BIBLIOTHEQUE DES SCIENCES HUMAINES

Court traite du paysage
par

ALAIN ROGER

Bibliothèque des Sciences humaines

ALAIN ROGER

COURT TRAITÉ DU PAYSAGE

ALAIN ROGER

AVANT-PROPOS

Ce livre essaie de combler une lacune. En dépit de la prolifération des ouvrages, le plus souvent collectifs, dont le paysage fait l'objet depuis une vingtaine d'années, nous manquons, en France, d'un véritable traité théorique et systématique sur la question. Pour deux raisons, d'ailleurs contraires. La première est une certaine carence conceptuelle. Personne, sauf peut-être Augustin Berque, n'a tenté d'élaborer une doctrine du paysage. On s'en tient, d'ordinaire, à des points de vue spécialisés - celui du géographe, de l'historien, du paysagiste, etc. -, souvent stimulants, mais jamais décisifs. La seconde est le manque d'informations historiques, ici indispensables, si l'on ne veut pas produire un discours exsangue, arbitraire ou frivole. Le paysage, ou plutôt les paysages sont des acquisitions culturelles et l'on ne voit pas comment on pourrait en traiter sans bien connaître leur genèse. Il existe, certes, d'excellents ouvrages sur «l'invention » de la campagne (Piero Camporesi), de la montagne (John Grand-Carteret) ou de la mer (Alain Corbin). Mais ces études n'ont jamais été rassemblées, intégrées et, si j'ose dire, digérées dans un tout organique, où l'histoire nourrit la théorie, qui, à rebours, l'éclaire. Je me suis efforcé de résister à deux tentations. Celle de l'encyclopédisme, d'abord. Il est vrai que la brièveté décidée de ce Court

traité m'en protégeait ; et j'ai déjà cédé à cette tentation en publiant, naguère, une grosse anthologie - La Théorie du paysage en France. 19741994 -, qui présente les grands courants de la recherche française en ce domaine depuis un quart de siècle. Celle de l'éclectisme, ensuite, du manuel de vulgarisation, un genre qui envahit le champ éditorial. Ces produits ne sont sans doute pas inutiles, mais l'honnêteté alimentaire des auteurs ne suffit pas à voiler l'absence de toute ambition théorique. Court traité: il ne s'agit pas simplement de parler du paysage, d'y flâner au hasard, en une sorte de promenade plus ou moins pittoresque ; il s'agit d'en traiter, systématiquement, ce qui exige un dispositif conceptuel rigoureux. C'est pourquoi j'ai proposé d'emblée la «double articulation » : payslpaysage, d'une part, artialisation in situl artialisation in visu, d'autre part, qui, loin de verrouiller la théorie, permet au contraire d'embrasser, dans sa plus grande extension, le champ du paysage, et de réduire au silence (du moins je l'espère) les prétentions naturalistes. La valeur d'une théorie se mesure aussi à sa capacité polémique. On verra que je n'esquive aucun débat et que ce traité est intransigeant avec la Deep Ecology, pour ne citer qu'un seul exemple. Court traité : je crois, avec les mathématiciens, que «l'élégance » d'une démonstration n'est pas un luxe. J'aime la concision, j'abhorre la pléthore, l'obésité des thèses, ces sommes assommantes, cette adiposité que sécrète, trop souvent, notre Université, délayant en mille pages ce qui pourrait se condenser en cent, pour le plus grand bénéfice du lecteur. On ne trouvera donc pas, ici, une histoire exhaustive des jardins (il en est d'excellentes), mais une réflexion sur leur fonction millénaire. On ne trouvera pas davantage une histoire de tous les paysages, mais une réflexion sur la « grandeur des commencements », c'est-à-dire la naissance d'une sensibilité paysagère en quelques lieux et temps privilégiés. On ne trouvera pas, enfin, cet étalage d'érudition, qui vise à intimider le lecteur, bien plus qu'à l'informer. Les références indispensables se concentrent dans les notes, comme autant d'incitations à poursuivre l'investigation. À chacun d'en user à sa guise. Ce livre est un outil, que j'ai voulu discret et maniable, « sans rien en lui qui pèse ou qui pose ». Mon maître est Oscar Wilde, qui, dans La Décadence du mensonge (1890), et sous la forme d'un paradoxe - c'est la vie qui imite l'art -, réalisa avec humour la révolution copernicienne de

du moins. telle est ma réponse. de ce margouillis philosophico-religieux. il faisait l'éloge du maquillage. je n'ai aucune foi: je crois au « Gai Savoir ». c'est-à-dire abominable» (Mon coeur mis à nu). Voilà toute ma métaphysique. que la transformation d'un pays en paysage suppose toujours une métamorphose.ne requiert aucune intervention mystique (comme s'ils descendaient du ciel) ou mystérieuse (comme s'ils montaient du sol). mer. démantelé par Kant. le paysage n'est jamais naturel. même si j'ai dû. néanmoins. laissée à elle-même. Elle se veut légère. les écosystèmes des écologues. dans Le Peintre de la vie moderne. une métaphysique. et qui suppose la croyance en quelque instance transcendante. historique et culturelle. aussi bien qu'au jargon philosophique.l'esthétique. forger quelques néologismes. La perception. désert. Je me situe donc à mi-chemin de ceux qui croient que le paysage existe en soi . les Idées. j'aurai le sentiment de n'avoir pas écrit en vain ce Court traité du paysage. c'est pour souligner qu'un paysage n'est jamais réductible à sa réalité physique les géosystèmes des géographes. à l'image de son modèle. . gluant de moraline. il m'était forcément interdit de recourir au style austère. obèse. La théorie du paysage que je propose n'est pas « métaphysique ». ou universitaire. l'Âme du Monde. le « méta « de la métamorphose. Si je recours. l'Esprit absolu. mais toujours «surnaturel». . Sous un tel patronage. ni transcendant. dont ce livre s'attache à démonter les mécanismes. Mais ce sous-titre risquait de prêter à confusion. en reprenant un mot de Montaigne.ce bon vieil argument physico-théologique. etc. que l'histoire des représentations collectives ne cesse de démentir. sinon ludique. Et si j'ai su montrer qu'une théorie peut allier cette «gaieté » à l'efficacité. Mais si le paysage n'est pas immanent. sinon par quelque intervention divine . Mon expérience de romancier ne m'a pas été inutile dans la recherche d'une écriture efficace. une «artialisation ». qui rend la femme «magique et surnaturelle». etc. et loin. et artistique. à ce vocable. entendue au sens dynamique. elle s'opère selon ce que je nomme. En d'autres termes. montagne.campagne. quelle est son origine ? Humaine. -. la Noosphère. que certains nous infligent. au sens que l'on donne communément à ce terme. et rester rigoureuse sans devenir ennuyeuse. de tous nos paysages . L'art constitue le véritable médiateur. parfois. le « méta » de la métaphysique paysagère. comme toutes les autres preuves de l'existence de Dieu. J'aurais pu sous-titrer ce traité : «Pour une métaphysique du paysage ». la révolution wildienne. alors que. dans l'acception que Baudelaire donnait à ce mot quand. elle resterait «naturelle.un naturalisme naïf. ou je ne sais quoi. Dieu. comme j'aurai maintes fois l'occasion de le vérifier et de ceux qui s'imaginent que « tant de beautés sur la terre » ne peuvent s'expliquer.

1. à rebours. d'abord. Il n'y a plus guère que les peintres du dimanche et les amateurs de chromos pour évaluer leur ouvrage à l'aune de la ressemblance. ne serait-ce que par l'abolition de la troisième dimension et le transfert de l'objet . «constitue au plus haut point cette prise de possession de la nature par la culture. de la neutraliser. dément son propre dessein. Paris. par la médiation du regard. p. 1915. Aubier. sa tendance entropique. trad. la sentence de l'art. en contenir l'exubérance et les désordres-. fr. écrivait Valéry3' : il s'agit. Georges CH@ONNIER. alors même qu'elle se prétend «réaliste » ou «naturaliste». les modes et les modèles de son appréhension. sa raison d'être. Paris.nature morte ou paysage . et «chaque fois qu'animée d'une aspiration à la Rousseau elle [la conscience] cherche à revenir à la nature. Les autres cultures l'ignorent ou le dédaignent. L'artiste. « comme maîtres et possesseurs de la nature ». au fond. est mimétique. «archaïques ». aux dépens du monde extérieur2 ». elle la cultive6». 18. mais c'est pour mieux la limiter dans ses prétentions exorbitantes. 1952. de la modeler. Souligné par l'auteur. la découverte et l'exploration des sociétés préhelléniques.. la toile. quel qu'il soit. l'image picturale est «une sorte de raillerie et d'ironie. 1. je feins parfois de l'imiter. pour mieux la maîtriser et nous rendre. Heinrich WÔLFFLJN. quel gâchis ! -. p.Paul VALERY. La peinture. Entretiens avec Lévi-Strauss. et c'est. je m'avance masqué. de raturer la nature. 1964. Je n'envisagerai pas les avatars d'un tel principe. poétique ou non. Oui. d'ailleurs. 1947. orientales. Commentant les maîtres hollandais du XVIIème'. les arts ne furent jamais imitatifs. érigée en dogme: l'art est. Paris.Georg Wilhelm Friedrich HEGEL. 120-12 1. I. Paris.. Cela signifie qu'il faut retracer une . cette nature. Gallimard.. de la dénaturer. qui nous permettront. LA RÉVOLUTION COPERNICIENNE DE WILDE Tout se passe. 167. Le seul fait de la représenter suffit à arracher la nature à sa nature. 2 3 .dans un élément 1 abstrait. sa dignité. et lui imposer. 1964. etc.130. pour ne point évoquer l'architecture et la musique. qui est le type même des phénomènes qu'étudient les ethnologues4 ». contre l'évidence. Paris. il a pour vocation de la nier. 2 vol. » Moi aussi. depuis les Grecs jusqu'à la fin du XIXème et je me bornerai à rappeler que ce «concept usé de l'imitation de la nature 1 » s'énonce et s'inscrit dans une ère et une aire au demeurant limitées. Hegel souligne justement que cette représentation est travaillée par la négativité. comme si l'art nous parlait hypocritement : «Larvatus prodeo. Incises fondamentaux de l'histoire de l'art.CHAPITRE PREMIER NATURE ET CULTURE La double artialisation Voilà plus de deux millénaires que l'Occident est victime d'une illusion. OswaldnSPFNGLFR. si l'on excepte la peinture et la sculpture. p. n'a pas à répéter la nature quel ennui. à moins de supposer. Le Déclin de l'Occident. 2 vol. L’Idée du Beau. Monsieur Teste. pp. « je rature le vif ». chez lesquels la figuration semble avoir atteint sa perfection mimétique. en retour. qui nous ont permis et contraints de revisiter notre propre passé artistique et de réviser ce préjugé millénaire. Même en Occident. Si fidèle qu'elle se veuille. Gallimard. que le langage. en vue de produire les modèles. L'art. précisément. Plon. «La nature est chaque fois une fonction de la culture5 ». 4 1969. selon Lévi-Strauss. Leçons d'esthétique. par le processus artistique aussi bien que le progrès scientifique. si l'on veut. Gallimard. 5 . 19. doit être une imitation parfaite ou parachevée de la nature.p. Telle serait sa fonction.

différentes de celles d'autrefois. sinon à eux encore et à leur maître [Turner. assez riches et oisifs Oscar WILDE. 35. Ie Côté de Guermantes. puisque ce sont des Renoir. [. lorsqu'il expose à Albertine sa conception de l'artiste oculiste :«Les gens de goût nous disent aujourd'hui que Renoir est un grand peintre du XVIII ème siècle. Histoire de l'idée de nature.] Cette blanche lumière frémissante que l'on voit maintenant en France. vol. Tel est l'univers nouveau et périssable qui vient d'être créé. réalisant ce que je n'hésite pas à nommer la révolution copernicienne de l'esthétique « La vie imite l'art bien plus que l'art n'imite la vie. Genève. même en plein XIXème. Théories. avec ses singulières taches mauves et ses mobiles ombres violettes.. Et voici que le monde (qui n'a pas été créé une fois. le premier jour. nous semblait tout excepté une forêt. 8 Robert LENOBLE. mais parfaitement clair. Pour réussir à être ainsi reconnus. p. mais parce que peintres et poètes leur ont appris le charme mystérieux de tels effets. Les choses sont parce que nous les voyons. Serge Moscovici. Ils n'eurent pas d'existence tant que l'art ne les eut pas inventés. c'est notre intelligence qui lui donne la vie. Sans doute y eut-il à Londres des brouillards depuis des siècles. 11 Marcel PROUST.. Paris. régie par des lois stables. et transforment les maisons en ombres monstrueuses ? À qui. et l'eau. 1. Flammarion. les gens voient les brouillards. 122. 1977. Le Déclin du mensonge. Problèmes de l'âme moderne. et par exemple une tapisserie aux nuances nombreuses mais où manquaient justement les nuances propres aux forêts. dans À la recherche du temps Perdu. et la réceptivité aussi bien que la forme de notre vision dépendent des arts qui nous ont influencés. de sorte que nous n'en savions rien. non 6 7 Carl Gustav JUNG. Gallimard. Vrin. mais aussi son histoire esthétique8. Cette idée d'une mode de la nature ne surprendra que ceux qui s'obstinent à croire que cette dernière. et François DAGOGNET..fantaisie changeante comme robes et chapeaux9 » Cette interrogation n'est pas une boutade. Il durera jusqu'à la prochaine catastrophe géologique que déchaîneront un nouveau peintre ou un nouvel écrivain originaux11 » Dira-t-on qu'il s'agit là d'un esthétisme élitiste. est entièrement dû à cette école d'art. et vous conviendrez que j'ai raison. théologique. Vous souriez ? Considérez les faits du point de vue scientifique ou métaphysique. ajouté par moi]. Les voitures aussi sont des Renoir. mais bien une création de notre cerveau. est elle-même un objet immuable. épistémologique7 de cette nature. Hermann. [. BuchetChastel. propose à ses lecteurs. Albin Michel. mais personne ne les voyait. devons-nous ces admirables brouillards fauves qui se glissent dans nos rues. Étude limitée au domaine littéraire. au cours des dix dernières années. 327. de la Pléiade ». sinon aux impressionnistes.. Essai sur l'histoire humaine de la nature. 9 Maurice DENIS. Paris. Souligné par l'auteur. n'est pas toujours agréable. Mais en disant cela ils oublient le Temps et qu'il en a fallu beaucoup. 1953. 1969. que la nature ? Ce n'est pas une mère féconde qui nous a enfantés. pas plus que le fameux aphorisme. II. que la nature. Paris. ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes. 2 vol. [ ] À qui donc. p. Paris. le praticien nous dit: maintenant regardez. reproduit à merveille. Où elle composait des Corot et des Daubigny. et le ciel : nous avons envie de nous promener dans la forêt pareille à celle qui. Le traitement par leur peinture. 307-308. mais aussi souvent qu'un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l'ancien. pp. qu'elle n'est pas la même au salon de 1890 qu'aux salons d'il y a trente ans. p. en cette même année 1890. Qu'estce. Des femmes passent dans la rue.. qu'Oscar Wilde. Quand il est terminé. elle nous offre maintenant d'adorables Monet et des Pissarro enchanteurs10 » Le narrateur proustien ne dit pas autre chose. ] De nos jours. le peintre original. il faut l'avouer. parce qu'il y a des brouillards. vol. 1968. Paris. par leur prose. dans le climat de Londres. alors que l'histoire et l'ethnologie nous montrent à l'évidence que le regard humain est le lieu et le médium d'une métamorphose incessante : « A-t-on remarqué que cette indéfinissable "nature" se modifie perpétuellement. estompent les becs de gaz. c'est la dernière fantaisie de l'art. l'artiste original procèdent à la façon des oculistes. dans OEuvres. Stock. Paris. 1977. 1960. en forme de paradoxe. (4 Bibl. en effet.. pour que Renoir fût salué grand artiste. supposant une culture réservée à quelques amateurs «(les gens de goût »).histoire philosophique. 1964. 10 . Une épistémologie de l'espace concret. devonsnous les exquises brumes d'argent qui rêvent sur notre rivière et muent en frêles silhouettes de grâce évanescente ponts incurvés et barques tanguantes ? Le changement prodigieux survenu. 3 vol. C'est infiniment probable. et qu'il y a une "nature" à la mode .

topos-topio. que connaissent bien les ethnologues.. Il en va ainsi du paysage. La nature est indéten-ninée et ne reçoit ses déterminations que de l'art : du pays ne devient un paysage que sous la condition d'un paysage. mais sans radical René-Louis de GiRARDiN. in situ. Cette distinction lexicale récente (elle ne remonte pas au-delà du XVème se retrouve dans la plupart des langues occidentales : landlandscape en anglais. est une situation choisie ou créée par le goût et le sentiment15. 1912. 13 MONTAIGNE. la dualité Pays Paysage. en grec moderne. etc. landskal en danois. réputées archaïques. par la médiation du regard. en nous. comme j'aime à le dire. in visu. à notre insu. dont Baudelaire soulignait déjà qu'il « rapproche immédiatement l'être humain de la statue ». en reprenant un mot de Charles Lalo12 1. invétérés. J'userai ici d'une analogie. Diderot. 1992. Land-Landschaft en allemand. est riche. cinématographiques. la seconde. l'un des lieux privilégiés où l'on peut vérifier et mesurer cette puissance esthétique. où apparaît. sculpturaux. un lieu naturel n'est esthétiquement perçu qu'à travers un Paysage. littéraires. s'incruste. et cela. l'expression « nature artialisée ». 128). à l'un des grands jardiniers paysagistes de l'histoire. sans l'humanité. mais un paysage. qu'en arabe classique. Paris. dans son Bréviaire d'esthétique. «La nature. Paris. mais des paysages. pais-paisaje en espagnol. en cette même année 1912. À l'instar de la nudité féminine. Mais un relais supplémentaire est désormais requis. Introduction à l'esthétique. enduit sur nature. Tel est l'objet de ce livre. Elle consiste à élaborer des modèles autonomes. une intense forgerie artistique et nous serions stupéfaits si l'on nous révélait tout ce qui. Il en va de même pour notre maquillage. selon les deux modalités. Elle est anesthétique » (p. mais plus sophistiquée. « La beauté de la nature nous apparaît spontanément à travers un art qui lui est étranger» (p. sculptée. 5. et par Georg Simmel dans sa Philosophie du paysage. 12 corporelle. entre autres. et donc insoupçonnés : picturaux. tatouages. Essais. provient de l'art. scarifications. la fonction d'artialisation. l'abbé Delille l'avaient déjà suggérée. paese-paesaggio en italien. d'artialiser la nature. en ellemême. La seconde procédure est plus économique.. une scène poétique. de l'artialisation. modeler notre expérience. « Sur des vers de Virgile ». et même dans les tableaux des artistes médiocres. p. mobile (in visu) et adhérente (in situ). Notre regard. dans un contexte différent. La première est directe. qui le devait lui-même à Montaigne13. semble-t-il. et comme saturé d'une profusion de modèles. Voltaire. in vivo. ciselée. est neutre: ce que les Caduveo de Lévi-Strauss appellent avec mépris «l'individu stupide». Champ Vallon. mais aussi. variable selon les cultures. deux façons d'intervenir sur l'objet naturel. 1978. comme il y a de la nudité et des nus. s'imprime. Il en va de même pour la nature. Nous sommes. etc. ou. Armand Colin. n'est ni belle. Il n'est sans doute pas indifférent qu'une thèse voisine soit exposée.pour fréquenter les galeries d'art ? je n'en crois rien. celui du regard. publicitaires. qui visent à transformer la femme en oeuvre d'art ambulante. tour à tour bariolée. Nus et Paysages. perceptive ou non. il y a effectivement deux façons pour l'art de convertir en objet esthétique une nudité. à laquelle j'ai recours depuis Nus et Paysages14 Si l'on prend l'exemple du corps féminin. par opposition à la nudité. embellir par l'acte perceptif celle que Musil nommait « la mince bête blanche ». ni laide. 14 Alain ROGER. qui exerce donc. photographiques. en ce domaine. 15 . au sens courant du terme. III. qui oeuvrent en silence pour. Seyssel. qui doit en effet s'imprégner de ces modèles culturels. Essai sur la fonction de l'art. peintures faciales. qui. littéralement. picturaux. pour artialiser à distance et. ainsi. in situ. télévisuels. L'une consiste à inscrire le code artistique dans la substance Charles LALO. René-Louis de Girardin. LA DOUBLE ARTIALISATION Il convient toutefois de distinguer deux modalités de l'opération artistique. latents. surnaturel. landschap en néerlandais. qui n'est jugée belle qu'à travers un Nu. 131. p. De la composition des paysages. le créateur d'Ermenonville: «Le long des grands chemins. » Il y a <@ du pays ». par Benedetto Croce. on ne voit que du pays. À la dualité Nudité Nu je propose d'associer son homologue conceptuel. 133). à chaque instant. selon que la sentence de l'art s'applique. Aubier. et ce sont toutes ces techniques. même quand nous le croyons pauvre. Cette idée d'une nature esthétisée par l'oeil artiste n'est d'ailleurs pas absolument nouvelle. Souligné par l'auteur. Haller. 55. que j'emprunte. qu'on range sous le concept générique du Nu. landskap en suédois. indirecte. s'incarne.

le pays reste dans l'indifférence esthétique ou. même si l'on a pu signaler quelques occurrences antérieures. Le pays. sinon forgé sur le modèle néerlandais landschap. . Gargantua. dans la remarquable anthologie qu'il vient de publier: <@ C'est en français (langue vulgaire la plus développée à cette époque) que le mot de paysage. comme le note luimême J. c'est. si «naturels ». qui attribue cette innovation à un poète originaire de Valenciennes (donc de Flandre) : jean Molinet (mort en 1507). elle-même soumise à des conditions culturelles. le Puy-de-Dôme. qu'elle soit directe (in situ) ou indirecte (in visu). paysage. Montaigne en disposera.. ne semble pas disposer du terme « paysage ». J'incline à croire que le (4 Flamand » Molinet n'a fait que traduire le landschap néerlandais.. et dist à ses gens : "je trouve beau ce". A tord. Combien de fois. asnes et chevaulx. un pays défriché. entre un rocher et son gave rapide . ou environ. par cy.. n'en doutons pas. et tousjours grand chère. dont la construction à partir du mot pays va servir de modèle à toutes les langues européennes. deçà. qui l'utilise pour désigner un "tableau représentant un pays" » (7ardins et paysages. elle desguaina sa queue et si bien s'escarmouschant les esmoucha qu'elle en abatit tout le boys. Paris. 93). est apparu pour la première fois : en 1493 très précisément. et l'intérêt se serait finalement porté de la représentation au modèle » «i Le paysage : signifiant et signifié ». Car. n'avons-nous pas rencontré la lisière d'un bois.-P. dont la première mention officielle figure dans le dictionnaire latin/français de Robert Estienne (1549). l'approximation linguistique. Au reste.. 606). en sorte que depuis n'y eut ne boys ne freslons. commence à balbutier. en 1534.. [. 1984. in situlin visu. bref un paysage. 64). H. université de Saint-Étienne. et « réinventé » à la fin du XVème. 1493).Et. 1996. que nous avons accoutumé de croire que leur beauté allait de soi . en allemand). Mitterand et A. de là. que je voudrais mettre à l'épreuve tout au long de cet essai. de long. la plage mélancolique d'où les Saintes-Maries nous orientent vers la SainteBaume . Mais le mot tarde à s'imposer. de l'un à l'autre. ce qui précède son artialisation. soubdain qu'ilz feurent entrez en la dicte forest et que les freslons luy eurent livré l'assault. attesté dans le moyen néerlandais. Dauzat.L'étroite prairie de Lourdes. un 17 Tel n'est pas l'avis de Jean-Pierre LE DANTEC. d'ailleurs récent (voir plus loin). I-a notion de paysage elle-même pourrait bien nous avoir été proposée Par la vision des peintres. un paysage. Quoy voyant. p. à travers. par là. Mais la jument de Gargantua vengea honnestement tous les cultrages en icelle perpétrées sur les bestes de son espèce par un tour duquel ne se doublaient mie. quand l'émotion. quelques décennies plus tard. bilad-mandar. cit. sans doute sur le modèle du 16 néerlandais landschap17. En quel lieu estoit une ample forest de la longueur de trente et cinq lieues. et qu'il y a. et c'est aux artistes qu'il appartient de nous rappeler cette vérité première. dessoubz. toute l'élaboration de l'art. de large. quand on l'aborde par le vallon aux terres sanglantes l'héroïque Vézelay. Icelle estoit horriblement fertile et copieuse en mousches bovines et freslons. dont fut depuis appelé ce pays la Beauce16 » Il est notable que Rabelais. C'est ce que nous confirme plaisamment l'invention de la Beauce par Gargantua: « Ainsi joyeusement passèrent leur grand chemin. un pays paisible. notre désaccord n'est qu'un point «de détail @> (op. Gargantua y print plaisir bien grand sans aultrement s'en vanter. élus de toute éternité pour être le siège de l'émotion religieuse . lire les paysages. Voilà ce que nous enseigne l'histoire. et de largeur dix et sept.commun. l'hypothèse heuristique qui me servira de fil conducteur. Quoi qu'il en soit. des lieux enveloppés. Telle est donc la «double articulation » : Pays/Paysage. il est de par le monde infiniment de ces points spirituels qui ne sont pas encore révélés. du moins adopté comme son calque ou son équivalent. un pays sage. au mieux. mais feust tout le pays reduict en campaigne. Gargantua invente joliment la «Beauce » pour désigner le seul paysage. baignés de mystère. mais nos paysages nous sont devenus si familiers. le degré zéro du paysage. en quelque sorte. toujours au sens d'un « tableau représentant un pays » (Molinet. mais oubliée : qu'un pays n'est pas. mais avec l'acception non esthétique d'une délimitation territoriale (il en va de même. qu'apprécie l'homme occidental. Le Dantec. apprivoisé. selon le Dictionnaire étymologique et histo@ue du français de J. Faute de modèles et de mots pour le dire. Dubois. LE GÉNIE DU LIEU «Il est des lieux qui tirent l'âme de sa léthargie. de sorte que c'estoit une vraye briguanderye pour les pauvres jumens. abatait boys comme un fauscheur faict d'herbes. en Bourgogne . l'abrupt rocher de la Sainte-Victoire tout baigné d'horreur dantesque. p. jusques au dessus de Orléans. dans Lire le RABELAIS. au hasard d'une heureuse et profonde journée. pour désigner un tableau. d'emblée. et je me rallie à l'opinion de Jeanne NURTINF-T: «Tout donne donc à penser que le mot français est. XVI. dessus. pareils à ces âmes voilées dont nul n'a reconnu la grandeur. semble-t-il pour Landschaft. Larousse. p.

et puisque le Fuji. une source.. depuis lors. D'une artialisation (in visu) à l'autre (in situ). c'est parce qu'ils nous viennent de l'art.. mais la création millénaire de ces mille génies de la culture japonaise. » Et pour cause : c'est précisément au génie de Cézanne que nous devons la Sainte-Victoire. Paris. sa renommée n'a fait que croître. je vois un sourire s'esquisser sur le visage de mes hôtes. je me demande s'il ne s'agit pas d'une plaisanterie japonaise. » . éminents ou obscurs. le génie du lieu n'existe pas » Etre humains sur la terre. mais de Cézanne. aux yeux des Japonais. c'est eux! Je n'oublie pas les poètes. par voie d'affiches. l'art et la destinée. pour descendre d'un degré dans la hiérarchie religieuse. « tout baigné d'horreur dantesque ». J'ai fait des promenades parfois. d'admirer la Sainte-Victoire et les « Paysages de Cézanne ». la Sainte-Victoire sera restaurée «à la Cézanne ». oui. dans un ensemble. mais culturels. son « inspiration». Autre signe révélateur: naguère ravagée par un incendie. une simple prairie. Il n'avait jamais vu. le Fuji est un monument à sauvegarder. S'ils hantent ces lieux. paysages concis. je n'oublie pas les romanciers. je prononce ma communication. p. à commencer par les paysans de Provence. je me trouvais à Tokyo. il se fissure. pour lui. qui sont les génies silencieux de ces lieux ? Comme j'ai peu d'inclination pour la mystique incantatoire de Barrès. Qui sont ces dieux mystérieux ou.. son artialisation de pays en paysage. Cézanne était d'ailleurs tout à fait conscient du fait que. on vous nomme le génie du lieu. ce serait un crime contre l'esprit que de le sacrifier à l'érosion naturelle. début du premier chapitre. et donc à restaurer. que tout artiste et tout amateur se doivent de respecter. le paysage risquait de retomber dans l'indifférence . pendant cinq minutes. le port de Rouen à Marquet. comme un tableau. pour ses contemporains. et quelle n'est pas ma stupeur d'entendre. mes hôtes ont l'air des plus sérieux. artialise le pays en paysage 191.nullité du pays. Comme l'écrit Charles Lapicque: « La butte Montmartre ressemble à Utrillo. j'ai douté parfois qu'ils sachent ce qu'est un paysage. Faut-il laisser faire la nature.. puisque. il se délite. à l'occasion d'un colloque sur le paysage. non. un arbre..Je rejoins donc le point de vue d'Augustin BFRQUE En luimême. 3 800 mètres. aucun «esprit » ne «soufflait » sur la SainteVictoire. peut-être davantage. ressembler: la montagne Sainte-Victoire finit par n'être qu'un Cézanne 20 . La Colline inspirée.. ce que nous appelons 18 19 Maurice BARRES. lieu sans génie. nous aimerions connaître votre avis sur le destin du Fuji. Que dis-je. Barrès connaissait-il son oeuvre ? On peut en douter. comme si. en traduction simultanée. Gallimard. par notre regard. où le génie de l'art en impose à la nature aveugle. 1996. et sujet obligé pour tous les peintres. Essais sur l'espace. Paris. telle qu'en elle-même enfin Cézanne l'a changée. Oui. me rappelle une anecdote. Or. L'esprit qui souffle ici et «inspire» ces sites n'est autre que celui de l'art. Le mont Fuji. ça vous paraît bizarre. qui. j'exalte le Fuji. 187.. p. les haïkus.sommet.. puisque ce « rocher » est. cette oeuvre d'art. ou devonsnous intervenir. la technologie nous le permet. alors que nous voyons désormais la Sainte-Victoire avec les yeux. puisque tous participent à cette gloire du Fuji. rien d'une « montagne inspirée ». Elle a trait au mont Fuji. « Le Débat ». « Il est des lieux où souffle l'esprit. Cézanne est mort en 1906 et. Revenons sur les exemples de Barrès. à la fois drôle et édifiante. 20 Charles LAPICQUE. puisqu'il existe une véritable cartographie des points de vue. mais qu'importe.. non de Dante. 1958. c'est parce qu'ils habitent notre regard. la campagne d'Aix-en-Provence à Cézanne. J'ai accompagné derrière sa charrette un fermier qui allait vendre des pommes de terre au marché. avec le cerveau. Cette restauration. Il est malade. modèles réduits à quelques mots. Sur l'autoroute A7. cette question déconcertante : « Honorable collègue. qui nous commandaient de faire taire nos pensées et d'écouter plus profond que notre coeur! Silence! les dieux sont ici18 » « D'où vient la puissance de ces lieux ? ». on vous somme. comme il l'écrit à son ami Gasquet. le Fuji n'est plus un être naturel. Qu'en pensez-vous ? » Ce que j'en pense. au même titre que Versailles ou Venise. tenez. Nous sommes en 1912. j'avancerai plutôt une hypothèse profane : ces bons génies ne sont ni naturels ni surnaturels. vu. et s'ils habitent notre regard. il n'avait jamais vu la SainteVictoire.. sans cette référence. et je regarde autour de moi. Je ne crois pas qu'aucun lieu au monde ait fait l'objet d'une telle dévotion esthétique et d'autant de représentations codifiées. même abstraits. Grasset. se demande aussitôt Barrès. voilà quelques années. Alors. «montagne inspirée» s'il en fut. création d'Hokusaï et de générations de peintres. ils ne la « voyaient » même pas ! «Avec des paysans. 135. non. qui traverse le massif. de . oeuvre d'art ancestrale. celui de la Sainte-Victoire en particulier..

quand. selon une enquête effectuée dans le Finistère. op. et de nouveau gaiement le pont des Arts. comment dis-tu : il est beau ce paysage ? Il me regarde et je comprends que je lui pose un problème difficile. d'abord. allant par les chemins sur les traces de Gaspard. sans éducation morale. Michel Conan signalait naguère. p. nous nommons sublime. à moins d'admettre. de Saussure). avec Apollinaire «(Sous le pont Mirabeau coule la Seine/ Et nos amours. lorsqu'il évoque « une connivence obligatoire entre paysage et paysan23« . il déclare enfin: "Es brave lo pais. Le génie du lieu relève. 23 Michel CORAJOUD. Kant: « Ce que.. simplement comme effrayant. plus proches que quiconque du pays. op. 7/8.. Ma nuit chez Maud. de Maurice Genevoix. en quatre mots .. Après un long silence . 1982. 186. qui. apparaîtra à l'homme grossier.. 22 Michel CONAN. [. 168-169. qu'en une heure de communication. alors. Le Jardin de Bérénice. Cueco le dit fort bien: «Le paysage n'existe pas. y souffle ? Aiguemortes et sa tour de Constance ont également inspiré à Barrès un beau roman. Le Grand Meaulnes d'Alain-Fournier. 21 PAYS. cit. encore. ». La Colline inspirée. parce qu'il l'a découverte et ne l'entre-voit plus. on dit". pour beaucoup. mais à l'incompré-hension du concept même de paysage. de l'aventure ensuite. dans sa cohérence. 147. bien sûr. que. 1974-1994. il nous faut l'inventer. qui n'était pas sans Henri CUECO. puis Raboliot. génies jumeaux de mon regard. pour les gens. Double bonheur: celui de la lecture d'abord. désormais. toujours par voie d'affiches. On nous l'indique d'ailleurs..PAYSAGES «Louis. en compagnie de Brassens «< Si par hasard/ Sur l'pont des Arts. a lu ce livre . 'incompréhension de départ n'était pas seulement due l'habituelle difficulté de langage. comme le contexte y invite. à son tour. J'ai fait plus. ce fut. au sens littéral. Champ Vallon. . qui. dans Mort du paysage ?. Champ Vallon. par l'intermédiaire de l'outil. cit. J'ai un ami qui ne veut Clermont que sous la neige.. n'estelle pas. réédité dans La Théorie du Paysage en France. c'est l'endroit où le ciel et la terre se touchent ».. C'est pourquoi je ne peux souscrire aux propos de Michel Corajoud. ». Le paysan de Cueco n'est nullement exceptionnel. Ce qui montre que le génie du lieu peut être despotique et évincer abusivement. c'est le pays 21» Es brave lo païs: réponse étonnante et.l'abandonner à cette nature. et n'est-ce pas son esprit. pp.. mélancoliquement le pont Mirabeau. ] Ainsi le bon paysan savoyard (dont parle M. »). très significative. dans Mort du paysage ?. sur la route d'Ambert. d'Henri Pourrat. par deux fois. Le paysage pour lui. inspire son esprit. La Sologne de mon enfance. colorant de mélancolie la puissance historique de la vieille cité médiévale. celle de Sion.réédité dans La Théorie du paysage en France.pour qui. puisque. permet de l'éclairer d'une lumière profane.brave au lieu de beau et païs au lieu de paysage -. dès que le souffle de l'art cesse de l'inspirer... de l'artialisation in visu. préparés par la culture. «Le paysage.. la notion même de paysage semble échapper aux paysans..PAYSANS.. Barrès lui-même nous offre de beaux exemples de cette « inspiration » par artialisation. qui. sans contredire sa propre thèse. pour l'essentiel. en Lorraine.. stupide et taciturne. Le Livradoix. elle élimine le point de vue esthétique. pour convaincre mes auditeurs du bien-fondé de l'artialisation. qui. Seyssel.inspire à ce lieu un génie poétique. faut-il qu'il m'en souvienne. seraient d'autant plus éloignés du paysage22'. les autres prétendants. Milieux. 1995. lors d'un colloque à Lyon. «Approches du concept de paysage ». qu'à travers le film de Rohmer. » Et l'on pourrait multiplier les témoignages. parler de «paysage ». son oeuvre. qui insuffle son souffle. dans les cinq minutes de cette harangue improvisée. c'est Gaspard des montagnes. je viens de comprendre: le mot paysage n'existe pas en occitan (il n'apparaît d'ailleurs dans la langue française qu'à la fin du XVI ème siècle).. Je franchis en fredonnant les ponts d'Avignon « on y danse.. mais on ne devrait plus. 1982. on sent passer le souffle de l'esprit. p. et Les Copains de jules Romains ne sont pas loin. on y danse. Seyssel. qu'il s'agit d'une complicité laborieuse. 1974-1994.

traduction modifiée. cette dimension esthétique. C'est ce que confirment plusieurs enquêtes récentes. dans la mesure où les «ruraux » d'aujourd'hui ne sauraient être assimilés au pâtre de Pétrarque. semble-t-il. «Regards sur un terroir et ailleurs. et. pp. On parle fort peu de ce qu'on vit quotidiennement. Les valeurs prêtées aux lieux sont celles du travail. c'est une distance que l'on prend par rapport à sa vision quotidienne de l'espace. dès lors. Face à ces réalités de tous les jours. 9. sans hésiter 24» Ce « bon paysan» n'est pas sans rappeler le vieux pâtre. Le paysan est l'homme du pays. l'homme inculte attrape un rhume25. déjà cité. p. et il n'en avait rapporté que regret et fatigue. le "paysage" évoqué par les urbains. avec la prudence requise. Cette attitude paraît très profondément significative. il donne mille bottes [de foin]26» La perception d'un paysage. qui tente de dissuader Pétrarque et son frère de poursuivre leur fameuse ascension du Ventoux (1336) : « Sur les croupes de la montagne.. » Et Cézanne. des étrangers. s'efforça de nous détourner de notre ascension. septembre 1985. Le paysage à l'ombre des terroirs ». Le travail agricole étant le plus souvent incompatible avec cette disponibilité de temps et d'esprit. au mieux dérisoire 28. Il lui manque. qui doute que les paysans provençaux «sachent ce qu'est un paysage ». Vrin. pour l'essentiel. La plupart des réponses recueillies vont dans le même sens. qui se mesure. Paysage et aménagement. à la distance du regard. à l'instar des citadins (qu'ils sont d'ailleurs de plus en plus). réédité dans La Théorie du paysage en France. dont Armand Frémont nous offre un nouveau témoignage avec les paysans normands: «Les agriculteurs évoquent à peine les paysages. quand il visite un autre pays que le sien et adopte.. qui demeure. c'est le coup d'oeil. le lieu du labeur et de la rentabilité. Cela ne signifie pas que le paysan est dépourvu de tout rapport à son pays et qu'il n'éprouve aucun attachement pour sa terre. dans le Parc régional Normandie-Maine ». 1974. 1974. ] Le registre esthétique semble phagocyté par l'utilitaire. c'est-à-dire l'homme de la ville. » Martin de la SOUDIÈRE. l'oeil désoeuvré du touriste. le paysan et le paysageant. bien au contraire. une sorte de reculture en somme. même s'il convient de nuancer leurs conclusions.. On n'en constate pas moins un réel déficit esthétique dans la perception de leur propre pays. « Les profondeurs des paysages géographiques. probablement. de la terre et de la famille. sinon les paysans les percevraient et « s'enthousiasmeraient » tout comme les citadins. l'environnement est rarement "paysage" pour ces agriculteurs. Gérard Monfort. WILDE.. nous rencontrâmes un pâtre d'âge très reculé qui. disait-il. comme l'atteste l'investigation à laquelle s'est livré Martin de la Soudière auprès des paysans de la Margeride : «Le paysage. non celui du paysage. indispensable à la perception et à la délectation paysagères. P. apparaît au pire menaçant et aliénant. [. d'une culture massivement diffusée par l'ensemble des médias. le beau. op. 24 . traitait de fous tous les amateurs des montagnes de glace. L’Espace géographique. dont tout chercheur de terrain a fait l'expérience : le quiproquo à propos du sens du mot beau lui-même. Le Déclin du mensonge. 2. ce pré. et peut-être faudrait-il opposer. puisqu'ils bénéficient désormais. Autre indice. En fait. cette invention de citadins." Le fils Fage : "Oui. la même ardeur juvénile l'avait porté à gravir le pic culminant. le terme paysage est pour eux le plus souvent inadéquat. défini par l'utile. à l'occasion. Critique de la faculté de juger. cit. 307. Paris. éventuellement du progrès agricole et de l'emploi. qui trouve « sur le terrain » l'occasion d'une contre-épreuve décisive. 27 Kenneth CLARK. » Wilde le résume en quelques mots savoureux: «Où l'homme cultivé saisit un effet. 25 0. C'est même là un argument déterminant en faveur de l'hypothèse culturaliste. Cinquante ans auparavant. Paris. op. pas plus qu'au bon Savoyard de Horace Benedict de Saussure ou aux paysans de Cézanne. 26 Emmanuel KANT. 1994. comme on le verra bientôt suppose à la fois du recul et de la culture... § 29. surtout lorsqu'on est normand. Moi: "Il est beau. 21 et 23. L'Art du paysage. Autour d'Ecouves. «Aujourd'hui encore les paysans sont la seule classe sociale qui n'éprouve guère d'enthousiasme pour les beautés naturelles27 » . avec plus ou moins d'aisance. ce même paysan. à cette précision près que ces beautés ne sont jamais « naturelles ». mais cet attachement est d'autant plus puissant qu'il est plus symbiotique.bon sens. après bien des discours. c'est l'aspect des lieux. 28 Armand FRÉMONT.

ou à celles entre ses terres et celles du voisin. Ange. pp. A.A. d'origine citadine. [. Le Tourisme de pays.S. » Luce : « je ne vois pas. que le lecteur. [.E. Mémoire de D.. paysages.R. On vérifie. en particulier dans les zones peu touristiques.M. un "entretien". si l'on veut inciter les agriculteurs à sauvegarder leur cadre traditionnel. de Pierre Samson. une fois de plus. souligne avec raison l'imprécision et l'indécision du législateur quand il s'agit de distinguer les valeurs écologiques (environnementales) et esthétiques (paysagères). Mais comme les mesures de l'article 19 cherchent avant tout à toucher les agriculteurs.. 67. quand il s'agit de valider une hypothèse théorique. » Ange: «Je le sens. 65. qui est en fait le maintien de l'espace dans une certaine "propreté" : un paysagisme d'aménagement actif. ] J'ai pu ainsi relever la fréquente réaction en termes d'environnement et de pollution. risquerait de juger téméraire. Un agriculteur ne se promène pas dans la campagne (ou rarement) : son appréhension la plus courante est la "tournée du propriétaire". Sophie Bonin dénonce à bon droit le caractère «flou » d'une telle disposition: «Le paysage apparaît comme le poisson que l'on noie.. » Sophie Bonin. 34. 30 . mais plutôt d'un visuel de signes.I. lorsqu'on parle aux agriculteurs de paysage. Ils disposent en effet «d'un recul important par rapport à leur profession » et « par rapport à leur espace ». fort drôle. «J'ai pensé que le fait qu'ils n'aient pas vécu leur enfance dans le milieu agricole pouvait jouer aussi en faveur de ce recul. Luce29. territoires. qu'une contre-épreuve concrète est toujours indispensable. ne peut aboutir. dans la posture obligée du célèbre Angélus. 29 Pierre SAMSON. c'est qu'on manque de recul. alors que cette distinction est essentielle (voir plus loin). «les zones sensibles du point de vue de l'environnement ». 106. de rentabilité immédiate.A. « Agriculture. Sophie BONIN.V. nous le dit autrement. p. et aux "événements" visuels qui ont un sens pour la pratique agricole.le caractère utilitaire.. on en arrive à orienter le projet "paysager" vers une gestion minimale. et qui échangent ces propos édifiants. 1995. » Quoi qu'il en soit. dans de telles conditions. de la vision paysanne : «Le visuel est en effet quelque chose qui est très important pour les agriculteurs.H. » Et Sophie Bonin signale à son tour . avec de tels outils. Ange et Luce Millet. E. On y voit deux paysans. 108. « ils sont les seuls à m'avoir parlé de "paysage agricole magnifique30». dès lors.. où son attention s'attache d'abord aux limites du parcellaire. 78.D.S. qui a étudié les applications du fameux article 19 de la Politique agricole commune (1985). Représentations et politiques de développement rural ».Un dessin.mais son étude a le mérite de transcrire et de vérifier dans la pratique la plus concrète et la plus actuelle l'hypothèse théorique que je propose . jardins.E. décembre 1994. sinon décisive. Le mot de paysage cit. spontanément naturaliste en ce domaine. attaché aux éléments qui ont du sens au niveau agricole (en particulier fonctionnel). les conditions d'élevage. l'usage des produits chimiques). » Il n'est guère étonnant. Mais je sens qu'on passe à côté d'un vrai filon touristique. efficace.. soient les plus favorables à une application active et concertée de l'article 19. 82.. Ange : «Ce qu'il y a. dans C. que les «néoruraux ». paysage. espace de montagne. évoque dans ce cas la pression extérieure exercée sur les agriculteurs dans ce domaine des normes (pour les bâtiments. 81.I. c'est-à-dire « les zones revêtant surtout un intérêt reconnu du point de vue de l'écologie et du paysage ». Mais il ne s'agit pas alors d'un visuel cartographique ou photographique.. et Ecole d'architecture de Parisla-Villette.

