viande ou vos céréales ! ». Depuis la fin des années 1980, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont acheté en moyenne 40 millions de tonnes de céréales par an ; en termes d’eau virtuelle, cela représente 40 milliards de tonnes, soit plus que la quantité utilisée pour l’agriculture dans toute l’Égypte.

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Plus assez de pétrole pour produire de la nourriture
Nous arrivons au bout d’une longue période facile où l’énergie était abondante et bon marché. Les techniques agricoles, comme toutes les techniques inventées dans cette période, sont particulièrement énergétivores. Dans les agricultures hautement mécanisées et à forts intrants (fertilisants, pesticides, etc.), il faut actuellement plusieurs centaines de litres d’équivalent pétrole pour produire 1 tonne de blé. Les 28 millions d’agriculteurs de la planète qui possèdent un tracteur (et tout ce qui va avec : semences sélectionnées, engrais, pesticides, irrigation,

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assistance technique, possibilités de stockage, etc.) ont actuellement un avantage comparatif important par rapport aux 250 millions d’agriculteurs qui en sont restés la traction animale (bœufs, zébus, ânes, chameaux, mulets) et à des techniques souvent rudimentaires, et un avantage considérable par rapport au milliard d’agriculteurs qui ne disposent que de leur propre force physique et souvent aucun accès à ces améliorations techniques. Mais avec un pétrole à 200 $ le baril, voire bientôt 200 et plus, nous devrons, comment on le détaillera ci-dessous, réinventer entièrement les techniques modernes d’agriculture. Pour commencer, il faudra beaucoup moins labourer, diminuer l’utilisation des engrais de synthèse, arrêter de chauffer les serres l’hiver et relocaliser une partie importante de la production agricole au plus près des zones de consommation. Cette situation est aggravée par le fait que, tant qu’on ne sait pas bien stocker l’énergie, tous les véhicules auront durablement besoin de carburant pour se déplacer (sauf les rares véhicules qui peuvent accéder en permanence à une source d’énergie, les trains, métros et tramways). Dans ce contexte, les 600 millions d’automobiles et les 200 millions de camions de la planète, dont le nombre devrait doubler dans cette première moitié du siècle, risquent de devenir des concurrents redoutables pour l’accès aux ressources végétales, comme on le verra ci-dessous. Il faudra changer radicalement de manière de comptabiliser la productivité agricole, sachant que lorque l’on produit ou qu’on achète un produit, on produit ou on achète le monde qui va avec. La science économique nous a appris que le plus rare de tous les facteurs de production doit être sauvegardé au maximum. Par exemple l’argent (d’où le concept de rentabilité du capital investi), le travail (productivité par unité de travail humain), ou la terre (productivité à l’hectare). En ce début du XXIe siècle, nous allons progressivement devoir ajouter à ces raisonnements des éléments nouveaux comme la productivité par litre d’eau ou par litre d’équivalent pétrole, ou par litre de gaz carbonique envoyé dans l’atmosphère, puisque ces trois facteurs deviennent fondamentaux ; les deux premiers étant trop rares et le dernier trop abondant. Qui sait vraiment parmi les agriculteurs combien de litres d’eau ou d’équivalent pétrole il utilise aujourd’hui pour produire un quintal de blé, ou combien il rejette de gaz à effet de serre ? Sans ces informations dorénavant essentielles, comment faire des choix réellement citoyens et à la hauteur des enjeux de l’époque ? Voilà de nouveaux chantiers à défricher, et l’Europe devrait être moteur en ce domaine.

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Comment évolue la demande alimentaire ?
La simple hausse de la population oblige à augmenter de 1,2 % par an la production agricole (80 millions de personnes sur 6,5 milliards). C’est sans compter le changement de régime alimentaire et le gâchis lié au stockage, au transport ou aux déchets, qui font que la demande augmente en fait de près de 2 % par an. Au total, le défi auquel doit faire face l’agriculture mondiale est simple : doubler la production agricole mondiale d’ici à 2050. Mais avec des disparités considérables suivant les continents. Il faudrait multiplier par cinq la production agricole en Afrique et même « seulement par trois » si les Africains restent « végétariens » (la population va doubler, et déjà 30 à 50 % ne mange pas à sa faim). C’est pratiquement irréalisable. En Asie, il faut multiplier la production par 2,3, un autre défi considérable compte tenu de la grande productivité actuelle et du manque de terres, et en Amérique latine par 1,9. Examinons de plus près le détail de l’évolution de cette demande.

2,5 milliards de bouches supplémentaires à nourrir
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La population mondiale augmente de plus de 200 000 personnes par jour, et près de 80 millions par an. Autant de consommateurs en plus. Il est compliqué d’évaluer très précisément combien nous serons sur la planète en 2050 et a fortiori en 2100. On peut cependant remarquer que partout où le niveau de vie augmente, la natalité diminue. On peut également observer les effets d’une politique très volontariste de diminution de la natalité telle qu’elle a été appliquée en Chine depuis plusieurs décennies : elle n’a pas pu empêcher que la population passe malgré tout de 700 millions à 1,3 milliards d’habitants. En l’absence de politique de diminution de la natalité, il est donc inéluctable que la population africaine augmente massivement au cours de ce siècle, provoquant malheureusement une nouvelle augmentation de la mortalité (par maladies, famines, guerres, etc.). Les prévisions les plus solides conduisent à imaginer une population mondiale autour de 9 milliards d’habitants en 2050, avec une certaine stabilisation dans la deuxième moitié du siècle, ce qui veut dire qu’il faudra accueillir au moins 1,1 milliard d’Asiatiques, 800 millions d’Africains et 400 millions de Latino-Américains supplémentaires. La population européenne, elle, devrait diminuer (il ne reste plus que deux pays au-dessus du seuil de renouvellement de la population, l’Irlande et la France). Mais il est probable qu’on assistera, malgré toutes les proclamations sur la fermeture