Le jardin. p. Gihôn. dès les commencements. LE BESOIN D'ENCLORE ET LE MODÈLE. dont parle Saint-Simon à propos de Versailles. à l'origine. l'humanité a créé des jardins. et l'arbre de vie au milieu du jardin. qui. en l'absence d'outillage et hors de tout labeur (la « sueur» est la sanction du «péché»). clôture)31'. » Pishôn. pour désigner un parc. Quoi qu'il en fût. la contempler conduit à mille pensées dangereuses. un lieu idéal. 31 (man may enclose a garden)32'. ce «plaisir superbe de forcer la nature ». dans son ensemble. de paire. Pairidaeza. 32 . évoque son «vert enclos » et «la muraille verdoyante du paradis ». « Yahvé Dieu planta un jardin en Éden. ornements et tourments que l'homme impose au «pays ». qui frappe les K. chapitre v. est encore le domaine du désordre. comme dans l'activité artistique. p. à l'orient. dira Hegel. cit. loin de tout propos utilitaire immédiat. diffuse et se dilue. 33 Le besoin d'enclore est cependant si fort que Milton. L'étymologie de jardin a une racine indoeuropéenne (ghorto) commune à toutes les langues du groupe (clos. un lieu planté d'arbres. 1992. » « La nature. La suite est énigmatique : «Yahvé Dieu prit l'homme et l'établit dans le jardin d'Éden pour le cultiver et le garder. «autour ». là. ce dont témoigne la présence des jardins suspendus de Babylone parmi les sept merveilles du monde. nullement archaïque. «rempart ». une «plantation » divine. se veut monade. op. dans Le Paradis perdu (1674). Dieu merci. attesté chez Xénophon. où l'on entretient des animaux. 74. hors de l'enceinte. Et le Prophète. à propos de l'Éden. le Coran la reprend de façon récurrente : «Ceux qui auront cru et pratiqué les oeuvres pies. Le texte de la Genèse est instructif : s'il ne fait pas mention d'une clôture33 . » On peut en effet se demander en quoi consistait cette «culture ». Un fleuve sortait d'Éden pour arroser le jardin et de là il se divisait pour former quatre bras. à l'origine. le scarifiant en paysage. Tigre et Euphrate. « Le jardin imaginé ». dans cet espace sauvage. signifie un enclos. comme un jardin des délices. et l'arbre de la connaissance du bien et du mal. contrastant avec la nature environnante. ils auront des épouses purifiées et Nous les ferons entrer sous une ombre dense» (sourate IV). dans l’Anabase. PARADISIAQUFL'analogie ne doit pourtant pas nous abuser : cette volonté de paysager directement le pays se présente d'emblée comme un équivalent de l'art. ou plutôt comme un art. on peut enclore un jardin Antonella PIETROGRANDE. » Il s'agit. séparé. au livre IV. lieu d'une félicité indéfinie. Nous les ferons entrer en des Jardins sous lesquels couleront les ruisseaux. éprouvant. et daeza. Yahvé Dieu fit pousser du sol toute espèce d'arbres séduisants à voir et bons à manger. se trouve exclu par sa «felix culpa ». paradis paradigme. du vide et de la peur. On entend par jardin un espace fermé. tel un tableau vivace. dans Paysage méditerranéen. le tatouant. intérieur. ce qui permet de localiser cette vaste oasis en Mésopotamie. appelait «les parures primitives ». livré à l'entropie naturelle. dont Adam.CHAPITRE Il DU JARDIN AU LAND ART Avant d'inventer des paysages. et il y mit l'homme qu'il avait modelé. à l'intérieur duquel se trouve concentré et exalté tout ce qui. par le truchement de la peinture et de la poésie. immortels en éternité. stigmatisant d'ailleurs ce « morne état d'innocence sans intérêt ». décrivant les techniques de tatouage et de scarification. Ils sont les vêtements. cet Éden se présente. îlot de quintessence et de délectation. en ancien persan. CLARK.. un Tiergarten «parc zoologique »). une sorte de templum. qui correspondent à ce que Pauline Cocheris. non sans cruauté. L'Art du paysage. sera repris dans la traduction des Septante. Cette image de l'oasis. il souligne que le jardin est. cultivé par l'homme pour son propre plaisir. Le jardin s'offre au regard. décrit l'intrusion de Satan dans le jardin d'Eden. 15. D'où le besoin d'enclore. le bariolant. de délimiter un espace sacré. partie totale. oppose cette fraîcheur paradisiaque (l'oasis) au feu infernal (le désert). à l'instar du tableau. Mais. Paradeisos.l'interdiction d'y retourner est consécutive à la « faute » -. Electa. Milan.

espace clos de hauts murs et bruissant de vie. etc. se rapporter au Cantique des Cantiques (selon l'interprétation qui fait de la Sulamite une préfiguration de la Vierge) : «jardin bien clos. contre l'anarchie naturelle. nous la retrouvons dans la tradition hellénique. entouré de tous côtés par une haie. qu'il soit «de cloître » ou «courtois ». Puis toutes les épices : clous de girofle. 100. du modèle coranique. mais aussi de paix. croissaient de grands arbres florissants qui produisaient. amandiers. palais-jardin intérieur. une paix si recherchée pour oublier les agressions du monde extérieur34 » Il semble. la structure du jardin à quatre parties. Représentation sur terre du Paradis promis par Allahcar. plus voluptueux que la Bible. On revient aux « arbres de notre pays » : néfliers. 2). aussi long que large. cannelle. parfois immenses . fleurs.recueillie dans une vasque. des ruisseaux de miel clarifié » (sourate XLVII). se redouble dans celui des tapis-jardins. Éden érotique à l'abri de remparts crénelés « Maulgris et Oriande la belle » (ill. Là. ou bien encore « L'Auteur accueilli par Nature au Verger désiré ».. avec houris et éphèbes. sa verte prairie centrale. Tous les arbres fruitiers. se plaît à nous décrire un paradis profane. [. QUIOT. dont la fermeture et la fertilité (fruits. Le jardin islamique. La sourate du Prophète annonce une oasis aphrodisiaque. tandis que l'autre jaillissait sous le seuil de la cour. du Maître d'Oberrhein. oliviers. dont l'une courait à travers tout le jardin.. Et il y avait deux sources. qui ne cesse de s'extasier sur les réalisations gigantesques de ses hôtes. élaboré dès l'époque des Sassanides (224651). sorbiers. ]. dans le Livre des échecs amoureux d'Évrard de Conti. « Que le jardin soit associé à un palais ou à une simple demeure. en une vallée. de plaisir. volupté pour les buveurs. charmes. l'ordre. à environ cinq ou six toises. 34 jardin de quatre arpents. ou même davantage. L'Orient n'échappe évidemment pas à la règle. transcription des quatre fleuves de l'Éden. Même délectation dans Le Roman de la Rose de Guillaume de Lorris: «Le verger. « Amoureux dans un jardin ».. cit. comportant une source en son centre. Aloadin : «Il avait fait enclore. hostile et entropique. avec. Ainsi du jardin d'Alkinoos. » Toujours cette exigence d'ordre. du miel et de l'eau. la poire et la grenade. entre deux montagnes. contre la nature austère. réglisse. du lait. Et « sachez que les arbres sont plantés à bonne distance les uns des autres. Et jamais ces fruits ne manquaient ni ne cessaient. dans Paysage méditerranéen. cyprès. hêtres. dit aussi « Maître du jardin clos (ill. n'est que la réplique. accédant ainsi à la dignité de modèles presque autonomes. Et c'était . distingue les liqueurs de ces quatre «ruisseaux » : « Voici la représentation du Jardin qui a été promis aux Pieux: il s'y trouvera des ruisseaux d'une eau non croupissante. Il arrive même que le Coran. en particulier.damnés : « Et les Hôtes du Feu crieront aux Hôtes du Jardin : "Répandez sur nous de l'eau et de ce qu'Allah vous a attribué!" » (sourate VII). zédoale. soit un bassin. le plus grand et le plus beau jardin qu'on vît jamais. et dont la symbolique paraît. formait exactement un carré. des ruisseaux de vin.. les belles oranges... au chant VII de l'Odyssée: « Et. anis. auprès des portes. pruniers. selon le témoignage de Marco Polo. cerisiers. plein de tous les fruits du monde. il y avait un grand A. profanes et tardives (XVème siècle) : «Jardinet du Paradis ». figuiers. dans Le Rustican de Pierre de Crescens . s'y trouvent représentés par un ou deux spécimens. l'eau bienfait rare et précieux . il est antithèse du désert. les autres. à volonté et pour l'éternité. au point de rencontre des deux axes. ces jardins clos et délicieux. que le jardin islamique doive beaucoup au jardin persan. qui l'a historiquement précédé. relevant de l'artialisation in visu. ormes. bien dessiné. elle aussi. Canaan ne promettait que du miel et du lait. à l'origine. constitue un havre de sensualité. instaure. » Suit l'énumération de ces arbres : grenadiers. avec son enceinte. On en trouve de belles illustrations.. AUDURIFR-CROS et A. au début de la «Troisième Journée » du Décaméron. ] Il y avait des canaux qui transportaient du vin. «Les jardins de l'Islam». noyers. au-delà de la cour. ici-bas. sauf ceux qui seraient trop laids. ] Le "ryad". d'ailleurs. » Il en va de même dans la tradition du jardin médiéval ou hortus conclusus. ses arbres fruitiers. En vain. expression particulière au Maghreb. [. Boccace. dattiers. l'abondance et la délectation. soit un pavillon.. et ils duraient tout l'hiver et tout l'été [.celui du palais de Khosrow (VIème siècle) ne mesurait pas moins de 140 mètres de long sur 27 de large -. ses fleurs. Le modèle du «ferdows». des ruisseaux d'un lait au goût inaltérable. 1). source scellée ».. Cet art des jardins. op. soulignées par une allée ou une ligne d'eau. de Renaut de Montauban. tel « le Vieil de la Montagne »... p... La littérature affectionne. en sa clôture. fraîcheur) sont comme la dénégation de la sécheresse et de la stérilité extérieures. marque la convergence de chemins. assurant.. les uns. Cette clôture bénéfique. les douces figues et les vertes olives.

Il faut d'abord tabuler le pays pour y inscrire un paysage. si souvent exprimé par les artistes . celle du «Paradou » dans La Faute de l'abbé Mouret. ROUSSEAU. « La vocation de Ruysdael. que le XVIII ème siècle. serait le Dieu débonnaire 35 Autre allégorie. de Claude Monet ou de Cézanne n'est pas très éloignée de celle de l'ikébana.. Paris. c'est encore et toujours cette même clô-ture que l'on retrouve. Contrairement à ce que l'on a pu dire. dépouillé de toute suggestion et séduction naturalistes. l'instant de la felix culpa. impose à l'oeil son austérité de toile abstraite38. pour se transformer en tableau. «halètements rapides et rauques » (fast thick pants).«le torrent du monde dans un pouce de matière» (Cézanne). Julie ou la Nouvelle Héloise. en quoi il y a fontaines. Même magnificence dans la description du jardin du «grand khan » Koubilaï: «Autour de ce palais. qui se réfèrent volontiers à Burle-Marx. et les houris indispensables à la félicité. devenus des « canaux ») dans le récit du voyageur. fleuri. finit par s'abstraire de sa propre matière. C'est ce que souligne Girardin. 36 J. donnant assez peu d'ombre. Les Météores. dans un bouquet de quelques fleurs ou dans un jardinet 35 minuscule. qui contredit la volonté d'artialisation en laquelle j'ai cru déceler la fonction du jardin. IV' partie. s'exténue. Et. qui savaient jouer de tous les instruments. «cavemes de glace » (caves of ice). 37 Michel TOURNIER. chez Rousseau. où l'artialisation in situ. 1960. à nouveau. allégorie de l'Éden. le Vieil. p. Mais c'est sans doute dans le jardin japonais que s'illustre le mieux la fonction monadique de l'art. «all world in a nutshell» (Joyce) -. dont on trouve un écho onirique dans le Kubla Khan de Coleridge: «Ainsi deux fois cinq milles de terre fertile furent encerclés de murs et de tours. 38 Cette picturalisation abstraite du jardin a séduit quelques-uns des plus grands paysagistes contemporains. . l'innocence et l'intégrité d'Adam (voir plus loin).-J. ceux de Ryoan-ji ou de Daisen-in. de Zola. L'objection paraît forte et pourtant.. plus il est petit. dans la mesure où ce prétendu retour à la nature S'est toujours effectué sous le signe de l'art. Nul végétal. plus vaste est la partie du monde qu'il embrasse 37 » On peut en dire autant.plein de dames et de demoiselles les plus belles du monde. Et leur faisait croire. quelques décennies plus tard : « Le fameux Le Nôtre. la réaction aux symétries françaises ne s'est pas traduite par une naturalisation du paysage. qui. représenté par Le Nôtre. » Le fantasme ne peut déployer ses fastes. dans le Spectator du 25 juin 1712. que ce jardin était le Paradis. fleuves et rivières. si fantastique soitil. les arbres assez clairsemés. des «jardins secs ». concentre et résume la totalité de l'univers36. Vous savez que l'herbe y était assez aride.qu'à l'intérieur d'une enceinte sacrée. p. ou croire. Grenoble. elle la vérifie au contraire. ce procès du géométrisme traduit seulement un changement de référence artistique : au modèle architectural. paré. « Jardins au Brésil». il y a un mur qui enferme au moins seize milles de terre. se caractérise par le refus de toute clôture et se réclame d'un retour à la nature.. Ce désir. 1947). l'époux de Julie. vient de la peinture abstraite» (Roberto Burble-MARX. Structures anthropologiques de l'imaginaire. à force de réduction. 1. se substitue un modèle pictural. dans « l'Élysée » de Julie: «L'épais feuillage qui l'environne ne permet point à l'oeil d'y pénétrer [. Lorsque Joseph Addison. où Serge retrouve. » Enclos colossal. n' 7/8. n'est jamais mieux réalisé que dans ces jardins miniatures. 468. sinon quelques mousses. habillé. lettre XI. chanter à merveille et si bien danser que c'était un délice de les voir. quelques groupes de pierres savamment répartis sur un tapis de gravier. Techniques et architecture. « ravin profond et mystique». Le voilà maintenant frais. si measureless qu'en soit le périmètre. s'insurge contre la manie de mutiler les arbres pour les réduire à des «cônes. Allier. et qu'il n'y avait point d'eau. mais par une picturalisation du pays. et beaucoup de belles prairies. immense jardin clos. La matière. loin d'invalider l'hypothèse. de Wolmar. UT PICTURA HORTUS On pourrait objecter que cette interprétation ne saurait être étendue à l'ensemble des jardins. » «Le jardin nain. qui fleurissait au Gilbert DURAND. du point de vue esthétique. qui consiste à concentrer un maximum dans un minimum. dont M. « océan sans vie » (lifeless ocean). arrosé ». à une autre échelle.. « Mon idée de ce que devrait et pourrait être un jardin. pour rester dans les jardins mythiques. On retrouve la même idée chez Russel Page et Geoffrey Jellicoe. 1975. » Tout y est en effet: les quatre «ruisseaux». à Kyoto. «vierge d'Abyssinie » et «lait du paradis » (milk of paradise) . 297. vert. bientôt symbolisé par Claude Lorrain. globes et pyramides ». et le jardin. de Corot. Gallimard. en particulier.

Jardins et pittoresque en Angleterre. 227. bleu). 41 Cité par Marie-Madeleine MARTINET. le pas qui conduisit à tout ce qui a suivi. aussitôt la plantation suivit le cordeau de la froide symétrie . MARTINET. Aubier. il enjoint au jardinier de prendre modèle sur la peinture. ni en jardinier. je constate avec plaisir que John Dixon HUNT. comme on peut en juger par son traité. « de même que la constitution anglaise est un juste milieu (happy medium) entre la liberté des hommes primitifs et les contraintes du gouvernement despotique ». y recourt à son tour dans son article : « Ut pictura poesis. Flammarion. peut faire l'économie du trompe-l'oeil. l'un des plus remarquables théoriciens du landscape gardening: « Je crois que le peintre de paysage est le meilleur dessinateur du jardinier.. appareil d'optique à miroir ovale convexe permettant de découper dans le « pays » des « paysages » à contour claudien. grand admirateur de Claude et de Gaspard Dughet. dans une page fameuse de R. que «tout l'art des jardins relève de la peinture de paysage [ ] tout comme un paysage accroché » (All gardening is landscape painting [ ] just like landscape hung up)41. c'est en Poète et en Peintre qu'il faut composer des paysages. rend un hommage appuyé au « naturalisme» de Kent « Le coup de maître. Cité ibid. Les grands principes sur lesquels il travaillait étaient la perspective et le clair-obscur (light and shade). la peinture est la soeur du jardinage : instruis-toi de ses règles » (and learn how much on Paintings aid thy sister art depends.L. de GIRARDIN. Cette subordination au modèle pictural n'est pas moindre chez RenéLouis de Girardin. sa soeur aînée : «Apprends combien ton art doit tirer secours de la peinture. Ainsi. Pope déclare. cit. et aux Leasowes de Shenstone. De la composition des paysages.-M. emminent spécialiste. 45 DE GIRARDIN. Même picturalisme à Stourhead. p. par exemple. 42 43 . contestera cette consanguinité. Chez William Kent. De la composition des paysages. 1710-1750». op. Et si Horace Walpole. dans ses Sketches and Hints on Landscape Gardening (1794). les arbres furent mutilés. 1991. dans son poème. à Stowe ou à Rousham. 1980. learn now its laws)43 Et l'une de ces règles est justement celle des trois plans de la perspective atmosphérique (ocre. Mort du paysage. 184 et sq. L'alliance est plutôt conjugale : «Ce ne sont pas des arts frères. de toute manière. op. il s'empresse d'apporter un correctif artistique à cet apparent naturalisme : «Ainsi le pinceau de son imagination prodigua tous les artifices (arts) d'un beau paysage aux scènes qu'il dessina.. 12 et 21 40 J'ai utilisé cette formule dès 1982 dans « Ut pictura Hortus ». de Kent à Shenstone. le jardin est conçu à l'imitation des tableaux «romains » de Claude Lorrain et de Gaspard Dughet. ibid. pp. Mais l'artialisation reste fondamentale. The English Garden (1772). acheva de massacrer la nature en assujettissant tout au compas de l'architecte . afin d'intéresser tout à la fois l'oeil et l'esprit39 » Ut pictura hortus40 «telle pourrait être la devise des jardiniers anglais. 39 ses Anecdotes on Painting. le jardin s'offre à l'amateur comme une succession de tableaux tridimensionnels.siècle dernier. 23.. [ ] Il franchit la clôture (he leaped the fence) et vit que toute la nature est un jardin» -. cit. dans Histoire des jardins. les eaux furent enfermées entre quatre murailles . inventée et codifiée par les peintres du XV ème siècle (voir plus loin).. p. création de Hoare. pp. 245. le terrain fut aplati à grands frais par le niveau de la monotone planiinétrie . et l'aspect de la maison fut circonscrit dans un plat parterre découpé comme un échiquier. la vue fut enfermée par de tristes massifs . Humphrey Repton.. « C'est en Cité par M. Paris. Il s'agit d'instaurer un juste milieu entre l'anarchie (la nature sauvage) et le despotisme (le jardin français).. [. op. p. ] Ce n'est donc ni en Architecte. mais plutôt des natures qui ont des affinités. ce fut la destruction des enceintes murées et l'invention des fossés. C'est ainsi qu'il "réalisa les compositions des grands peintres42» William Mason est encore plus catégorique lorsque. 203. où l'artiste. vert. 44 Cité ibid. De la composition des paysages. il ne fallut pas d'autre esprit que celui de tirer des lignes et d'étendre le long d'une règle celles des croisées du bâtiment . » D'où son utilisation du Claude glass. où la comparaison du «tableau sur le terrain » avec le «tableau sur la toile45» est constante. 10. travaillant sur nature.. Les écrits théoriques confirment ce picturalisme. réunies comme mari et femme » (brought together like man and wife)44. dès 1734. dans Art et nature en GrandeBretagne au XVII ème siècle. Paris. cit. en passant par Henry Hoare. p. p. nés de la même souche.

d'ailleurs remarquable. Ibid.. [. appliqué au pays. 56 L’influence des modèles classiques. Et l'on sait que Goethe fut influencé par le jardin à l'anglaise de Wôrlitz. P. le schématise en paysage et «opère dans la nature le même effet que dans votre tableau48 ». est animé d'une vocation antinaturaliste. p. puis. près de Dessau. comme le fait Michel Conan. C'est ce que confirme le continuateur et commentateur de Girardin. Ellison. ] Le feuillage avait déjà une teinte dorée qui donnait au paysage le ton harmonieux et riche des tableaux de Claude Lorrain » (Washington IRVING. 55 Titre original : The Landscape Garden. selon la technique des Red Books de Repton. p. « un tableau parfaitement bien composé dans le genre Robert52» .... On ne trouve pas dans la réalité des paradis semblables à ceux qui éclatent sur les toiles de Claude Lorrain56 [. pp. où Édouard et le capitaine consultent des (4 descriptions de parcs anglais accompagnés de gravures ». plus loin encore c'est un «paysage qui rappelle le genre de Ruysdaal [sic] et de Vangoyen54». Et Girardin de détailler toute une technique de fabulation. le bon guide ne craint pas. telle que le peintre de génie la pourrait produire. 51 Ibid. Ibid... dans son zèle pédagogique.160. 48 Ibid. dans son état de nature primitive et sauvage . 54 Ibid. ] consiste uniquement à exécuter des Tableaux sur le terrain. Il est vrai que les références aux modèles arcadiens ne sont pas aussi explicites que chez Kent ou Shenstone. avant de réformer le domaine. qui. reste forte aux États-Unis pendant le XIX ème siècle. les changements que l'art y avait apportés. dont le propriétaire. Il n'existe pas un Ibid. 50 Ibid. par les mêmes règles que sur la toile. Mais cette discrétion n'autorise certainement pas à soutenir. 129. 160. PAYSAGER LA PLANÈTE. 21. pour indiquer au néophyte quels tableaux «réels » ont présidé à la composition du paysage: ici.. c'estun tableau composé dans le genre de Claude Lorrain51 P. tel qu'il se réalise dans l'art des jardins. « Ils ouvrirent des livres où l'on voyait chaque fois le plan de la contrée et son aspect champêtre. 3 1. claudien en particulier. un peu plus loin « une chaîne de rochers couronnés de pins forme le devant de ce tableau de Salvator53» . l'auteur anonyme de Promenade ou itinéraire des jardins d’ermenonville: « L'art des jardins [. 29. la parabole la plus impressionnante. le «pays » devenir «paysage ». c'est-à-dire. ].. Et Michel Conan convient lui-même que Girardin s'est « souvenu » du Et in Arcadia ego de Poussin. Mais c'est assurément Edgar Poe qui a donné. que Girardin aurait pris «à sa manière le contre-pied des Anglais » et qu'il «propose de créer un art du paysage qui ne devrait rien qu'à lui-même et à la nature.. 239.. » C'est-à-dire.Poète et en Peintre qu'il faut composer des paysages46 » « Or.. pays et paysages. littéralement. comme le montre John Dixon HUNTdans son article « 52 53 . p.. ] C'est ainsi qu'on a vu le séjour le plus triste se métamorphoser en un superbe tableau ». 137.164. Ce désir d'artialiser matériellement la nature. Et. 1832). Dans les prairies du Far West. [. Goethe en a donné une version à la fois romanesque et didactique dans Les Affinités électives. p. qui nous est désormais familière: « Il n'existe dans la nature aucune combinaison décorative. lui. dans sa Postface. pour composer un paysage et le rapporter sur le terrain... particulièrement au chapitre VI. sur d'autres feuilles.. 164. « Les feux de nos cavaliers éclairaient le ravin et jetaient de fortes masses de lumière sur des groupes dignes du pinceau de Salvator Rosa. p. Mais l'influence de « ces vieux modèles européens» va peu à peu décliner. le tableau est la seule manière d'écrire son idée pour s'en rendre un compte exact avant de l'exécuter47 » Le tableau constitue donc un schème de composition. de telle sorte que les spectacles créés par cet art puissent à leur tour inspirer des peintres50' ».137. p. 46 47 là. on comprendrait mal pourquoi Girardin se serait assuré les services des peintres Meyer et Hubert Robert pour la réalisation d'Ermenonville. 39.. S'il en était ainsi. de «ce plaisir superbe de forcer la nature». permettant d'inscrire « le cadre d'un tableau sur le terrain49».. dans ce Domaine d'Arnheim55. vis-àvis. de prodiguer les références picturales. 49 Ibid.

57 Le jardin de Gatsby ne compte pas moins de « vingt hectares ». voir Michel RANDOM.. pas une feuille desséchée ne se laissait apercevoir. cosmétologie angélique. et le début du film cite le début du Kubla Khan de Coleridge.. lui donnera l'air d'une nature intermédiaire ou secondaire .60 » Et Gilles Clément étend encore cette Charles BAUDELAIRE. les rochers granitiques de Rotheneuf. et presque à l'infini. réformer sa nature. sculpta. pas une motte de terre brune. et l'Être divin. Il l'eût fait. L'Art visionnaire. ou plutôt. dénommé « Xanadou ». jamais de paysages. C'était déjà le rêve de Michel-Ange. on n'a que du pays. et si on le lui avait permis. laquelle unité. gaie et pittoresque. qui. si niaisement anathémisé par les philosophes candides. disait Le Nôtre. mais qui est la nature telle qu'elle serait si elle sortait des mains des anges qui planent entre l'homme et Dieu. Ellison l'opère sur un vaste pays.. dans le roc et les arbres. qui. D'où le projet d'Ellison. s'est acharné à tailler. Dès le XV ème siècle. le jardin dit «des Monstres ». «Supposons que cette expression du dessein du Tout-Puissant soit abaissée d'un degré.. comme si le grand khan se réincarnait en Gatsby le Magnifique57.. pour laisser la place à l'éclectisme hétéroclite du parvenu. pas un caillou égaré. une correction magique. on ne voit jamais une feuille morte. soit appropriée avec le sentiment de l'art humain de manière à former une espèce d'intermédiaire entre les deux [. » Ce que l'esthéticienne réalise sur ce modeste support qu'est le visage féminin. que sa fortune lui permet de mener à bien. Vicino Orsini.. duc de Bomarzo.. embelli de tout ce que les Beaux-arts peuvent ajouter à la nature. envisager une nature aveugle. c'est-à-dire d'un être divin et supérieur58. ce Koubilaï yankee: paysager tout son domaine.. car. 1979. pendant trente ans. une uniformité émouvante. dont l'oeuvre sera pénétrée. l'art nouveau. vingt-cinq années durant..» Il en résulte un spectacle d'une « merveilleuse propreté ». s'il en avait eu le temps. Paris. ou plutôt comme un essai permanent et successif de réformation de la nature. » On songe à cette description du bois sacré abritant le tombeau de Confucius : « l'eau et les arbres paraissent si propres et si beaux que les voyageurs qui parviennent en ce lieu se croient presque au paradis ». qui paysagent un pays restreint. soit mise en harmonie... il vit un mont qui dominait la côte. Mais les modèles picturaux d'Ellison ont disparu. Le Débat.. sculpte. comme celle produite par le maillot. avec l'aide de Pirro Ligorio. plus de trois mille visages. Le désir le saisit de le sculpter tout entier. le picturaliser de fond en comble. en Sicile.» Le rêve est devenu réalité.. Mais l'imagination peut se déployer davantage. qui porte désormais son nom. » Bref. » Mais la réformation d'Ellison ne s'arrête pas à ce nettoyage : « C'était une symétrie mystérieuse et solennelle. envisage fort sérieusement de jardiner la France entière : «La totalité du sol français doit devenir un superbe parc à l'anglaise.. dans L'Organisateur (1819). Le Peintre de la vie moderne Pour l'iconographie. qui. La cosmétique est devenue cosmologique. a pour but et pour résultat de faire disparaître du teint toutes les taches que la nature y a outrageusement semées et de créer une unité abstraite dans le grain et la couleur de la peau. en Bretagne59. La même démesure se retrouve dans Citizen Kane d'Orson Welles. comme pour humaniser. hélas. où l'oeil d'un contemplateur attentif ne se sente choqué par quelque défaut dans ce qu'on appelle la composition des paysages. Ce que veut Ellison ? Rivaliser dans son domaine avec le Créateur. « À Trianon. On voyage partout à travers une succession de tableaux. tâche gigantesque. 60 et sq. «Pas une branche morte.lieu sur la vaste surface de la terre naturelle. » 58 59 . son sens physicothéologique laisse fort à désirer. et chez Adolphejulien Fouéré. près de Sciacca. » Comment ne pas appliquer à ce visagepaysage les formules presque contemporaines de Baudelaire dans son Éloge du maquillage? « La mode doit [ ] être considérée comme [ ] une déformation sublime de la nature. C'est ainsi que Saint-Simon. Le Paysage américain est-il devenu non européen ?». [ ] Qui ne voit que l'usage de la poudre de riz. Kane s'est fait aménager un jardin.. 1991. rapproche immédiatement l'être humain de la statue. pp. 60 Peut-être un écho du constat euphorique de Horace WALPOLE dans son Essai sur l'art des jardins modernes (1 7 70) : « Voyez comme la surface de notre pays est devenue riche. tel que nous le rapporte Condivi: « Un jour qu'il parcourait le pays à cheval. a bâclé la planète. n° 65. Nathan.une nature qui n'est pas Dieu ni une émanation de Dieu. Même ambition colossale chez Fillipo Bentivegna. Ellison occupe donc une position moyenne entre les jardiniers humains. face à la mer.. réparer ses erreurs. contrairement à ce que croient les âmes simples et les théologiens. ].

Nevada. en tant que pays artialisés. n°36.. Mojave Desert. Califomie. 1977. mais aussi parce que rien ne doit échapper à la sentence de l'art. Architectures. Isolated MassICircumflex. Utah. voir Gilles TIBERGHIEN. 3). 1968. et le secret de leur prédilection pour les grands espaces. in situ ou in visu. Nevada.. 62 Pour un commentaire savant et une iconographie impressionnante. Charles Ross: Star Axis. objet d'art». besoin de la cribler de signes. il n'eût pas mieux valu forger « landart » (en un seul mot). 1970. Mojave Desert. et sans entraves pour leurs interventions in situ. 1972-1974. Nancy Holt: Sun Tunnels. Carré. lorsqu'il déclare qu'on « va jardiner la planète 61 ». 19721976. Michael Heizer: Dissipate. 1993. faire de l'univers un champ de paysages . pourquoi pas. 1973-1976. Nevada.ambition. au lieu de « landscape ». The Lightning Fields. Walter De Maria: Cross. Nevada. le projet des Land Artists américains. Primitive Dye Painting. 1969. On pourrait même se demander si. 1969-1970. Volonté de peindre la nature. «La Planète. Complex I. de la badigeonner. Rift. Nevada. 1968. de préférence désertiques ? À moindres frais sans doute. Gilles CLÉMENT. Five Conic Displacements. Robert Smithson: Spiral Jetty. Nevada. N'est-ce pas aussi. 61 . soulignant ainsi l'origine et la dimension artistiques de tous les paysages (ou « paysarts »). afin que son emprise s'égale aux limites du monde et. Paris. à une moindre échelle. juin 1993. Utah62. 1968. Christo: Running Fence. 1968 (ill. d'étendre à l'infini la sentence artistique. Nouveau Mexique. 1988. Double Negative. Land Art. 1969. au-delà.

et c'est évidemment par négligence. que Josette Renault-Miskovsky emploie le terme «paysage »65. 168. Hazan. pp. 1995. Les Raisons du paysage. 97. Nous nous trouvons donc. Lorsque les préhistoriens interprètent la frise des cerfs de Lascaux comme représentant « la traversée d'une rivière ». à partir du XVème siècle. Paris. qui conduit à n'accorder le titre de « société paysagère» qu'à la Chine ancienne. comme en creux. op. On pourrait même constituer une typologie hiérarchisée. 64 . la dyade «forêt-steppe » par exemple. au sens où l'entend Berque ? «Ce proto-paysage. en face d'une société non paysagère. le nom apparaît. » 3) des représentations picturales. dont l'art pariétal. Toute société productrice de jardins d'agrément (artialisation in situ) serait dite protopaysagère de degré un. au moins depuis la dynastie Song (960-1279). cit. plus ou moins. Le milieu du chasseur magdalénien est désormais bien connu. dans la mesure où aucun signe.et celles. les sociétés antiques et médiévales méritent d'être appelées proto-paysagères. » 4) des représentations jardinières. chantant ou décrivant les beautés du paysage. et josette RenaultAugustin BERQUE. LA BIBLE. en l'état actuel de nos découvertes . 1985. LA GRÈCE ET ROME La plupart des spécialistes sont catégoriques. il ne s'agit que d'une hypothèse invérifiable. c'est-à-dire cinq siècles au moins Josette RENAULT-MISKOVSKY. ou projection anachronique..LES PROTO-PAYSAGES LES QUATRE CRITÈRES D'AUGUSTIN BERQUE Dans Les Raisons du paysage. une société non paysagère. Paris. » 2) des représentations littéraires. Quand s'y ajoutent des représentations littéraires et/ou picturales. puisqu'on y trouve des jardins (condition 4) et. traduisant une appréciation esthétique de la nature (il ne s'agit donc point de jardins de subsistance). Augustin Berque énumère les « critères de l'existence du paysage comme tel. » Tel ou tel des trois derniers critères peut se retrouver dans de nombreuses sociétés . pour désigner des géosystèmes. L’Environnement au temps de la préhistoire. ne suggère la rivière. enfin. des grottes Cosquer et Chauvet corroborent cette conclusion -. Masson. Les Raisons du paysage. récentes. à savoir: » 1) des représentations linguistiques. 39. Si. c'est le rapport visuel qui existe nécessairement entre les êtres humains et leur environnement 66 » Peut-être. selon le nombre des conditions remplies. même discret. C'est le cas du paléolithique supérieur. qu'il semble qu'on ait cultivé le paysage à une date aussi ancienne que celle du premier millénaire. pp. que l'on trouve réuni l'ensemble des quatre critères63. orales ou écrites. 66 A. elle serait dite protopaysagère de degré deux ou trois. elle serait dite paysagère à part entière. 65 Ibid. » J'ai longtemps soutenu cette thèse radicale. 98. «Il n'y a qu'en Chine. De la Chine antique aux environnements de synthèse. qui sont aussi les seules à présenter le premier. semblant émerger du courant. p. parce que seules les têtes sont figurées. 63 Miskovsky a consacré à cette question un ouvrage exhaustif 64 Mais cet environnement n'intéresse pas le peintre. Faut-il. Dès lors. 34-35. accorder à toute société un « proto-paysage ». Il n'est guère douteux que l'absence des quatre conditions désigne. selon Berenson. BERQUE. pour autant. mais c'est seulement dans les sociétés proprement paysagères. riche en figurations animalières.. c'est-à-dire un ou des mots pour dire "paysage" . et sans doute bien avant. ayant pour thème le paysage . grâce à l'anthracologie et à la palynologie. mais je préfère réserver cette dénomination aux cultures qui remplissent au moins l'une des quatre conditions posées par Berque. est dépourvu de toute représentation végétale et environnementale. et à l'Europe occidentale. des représentations littéraires et picturales (conditions 2 et 3).

des peupliers blancs. Le Cantique des Cantiques. l'aulne. 67 une eau sacrée tombait en murmurant d'un antre consacré aux Nymphes. auprès. et quatre cours d'eau limpide.-C. les cigales brûlées par le soleil se donnaient grand'peine à babiller. mais d'autant plus efficace si Homère. est « l'éducateur de la Grèce ». et des platanes et des cyprès à la cime feuillue. ce qui s'explique par l'interdit sur les images. lorsque le regard esthétique s'élargira à la campagne environnante. dans un lieu bas autour. telles les « grottes creuses ». Tout exhalait l'odeur de la belle saison opulente. à l'opposé des descriptions élaborées et des vues panoramiques qui nous sont familières ? je n'en suis plus aussi sûr. Le Sentiment de la nature et son expression artistique. tantôt allant çà et là. il multiplie les suggestions « naturelles ». Un cliché ? Sans doute. 1866. comme l'assure Platon.Paris. Contre les branches ombreuses. nombre de peupliers et d'ormes frissonnaient et inclinaient leurs feuilles vers nos têtes tout près. pour la raison que le mot n'existe pas dans leur langue et que leurs représentations sont concises. dans Les Thalisies de Théocrite (. ou plutôt circonscrire un véritable paysage ? Ainsi.le siècle avant J. il y a de l'eau fraîche. Il en va de même pour la Grèce. qu'il s'agit d'une société proto-paysagère de degré deux. enfin : « Ils trouvèrent une source vive au pied d'un rocher lisse. d'aucune représentation picturale. et les chardonnerets . en effet. les cailloux de son lit brillaient du fond de l'eau comme cristal et argent. Si l'on remonte dans l'histoire littéraire de la Grèce. nous eussions suivi la même voie 67. avec la prudence requise. la sensibilité paysagère n'est pas moins vive. dans sa somme monumentale. l'odeur de la saison des fruits. 177. mais elle s'étend au-delà de l'artialisation in situ. qui souligne en particulier cette carence dans la Bible. et des fleurs odorantes chères au labeur des abeilles velues. toutes les fleurs qui. pleine d'une onde limpide. Alcan. de surcroît. écrit Dauzat. p. à la fin du Moyen Age. 1882. au loin. ma bien-aimée/ Ma belle. Il en ira de même en Occident. » Sans doute s'agit-il d'une nature jardinée. au début du chant V : « Et une forêt verdoyante environnait la grotte. des joncs poussaient en abondance. p. Paris. les éperviers et les bavardes corneilles de mer qui s'inquiètent toujours des flots. le peuplier et le cyprès odorant. il y a de sveltes cyprès. l'ache au feuillage opulent et le chiendent à la sinueuse racine.) «Au-dessus de nous. les abeilles jaune d'or voletaient à l'entour des fontaines. la tourterelle gémissait . flottantes. 1868. Qui préférerait à cela d'habiter la mer et les flots ? » Dans Hylas «Bientôt il remarqua une source. il y a du lierre noir. » Dans Les Dioscures. » Obsession de l'eau «douce ». On dira donc.. répondant aux critères deux et quatre. Paris. Bemard BERENSON. sur la fin du printemps. elles ont disparu/ Sur la terre les fleurs se montrent/ La saison vient des gais refrains/ Le roucoulement de la tourterelle se fait entendre/ Sur notre terre/ Le figuier forme ses premiers fruits/ Et les vignes en fleurs exhalent leur parfum. «De prime abord. divin breuvage que l'Aitna couvert d'arbres laisse couler pour moi de sa blanche neige. Esthétique et histoire des arts. lâches. par exemple. 1914. il est vrai. les abords.. Mais est-ce aussi simple et devonsnous dénier toute sensibilité paysagère à de telles sociétés. avaient poussé des pins élevés. Homère ne décrit pas seulement les jardins de Laerte et d'Alkinoos. . faisaient verdir de molles prairies de violettes et d'aches. avec le thème. Rien ne prouve. Européens. et olfactif De même dans Le Cyclope: «Il y a des lauriers. lorsqu'il associe la bien-aimée au renouveau printanier? «Viens donc. où les oiseaux qui déploient leurs ailes faisaient leurs nids : les chouettes. » Paysage visuel. 186. faisait entendre son cri dans les fourrés de ronces épineuses . malgré le goût des métaphores. dont Homère nous décrit. n'est-il que métaphorique. entourait la grotte. » Mais « quelques lignes » ne peuvent-elles suffire à décrire. Le Sentiment de la Nature68. 1953. » Encore une nature « jardinée ». foisonnent dans les prairies. opposée à la mer écumante. et chez les poètes bucoliques eux-mêmes. la grenouille verte. viens/ Car voilà l'hiver passé/ C'en est fini des pluies. Lorsqu'on relit par exemple Théocrite à ce point de vue. On en chercherait à peu près en vain des vestiges chez les prosateurs. le sentiment de la nature paraît absent de la littérature grecque. La sensibilité biblique ne s'accompagne.avant que nous. la sombre chélidoine et la pâle adiante. où un paysage flou est à peine indiqué en quelques lignes 69. sonore. 68 Victor DE LAPRADE. 3 vol. On n'en finirait pas d'énumérer pareils clichés. Albin Michel.. on est frappé par l'indigence des descriptions. dont les grappes mûrissaient. que la métaphore récurrente de «I'Aurore aux doigts de rose» (au début du chant XII de l'Odyssée. 69 Albert DAUZAT. celle de Calypso en particulier. tantôt voisins. les alouettes chantaient. » C'était déjà l'opinion de Victor de Laprade.. par exemple) n'est pas une formule paysagère. Et une jeune vigne. il y a une vigne aux doux fruits. Le Sentiment de la nature.

. » Polysensorialité. sous ce figuier. le gazon et la philosophie. ») Tout y est dit. 72 . pour dire le paysage. Cette tradition protopaysagère est d'ailleurs fort ancienne. aussi célèbre que Voir aussi les fresques minoennes dites « des perdrix ». qui produit une authentique peinture de paysage. «Le Paysage semitropical ». ] Remarque en outre comme la brise est ici douce et bonne à respirer. La civilisation romaine. Mélanges en l'honneur de Tran tam Tinh. Terrail. dont les spécialistes se boment. et il est en pleine floraison. «impressionnisme » . en Égypte. souligne que «c'est une peinture de citadins pour des citadins70 ». 19951. où il évoque les «paysages rêvés » des vases attiques. même si la représentation n'obéit pas . par exemple. des fresques et une poésie elliptique. et. « Le paysage dans la peinture murale de Campanie».. Il ne manque qu'un mot.en largeur et en profondeur .à nos canons modernes. quelques siècles plus tard.. dans La Peinture de Pompéi. in Tranquillitas. ce qui n'est d'ailleurs pas le cas de la Rome impériale.. Éditions Hier pour Aujourd'hui. ] Sur les humides bords des royaumes du vent » (Le Chêne et le Roseau). de par la malédiction de Poséidon. qui nous offrent d'authentiques paysages. selon une évolution que nous retrouverons bientôt dans l'Occident chrétien. et Charybde: «Il y croît un grand figuier sauvage. je me garderai d'entrer dans l'analyse des styles et de me prononcer sur la pertinence des déterminations «réalisme ». POMPEI. J'incline aujourd'hui à penser que la concision pourrait être le mode d'expression de la sensibilité paysagère dans les sociétés qui n'ont pas. Paris. Même les paysages hostiles. La sensibilité grecque n'en reste pas moins bucolique. et. et la célèbre frise de «La Flotte ». de Campanie72 » je n'essaierai pas davantage d'aborder à mon tour l'épineuse question de la perspective antique. Ce gattilier si élancé fournit une ombre délicieuse. «plongée dans la caverne creuse jusqu'aux reins ». « Les Trois Papyrus ».-C. celle de Virgile. et puis voici sous le platane une source fort agréable.du paysage . toi qui te reposes à l'ombre d'un vaste hêtre. comme en témoignent. 528. Paris. pp. si je m'en rapporte à mes pieds. à l'étude que Willem Peters a consacrée au «Paysage dans la peinture murale. avec ses rochers semés de lis et ses hirondelles. chargé de feuilles. les « fleurs de nénuphars avec canards ». tout particulièrement. comme l'atteste Platon. Pourquoi ? A-t-on besoin de localiser le début de la première Bucolique ? «Tityre. c) le décor du dialogue. » (Tityre. p. une vision panoramique . mais ce qu'il y a de mieux. 1994. des «quatre cours d'eau ». comme pour nous inviter à entendre parler de l'amour: «Par Héra! le charmant asile ! Ce platane est d'une largeur et d'une hauteur étonnantes. sur ce point. dont a traité Panofsky dans le second chapitre de son livre. « des lys ». datant de la XVIIIème dynastie. lorsqu'il se plaît à décrire. au début du Phèdre (230 b. 70 Willem PETERS. comme la nôtre. je renvoie.auxquelles les spécialistes ont parfois recours. ne sont pas absents de l'Odyssée: Scylla.mais pourquoi le devraitelle ? . ceux de la perspective en particulier: «Le Printemps». la divine Charybde engloutit l'eau noire» (chant XII).. Il en ira de même en Orient et en Occident.). Voir aussi Erich LESSING et Antonio VARONE. les célèbres fresques pompéiennes du Musée archéologique de Naples. « Le moindre vent qui d'aventure/ Fait rider la face de l'eau [. « Paysans et paysages attiques ».décidément archétypique. 277-29 1.. avec son fond montagneux 71. « de l'oiseau bleu». [.. Tu serais un guide excellent pour les étrangers.. elle accompagne de son harmonieux chant d'été le choeur des cigales .. «illusionnisme». présente les mêmes caractères proto-paysagers : des jardins. nous confirmant que l'artialisation in situ tend à s'étendre à la nature « naturelle » (artialisation in visu).. mais était-il indispensable ? Les arts plastiques ne sont pas en retrait et Gérard Siebert. mon cher Phèdre. 71 Gérard SIEBERT. avec son chat et son canard au bord du fleuve. Hazan. Québec.. si bien que l'endroit en est tout embaumé. dans un article stimulant. surtout à l'époque impériale. la brise. L'ombre. c'est ce gazon en pente douce qui est à point pour qu'on s'y couche et qu'on y appuie confortablement sa tête. tu patulae recubans sub tegmz'ne fagi. de nouveau. 1993. en quelques mots. si l'on en juge par les fresques de Santorin (deuxième millénaire avant J. comme chez La Fontaine: « Dans le courant d'une onde claire » (Le Loup et lagneau). à souligner les décors vagues et non localisables.

«Les Rois Mages » (VIème siècle).)75. toute représentation naturaliste. cité et traduit par W. collines. car ce que vous verrez ne vous semblera pas une campagne. Dira-t-on que la première condition de Berque n'est pas remplie. mais pour les assujettir à des scènes sacrées. de la « maison de Méléagre ». contester la traduction. Représentezvous un immense amphithéâtre (Imaginare amphitheatrum aliquod immensum). tandis que topiarius nomme le jardinier. La Perspective comme forme symbolique. partent à la chasse ou vendangent74.de Minuit. de l'époque du divin Auguste. Histoire naturelle. La Perspective comme forme symbolique. XXXV. de pays (topiaria). Mais. de l'interprète. Ed. On aurait donc un phénomène Erwin PANOFSKY. Ainsi. les « errances d'Ulysse à travers les autres paysages et tous les autres décors créés par la nature » (Uixis errationes per topia ceteraque. Pline s'émeut au «jucundum prospectum ».. et des hommes au travail qui se promènent ou se rendent vers leurs villas sur un âne ou en carrosse . du temple d'Isis. « Le Pré mystique» (VIème siècle). témoigne d'un regard qui n'est pas très éloigné de ce que j'ai nommé l'artialisation in visu: «Le pays est très beau (Regionis forma pulcherrima). on ne peut en déceler aucune qui possédât un point de fuite unique73». 4). certes. et l'on constate que l'art byzantin s'est plu. piscines. Il n'en est rien. LA «CÉCITÉ » MÉDIÉVALE Cette vigilance. » Est-ce solliciter le texte latin que de le traduire par «genres de paysages » ? Il apparaît plutôt que nous avons là des représentations artistiques (opera). au mausolée de Galla Placidia. des Belles Lettres. Sans doute la dénomination est-elle essentielle . visent des oiseaux. dans sa lettre à Domitius. mais la sensibilité.la représentation artistique et l'objet naturel. On serait même tenté d'aller plus loin. à strictement parler. assez ancienne. fleuves. S'agit-il d'un cas isolé ? Non. au témoignage de Pline le jeune. même si l'édification des . 74 PLINE L'ANCIEN. à Ravenne. mais bien un tableau de paysage d'une grande beauté. où il dépeint sa villa de Toscane. De Architectura VII 5 2. fosses. 279. le premier. tout ce que chacun peut désirer.contesté. c'est l'occasion d'une remarque méthodologique: ne pas avoir l'obsession du lexique. p. de la «maison de l'Amour fatal». avec le paganisme. de la « maison des Vetii». chez Cicéron. est présent chez Vitruve. p. s'exprimer par d'autres signes. qui. à multiplier les signes profanes. plages. puisque le mot n'existe pas ? Rien n'est moins sûr. 83). il nous faut l'exercer à l'égard du Moyen Âge. comme on peut s'en convaincre devant les fresques de la «maison du Verger ». de la «maison des Pygrnées » (ill. Voir également son analyse de la « scénographie » de Vitruve (pp. 1975. décrivant les «premiers décors pariétaux ». comme si l'absence des mots signifiait toujours celle des choses et de toute émotion. Il n'y a donc pas. pour désigner à la fois car il est malaisé de déterminer la priorité . Une lecture rapide conduit en effet à conclure qu'il aurait évincé. qui abuse un peu du «paysage » . mais je rejoins son opinion. au contraire. quelques lignes plus loin. la «Lunette du Bon Pasteur» (Vème siècle). quoi qu'il en fût. visuels ou non. quand. une attention scrupuleuse : ni suspicion ni superstition à l'égard du langage. si l'on en juge par ce témoignage de Pline l'Ancien: « Nous devons rendre justice à Studius. à Sant'Apollinare in Classe. PETERS. portiques et divers genres de paysages (ac topiaria opera) : bois sacrés et forêts. cité. puisque «topia». quelques lignes plus loin. lorsqu'il souligne que « dans les peintures des Anciens conservées jusqu'à nos jours. 68-69). l'art du jardin décoratif. lequel. celle des villas pompéiennes et de leurs peintres. mais comment résister à cette tentation. et donc « paysagères ». 71. inaugura un genre ravissant de décorations murales.. de paysages. Panofsky n'en évoque pas moins les «représentations authentiquement perspectives de ce qu'on appelle le deuxième style pompéien » (p.. et donc les satellites. ] Vous aurez le plus vif plaisir à apercevoir l'ensemble du pays depuis la montagne. Les effets de profondeur n'en sont pas moins évidents. et donc paysagère. de la «maison de Poppée ». dont ils sont les emblèmes.. 75 VITRUVE. paysagère en l'occurrence. 117. Topiaiia désigne déjà. ou bien encore pêchent. 73 artistique et linguistique comparable à celui qu'a connu l'Occident quinze siècles plus tard : l'apparition d'un néologisme (ici un hellénisme). « topiaires ». peut se frayer d'autres voies. qui. Paris. le charmant spectacle des vignes qu'il voit de sa fenêtre ? Voilà bien des raisons d'accorder à la Rome impériale et aristocratique. quae. 1 1 6. la dignité paysagère.» On peut. art. souligne que cette décoration était fondée «sur la diversité des paysages » (varietatibus topiorum) et évoque. [. qui requièrent. constitué de villas. au neutre pluriel. à Sant'Apollinare Nuovo.

fidèles, en ces lieux prestigieux, ne peut pas ne pas induire une sensibilité «proto-paysagère », par le truchement de scènes récurrentes : « La Fuite en Égypte » (baptistère de SaintJean, Florence, XII siècle), « Création d'Ève » (San Marco, XII ème siècle), etc. La littérature semble parfois plus audacieuse. Outre la description des jardins (voir plus haut), elle témoigne d'une sensibilité croissante à la campagne, dans le Perceval de Chrétien de Troyes par exemple: « Ils avaient autour d'eux la plus belle campagne qu'on puisse imaginer, et bientôt ils entrèrent dans la plus belle des villes. La mer baigne ses murs, et son port est plein de bateaux qui viennent des plus lointains pays du monde. Les forêts d'alentour sont superbes et giboyeuses ; les coteaux sont couverts de vignes ; on peut voir jusqu'à l'horizon des labours, des jardins, des vergers de riche apparence76. » Mais, si vive que soit cette sensibilité au « pays» environnant (et jardiné), elle n'autorise certainement pas à la traduire par le mot «paysage », évidemment anachronique: « Il lui prend l'envie d'aller voir le paysage du haut de la tour. Il monte avec le nautonier par l'escalier à vis sous la voûte, et ils arrivent au sommet. Ils voient le pays d'alentour, plus beau qu'on ne pourrait le dire77. » Une telle sensibilité est d'ailleurs rare, sinon exceptionnelle, et Marco Polo, au long de ses pérégrinations, pourtant fabuleuses, qui le conduisent jusque dans les contrées et les îles les plus exotiques, ne s'extasie que devant les jardins. Du reste du pays, aussitôt recensé «( ci devise... »), il n'y a rien à dire. D'autres voyageurs nous le confirment. Christiane Deluz a montré que les pèlerins du XIV ème siècle, s'ils ont, à l'occasion, un sentiment de la nature, n'ont pas, à strictement parler, le sens du paysage, même lorsqu'ils découvrent les hauts lieux de la Bible. Si, d'aventure, ils emploient l'épithète pulcher, c'est toujours à propos de jardins ou de vergers. Ainsi Jacques de Vérone, redescendant du Sinaï et parvenant à cette vallée, « in qua est unum pulchrum jardinum seu hortus, qui inigatur ab uno fonte et est plenus vineis, arboribus, oliveis ». Il ne faut pas s'en étonner : le seul pays alors paysagé (in situ) est le jardin, frais, humide, paisible et nourricier. Les lieux de délices ne pouvaient être que des jardins [ ]. Le désert n'est jamais dit beau, non plus que la mer », ni la « haute montagne. CHRÉTIEN DE TROYES, Perceval ou le Roman du Graal, Paris, Gallimard, 1974, p. 313. 77 Ibid., p. 191.
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» Ne soyons pas injustes, ni naïfs, nous qui avons dû attendre le XVIII ème siècle pour y être sensibles (voir plus loin). « C'est, dit encore Christiane Deluz, un regard au ras du sol, au bord du chemin78. » Il faudra, précisément, se modeler un autre regard, distant, panoramique, pour inventer le paysage.

LE PAYSAGE EN CHINE

On mesure mieux cette « cécité », si on compare la société médiévale, assurément proto-paysagère, à celle de la Chine ancienne qui réunit, plusieurs siècles avant elle, les quatre conditions de Berque. Le paysage, genre réputé inférieur, jusqu'à une date récente, dans la hiérarchie des académies occidentales., bénéficie au contraire, aux yeux des lettrés chinois, d'une position éminente, qui serait originairement liée à l'influence du taoïsme79. Ce qui n'empêche pas ces figurations paysagères d'apparaître profanes, dans la mesure où les scènes ne comportent aucune référence religieuse explicite, comme ce sera le cas en Europe jusqu'au début du XVI ème siècle. 1) La langue chinoise possède un mot, et même deux, pour désigner le paysage: shanshui, littéralement «montagne-eau », et fengiing, « formé du caractère "vent" et d'un caractère qui signifie "scène", avec une forte connotation de luminosité [... ] fengiing évoque plutôt l'ambiance du paysage, et shanshui plutôt ses motifs. Au demeurant, comme en français,

Christiane DELUZ, « Sentiment de la nature dans quelques récits de pèlerinage au XIV ème siècle », dans Études sur la sensibilité au Moyen Àge, Paris, C.T.H.S., 1979, pp. 74, 75, 76. Même cécité chez le chroniqueur de Saint Louis : « Joinville a beau s'embarquer à Aigues avec Saint Louis, assister à la prise de Damiette, à la crue du Nil, combattre les mameluks à Mansourah, subir la dure captivité musulmane; du Nil, il ne voit que les eaux jaunes, responsables du désastre. Rien sur les villes égyptiennes, sur les moeurs des habitants, sur le climat, la faune, les sables... » (Roger AUTHÉ, L‘Exotisme, Paris, Bordas, 1985, p. 49). 79 James CAHILL, La Peinture chinoise, Genève, Skira, 1995, p. 25
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ces deux termes peuvent désigner aussi bien la chose que la représentation de la chose80. » 2) La culture chinoise multiplie les représentations littéraires. Il n'est pas rare que les peintres calligraphient sur leurs rouleaux des commentaires plus ou moins poétiques et, surtout, les écrits sur le paysage abondent au fil des dynasties. Nicole Vandier-Nicolas81en dresse une liste impressionnante : Introduction à la peinture de paysage, de Tsong Ping (V ème siècle), Houa chan-chouei louen, attribué à Wang Wei (VI ème siècle), Chan-chouei k'iue, attribué à Li Tch'eng (X ème siècle), Chanchouei tchoen ts'iuanki, de Han Tchouo (XI ème siècle), etc. Ce qui frappe, à la lecture de ces traités, sans équivalent en Occident, c'est leur caractère hautement intellectuel, ainsi que la précision méticuleuse des codes et des préceptes. Nicole Vandier-Nicolas insiste en particulier sur l'utilisation systématique, au niveau de la technique picturale, de l'opposition du yin et du yang82. Il serait sans doute téméraire de prétendre dégager une unité thématique en ces textes, qui s'échelonnent sur plusieurs siècles, mais on est impressionné par l'exigence spirituelle qui les anime, et qui tient sans doute au fait que «l'intérêt pour la peinture paysagiste paraît surtout s'être développé dans l'intelligentsia83», au moins sous la dynastie des Song du Nord. «Quand on peint un paysage l'idée (yi) précède le pinceau84. » D'où une conséquence, qui nous est désormais familière: «En Asie orientale comme ailleurs, le paysan est en effet dans le paysage qu'il élabore ; il n'est pas censé le voir, et du reste, effectivement, il ne le regarde pas comme paysage85. » Quoi qu'il en soit, on reste émerveillé devant la rigueur et la subtilité des prescriptions de Kouo Sseu, dans ses Commentaires sur le paysage: «Mettre trop l'accent sur les figures humaines, c'est pécher par vulgarité ; donner trop d'importance aux pavillons et aux temples, c'est pécher par confusion; trop s'attacher [à la représentation] des pierres, c'est ne montrer que l'ossature [du paysage] ; trop insister sur [la représentation] de la terre, c'est lui donner trop de A. BERQUE, Les Raisons du paysage, op. cit., p. 73. Nicole VANDIER-NICOLAs, Esthétique et peinture de paysage en Chine (des origines aux Song), Paris, Klincksieck, 1982. 82 Ibid., pp. 12, 34, 37, 50, 53, 57. 83 Ibid., p. 4 1. 84 Ibid., p. 3 1. 85 A. BERQUE, Les Raisons du paysage, op. cit., p. 80.
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chair. [... ] La montagne a les cours d'eau pour artères, les herbes et les arbres pour chevelure, les brumes et les nuages pour teint. C'est pourquoi la montagne doit à l'eau la vie qui l'anime, aux herbes et aux arbres sa beauté, aux fumées et aux nuages son charme. L'eau a la montagne pour visage, les kiosques et les pavillons comme sourcils et yeux, la pêche comme source d'animation. Aussi l'eau doit à la montagne sa séduction, aux kiosques et aux pavillons sa clarté et sa gaieté, à la pêche sa poésie. Ainsi sont agencées les montagnes et les eaux 86» 3) Les représentations picturales, dont certaines, comme La Nymphe de la rivière Lo, remonteraient au IV ème siècle, confirment l'éminence et, bientôt la prépondérance du genre sous les Tang, les «Cinq dynasties », les Song et les Yuan. Si la perspective linéaire n'est pas toujours respectée, aux yeux d'un Occidental formé à la discipline albertienne, dans la mesure où l'horizon se situe beaucoup trop haut, à l'instar des enluminures du «Calendrier » des Très Riches Heures du duc de Beny (voir plus loin), il arrive qu'elle soit assez bien maîtrisée Première neige sur le fleuve de Kao K'o-ming (XI ème siècle), Un village au bord du fleuve (anonyme, XI ème' ou XII ème siècle) (ill. 5), Lumière du soir sur un village de pêcheurs, attribué à Mouk'i (XI ème siècle) (ill. 6), Habitation dans les monts Foutch'ouen, de Houang Kong-wang (xrv'siècle) - ce qui semble prouver que la « perspective ascendante », si l'on peut user d'un tel concept, n'est pas une maladresse, mais un parti pris esthétique. Au reste, la technique du lavis, chez Kouo Hi par exemple, en échelormant les taches dont la clarté augmente en fonction de l'éloignement par rapport au spectateur, permet de produire une perspective atmosphérique analogue, en son genre, à celle qu'inventera, au xv ème siècle, la peinture occidentale, avec la profondeur des trois plans, ocre, vert et bleu. 4) Il s'y ajoute, enfin, l'art des jardins, à commencer par celui de Koubilaï (voir plus haut). Il est, à cet égard, notable que Marco Polo, qui s'extasie devant l'oeuvre du grand khan, ne fait jamais mention de la peinture de paysage, restée florissante sous la dynastie Yuan, avec Ts'ien Siuan, Tchao Mong-fou, Kao K'o-kong, pour ne citer que quelques noms. Nouveau signe de la « cécité » occidentale. Il faudra attendre les XIVe et XV ème siècles pour que l'Europe, si jalouse de ses priorités esthétiques, Kouo Sseu, Commentaires sur le paysage, cité par N. VANDIERNICOLAS, Esthétique et peinture de paysage en Chine, op. cit., pp. 92 et sq.
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accède enfin, et fort laborieusement, ainsi qu'on va le voir, au statut de société paysagère...

CHAPITRE IV

NAISSANCE DU PAYSAGE EN OCCIDENT

Vico prétendait que «1es sciences doivent prendre pour point de départ le commencement de l'objet dont elles traitent», et Lévi-Strauss, à la fin de Tristes Tropiques, évoque, dans une page célèbre, «la grandeur des commencements ». Or le commencement du paysage européen, c'est le XV ème siècle, et je me propose de dégager les traits essentiels du modèle pictural, tel qu'il s'élabore à cette époque, bien avant de recevoir son nom et de modeler, artialiser in visu, des siècles de perception occidentale. Ce n'est évidemment pas un hasard si, avec la perspective picturale et sa codification albertienne, se constituent simultanément le « cube scénique » (Francastel), le Raumkasten (Panofsky), d'une part, et le fond de paysage, d'autre part. Cette solidarité n'autorise pourtant pas à parler, avec Anne Cauquelin, d'une «naissance conjointe du paysage et de la peinture » et moins encore à décréter que la « question » de la peinture « dès sa naissance a été la question du paysage, au point que l'un ne peut se passer de l'autre87 ». Il est vrai que le paysage occidental, en tant que schème de vision, est originairement pictural, comme, d'ailleurs, le shanshui chinois, et qu'il est resté durablement, même en littérature, essentiellement tabulaire ; mais la réciproque est spécieuse. Ce n'est pas la peinture qui a induit le paysage, mais cette peinture-là, qui, inventant un nouvel espace au Quattrocento, y a inscrit, progressivement et laborieusement, ce paysage-là. J'ai dit « Quattrocento » par mauvaise habitude, car notre paysage nous est venu du Nord, et non de l'Italie. Il ne faut pourtant pas forcer ce constat. On est allé jusqu'à prétendre que le paysage était une invention « protestante ». je ne vois pas pourquoi «l'éthique du protestantisme » aurait produit la représentation paysagère. De toute façon, une telle référence est anachronique, si l'on remonte aux commencements, c'est-à-dire au début Anne CAUQUELIN, L’Invention du paysage, Paris, Plon, 1989, pp. 79 et 131.
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du XV ème siècle. L'interprétation, autrefois proposée par Humboldt et Schlegel, pour qui le paysage serait la création de «l'homme urbanisé du Nord88 », paraît déjà plus plausible. Mais pourquoi les villes flamandes furentelles, plus que celles d'Italie, inspiratrices, instauratrices de paysages ? On peut méditer à l'infini sur cette propension du Nord à la peinture de paysage. Est-elle d'origine géographique, climatique, sociologique ? je me rallierais volontiers à cette dernière hypothèse, mais sans pouvoir la valider. Quoi qu'il en soit, les grandes écoles du paysage sont septentrionales : flamande au XVème, néerlandaise au XVI éme anglaise aux XVIII et XIX ème française, enfin, au XXe, avec l'école de Barbizon, puis les impressionnistes, ce chant du cygne de la peinture de paysage, qui va décliner quelques décennies après avoir été reconnue comme genre majeur. LA NATURE LAÏCISÉE. LE TACUINUM SANITATIS ET LES CALENDRIERS L'histoire de l'art est énigmatique. Pourquoi la peinture italienne, si novatrice au Trecento, n'a-t-elle pas inventé le paysage ? Pourquoi l'audace d'un Lorenzetti reste-t-elle sans lendemain ? On s'accorde à voir dans Les Effets du Bon Gouvernement (vers 1340) l'un des premiers paysages occidentaux. On mentionne moins souvent, sans doute en raison de leur format, deux minuscules tableaux du même Lorenzetti, conservés à la pinacothèque de Sienne, Château au bord du lac et Ville sur la mer (ill. 7 et 8), dont la profondeur est assurément défectueuse, selon les règles des perspectives linéaire et atmosphérique, mais qui témoignent d'une volonté de laïciser le pays, en le libérant de toute référence religieuse. On aperçoit même, dans l'angle inférieur droit du second tableau, une petite scène, éminemment profane : une femme nue, qui baigne ses pieds dans l'eau Voir Roland RECHT, La Lettre de Humboldt, Paris, Bourgois, 1985, pp. 52-53. Cette thèse serait d'origine italienne et remonterait au XVI ème siècle (Paolo Pini, 1545).
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ouvrirent de nouvelles dimensions au monde de l'expérience visuelle. qui va bien au-delà des légendes hygiéniques. Par conséquent. ces artistes ne représentaient pas les spécimens botaniques comme des objets isolés. L'Art du paysage. la découverte de la nature ne pouvait qu'aboutir à la découverte de la peinture de paysage. mais dans son environnement naturel93. de son milieu. Ce fut dans le Nord.. Paris. THOMASSET. soit à tout ce qui pouvait influer sur la santé : la vie dans la maison et au-dehors.. expriment. ibid. Il en va de même des herbiers. . mais concevaient l'animal ou la plante comme étant inséparable de son environnement naturel. un style naturaliste homogène. comme dans le développement du graphisme des figures et de la représentation de l'espace. à la différence des herbiers. Codex Vindobonensis Series Nova 2644 conservé à la Bibliothèque nationale dAutriche. » Le texte. PÂCHT. 1991. en France. incontestablement. auxquels Otto Pâcht a consacré un important chapitre de son livre Le Paysage dans l'art italien. Gérard Monfort. et qui prend également en compte ce que nous appellerions l'environnement94.. POIRION et C. p. Taqwim signifiant "table des matières" et as-sihha. Le titre arabe était Taqwim as-sihha. 8. les peintres italiens du Quattrocento tirèrent rarement parti de la découverte du monde animal et végétal. jusqu'au choix des vêtements et à l'influence des saisons91. L-e Paysage dans l'art italien. traduit de l'arabe. avec une étonnante fidélité. pp. p. op. Les écoles du Nord envisagèrent en effet le problème sous un angle totalement différent: dans leurs études ou leurs peintures. Le Paysage dans l'art italien. accompagné de tous les préceptes qui permettent de vivre en bonne santé. Mais. toute recherche impartiale montrerait que ce sont les Italiens qui furent les premiers à individualiser les décors de paysage et que c'est sous leur influence que l'on poursuivit des expériences similaires dans le Nord. comme si l'artiste. Mais. dans le Nord. les émotions et les humeurs. p. op. L'Art de vivre au Moyen Âge. en ce domaine autorisé. En fait. offre une recension. de façon intelligible et très visuelle. Qu'il faille mettre cette réussite au crédit de l'art du Nord est un fait indiscutable. apparaît encore plus complexe. On est impressionné par la qualité de ces planches et par leur volonté de laïcisation.d'une crique. également soulevée par Otto Pâcht. 93 0.. ces paysages «demeurent sans postérité pendant presque un siècle89 ». cit. qui fait partout l'unanimité. CLARK. d. cit. 49. 7. mais sans véritable influence sur la représentation picturale. À l'exception de Pisanello. 92 D. 1995. Editions du Félin. presque immédiatement. L'Art de vivre au Moyen Âge. p. au demeurant passionnante. une volonté paysagère. les activités diverses. « Quant aux illustrations. Le dessein était donc clair: il s'agissait de proposer.. É. que les peintres assimilèrent la leçon implicite du naturalisme descriptif et différenciateur découvert par les artistes de l'Italie septentrionale à l'époque du Trecento. une synthèse des connaissances médicales de l'époque touchant soit aux aliments. mais d'inspiration hippocratique (la théorie des humeurs) et galienne «L'idée qui était à la base des illustrations de ce Tacuinum était de représenter l'objet mentionné dans le texte (plante. là non plus.. dans la mesure où ces traités. et surtout dans les Flandres et aux Pays-Bas. où la peinture de paysage finit par se constituer en un genre indépendant90. 91 K. il ne faut pas négliger l'apport de l'Italie. » «Autour de chaque arbre s'ébauche une scène de Daniel POIRION et Claude THOMASSET. elles reflètent. Les premières études d'après nature dans l'art italien et les premiers paysages de calendriers. la vie en Italie du Nord à la fin du XV ème siècle92 ». Et ce sont eux également qui produisirent. 66-68. » «Il s'agit donc d'un manuel de diététique. à finalité médicinale. "de la santé". Leurs qualités naturalistes sont impressionnantes. N. » 89 90 La question des Tacuina (ou Theatra) sanitatis. N. É.. de son espace vital. p. d'origine arabe. encore inféodée à la commande religieuse «Ce n'est pas l'Italie qui recueillit les fruits de ces prouesses exceptionnelles qui. comme le souligne Kenneth Clark. cit. ce qui a sans doute conduit les éditeurs à publier l'intégralité du Tacuinum sanitatis de la Bibliothèque nationale d'Autriche sous un titre d'allure sociologique: L'Art de vivre au Moyen Âge. 76 94 D. de préceptes et de recettes.) non pas comme un "spécimen de musée" isolé. op.. OTTO PÀCHT. THOMASSET. d. ainsi que le faisaient les spécialistes italiens. POIRION etC. Saint-Pierre de-Salerne. traitant les immenses ressources de ce nouveau matériau comme une curiosité servant à rehausser l'ornementation et les éléments secondaires. au prix d'efforts acharnés. animal. sous le couvert de la pharmacopée. « Tacuinum est un nom forgé de l'arabe que l'on n'a pas cherché à traduire mais auquel on a ajouté une terminaison latine. etc. 13. pouvait donner libre cours à son inspiration profane et paysagère.