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des frontières, à une immigration massive, ne serait-ce que pour maintenir à peu près la population active. On peut être optimiste et observer qu’on a fait beaucoup mieux au XXe siècle, lequel a démarré avec 1,8 milliard d’habitants et terminé avec 6,3 milliards, soit 4,5 milliards d’habitants supplémentaires. Comme il y a à peu près autant de gens qui ont faim aujourd’hui qu’il y a cent ans (autour de 850 millions), on a bel et bien réussi ce tour de force au XXe siècle de nourrir 4,5 milliards de bouches en plus. Mais on peut également être pessimiste, en observant que c’est le plus facile qui a été fait (produire plus de nourriture avec beaucoup plus d’intrants : plus de terres, plus d’eau, plus d’énergie et plus de chimie) et que le défi du XXIe siècle va être beaucoup plus compliqué à relever : cette fois-ci il faudra produire plus avec moins : moins de terres, moins d’eau, moins d’énergie et moins de chimie. On touche concrètement aux limites de la planète, et il faudra beaucoup d’intelligence et de mobilisation collective pour arriver à franchir le cap.

Beaucoup plus de gens qui mangent de la viande
Sous toutes les latitudes et dans toutes les cultures, on observe un phénomène absolument universel : quand des populations qui ont manqué de nourriture pendant de nombreuses générations accèdent à un peu d’aisance matérielle, elles se précipitent pour acheter et consommer des sucres, des graisses et d’une manière générale des produits animaux (viande, lait, œufs). C’est ce qui s’est passé en France au XXe siècle : depuis 1950, on est passé de 44 à 85 kilos de viande par an et par habitant, de 5 à 18 kilos de fromage, de 10 à 25 kilos de poissons, de 5 à 14 kilos d’huile. En revanche on a diminué de plus de moitié la consommation de pain et de pommes de terre. On observe désormais ce phénomène dans les classes moyennes des pays émergents, en particulier Chine (pour la viande) et Inde (pour le lait). On parle là de centaines de millions de personnes. Et encore on n’a pas vu le pire : imaginons que les ouvriers chinois, qui peuvent maintenant mettre une aile de poulet dans leur riz, se mettent en plus à consommer du fromage, et que les employés indiens, qui boivent davantage de lait, arrêtent de croire à la réincarnation et se mettent à manger aussi de la viande… Il faut en moyenne 4 kilos de protéines végétales pour produire un kilo de poulet. Ce rapport est de 6 pour 1 pour le porc et de 12 pour 1

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pour le bœuf 1. Les populations qui auparavant étaient bien obligées d’être végétariennes et qui deviennent carnivores augmentent donc très fortement les ponctions sur les ressources de la planète, en particulier surtout ce qui va manquer : terre, eau et énergie. Si la surpopulation mondiale est un phénomène inquiétant, n’oublions pas un autre fait : la vraie surpopulation, c’est celle du bétail. Le poids cumulé des 1,4 milliard de bovins est actuellement supérieur à celui des 6,5 milliards d’humains sur la planète. 80 % de l’alimentation animale provient de cultures qui conviendraient également à la consommation humaine : maïs, blé, soja, colza, etc. Les animaux d’élevage accaparent à eux seuls 44 % de la production mondiale de céréales. Un végétarien consomme en moyenne 180 kilos de grains par an et un consommateur de viandes 930 kilos par an. Il est fort peu probable qu’on empêchera les classes moyennes du monde d’acheter davantage de produits d’origine animale. La politique la plus réaliste consiste donc à accélérer autant que possible l’évolution naturelle, qui fait qu’après plusieurs générations d’abondance, de gâchis et d’obésité, les générations deviennent plus raisonnables et finissent par manger moins de viande et plus de fruits et légumes, pour mincir à nouveau. On pourrait alors partiellement compenser l’augmentation de la consommation des classes moyennes dans le tiers monde par une diminution de celle des classes aisées du monde occidental. Mais on ne voit pas très bien quelles politiques mettre en place pour accélérer le processus.

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Un gâchis proprement scandaleux
Entre 10 % et 15 % des récoltes mondiales sont perdues, avec des pointes allant jusqu’à 50 % dans certaines zones. Dans le cas des céréales, les causes sont multiples : perte de grains avant ou pendant la récolte, chute des tiges, pourrissement lors du stockage, attaque des oiseaux, des insectes ou des moisissures, envol pendant le transport ou le battage, etc. Il y a là un énorme
1. Le cas des boeufs est plus complexe que celui des poulets ou des porcs, car la majorité d’entre eux broutent l’herbe de champs qui peuvent difficilement servir à produire des céréales, et on peut estimer qu’ils entretiennent ainsi la nature et les paysages. Il consomment eux aussi très souvent des compléments céréaliers, mais à raison en moyenne de 3 kg par kilo de viande. Donc vu sous cet angle, c’est finalement le meilleur rapport consommationproduction, tant qu’on ne décide pas d’augmenter massivement la production. Car si on le fait, soit on va épuiser les pâturages et les transformer en désert (c’est ce qui se passe au Sahel ou en Mongolie par exemple), soit on va revenir à une alimentation artificielle et donc retomber dans un prélèvement de ressources planétaires insupportables… Mais par ailleurs, ils ont une fâcheuse propension à sécréter et éructer du méthane quand ils ruminent, aggravant l’effet de serre. Le bilan total n’est pas évident.