« on assiste à la naissance du naturalisme dans la peinture de paysage septentrionale. des fleurs en mai. dans les Heures de Bruxelles. En instituant une véritable profondeur. de Rome (bibliothèque Casanatense) ou de Paris (Bibliothèque nationale) n'ont-ils pas influencé l'art italien. . celle des choux (ill. serait morte d'une "overdose" de perspective99 ». 99 Erwin PANOFSKY. 9). l'atelier de Jacquemart de Hesdin met en place. Les rochers italianisants. distribués. 82 r' . rochers. Mais les voilà condamnés à se forger leur unité. des Saisons de Pieter Bruegel100 » On doit.. qui n'ignore pas toujours la profondeur. naguère simples accessoires de décor. qui. elle met à distance ces éléments du futur paysage et. et ce sera le rôle. planches médicinales ou «calendriers » des enlumineurs. du même coup. au Moyen Âge. pp. Paris. Tant qu'ils restaient soumis à la scène religieuse. ] Si schématiques et rudimentaires qu'ils soient. réduites aux traités spécialisés et sans doute réservées à un public restreint. et. rivières... ou se glisse discrètement. dans des productions mineures. p. ] à l'aide de la multiplication des plans du paysage. à l'écart des représentations profanes. d'une arcade au-dessus de laquelle le soleil se déplace de gauche à droite au cours de l'année annoncent un transfert d'intérêt.. et de la diminution de leurs détails éloignés. des feuilles qui tombent durant les mois d'automne. disposés autour des icônes centrales. se transforment en panoramas de pentes ou de chaînes montagneuses» (pp. par ailleurs. s'éloignent. ordonnés dans un espace sacré. ils n'étaient que des signes. 29.. mais il est incontestable que la profondeur s'élabore. Avec le recul. avant le Nord. épithète évidemment anachronique. nous en trouvons l'ébauche chez les miniaturistes français. « poisson frais » (ill. Le Paysage dans la miniature française à l'époque gothique (1250-1415). Prague. d'autre part97. Telle est la seconde condition: il faut désormais que les éléments naturels s'organisent eux-mêmes en un groupe autonome. Le souci érudit des attributions empêche le célèbre historien d'accorder aux peintres flamands du XV ème siècle l'importance qu'ils méritent quant à l'invention du paysage. selon ce qu'on pourrait appeler une loi de laicisation croissante. dans la voie paysagère ? J'incline à croire qu'il s'agit là d'une question de genres. éloignant et désacralisant les éléments paysagers. une forte pluie en février. au risque de nuire à l'homogénéité de l'ensemble.genre. 10). si elle ne maîtrise pas la perspective : la récolte des melons doux. etc.. ces petits paysages . un champ de blé mûr en juillet. Le livre monumental de Panofsky n'en est pas moins décevant. la chasse aux animaux terrestres96. moins fruste. au Jirina SOKOLOVA. Ils ne sont plus des satellites fixes. ils sont les modestes ancêtres des miniatures du calendrier des Très Riches Heures du duc de Berry. Comme l'a montré Jirina Sokolova. dont la perspective «ascendante» n'est pas sans annoncer celle. à vrai dire. sinon subrepticement. ce 97 Ibid. 27 r' . 62. de Chantilly. 1992. Successivement : ff" 21 r' . 98 Ibid. nous pouvons dire que l'invention du paysage occidental supposait la réunion de deux conditions. d'une part. les laïcise. Quoi qu'il en soit. Panofsky ne s'occupe guère. dans les «Mois » de Jean Pucelle. et c'est tout différent . parfois préromantique95». Hazan. formats réduits de Lorenzetti. mais qui exprime bien la surprise et l'émerveillement du lecteur devant une telle scénographie. que la miniature « même sans Gutenberg. leur conférait une unité. 23 r' . la planche de l'eau alumineuse. C'est pourquoi. de la perspective. On reste perplexe : pourquoi ces Tacuina et Theatra sanitatis. d'inspiration religieuse. des branches en bourgeons en mars. La «grande » peinture. 71-73. ils forment l'arrière-plan de la scène (au lieu du fond doré de l'art byzantin). chacun. on a le sentiment que le paysage se cache. se déploie en d'autres lieux et sur d'autres supports. la laïcisation des éléments naturels. car là ils se trouvent à l'écart et comme à l'abri du sacré. 1937. du « Calendrier » des Très Riches Heures du duc de Berry. De même. «nous n'avons plus sous les yeux que des paysages. arbres.surmontés. Il faut donc que ces signes se détachent de la scène. de la vie de l'homme à la vie de la nature. comme on peut le constater dans de 95 96 nombreux tableaux du Quattrocento italien. je ne crois pas non plus que l'on puisse soutenir. reculent. avec des arbres dénudés en janvier. les éléments du futur dispositif paysager: « L'espace des scènes de paysage commence à s'approfondir [. celle des épinards. dès la seconde moitié du XIV ème siècle. D'abord. 297. Les Primitifs flamands. la représentation naturaliste n'offre aucun intérêt : elle risquerait de nuire à la fonction édifiante de l'oeuvre. plus lointainement. p. Cette double opération. p. dont. seul. véritablement révolutionnaire. où le disparate entre la scène et le fond est manifeste. » je ne crois pas que l'on puisse vraiment parler d'une «construction en perspective98». avec Panofsky. Mais le grand historien a raison de souligner que. 100-101). 90 r' et 96 r' . l'engageant.v 100 Ibid. [. évidemment décisif. de Vienne.

op. surplombent le cortège. Mais la véritable solution. ou dans le mois d'août (ill.. dont le panneau central . plus spectaculaire encore. quelque peu archaïque à nos yeux. PANOFSKY. ainsi qui ne laisse pas d'étonner. sont situées trop haut. c'est évidemment la fenêtre. 91. que les moissonneurs.) et d'un modèle képlérien ne saurait évidemment être appliquée à l'art septentrional du XV ème siècle. l'enchâssant dans le tableau. au premier plan. en proportion de sa distance par rapport au spectateur101. 312. en raison de ce que j'ai appelé la perspective « ascendante ». dans la mesure où l'auteur n'hésite pas à remonter jusqu'au XV ème siècle. les scènes de paysage du Calendrier de Chantilly. La peinture hollandaise au XVI ème. Dans le «Calendrier » des Très Riches Heures du duc de Berry (début du XV ème). 13). et leur couleur locale se noyait dans une brume bleuâtre ou grisâtre. l'isolant. c'est-à-dire un volume quadrangulaire pour y inscrire. dont les baigneurs. Mais ces miniatures vont moins loin dans la mesure où. il est vrai. les Très Riches Heures vont plus loin. mais. puisque le cycle des saisons se substitue à la chronologie liturgique .( siècle. puisque le paysage.). 102 . qui.. comme on peut le constater dans le mois de février (ill. 69 et sq. Il est.autre trouvaille flamande. Le Quattrocento. traite d'une période postérieure. Il 5-116. selon la formule d'Alberti. les hauteurs et les constructions les plus éloignées prenaient des allures fantomatiques. empruntés à la réalité historique (châteaux de Lusignan. bien entendu. cit. institue le pays en paysage.«L'Adoration de l'Agneau » . dans un souci de visibilité. Paris. du côté du peintre et du spectateur. cit. Gallimard. si l'on songe que Léonard de Vinci dut encore combattre la croyance erronée selon laquelle un paysage s'assombrit. à ce qu'il semble introduit un effet de reflet à l'intérieur du tableau. qui troue. leurs contours se dissolvaient dans l'atmosphère. 105. mais aussi temporelle. au demeurant stimulant. éclaire et laïcise la clôture sombre de la scène. par rapport au premier plan. une scène. Le jugement vaudrait.. où les scènes supérieures. si le tableau.. pour le retable. Une telle soustraction . dans ses vedute. est franchie avec Pol de Limbourg. on était en droit d'espérer une analyse des origines du paysage néerlandais. à maints égards. le Maître de Boucicaut découvrit la perspective atmosphérique. il observa que les objets perdaient également de leur substance et de leur couleur en s'enfonçant dans le lointain: les arbres. Paradoxe : en un sens. île de la Cité. totalement laïcisé. etc.Maître de Boucicaut une invention considérable: «En observant qu'aux approches de la terre le ciel perdait de sa substance et de sa couleur. fort séduisant d'ailleurs. s'ajuste mal au paysage.est. ou celui de La Vierge au chancelier Rolin (ill. et l'on peut apprécier ce que cela représentait au début du XV ème siècle. dont l'organisation est tout à fait différente et représente un progrès considérable. Bref.paraît acquise et la plupart des éléments. et en dépit de sa vision panoramique. Cette trouvaille est. tout simplement. sauf si l'insertion d'un miroir . C'est pourquoi je ne partage pas l'avis de jirina Sokolova. etc. La double hypothèse d'un rôle décisif de la «chambre obscure» (pp. [s'il] surpasse.extraire le monde profane de la scène sacrée est. du point de vue de la construction spatiale. L'Art de dépeindre. La fenêtre est en effet ce cadre qui. certes. quant à la veduta du «chancelier Rolin ».. L'INVENTION DE LA FENÊTRE Car l'événement décisif. pp. [. mais cette issue est fictive puisque. pareils à des grenouilles. en réalité. est l'apparition de la fenêtre. au lieu de s'éclaircir. Espoir déçu.. par le devant. fort discutable. 47. à la rigueur. Van Eyck produit de véritables paysages. 1990. op. p. 101 E. où un couple impudique se réchauffe le bas-ventre devant une cheminée. qui crée le cube scénique. est lui-même une «fenêtre J. accède à l'autonomie. Il suffit de regarder «par la fenêtre » pour mesurer la différence. SOKOLOVA. quand elle prétend que «le paysage du retable de Gand. en revanche. » Une étape. de Dourdan. Les Primitifs flamands. Le Paysage dans la miniature française. L'ouvrage. 97. une addition : le age s'ajoutant au pays. se heurte à un obstacle : la clôture de ce cube.. Pourquoi cette seconde veduta. ] n'en est pas moins essentiellement semblable102 ». que les historiens ne me semblent pas avoir assez souligné. sont intégrés dans un tout autonome. en perspective. par principe. 11). et donc trop près. auquel ne manque que l'organisation rigoureuse de la profondeur. l'invention du paysage occidental.. on ne voit rien. On peut en dire autant de Svetlana ALPERS et de son livre. 12). cette veduta intérieure au tableau. On en sort. la laïcisation spatiale. mais qui l'ouvre sur l'extérieur.

dans ses aquarelles et gouaches de jeunesse (dans les années 1490). avec Jacob BURCKHARDT. Piero della Francesca par exemple. finalement. Madone à l'oeillet. 11. chez les peintres italiens qui adoptent cette solution. p. que leur fond de paysage s'ajuste mal à la scène. D'abord parce qu'il y a toujours une scène. trouvent tout d'un coup le secret de la fidèle description de la nature » (La Civilisation de la Renaissance en Italie. du coup. Audin. . exécutées avec une minutie extrême. les mêmes comparaisons.. à ma connaissance. quand celle-ci est construite. On mesure. la fonction instauratrice de la fenêtre . Seul le passage par la veduta. 103 siècle précédent (on note un phénomène semblable dans L'Agonie au jardin des Oliviers de Mantegna).la fenêtre dans le miroir. par la petite fenêtre. Paris. permet. Les Primitifs flamands. 2 vol. vol. si singulières et novatrices que la comparaison avec Cézanne vient spontanément à l'esprit. qui. Cette minutie se redouble d'ailleurs quand les peintres flamands poussent le raffinement jusqu'à représenter . condense et « globalise » le paysage extérieur. 14). mais. où la double perspective est maîtrisée. Le Banquier et sa femme de Metsijs.. Là se lit. proche ou lointain ? Sans doute. 297).. Voici d'abord sa Madone à l'écran d'osier (ill. Si l'on entend par là qu'il fut le premier à peindre des paysages autonomes. ou. Gonthier. et l'on ferait le même constat. tel un oeil globuleux. le Saint Jean-Baptiste de Campin. 1958. un petit format (42 x 28 cm). qui figure dans le Lectionnaire du duc de Berry. selon les règles de la codification albertienne. ] à angle droit contre le sol comme un rideau de fond» (Peinture et Société. avec son Saint Jean-Baptiste dans le désert (ill. signe que le peintre est tout à fait conscient de produire un tableau dans le tableau. comme en creux. a contrario. semble rapportée. la fenêtre réunit les deux conditions que je posais pour commencer: unification et laïcisation. Mieux que le fond de paysage. pour mieux dire. le Maître de Flémalle. Paris. Dans l'angle supérieur droit. Hubert et Jan Van Eyck. Voir aussi.. tandis que le personnage paraît surajouté.améliorer le fond de paysage. paradoxal en apparence. 104 « Une fenêtre ouverte se rencontre dans plusieurs miniatures du Maître de Boucicaut. 15) : on relève quelques gaucheries. Ainsi. que «les grands maîtres de l'école flamande.. dans Les Époux Amoeni de Van Eyck. On peut sans doute l'évolution de la peinture italienne dans la seconde moitié du XV ème siècle l'atteste . en isolant celui-ci. plus tardivement. mais c'est un véritable paysage. telle une miniature. op. 88). 1965. la supériorité de la fenêtre flamande104 : le paysage peut s'y organiser librement. Lyon. Il arrive même que la fenêtre se reflète dans l'oeil des personnages. même réduite. et le malaise s'accentue si l'on observe les éléments naturels qui occupent l'angle supérieur gauche et semblent provenir du Pierre FRANCASTEL le souligne à propos de l'Allégorie du triomphe du duc d'Urbino de Piero della Francesca : «Le paysage tombe [. mais un fond. ou bien. Saint Éloi et les fiancés de Christus.refléter . Prenons l'exemple de Campin. 18). D'où je conclus que ce dernier est vraiment entré par la petite porte. pp. rééd. chez les historiens.ouverte » ? Ne peut-il pas s'ouvrir directement sur un paysage. où elle s'insère encore. Dürer. voire d'une miniaturisation du pays. la représentation est soignée. où elle ne laisse voir cependant que le ciel et pas encore de paysage » (E. d'accorder à Patinir (1475-1524) le titre de premier « paysagiste » occidental. ce titre est doublement usurpé. Bouts ou Memlinc. c'està-dire son intégration à la scène. Il suffira de la dilater aux dimensions du tableau.. Ensuite parce que le premier à avoir produit des paysages sans personnages n'est pas Patinir. sans véritable profondeur. Considérons maintenant la Nativité du musée des Beaux-Arts de Dijon (ill. bien moins satisfaisante.. cit. sans doute. PANOFSKY. p. chez Geertgen Tot Sint Jans. Isolons la fenêtre (ill. Vierge à l'enfant avec sainte Anne. 17) par exemple. p. pour obtenir le paysage occidental 105. chez Dürer par exemple : Les Quatre Apôtres. qu'il se dispose maladroitement le long des lignes de fuite. mais on constate. qu'il tombe comme un décor de théâtre103. DÜRER ET PATINIR Il est d'usage. On s'en convainc chaque fois qu'on examine ou reproduit isolément ces fenêtres. dès la fin du XV ème siècle. la perspective élaborée . la reproduction de «La Naissance de la Vierge ». mais ce paysage s'ajuste maladroitement à la scène qui. et.. 1951. indifférent qu'il est aux personnages qui occupent le premier plan. 105 On ne saurait prétendre. mais cette solution est laborieuse et. 1 19-120. chez Patinir. puisqu'il se paie d'une réduction. Gallimard. 16) : pas de fenêtre. dans la construction de l'espace. chez Van Eyck. L'extension du paysage à la quasitotalité du tableau est d'ailleurs acquise. de l'instituer en paysage.

dans son bel article [. ou du moins la réduire. semble-t-il. Le premier paysage est scrupuleux. cit. ou quasi autonome. ni naturaliste. elle y entre et s'y loge. Le Dantec a raison: il eût mieux valu traduire paesetto par «petit pays». Paris. dans l'histoire de la peinture occidentale. p. avant de forger le terme paesaggio. 93). Dans son article. En dilatant la fenêtre. quelle que soit la distance. même absence de dégradés. avait à coeur d'y figurer tous les détails de son pays (le paysage). 18). Reste le statut des personnages. L'effet est d'ailleurs prodigieux et l'on ne sait ce qu'il faut admirer davantage. dont la superficie excède celle des personnages. de toutes pièces. « Un "paesetto". ignore. particulièrement spectaculaire. le schaft allemand. 19) et Refuge en ruine. solution lilliputienne. qui restent nombreux. une fois faite la part de la commande . On pourrait dire que Patinir s'est contenté . enserrées et quelquefois perdues dans de grands paysages. puisque. la miniaturiser. même dans les petits formats. Patinir retrouve. même invraisemblable. Patinir. inversant ainsi le rapport de la fenêtre et de la scène. devait se faire discret pour obtenir droit de cité. ou ce paysage. la même luminosité que dans les vedute de Van Eyck ou Campin. 1983. jamais on n'avait réalisé avec une telle économie de moyens. Non seulement la fenêtre s'est agrandie. nouveau signe que le paysage restait un genre mineur. de l'élargir aux dimensions du tableau. op. Albrecht Dürer. le bon peintre de paysage. éprouve quelques difficultés à installer ses personnages dans cet immense paysage.scène religieuse ou allégorie -. Habituons-nous à cette idée que l'invention du paysage. qui paraît peu hospitalier. Jardins et Paysages. c'est Quentin Metsijs qui s'est chargé des personnages dans La Tentation de saint Antoine du musée du Prado (155 x 173 cm) (ill. Deux solutions : ou bien plaquer la scène. 1990.mieux que le age français. le problème des peintres italiens au siècle précédent. Vue du val d'Arco. Aquarelles et dessins. conscient d'offrir à l'oeil une surface proche (le tableau). Adam Biro.Car « nulle part encore on n'avait trouvé des images comme celle de Innsbruck vu du nord. Mais on peut aussi supposer que les Italiens. bleu pour le lointain. malgré les apparences. qu'affectionne Patinir107. Paris. mais insérées. comme pour Friedrich PIEL. Tout se passe comme si le paysage autonome. des vues topographiques aussi justes. mais qui ne convenait pas aux oeuvres nobles. comme en surimpression. ainsi que l'appelait Dürer tient évidemment à sa spécialisation. le suffixe italien correspondant assez bien .de dilater la veduta. qui veut du vrai.«der gute Landschaftsmaler ». éliminer la scène. au schap néerlandais. Ces aquarelles furent d'ailleurs inconnues du public contemporain et Dürer abandonna bientôt ce « tachisme » (le macchiato). L'originalité de Patinir . et le scape anglais -. à l'avant de celle-là. les détails sont figurés avec la même minutie. La langue italienne. Tandis que ceux-ci ne savaient comment ajuster leur fond de paysage à la majesté obligée de la scène. terme que Michel Conan. même si l'on a pu prétendre que Patinir avait voulu représenter les versants de la Meuse dans les reliefs tourmentés de ses toiles. p. il en sauvegarde la visibilité. Flammarion. brun-ocre pour le premier. ces femmes. mais retourné.. au début du XVI ème siècle. 25. méticuleux. dont certains n'excèdent même pas celui de nos cartes postales. Tout se passe comme si «le bon paysagiste ». sans précédent. modestement.». où l'on dirait parfois qu'ils s'y sont mis à deux. qui notait en 1521 «qu'il y avait moite tavolette de paesi dans la collection du cardinal Grirnani. Celle-ci ne trône plus. p. ] "Généalogie du paysage" traduit (à tort. On désignait alors La Tempête de Giorgione sous le terme de paesetto. vert pour le plan médian. Montagne welche (ill. tandis que sa hauteur diminuait d'autant. D'où l'avènement d'une vision panoramique. lui. sombre et marécageux. L’Étang dans la forêt (ill.-P. Il s'agit toujours de petits formats. mais elle a élargi sa largeur.. Élargir: le verbe doit être pris au sens strict. qui gardent néanmoins le caractère de la vision106». auraient traduit le «bout de pays » (landschap) par paesetto.. puisque toutes les oeuvres qui lui sont aujourd'hui attribuées sont des scènes religieuses. de manière aussi vigoureuse. Le DANTFC. Ernest GOMBRICH cite Marcantonio Michiel. 106 mieux s'imposer au regard. le mot paesaggio et emploie volontiers un diminutif pour désigner les tableaux de paysage. surtout dans les grands formats. ne fut pas réaliste. Il faudrait donc traduire 107 . Alors même qu'il réduit la taille des objets.mais ce fut décisif . Cette représentation n'en conserve pas moins les caractéristiques de la fenêtre flamande: même vue «à vol d'oiseau ». Il n'est pas le seul. me semble-t-il) par "petit paysage" » (J. majestueuse. 20). si séduisant et moderne à nos yeux. au buste lumineux. Sinon. 18). « La théorie artistique de la Renaissance et l'essor du paysage » (in L’Écologie des images. de fait. On l'a vu avec Geertgen Tot Sint Jans et Dürer. même découpage de l'espace en trois plans.

tantost de l'autre part . Gallimard. voisin de la ville. qui va se rendre à Vienne dans le Danube. s'exprime. Voir aussi p. comme d'une forte muraille. incapable d'y recevoir nulle conduite de gents de guerre en ordonnance : le terroir nud sans arbres. 1330. LA CAMPAGNE À vrai dire. et situées en un air si tempéré que la terre y est capable de tout ce que peut désirer le laboureur. valorisé et comme apprivoisé par des décennies de peinture flamande. plein de profondes fandasses. [ ] Ce vallon sembloit à M. dans laquelle court le Tibre [] prospect représentant assez bien celui qui s'offre en la Limaigne d'Auvergne à ceux qui descendent du Puy de Domme à Clermont108 » La même sensibilité paysagère. 108 nous le confirme un peu plus tard dans son Journal de voyage en Italie: « Delà nous trouvâmes un vallon d'une grande longueur au travers duquel passe la rivière d'Inn. contient ce qui est de plus rare au reste des Gaules. pp. de Montaigne représenter le plus agréable païsage qu'il eust jamais veu . non point encore trop enflé ni orgueilleux. C'est ainsi que Piero Camporesi a pu consacrer à l'invention de la campagne italienne au XVI ème siècle un ouvrage remarquable. ni Dürer ni Patinir ne semblent avoir influé sur la vision de leurs contemporains. passe presque par le milieu. en sa petitesse. puis italienne. mais l'un des plus beaux est Lignon. Les oeuvres conternporaines d'Altdorfer. . 1962. au début de L'Astrée. et puis s'eslargissant à cette heure. Au coeur du pays est le plus beau de la plaine. et quelle que soit leur importance aux yeux des historiens de l'art. chez Honoré d'Urfé. qui. du côté du soleil couchant. donc ailleurs. 21). et surtout dans L’ Extase de sainte Marie-Magdeleine (26 x 36 cm. mais doux et paisible. qui décrit ainsi. On l'a vu avec « l'invention » de la Beauce par Rabelais (la forêt transformée en « campaigne »). c'est la Campagne. de nostre costé. et non pas à Anvers. et tout cela enfermé et emmuré de tous costés de morts d'une hauteur infinie. des monts assez voisins et arrosée du fleuve de Loire. de la Pléiade ». ou. etc. Je ne sais pas ce qui autorise Gombrich à soutenir que « c'est à Venise. et gaignant du païs à cultiver et à labourer dans la pente mesme des mons qui n'estoint pas si droits . un pays sage. tantôt se resserrant. qu'on appliqua pour la première fois ce terme : "un paysage". va serpentant par cette plaine [. [ ] À la paesetto par « petit pays ». 1163. car. exit Marie-Madeleine. Journal de voyage en Italie. et qu'importe après tout.Ainsi. National Gallery). «Bibl. Paysage du Danube (30 x 22 cm). et tout plein de belles meisons de gentil'homes et des églises . La montagne.Camporesi s'intéresse surtout à la « base économique » et ignore ce que MONTAIGNE.. déjà fort exigu. le paysage est né. tout simplement. Zürich) (ill. le cadre de ses «bergeries » : « Auprès de l'ancienne ville de Lyon. qui. Même s'il ne fait pas allusion aux phénomènes d'artialisation in visu. sont également des petits formats. c'està-dire au rôle décisif des artistes dans la transformation du regard collectif . Montaigne descente de ce mont. dans Paysage avec saint Jérôme (36. et puis descouvrant des plaines à deux ou trois étages l'une sur l'autre. Londres. Paysage avec pont (42 x 35 crn). C'est du mauvais pays (voir plus loin) : «L'Apennin. Paris.5 x 34 cm. Plusieurs autres ruisseaux en divers lieux la vont baignant de leurs claires ondes. en revanche. qui estions à mein gauche de la rivière. Kunsthaus. bossé. il y a un pays nommé Forez.). Car le paysage qui s'installe dans le regard du XVI ème siècle. Sur la prédilection de Montaigne pour la fertilité et les «prairies très-plesantes ». une bonne partie stérile » (p. ]. prenant sa source assez près de là. qui se présente à nous comme une devinette : où est la sainte ? Du côté de l'énorme rocher ? On cherche en vain. 1164 et 1258. les montaignes venaient à se presser. voir également pp. ceinte. « paysage». Naissance du paysage italien. au début du siècle suivant. à une peinture particulière » (ibid. les unes et les autres sont si fertiles. vagabond en son cours. puisqu'elle est en extase.. il se présentait à nous une très belle et très grande pleine. dans OEuvres complètes. 1284. et bientôt relayée par la littérature. étant divisé en plaines et en montagnes. » Le phénomène paraît européen. le prospect du païs mal plesant. Paysage avec saint Georges (28 x 22 cm). Les Belles Contrées. 1203). où le malheureux saint se trouve relégué dans un coin du tableau. 1243. qui. ne suscite que la répulsion. artialisée derechef par la pastorale antique. 1129. c'est-à-dire campagnarde. aussi bien que douteux en sa source. ou partout.

comme condition de possibilité de la vision et de l'expérience collectives. l'histoire humaine est un provignement114 » Alain ROGER. l'image bientôt prépondérante dans la sensibilité esthétique est celle du « pays jardin112 ». Ici. naît lentement et péniblement de la réalité naturelle et géographique. Taichung (Formose).». l'environnement. section d'un rouleau horizontal. va habiter le regard. comme en bien des endroits. 189. 85. Château au bord du lac. XV ème siècle. à rebours.42 x 0. Pinacothèque. à la lumière de ses formes de peuplement humain et de ses ressources économiques. pourraiton ajouter. p. a la priorité absolue sur l'exploitation esthétique 110.. Paris.. Photo A. XI ème ou XII ème siècle. 113 Ibid. «Rift. Les Belles Contrées. Nus et Paysages.mais il en va de même en Europe septentrionale -. « Un village au bord du fleuve. » Et Camporesi montre fort bien qu'en Italie . jean Dry Lake.5 tonne de matériau sur le fond d'un lac asséché. ajoutant au beau la catégorie du sublime. 6. jusqu'à ce que l'âge des Lumières. p. « au XVI ème siècle. « La récolte des choux ». XV ème siècle. en Italie. Ville sur la mer. bibliothèque de l'Arsenal.).. 190. Paris. attribué à Mou-k'i. 7. fresque.». il n'en rappelle pas moins. on l'a dit. et en particulier l'histoire du vin et de la culture de la vigne dont. y régnant sans partage. il n'appartenait à la sphère esthétique que de façon tout à fait secondaire. Maître d'Oberrhein. Paris. 143. De multiples citations soulignent l'obsession du thème paradisiaque... que. Ambrogio Lorenzetti. Bibliothèque nationale d'Autriche. p. et transformant de fond en comble la sensibilité occidentale. milieu du XIIIème siècle. Scala. D'une matérialité presque tangible. 1 1.1 2. Tacuinum sanitatis. 8. « Lumière du soir sur un village de pêcheurs ». Kunstinstitut. Sienne. f' 23 r'. Photo @c. 112 Ibid. Musée d'art Nezu. le "pays". «Maulgris et Oriande la belle. apprivoisé de proche en proche. Ambrogio Lorenzetti. Voir aussi pp. Tokyo. 114 Ibid. 160. « Appendice de la ville. la fameuse «action réciproque » des marxistes -. Musée archéologique. façonnés plusieurs millénaires après la création d'Adam par les innombrables bras de ses descendants. Vienne. retentissant.. tiré du rouleau horizontal «Huit vues de la région du Siao et du Siang. 1978. collections du musée du Palais. 3. lieu ou espace considéré du point de vue de ses caractéristiques physiques. . à l'opposé du «pays stérile » et «fort sauvage » 111 . 1969 (détérioré). opportunément intitulé «Du pays au paysage ». de la vigne «Paradis terrestres artificiels. a noté Eugenio Turri.j'ai appelé naguère «la fonction socio-transcendantale de l'art109 ». 111 Ibid.30 m. Naissance du paysage italien. Nevada. 1 « Le Jardinet du Paradis».60 x 0. Sienne. Pinacothèque. 37. pour les Français. p. avec l'omniprésence. mais. ms. la campagne devait être domestiquée. S. Gallimard. et toujours sous le signe de l'art. fl 71 V'. « Le Promeneur ».I. « Maison des Pygmées». 9. sur cette même base économique. la mer et la montagne. 110 Piero CAMPORESI. p. 172 et sq. 180.». Photo Blauel/Gnamm-Artothek. Naples. 2. dès son premier chapitre. Déplacement n' 1 (sur 9). le teatorio et. Renaut de Montauban. 144. on ne connaissait pas le paysage au sens moderne du terme. quelque chose d'équivalent à ce qu'est pour nous. Michael Heizer. "L'acquisition culturelle du paysage. colonisée. Photo . aujourd'hui. 5. Codex Vindobonensis series nova 2644. 47.. Francfort. l'histoire du paysage rencontre celle du travail. anonyme. 1. 5072. Essai sur la fonction de l'art." L'estimation économique. invente de nouveaux paysages. annexée à la vie urbaine113 » Toujours le pays sage. pp. Aubier. 199 5. pendant deux siècles. Suzuki. 109 Tel est le paysage qui. 15. 4. Photo Bibliothèque de France. c'est-à-dire une extension de ce dernier à la campagne environnante.

Photo. Bibliothèque nationale d'Autriche. 17. Giraudon. i8. 14. Joachim Patinir. 12. musée du Prado. Ashmolean Museum of Art and Archeology. Vienne. La Madone à l'écran d'osier. Phot. Giraudon. Robert Campin. Photo G. Très Riches Heures du duc de Berry. musée Condé. Dagli Orti. début du XV ème siècle. f' 82 r'.10 «Poisson frais». Londres.Berlin. «Calendrier »: Août. RMN-Jean. Très Riches Heures du duc de Berry. Madrid. Tacuinum sanitatis.Chantilly. L’Étang dans laforêt. Albrecht Dürer. vers 1420-1425. «Calendrier » : Février. vers 14901495. Geertgen Tot Sint Jans. Montagne welche. Jan Van Eyck... le «Maître de Flémalle». musée Condé. vers 15121515. 20. Paris. Oxford. 19. Albrecht Dürer. 2 1. Art Library.Jean-Baptiste dans le désert. British Museum. Londres. Staatliche Museum Preussischer Kulturbesitz. Saint.. National Gallery.Zurich. musée du I-ouvre. La Tentation de saint Antoine. L’Extase de sainte Marie-Magdeleine. Codex Vindobonensis series nova 2644. vers 1433. 1515. 11. Photo Artephot/Bridge. Phot. Photo Jôrg P. Kunsthaus.. . Anders. vers 1495. vers 1495. Joachim Patinir. La Vierge au chancelier Rolin.Chantilly. 13. début du XV ème siècle.

Le rapport adressé au président du parlement de Grenoble en témoigne : « C'est le plus horrible et épouvantable passage que je vis jamais. comme si cette sensibilité naissante se trouvait contrariée. comme on l'a vu au chapitre premier. 115 J'ai transcrit en français moderne le texte du rapport. se tenait debout.VERS DE NOUVEAUX PAYSAGES La plupart des spécialistes s'accordent pour reconnaître que la transformation de la montagne en paysage s'est produite au XVIII ème siècle. voir Jack LESAGE. et qu'il ouvre au hasard: « Le sixième livre s'offrit à ma vue. La jouissance est incontestablement esthétique. toi comme tant d'autres. Il y eut. certes. Sur l'ascension du mont Aiguille par Antoine de Ville. je l'avoue. » « Un beau pré ». 116 . D'abord par le vieux pâtre. 1986. puis. impatient de m'entendre lire. au terme des « épreuves ». sur le chemin du bonheur». dont un « eschelleur » . désireux d'entendre de ma bouche quelque parole d'Augustin. Grenoble. L'écuyer de Charles VIII est ici en mission. Il y a. Publialp. » Le récit d'Antoine de Ville n'est pas moins instructif. se révèle fort pénible." Je demeurai interdit. accompagné de quelques hommes. dont Pétrarque ne se sépare jamais. et est couverte d'un beau pré par dessus et avons trouvé une belle garenne de chamois. J'étais irrité contre moi-même d'admirer encore les choses de la terre quand depuis longtemps j'aurais dû apprendre des philosophes. sache bien que tu les rencontres aussi. celle du Ventoux par Pétrarque en 1336. dont s'en tua un malgré nous. voir Philippe Joutard. Les récits de ces premiers «alpinistes » sont d'ailleurs fort différents au regard de la sensibilité esthétique. inspirée des Confessions de saint Augustin. et l'on mentionne toujours deux ascensions fameuses. » Mais la récompense est au bout de l'épreuve. lorsqu'elle est grande. effectivement. L’Invention du mont Blanc. du Grésivaudan. J'en prends Dieu à témoin et mon frère lui-même qui était là: le passage où mes premiers regards sont tombés contenait ces lignes : "Les hommes s'en vont admirer les cimes des montagnes et les flots immenses de la mer et les vastes cours des fleuves et les circuits de l'océan et les révolutions des astres et ils se délaissent eux-mêmes. à notre entrée116. Mon frère. Paris. «Pour l'amour du nom du Roy ». quand le « bonheur» advient. sans postérité. mais la lassitude est surmontée et comme sublimée par la comparaison des tribulations de l'existence. 1992. voilà les seules notations esthétiques du rapport. Le mont Aiguille. qui embrasse la totalité du pays environnant. «une belle garenne ». et la voilà bientôt refoulée par une méditation religieuse. qui. comme chez Pétrarque. des précédents. et des petits avec eux de cette année. veut dissuader les voyageurs (Pétrarque et son frère) de se lancer dans une entreprise qui ne peut leur apporter que «regret et fatigue » . un quart de lieue de longueur et un trait d'arbalète de travers. Le texte de Pétrarque n'en trahit pas moins un certain embarras. rapide. ou peu s'en faut. mais isolés. non pas. Tout se passe. je fermai le livre. elle a par le dessus une lieue française de tour. Ed. en effet. qui jamais n'en pourront partir. l'oreille attentive. comme un enclos Sur l'ascension du mont Ventoux par Pétrarque. rien n'est grand115. de ne pas me déranger. dans la délectation panoramique du pays. mais il convient de remarquer qu'elle est moins liée à la montagne elle-même qu'au panorama que le sommet permet de découvrir. sous la forme d'une vision grandiose. et priant mon frère. avec pour objectif d'accomplir un exploit en l'honneur de son roi. mais dans la découverte d'un lieu hospitalier et presque bucolique: «Pour vous deviser de la montagne. je m'assieds dans une combe. Là ma pensée s'envole. enfm. tout là-haut. assurément plus développée chez le poète que chez le soldat.la paroi verticale du mont Aiguille est escaladée comme celle d'une forteresse -. Gallimard/julliard. d'un bout à l'autre de l'ascension. et celle du mont Aiguille par Antoine de Ville en 1492. que rien n'est admirable que l'âme et que pour l'âme. même des Gentils. du monde des choses matérielles vers celui des choses immatérielles et je m'apostrophe moi-même en ces termes : les épreuves que tu as endurées tant de fois aujourd'hui dans l'ascension de cette montagne. lors de l'escalade qui. dont elle devient la métaphore : « Après avoir été maintes fois déçu.

dont on trouve une autre version dans L'Analyse de la beauté de Hogarth (1753). p. qui définit la beauté par la ligne onduleuse. 16. t. pour l'essentiel. au contraire. qui ne connaît que la campagne. Madame. loin d'être novatrice. s'il faut mourir de froid. pressés de s'éloigner de ces « monts sourcilleux ». p. Mais. il n'aperçoit aucun paysage. d'une sensibilité nouvelle. et de leur préférer «le penchant arrondi d'une colline ». Le Territoire du vide. aux hypocondriaques et aux ours». sinon érotisée.U. n'hésite pas à la comparer à ce « païs affreux ». comme si c'estoit vous-même [. Op. celle que procure un jardin. qu'on espère du moins n'être pas «perpétuelle ». et d'autant plus apprécié que sa révélation a été précédée d'une ascension plus périlleuse. » La malédiction peut d'ailleurs se préciser et se localiser. difficultés et dangers du voyage. 1. discrets. déplaisante et agressive verrue poussée à la surface des nouveaux continents121. mais d'une glace qu'on peut appeler perpétuelle ». Cette formule revient sans cesse dans les récits des voyageurs. Nous avons toujours été entre deux montagnes. ici providentiel. [. Paris. Serge Briffaud en particulier. Grand-Carteret évoque ces amateurs de «mines». ] On arrive de Trente à Bolzano. L'exemple le plus étonnant. En 1748. cit. 313. de la Pléiade ». adressée de Chamonyen-Fossigny (sic) à sa cruelle maîtresse. était en quête de l'Éden. il n'a vu qu'elles ! Mais. dans OEuvres complètes.. avec John Dennis et M" de Sévigné (voir plus loin).. De même que pour la thalassophobie (voir plus loin). il vaut encore mieux que ma mort soit causée par la glace de votre coeur que par celle des montagnes. Slatkine. qui sont de glace toute pure depuis la teste jusqu'aux pieds. p. on s'y aventure..un nom prédestiné . pp. 117 que comme métaphore dela femme «de glace ». stérilité (l'argument est constant). CHOULLET. [. Paris. l'expérience de la montagne est toujours aussi négative. L'Occident et le désir du rivage.. comme en témoigne le Journal de Montesquieu: « On est bien étonné.qui. Voyage de Gratz à La Haye. Chouillet. ait pu inspirer de l'horreur. « Bibl. il s'y ajoute des raisons religieuses. quand on quitte la belle Italie pour entrer dans le Tyrol. Aubier. selon l'esprit du temps. relique menaçante du Déluge. Paris. Grenoble. Les causes de cette orophobie ne sont pas seulement objectives . sont liées au thème du Déluge.. 1983.F. [17131. quoi qu'ils aient vu du pays117 ». » Prodigieuse rhétorique. mais jamais pour le plaisir esthétique. «On comprend que l'océan. Madame. 120 J. parfois par intérêt. par nécessité. avec J. ] cinq montagnes. De sorte. Certes. 1988. DU « PAYS AFFREUX » AUX «SUBLIMES HORREURS Les premiers signes. la minéralogie par exemple. « qui ne notèrent pas le plus petit coin de paysage. » On ne saurait donc prétendre. P. La Montagne à travers les âges.. Quoi qu'il en fût. p.. est celui d'un certain Le Pays . 803. que « Montesquieu n'a même pas remarqué qu'il y eût des montagnes dans le Tyrol120 ». 1750-1840. 2 vol. vol. À l'aube des Lumières. «cinq montagnes qui vous ressemblent.. toujours entre deux montagnes119. d'où son accablement. et la grâce par la ligne serpentine -. comme l'a souligné Alain Corbin.. ont émis l'hypothèse que de Ville. dans une lettre du 16 mai 1669. Cette orophobie est tenace. c'est-à-dire pour le regard collectif. 301-302. à propos des MONTESQUIEU. GRAND-CARTERET. tout comme la montagne. force est de constater que l'émotion esthétique. et le plus drôle. Ainsi. revêt ici une forme traditionnelle. et plusieurs commentateurs. 119 . Vous ne voyez rien jusques à Trente que des montagnes.une apologie des courbes. 1. du «très mauvais pays ». "pudenda de la nature". puisque. Gallimard. à l'instar de son contemporain Christophe Colomb. apparaissent dès la fin du xvii'siècle. 1903-1904. ici féminisée. dans sa Physique de la beauté . 116. qui. selon une vieille croyance qui plaçait ce dernier au sommet d'une montagne inaccessible.rigueur du climat. ] Tout ce que j'ai vu du Tyrol.paradisiaque. souligné par moi. où la montagne ne prend sens aux yeux de l'amoureux « transi» John GRAND-CARTERET... s'il perçoit du pays. 121 Alain CORBIN. 118 Cité par J. que je suis résolu de me tirer le plutôt que je pourrai de ce païs affreux. 1974. Et de conclure : «Mais pourtant. autre trace chaotique de la catastrophe. L’Esthétique des Lumières. depuis Trente jusques à Insbrück [sic] m'a paru un très mauvais pays. c'est-à-dire de s'en tenir à la vision traditionnelle. pour m'en aller mourir à vos pieds118. Morelly recommande de laisser « les rochers escarpés » aux « amants malheureux. reprint Genève. 1949. la montagne reste un «pays affreux ». «le creux d'un beau vallon » et « le cours serpentueux d'une rivière».

p. peu à peu. surtout. et cela pourrait expliquer. et. Pour la première fois. » L'intérêt de la célèbre lettre XXIII de Saint-Preux à Julie est triple. aux cimes sourcilleuses. elle ne verra plus qu'elles124. Champ Vallon. au début de la lettre: « À peine ai-je employé huit jours à parcourir un pays qui demanderait des années d'observation. p. une agréable prairie réjouissait tout à coup mes regards. 123 Horace Benedict de SAUSSURE. XVIII-XIX éme siècles ». « Dans ses aspirations vers la nature. Grâce à lui. p.glaciers : « Les lieux où ils s'étendent actuellement étaient autrefois cultivés et riches . le Valais. Tantôt de hautes et bruyantes cascades m'inondaient de leur épais brouillard. 126 Pays et paysage. 1) Elle nous fait assister. 234). elle se fixera sur les bords du Léman en face de ce décor complet. Non sans peine. Voyages dans les Alpes. avec Bourrit. au moins partiellement. c'est-à-dire postérieure de «plusieurs décennies » (p. L’Invention du mont Blanc. les monts arides du Valais. 225) à celle des Alpes. les Pyrénées étaient 122 comme l'inventeur des Alpes. via les vallées. op. Seyssel. . 224). cit. 1907. en sortant d'un gouffre. » Puis. op. 384. La Nature montrant à un berger un beau paysage. poète et peintre. Hachette.. D'abord. et j'ai moi-même ouï dire dans mon enfance à des paysans que ces neiges éternelles étaient l'effet d'une malédiction que les habitants de ces montagnes s'étaient attirée par leurs crimes 123 «Les Lumières ont. Quelquefois. » Suit l'évocation de ces repas. pp. Et Briffaud souligne à son tour que. avec Dusaulx. soulignés par moi. 124 J. elle s'approchera de ces sublimes horreurs que dis-je ! -. au prix d'un alpinisme à la fois athlétique et esthétique. «au XVII ème siècle. donnant au premier plan les hauteurs riantes et fertiles. est devenu un paysage. mais la vallée de Campan» (p. Puis enfin. intermédiaire et contrasté-.. Die Alpen (1732). 1989. GRAND-CARTERET. «l'affreux pays » devient un paysage. voilà tout ce que Saint-Preux vit dans le Valais et il n'est pas besoin pour cela de dépasser les hautes vallées125. » Haller d'abord. 273. toujours cité Ph. avec de Saussure. de Jean Jacques Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre. JOUTARD.. si je n'en eusse éprouvé un plus doux encore dans le commerce des habitants126. avec Rousseau. de modeste pays. 21-22. Les quarante-neuf strophes de son poème. repris dans La Théorie du paysage en France. 125 Daniel MORNET. la société duXVIII ème siècle procédera en effet par évolutions successives. semble-t-il.. Ville de Toulouse-Ascode. 235). montre que les Pyrénées ont fait l'objet d'une ascension similaire. avec Haller. de 1749 à 1772). avec Boufflers. par la médiation de l'écriture. comme en témoignent ces sous-titres de la traduction française : Paysage des Alpes. je me perdais dans l'obscurité d'un bois touffu. « Le "mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée". Serge BRIFFAUD. dont le succès fut également considérable. avec Pezay. La transformation de l'un en l'autre fut également progressive «Le premier grand site des Pyrénées n'est pas le cirque de Gavarnie. dans un article remarquable («Découverte et représentation d'un paysage. qui le choquaient toutefois par «l'énorme ampleur de leur gorge ». Tantôt un torrent éternel ouvrait à mes côtés un abîme dont les yeux n'osaient sonder la profondeur. «Le paysage pyrénéen est d'invention récente» (p. 2) Ce paysage. quoique plus tardive. op. à cet égard. pourquoi il a fallu près d'un siècle pour conquérir ces « montagnes maudites ». il est vrai. On a coutume de lui associer Gessner. 1995). Quelquefois. ils auraient été recouverts par la glace à la suite d'une punition divine. au terme de la description : «J'aurais passé tout le temps de mon voyage dans le seul enchantement du paysage. le Rousseau de La Nouvelle Héloïse.. » Saussure nous le confirme : «Le petit peuple de notre ville et des environs donne au mont Blanc et aux montagnes couvertes de neige qui l'entourent le nom de montagnes maudites . furent en effet traduites dans toutes les langues (dix éditions en France. 19741994. puis. Paris. pudiquement opposée à celle de Julie. dans Pyrénées: un paysage à la croisée des regards. peu « sourcilleux ». D'abord. au second plan. XVIII-XIX éme siècles. elle se tournera vers la montagne par opposition à la plaine. Telle serait l'origine de la mer de Glace122. participer à la métamorphose du pays en paysage. cit. Le Sentiment de la nature en France. La Montagne. cité par Ph. avec De Luc. Un mélange étonnant un pays avant d'être un paysage (p. où il « s'enivrait par reconnaissance » et de « ces jeunes beautés timides ». De la campagne à la montagne. Les Pyrénées du regard à l'image.. exercé une fonction purgative en dissipant les ténèbres de la superstition. est nettement circonscrit: «Tantôt d'immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête. 21... JOUTARD. cit. dans un lointain suffisamment éloigné pour qu'aucune impression de crainte n'en résulte.