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gisement à exploiter au XXIe siècle, sur le modèle de ce qu’ont par exemple réalisé les pays européens ; des investissements importants dans le stockage sont notamment indispensables dans de nombreux pays du Sud. Mais les pays riches occidentaux et en transition ont également leurs propres problèmes de gâchis, qui se sont déplacés de la production vers la consommation. Les quantités de nourriture jetées à la poubelle, à tous les stades, sont phénoménales, depuis les supermarchés dont les salariés disent souvent que « leur plus gros client, c’est la benne à ordure », jusqu’aux restaurants et cantines dont les normes sanitaires empêchent de resservir les restes de nourriture, en passant par les particuliers. Depuis les récentes crises sanitaires, il devient même de plus en plus difficile de récupérer les restes des restaurants et autres boulangeries pour approvisionner les porcheries. De plus, la tendance est à l’augmentation de la taille des portions servies, particulièrement aux États-Unis (les portions nord-américaines sont 30 à 40 % plus abondantes que les portions européennes dans des restaurants comparables), ce qui augmente à la fois l’obésité et la taille des poubelles. Il y a actuellement 850 millions de gens qui ont faim dans le monde, à comparer aux 1 100 millions de gens en surpoids (dont près de 400 millions sont obèses). Et ces chiffres augmentent très rapidement. Selon l’Organisation mondiale de la santé, l’obésité constitue la première épidémie non infectieuse de l’histoire de l’humanité. Sans oublier le poids considérable des emballages alimentaires (la plupart du temps non consignables et peu recyclables), les kilomètres effectués en voiture pour aller faire ses courses au supermarché, et la fâcheuse habitude prise par les Occidentaux de consommer de tout 12 mois par an. Manger des tomates en janvier, c’est d’abord manger du pétrole, soit celui qui a fait fonctionner l’avion qui les a livré depuis un pays du Sud, soit celui qui a chauffé la serre près de chez nous. Tout cela représente un gaspillage qui va bientôt apparaître « d’un autre siècle ».

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800 millions de nouveaux consommateurs
Comme on l’a vu ci-dessus, tant qu’on n’a pas trouvé de moyens efficaces de stocker l’énergie ni d’énergie transportable alternative bon marché, la voracité des 800 millions de véhicules, dont les propriétaires sont tous solvables, représentent une menace considérable d’augmentation de la demande de produits agricoles. Si elle se concrétise, elle provoquera immanquablement des conflits majeurs entre l’assiette des pauvres et le réservoir d’essence des riches. Dans l’état actuel des techniques des agro-carburants de première

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génération, 1 hectare de colza permet à une voiture diesel de rouler 25 000 km et 1 ha de betteraves à sucre permet à une voiture à essence de rouler le double. Sans compter qu’il faut actuellement environ 1 tonne d’équivalent pétrole pour arriver à produire 3 tonnes d’équivalent diester ! Pour arriver à faire rouler toutes les voitures françaises aux agrocarburants avec les technologies actuelles, il faudrait y consacrer la totalité des surfaces agricoles du pays. Mais alors que mangerions-nous ? La première génération des agrocarburants, à base de céréales et d’oléagineux, représente donc une véritable erreur historique. On n’en pensait que du bien : ils allaient soutenir les cours défaillants, lutter contre l’effet de serre, créer des emplois, contribuer à l’indépendance énergétique nationale. Cruelle déception : ils provoquent des pénuries graves et ont un coût écologique prohibitif, à tel point qu’on commence à se demander si, au bout du compte, ils n’aggravent pas l’effet de serre. On n’a durablement pas assez de céréales et d’oléagineux, et choisir d’en brûler dans les moteurs ne saurait représenter une solution durable. Cette erreur est, toute proportion gardée, comparable à celle qui a conduit au scandale des abattoirs de la Villette. Beaucoup de gens ont honnêtement pensé que pour garantir la sécurité alimentaire à Paris, il fallait y amener les animaux vivants et en bonne santé et les abattre sur place. À peine le gigantesque abattoir terminé, on s’est aperçu qu’il y avait une faille dans le raisonnement, que les transports incessants et massifs d’animaux vivants présentaient eux-mêmes de nombreux risques sanitaires, et qu’il était préférable d’abattre les animaux au plus près les élevages et transporter la viande dans des camions réfrigérés. Finalement, on a transformé cet abattoir en musée. Il est probable que nous devrons faire la même chose pour les quelques usines de bioéthanol et de diester de la première génération ; heureusement, nous n’en avons pas construit beaucoup en Europe, contrairement aux États-Unis qui en ont, eux, réalisé 170. Comme nous le verrons plus loin, ce pays réserve ses excédents de maïs à la fabrication l’essence, au détriment du ravitaillement alimentaire du Mexique. Si les Européens persistent dans cette politique, ils risquent de devenir également des « affameurs de la planète ». La feuille de route est simple en la matière : il faut trouver, sur le modèle de ce qui se passe au Brésil avec la canne à sucre, des plantes qui fournissent beaucoup de biomasse en nécessitant peu d’énergie (donc probablement des plantes pérennes), qui consomment le moins possible d’eau (puisqu’elle va manquer), et qui poussent ailleurs que dans les champs déjà utilisés pour produire de la nourriture (puisqu’il n’y en a pas assez). C’est le défi des

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agrocarburants de deuxième génération, et on doit s’y investir rapidement et efficacement pour diminuer les délais annoncés de dix ans pour leur mise au point. Tenter d’accélérer le processus en mettant au point de nouvelles plantes par génie génétique semblerait indiqué.

Quelles nouvelles techniques pour satisfaire cette demande ?
Une bonne part des techniques agricoles productives qui sont appliquées aujourd’hui, et qui ont permis de nourrir 4,5 milliards d’habitants de plus sur la planète, ont été inventées dans la deuxième moitié du XXe siècle, au cours de ce qu’on a appelé la révolution verte. Les succès ont été remarquables et durant les cinquante dernières années, la production agricole a été multipliée par 2,6. Malheureusement le progrès n’est pas un long fleuve tranquille, et on arrive au bout d’un cycle de plusieurs dizaines d’années d’augmentation de la productivité. Un champ de blé français a déjà progressé de 20 à 80 quintaux à l’hectare en moyenne, et on ne voit pas très bien comment ces mêmes techniques permettront dans les prochaines années de passer à 150 quintaux à l’hectare. De même, on est passé de 2 à 3 000 litres/an de lait par vache à 10 000, et on ne se voit pas passer à 20 000. Nettement plus grave est la situation en Asie. La révolution verte y a accompli des miracles et permis d’approcher les 4 milliards d’habitants. Néanmoins la productivité a recommencé à y stagner depuis une quinzaine d’années. On n’est pas sûr que les progrès de la génétique conduisent à trouver des plantes qui produisent encore beaucoup plus. De plus, ces variétés à haut rendement se révèlent extrêmement sensibles : elles n’expriment pleinement leur potentiel que lorsque les conditions optimales de température, d’humidité, de protection et de pratiques culturales sont réunies. Les excès d’épandage d’engrais, d’herbicides, d’insecticides et de fongicides ont fini par polluer les terres, puis les nappes phréatiques, et poser de réels problèmes de santé humaine. La destruction d’une part importante de la biodiversité, la surexploitation des nappes phréatiques, la salinisation accélérée des sols, l’érosion puis la désertification des régions entières seront des prix importants à payer. Les changements climatiques font que ce qui était vrai hier en matière de pratiques culturales risque de ne plus l’être demain. La demande sociale de produits plus sains, plus variés, plus naturels et contenant moins de produits chimiques, devient de plus en plus forte ; la rupture de confiance entre les consommateurs urbains et les producteurs

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ruraux devient préoccupante. Les nourrisseurs de l’humanité ne peuvent pas impunément prendre le risque de paraître ce qu’ils ne sont pas, des empoisonneurs. Les solutions alternatives actuelles, type agriculture biologique sans aucun produit chimique, sont certes prometteuses, mais malheureusement nettement insuffisantes puisqu’elles ne produisent pas assez, dans une période où il devient crucial de produire davantage. Au total, le « cocktail technologique » actuel ne pourra probablement pas nourrir correctement 9 milliards d’habitants. Et encore moins répondre en plus à toutes les autres demandes désordonnées de la société : stocker le carbone, régénérer l’eau et l’air, produire de l’énergie et des matières premières industrielles, entretenir une campagne accueillante, etc.

Une nouvelle agriculture écologiquement intensive
On a donc un besoin urgent d’une nouvelle révolution agronomique « doublement verte », et d’une agriculture « écologiquement intensive ». L’idée de base et qu’il faut remplacer rapidement la plupart des apports artificiels par des apports naturels, faire faire par les plantes et les animaux auxiliaires de culture ce qu’autrefois on confiait à la machine et à la chimie. Les progrès attendus sont immenses, et il convient pour cela de dépasser les clivages actuels entre ceux qui veulent produire mieux et ceux qui veulent produire plus, les deux restant malheureusement largement antinomiques jusqu’à aujourd’hui : la quasi-totalité des agriculteurs qui passent à l’agriculture biologique produisent moins. Ce qui était une qualité lorsque, très provisoirement, on avait trop de production en Europe, devient problématique alors même que les pénuries s’installent dans le monde. D’un autre côté, l’agriculture dite productiviste n’a pu vraiment se développer, comme la plupart des techniques du XXIe siècle, que parce qu’elle a privatisé la production et socialisé ses inconvénients en termes d’environnement ou de santé publique. Deux grandes cultures intellectuelles doivent trouver maintenant les moyens de travailler ensemble : celle des agronomes, culture de l’action, et celle des écologues, culture de l’observation. Il faut à la fois comprendre et agir, pour trouver les clés de l’agroécologie, qui permettra de produire à la fois plus et mieux, avec moins. Il faut également dépasser le clivage entre les chercheurs et les agriculteurs pour fonder une nouvelle recherche dans

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le dialogue local entre les théoriciens et les praticiens. Au total, une triple alliance entre les sciences agronomiques, sociales et écologiques. Parmi les pistes à explorer, toutes celles qui permettent d’améliorer naturellement la fertilité des sols, ce qui va bien au-delà de retourner les sols avec des charrues de plus en plus agressives. Il est même probable qu’on va labourer de moins en moins, puisque cette technique n’est plus réellement adaptée au XXIe siècle (elle consomme beaucoup d’énergie, expose les vers de terre à la voracité des oiseaux, tasse les sols, favorise l’érosion et la remontée des pierres à la surface, offre les restes d’engrais aux vents de l’automne et les transforme en gaz à effet de serre, etc.). Il faudra apprendre à tirer le meilleur parti des vers de terres, des bactéries, des champignons, de l’humus, et de tout ce qui peut améliorer la fertilité des sols. Une autre idée consiste à dire que nous n’avons plus les moyens de gâcher les rayons du soleil qui arrivent sur une terre nue ; on doit tous les faire capter par des feuilles qui les utilisent pour stocker du carbone par le biais de la photosynthèse ; on fait déjà deux récoltes par an dans les pays tropicaux, il faut absolument en faire deux également dans les pays tempérés : une l’hiver pour nourrir la terre avec des plantes qui fixent en particulier le carbone et l’azote, permettant ainsi d’économiser des engrais, et une l’été pour nourrir les hommes. Autre tendance, l’exploration systématique de toutes les associations de variétés et d’espèces différentes sur un même champ, de façon à nourrir et protéger les plantes de façon plus naturelle, dont les systèmes agroforestiers qui associent certaines espèces d’arbres permanents avec des cultures annuelles. L’idée est de combiner de façon optimale différentes fonctions spécifiques de certaines plantes : pompage des éléments nutritifs, fixation de l’azote, répulsion des insectes, résistance aux maladies, accueil des auxiliaires de cultures, résistance au vent, conservation de l’humidité, enrichissement du sol, etc. Tout ce qui permettra d’économiser l’eau et de l’utiliser au maximum pendant toute l’année, sera également le bienvenu, ainsi que les techniques indispensables de drainage : travaux et couvertures des sols, techniques d’infiltration, de captage et de stockage, utilisation de variétés moins gourmandes en eau, etc. Il faudra également faire des progrès décisifs dans le contrôle moins agressif des maladies et des ravageurs. Les techniques de lutte biologiques

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ont été très largement délaissées au profit des techniques de lutte chimique. Il est temps d’inverser les priorités. Le programme est vaste. Il s’agit d’un effort collectif volontariste et durable comparable à celui qu’ont fait les Américains et les Russes pour gagner la course à la lune. Il reste à espérer que les crises alimentaires des années 2007 et 2008 auront suffisamment frappé les esprits pour mettre ce programme de recherche et d’expérimentation au coeur des stratégies des différents gouvernements, en particulier en Europe. L’avenir de l’humanité est certainement encore plus dépendant du succès de ce programme que de celui des recherches en informatique, électronique et télécommunication. Mais il faudra aussi changer d’état d’esprit et non plus chercher une seule solution valable pour tous, mais un éventail de solutions, chacune valable micro-localement, au niveau du village voire même du vallon ! Une agriculture ultra diversifiée, localisée, à très grande intensité intellectuelle locale.