XII). p. mais. « les glacières et non les sommets130 ». elle fournit le plus sublime des laboratoires : «Le physicien. et qui ne traite que de tableaux : « C'est le genre de peinture qui représente les campagnes et les objets qui s'y rencontrent. Au poète des Alpes. VII). etc. ont joué un rôle important dans l'invention de la montagne. La Montagne. » Tout se passe comme si la sensibilité paysagère. qui n'avait jamais parcouru le Faucigny. 130 Ph. L'article « Glaciers ou Gletschers » (vol.. 3) Le picturalisme. alors prépondérant dans la représentation paysagère128. aux versants montagneux.. que l'auteur. ou plutôt on voit un amphithéâtre formé par un assemblage immense de tours ou de pyramides hexagones.. autant que les poètes. Caspar Wolf. Voilà. cit. traditionnellement attachée à la campagne. on voyait des pampres secs où l'on n'eût cherché que des ronces. [. ait pris le relais de la sensibilité poétique. la peinture informe l'écriture. J. et cette fusion de la montagne et de la mer. qui prouve que la haute montagne est devenue. et les torrents qui la . comme le géologue.de la nature sauvage et de la nature cultivée montrait partout la main des hommes où l'on eût cru qu'ils n'avaient jamais pénétré : à côté d'une caverne on trouvait des maisons . 378. L’Invention du Mont Blanc. Op. 128 Un signe presque caricatural de cette prépondérance nous est fourni par l'article «Paysage » de l'Encyclopédie (vol. exalte la sublimité des Eispyramiden. trouve sur les hautes montagnes de grands objets d'admiration et d'étude. puisqu'on le retrouve chez Saussure . 98. p.. Le geste est symbolique. pour l'essentiel. une mode esthétique. un jugement esthétique : «Il n'est peut-être point de spectacle plus frappant dans la nature que celui des glaciers de la Suisse.. car la perspective des monts. à cet égard. qui ne se voit qu'obliquement. » Double réduction:le paysage n'est plus qu'une campagne peinte.. fût-ce par oiiidire. «La neige me chasse». qui s'est hissé beaucoup plus haut. 129 J.. d'emblée. en particulier auprès des voyageurs anglais. » On se gardera d'ailleurs d'oublier ceux qui. qui en adopte les valeurs optiques. exprime bien l'avènement d'une nouvelle sensibilité. p. pour produire un tableau poétique: «Ajoutez à tout cela les illusions de l'optique. alors le plus célèbre (les « glacières » du Faucigny ne seront fréquentées que plus tard). et tous les accidents de lumière qui en résultaient le matin et le soir. ] Cela forme un coup d'oeil d'une beauté merveilleuse. vous aurez quelque idée des scènes continuelles qui ne cessèrent d'attirer mon admiration. «un des plus beaux spectacles que l'on puisse imaginer dans la nature. dû au chevalier de Jaucourt. dont les flots auraient été subitement saisis par la gelée. Aucune définition. sans pourtant s'élever jusqu'aux sommets neigeux. et des champs dans des précipices. selon notre encyclopédiste en chambre. la métaphore. JOUTARD. Au savant. et dont chaque objet vous en cache un autre. À ce degré de l'ascension. probablement dû à d'Holbach. op.. cit. dit SaintPreux au début de sa lettre. «un traité des montagnes glacées et des glaciers de la Suisse» (1753). cit. GRAND-CARTERET.. la nature. Altmann (encore un nom prédestiné). les pointes des monts différemment éclairées. les frères Linck. » L'article mériterait un long commentaire. figées dans leur sublimité naissante . 127 Le goût a changé et la consultation de l'Encyclopédie est. le clair-obscur du soleil et des ombres. et qui semblaient m'être offertes en un vrai théâtre . de loin majoritaires. scientifique et sportive. il semble bien que l'esprit de conquête. semblent être le laboratoire de la nature et le réservoir dont elle tire les biens et les maux qu'elle répand sur notre terre.G.. toutefois. qu'un résumé enthousiaste de l'ouvrage de J. des vignes dans des terres éboulées. de proche en proche. aurait conseillé à Saussure de s'y rendre. étant verticale. op. je veux parler des dessinateursgraveurs. GRAND-CARTERFT. Il travaille en effet de seconde main et son article n'est. » Suit la description de celui de Grindelwald. mais je me contenterai d'en relever les traits essentiels : le dithyrambe. les fleuves qui l'arrosent. frappe les yeux tout à la fois et bien plus puissamment que celle des plaines.« de hautes pyramides » et de « grands obélisques » . dont les sommets percent les régions élevées de l'atmosphère. fort instructive. inaugurant ce que Grand-Carteret appelle «la période des glacières129. bienveillante. C'est eux qui vont poursuivre l'ascension. n'a jamais vu. c'est une mer de glace [. par oui-dire lui aussi. Ces grandes chaînes. off-rait quelque beau paysage. d'excellents fruits sur des rochers. Cet amas de pyramides ou de montagnes de glace ressemble à une mer agitée par les vents. préside à la métamorphose. Aberli. des « pyramides » (à dix reprises dans l'article). ]. qui se hausse de plus en plus. 445. un cliché architectural désormais récurrent. enfin. Rieter. s'étendait. en fuyant. Rousseau « n'est pas l'homme des sublimes horreurs127».et chez Kant qui. Il paraît que Haller.

. et l'on y trouve cette proportion heureuse entre les parties du paysage. incapables de paysager de tels pays. 132 Cité par J. Et toujours cette distinction. cit. Les glaciers donnent le caractère du pays. cité par Ph. hélas. comme dans ses détails. tourisme oblige. mais elles se présentent de la manière la plus importante et forment avec les rochers du devant du tableau et les différentes chutes. Savari.. de sorte qu'un paysagiste peut trouver facilement des modèles pour des compositions dans tous les genres. op. Et il suffit de lire les légendes. 423 131 Scénographie. jusqu'aux glacières. 135 J. 466 et 490. Il est en retard dans ce monde neuf. à cause de la plus grande élévation de nos montagnes . mais qui confirment bien l'hégémonie de ces modèles picturaux dans la culture occidentale (voir plus haut). Skira. Ces modèles. être peintre. et sans les traces de chasseurs de chamois on serait entièrement séparé de ce qui rappelle l'homme : alors les scènes. pp.. Tous les phénomènes de la Physique générale s'y présentent avec une grandeur et une majesté. à la Salvator Rosa. « la faillite de la peinture135 ».ravagent.. Mais nous le répétons. ne sont plus de nature à être rendues par le peintre136 » Jean STAROBRNSKI. chez Pierre-Henri DE VALENCIENNES. 126. dont les habitants de la plaine n'ont aucune idée131 » On a laissé les peintres dans la vallée. Engraved by S. d'où sort l'Arve. de l'autre.. dès qu'on s'approche de la région supérieure. Nous conseillons néanmoins aux jeunes artistes de les voir et même d'en faire quelques études. une richesse et une grandeur qui surpassent tout ce qu'a produit l'imagination des Salvator Rosa et des Ruysdael [sic]. significative. justement. plus terribles que partout ailleurs. Salvator Rosa. La Montagne.. que ses pinceaux ne sont pas exercés à rendre. dans ses Réflexions et conseils à un élève sur la peinture et particulièrement sur le genre du paysage : « Les glaciers des Alpes et des Pyrénées sont très curieux pour les savants et les naturalistes. Voyages dans les Alpes. op.. p. mais tous ces noms. Même abdication. [. puisque le peintre s'y donne à lui-même congé «Les montagnes majestueuses qui terminent l'horizon sont celles derrière lesquelles la Drance prend sa source. S. qui les fait ressortir mutuellement.» Gustave Doré «signe le renoncement quasi définitif de la peinture à servir de prolongement au regard du naturaliste» (art. Meiigot: « Les montagnes de neige qui sont celles d'Argentières et du Col Ferret. qui accompagnent les estampes. 1964. La Montagne. à cet égard. l'amphithéâtre le plus magnifique. fabulation.Vue de la Source du Trient et du glacier d'où il sort . constate « la faillite de Vernet ». cité. Sans doute. quoique sublimes. dont les détails pourront leur être utiles dans certaines occasions. un peu plus tard.Briffaud fait le même constat pour les Pyrénées : «L'artiste ne pourra ici que marcher sur les traces du savant. pour cette View of the Source of the Arve. cit. 517.. ils pouvaient «composer ». sont désormais «surpassés». 440. de SAUSSURE. Belanger. peut considérer cette vue d'après les règles de son art. Ils n'offrent pas le même avantage au peintre. L'oeil avait été instruit par la peinture134 » . a joué un rôle important dans la découverte de la montagne. On le voit bien avec Aberli: «Vous ne savez pas encore combien et quels trésors la Suisse renferme pour nos pinceaux et nos crayons. 136 Cité par J. GRAND-CARTERET. et après s'être livré à l'enthousiasme qu'une pareille scène ne peut manquer d'exciter sur tout homme sensible aux beautés de la nature. Si on avance plus loin. cit.B. p. pour constater que ce picturalisme demeure prépondérant aux yeux des amateurs de paysages. p. ces phénomènes sont plus admirables que 134 . Aussi. et même des marines sur les grands lacs.. Drawn of the Spot and Painted by L. pour passer de l'un à l'autre. « le souvenir des tableaux pittoresques.est. 1700-1789. nous estil arrivé de nous écrier tous les deux à la fois : Salvator Rosa! Poussin! Savari! Ruisdal [sic] ou Claude132 1 » Étranges références. p. op. La Montagne. Lausanne. selon les modèles consacrés. Une autre légende d'estampe . 160. assez étendues pour rappeler la vue des Pays-Bas.. fondamentale. op. et trouver un nouveau sujet d'admiration 133 » H. le spectateur. Il en va de même des peintres contemporains. comme le souligne Starobinski. cit. mais ne sont pas assez près de l'oeil pour nuire à l'harmonie du tableau.. Il y a dans l'ensemble de cette scène.. des belles plaines. Poussin. Mais il faut. GRAND-CARTERET. les pluies qui la fertilisent et les orages qui la désolent. L’Invention de la liberté. pp.. p. s'il est peintre. impitoyable... 243 et 254). souvent bilingues. GRAND-CARTERET. ne sont pas les plus hautes du pays. picturalisme. s'agissant de la montagne. et Grand-Carteret. Ruysdael et Claude. dans notre course. ] D'un côté des scènes sauvages. on ne voit plus que montagnes et vallées de neige et rocs de granit. ou à mi-pente. invoqués par Aberli. vont bientôt faire défaut. du pays et du paysage. Ainsi.. JOUTARD L'Invention du Mont Blanc. 133 Cité ibid. intégrer le pays dans le cadre d'un paysage.

ne cessera de décliner. Civiale souligne qu'il « recherchait naturellement les points les mieux placés pour faire ressortir la structure des roches. des modèles de vision (et de comportement). jamais le verbe percevoir n'a pris un sens aussi actif. L'INVENTION DE LA MER Aimé CIVIALE. voilà plus d'un siècle. Photographies de 1845 à 1914. » Un an auparavant. et la technique. des « paysages historiques ». etc. Que s'est-il donc passé ? Ceci. des dizaines de peintres ont représenté des sommets. cartes postales. Klincksieck. trad. d'«archives de la mémoire ». 23 et 24). Il faut par conséquent en user avec modération. aussi aigu : percer pour voir. « une physiognomonie des montagnes »137 Combinons les deux voeux: accès à la zone supérieure (Tôppfer) et «géognose » (Carus). qu'ils ont créés. puisque notre regard dépend encore. Paris. c'est. Martens. faites au point de vue de l'orographie et de la géographie physique. les brisements ou plissements qu'elles présentent [. qui ne touche encore que bien timidement à ces scènes d'en haut. 104-105 et 134-136. Hodler et Segantini. Géognose. » 137 Carl-Gustav CARUS. Ce seront de purs tableaux de la nature.à commencer par Civiale . à chaque époque. Soulier (ill.. par une sorte de didactisme orographique. 1983. De Caspar Wolf à Calame.. ]. dans son Salon de 1859. Carus assigne même au peintre une mission messianique. « un paysage véritablement géognosique » ou. dans ses Neuf Lettres sur la peinture de paysage. leur apportera un éclat dont n'étaient pas capables les oeuvres antérieures. dans l'esprit de Saussure et des Lumières. applique à la photographie ? Si. mais aussi que l'objectif a traversé la croûte du massif. Nous qui avons les yeux grevés d'images. «Avec quelle clarté cette histoire ne s'exprime-t-elle pas dans certaines strates et dans certaines formes de montagnes. selon la formule que Baudelaire.. malgré le talent des Diday. Et voici cette photographie qui les relègue tous dans la préhistoire des musées. la fonction de l'art est d'instaurer. dans De la peinture de paysage dans l'Allemagne romantique. 138 . Comment expliquer la séduction de ces photographies ? Paradoxe : c'est parce qu'ils se donnaient des objectifs scientifiques et se détournaient des modèles picturaux que les photographes de haute montagne sont devenus d'authentiques artistes. 22). 1866. Neuf Lettres sur la peinture de paysage. Civiale. tout simplement: la naissance du « paysage historique». j'en suis sûr! Un jour paraîtront des paysages d'une beauté plus grande et plus significative que ceux qui ont été peints par Claude et par Ruysdael. avant d'être définitivement évincée par sa rivale dans les publications scientifiques et touristiques. Rapport présenté à l’académie des sciences et relatif à des études photographiques sur les Alpes. Qui oserait encore parler d'enregistrement routinier. C'est la photographie que nous obtenons.prétendu le contraire. la disposition régulière ou anormale des couches. circonstances qui rendent aussi fructueux au géologue qu'intéressant pour le touriste le parcours des Alpes138 ». Bisson.Cette faillite semble définitive. enfin toutes les pittoresques. apparaissant en eux dans une vérité supérieure. pp. pour le percer à jour. 1984.. l'idée d'une telle histoire ! L'artiste n'est-il pas libre alors de mettre l'accent sur tout cela et de donner. pour une large part. affiches. comme j'essaie de le montrer. même s'ils ont souvent . Carus recommandait au « jeune peintre paysagiste» de « respecter les rapports qui harmonisent nécessairement certaines formes montagneuses avec la structure interne de leurs masses». qu'il surgit sous nos yeux. Calame. suivies de L’Esquisse d'une physiognomonie des montagnes. 25). Prenons Le Pic dazpiglia de Civiale (ill. nous avons peine à imaginer que les contemporains de Martens et Bisson n'avaient jamais vu ça. à la fois artistique et scientifique : révéler « l'histoire des montagnes ». Les peintres. des paysages historiques ? Cet artiste viendra. et c'est un événement considérable dans l'histoire des arts. pour la première fois. Double impression: que le paysage vient à notre rencontre. des inventeurs de paysages. en un sens supérieur. fr. Civiale. Les vrais disciples de Saussure sont Braun. toujours plus parfaite. Paris. Radiographie du roc. films. alors Bisson (ill. mais personne ne l'avait vue comme ça. et l'on verra Tôppfer (en 1832) les rappeler à leurs devoirs : «Que cette poésie de la zone supérieure alpestre soit accessible à l'art. au point d'imposer. » Ce que veut Carus. où se perçoit. Certains pouvaient avoir aperçu la montagne. Denoël. ne capitulent pas aussitôt. même à l'ignorant. J'ai analysé cette conquête finale de la montagne dans Montagne. la poussée du relief.. comme il dit encore. mais de la nature vue avec l'oeil de l'esprit. sans doute. Donkin sont des artistes. et non pas la peinture de montagne qui.

la mer en est encore à ce que j'ai nommé le degré zéro du paysage. 24 et 26. Télémaque de Fénelon est de 1669. et qui. 140 141 Le A.Aimé Civiale. vers 1860. la plage. a retracé les étapes. le port.. avec des noms qui nous sont désormais familiers. 1 1 3 et sq. J. en 1739. in Fr. la dune. l'étape obligée de l'un de ces voyages pittoresques et pédagogiques. virgiliennes en particulier. comme l'instrument de la punition et. Daniel de Foe synthétise et réaménage ces images néfastes du rivage. À la fin du XVI ème siècle et au début du XVIII ème siècle. et bien d'autres.. Cette répulsion n'est pas seulement physique. n'a pas ignoré ni abhorré la mer.. Claude et Salvator Rosa. précisément. Là encore. Mais il s'agit d'une mer prochaine. et plus encore sans doute. vers 1860. p. etc. décidément accablé. et qui deviendra.la grève. 29. Le Territoire du vide. cit. CoRBiN. Il en va de même pour les Pays-Bas.. Charles Soulier. la conquête esthétique de cette mer maléfique suppose donc une opération négative et purgative. ibid. « Le Welhorn et Wetterhorn à Rosenlaui ». c'est-à-dire des modes d'artialisation différents. Les Belles Contrées. le grand large. 6 1 Collection. -. ibid. un prolongement de cette campagne. parti d'Antibes pour rallier Gênes. de même la mer se diversifie en figures . [. plus tard. Ruysdael. hormis quelques sites pittoresques.. Les témoignages abondent et Corbin leur a justement consacré son chapitre initial. « Les racines de la peur et de la répulsion ». cit. p. en haute mer comme en haute montagne. Charles Soulier. orophobe. une mer artialisée par une picturalisation intense. où Scheveningen constitue. sauvage. Journal du voyage en Italie. CAMPORESI. CORBIN. dès le milieu du XVII èmesiècle. qui plaît au regard cultivé. op.. mais souvent enrichis de références littéraires. De même que la montagne s'échelonne en niveaux . Visage et vestige du Déluge. sommets dont la conquête a été progressive (extension verticale). d'un mot: sublime. 7 5 Collection Gerard Levy 24. p. où le peintre. 142 Ibid. les marines de Van Goyen. dans Le Tenitoire du vide139.Collection.hautes vallées.. l'artialisation picturaliste est de 22. Elle s'autorise de raisons religieuses. pp. me paraît peu pertinente. dont l'appréciation esthétique suppose des regards variés. Robinson Crusoe de 1719. « Pic d'Azpiglia ». p. Socièté française de photographie règle.ème siècle. comme la relique de la catastrophe142. des naufrages..p. 29. pp. selon les auteurs. dont Alain Corbin.. op. dont se délectent les Lumières. « Les séracs des Bossons». La critique de P. Ce que le XVIII ème siècle apporte. Collection Gerard Levy 25.. Socièté française de photographie 23. un paysage. «Cabane des Grands-Mulets ». une autre vision de la mer. 71. «L'océan apparait alors. glaciers. op. ibid. au XVIII ème siècle. c'est. « La mer et le littoral ». la mer est liée à la malédiction. grandiose..J'évoquerai plus rapidement l'invention de la mer. » De même que pour le «pays affreux ». est aussi le théâtre privilégié des adieux et des plaintes déchirantes [ . CORBIN. paisible et comme apprivoisée. des pleurs nostalgiques. un «abattement de l'esprit tel que l'on ne daignerait pas tourner la tête pour sauver sa vie 141 ». Le Territoire du vide. Montagne. 74. l'abattement du président de Brosses. 139 Président DE BROSSES. Ainsi. cit. Elle suppose une autre modélisation. la tempête. surtout par les Anglais. p. de la photographie et du film. comme ceux que l'on vient d'évoquer. ibid. dans sa configuration actuelle. traversant les Alpes. souffre d'un «mal de mer épouvantable » entre Gênes et Porto Venere. « Dans le Télémaque. 1865. Le XVII ème siècle. pour l'essentiel. ] La plage n'est plus ici que le théâtre des catastrophes dont elle conserve la trace140» À l'ennui de Montesquieu. tôt visitée. Poussin. Guichon. de la Campanie. . la dissolution des A. qui n'est que succession de scènes de rivages. Comme la montagne. À l'aube du XVII. 1862.. lieu de la fuite.. les falaises. découvre ses limites et doit céder la place au pouvoir de l'écriture et. violente. cité par A. frères Bisson. fait écho.

tempêtes et naufrages accoutumèrent les visiteurs des Salons à unir les beautés violentes ou lumineuses des vagues à "l'horreur sublime" des montagnes144. lui est odieux (lettre à M" de Grignan du 3 mars 1671). de même Le traité du Pseudo-Longin fait déjà mention d'un sublime naturel : « De là vient que. qui la précède 143 144 Zeus. qui conserve la pureté de son éclat. p.. Düsseldorf. au point d'y supplanter parfois le beau. d'ordinaire. dans les deux dimensions. et. que les spécialistes font commencer en 1674. par la rencontre des deux paysages récents. clairs de lune. seule en mesure. Peter-Eckhard KNABE. dépaysée. 146 Ibid. au Danube ou au Phin. ou plutôt au même rythme. Le Rhône. Schwann. ou sa réinvention. qui. Melville. plus précisément. Hugo. chez Madame de Sévigné. mais aussi les poèmes d'Ossian-Macpherson. XXXV. revient à Burke147». Chouillet n'a donc pas tort d'affirmer que l'esthétique des Lumières « a gagné l'acquisition d'une catégorie nouvelle. Jahrhundert erweitert sich der Begriff des Sublime auf das Sublime dans les choses (Marmontel)146»: Le concept du sublime s'élargit au « sublime dans les choses ». Elle redoute les « grosses vagues ». Schlüsselbegriffe des kunsttheoretischen Denkens in Frankreich. 290. comme celles de Loutherbourg. qui recueille. tumultueux.. Si l'idylle arcadienne trouve normalement le sien dans les compositions claudiennes. par 145 DU BEAU AU SUBLIME Chaque paysage a son langage. Ainsi. faut-il s'en étonner. en dépit de leur transparence et de leur utilité. par une sorte de penchant naturel. la montagne et la mer. nous frappe moins encore que les feux célestes. qui annonce. celle de Livry en particulier (toujours la proximité de la ville). « Le rivage calédonien s'oppose radicalement à la scène arcadienne. et elle mérite moins notre admiration que les cratères de l'Etna» (Du Sublime.préjugés qui grèvent le regard. Genèse exemplaire : on voit comment l'invention d'une notion. qui fut. cit. «Leurs marines. 452. op. ne va pas aux petits fleuves. cit. 169. et bien plus encore à l'Océan 3 la petite flamme allumée par nous. J.même si le mot n'est pas nouveau -. avec. avec l'apparition d'une sensibilité paradoxale. bien avant l'invention de la photographie. dans les dernières décennies du siècle. en quelque sorte. de rivaliser avec les mots.. extension de la mer . CHOULLET. Chateaubriand.. «lm 18.deux dates ont valeur de symbole.. Dans cette double histoire . mais aussi la catégorie dominante de l'esthétique nouvelle. D.ascension de la montagne. ont joué un rôle incontestable dans l'éducation des regards. le paysage par excellence. op. mais au Nil. dans ce même regard. du Pseudo-Longin. date de la traduction par Boileau du traité Du Sublime. » Cette influence ne saurait pourtant être comparée à celle de Bernardin de Saint-Pierre. dépend d'une gestation artistique. les grands écrivains de la mer. sans doute. MORNET. 147 J. mais on ne saurait soutenir que « l'initiative [. En Occident s'opère un renouvellement complet des images de la mer143» 1787: ascension du mont Blanc par Saussure et Balmat. comment le sublime a été produit. et d'autant plus périlleux pour la navigation. et la préfigure dans le regard cultivé. l'altitude et le large. comme le suggèrent l'article « Glaciers » de l'Encyclopédie et le commentaire de Mornet sur les marines de Vemet et Loutherbourg. Le Sentiment de la nature. Même si l'on peut contester la distinction traditionnelle d'un sublime rhétorique (Longin-Boileau) et d'un sublime « naturel145 ». ou plutôt dépaysagée. Il y a une histoire du sublime occidental. On a vu la «faillite » de Vernet dans la haute montagne. Là aussi se dessine. 1761 : La Nouvelle Héloïse. L’Esthétique des Lumières. l'héritage d'une assez longue tradition. p. exprime son aversion pour tout ce qui n'est pas la campagne. Tout se passe comme si l'artialisation cheminait de conserve. mais aussi Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre. au siècle suivant. et comme condamnée à la nature proche.. évincée de ces paysages où elle se sent. il n'en demeure pas moins qu'une mutation s'est effectuée au XVIII ème siècle. la même passation de pouvoir de la peinture à l'écriture. le sublime » . notre admiration. et bientôt l'abstraction. 1972. une sorte de fascination mêlée de répulsion en face de la montagne. p. 150. dont l'origine remonte à la fin du siècle précédent. 4). la défection de celles-ci est manifeste dès qu'il s'agit d'exprimer le sublime.. soleils couchants. le déclin de la peinture figurative. Ses Tempêtes. en effet. p. . bien que souvent l'obscurité les atteigne.. Fingal et Temora (1760-1763). Elle est moindre en haute mer.

tandis que les femmes ont le sentiment du beau. » (Baldine SA@ GIRONS. et. à la fin de sa vie. 179. mais d'une opposition de nature. Mais la vue de prés parsemés de fleurs. « terrifiant ». a sort of tranquility tinged with terror). le sublime une délectation (delight) : « Non pas du plaisir. « plaisante ». Paris. ] Des rochers Ibid. remarquable que les deux passages les plus spectaculaires de la Critique de lafaculté de juger (1791). ceux où la doctrine kantienne du sublime trouve ses formules les plus fortes. de Coulanges du 3 février 1695). dans le célèbre Spectator. à cet égard. dont les sommets enneigés s'élèvent au-dessus des nuages. d'où sa fonction éthique. dix ans plus tard. Shaftesbury s'avoue conquis par le sublime des lieux sauvages. elle manifeste une émotion étrange et prémonitoire : «Nos montagnes sont charmantes dans leur excès d'horreur. BURKE. 148 l'océan est sublime. ou bien encore la sombre mer en furie (die düstere tobende See) ? [. associent justement la mer et la montagne. mais remplirat-elle jamais l'esprit d'une idée aussi imposante ? Des nombreuses causes de cette grandeur..que les Alpes. 18-19. les hommes ont celui du sublime. 150 151 . en 1757. avec Burke. désormais inséparables et comme confondues dans la même vision. la terreur qu'inspire l'océan est la plus importante. je souhaite tous les jours un peintre pour bien représenter l'étendue de toutes ces épouvantables beautés » (lettre à M. le sentiment du beau151. qui évoque à son tour. qui relate sa traversée de la Savoie et son franchissement du mont Aiguebelette : un « spectacle horrible » (a honid prospect). mais qui n'ont rien que de joyeux et de souriant. pp.. la perspective peut s'en étendre aussi loin que celle de l'océan. 30). il me semble que les commentateurs de Kant n'ont pas assez souligné la fonction génétique et générique des exemples. p. Mais ce sont les Anglais qui vont s'engager résolument dans cette voie conduisant au sublime et à sa théorisation par Burke. «une joie terrible » (a terrible joy). pour être capable de recevoir dans toute sa force la première impression. enfin. 149 E. dont la considération suscite cette disposition du sujet. Avant-propos à sa traduction de la Recherche philosophique sur l'origine de nos idées du sublime et du beau de Bu@. à celle du beau. Observations sur le sentiment du beau et du sublime. mais qui procure « une horreur délicieuse » (a delightful horror). mais dans la disposition subjective de celui qui le juge. » C'est pourquoi. « dont les chemins sont plus étroits que vos litières » (lettre à Mme de Grignan du 2 juin 1672). conceptualise l'oxymore. La campagne est belle. Il est. par le sentiment de la présence du temps qui laisse les traces de son déploiement à travers la diversité des couches géologiques. alors naissante.. de vallées où serpentent des ruisseaux. d'une façon plus ou moins manifeste ou implicite. Il faut. le principe du sublime150 » Cette distinction sera aussitôt reprise par Kant dans ses Observations sur le sentiment du beau et du sublime (1 7 64) : « L'aspect d'une chaîne de montagnes. La terreur est en effet dans tous les cas possibles. cit. la description de l'Élysée ou la peinture que fait Homère de la ceinture de Vénus nous causent aussi des sentiments agréables. Qui appellerait donc sublimes des masses montagneuses sans forme. Quoi qu'il en soit. Vrin. dont le vrai précurseur est John Dennis... avec leurs pyramides de glace (Eispyramiden). par l'attestation d'une finalité supérieure de la nature. nous y prenons un plaisir mêlé d'effroi. entassées les unes sur les autres en un sauvage désordre. pour mieux opposer la catégorie du sublime. et pour bien goûter la deuxième. encore prévalente. où paissent des troupeaux. en 1702. du 2 octobre 1688. pp.. «Dans Les Moralistes. posséder le sentiment du sublime. but a sort of delightful hor-ror.. 1990. Paris. 1969. dans sa fameuse lettre de Turin. « l'agréable horreur » des montagnes. mais une sorte d'horreur délicieuse. et enfin par les symboles qu'ils nous présentent de la puissance divine. Il ne s'agit pas d'une différence de degré. p. une sorte de tranquillité teintée de terreur149 » (not pleasure. Le beau procure du plaisir (pleasure). Rhapsodie philosophique. Recherche philosophique.Vrin. op. D'abord avec Addison. les hautes montagnes et les gouffres et explique l'étrange plaisir qu'ils nous donnent à la fois par leur beauté intrinsèque. Le texte de Shaftesbury est de 1709. KANT. deux oxymores qui feront bientôt fortune. 98-99. qui. Et pourtant. la description d'un ouragan ou celle que fait Milton du royaume infernal. « l'exquise horreur » de l'océan puis avec Shaftesbury148 . mer de glace et montagnes houleuses : «D'où l'on voit que le vrai sublime n'est-qu'en l'esprit de celui qui juge et qu'il ne faut point le chercher dans l'objet naturel. « Une plaine très unie et d'une vaste étendue n'est assurément pas une médiocre représentation . Car ce dernier ne réside pas dans l'objet naturel.

§§ 26 et 28. comme la forêt. comme d'habitude. au point d'être systématiquement asséché. comme le montrent à l'évidence. les films de Cousteau et Le Grand Bleu de Luc Besson. jamais le désert qui l'entoure155» Le regard biblique n'est pas foncièrement différent. mais je voudrais. 152 153 mais esthétiques. comme s'il voulait cacher à sa terre natale. et nous nommons volontiers ces objets sublimes. ce sont là choses qui réduisent notre pouvoir de résister à quelque chose de dérisoire en comparaison de la force qui leur appartient. l'immense océan dans sa fureur (der grenzlose Ozean in Empôrung gesetzt). Paris. Naissance du désert.. Pour ne pas évoquer les « paysages virtuels ». Anthropos. celui du Désert. étrangement attachée au nombre quarante : la traversée du désert par le peuple hébreu dure quarante ans. les productions du space art américain et les oeuvres de science-fiction. Balland. elle est en passe de supplanter la mer et la haute montagne dans la prédilection des Français. mais dont l'avenir. des progrès technologiques. pour des raisons non seulement écologiques. longtemps hostile dans l'imaginaire occidental. auparavant. Mais aussi d'autres lieux. dès lors. à quel point Chantal DAGRON et Mohamed KACIMI. etc. d'une façon particulièrement didactique et spectaculaire. mais que l'hygiénisme du XIX153 ème et l'écologisme du XX ème ont idéalisée avec. Radiographie du loisir enforêt. est presque sans limites. le Nil seul. le spectacle est d'autant plus attrayant (anziehend) qu'il est plus terrifiant (furchtbar) .. cit. pour les paysages planétaires.. relèvent. hormis par les nomades et quelques fous érémitiques. des volcans en toute leur puissance dévastatrice. Critique de la faculté de juger. les chutes d'un fleuve puissant. tous les paysages que la microphysique et l'exploration spatiale nous découvrent. qui ne bénéficient pas.KANT. ou plutôt nous inventent. . est en passe d'acquérir une valeur paysagère. tel le marais154. La vision islamique est encore plus négative. de voir: le Nil. etc. selon une enquête récente. publié sous la direction de Pierre DONADIEU. ou. et qu'on réhabilite à présent. parce qu'ils élèvent les forces de l'âme au-dessus de l'habituelle moyenne et nous font découvrir en nous un pouvoir de résistance d'un tout autre genre. aux yeux de certains. naguère jugé malsain.Paysages de marais. me pencher sur un dernier exemple. op. Le jeûne de Jésus au désert dure quarante jours (le désert aquatique du Déluge avait déjà duré quarante jours . L'Harmattan. 38. quiconque foulera le pays regardera seulement ce que l'index pharaonique lui enjoint. On l'a vu avec le paradis coranique. Paris. de Strabon à Nerval. Jean-Pierre de Monza. chère aux Cassandres écologistes. » NAISSANCE DU DÉSERT On pourrait multiplier les exemples de telles inventions. Chantal Dagron et Mohamed Kacimi ont magnifiquement décrit la répulsion dont le désert a. qui nous donne le courage de nous mesurer avec l'apparente toutepuissance de la nature152. le renfort décisif des représentations artistiques (l'école de Barbizon pour la forêt de Fontainebleau. inhospitalier et justement déserté. pour les paysages sous-marins.. Mais. 1996. mais ne s'inscriraient jamais dans le regard collectif s'ils n'étaient pas médiatisés.. au point qu'il faudrait plutôt redouter la saturation et s'interroger sur la capacité de nos pauvres regards à absorber tous les modèles qu'on lui fournit. Voir les travaux de Bemard KALAORA. depuis trois mille ans. l'Arabie. en revanche. Paris. la transformation d'un pays en paysage. se demander ce que peut bien signifier la question. de la «mort du paysage »..). en l'occurrence le pays le plus ingrat. À commencer par la forêt. p. en ce domaine.se détachant audacieusement et comme une menace sur un ciel où d'orageux nuages s'assemblent et s'avancent dans les éclairs et les coups de tonnerre. alors que nous assistons au contraire à sa prolifération pléthorique. sans doute. ). en particulier Le Musée vert. si nous nous trouvons en sécurité. Sans oublier. On doit. qui. Notre siècle les prodigue et sa fécondité. comme toujours. rééd. J'y reviendrai à la fin de ce chapitre. de ce que j'appelle le degré zéro du paysage. dont les premières applications pratiques peuvent sembler décevantes. bien sûr.. même si le désert s'y voit investi d'une fonction initiatique et purificatrice. 198 1. qui exalte l'ombre et les liqueurs. et qui. de la plus-value chlorophylienne du « vert » (voir plus loin). 155 . Jusqu'à la friche. « Le Coran. paraît illimité. artialisés. les ouragans que suit la désolation. pour l'essentiel. Paris. qui illustre. fait l'objet: « D'Hérodote à Flaubert. 1992.Voir le magnifique ouvrage. Partons. tandis qu'il relègue les damnés dans la foumaise du désert. 1993 154 . depuis l'aube des temps. puisqu'il n'est guère d'entités géographiques qui n'aient accédé ou n'accèdent aujourd'hui à la dignité paysagère. au point que.

avec les progrès de la mécanisation (la célèbre « mission Citroën ») et. dans son mémoire de D. l'islam s'affi=era complètement amnésique au désert. surtout. déjà en place dans le regard occidental. on est frappé par leur nombre. 159 160 . p. naguère évoquées. L'islam s'empressa alors de quitter son berceau et alla s'établir sur les rives de l'Euphrate.. une artialisation sans doute plus ou moins consciente dans la littérature savante. [. Le Désert de sable.. des oasis et des palmiers. s'effectue par la projection esthétique du modèle marin (dune et vague). une formation sableuse. avec ses îles. va perdurer au fil des siècles. La première question les invitait à énumérer des types paysagers du Sahara. Comment expliquer cette hégémonie du sable161. Saint-Exupéry. tant pour l'iconographie que pour le texte ? J'incline à croire. dune et sable représentaient 79 % des références lexicales. eux aussi. comme Michel Roux. etc. du Tigre et du Guadalquivir. alors que le mot reg et les expressions qui peuvent y faire allusion comme plaine caillouteuse n'en représentaient que 4. Daniel Pardo. toujours aventureuses.A. «Lorsque l'on recense les métaphores marines. que la sélection. particulièrement édifiants. [. dans l'imaginaire occidental. Il faudra attendre le xx' siècle. dit Dieu à son Prophète. 46-47. couverte d'un dallage de cailloux mélangés avec du sable grossier. par l'erg. leur constance et leurs similitudes chez tous les auteurs. cit. du limon ou de l'argile ». qui ont bénéficié. de leur donner une terre promise. «Pays affreux ». 158 Ibid. 156 sable est une métonymie du Sahara159». 161 Michel Roux rapporte les résultats d'une enquête qu'il a effectuée auprès de trois cents élèves d'un lycée : «Tous étaient censés avoir étudié le milieu désertique. disait-il. "Nous avons fait de l'eau toute chose vivante". au Sahara.3 % » (op. que son peuple ne retournât un jour au désert. Même hypothèse «marine ») chez Virginie COSTANZA. C'est ainsi que «la dune est devenue la forme paysagère emblématique158 ». 1 0. ses archipels.. premier voyage. p. ] L'islam aura donc réussi à exorciser spirituellement le désert. totalement absents de ce désert. « Le Ibid. m'a relaté naguère une anecdote symptomatique. si «Sahara » (AI-sahra) signifie «désert ». 162 Ibid. mais aussi les ouvrages pédagogiques et scientifiques. 1 1 Ibid. que de rares expéditions. À peine le Prophète était-il mort. mais nullement prépondérante. il est supplanté. il est vrai.. p. p. Psichari. l'élection de l'erg au détriment du reg. même chez les géographes qui n'ignorent pourtant pas la prépondérance du second sur le premier. Peyré. Pas n'importe lequel. à propos du désert d'Atacama. dunes à arêtes sinueuses.et à la thalassophobie. et temporellement à le dépasser. d'une « promotion » paysagère). taira l'existence du désert. 157 Michel Roux. L'Harmattan. «brûlant ». hamadas et tassilis. Le Sahara dans l'imaginaire des Français (1900-1994). Un étudiant chilien. de Foucauld. dans une moindre mesure. bien au contraire : alors que le reg. ils évoquent des dunes. de pays qu'il était.. Si l'on interroge les enfants et les adolescents des villes éloignées sur la représentation qu'ils s'en font. avec ses rivages battus par les flots163. p. analogue à l'oro. Ce qu'il redoutait le plus était.. mais aussi « vérité ». Né du désert. la découverte des gisements pétrolifères. Michel Roux a parfaitement démontré que le pays qui fut élu en paysage n'est pas prépondérant au point de vue géographique.). puis l'essor du tourisme « ascétique»..L'erg est pour tous un océan de dunes . réservé aux nomades et aux « aventuriers » (Ch. envers absolu de la leur. 8). 14 1 163 Ibid.: Le Désert. Le dépouillement s'est révélé particulièrement significatif: les mots erg. 1996. souvent barrée de sioufs. pour que le Sahara. certes (80 000 km2 pour le grand erg occidental). 8. p. «Il n'est de désert que de sable160 » Le reg est resté un pays tandis que l'erg devenait un paysage (il convient cependant de lui adjoindre les reliefs tabulaires. emblématique pour le regard occidental. » Ibid. que La Mecque se vidait. p. La colonisation française ne lance. qui caractérise non seulement les catalogues touristiques «I-es prix des randonnées sont pratiquement proportionnels à la quantité de sable162 » -. « une surface plane. souvent malencontreuses. de faible déclivité.son sol était stérile. « ocre». «est incontestablement la forme dominante des déserts157». On ne peut cependant exclure une certaine mystique du désert. À Bagdad. pp. et parfois malheureuses (l'épopée pathétique de René Caillé). 49.. 67. Il s'agissait de libérer les Arabes de l'emprise des sables. Paris...E. importante. s'il en fut. Damas et Grenade156 » Cette érémophobie. Voir aussi les tableaux des pages 124 et 125. mais tout à fait délibérée dans le discours touristique.. devienne enfin un paysage.

avec la satiété. face au paysage immense. sans parures". devenu modèle de référence sans cesse repris et imité. "sans histoire. voire à Salvator Rosa . la nostalgie d'un temps où. démesuré.H. des peintres s'évertuèrent à réaliser le paysage en des termes empruntés à la peinture paysagiste européenne . peu à peu. 23). dans la mesure où je suis convaincu que. stérile.S. informe. loin de s'appauvrir. p. dans Cinq propositions pour une théorie du paysage. Champ Vallon. Grasset. Wilderness and the Ameiican Mind. p. irréductible. 28. Hérodote. bien sûr. p. les plaines du Centre-Ouest. D. Mais je voudrais reprendre cette question de façon plus radicale en recourant. sont des amers. 1992. de plus en plus obsolètes au fur et à mesure qu'on s'avançait vers l'ouest. repris dans La Théorie du paysage en France (19741994). les déserts occidentaux. 2). cit. op. [. C'est ainsi que le désert du western. leur tentative a échoué. désormais historique168 J'ai déjà partiellement répondu à cette question. et renoncer. d'autre part. 64. 1990. s'écartent pour que le voyageur découvre des prairies de soleil inondées. tout surpassait même le sublime européen dans la colossale imprécision. « Le paysage américain est-il devenu non européen ? ». École d'architecture de Paris-la-Villette et E. en somme la convention.. « Du désert.. 1973. HUNT. paysage du western ». cité (p. au point que cette exubérance . d'une part. 131-132.E. 166 « perverse » . 164 Augustin BERQUE. artless. par le truchement de l'illusion cinématographique. de son côté. MORT DU PAYSAGE ? Que veut dire «mort du paysage ? » Ce fut. et c'est significatif. on trouve de beaux exemples de ce que j'appelle l'artialisation dernier paysage.S. unstoiied. aux États-Unis.à Poussin.risque de nous crever les yeux et de provoquer. artialisation in situlin visu. p. désertique. le titre. la campagne bucolique. à l'outil théorique dont je me suis muni. pp. Mort du paysage ? op. culturelles. chère à certains écologistes.On pourrait effectuer une enquête comparable à propos du désert américain. et vous traversez alors. avait droit de cité (j'allais dire de cécité) dans notre regard esthétique.I ) . dans l'Amérique soudain abolie. la double articulation: pays/paysage. Claude. ce paysage emblématique. 1 Autrement dit. au nord de la ville de New York. s'est imposé au regard planétaire. près de Chama à la frontière du Colorado. un tableau de Daubigny. 3Paysage. d'un ouvrage collectif.. » (La Merre et le Saguaro. en est venu à être célébré comme paysage 164 » John Dixon Hunt souligne. notre vision paysagère ne cesse de s'enrichir. où paissent des vaches agrestes. sans art. 1994. unenhanced166. Yale University Press. «Ce n'est qu'au XIX ème siècle que l'espace sauvage (wilderness). Yves BERGER renoue avec la tradition européenne lorsqu'il artialise les mesas américaines : « Celles qui.1977. » Là encore. Plus loin. dont l'esthétique n'a que faire -. c'est ce paysage-là. (supra chap. Salvator Rosa). gris. voilà une quinzaine d'années.. correspond à des lieux et à des paysages qui ne furent pas le théâtre des événements de la conquête de l'Ouest167 » Quelles raisons commerciales. aussi bien in visu qu'in situ (voir plus haut la prédilection du Land Art pour le désert). New Haven et Londres. une fois encore. les montagnes Rocheuses. cit. le paysage type. imposant ainsi au peintre un défi impossible165 » « Robert Frost et Wallace Stevens évoquent un paysage sans ordre. Quoi qu'il en fût. art. 43 n. que la transformation de ce pays en paysage ne s'est pas faite d'un coup et que l'Amérique a dû se forger ses propres modèles d'artialisation. Seyssel. esthétiques. quand l'art. Celles qui. contre toute objectivité (mais laquelle ?). Berque renvoie au livre de R.. 165 J.. 7. 167 168 Article cité. milieu. NASH. 74. impose sa sentence à la réalité. histoire ». où l'art et la technique se prêtent un mutuel appui . dans le désert de sable plissé comme vagues.ce qui n'enlève rien à son efficacité et ne saurait la condamner au nom de je ne sais quelle éthique. p.mais. qui. interrogatif. Michel FOUCHER. aux modèles hérités de la vieille Europe (Poussin. seule. Paris. un pays "qui se réalise vaguement vers l'ouest". vaguely realising westwards. ont inspiré le choix des producteurs et réalisateurs ? je l'ignore.chaque décennie nous livre désormais son lot de nouveaux paysages. est une pure invention hollywoodienne : «Les lieux où se sont déroulés les événements qui sont les arguments du western et qui sont ceux qui ont marqué la formation de la nation américaine ne sont pas situés là et ne correspondent pas à ceux qui ont été utilisés comme décor naturel. « Dans la vallée de l'Hudson. 61.