Des progrès possibles grâce à la maîtrise de la génétique
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Le défi qui est posé pour nourrir l’humanité au XXIe siècle est tellement grave et important, qu’il paraît fou de se priver de l’un des progrès déterminants du XXIe siècle la maîtrise plus complète de la génétique. Cette science est vieille comme l’humanité. Elle se base sur la sagesse populaire « bon sang ne saurait mentir ». Elle a conduit par sélections successives à améliorer considérablement les variétés et les races, tant en matière végétale qu’animale. Le tournant du XXIe siècle, c’est la compréhension de ces phénomènes à partir du décryptage du génome. On ne se contente plus de constater que telle variété végétale ou telle évolution d’une race animale est plus productive, on commence à comprendre pourquoi. Il devient alors tentant de sélectionner les seuls individus qui possèdent le gène recherché pour ses qualités intrinsèques, puis de transférer ce gène à un groupe d’individus de façon à obtenir un ensemble homogène possédant la caractéristique recherchée. On en est au tout début de cette science, et les premiers organismes génétiquement modifiés du début du XXIe siècle feront sourire dans 50 ans, lorsqu’il y en aura des milliers utilisés couramment. Croire que quelques gènes sauveront l’humanité semble simpliste à l’heure où tout va devenir plus complexe, plus diversifié, plus adapté aux conditions écologiques locales. Les réponses aux défis que posent l’alimentation à

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l’échelle mondiale ne peuvent être que locales et multiples et toute réponse globale et unique devient par nature suspecte. Mais croire qu’on peut se passer d’un pan entier de la science pour alimenter 9 milliards d’habitants en 2050 semble tout aussi angélique. Si l’on trouvait des plantes qui poussent en consommant moins d’eau parce que, comme celles qui arrivent à pousser dans le désert, elles ferment leurs stomates et arrêtent de transpirer lorsqu’il fait trop chaud, cela pourrait représenter un progrès décisif pour l’humanité, surtout en cette période de réchauffement climatique. De même si l’on augmente la résistance de certaines plantes au froid, au chaud, à l’altitude, au sel, à l’eau stagnante, au pourrissement. Ou si l’on trouvait des plantes plus riches en protéines, en vitamines, en antioxydants, en oméga 3, en acides aminés, etc., ou qui contiennent moins d’éléments allergènes ou difficiles à digérer. Ou des plantes qui fourniraient de l’énergie à bon compte pour nos voitures, etc. Les champs de recherche sont immenses. On voit ainsi que les deux applications des premiers OGM mis sur le marché – la résistance à un herbicide et la répulsion de certains insectes – seront certainement marginales à l’horizon 2050, sans compter qu’il s’agit d’OGM à fonction destructive (mort d’insectes ou de mauvaises herbes), et donc chargés symboliquement pour ceux qui les mangent. La plupart des découvertes à venir devraient concerner des progrès perçus comme positifs par les agriculteurs et les consommateurs, des « OGM de vie ». Se décourager sur la base des premiers OGM, certes imparfaits, et de l’environnement social, juridique et économique imposé par la première entreprise qui s’est lancée dans cette activité semble velléitaire. De même que l’informatique a démarré sa vie dans un modèle plus ou moins militariste et dirigiste dont le représentant principal était une grosse société américaine (IBM) avant que ce modèle n’explose, la recherche sur les OGM a été marquée par les conditions de son démarrage par une grande société privée américaine (Monsanto) à laquelle les pouvoirs publics américains ont tout passé : laxisme juridique avec la privatisation du vivant et des homologations sur la foi d’essais non indépendants et non contradictoires, protection de la justice contre toute velléité d’action indépendante des agriculteurs etc. Les Américains continuent sur le modèle qui avait été théorisé il y a quelques décennies par le slogan « ce qui est bon pour la General Motors est bon pour les États-Unis » (et, sous-entendu, pour le reste du monde). Ils n’ont fait que remplacer General Motors, un peu démodé, par Monsanto, plus moderne !

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L’autre grand pays agricole mondial, la Chine, s’est aussi lancé dans cette course à la connaissance, avec ses propres valeurs et ses propres habitudes juridiques, sociales et économiques du type « parti communiste », sans grande transparence non plus. L’Europe a donc son mot à dire sur ce dossier, différent de ceux des États-Unis et de la Chine, avec ses valeurs, ses priorités, sa manière de faire, et son environnement juridico-socio-économique ; il est temps qu’elle le fasse, au lieu de se contenter de réagir à l’action des autres. En particulier en lançant des grands programmes de recherche publics ou financés par le public, sur des priorités débattues démocratiquement, avec son propre équilibre entre innovation et précaution, et avec une autre politique que celle de la privatisation du vivant…

Quelle organisation efficace du monde agricole et alimentaire ?

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Il ne suffit pas de produire, encore faut-il être bien organisé pour que la nourriture produite dans le monde arrive régulièrement et à un prix acceptable à tous les consommateurs, où qu’ils habitent. Historiquement, la plupart des grands pays sont intervenus pour réguler les marchés alimentaires, au moins dans les grandes villes, pour compenser les aléas de la production due aux conditions météorologiques ou sanitaires (le prix du pain à Paris a été fixé par le gouvernement de 1268 à… 1986). Les foules révolutionnaires qui partent chercher à Versailles, en 1789 et pleine disette, « le boulanger, la boulangère et le petit mitron » montrent à quel point, pour le peuple, le premier rôle du roi, sa principale légitimité, était de fournir du pain au peuple. À première vue, c’est en développant les campagnes et l’agriculture qu’on a le plus de chances d’approvisionner régulièrement les villes. Mais à la fin du XXe siècle où le prix des transports a fortement chuté, compte tenu de la proximité de la plupart des capitales et métropoles des grandes voies de communication terrestres ou des ports, et au vu de la constante incertitude concernant les récoltes, nombre de responsables politiques trouvent plus simple de s’approvisionner sur le marché mondial, qui est souvent nettement moins cher que le marché local. D’autant plus qu’ils en profitent pour prélever sur ce commerce des ressources, publiques ou privées.

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Du volontarisme au libéralisme en matière agricole
Après la Seconde Guerre mondiale, en même temps qu’on installe les Nations unies à New-York, on installe à Rome la FAO (Food and Agriculture Organisation), chargée de prévenir la guerre en faisant en sorte que chacun puisse manger à sa faim, tellement il paraissait évident que les deux allaient de pair. Plus tard, on a assisté à un transfert de la responsabilité de l’organisation de l’agriculture mondiale de la FAO à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). La théorie sous-jacente était que ce qui avait bien marché dans l’industrie (privatisation, libéralisation des échanges et spécialisation de chaque pays là où il a le plus d’avantages comparatifs) devait également marcher dans l’agriculture. Apparemment, la formule était magique : le retour à une concurrence ouverte ne pouvait que tirer vers le bas les prix mondiaux des produits alimentaires. Cela devait permettre aux urbains des pays pauvres d’acquérir de la nourriture, réduisant sensiblement le problème de la faim dans le monde. Les agricultures compétitives prospéreraient, et les paysans du tiers monde vendraient mieux leur production, qui serait moins concurrencée par les produits subventionnés des pays occidentaux. Le marché unique devait tout régler, beaucoup mieux que l’action désordonnée et contradictoire des différents gouvernements. Physiquement, les experts des grandes institutions financières se sont donc retirés des campagnes du tiers monde, en particulier des campagnes africaines. Ils les fréquentaient beaucoup dans la période de la décolonisation, où l’on avait l’impression que la dynamique de l’indépendance rendait tout possible. On avait alors lancé dans les années 1950 à 1970 de grands programmes de développements ruraux sur la base de la révolution verte. Ces programmes ont donné des résultats positifs en Asie et plus ponctuellement en Afrique (périmètres irrigués, net accroissement de la production et de la productivité du travail dans certaines zones cotonnières grâce à la traction animale et à des crédits d’équipements). Toutefois, sans prendre en compte que le développement rural demande de la persévérance et que chaque étape se mesure en décennie(s), et sans suffisamment chercher à corriger les erreurs commises, le changement d’orientation des années 1980 et 1990 a conduit à réduire drastiquement les prérogatives des États africains et à ne laisser sur le front du développement rural que des ONG, fonctionnant avec des financements limités et de courte durée (3 à 5 ans) et changeant trop fréquemment d’orientation au gré des modes de leurs bailleurs de fonds.

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Les experts de ces mêmes institutions ont demandé aux États de réduire fortement les programmes de soutien au secteur rural, arguant du fait qu’ils étaient inefficaces et engendraient fonctionnarisation, bureaucratisation et corruption, et que le modèle de développement asiatique centré sur l’industrie et les services fonctionnait mieux. Chaque fois qu’un pays avait des difficultés pour rembourser sa dette, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale ont fait de ce désengagement une condition de leurs aides : arrêt du soutien à l’agriculture vivrière, coûteuse et qui ne rapporte rien ; les seuls soutiens acceptés étaient ceux dirigés vers les productions exportables tropicales et donc sans concurrence au Nord (café, cacao, arachide, coton, etc.), qui devaient permettre d’obtenir des devises, et donc de rembourser les dettes. Le cycle a duré plusieurs dizaines d’années. On continuait à avoir faim sur la planète, mais essentiellement dans les campagnes silencieuses (il y a autant de personnes malnutries en 2008 qu’un siècle plus tôt, en 1900, soit 850 millions de personnes, mais elles vivent sans faire de bruit à la campagne et sont devenues minoritaires à l’échelle mondiale). L’ensemble de la population des pays riches se nourrissait, ainsi que la majorité des populations des grandes villes du tiers monde (en partie grâce aux excédents agricoles vendus à bas prix). Du coup, trois phénomènes – excédents agricoles dans un certain nombre de régions comme l’Europe, les États-Unis, l’Australie, le Brésil ; baisse des prix sur les marchés internationaux ; croissance asiatique – ont occulté tous les autres et en particulier les phénomènes émergents comme la croissance de la demande alimentaire en Asie, l’épuisement des ressources naturelles, la dégradation du climat sur la planète, la fin des effets de l’actuelle révolution technologique agricole. Mais cette situation était fragile car elle reposait sur la capacité durable d’un certain nombre de pays à produire des excédents bon marché, et sur la capacité à transporter de façon sûre et peu onéreuse d’énormes tonnages de produits périssables à travers le monde. De plus, nourrir les villes de cette façon, c’est aussi indirectement grossir les bidonvilles où arrivent les paysans ruinés, obligés de quitter leurs champs pour s’approcher physiquement des sources d’approvisionnement. Le phénomène s’est emballé avec la croissance démographique : on a ainsi constaté que plus la population d’un pays est importante, moins celui-ci importe de grains par habitant (car il n’a plus d’argent), mais plus il privilégie le marché mondial par rapport au marché local. Seuls subsistent alors les producteurs