Mais est-elle aussi grave ? je crois qu'elle trahit surtout la sclérose de notre regard. de la déjection. Revue d'esthétique. cités sinistrées.naguère publié par la Datar170. banlieues sinistres. Il m'a répondu: « C'est l'anti-chromo. 319. avec. Paysages du dé. au sens violent. plus ou moins périmés. Même les dunes sont souillées de déchets. 1992 ? KASUO Shinohara vantait. Seyssel. naguère. banlieues ouvrières. Champ Vallon. chap. Casey n'évoque « l'insistance» et « la rudesse du prosaïque » . dans le même dénuement perceptif (esthétique) qu'un homme du XVII ème face à la mer et la montagne. etc. l'os. pp. n'y voyant qu'un étalage de l'abjection contemporaine. en revanche. à l'état de «pays ». Reste à savoir s'il ne s'agit que d'un voeu pieux. 1991. En France les années quatre-vingt. Mac Luhan. « Entretien avec Alain Roger». malgré quelques incitations. des paysâgés. E. l'extension de la friche. Ce bilan des années quatre-vingt est symptomatique : peu de paysages ruraux. 1988. «r-urbanisation ». et l'histoire nous montre que l'art peut toujours la réduire.que procède la crise actuelle du paysage. Les deux vers cités sont de Wallace Stevens. dans sa gravité poétique.1) In situ. et le recours nostalgique à des modèles bucoliques.. VI. comme toujours. 173 J'ai développé cette thèse d'une « rédemption» de la laideur par l'art dans Nus et Paysages. the dirt. la neutraliser. comme in visu. Le constat. « La laideur». La chair. au demeurant équivoques (voir plus haut). « Le poétique».C. Oui. n'importe quel visage de la nature a la possibilité permanente d'être vu comme poétique. Francastel. 172 Alain ROGER. qui nous les rendront esthétiques169 Pour l'heure. C'est de la conjonction de ces deux facteurs . Il en va de même pour nos villes. au double sens du terme. mort du paysage traditionnel: l'anti-chromo. qui ne suscite que la répulsion. très impressionné par le volume Paysages Photographies . avec « Éloge du désordre». activités ». mais. à l'horizon. de la déception. que l'art exerce cette fonction d'anticipation172. 169 usines désaffectées. the stone » que pour mieux souligner combien «ces "choses" mêmes peuvent devenir poétiques . et aux corps humiliés qui s'acharnent à survivre ? Ce qui ne signifie pas qu'il faut laisser la crasse et la pierre en l'état et se contenter de la «poétiser». 171 . de dépaysager. the bone. alors chef de cabinet du ministre de l'Environnement. etc. à cet égard. mais c'est peut-être de cette délectation critique que sortiront les modèles de demain. surtout lorsqu'il est visé à travers le poème174 ». 1997. À nous de forger les schèmes de vision.détérioration in situ. 1966. Faut-il imputer aux responsables de l'ouvrage une volonté délibérée de dé-payser. ils anticipent notre expérience171» J'admets volontiers. brutalement défectif. Lucien CHABASON. une prédilection insistante pour la décrépitude : décharges. comment ne pas songer à nos banlieues lépreuses.« Without shadows. 170 Paysages Photographies. L'entretien du territoire rural est de moins en moins assuré par les agriculteurs. dit au contraire l'urgence d'élaborer un nouveau système de valeurs et de modèles qui nous permettra d'artialiser in situ. Nous serions. Carré. Mais je crois plutôt que les photographies de la Datar sont des paysages critiques.mais aussi quelques autres: Adorno. Hazan. avec Lucien Chabason . Nous ne savons pas encore voir nos complexes industriels. malgré la loi de 1979. en avance sur nous. « l'affreux pays » que nous sommes voués à habiter. litanie habituelle. devant nos villes et même nos campagnes. « la beauté du chaos ». des paysâges. ou «naturels ». déréliction in visu . CASEY. zones industrielles saturées de panneaux publicitaires. réduits. p. sinon détruit nos paysages traditionnels. la crasse. cit. -. Mais il n'y a pas lieu de se choquer quand les artistes expriment quelque chose d'aussi fort. le bilan est loin d'être aussi négatif qu'un survol de l'ouvrage pourrait le laisser croire. il est vrai. 321. 174 E. La laideur n'est jamais définitive.S. Ils sont.S. without magnificence / Theflesh. l'antiCorot. jamais irréparable. du préfixe ? J'ai demandé son avis à Lucien Chabason. Chaos-Harmonie-Existence. Mission photographique de la Datar. C'est leur rôle.. la puissance paysagère d'une autoroute. C'est un « affreux pays ». terrains vagues. École d'architecture de ClermontFerrand. Art et anticipation. 1989. La question se pose tout autrement: disposons-nous des modèles qui nous permettraient d'apprécier ce que nous avons sous les yeux ? Non. nos cités futuristes. la pierre. Paris. dans un autre contexte. Paris. 217-269. semble-t-il. dans Maîtres et protecteurs de la nature. 2) In visu. À cet égard. Cahiers du C. et surtout leurs abords. dans «Villes. chaos. op. qui veut du vieux (rappelons-nous le beau texte de Proust sur l'artiste oculiste). Le constat de décès signifierait que nous avons effectivement détérioré. la métamorphoser173. «mitage ».I. p. Faut-il aller jusqu'à forger les schèmes du chaos. n' 5. comme j'ai cru pouvoir m'y aventurer. Je suis. gravats. par nos agressions et notre incurie. nous nous complaisons dans la crise.

. celle d'un « paysage mille-feuilles ». avec humour.Peinture et Société. 176 . p. des paysages plus dynamiques : Proust. qu'il oppose au «panoramique ». mis en place par la Renaissance: «Les formes modernes d'appréciation du paysage font une part croissante à cette exploration de la nature construite ou plus ou moins cultivée en l'abordant comme un palimpseste surchargé d'écritures multiples 176.. si je l'inventais. la figure du monde. 51. à son tour. t. « Le Paysage doit être interprété comme un palimpseste» (Marcel RONCAYOLO. 253. On abandonne l'idée que l'univers est l'agrandissement à l'infini du cube scénographique au centre duquel se déplace l'hommeacteur. pp. ap. encore inexplorés. je suis frappé par la récurrence de ce thème aujourd'hui. à l'homme qui fait surgir jusqu'au contact de la raison les jeux complexes de son inconscient ? Figuration spatiale moderne. etc. détenant mille couches et mille profondeurs. aériens : on trouve déjà de belles pages. et bien d'autres registres. pareil à celui qui. dans Hypothèses pour une troisième nature. Coracle Press.. Paris. de nouveau. mémorisées. l'accélération des vitesses. modestement. voilà près d'un siècle. que le P. réinventa Landschap. chez Nadar. cit. II. je serais. haptiques.. On cesse de considérer que l'univers soit fait pour l'homme-roi. les conquêtes spatiale et abyssale nous ont appris et obligés à vivre en de nouveaux paysages. de rassembler quelques indices. il voyait chez les peintres (d'où les limites de sa prospective) la gestation de nouveaux espaces. À la place de l'espace euclidien. découvrait [inventait . op. de relever quelques traces. Londres. jadis. figuration psycho-physiologique et non plus optique au sens euclidien du terme175 » Cette analyse me paraît tout à fait transposable à celle du paysage. 1992. à l'opposé du mythe arcadien. cette condensation polysensorielle. ] le paysage « en voiture » . par hypothèse.. quelque part dans les Flandres. je ne m'y hasarderai pas et me contenterai. sur l'ivresse de la «photographie aérostatique » . 198-199. et que la figure de la terre soit. voilà plus de quarante ans. à son image. imaginaires. figuration spatiale fondée sur l'analyse de réflexes.. L'invasion de l'audiovisuel. ibid. p. La première est celle qu'a ouverte Francastel. etc. 1986. des paysages plus agressifs aussi. chère à la vieille Europe. [. François Dagognet le développait naguère au centre GeorgesPompidou.ou s'il nous est possible de déceler les signes avant-coureurs d'une modélisation prochaine. La Nation. de suivre quelques pistes. bref. La figuration de l'espace cesse d'être une description pittoresque et décorative pour devenir un enregistrement de gestes ou d'actions élémentaires et de sensations éprouvées sur le plan de la conscience.. en fonction de l'accord des différents sens. s'enrichir d'un petit essai d'art-fiction paysagère . « Éloge du palimpseste».177 Comment nommer cette concrétion dynamique. La seconde piste est celle du palimpseste. souterrains.. » Et c'est. espaces polysensoriels. dans Les Lieux de mémoire. si nous sommes en mesure de prévoir l'avenir. 177 Bemard LAssus. p. 517). Théorie des failles ». du moins. dans Maîtres et protecteurs de la nature. Gallimard. olfactifs (Nathalie Poiret).. et que ce court traité pourrait changer de titre ou. FRANCASTEL. p. «Il semble probable que notre époque ouvre l'âge d'une exploration polysensorielle du monde». kinesthésiques. cette constellation virtuelle ? Il me semble parfois que. « Pour une poétique du paysage. 212 175 cinéma nous impose. humilité. « l'éloge du palimpseste ». cette idée que l'on retrouve chez Bemard Lassus. ce vocable. sinon insoupçonnés . « Notre époque s'efforce d'acquérir une sorte d'expérience directe des forces de la nature. coenesthésiques. ] Qui ne voit que nous sommes tout près de parvenir à exprimer des sensations familières à l'homme qui vole. VOYAGE ET PAYSAGE Le dépaysement Michel CONAN. cit. « Le paysage du savant ». des paysages sonores (les soundscapes de Murray Schafer et les créations de Jean-François Augoyard) . optiques. sous-marins. au demeurant hétérogènes : espaces-courbes. Michel Conan fait. espaces-forces.

l'étonnement de ces voyageurs cultivés. en tout cas rien qui corresponde à ce qu'on envisageait.180 » L'AUTISME DU DÉPLACEMENT L. livre V. dépaysement. 37. c'est-à-dire dialoguer avec le paysage. tout simplement. 1982. c'est moi. Rappelons-nous la lassitude de Montesquieu. . stigmatisé par le malheureux Le Pays. Tristes. un manuel d'artialisation. avec un devoir à chercher. Le guide touristique est d'abord un viatique artistique. Nous espérions un paysage et ne trouvons que du pays. 181 Arthur RIMBAUD. le voyage en Italie est un pèlerinage. mais dépaysagés. qui non intelligor ulli « (Le barbare ici. ou l'inquiétude. sans hésiter. celui du «bon paysan savoyard (dont parle M. l'artialisation n'est pas déficiente. et comme le revers de l'artialisation. du Moniteur. fille d'Auguste. qu'on exigeait en quelque sorte. ce sale pays sans paysage. etc. je ne peux deviser avec ce pays-là! Tel Rimbaud. voué qu'il est au labeur taciturne. tel un benêt découvrant avec stupeur que ses devises n'ont plus cours ou que ses chèques de voyage ne sont pas négociables. «je ne sais plus parler182 ». réduits à ce pays. ironie du voyage. D'où l'importance du tourisme. cette perte du contact vital avec la réalité. cet art de voyager. Paris. dans sa lettre du 16 mai 1669. un malentendu. tel un corps étranger. Au siècle suivant. déplacés. Trois Essais sur le beau pittoresque. Dépaysés ? Mieux vaudrait dire « empaysés ». Le regard n'est pas vide. déréliction. à l'abandon. On se sent perdu. « Adieu ». dans « Adieu ». et cet « affreux païs » (Chamonix). La « barbarie » n'est pas seulement.. Non. nous pouvons nous sentir rejetés.'AUTISME DU DÉNUEMENT La première forme d'autisme est celle du dénuement. Il en va de même du « voyage pittoresque ». le voyage dans les Alpes sera (voir plus haut) inspiré de Rousseau. mais. sans doute aussi pour avoir été l'amant de Julia. paysan: celui qui ne voit rien.Exilé au bord du Pont-Euxin en 8 après J. dont parlent les psychiatres. de Saussure) qui n'était pas sans bon sens et traitait de fous tous les amateurs de montagnes de glace. 182 Ibid.. tel qu'il est organisé par Gilpin179. littéraires. ou plutôt un malvu incessant. Dès le XVII ème. en porte à faux. me semblet-il. et pour bien d'autres raisons encore. cette injustice. de l'étendre au voyage. tous mes modèles sont. Oui. dès lors. 180 Kant. picturaux. op. qui ne suis compris de personne »)178. mais inadéquate. Une saison en enfer. il convient. On comprend. plus complexe et plus irritante. Me voilà. Cette formule d'Ovide . quand ils se heurtent au béotisme local. j'écrirais volontiers bé-autisme. Ovide se lamente en ces termes : « Exercent illi sociae commercia linguae «(Ils usent ensemble d'une langue commune») Per gestum res est significanda mihi »(je dois me faire comprendre par gestes ») Barbarus hic ego. Critique de la faculté de juger. c'est-à-dire l'ennui. Aberli et Saussure. à l'idée qu'on avait tout prévu. où l'on doit retrouver les poètes latins (Virgile) et les peintres «romains » (Claude Lorrain). comme un dû culturel ? je me William GILPIN. je me suis déplacé. « Matin » 179 OVIDE. puisque l'itinéraire est organisé. de l'appréhender. artialisé à coups de modèles 178 Il existe une seconde forme d'autisme. et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !181 ». Barbarus hic ego. x. quand celui-ci est vécu comme exil. ni essentiellement linguistique : même si nous maîtrisons à peu près la langue indigène.-C. dans les dernières années du siècle. privé de ses repères habituels. rien d'esthétique en tout cas. «Mais pas une main amie! et où puiser le secours?». alors qu'on ne voit rien. condamné à une sorte d'autisme. l'autisme du regard vide.. faute des modèles culturels qui nous permettraient d'apprécier le pays ou. « je suis rendu au sol. car il constitue la contre-épreuve (douloureuse) de la thèse exposée dans ce livre. Qui n'a souffert cette infortune. sinon l'hostilité. pour avoir (c'est le chef d'accusation officiel) écrit son scandaleux Art d'aimer.Barbarus hic ego -. Nous ne sommes pas dépaysés. C'est ce dépaysement que je voudrais évoquer brièvement. traversant le Tyrol. cit. § 29 . Éd... mais incongru.

ni déplacement. la Gillette de Balzac (Le Chefdoeuvre inconnu) et la Christine de Zola (L'Oeuvre). les trajets légendaires. J'avais prévu la Vivonne. lors de mon premier pèlerinage à Illiers. Descendons d'un degré. Ville asphyxiée. à l'auberge: «Mein Herr. n'est. [ ] Voyant que Bruxelles n'était peuplée que d'Andalouses au sein bruni. mais au sens indigent de cette locution. l'Amérique défilèrent devant lui. que de «brunes ironies » ? Pourquoi ne pas rester chez moi. journées caniculaires. le Combray de Proust. pour plus de sûreté on le fabrique et l'isole sur place (le club).» En vain. il se posa ce raisonnement tout à fait victorieux. selon l'heureuse expression de Gautier. Certes. Rien à voir. des voleurs. qu'il se hâte d'enlever. un ghetto touristique. J'ai un illustre devancier. à la recherche d'un Rubens incarné (La Toison d'or). j'aurais dû me méfier. au risque de la cécité. Ostende ensuite. Pourquoi partir. s'il avait fait un peu plus chaud. paysage assuré. « Voilà qui est convenu. On vous y conduira. L'Inde. si vous le désirez. entra dans les tavernes et les estaminets. pour évoquer le tourisme contemporain. cherchant le blond avec une ardeur digne des anciens chevaliers d'aventures. sous la pluie. du prêt-à-vivre et prêt-à-voir. intempérance esthétique. lui jetaient des sourires sournois et railleurs. par la grâce du romancier. c'est du sale pays. qui fixe son impatience et condense son « lyrisme transcendantal ». C'était en juillet 1976. il s'agit là d'un visage plus que d'un paysage. servante de l'hôtel. ce qu'on vend au client. avec des mendiants. un paysage de pacotille. ». accourant en Flandre. en échantillons plus ou moins cuivrés. Comme Tiburce était l'homme le plus logique du monde. non plus par défaut. du moins. plus que jamais. avant qu'il ne rencontre enfin Gretchen. abruti de chaleur. dans l'histoire littéraire. la poussière. différer ce voyage. [ ] Tiburce. pour l'installer à Paris. J'ai éprouvé la même déception. Tiburce résolut d'aller à Anvers. la misère. sur l'exotisme et le dépaysement.h ça ! j'aurais dû aller en Afrique pour trouver des blondes. qui mise. l'Afrique. dit une vieille négresse hottentote. elle acceptera de poser. voilà le déjeuner de vous. dans l'eau sans âme des canaux. en posant sur un guéridon un plateau chargé de vaisselle et d'argenterie.. j'aimerai une Flamande. plus grand-chose « à voir » avec les deux « côtés » de Méséglise et de Guerinantes. pour essayer de voir ou. débouchant de toutes les rues. se transformant ainsi en un «tableau vivant ». en car climatisé. En réalité. «comme à Ostende. prit le soir même la diligence de Bruxelles. pléthore. grommela Tiburce en attaquant son beefsteak d'une façon désespérée. A. cauchemar esthétique. quelle qu'en soit l'issue. et je n'apercevais qu'un ruisseau pas très propre. où l'art me prodigue à l'envi et sans . Ce Jason d'une nouvelle espèce. ce qui s'explique du reste aisément par la domination qui pesa longtemps sur les Pays-Bas. Mais. lagon et cocotiers (ou leurs équivalents). Théophile Gautier. et toute la Belgique se réduisait au « plat pays » de Brel. le roman de Rodenbach. qu'une camelote frelatée. tout en sachant qu'il nous faudra toujours quelque modèle.. si je risque de ne trouver. et rejoignant ainsi. «devinant entre elle et son amant une rivale invisible ». calcinée. avec la chanson de Léo Ferré. lequel n'avait. Bruges. c'est plus sûr. et qu'il était urgent pour lui d'aller en Belgique. éclatante au soleil. se dit-il en sortant de la galerie. il aurait pu se croire à Séville. mais soyez vigilants et retour à seize heures. en quête d'une autre toison d'or. Il faut parfois beaucoup de courage et d'ascèse pour récuser ce néo-colonialisme touristique et revenir au «pays». [ ] Il s'enfonça bravement au coeur de la vieille ville. espérant trouver dans la classe inférieure le vrai type flamand et populaire. made in Europe.. le plus souvent. dans ce qu'il peut avoir de plus pauvre à nos yeux: se barbariser en quelque sorte et se purger le regard. [ ] Mais pas une seule blonde.. » Rassurons-nous : Tiburce sera bientôt ébloui par la « Madeleine » de la Descente de Croix de Rubens. qui était mon viatique. là non plus.. à savoir que les Flamandes devaient être beaucoup plus communes en Flandre qu'ailleurs. en Flandre. pour paysager ce pays-là. [ ] Il ne fut pas plus heureux que la veille . de brunes ironies. pour faire quelques emplettes. je suivais tristement un circuit « Marcel Proust ». n'avait évidemment rien à voir avec Bruges-laMorte. d'entrevoir un autre paysage. mais par excès. nouvelle médiation artistique. heureuse ici.. dehors c'est dangereux. sinistrée. L'AUTISME DU RENONCEMENT Il existe enfin une troisième forme d'autisme.souviens de mon premier séjour en Flandre. chauffée à blanc. mais la mésaventure est analogue. et que je recherchais en vain. et le lendemain. «au pourchas du blond ». Madeleine incarnée. Il est convenu qu'on trouvera là-bas la « terre promise » (par l'agence). exotique ou indigène. au pourchas du blond. hélas.

[. d'une analyse essentiellement esthétique. se lamentant au loin. par un maladroit déplacement. de Rembrandt et d'Ostade. une à une. avec Ovide. puis. une taverne anglaise. dont il ne peut résulter que de «cruelles désillusions ». Et ainsi. Il n'ira pas très loin: jusqu'à la « Bodega « .. comme telle. 185 Oscar WILDE. chapitre XI. les bouteilles lentement versées par la petite Dorrit. vous irez quelque après-midi vous asseoir dans le Parc ou encore dans Piccadilly. vous n'en verrez nulle part185. Ce dernier est un concept récent. le paysage ne fait pas « partie » de l'environnement. par Dora Copperfield. d'impérissables sensations 184. les créatures de Dickens qui aiment tant à les boire. bien servie. par la soeur de Tom Pinch. lui apparurent naviguant ainsi qu'une arche tiède. puisque l'excès conduit à l'abstinence. Cahiers de l’Herne. dans Huysmans. [. » À quoi bon poursuivre ce voyage. Paris. d'origine artistique (voir plus haut). est une notion plus ancienne. vous resterez chez vous. de tous les paysages ? je connais un esthète qui ne va plus à Rouen : la cathédrale est tellement plus belle dans les épiphanies de Monet! De cet autisme paradoxal. bien chauffée. quand je peux voyager à domicile et me délecter. » J'ai tenté d'analyser cette étonnante condensation dans Nus et Paysages. je le termine plaisamment avec Huysmans. Au contraire.cit. cloîtré dans son fortin de Fontenay et entouré de ces essences enceintes.. et justiciable. 1985. Lorsque le biologiste Haeckel (1 866) invente le mot Oekologie. Et pour y demeurer quelques instants encore. Cette position.efforts les plaisirs les plus fins. se façonnant d'avance. d'un traitement scientifique. là. la mine flegmatique et rusée et l'oeil implacable de monsieur Tulkinghom. dans un déluge de fange et de suie. s'attendant à cette bonhomie patriarcale. vous n'irez pas à Tokyo. à ce titre. une exquise fantaisie artistique. comme j'ai dit. et dans « Glose pour des Esseintes ». pp 310-311 . comme on se doit de sauvegarder l'environnement. voyant ici les cheveux blancs et le teint enflammé de monsieur Wickfield. op. d'incomparables juiveries aussi dorées que des cuirs de Cordoue par le soleil. est aussi fallacieuse dans son principe que pernicieuse dans ses effets. sans dommages (I'indigêne). sous l'influence de Dickens. vous ne vous ferez pas voyageur. d'origine écologique. À rebours. Anémié. à son usage. ces esseintes183 que sont les oeuvres d'art. et qu'il mérite donc. 184 Joris-Karl Huysmans. l'une des espèces. dont il constituerait l'un des aspects. lui aussi.. à cette joviale débauche célébrée par les vieux maîtres. comme lorsque des Esseintes « avait quitté Paris et visité les villes des Pays-Bas. ] La ville du romancier.. c'est un concept scientifique qu'il veut produire. 288 et sq. Lorsque Môbius (1877) forge le concept de précédente. sinon les plus forts ? Pourquoi m'exiler. À strictement parler. qui paraît de bon sens. je conclurai avec cette jolie réflexion d'Oscar Wilde.. et relevant. s'imaginant de prodigieuses kermesses. de continuelles ribotes dans les campagnes . il faudrait être fou pour aller perdre. « Il rêvassait. j'ai éprouvé et j'ai vu ce que je voulais éprouver et voir.. la maison bien éclairée. » PAYSAGE ET ENVIRONNEMENT On considère comme allant de soi que le paysage fait partie de l'environnement.op. cit. mais rue de Rivoli. souligné par moi. ] Il s'était figuré une Hollande d'après les oeuvres de Teniers et de Steen. pp. Huysmans nous a donné la figure emblématique : des Esseintes. » D'où cette décision fort sage : «En somme. quant à lui. quand vous aurez assimilé l'esprit de leur style et bien assimilé leur méthode imaginative de vision. devant la pourpre des portos remplissant les verres. Ce «maladroit déplacement » serait aussi celui que j'ai évoqué dans la section 183 J'avais commencé tristement ce chapitre. et vous vous plongerez dans l'étude de certains artistes japonais . il doit pourtant se résoudre à sortir et choisit l'Angleterre. si vous désirez voir des effets japonais. évoquant. Le déclin du mensonge. le funèbre avoué de Bleakhouse. tout simplement une forme de style. peuplant imaginairement la cave de personnages nouveaux. bien close. se régalant at home de l'Angleterre. Le paysage. je suis saturé de vie anglaise depuis mon départ. d'être protégé. le héros d'À rebours.. et si vous ne pouvez voir là des effets absolument japonais. qui s'y connaissait en voyages domestiques : «Les japonais sont.

une vieille connaissance. pour les « hommes de l'environnement ». 186 PROTECTION DE LA NATURE ET POLITIQUE DU PAYSAGE Ibid. et si positives que soient les propositions du Plan. Il n'ignore pas (et c'est déjà beaucoup) la distinction des valeurs biologiques et esthétiques. mais toujours culturel.biocébose-. 95. Prenons pour premier exemple le Plan national pour l'environnement. puisque ce monstre conceptuel apparaît . le rapport final. n'ont qu'une fonction didactique. publié en juin 1990 par Lucien Chabason et Jacques Theys. alors qu'un paysage n'est jamais naturel. ce sont des préoccupations scientifiques qui animent ces pionniers. puisque tout un paragraphe y recommandait la plus grande attention à l'environnement et au paysage. opèrent également cette articulation. plus objectives. loi sur la montagne et loi sur le littoral.sous la plume du bio-géographe allemand Troll en 1939 (Landschaftôkologie). Lucien CHABASON et Jacques THEYS. sinon par une réduction de ce dernier à son socle naturel. nourris d'écologie. un travail d'ailleurs remarquable. faute de temps. p. l'entretiennent. dans la version qui m'a été remise en 1992. Tel est l'objet de ce chapitre. qui va bientôt féconder toutes les théories de l'environnement. bref sa naturalisation. Il convient donc de distinguer systématiquement ce qui a trait au paysage et ce qui relève de l'environnement. Le débat national -. des premières. Dès lors. Mais tout se passe comme s'il voulait la réduire au profit. la dissolution de ses valeurs dans les variables écologiques. 187 LA « RÉDUCTION » DU PAYSAGE Partons de cette confusion. 1990. Ce texte est tout à fait symptomatique. Les lois de protection votées après la décentralisation. mais qui traduit la difficulté. qui fait allusion au fameux 1 % affecté au paysage sur les tronçons d'autoroutes non concédées (disposition élargie depuis lors) et se demande. en toute bonne foi. d'attention ou d'outils théoriques appropriés. Plan national pour l'environnement. Mon propos n'est pas d'instruire le procès de ceux qui. mais cette articulation passe par leur dissociation préalable. l'autre esthétique. . Ainsi les parcs nationaux et naturels régionaux. quant à moi. lorsqu'il se soucie du paysage. et Tansley (1935) celui d'écosystème. J'ignore. Enfin la recherche scientifique avec le développement de « l'écologie du paysage» va dans le même sens186. le conservatoire du littoral visent à protéger et à gérer à la fois biotopes et paysages remarquables. C'est sans doute ainsi qu'il faut comprendre la référence finale et «scientifique » à « l'écologie du paysage ». Souligné dans le texte. si critiques soient-elles. et l'on ne voit pas comment de tels concepts seraient applicables au paysage.Transports destination 2002. 155. Il est manifeste que le ministère de l'Environnement. avec pertinence. avant d'essaimer dans les pays de l'Est et dans la pensée anglo-saxonne (landscape ecoloe). elles restent prisonnières d'une conception patrimoniale du paysage: ce qu'il faut sauvegarder. p. 1.. Ce rapport sur les transports avait été commandé à Gilbert Carrère par le ministre de l'Équipement (alors Paul Quilès). dont la lettre était fort explicite. de s'élever à ce qu'on pourrait appeler l'autonomie paysagère : Les textes votés depuis vingt ans. au chapitre VI «Transport et environnement »). Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas articuler ces deux termes. bien au contraire . bien sûr. » Préserver quoi ? Pourquoi ? Au nom de quoi ? Faut-il figer la France en un musée du paysage ? Mon second exemple est emprunté au « rapport Carrère » . ne peut guère développer une autre stratégie : « De nouveaux instruments financiers devraient concourir à la préservation des paysages187. les structures créées pour les appliquer ont singulièrement rapproché ces deux notions. Or.et ce n'est peut-être pas un hasard . exempte de toute intention polémique. si le « rapport d'étape » (avril 1992) porte encore quelques traces de cette recommandation. l'une biologique. «comment mesurer une atteinte au paysage » (alors qu'une atteinte à l'environnement est au contraire quantifiable). Les analyses qui suivent. ce que veut dire « écologie du paysage ». sinon ceci : l'absorption du paysage dans sa réalité physique. pour mieux la dissiper.

Mais qu'en est-il des définitions « officielles » ? La consultation des dictionnaires et encyclopédies est. Elle nous révèle en effet que le paysage et l'environnement ont des origines et des histoires différentes.. qualité de la vie .. ce havre d'objectivité. « Paysages et écologie. par exemple. les « ambiguïtés » sont levées. qualité de l'air. ) et. que soit cette proposition. je dirai qu'un paysage n'est jamais réductible à un écosystème. « Paysages et géographie » : « En se situant à l'encontre de toute position naturaliste et quantitative. la géographie et l'écologie aient voulu s'approprier. liées à la perception. le paysage est postulé comme sous-ensemble de l'environnement. C'est ce que confirme la première section de l'article. le montre à l'évidence : le paysage est d'abord le produit d'une opération perceptive.. les géographes sont divisés. il n'y a pas. mais à quel prix ! L'escamotage du paysage. 61. car il désigne une catégorie de systèmes écologiques considérés sans aucune référence aux phénomènes de perception. Si décevante. Contre les écologues. Il est clair que. Contre les géographes. qu'aucun discours cohérent ne peut être tenu à son sujet. en ce domaine. » Il s'agit malheureusement d'un «concept flou » (les «ambiguïtés » . indispensable. qu'il ne l'est pas davantage à un géosystème. ni parfois même le véritable coût classique188. parce qu'on veut toujours en revenir aux «valeurs sûres » (entendez : objectives). je n'ai. et deux décennies de réflexion théorique m'ont convaincu qu'une généalogie des concepts était. » On reste confondu. il ne saurait y avoir de science du paysage. en apparence. n'enlève rien à l'irréductibilité esthétique de celui-ci. au demeurant excellentes à bien des égards. de l'eau. ses responsables. ce qui ne signifie pas. due à deux spécialistes éminents. Rappor-t Carrère. comme la géographie. Prenons. UN PEU D'HISTOIRE. ni les coûts à long terme de la préservation du patrimoine naturel (climats. bientôt relayé par celui d'écocomplexe. d'où la « nécessité d'une synthèse ». c'est-à-dire une détermination socioculturelle. au nom de la rigueur scientifique. et nous impose.. Ambiguïtés du paysage ». à cet égard. forgé par nos deux auteurs: «Ce terme évite les ambiguïtés du mot "paysage". Comment s'en débarrasser? En évacuant les valeurs subjectives. On apprécie d'autant plus le correctif apporté par Jean-Robert Pitte. il faut se donner les moyens d'y remédier. aussi bien 188 qu'extrême-oriental. au contraire. de réfuter cet écolonialisme et cette géophagie. relevé qu'une seule apparition du mot « paysage ». d'emblée. en effet. reste totalement muet sur le problème du paysage. comme on le sait. et elle est significative : Le débat national a été dominé par l'idée générale que la tarification ne jouait pas son rôle d'équilibre et que l'ensemble du secteur des transports était sous-tarifé : elle ne prend en compte ni les coûts sociaux (sécurité. énergies renouvelables. des paysages . pour se réfugier dans l'écologie.. Le fait que. ). Pauvre paysage. et au concept d'écosystème. dans les limites de leur compétence. et de contenir l'écologie.dans ses « Recommandations pour l'action ». dès le début de la section suivante. en queue de liste. . l'article « Paysages » de l'Encyclopedia Universalis. ). qui s'est en quelque sorte volatilisé au souffle du printemps. instructive. il faut pourtant la soutenir sans faiblesse : le paysage n'est pas un concept scientifique. Qu'en subsiste-t-il. qui devraient assurer leur autonomie respective. et noyé dans le souci conservateur et naturaliste de l'environnement: la préservation du patrimoine naturel. Il ne suffit pas de dénoncer cette confusion réductrice. dont la géographie culturelle fait ordinairement les frais.. ses auteurs. quand on l'a séparé de sa perception ? Toute l'histoire du paysage occidental. en effet. p. santé. Première indication : cet article porte en sous-titre et entre parenthèses le mot «environnement».. En d'autres termes.. D'où la référence obligée aux pères fondateurs. qui ne manquent pas de « regretter » ces «ambiguïtés». bien au contraire. exilé entre parenthèses. Certes. si l'on me permet ces néologismes. Patrick Blandin et Maxime Lamotte. Tansley et Lindeman. et comme phagocyter le paysage. on peut dire que le paysage est la réalité de l'espace terrestre perçue et déformée par les sens et que son évolution repose entièrement entre les mains des hommes qui en sont ses héritiers. celles de la géographie physique. depuis près d'un siècle. et que la réduction écologique ne va pas tarder.

On aura remarqué que ce réseau de définitions permet. toutes les conditions d'existence190. littéralement. On le voit bien avec Haeckel et sa définition de l'écologie : « Par Oekologie nous entendons la totalité de la science des relations de l'organisme avec l'environnement. désert. pendant deux siècles. agréable.. dans certaines conditions de situation et de sentiment du spectateur. et qu'il existe une unité de mesure esthétique. Il faut attendre le XX ème siècle pour que le vocable prenne le ou.ce que j'ai appelé le pays par opposition au paysage . contexte psychologique et social. Littré (1 8 7 7). Cela ne veut pas dire qu'une étude géographique ou écologique du lieu . ne donne qu'un seul sens: «action d'environner. il est vrai. prêt à tout absorber. « Les continuités du paysage ». 190 . riche. » Mais c'est surtout avec Tansley et sa théorie des écosystèmes. pp. d'inspiration scientifique. une fois encore. dans un article décisif: « Il y a une différence. L'on trouve aussi quelques mentions très rares de paysages à connotations négatives : affreux. » Ernst HAECKEL. repris dans La 7héorie du paysage en France (19741994). ou de tout ce qu'on voudra.2. p. [. enrichi de déterminations abiotiques.. en sauvegardant sa valeur esthétique. . se pose en concept scientifique. ou les définitions du mot paysage dans les dictionnaires de langue française du XVII ème au XIX ème siècle ». placé. pp.) et subjectifs (beauté d'un paysage. Le paysage est un objet qui ne laisse pas indifférent. sont des acquisitions relativement récentes.. 286. que l'écologie. triste. le paysage est toujours une invention historique et essentiellement esthétique. 336 et 345 . et dont certains contribuent directement à subvenir à ses besoins : protection de l'environnement. Atmosphère. je conviens volontiers qu'une telle prétention est justifiée. 1. La connaissance des géosystèmes et des écosystèmes est évidemment indispensable. 189 ambiance. puisqu'elles ont fait l'objet des précédents chapitres. une irréductibilité d'une eau propre à un paysage. » Au regard de cette histoire du paysage occidental. Berlin. » (Grand Dictionnaire encyclopédique Larousse). Et je camperai sur mes positions aussi longtemps qu'on ne m'aura pas démontré qu'une science du beau est possible. Si la notion de paysage est d'origine artistique. peut être une science à part entière. délicieux. 1866. comme l'attestent tous les dictionnaires jusqu'à la fin du XIX ème siècle : « Sur tous les qualificatifs rattachés à paysage. les plus fréquents sont: beau (19 fois sur 33 définitions). mais elle ne nous fait pas avancer d'un pas dans la détermination des valeurs paysagères.4. nos paysages. résultat de cette action ». synthétique et conquérant. la mesure du degré de pollution d'une rivière n'ont.) constituant ensemble le cadre de vie d'un individu. au sens large. n' 250. chez Bemard Palissy par exemple. dès l'origine. sous le nom de landscape ecology. qu'en est-il de l'environnement ? Le mot lui-même n'est pas récent. François-Pierre TOURNEUX. t. que l'environnement. quant à lui. Ensemble des éléments objectifs (qualité de l'air. On se gardera ici de toute polémique quant à la prétention de l'écologie à s'ériger en science de l'environnement. in situ ou in visu. mais il désigne alors un « circuit ».3. ] Le paysage. 198 et 208.Il convient d'abord de rappeler que le paysage. analogue au décibel des nuisances phoniques. comprenant. op. comme le soulignait naguère Bemard Lassus. C'est une sélection d'objets parmi ceux qui s'offrent à la vue. Ce qui entoure de tous côtés: un village dans son environnement de montagnes. le concept d'environnement est. ou quelque autre étalon. Revue géographique de l’Est.est superflue. n.. que ce dernier est quantifiable. «De l'espace vu au tableau. je n'y reviendrai pas. m. les sens qui nous sont devenus familiers : «Environnement. dans un article de cinq lignes. . p. Il est attesté dès le XVI ème. 1985. ainsi la citation la plus fréquente est: "je suis entouré du plus beau paysage du monde" (attribué à Voltaire). bruit. de capturer le paysage comme « élément subjectif » de l'environnement. etc. Quelle que soit la modalité de l'artialisation. C'est ce que l'on voit. n'a pas été considéré comme un bien géographique. qui sont socioculturelles. sous le signe de l'art. bien menée. II. riant. qualité d'un site. plutôt. qui sont pourtant regardés comme composants de paysages dans les seuls cas où l'ensemble vu plaît ou satisfait189. L'analyse objective d'un biotope. climat dans lequel on se trouve. Generelle Morphologie der Organismen. . 191 Bemard Ussus. Ensemble des éléments (biotiques ou abiotiques) qui entourent un individu ou une espèce. et c'est précisément pour cette raison que je lui dénie le droit de s'ériger en science du paysage. n°4. 64.. le paysage compris. etc. cit. rien à voir avec le paysage. et qui très généralement est perçu comme positif . On peut très facilement imaginer qu'un lieu pollué fasse un beau paysage et qu'à l'inverse un lieu non pollué ne soit pas nécessairement beau191. (de environner). Urbanismes et architecture.

Plon. mais une portion de territoire indifférencié dont les limites se décident sur l'univers abstrait du plan. enfin. celui de la « loi paysage ».car s'y mêlent aussi des intérêts économiques -. donc à la chlorophylle. Paris.) Faut-il qu'un paysage soit une vaste laitue. la guinguette. une soupe à l'oseille. le degré zéro du paysage. Nouveau cauchemar : « Une heure dans la gare [. qui ne cesse de crier «pois verts ! ». Cette verdolâtrie me rappelle un monologue très drôle de Charles Cros. de la composition paysagère ou géométrique. un prince de la science. joliment s'enverder. tout au long de cette journée. Galipaux. que le vert n'est pas une «bonne couleur ». l'art s'en trouve congédié. ou réduit à "l'emballage". du point de vue de l'environnement. Il est clair que l'on a simplement transféré au paysage des valeurs écologiques. Carinontelle. plus de campagne. et «la salade. qui jugent.. anartistique. avec l'instauration . naguère proposée par Ségolène Royal. l'amélioration est mesurable. 261. Pourquoi faudrait-il. Pourquoi cette « verdolâtrie » ? Parce que le vert renvoie au végétal.LA VERDOLÂTRIE Je voudrais. Devant mon armoire à glace. badigeonnée Denise et Jean-Pierre LE DANTEC. qui va. achronique. à ce propos. «protéger ». «Oscar donne mon adresse : cocher. J'ai cru que je mourrais.. au contraire. Le Roman des jardins de France. une affiche d'un vert pomme à vous tuer les yeux! » De retour. qui ne sont pas les siennes..m'a convaincu que la plupart des problèmes liés à l'environnement. beaucoup de salade ». mais qui ne laissait pas d'inquiéter dans la mesure où le ministère de l'Environnement n'est que trop enclin à défendre une conception conservatrice et patrimoniale du territoire. 192 en vert. mais est-ce une raison pour ériger cette valeur biologique en valeur esthétique. j'étais dans mon lit. qui s'était autoproclamée «ministre des paysages ». Plus d'histoire : l'espace se moque du contexte comme de la tradition. La soeur met la main sur ma bouche pour m'empêcher de parler. dans Le Jardin de Monceau (1779). un titre prometteur. pourraient être plus aisément résolus si l'on ne mélangeait pas tout et si l'on s'attachait à distinguer avec soin les valeurs écologiques et les valeurs paysagères. Plus de culture : l'espace vert n'est qu'un green aménagé selon les seules "règles" de la commodité . des éléments minéraux et aquatiques. la nourriture. C'est un rien végétal dévolu à la purification de l'air et à l'exercice physique192 » Voilà. quand on s'est contenté d'installer des espaces verts. et l'on n'a pas progressé d'un pas dans la création paysagère. veau à l'oseille. J'avais attrapé la jaunisse ! « LES VALEURS PAYSAGÈRES J'en arrive à l'essentiel. Atopique. remarque déjà qu'un 3vert trop immense et du même ton. etc. cette valeur écologique en valeur paysagère ? (On pourrait citer nombre de peintres et d'ingénieurs. entretenue par les écologistes et de nombreux défenseurs de l'environnement. Mon expérience. préserver les paysages? Lesquels? Et selon quels critères? C'est ce qui n'est jamais précisé. un bouillon de nature ? Dans Le Roman des jardins de France. même si.. une soeur de charité m'entouraient. J'étais vert comme une purée de pois.. l'espace vert n'a cure des tracés. p. elle est indispensable et toujours bénéfique. La Tournée verte (1880): l'affreux dimanche à la campagne de M... Tous ces arbres à droite et à gauche. avec leur cortège de malentendus et de dialogues de sourds. Le discours de Ségolène Royal m'a effectivement confirmé dans mon appréhension : il n'y est question que de « préserver ». je me révolte. je me croyais sauvé. à tout prix. Denise et Jean-Pierre Le Dantec dénoncent « vertement » la « déqualification du jardin en green ».. omelette aux épinards. à cet égard. de nouveau. une garde-malade. Si ardue que soit parfois cette tâche . attristerait trop notre âme. aussi bien théorique que pratique . à Paris. plus de verdure! Horreur! La voiture enfile le boulevard Haussmann. donc à la vie ? Sans doute. qui ne désire que des impressions douces. je bondis. On reprend le train de Paris. ni même envisagé. le perroquet. un employé parisien. je recule à mon image. « L'espace vert n'est pas un lieu. ] en face d'une affiche de la Belle Potagère. lanterne verte. mis en place par la direction des routes au ministère de l'Équipement .. Très significative. Je prendrai un premier exemple. « sauvegarder». vives et gaies ». Quand je suis revenu à moi. des proportions. Car tout y est vert : le châle de Mr Oscar. est la disposition relative au permis de construire. dénoncer un préjugé l'obsession du vert. 1987. c'est votre quartier.au sein du comité d'experts « Environnement et paysage ».

Mâding. soutenus par Tüxen. marronniers. une Charte architecturale et paysagère tout à fait édifiante.spectaculaire d'un «volet paysager » : « L'objectif de ce volet paysager n'est pas d'alourdir la procédure des permis de construire. ignorent sans doute qu'ils reprennent. ce que serait ce «réflexe » que voulait susciter le ministre de l'Environnement. animée d'un beau zèle pédagogique. au nom. par exemple par l'obligation de consulter un C. à tous ceux qui s'arc-boutent à une conception conservatrice. Après avoir rappelé les «caractères de l'architecture de l'Auvergne». planter des essences locales et non exotiques. puis. et dans ce même numéro de La Feuille du paysage. de l'aménagement du territoire. D'abord les plantes exotiques.. et l'on s'en va tout droit vers des querelles et des litiges insolubles. p. Qui va créer ce «réflexe»? Par quelle pédagogie. un avatar de cette vieille lune. un modèle culturel. ou l'inapplication de la loi. p. les «options regrettables» et les « aspects positifs » . « La même année (1942) où Mâding édicte. qui compte parmi les «notions élémentaires et familières195 » (sic)..qui. comme la création. de projeter l'ensemble des phénomènes qui conduisent à fabriquer l'identité d'un territoire194. 27. cette disposition n'a de sens que si l'on fige le paysage dans l'environnement. comme on dit aujourd'hui. 22. ! Second exemple : le conseil régional d'Auvergne a publié. Les auteurs de la charte. 4. Tüxen. la notion d'intégration. Seifert. il est impossible de donner la moindre consistance à ce «volet paysager ». dès lors.. et Charte architecturale et paysagère. Le ministre de l'Environnement répond à une question de la rédaction (C.E. tel était en effet leur slogan. photographies à l'appui. en soustraire la gestion. compare la lutte contre les plantes étrangères et celle des Nazis contre les autres peuples et contre "la peste du bolchevisme". d'Urbanisme et de l'Environnement). les règles du paysage. la charte. qui. autrement dit : ce qu'il faut faire et ne pas faire. tout simplement. de proche en proche. tous ces métèques. pins d'Autriche. par contraste. érables. sans les mélanger: tilleuls. On voit très bien. bien entendu. Le but est que. Combien d'écologistes n'ont qu'une vision bucolique et archaïque du paysage français ! Combien d'associations de « défense » brandissent naïvement.sous-entendu: toute atteinte au paysage actuel est une pollution visuelle assimilable à une pollution écologique. un groupe de botanistes saxons. C'est: «Touche pas à mon paysage ! ». conseil régional d'Auvergne. voire réactionnaire. Autrement dit.U. p. Ce groupe de travail reprend à son compte un appel lancé par Kâstner.en l'occurrence celui de Belle-Ile-en-Mer. Mais le conservatisme ne se limite pas au bâti. Souligné par moi. évidemment moins conservateur: « La question de la prise en compte du paysage amène à penser la transformation du paysage comme une évolution et pas seulement comme quelque chose que l'on conserve et que l'on protège. Exoten raus !. Au lieu de parler en termes de protection. avec. 1992. p.A. en novembre 1992.. il est vrai. 195 . La Feuille du paysage. saules pleureurs. pour lesquelles on devra « préférer les feuillages caducs aux feuillages persistants. etc. thuyas et autres essences étrangères196 ». les décideurs locaux et les maîtres d'oeuvre.. s'installe chez les maîtres d'ouvrage. cette déclaration d'Alexandre Chemetoff à propos des « plans de paysage » . le « classement » de tout le territoire. sinon du conservatisme le plus étroit ? À moins de définir le paysage comme «ce qui doit être impérativement préservé» . nous envahissent et polluent notre paysage. éviter les prunus rouges. postulat aberrant -.U.A. ] en imposant la signature d'un paysagiste. celle des impressionnistes. puisque chaque intervention risque de léser le paysage actuel. 196 Ibid. décembre 1992. n'en est pas moins inquiétante. » « Ségolène Royal: créer un réflexe paysage ». dans leur bon sens auvergnat et leur naïveté écologique. ou quelle police ? Et au nom de quoi. Une telle recommandation. dépendent du ministère de l'Équipement. « les étrangers dehors ! ». à la limite. l'une des thèses majeures des grands jardinierspaysagistes du Troisième Reich. Wiepking. comme paysage «naturel » à préserver. On appréciera. de les gérer. ou [. noisetiers. nous enseigne. d'apparence anodine. etc. en collaboration avec Wiepking. il s'étend aux plantations. hérité du XIX et souvent obsolète. on serait susceptible de comprendre les phénomènes qui font évoluer les paysages et de fonder à partir de cette connaissance une autre manière d'aménager les sites.E. platanes. dont il est responsable . de la sacro-sainte intégration. On reste incrédule. 193 J'irai jusqu'à dire qu'il faut protéger le paysage contre ses «protecteurs ». 194 Ibid. à chaque permis de construire. : Conseil d'Architecture. ces immigrés. frênes. le réflexe de penser la construction en termes de paysages193. l'Ile-de-France de Corot.. 2.

qui se trouve menacé !" [ ] «Or. mais dans des limites qui doivent être définies. » Gert GRÔNING. le grand jardinier juif Borchardt. de même. « puisque le concepteur d'une route considère que son projet ne peut avoir qu'un impact négatif sur le paysage comme sur l'environnement. Champ Vallon. et. une revendication proche des idées de Seifert. Il me semble toutefois que nombre d'ingénieurs et de techniciens. adoptent désormais un profil un peu trop bas devant les prétentions écologistes. . faute de quoi on cède à l'écolocratie. certes. victime des nazis. quand ils pratiquent cette confusion réductrice. ni le vignoble bourguignon (on en frémit!). 284 et 285-286. et leur montrer qu'ils sont loin d'avoir achevé leur tâche quand ils ont respecté l'environnement.le Prunus serotina nous vient du nord-est de l'Amérique . on leur reprochait leurs méthodes technocratiques. pp. dans Maîtres et Protecteurs de la nature. déclare William Robinson dans Le jardin de fleurs anglais. sous le prétexte qu'il ne correspondrait pas à l'image qu'on se fait d'une végétation naturelle définie. comme le disait. de dissimuler. fait l'éloge des plantes exotiques et prescrit de « les entretenir avec tous les soins que réclame cette aristocratie végétale». menaçant ainsi. entre autres. Si nos ancêtres avaient pratiqué une politique aussi « raciste » dans le domaine de l'horticulture. ni la cerise d'Olivet. rappeler les exigences de l'environnement. banni par les Berlinois et par les Auvergnats. la cible de toutes les passions : une blessure que l'on doit. dans leur état naturel. Tout se passe comme si. Mâding. qui ne se limitent pas à la préservation de l'environnement. [ ] C'est ainsi. c'est-à-dire exemptes de toute intervention humaine. légitimes sans doute. essayer de réduire. et leur montrer qu'ils servent mal leur propre cause.. qui. ou. dans le combat contre le bolchevisme. et doivent par conséquent être exterminées comme la peste. à un moment et pour un paysage donnés. Seyssel. L'appel se termine par la phrase suivante : "De même que. du moins. caractérisent "l'aspect de nos jardins en République fédérale" et à exiger qu'on bannisse les plantes étrangères du jardin allemand. c'est toute notre culture occidentale qui est en jeu. par Tüxen. vert ou non. il appelle le paysagiste pour le Véra. celles du paysage. par conséquent. André 197 Pauvre Prunus. LE COMPLEXE DE LA BALAFRE Soyons clairs et fermes : aux écologistes et autres défenseurs de l'environnement. sous prétexte que cette "étrangère" se répand et entre même « en compétition » avec la "balsamine à grandes fleurs" (Impatiens noli me tangere). la pureté du paysage allemand. Aux pouvoirs publics et aux professionnels de l'équipement. dans Le Nouveau Jardin (1911). nous n'aurions ni la giroflée.. nous devons inlassablement rappeler les droits du paysage. Adolphe Alphand. par exemple. «Y a-t-il un changement dans la compréhension du paysage ? Sur les recommandations pour éviter la culture des plantes étrangères en Allemagne au XX ème siècle ». à Berlin. dans la lutte contre l'intruse mongole (Impatiens parviflora). trop souvent réduit à sa valeur phonique. tant bien que mal. mais aussi. puisque telle est. en 1938.dérangent. la meilleure combinaison des plantes. en 1883. nous devons. on élimine actuellement (1989) le prunus à floraison tardive (Prunus serotina). en cette fin du XX ème siècle. qu'il faudrait préserver à tout prix. et qui part de l'idée qu'on pourrait déterminer. ils avaient honte pour ce paysage qu'ils « défigurent » à regret. on recommence à pester [ ] contre les espèces exotiques. Comme le souligne Pierre-Marie Tricaud. Ce problème n'est pas récent. C'est tout l'article qu'il faudrait donner à lire aux apôtres du paysage « naturel » et « indigène ». culpabilisés à l'excès. c'est un des fondements essentiels de notre culture. la représentation d'une forêt "proche de la nature" (naturnah). ni le romarin. non sans raisons. « on vivrait encore de glands » (Wir lebten gârtnerisch noch heute von Eicheln). parfois sur des surfaces considérables. à savoir la beauté de nos forêts. ni le bégonia. dans Les Promenades de Paris (1867). déconseille « les végétaux étrangers et surtout les exotiques ». après une période où. car il postule un paysage en soi. le caractère criminel de l'autoroute. au nom d'un nationalisme qui le conduira à apporter son soutien au maréchal Pétain. ni la pêche. aujourd'hui.réclame une "guerre d'extermination" (Ausrottungskrieg) contre la "balsamine à petites fleurs" (Impatiens parviflora). paraît-il. paraît-il. que dans les forêts berlinoises. Ces espèces exotiques . « Nous recommandons les plantes exotiques». 1991. En revanche. C'est ce complexe de la balafre que je voudrais dénoncer. de surcroît. Wiepking et Tüxen. et. ainsi que le fit savoir un représentant du responsable de la protection de la nature et de l'entretien des paysages auprès du Sénat de Berlin197.

et ne pas demander aux paysagistes d'inventer des solutions cosmétiques et boiteuses » . Fernand Léger pestait contre ceux pour qui il serait préférable de supprimer tout de suite les poteaux télégraphiques. nourrir le regard de demain et. 597 et 601). mai 199 1. oui. ) par une confusion entre environnement et paysage. Comme le rappelle opportunément Thierry Grillet. de par ses normes mêmes et l'emprise qu'elle impose. quel camouflet! Il convient. 200 . dans la bouche des spécialistes des directions départementales de l'équipement. s'ajoute celle de la simulation. 1994. de loin en loin. sinon pour ceux qui. l'autoroute est envahissante. 199 Thierry GRILLET. et qui se voit réduit au camouflage. ne pas nous recroqueviller sur le passé. sur le modèle de nos bonnes vieilles «nationales ». cit. On nous répète à satiété que les pylônes défigurent le paysage. «Route et Paysage : encore un effort». une logique du «comme si » : comme si cette autoroute n'était jamais qu'une route un peu plus large..camoufler198 » ». deux notions qu'il conviendrait sans doute de disjoindre à l'avenir» (cité par J. Plus de blessures. « on croit qu'il suffit de planter des arbres pour faire un beau jardin et l'on commet beaucoup d'erreurs ». on postule un paysage en soi.V.. les maisons. directrice du C. «La situation actuelle se caractérise [. Il ne s'agit donc pas de cacher l'estafilade. il mène à la contradiction. mais.G. je dis qu'il conviendrait d'en inventer d'autres. grâce à l'anthologie de J. 24. Triste vocation de celui qui se croyait investi d'une mission créatrice. dans Jardins et Paysages. et ne laisser que les arbres. de l'article d'Ambroise Dupont. LE DANTEC... surtout. Ed. comme le T. je crois qu'on fait littéralement fausse route en recourant systématiquement à de telles solutions. Comme le soulignait naguère Anne Dazelle. Ouvrages E. sinon plus.. Paysage et Aménagement. J'ai souvent été frappé par ce thème récurrent.-P. Mais. avec leurs traditionnelles rangées d'arbres. ni d'en cicatriser les abords à coups de pansements végétaux.-P.F. inventer le paysage de demain. 15. si « conviviales ». qui résume assez bien la mission qu'on assigne au paysagiste. Toute la métropole minée par ce nouveau métro. 198 possible. septembre 1991. d'un mot : décurative. au contraire. un authentique paysage. d'abandonner cette vision honteuse de l'autoroute. je ne prétends pas qu'elles sont toutes et partout incongrues. Il en va de la pratique paysagère comme de toute création artistique : elle ne saurait se figer dans la léthargie des musées200. mais plus de paysages alentour. Catalogue de l'exposition «Création industrielle et paysage. « La problématique française». je dirais volontiers : on croit qu'il suffit de planter des arbres pour faire une belle autoroute et l'on commet beaucoup d'erreurs. p. de Loire-Atlantique. une conception décorative et curative. elle en produit de nouveaux.. Le Dantec. mais sur l'ensemble du territoire.A. qu'elle se fasse toute petite. Mais déjà. Non seulement celle-ci constitue. que l'ancien. « les pylônes ont sans doute crispé bien du monde au nom d'une idyllique protection du paysage. a priori intouchable. remonteraient par quelque «bouche » de cette métraupinière hexagonale. Voici ce que nous avons à faire. autant que Pierre-Marie TRICAUD. il faudrait. chacun dans son rôle et selon ses moyens : inventer l'avenir. de savoir transformer cette balafre en visage et cette plaie en paysage. À la logique de la dissimulation. en Nord-Pas-de-Calais ». J'userai d'une analogie. me sernble-t-il. Là encore.C. Métropolis. en elle-rnême. ce complexe de la balafre et sa logique du camouflage. CHAPITRE VIII MAÎTRES ET PROTECTEURS Ce chapitre était rédigé quand j'ai pris connaissance. en 1914. Il ne vient pas à l'esprit des pleureuses écologistes qu'une « armée de pylônes en campagne » puisse constituer et générer un nouveau paysage. À nous. n° 101-102. plus appropriées aux dimensions et au tracé des autoroutes.I. Prenons le problème à l'envers : si l'on pousse jusqu'au bout. justiciable du même traitement que les autres. aussi fort. dont les positions rejoignent les miennes : «Il faut accepter le fait que le système autoroutier ne saurait créer le même paysage qu'aux XVII et XVIII èmes siècles. Ce complexe de la balafre n'incite pas seulement à la frilosité. pp.U. D'un côté. c'est-à-dire à l'absurde. de douces harmonies d'arbres199 ». de l'autre.D. du C. on aboutit à la nécessité d'enterrer les autoroutes. op. non seulement dans les agglomérations et autres zones sensibles (ce qui se justifie). par cette pauvre panacée des alignements d'arbres et des bordures végétales. d'ailleurs.E.

La philosophie se méfie de la nature. parées de leur majuscule. Paris/Toumai.. sinon prêchée par certains. les réactions sont fréquentes et l'histoire est jalonnée de « retours à la nature » : au Quattrocento. la mienne est celle d'Einstein. une sorte de millénarisme écologique ? Tant qu'il s'agissait de Heidegger. ont définitivement imposé l'idée. à la modernité scientifique. ensuite. d'établir une nouvelle Alliance. de Heisenberg» (VASARELY. ignobles au pire. en notre fin de millénaire et sous le signe de l'écologie. en seraient les fondateurs funestes : Descartes et Galilée. 291).DE LA NATURE Contribution à la critique d'un prétendu « contrat naturel » hypothétique. et prônent. qu'une telle opération ait un sens. On pourrait multiplier les références: «C'est toujours une nature cultivée mais qui. leur bonne foi humaniste. D'abord parce que l'accusation repose sur une lecture plus ou moins malhonnête des textes. p. Comment ne pas s'étonner que des intellectuels. voilà plus d'un demisiècle. qu'ils le veuillent ou non. Cette idée d'une nature culturelle est déjà présente chez VoLTAiRE. idiotes au mieux. ou. parler dans l'absolu. de Lamarck. à l'aube de la modernité. 202 . dès lors. dont on ne saurait. 1970. d'une idéologie Voir. pp. Le projet d'un « contrat naturel » est. On peut même se demander si sa vocation n'est pas. on pouvait passer outre. technologique de la nature201. un « contrat naturel » assurant. à cause de sa permanence et de sa stabilité plus ou moins grandes. au contraire. est à l'opposé de l'humanisme . illusoire. d'ailleurs. Van Melsen. pour mieux dire. sa nostalgie du « vieux pont de bois » et sa théorie de «l'arraisonnement technique » (Gestell) comme « danger » (Gefahr) pour la culture occidentale. 47-48). dans son Dictionnaire philosophique. Ce procès est doublement inquiétant. se récrieront évidemment devant ce rapprochement et clameront. Science and Technoloe. Moscovici. GRÔNING. nous semble familière. antinaturaliste. et surtout. Il n'est pas sûr qu'un tel retour soit de très bon aloi. 1961. sinon comme d'un X Voir les premières pages de ce livre. dans leur impérialisme théorique. qu'elles ont cautionnées. au chapitre précédent. PlastiCité. Casterman. dans la Naturphilosophie romantique. et ainsi nous laisse croire que nous avons affaire à la nature seule. 201 DESCARTES ET GALILÉE Ce retour à la nature s'accompagne ordinairement d'un procès intenté à la science. formés à la discipline philosophique. Certes. Les travaux de Ienoble. après des siècles d'hostilité et de vandalisme. le racisme le plus borné. érigées en valeurs absolues. cette invocation lancinante de la Nature et de la Vie. aussi longtemps qu'on ne précise pas quelle nature il s'agit d'instituer en sujet de droit.G. ne serait-ce qu'en raison de l'extrême confusion ou. au seul souvenir des pratiques. inspirèrent dans tous les domaines. Mais. chez Rousseau. Si illustre que soit le recteur de Fribourg. sous la bannière du Blut und Boden (le « sang et le sol »). à l'origine et pour l'essentiel. et non des moindres. à l'évidence. entrevue dès le XVIII ème (et sans doute même avant). rappelle désagréablement le naturalisme et le biologisme qui. sur un ton prophétique. cette volonté proclamée. s'en prennent aujourd'hui. VAN MELSEN. analogue à la « chose en soi « de Kant. d'une histoire esthétique. Pittsburg. etc. «Votre nature est celle de I-inné. Les pourfendeurs de la «barbarie ». et chez MARX. les conditions d'une authentique « symbiose ». C'est seulement en rétrospective historique que nous découvrons combien cette nature est culturelle » (A. à cet égard. dans L’Idéologie allemande. au nom d'on ne sait quelle « Nature ». participent. y compris celui de la faune et de la flore202. à supposer..et l'on devrait s'y reprendre à deux fois avant de les brandir. épistémologique. de l'indétermination de cette «nature ». l'article cité de G. comme les prédicateurs du « contrat naturel ». coupables d'avoir. de renouer avec elle. la technique et ceux qui. asservi la Nature et avili la Vie. parce que cette référence insistante à la Nature et à la Vie.

Paris. Plus de vingt ans auparavant.rétrograde203 et l'on ne peut que souscrire au jugement de François Guéry. la faute à Diderot. de cette chasse à courre aux coupables. etc. pp. Gallimard.. de sorte qu'il fallut.. c'est la faute à Rousseau. la litanie des anathèmes : c'est la faute à Voltaire. 119. et leurs inspirateurs. 1990. à vrai dire. lorsqu'il écrit que Heidegger « représente les préjugés les plus bomés concernant le sens de la technique204». Paris. Paris. L’Homme et la Technique. en des termes dont la violence laisse perplexe : « Elle est la barbarie. Descartes et Galilée. Paris. inculper les véritables criminels. [. La Barbarie. pour en finir avec notre modernité perverse. un vocable qui. tenaient déjà des propos alarmistes. paraît-il. Shoah. pour nous intéresser à ce procès de la modernité et de ses fondateurs. ] est celui de la culture moderne dans son ensemble en tant que culture scientifique . On ne pouvait. 1958. chez les « Nouveaux Philosophes ». 205 Oswald SPENGLER. le style est moins atrabilaire. l'occultation par l'homme de son être propre209 » Second imprécateur. faisant ou essayant de tout faire mécaniquement. On se demande même s'il eût échappé au bûcher sous le pontificat de Michel Henry. 129-130. Grasset. 1989. 131. Goulag. 37-38). Le Contrat naturel. 1953. que la technique est anathémisée.ce qui fait d'elle. La Société industrielle et ses ennemis. a envahi la vulgate heideggérienne. en lieu et place de la culture. Serres appellera de ses voeux un « contrat d'armistice ».. l’Anti-Dühiing d'Engels et ses succédanés soviétiques). naguère. la nouvelle barbarie de notre temps. pour simplifier. 208 209 . 206 Ibid. 1958. et contre toute rigueur. Descartes et Galilée. depuis lors. le positivisme et la vulgate marxiste (disons. En tant qu'elle met hors jeu la vie. je me suis toujours demandé pourquoi le traducteur avait cru devoir rendre Gestell par «arraisonnement». les deux pêcheurs originels. volatilisées en papier journal. Nous ne pensons plus désormais qu'en termes de "chevaux-vapeur". etc.. 203 Différons pour l'instant la question du contrat. Orban. Duhamel. 210 Michel SERRES. Cette espèce de mélancolie n'était d'ailleurs pas originale. « Le projet galiléen [. D'où.. Voir aussi pp.. dans Essais et conférences. ses prescriptions et ses régulations. 19. 142-144. ses animaux et ses hommes. On croit rêver. elle est la folie208. En dépit de ses explications laborieuses. Paris. p.. 10. Dieu merci. qui préfiguraient les discours écologistes : « Ia mécanisation du monde est entrée dans une phase d'hypertension périlleuse à l'extrême. Hegel en tête. Le règne de l'Arraisonnement nous menace de l'éventualité qu'à l'homme puise être refusé de revenir à un dévoilement plus originel et d'entendre ainsi l'appel d'une vérité plus initiale» (Martin HEIDEGGER. fr. c'est au nom de la Vie et de la Culture comme «mouvement » de la Vie. dans le style de Gavroche. p. le Grand Dément. Michel Serres.. Ibid. on se contentait d'incriminer en vrac le scientisme. 147. le Savonarole de la «transe symbiotique ». responsable.. La face même de la Terre.. mais proprement sa négation: la nouvelle barbarie.. trad. elle n'est pas seulement la barbarie sous sa forme extrême et la plus inhumaine qu'il ait été à l'homme de connaître. 204 François GUÉRY. dont le savoir spécifique et triomphant se paie du prix le plus élevé. n'est plus la même. Michel Henry. p. mettant en péril l'économie rurale de populations tout entières. pp. Dans son Contrat naturel210. si cette dernière est toujours la culture de la vie. le Torquemada du « Dimensional extatique ». «La question de la technique ». dans L’Homme et la Technique. de tous les totalitarismes et de leurs crimes contre l'humanité. auparavant. et Spengler. p. En quelques décennies à peine la plupart des grandes forêts ont disparu. « une lassitude se propage. Dans La Barbarie. et des changements climatériques ont été amorcés ainsi. une sorte de pacifisme dans la lutte contre la Nature207 ». trad. ] Toutes les choses vivantes agonisent dans l'étau de l'organisation. 16. en rester là. Mais voilà qu'on s'en est pris aussi à l'idéalisme allemand. 1931. Mais. le Grand Satan ? Galilée. Un monde artificiel pénètre le monde naturel et l'empoisonne. » Et qui se trouve à l'origine de cette folie ? Qui est le Grand Barbare. la faute à d'Alembert. pp.. 95. la Michel HENRY. Souligné par moi. Nous ne pouvons regarder une cascade sans la transformer mentalement en énergie électrique205 » Et il faut être corrompu par le péché technologique pour ne pas voir « que tout ceci a un caractère diabolique206». non pas une culture. 207 Ibid. Six décennies plus tard. Premier inquisiteur. 122. bien sûr. La Civilisation elle-même est devenue une machine. 1987. fr. Jusqu'à une date récente. Et pourquoi s'arrêter ? N'y eut-il pas. Gallimard. les penseurs des Lumières ? On se fit même une spécialité. Saint-Just et Robespierre. François Bourin. 45. «La menace véritable a déjà atteint l'homme dans son être. avec ses plantes. Adam et Ève de cette Bible imbécile. dans Scènes de la vie future (1930).

211 212 dans le contexte dont on la retire aussi fréquemment qu'indûment. lui aussi. dit d'« armistice » et de « symbiose». en ses moments de mégalomanie. voilà le maître mot lancé par Descartes.. p.. d'une expression célèbre. François Guéry. 217 218 . ] Il faut donc changer de direction et laisser le cap imposé par la philosophie de Descartes. celle du marin. aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans. qui sont autant d'oublis : oubli du « comme ».. et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie217 » « Ce très beau texte. souligné par moi. et. [. p. l'heure est venue d'y mettre fin. inaugurant ainsi notre modernité. 1990. d'où sera déduite une médecine : c'est ce détour qui est nouveau. mais principalement aussi pour la conservation de la santé.. à la mort. hélas) l'hégémonie infatuée de la science moderne. de l'eau. ] Voici la bifurcation de l'histoire : ou la mort ou la symbiose215. Paris. Paris. pp. dans Questions de philosophie. » Je reviendrai sur ce « contrat naturel ». quand notre raison occidentale partit à la conquête de l'univers.ancrée dans la nature. Discours de la méthode. évidemment théologique. 36. connaissant la force et les actions du feu. par là même. dans une interview au Nouvel Observateur. 1988. à la « divine courtoisie211 » (sic). François GUÉRY et Pierre Osmo. Car la fin "principale" de la domination de la Nature. par laquelle. d'opposer la « vraie vie » . p. qui désigne à la vindicte de Serres (mais il n'est pas le seul. ] au lieu de cette philosophie spéculative qu'on enseigne dans les écoles. On oublie souvent cela quand on ne voit dans la phrase de Descartes qu'une orgueilleuse déclaration dominatrice. auteur.. comme le rappelait Alain Boyer dans un article remarquable. Nathan. toute l'interprétation de Serres : «Les mathématiques serviront à constituer une physique. 133. 215 Ibid. lieu par lieu. dans la glèbe traditionale212 » (sic) . il définit ainsi son propos : « En schématisant on peut dire que le Discours de la méthode a inauguré l'ère où la science et la technique prennent. » DESCARTES. substitue celleci. de nos conditions ou fondations vitales. plus trahi que loyalement déchiffré218.. 70. on en peut trouver une pratique. mais il convient d'abord de replacer la formule incriminée Ibid. des astres. et pourtant elle [la terre] se meut ! . » Ou Descartes ou Michel Serres.prédication plus lyrique.. la terre fondamentale tremble214. d'avance. 216 Le Nouvel Observateur. qui ouvre au prochain millénaire : «La Terre s'émeut! Se meut la Terre immémoriale.Serres. enfin. prétendait «casser en deux l'histoire de l'humanité ». Cette ère malheureuse. si muove ! ». fixe. p. à la fameuse formule . notre (anti-) Galilée de la post-modernité. VI partie. Oubli de la référence. p. Ce qui n'est pas seulement à désirer pour l'invention d'une infinité d'artifices qui feraient qu'on jouirait sans peine des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent. Mon Contrat naturel tente de clore cette période216. » Galilée.. de l'air. des cieux et de tous les autres corps qui nous environnent. mais la démarche revient au même.40. p. de la finalité « principalement » médicale de tout le paragraphe. à l'aurore de l'âge scientifique et technique. qui n'a jamais professé l'impérialisme scientifique qu'on lui prête: «Il est possible de parvenir à des connaissances qui soient fort utiles à la vie et [. voire l'allongement de la durée de la vie. 136... Ibid. 29 mars 1990. et c'est pourquoi. Oubli. 58-61. « Le respect de la nature est-il un devoir ? ». Il s'agit. maîtrise et possession du monde. [. «Maîtrise et possession. aux «métiers de nos artisans ». c'est la conservation de la santé. « les pieds enfoncés. mais également Descartes. ou celle du paysan. qui réfutait. 214 Ibid. Nietzsche.aux excès et forfaits de la domination technologique. Serres n'est pas loin de s'investir d'une mission comparable quand. Le Commentaire de textes philosophiques. 213 Ibid. nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres.. » Pour trois raisons. Et qui est le coupable ? « Galilée le premier enclôt le terrain de la nature213». de rendre justice à Descartes.« Eppur. 219 Alain BOYER. Or la domination est un moyen d'alléger la souffrance219. a été plus commenté que lu. dans Didier DELEULE. 9. si modeste. écrit François Guéry. de nouveau.

1990. l'a mise en coupe réglée. pour mieux dire. Le Contrat naturel.. Augustin Berque se montre encore plus critique. Reclus. afin qu'elle acquière. 222 Ibid. 221 M. vraisemblablement une aurore boréale. aux yeux d'un lecteur superficiel. qu'il est incompatible avec les cadres élémentaires de la pensée organisée. 191. certes. pas même le philosophe qui en rendait compte dans Le Monde. depuis les grandes révolutions industrielles. en vertu de laquelle l'homme.. 1988. de ce contrat naturel que nous propose Michel Serres en termes dramatiques: « ou la mort ou la symbiose » .. Ibid. peut seul devenir sujet du droit227 ». p. doublement désemparés. L’Homme. «procéder à une révision déchirante du droit naturel moderne qui suppose une proposition informulée. même sur l'échelle de Richter. singulièrement. seul. » Eh non. «La Terre tremble. que «la nature se conduit comme un sujet222». » C'est tout à fait exact et il suffit. Pour un juriste en effet le terme de "contrat naturel" est presque contradictoire. 69. Dans les médias qui ont salué la parution de l'ouvrage.. Serres dit vouloir passer contrat avec la Terre (la Nature). individuellement ou en groupe. publié sous la direction de Bernard Edelman et Marie-Angèle Hermitte220. Médiance. donc d'un quasi-sujet: «La Terre s'émeut. L’Homme. Christian Bourgois. » Quoi qu'il en soit de cet orgasme tellurique. «communiant tous deux. qu'on aimerait partager avec l'auteur. cit.. juste régularisation.. ). Autant dire qu'il a escamoté le débat. Ibid. Moïse de l'animisme! qu'il a écrit son dernier livre sous la dictée de la Nature elleBernard EDELMAN et Marie-Angèle HERMITTE. mais en plus cosmique. ». de liens et d'interactions. mais je ne suis pas autrement étonné qu'il ne s'y réfère jamais: il n'y aura trouvé aucun argument qui lui permette de fonder juridiquement son contrat de symbiose.LE «CONTRAT NATUREL » Mais convenons que. fort complexe et actuellement contradictoire. le statut d'une entité ou déité anthropomorphe. De milieux en paysages. ou pénétré d'un écologisme inconditionnel. 227 M. op. sans doute. l'humanité n'a pas ménagé la nature. 226 Augustin BERQUE. encore plus caustique : Serres «ne nous révèle-t-il pas Mahomet de l'immanence. ce phénomène magnétique dont parfois s'accompagnent les séismes226. Ibid. SERRES.institue la nature en sujet ? De nouveau. ni ne parle ni ne signe. Le Contrat naturel.. 190. la nature et le droit. la Terre nous parle en termes de forces. à ce qu'il semble . Montpellier. «La Terre est-elle une Vierge qui accoucha de son Créateur ? de sa Créatrice221 » Le tour est joué et l'on peut affirmer. Le subterfuge consiste à personnifier cette dernière à coups de métaphores et de majuscules. SERRES. Qui a remarqué que ce livre n'était pas d'un philosophe. du moins telle que l'Occident l'a pratiquée d'Aristote à Einstein (l'auteur. réunis dans une aura225 ». selon Serres. 223 224 . p. peut assurer leur commune survie ? Dans son interview au Nouvel Observateur. p. dès lors. 220 même? Au point qu'il a scrupule à s'en dire l'auteur: "Dois-je la laisser signer?223'. depuis des siècles et. p. ». p.. qui s'achèvera fatalement par l'extermination réciproque des deux protagonistes... Un contrat ne se fait qu'avec une personne humaine qui parle et signe tandis que la Nature.. op. car celle-ci est déjà son « amante »224: il s'accouple avec elle pendant les tremblements de terre. qui. les majuscules et métaphores tiennent lieu de preuves : «En fait. la nature et le droit. Qu'en est-il. en amour. ou l'armistice. Serres déclare s'être « lancé dans de véritables études de droit.. tel le chamane sibérien avec le tigre des neiges. en toute sérénité. elle. personne. Mais suffit-il d'affirmer qu'il le «faut» pour que cette «révision » . elle et moi. pp. mais d'un chamane en transe ? Car. 65. p.. 64. ensemble palpitant. p. Paris. y compris chez les vrais techniciens du droit... 225 Ibid. 191. pour s'en convaincre.dont Serres convient qu'elle «déchire » le juriste.. Aujourd'hui l'idée que la nature puisse être un sujet de droit fait son chemin. dernière phrase du livre. 188. cela ne suffit pas! Mais d'abord: qui contracte avec qui ? Et à quel niveau ? régional ? national ? planétaire ? Et ce contrat estil tacite (même si la Terre « parle » . ou doit-il s'inscrire dans une charte et des dispositions réglementaires ? On n'en sait rien et. cit. ou. 228 Ibid. revendique l'inauguration d'une ère nouvelle). 191. sur l'institution de la nature en sujet de droit. de lire l’imposant ouvrage collectif. il faut absolument. Je ne doute pas que Serres l'ait consulté. p. mais pas le philosophe. et cela suffit à faire un contrat228. ou la guerre. 63-64. n'a relevé que ce texte est radicalement irrationnel.