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de fruits et légumes autour des villes, les produits frais restant difficiles à transporter massivement d’un continent à l’autre. De plus, le commerce international des produits alimentaires ne porte actuellement que sur 15 % de la production mondiale et moins de 10 % des échanges de marchandises dans le monde (de l’ordre de 700 milliards de dollars en 2003 sur un total estimé d’environ 7 500 milliards de dollars). Les céréales, produit indispensable et des plus échangé dans le monde, ont été exportées en 2004 à hauteur de 275 millions de tonnes, sur une production totale de 2 200 millions de tonnes. En cas de problèmes, les pays exportateurs commencent par garder pour eux leur production et sacrifient d’abord la petite part qu’ils exportent (c’est ce qu’on a vu en 2008 avec les interdictions d’exporter qu’ont édicté plusieurs pays producteurs de riz). Les pays qui ont négligé les agriculteurs et sont devenus très dépendants des importations se retrouvent donc du jour au lendemain avec des villes affamées, et des émeutes de la faim. Le Gabon importe 86 % de ses céréales et l’Algérie 82 %. Recréeront-ils une agriculture lorsqu’ils n’auront plus de pétrole pour payer ? Et que penser de la situation de pays à très faibles ressources comme Haïti, qui importe 70 % de ses céréales, le Sénégal (61 %) et la Colombie (56 %) ? Le Sénégal, par exemple, a laissé chuter sa production céréalière de 20 % entre 1995 et 2002, alors que ses importations de céréales progressaient de 68 %. Il achète à bas prix de la brisure de riz thaïlandaise, ce qui ruine les riziculteurs de la région du fleuve Sénégal, lesquels ne bénéficient pas des mêmes conditions climatiques ni de production (résultat : en 2005, la production nationale n’a atteint que 200 000 tonnes, contre 900 000 importées). Il importe également du blé – largement subventionné – en provenance de l’Union européenne et des États-Unis. Les Sénégalais ont ainsi changé leurs habitudes alimentaires et consomment de plus en plus de pain ou autres produits alimentaires issus du blé, alors que leur climat ne leur permettra jamais d’en produire de façon significative. La dépendance de l’étranger ne cesse de croître, dans un pays dont la vocation industrielle, qui permettrait de générer durablement des devises pour importer une partie de ses produits alimentaires, semble bien hypothétique. Le Mexique, qui a signé l’accord de libre-échange avec les États-Unis et le Canada, a bénéficié d’un développement important de son industrie de montage (usines dites « maquiladoras »). Ce pays exporte à lui seul davantage que l’ensemble des autres pays latino-américains et à hauteur de 89 % vers les États-Unis. Le commerce entre ces deux pays représente à lui

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tout seul 10 % de l’ensemble des échanges internationaux du monde. Mais du côté de l’agriculture, les choses se sont déroulées bien différemment. La productivité du travail agricole est 18 fois plus forte aux États-Unis, les conditions climatiques et de sols y sont nettement plus favorables et les rendements moyens du maïs quatre fois plus élevés. Sans compter que l’agriculture mexicaine est deux fois moins subventionnée que l’américaine (en 2000, le secteur du maïs américain a reçu 10 milliards de dollars de subventions, soit dix fois la totalité du budget agricole du Mexique). Quand, début 2007, les États-Unis ont décidé de consacrer leurs surplus à fabriquer de l’éthanol pour leurs voitures au lieu de l’exporter (le Mexique achète 30 % de son maïs chez son voisin) les prix de la tortilla, galette de maïs à la base de l’alimentation mexicaine, ont augmenté de 50 %, et le niveau de vie de l’ouvrier mexicain a baissé d’un seul coup de 18 %. On voit bien que les émeutes qui ont touché plus de 30 pays dans le monde début 2008 ne sont pas un phénomène ponctuel isolé mais la conséquence d’une stratégie d’organisation mondiale de l’agriculture dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle était très risquée. Il est urgent d’en changer, et par exemple de remettre en selle la FAO au détriment de l’OMC.

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Pour développer l’agriculture il faut la soutenir et la protéger
La quasi-totalité des grandes agricultures du monde s’est développée à l’abri de frontières soigneusement contrôlées et de politiques publiques d’aide à la modernisation de la production agricole et de régulation des marchés. En particulier pour trois des plus grandes agricultures du monde, celles de la Chine, des États-Unis et de l’Europe. En fait, ce que l’on a nommé « politique agricole » a d’abord été partout une « politique de l’alimentation ». Méprisés à toutes les époques et sous toutes les latitudes, les paysans n’ont guère été au cœur des préoccupations des rois ni des gouvernements républicains, même s’ils furent un temps majoritaires dans le corps électoral. Et lorsqu’on se préoccupait d’alimentation, c’était surtout de celle des citadins, dont la possibilité d’un soulèvement représentait un vrai danger. Le souci de l’alimentation est donc à la base des politiques de sécurité collective. Dans les périodes de vaches grasses, on a souvent observé les pays négliger leur agriculture en comptant davantage sur les importations (par exemple l’Europe coloniale), alors que chaque crise est suivie rapidement d’une nouvelle politique agricole, par exemple en Europe après 1929 ou 1945.

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Beaucoup des débats qui ont agité à la fois le monde et l’Europe depuis plusieurs dizaines d’années tournaient autour de l’opportunité et les conditions de ces aides à l’agriculture. On en était venu, comme on l’a vu plus haut, à préconiser l’abandon pur et simple des soutiens. La crise de 2007-2008 risque de remettre en perspective ces débats. Au XXIe siècle, il n’y a rien de plus urgent et le plus important que l’indépendance alimentaire, et pour cela, le libéralisme apparaît relativement inadapté. On peut observer que dans cette crise de 2008, les pays qui ont soutenu leur agriculture mangent tous, alors que pratiquement tous les pays qui ont connu des émeutes de la faim sont des pays où on avait arrêté de la soutenir. Le soutien à l’agriculture, c’est comme l’assurance, ça ne coûte cher que quand tout va bien ; lorsque le pépin arrive, on est bien content de s’être assuré ! Il n’est plus temps de disserter sur l’arrêt des soutiens aux agricultures, il faut au contraire généraliser ces soutiens, et dans chaque cas et sous toutes les latitudes, réinventer de nouvelles politiques de soutien adaptées à la situation locale, même si leurs principales caractéristiques resteront constantes, derrière les particularités locales. Les agriculteurs ont besoin d’une politique d’assurance face aux trois grands risques climatiques, sanitaires, et financiers. Le pays qui n’aide pas ses agriculteurs après une sécheresse ou une inondation catastrophique risque de les voir regagner les grandes villes et cesser purement et simplement leur activité. Il en serait de même en cas d’épidémie nécessitant par exemple l’abattage des troupeaux. Les dégâts provoqués par une chute brutale des cours mondiaux, sur lesquels la plupart des cours intérieurs sont alignés, sont de même ordre : ruine des agriculteurs et expansion rapide des bidonvilles. Les risques et les enjeux liés à ce type d’événement sont tels que les systèmes d’assurance privés ne suffisent pas, même dans les pays riches. A fortiori évidemment dans les pays, très nombreux, où les agriculteurs vivent dans une grande pauvreté et pour lequel le moindre incident les fait basculer dans la faim. Les agriculteurs ont également besoin d’investir (matériels, produits chimiques, semences sélectionnées, formation aux nouvelle techniques, etc.) et de bénéficier d’investissements collectifs (en particulier l’hydraulique et la communication). Le simple jeu des forces du marché ne suffit pas à généraliser ces investissements, et l’action des pouvoirs publics est indispensable et décisive en la matière. On a vu dans de nombreux cas que le simple micro crédit peut aussi transformer une région entière.

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Les consommateurs ont besoin, eux, d’avoir un approvisionnement régulier et bon marché. Cela passe également souvent par des systèmes de régulation des marchés et de contrôle des importations, mais aussi de subventions données au maillon le plus faible. Ce dernier est très souvent l’agriculteur local, mais il peut aussi être le distributeur ou l’importateur, voire le transformateur puisqu’une part croissante de l’alimentation du monde provient de produits transformés et non plus de produits bruts de l’agriculture. Les consommateurs ont également besoin d’une politique de santé publique, qui les protège en amont de façon à ce qu’ils ne mangent pas de produits nocifs pour leur santé. Des contrôles sanitaires à tous les maillons de la chaîne alimentaire restent absolument indispensables. Et il y a malheureusement bien peu de pays sur la planète qui disposent d’un corps nombreux et compétent de vétérinaires non corrompus ! De plus, un des plus grands fléaux de la planète est actuellement le développement de l’obésité, et les gouvernements ne peuvent plus s’abstenir d’agir sur ce terrain. Enfin la demande sociale de produits sains permettent de vivre longtemps en bonne santé est en forte croissance ; pour la satisfaire, l’intervention publique restera longtemps nécessaire. Une politique d’aménagement des territoires s’avère tout aussi nécessaire. Pour prendre un exemple caricatural, si l’on veut pouvoir skier dans les Alpes ou se promener dans le Massif central, il faut y maintenir une activité d’élevage, forcément beaucoup moins rentable qu’en Normandie. La répartition homogène de l’agriculture sur l’ensemble du territoire nécessite de mettre en place une politique de compensation entre les coûts moyens de production des zones de plaines riches et les zones de montagnes isolées. Une politique de contrôle de l’environnement nécessite également l’action des pouvoirs publics pour compenser la tendance naturelle des marchés à produire davantage et moins cher au détriment de la planète. Si on veut encore de l’eau potable, de la biodiversité, des paysages, etc., il faut mettre en oeuvre les politiques incitatives ou réglementaires qui vont avec. On voit bien que les défis énormes de l’époque n’indiquent pas qu’il faille arrêter d’investir dans l’agriculture mondiale. Bien au contraire, il n’y a rien de plus urgent que de réorienter les priorités des différents gouvernements en faveur d’un soutien résolu à l’agriculture, aux agriculteurs et à la recherche en agriculture. Quitte à refermer des frontières pour que chaque grande région du monde puisse se nourrir avec une certaine sécurité.

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Mettons en place simultanément un nouveau plan Marshall pour développer l’agriculture vivrière dans les pays du Sud, en particulier africains, et un plan de recherche aussi ambitieux que celui de la conquête de la lune, pour inventer et mettre en place une agriculture à haute intensité environnementale.

Résumé
En 2007, plusieurs facteurs ont amené une prise en considération de la question alimentaire jusqu’ici délaissée, notamment en Occident : catastrophes climatiques, hausse des prix agricoles et du pétrole, effritement croissant de la superficie des terres arables malgré la forte augmentation de la population mondiale, stress hydrique, modifications des habitudes des consommateurs, gâchis alimentaire, etc. Ces déterminants vont amener des changements profonds dans la future gestion de la question agricole. Par conséquent, pour relever ces défis, Bruno Parmentier propose une révolution verte, basée sur la nature et la génétique, amenant une agriculture écologiquement intensive. Concomitamment, une nouvelle régulation mondiale de l’agriculture est nécessaire visant à mieux la soutenir et la protéger.

Abstract
In 2007, food issues that have been put aside must be taken again into account due to several factors: climate disasters, agricultural products as well as oil price increase, decrease of available cultivable areas in spite of population growth, water stress, changes in consumer diets, food waste... These factors will lead to profound changes in the future agricultural management. To face the challenges of this situation, Bruno Parmentier suggests a green revolution, based on nature and genetics, leading to an ecologically-intensive agriculture.

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Pour aller plus loin sur l’agriculture
Bruno Parmentier, Nourrir l’humanité, les grands problèmes de l’agriculture mondiale au XXIe siècle, La Découverte, 2007, prix Terra 2008. Michel Griffon, Nourrir la planète, Odile Jacob, Paris, 2006. La leçon inaugurale prononcée à l’ESA d’Angers par Michel Griffon fin 2007 et éditée par le groupe ESA sous le titre : Pour des agricultures écologiquement intensives et des territoires à haute valeur environnementale est le premier ouvrage significatif sur l’agriculture à haute intensité environnementale de l’après Grenelle de l’environnement. Bernard Chevassus au Louis, Biodiversité, un nouveau regard et Refonder la recherche agronomique, leçon inaugurale du groupe ESA, 2006. Edgard Pisani, Une politique mondiale pour nourrir le monde, Springer 2008 Edgard Pisani, Un vieil homme et la terre, Seuil, 2004, Edgard Pisani, Le monde pourra-t-il nourrir le monde, et l’Europe garder ses paysans ?, leçon inaugurale du groupe ESA 2004. Philippe Collomb, Une voie étroite pour la sécurité alimentaire d’ici à 2050.

Et, plus généralement sur la planète...
Lester R. Brown, Le plan B, pour un pacte écologique mondial, Calmann-Lévy, 2007. Geneviève Ferone, 2030, le Krach écologique, Grasset, 2008.

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