167. dans l'intérêt bien compris de tous et de chacun. et nul besoin d'« avoir navigué232 » pour le comprendre. ainsi qu'il aime à se désigner : «Le pacte social de courtoisie en mer équivaut en fait à ce que j'appelle contrat naturel231.. Ed. et Pascal Acot a tout à fait raison. par deux fois. il « va au-delà des limitations ordinaires des diverses spécialités locales230 ». Ibid. p. mais au monde objectif Le piton sollicite la résistance de la muraille à qui nul ne confie de lien qu'après l'avoir testée. 232 « Nous voici donc embarqués ! Pour la première fois de l'histoire. où chacun prend ses délires pour la réalité. l'anime d'intentions fastes ou néfastes ? Il en va de même avec la montagne. je dirais volontiers religion indigente. p. 229 230 instaure-t-il un rapport contractuel avec la paroi ? Qu'il s'agisse de la mer. de plus. du moins. au terme de son Histoire de l'écologie: «Pourquoi un tel retour au Sacré. 191.. à bout d'arguments. «Religion émergente ». 241. En quoi les matelots. «Un sentiment religieux (une religion émergente. le contact ne crée aucun contrat. On se demande comment Platon réussit. Mais j'avoue ma perplexité. 234 Ibid. qui n'avaient jamais navigué [sic] ont raison tous les deux en même temps» (M. 81. P.. et le contrat lui-même change de fonction : ne lie plus seulement les marcheurs entre eux.. dans le style homérique. 78.. D'où cette «religion diligente du monde236 ». Ibid. chez les écologistes237 ?» DU DROIT DE LA NATURE De deux choses l'une : ou bien la nature est un sujet et... contractent-ils avec la mer ? C'est pourtant ce qu'affirme le matin-philosophe. celle de tous ces théologiens. de nouveau. quand il s'interroge. SERRES. dont Spi noza dénonçait déjà l'imbecillitas. du Seuil. Il est clair que. Histoire de l'écologie. Le Macroscope. p. 1988. Ne soyons pas trop injustes. prend des attaches en des points précis et résistants de la paroi . Le Contrat naturel. p. mais. peut seule lui assurer un semblant de validité.F. même animés d'une « divine courtoisie ». on a quitté le terrain de la réflexion philosophique pour celui de la vaticination. on l'a vu. de la roche. Ou bien la nature n'est pas sujet Ibid. Paris. p. les concepts juridiques se diluent dans le pathos métaphorique: «Que la montagne [. et surtout si constant. de ROSNAY.. Serres nous propose deux modèles : l'équipage et la cordée. cet asile de l'ignorance ». op. il n'est plus d'autre solution que de verser dans les images biologiques (la symbiose) et bibliques (la terre s'émeut). Qu'il existe un contrat entre les membres de l'équipage. À l'évidence. cit. officiels ou hypocrites. qui.. moi aussi. et qui. Il est vrai que ce contrat naturel est « métaphysique ».U. voire abominable. ces considérations triviales n'intéressent pas celui qui reconnaît la Terre pour sa mère. à gagner la Sicile. ou de tout autre élément naturel. ni la peur aucun pacte. que Serres nous invite à pratiquer... p. ] se fasse difficile. 72. C'est pourtant ce que prétend le philosophe des cimes: «Un contrat ne présuppose donc pas forcément le langage : il suffit d'un jeu de cordes.manifestement. et cette «communion » finale avec la « Terre spasmodique ». référé. 70. non seulement à soi-même. Il sous-tend et valorise l'action.. » Cette « équivalence » laisse rêveur. 7 2).. comme la Terre tremble). Nous étions « embarqués233 ». un contrat comprend235 » J'aimerais comprendre. Soyons sérieux. Platon et Pascal. Au contrat social s'ajoute un contrat naturel234. Paris.. Elles comprennent elles-mêmes sans mots [sic]. 233 Ibid. 231 Ibid. comme telle. Mais comment la mer serait-elle concemée. Dès lors que l'on a renoncé à fonder en droit le contrat naturel. sinon par une projection poétique (la Mer gronde. nous voilà encordés. 283). Mais ce «jusnaturalisme » inédit suppose. 237 Pascal ACOT. qui. La métaphysique a bon dos et la nature est bonne fille. p. le groupe se trouve lié. 235 236 . comme dans l'ancien droit germanique. 163.. détentrice d'une sorte de « droit naturel ». et non pas seulement révélée) irrigue toutes les activités de l'écosociété. p. c'est l'évidence. « religion diligente » (Serres). Il confère l'espoir que « quelque chose peut être sauvé» (J. une mythologie plus ou moins subreptice. » Question naïve de celui qui « n'a jamais pitonné»: en quoi le fait de grimper Ibid. Dieu a simplement changé de nom. 1975. une théologie ou. sa fille et son amante ensemble229. p. vous obligent à vous « réfugier dans la volonté de Dieu. Étymologiquement et dans la nature des choses [sic]. p.

«Le préambule déclare que "les espèces sauvages ont le droit d'exister indépendamment des bénéfices qu'elles peuvent fournir à l'humanité". ce n'est pas parce que l'homme s'impose des devoirs à l'égard de la nature que celle-ci devient sujet de droit. mais esthétiques. cit. de la nature un sujet de droit est le point clé de l'ensemble de mon raisonnement.-A.. L'Homme.. Une certaine personnification des éléments naturels. À supposer que certaines choses soient dotées d'embryons de droits. pour clore ce débat. tant l'hypocrisie est ici. «Le concept de diversité biologique et la création d'un statut de la nature ». s'effectuera en vue et en fonction de l'humanité. dont les intérêts ne sont d'ailleurs pas exclusivement économiques.. dans B. l'article 2 dispose : "Les États reconnaissent que la diversité biologique constitue un Marie-Angèle HERMITTE. déplacé d'un cran. par exemple. non les intérêts de la nature envisagée pour ellemême. comme jadis.cit. 238 patrimoine qui doit être conservé au bénéfice des générations présentes et futures. 239 Augustin BERQUE. la nature et le droit. -. fécondes pour les philosophes [ ?]. puisque. Il est par conséquent impossible de fonder une éthique de l'environnement sur une telle notion239. radicalement. malgré les prosopopées de Serres. Il est clair que.. «Le concept de diversité biologique et la création d'un statut de la nature ». Aussi cet artifice ne s'impose-t-il pas.. ] Ces tentatives. comme partout. etc. au moyen de l'outil juridique. En voici la thèse : « Faire de la diversité biologique et. que citer Martine Rémond-Gouilloud : «Parce que aucun intermédiaire ne saurait assurer parfaitement la défense de la nature.-A. il ne fait aucun doute que toute l'opération. HERMITTE. et il faut l'instituer.. dans l'absolu.EDELMAN et M. EDELMAN et M. certains auteurs proposent. elle ne semble pas d'une utilité décisive. parce qu'on s'octroie le rôle providentiel de Dieu (pas n'importe lequel: un Dieu soucieux de son «capital »). Séduisante sur le plan philosophique [ ?]. le littoral. «Le droit et la vision biologique du monde ». HERMITTE. c'est-à-dire. ou. 254-255. de la «représentation ». permettrait seule de réparer véritablement les dommages dont ils font l'objet. À l'esprit trop cartésien pour se satisfaire d'une telle fiction. op. dans ses modalités juridiques. » Soit. Et je ne puis mieux faire. en ce qu'elle fait pièce à cet impérialisme humain qui refuse à tout autre qu'à l'homme la qualité de sujet de droit. par métaphore et sur le mode du «comme si » ? Augustin Berque. la notion de "droits de la nature" est incohérente dans son principe même. De toute façon. p. L’Homme. pp. sinon. Plus général. est catégorique : « Ainsi. ne sauraient pourtant satisfaire le juriste. la nature et le droit. au fond (mais on ne le dit jamais. cit. dans son dernier ouvrage. reconduits à la théologie. non pas à la nature ellemême. 217. plus largement. il ne conçoit d'autres intérêts à protéger que ceux des êtres humains. la nature ne pouvant se défendre ni protester. etc. À supposer donc qu'on décide de la «réparer » restaurer la forêt. il semble que le représentant de la nature soit appelé à gérer. [. dans B. et les seules limites qu'il accepte à ses prérogatives le sont au nom d'autres intérêts humains directement Marie-Angèle HERMITTE. Il s'agit du «projet de convention internationale sur la conservation de la diversité biologique » . de lui en accorder le droit. Marie-Angèle Hermitte cite pourtant un texte qui contredit l'interprétation restrictive que je propose. lui reconnaître des droits qui lui permettraient de se protéger. dans Maîtres et protecteurs de la nature. elles resteraient incapables de les exercer: le problème de leur représentation.p. nouveau Noé chargé de cette arche moderne. Cette démarche suscite pourtant la réserve. du moins. aussi bien que sur le fondement de son propre droit" 240. le clarifier. 241 Martine RÉMOND-GOUILLOUD. «Le prix de la nature». mais tout simplement l'intérêt collectif de la société à sa préservation241. sinon parce qu'on s'assigne à soi-même le devoir absolu de les protéger. op. ainsi que s'y emploie Marie-Angèle Hermitte dans un article fondamental. inspire tous ces discours. ou de vicaire de Dieu. qui. sociologiques. mais à ceux que sa détérioration aura lésés. la diversité biologique ? Nous voilà. la règle planétaire). » Mais lequel ? De quel droit décréter que toutes les espèces ont le droit d'exister. financières et techniques. c'est-à-dire de la réparation qui sera accordée. pp. cit. peut-on vraiment parler d'un sujet de droit..de droit. » Considérons le seul problème. » «Certains voudraient. ] On se séparerait donc totalement de tous les systèmes ayant fait de la nature un objet de droit238. la nature n'aura jamais « son mot à dire». op. Mais si cette institution est une décision unilatérale. le montant des dommages subis. op. 88. décidément. une fois de plus.. [. leur donnant un intérêt à agir. il faudra déléguer à certains organismes le soin de la représenter et d'évaluer. 65-66. Anthropocentriste par formation. une fois de plus. Ètre humains sur la terre. au demeurant crucial. ne serait pas résolu pour autant.. personnifier la nature. 240 .

Bemard Edelman souligne bien cette idée fondamentale d'intérêt commun. p. Il en va de même. HERMITTE. se voit représenté. que les articles de M. où l'animal n'est pas institué en sujet de droit. et d'encombrer nos résolutions de considérations éthiques ou pathétiques. 229. à strictement parler.. mais qu'elle exige une série de conventions précises. de ne la plus tolérer. mais devient. Comme le remarque Alain Boyer. Prenons l'exemple de l'animal. me semblent relever du fétichisme au sens de Comte244 ». à condition de ne pas le réduire à son expression la plus courte et la plus pauvre. ou tout autre avocat. les océans. 12-13. 136 et sq. 242 Je viens de dire que notre intérêt n'était pas seulement économique. équitables et garanties par une instance internationale. et tout à l'avantage de ce volume collectif. Une décision unilatérale. sans qu'il soit besoin de mythifier ou déifier la nature.-A. C'est toujours. Le prétendu contrat avec une prétendue nature n'est et ne sera jamais qu'une obligation juridique que les hommes s'imposent à eux-mêmes. nous mène au coeur de la question. assurément. mais requiert la punition du coupable. même si cela peut entraîner des effets inattendus sur l'homme qu'il serait injuste et sot de ne pas prendre en compte. dans leur intérêt bien compris.. dans leur intérêt sentimental (souffrir. non pas avec la « Nature». par la S. la couche d'ozone. mais avec nous. je suis.P. Renoncer à cette prétention illusoire d'instituer la nature en sujet de droit ne signifie pas que l'on capitule devant la morgue technocratique. notre intérêt qui est la règle. qui. la nature et le droit. pour surveiller. etc.. » L'INTÉRÊT « ÉCONOLOGIQUE » La notion d'intérêt. Les idées de "respect de la Nature" ou même de "respect de la vie". ni que l'on continue à saccager la planète en toute impunité. dont la protection constitue. à propos d'un objet ou secteur naturel bien défini. HERMTTE. Cela suffit à nous engager. qui ont décidé. 244 A. du moins à court terme. un tour scandaleux. Il se trouve seulement que. Nous en sommes à l'ingénierie planétaire : il faudra . Existe-t-il un droit de l'animal ? Non. l'Antarctique. Brice Lalonde. EDELMAN et M.-A. dans B. à cet égard. un précédent instructif. Il est vrai que. faute de pouvoir crier justice. et répugnent à s'enfermer dans un système de contraintes jugées léonines et. EDELMAN et M. cit. et à tous les échelons. avec le débat qui divise les puissances occidentales et les pays en voie de développement. je n'ai pourtant jamais contracté avec ma victime. « Le respect de la nature. cité.-A. BOYER. Martine RÉMOND-GOUILLOUD. C'est pourquoi la protection des ressources naturelles ne peut être chez nous comprise. ibid. qui ne réclame rien pour la victime ellemême. la mer. en France.perceptibles. néfastes à leur économie. au sens élargi du terme. la souffrance des animaux. telle qu'elle figure explicitement dans nombre de conventions internationales. aujourd'hui. op. RémondGouilloud y figurent côte à côte. si j'inflige de mauvais traitements à une bête. coquecigrue qui fera ricaner tout juriste sérieux.. sur l'espace extra-atmosphérique. est un préjudice). même. On le voit bien. 243 Bemard EDELMAN. et surtout pour l'exemple. il est vrai. évoquait même la possibilité d'une police écologique : « Nous verrons sans doute apparaître des organismes communs à l'ensemble des nations. art. Il est remarquable. même par compassion. passible de poursuites judiciaires. est devenue insupportable aux Occidentaux. dans B. de nombreux facteurs.243. ». d'assurer la sauvegarde.. a fortiori. L’Homme. où entrent. pp. L'intérêt écologique exige un calcul à long terme. édicter et. bel exemple d'un débat dont on eût aimé trouver trace dans le livre de Serres. pp. « Ressources naturelles et choses sans maître ». surtout de certains d'entre eux (et ces choix sont révélateurs). en dernière instance. « il n'est pas immoral en soi de polluer une mer.A. un être protégé. qu'ils dénoncent une ingérence qui prend parfois. C'est dire que la véritable écologie n'a que faire d'un contrat symbiotique avec une nature symbolique. l'Antarctique. Il est clair que ces derniers refusent de contracter. pour la nature inorganique. Hermitte et M. et les limitations qu'elle nous impose admises. en tant que telles. dont ils décident. que dans l'intérêt de nos contemporains242. alors ministre de l'Environnement. depuis peu (le XIX ème). « Entre personne humaine et matériau humain: »le sujet de droit». C'est unilatéralement que l'homme s'engage à respecter les forêts. en tant qu'objet de droit. etc. sinon par métaphore ou contamination analogique. intervenir. Dans une interview à L’Express. ainsi rappelé à ses devoirs. nous oblige à contracter entre nous.

et que la transformation d'un pays (asexué) en paysage (érotisé) s'effectue surtout in visu. il est vrai colossal. mais par un péché technologique: si l'on en croit Norman Mayers. économiques. le saule pour l'aspirine. vicaire de Dieu. La déforestation. pour vivre. pour leur vouer un culte puéril. qui n'est. Le Contrat naturel. Il ne s'agit pas de contracter une (« alliance symbiotique » avec la forêt tropicale. un patrimoine commun que nous nous devons de protéger contre notre propension au gaspillage. à la fois économique et écologique. CROUPES ET MAMELONS. éconologique. ciclosporine. ) opérer in situ. de la photographie. de veiller à l'application des règles que les hommes auront édictées pour euxmêmes. c'est-à-dire élargi à l'échelle de la planète et de la longue durée. etc. je souscris. près de 75 % des espèces vivantes. On dit aussi que les forêts tropicales abriteraient 60 % des deux cent cinquante mille espèces répertoriées. in situ ou in visu. La nature n'est pas une personne. le complexe de Noé. que les révolutions pharmaceutiques sont souvent liées à la découverte des propriétés médicinales que détiennent certaines espèces végétales (le pavot pour la morphine.. qui manquait. la détruisent. CHAPITRE IX UN PAYSAGE PEUT-IL ÊTRE ÉROTIQUE? Cette théorie du paysage. Mais on pressent d'emblée qu'elle ne saurait. dans l'intérêt commun de l'humanité. la touche érotique et ludique. constitue donc la dilapidation insensée d'un réservoir-. plus simplement et plus sérieusement. apportant.. op. sauf exception (ou provocation . Notre perception esthétique de la nature est toujours médiatisée par une opération artistique. 245 » Qui ne voit que cette force d'intervention n'aurait aucunement pour mission de faire respecter un « droit de la nature ». » Sa mise en garde est toujours pertinente. j'aimerais en donner une ultime illustration. ni même une entité. dans leur intérêt bien compris. que je m'efforce d'élaborer depuis des années. ce qui pose. Peut-être parlerons-nous d'une force d'intervention écologique. etc.. La seconde est pragmatique. non plus par une faute éthique. sur ce point. depuis un siècle. esthétiques. une dernière fois. Prenons un autre exemple. de la littérature. etc. par la médiation de la peinture. On ne maîtrise et ne possède vraiment la nature qu'en la protégeant. On peut l'envisager de deux façons. de "Casques verts". écologiques.) ou certains champignons microscopiques (pénicilline. l'hypothèse qui me sert de fil conducteur: il n'y a pas de beauté naturelle ou. je l'espère. On sait. . dont nous ne savons même pas évaluer l'importance. qu'un margouillis de biologisme et de théologie. 245 Vierge-Vie ou notre Mère-Nature. de possibilités. La première est théologique: l'homme. 246 M. la question fondamentale. mais. n'est pas faite pour apporter de l'eau au moulin des curés. la nature ne devient belle à nos yeux que par le truchement de l'art. quel qu'en soit l'intérêt économique immédiat. des rapports (« Nord-Sud ».). C'est. et la vraie possession à l'opposé de l'oppression : gestion ordonnée d'un fonds à préserver. bref. La vraie maîtrise est maîtrise de soi. une fois de plus. La formule qui donne son titre à ce chapitre n'est pas anticartésienne. p.. bien au contraire : elle explicite et actualise celle du Discours de la méthode. disait Schopenhauer. à l'opinion de Serres : il faut « désormais chercher à maîtriser notre maîtrise246 ». cit. que tous nos intérêts.. que nous aurions à vénérer pour elle-même. le plus souvent. plus exactement. à cet essai. l'homme aurait détruit. une « artialisation». la sauvegarde de la diversité biologique. autant que protéger. mais raisonnablement (nous avons à l'apprendre). je rappelle. et dont nous sommes à nouveau responsables. peut-être. a charge de sa Création. serviteur de Zoé (la Vie).. 61. Méfionsnous des nouveaux Tartuffes. elle n'est qu'un réservoir.rectifier et créer. en effet. Il ne s'agit pas de s'agenouiller devant la L’Express. si l'on veut. pronominale. non seulement rationnellement (nous le savons). que celle-ci s'effectue directement ou indirectement. nous commandent d'exploiter. Or l'érotisation est une variété particulièrement spectaculaire de l'artialisation paysagère. SERRES. mais. 7 avril 1989. « La philosophie. de négocier avec ceux qui. mais sans jamais céder à ce pathos écologiste. à l'heure où le Second Déluge s'annonce.

On soupçonne déjà que cette réversibilité métaphorique peut produire le pire et le meilleur. « massée » derrière son «mamelon ». et je compris alors que jamais le chiendent des plus larges femelles ne pourrait égaler le feu de ce pelage 249. sur les cartes d'‘état-major. à la psychanalyse. ou ces artistes japonais. car le plus souvent ce qui m'était délicieux. du « fourré crématoire ». le premier suffit pour dissimuler la garde impériale. Ainsi Lucien Clergue et ses femmes marines. et lorsque enfin j'osai y regarder. avec la terminologie dont ils usent pour la description du milieu physique. de manière assez convenue. Cantique des Cantiques. avant de surgir. Ébloui. Les Châtiments. 1) D'emblée. Au chapitre du pire figure le recours. filles de pierre. Divisé ou plutôt indivis. l'un des polypes osait me questionner. La femme peut. Les militaires reprennent ce vocabulaire. le vallon de sa gorge. Paris. quelques pages plus loin. il ne s'agit que d'indications rudimentaires mais elles témoignent déjà d'une certaine inclination à projeter sur le pays des signes sexuels. II. «Mamelon: éminence arrondie sur un terrain » (Littré). ce qui commençait à me devenir cher au point que l'espoir de le retrouver le lendemain était la meilleure joie de ma vie. la colline de ses seins. par exemple: « Derrière un mamelon. malicieux. Elle n'en est que plus troublante. c'était plutôt tout le groupe de ces jeunes filles. Alors je répondais d'une voix asexuée. qui permet. p. « jardin bien clos. Ce n' était. lointaine. « L'Expiation ». que « croupes » et « mamelons « . « morne plaine ».. . sinon érotiques. grotte. rigide. filles de sable. un paysage de pacotille. je levai les deux mains et m'en couvris les yeux. 1976. s'érotisent mutuellement pour susciter ces figures de l'art que sont le nu et le paysage. sans doute le plus exposé à cette métaphorisation. à peu 249 250 source scellée248 ». dévoile à Déméter son ventre 247 248 HUGO. celle que demandait la colonie marine250 . soulevant sa robe.. construisant l'un de mes romans autour de la métaphore du «buisson ardent ». J'ai moi-même cédé à cette tentation. fauve. le ravin de son sexe. le corps avait encore grandi. flamboyante... cette garde. ce sont les géographes qui nous fournissent les premiers indices d'une telle érotisation. Le pire.LA MÉTAPHORE RÉVERSIBLE Paradoxalement. où la nudité et le pays. » Un mamelon. quand Baubô. devenir un paysage. à leur tour. on est à Waterloo. » Les photographes. Alain ROGER. universelle.. Ibid. l'érotisation semble plutôt s'effectuer au féminin. mont de Vénus. » Ou bien encore.. plus aisément que l'homme. mais la toison continuait de brûler dans la nuit. Il était envahi d'une énorme fourrure. la classe des lycéennes aux blouses bleues. différent du reste du monde. Comme il est rare que le terrain soit complètement plat. mais aussi le meilleur. ne cessent de jouer sur ces métamorphoses : filles d'eau. qui me ravissait quand j'étais grenadier-voltigeur au 5 ème régiment d'infanterie. 36. rv. sinon « à la hussarde ». pas une croupe.. plus sensibles à la minéralité lumineuse des corps. et voir pourquoi ce buisson ne se consume pas. je me dis alors : tu vas t'avancer pour considérer cet étrange spectacle. p. réalités naturelles.. métaphorisées en « polypier » : « Elles formaient à mes pieds comme un grand animal. comme s'il existait quelque affinité entre la configuration géographique et l'anatomie de la femme: courbes et creux. une esthétisation subtile. sexualisé à la hâte. Certes. celui d'une adolescente rousse qui.. le poncif. croit-on. «Croupe: partie renflée d'une montagne » (Littré). triviale ou poétique: touffe. Parfois. . « unir les courbes des femmes à des croupes de collines » (Cézanne). coelentéré d'azur. Le Misogyne. Mais je restais cloué. la garde était massée247. commode et complaisant. un bel anthozoaires corail céruléen. Chez Hugo. pour se faire étriller par la mitraille anglaise.. la manoeuvre devenait comme un jeu licencieux sur cette «Carte de Tendre » . farouche. on se donne. On évoquera. 15. Mais celui que je vis me frappa de terreur. de projeter sur n'importe quel lieu une lecture libidinale. il montait du brasier comme une fumée blême. motte. en tout cas féminins... brusquement... Denoël. qui n'en a plus pour longtemps. ligne de grâce hogarthienne. celui des « jeunes filles en fleurs » : « Tel pour moi cet état amoureux divisé simultanément entre plusieurs jeunes filles. 2) Cette métaphorisation sommaire est réversible. s'exhibe au narrateur : «C'était un acte prodigieux. sillon. » Ce polypier n'est évidemment qu'une réminiscence du « zoophyte » proustien. Et cela m'inspire deux remarques. le geste sacré d'Éleusis. 12.

277). n° 3. III). dont Freud. tandis que les vapeurs (eau + air) et la lave (eau + feu) sont hétérosexuelles. puisque les échanges et les liaisons se multiplient. comme on peut s'en convaincre en lisant les essais de Bachelard. tout à la fois naïve et scolastique. 1990. quelque signe phallique s'y aventure. p.. 343). un jardin qui. le paysage relève de la même interprétation que «l'illusion du déjà vu». Esthétique et peinture de paysage en Chine. foncièrement féminin. N'oublions pas que les quatre éléments des cosmogonies archaïques sont sexués .. sont des descriptions d'organes génitaux252. pp. (chap. si l'on en juge par les quelques indications qu'il nous fournit dans L’Interprétation des rêves: « On reconnaît sans peine que dans le rêve beaucoup de paysages. Coleridge. Il est significatif que ce poème onirique commence (reste diurne) par l'évocation du grand jardin clos du khan Koubilaï. Pour une psychanalyse du paysage. Ibid. à travers une forêt de cèdres. la faculté de tout interpréter en termes génitaux. TROIS FIGURES DE LA FEMME-PAYSAGE On en trouve de beaux exemples en littérature.air et feu. où l'application mécanique de la symbolique freudienne tourne souvent à la caricature. par imprudence.. par femme dont les gémissements invoquent le démon qui l'aime! (By woman wailing for her demon lover). qui président à la métaphore. il me paraît difficile de suivre 253 Françoise CHENET. de nuire à l'érotisation. soudain. 251 moins notre soupçon initial : « L'organe génital masculin représenté par une personne. elle peut aussi modeler les reliefs en opposant les creux peints à l'encre sombre (yin) et les bosses peintes à l'encre pâle (yang)251. . Faut-il imputer à Freud lui-même la responsabilité de cette sexualisation. p. trad. pp. ] Ainsi sont obtenus les effets de distance. masculins. P. 1975.. féminins -.306. celui de l'encre est d'établir la distinction entre le yin et le yang. ignorant souvent tout de la psychanalyse. terre et eau. l'organe génital féminin représenté par un paysage253. c'est-à-dire e l'organe génital de la mère » (op. 1971. oblique.. féminisent leur paysage selon des modalités diverses et justiciables d'une typologie fondée sur les figures de la féminité. ni de charme. p. repris dans La Théorie du paysage en France. vulvaire. engendrant ces images poétiques dont Bachelard s'est fait le spécialiste : la boue (terre + eau) et les fumerolles (feu + air) sont homosexuelles. jamais ne fut hanté. les faces avant et arrière des montagnes. op. comme tout le monde en convient.. cit.. Kubla Khan. et Michel COLLOT. si bien que rien ne peut échapper à cette sexualisation universelle. ou les traités du paysage de la Chine ancienne (voir plus haut) : «Le rôle du pinceau est de camper la forme et la substance des choses. n°3. pour Freud. tout relief est phallique et toute cavité. Guillaumin. L’Interprétation des rêves. bouillonnant toujours dans le tonnerre. lorsqu'elle émet l'hypothèse que «si. dans Enonciation et parti pris. op. le jardin est la métaphore du ventre matemel. » Le paysage est. fait place à un ravin. en dépit des liaisons et de quelques « brouillages ». du paysage ? Sans doute. «Le paysage dans le regard d'un psychanalyste ». comme il arrive en psychanalyse. fr.. cit. 1986. « Points de vue sur la perception des paysages ». l'orgasme tellurique. Voir aussi le beau rêve des «deux jardins». » Mais cette codification des éléments et leur sexion systématique risquent. esquisse à peine l'interprétation.F. une sorte de « partie carrée » élémentaire. université de Lyon 11. L’Espace géographique. nul plus magique.de frais. 53 et 57. même si. sous la lune émaciée. et chez des écrivains qui. Actes du colloque de l'université d'Anvers. Il se trouve toujours un arbre ou un clocher pour ithyphalliser le paysage . Paris. le paysage est du côté du père » « Le paysage comme parti pris ». J'incline à croire que. Quoi qu'il en soit.. 1974-1994. » Freud n'en confirme pas N.. ceux en particulier qui représentent des ponts ou des montagnes boisées. [. le rêve s'exaltant en délire érotique: «Mais quel ravin profond et mystique (deep romantic chasm). dans la verte montagne! Sauvage endroit! Nul plus sacré. 314. voir aussi J. pour l'inconscient.VANDIER-NICOLAS. Une telle érotisation n'est pas dénuée d'intérêt.U. Au fond de ce ravin. 252 FREUD. p.que n'a-t-on pas fait subir aux trois clochers proustiens de Martinville et de Vieuxvicq quelque mare ou ruisseau pour le féminiser. s'enfonçait. hélas. 90-91. L'alternance du yin et du yang permet de distinguer les lointains des premiers plans. Le « déjà vu » est d'ailleurs le plus souvent un paysage. cit.

en désordre . est réversible : si la prostituée est un «égout séminal » (Parent-Duchâtelet. La Seine. deux pages plus loin. fountain (« source»). qu'on appelait «la pauvre Yvette » de sorte que l'Yévrette me semblait comme le condensé de cette pauvre Yvette. étoilée de crachats troubles. Paris. je ne nie point ses prestiges et ses gloires alors qu'elle fait craquer par l'ampleur de son rire son corsage de rocs sombres et brandit au soleil sa gorge aux pointes vertes. une fillette souffreteuse et couverte d'impétigo. Sartre. [. « Les choses se sont délivrées de leurs noms. elles se faisaient l'abjecte confidence de leur existence. Où l'on voit que l'onomastique seconde ici la métaphore. «cette rivière en guenille». ] et parmi cette danse des rocs. en même temps et sans cesse. 86. et il imaginait un essaim de novices. les orgasmise en paysage fantastique. comme il convient. qui les organise. la beauté d'un paysage est faite de mélancolie. et comme volcanique (métaphore de la métaphore). Il est omniprésent dans les mythes et les contes. rééd. grotesques. y croupissait plutôt. se laissaient aller à l'existence comme ces femmes lasses qui s'abandonnent au rire et disent: "c'est bon de rire". dans les trous d'un mur ? Par endroits. puis elle remue sa suie coulante et reprend sa marche ralentie par les bourbes255. elle stagne. [. devient une fille gironde. ] Toutes choses. aux vers suivants. dans sa montée brusque. géantes et ça paraît imbécile de les appeler des banquettes ou de dire quoi que ce soit sur elles : je suis au milieu des Choses. puis. doucement. « virile ». cette femme lovée entre l'Indre et la Loire . » Tous les éléments «géographiques » sont ici féminins: chasm (« ravin »).... et je ne pouvais m'empêcher de l'associer à ma petite voisine. mais dans une autre perspective. lifeless ocean (« océan sans vie »). la Bièvre. ce charme apitoyé que font naître en moi un coin désolé de grande ville.. Lausanne. est récurrent dans l'Odyssée (Calypso. Grasset. « La Bièvre ». «cet exutoire de toutes crasses ». La Nausée. sacred river (« rivière sacrée »).. s'éclaboussant les seins au milieu du courant256 ». pp. etc. caverne measureless to man (« cavernes dont la mesure est inconnue à l'homme »). une rigole d'eau qui pleure entre deux arbres grêles. au féminin. légèrement modifiée. en grandissant. tendrement. Il y a une Yvette en région parisienne. son double pitoyable.). un condensé de garçonne et luronne. caves of ice «(cavernes de glace ») 254.nues. 254 gargouille sur une vanne et se perd. l'eau semble percluse et rongée de lèpre . mais j'avoue ne pas éprouver. J'ai déjà évoqué ce poème. mais les commentateurs n'ont. pas assez souligné que cette description est animée de l'intérieur et comme inséminée par une féminisation universelle et obscène des Choses : « Ce vernis avait fondu. une fille des rues. dans Croquis parisiens. une source puissante surgissait en poussées soudaines.. Mermod. Elles sont là. dans la célèbre description du jardin public de Bouville. traduction de Germain D'Angest. et c'est cette misère « navrée » qui fascine Huysmans et lui inspire ces lignes magnifiques et déjà nostalgiques : « Ils ne l'ont donc jamais enfin regardée cette étrange rivière. Au fond. elles s'étalaient. 109-1 10. «La nature n'est intéressante que débile et navrée. me semble-t-il. avec son attitude désespérée et son air réfléchi de ceux qui souffrent. p.. au chant XII. c'est un Loir. l'obscénité femelle. au féminin. ou plutôt du « ruisseau ». la Garonne. ce « fumier qui bouge ». il restait des masses monstrueuses et molles. d'instant en instant.. 1836). la Gironde. » On sait que cette expérience de « l'existence » se répète et culmine. Huysmans. Kubla Khan. » La métaphore. la fille du ruisseau. le ravin.. 256 Alain ROGER. La Bièvre.. les innommables. au chapitre II de ce livre. ma Bièvre berruyère. projetait la rivière sacrée. cette sentine couleur d'ardoise et de plomb fondu. et c'est leur érotisation violente. l'exutoire nécessaire du stupre. bouillonnée çà et là de remous verdâtres. 255 . associées à la féminité maléfique. une Nonette aussi. de même. 1990. la Loire. qui COLERIDGE. Aussi la Bièvre. au chant v.. près de Senlis: « joli ce nom. devant ses ripailles de sève. mais qui. d'une voix mouillée. une « fille » tout court. les unes en face des autres. Rémission. de Max Ernst. 1955.. qui s'écoulait à Bourges. me charme-t-elle plus que toute autre. cet exutoire de toutes les crasses. Scylla. putride et méphitique. et. une butte écorchée. » Je me souviens d'une rivière.. à demi intermittente. Le thème des « cavernes creuses ». têtues. de nouveau.. béguinettes en goguette. je compris qu'il n'y avait pas de milieu entre l'inexistence et cette abondance pâmée. l'Yévrette... c'est le Sein. d'une effrayante et obscène nudité. et je songe au Jardin de la France.comme si cette terre respirait en halètements rapides et rauques (As if this earth in fast thick pants were breathing). sanglotante. bondissaient des fragments énormes. n'est qu'une pauvre fille. Si l'on existait. Huysmans.

chap.un autre paysage. non point un « paysage d'âme » (Amiel). 262 Ibid. L'abbé Mouret connaît d'abord la tentation. mais en vain. Champ Vallon. première étreinte. 132 et sq. la pudeur. et bientôt le remords. mais de femme pâmée : « La nuit. Le Grand Masturbateur. C'est un peu gros (les «gros poings » . misogynie cosmique. Dali258. «Zola était Zola.. ce détour par le «ça existe » n'avaient d'autre fonction que d'engendrer.il fallait exister jusque-là. 1986. » . sous le signe des roses. mais puissarnment construit (les « puissants poumons » . J'ai évoqué l'érotisation du paysage « vampirique » dans mon analyse du Dracula de Bram Stoker. 260 261 . la campagne ne l'avait inquiété. complices. L'ÉDEN AU FÉMININ Le «Paradou » est assurément un haut lieu dans l'oeuvre de Zola. Sa longue description. le découvre et l'éprouve. détaillées avec un luxe érotique éblouissant. Voici les moments forts de cette métaphore : . à son corps défendant (il a perdu conscience). La Faute de l'abbé Mouret. Verlaine. Bram Stoker.. Flaubert. celles de Zola et de Proust. c'est-àdire un artiste un peu massif. pp. tandis que de gros soupirs tièdes s'exhalaient d'elle. à commencer par ce paradis « méridionalisé ». plus inquiétant aussi. xv. et surtout exemplaires de la sexualité universelle. dont je ne trouve l'équivalent ZOLA. par l'insémination métaphorique . qui. saoule des ardeurs du soleil et rêvant encore de fécondation. Elle dormait. à peine cachée sous la mousseline argentée de la lune261. jusqu'à la défaillance. Tous les éléments du récit édénique sont en effet repris. mais confondu ici avec l'arbre de Vie. dans Hérésies du désir.Avant même l'entrée au Paradou. pp.. Dracula. puisque placé sous le signe de la femellité. sorte de Léon Bloy aux imprécations tonitruantes. sans conteste. Ève. le quitte. Serge ressort du Paradou. après une abstinence un peu longue à nos yeux de lecteurs habitués à plus de célérité érotique.de la Connaissance. immense jardin clos. mais également heureuses et plus ou moins paradisiaques. livre premier. livre II. fort différentes au demeurant. ] jamais.. S'ensuivent. dont le frère. où Serge retrouve l'innocence puérile et l'intégrité physique d'Adam. tordue. Les SARTRE. Ernst. à l'obscénité257. [. par sa force vitale et sa féminité exubérante. la Nausée. enfin. à l'instar du serpent. Freud. Saudek. Giono. comme à cette heure de nuit.. L'écriture de Zola est ici inspirée. jusqu'à la moisissure. 1938.. livre II.IV. fantasmatique à l'évidence. des arômes puissants de dormeuse en sueur. ses luisants de peau ambrée. le ventre sous la lune. y revient. ).). 257 258 bêtes y sont familières. occupe la partie centrale de La Faute de l'abbé Mouret. décrivant à merveille cette induction du désir par la féminisation progressive et fabuleuse du jardin. mais chaste. mort à la vie. l'envie du Paradou. première subversion du mythe -. Adam et Ève de cette parabole un peu lourde. dont il est. ses ombres molles. Tout se passe comme si ce retour à la « chose ». héraut de la malédiction.. Il y entre. la féminité affolante. » Paradoxe : on aurait pu croire que «l'existence » serait la régression au neutre. débraillée. chap XVI. 177-181. comme l'écrit Huysmans. la honte. le véritable personnage. la «faute » de Serge et Albine. mais doué de puissants poumons et de gros poings259 ». ZOLA. induisant.) mais j'aimerais me pencher plus particulièrement sur deux d'entre elles. mais. inlassablement reprise et renouvelée. va désormais garder férocement l'entrée. avec sa poitrine géante. cette campagne ardente prenait un étrange vautrement de passion. rut rustique.et Robbe-Grillet ne manquera pas de le reprocher à Sartre . on se couvre le corps et on se dissimule quand surgit frère Archangias. le désir refoulé de Serge investit la campagne environnante d'une femellité puissante.. plus puissant.Au Paradou262. toute cette nudité de déesse. dont il ressent.. préface (1903) à la réédition d À rebours. qui est d'abord un paysage érotisé. y est l'instigatrice : c'est elle qui conduit Serge sous le grand arbre . ). à l'ombre duquel ils s'étreignent. Le même ouvrage comporte un commentaire du célèbre tableau de Dali. les membres écartés. chap. Dali (Seyssel. déhanchée. jour après jour. la gorge en avant. à la boursouflure. Il existe bien d'autres modalités de l'érotisation paysagère (Hugo. comme il convient. Gallimard. est le vrai tentateur: c'est lui qui a «voulu la faute260 ». On eût dit quelque forte Cybèle tombée sur l'échine. Il n'en est rien.. y succombe. 259 HUYSMANS. etc. qui fait de ce pauvre pays. Ibid. Colette. Paris.

dès son premier séjour à Balbec. à l'entrée de la grotte. j'indique pour chaque citation et entre parenthèses les références aux deux éditions de la . d'un jour à l'autre. » « C'était le jardin qui avait voulu la faute. Ibid. piquée d'une pluie de fleurs. 259 et II. » .. dans un ruissellement de crins superbes. Ainsi. » (II. Mais cette métaphore du « sein bleuâtre ». exhalant la mollesse d'un désir. L'érotisation du paysage n'en est que plus savante. 179 et Il. [. Est-ce le paysage qui suscite le désir. trois volumes). qu'elle coulait de son écorce. mais dont l'ithyphallisme se gorge de féminité: « La sève avait une telle force.. soit parce que. de la fenêtre de l'hôtel. sans doute. comparer avec la Cybèle rustique de Zola -. VII. selon une 263 264 265 technique très tôt élaborée. PROUST. Denoël. Le jardin ne peut «vouloir la faute» que s'il est lui-même érotisé par le désir des amants. la sueur de vie qui coulait de son écorce pleuvait plus largement sur les gazons d'alentour. chap. nostalgique.La scène.. auraient pu déconseiller cette côte à certaines mers indolentes. étaient rarement les mêmes. celle des marines d'Elstir. Gallimard. xv. qui ne livrera son secret que bien plus tard. mais féminine: « Chevelure immense de verdure. sa ceinture d'épais taillis. il érotise. Voir plus haut le jugement de Huysmans sur Zola. noyant l'air d'abandon. Pour plus de commodité et afin d'éviter la multiplication des notes. elle le baignait d'une buée de fécondation. livre 11. les reins de l'arbre craquaient. 705). les mers. 865-866). 1985. Paris.. Mais d'ailleurs elles ne ressemblaient guère à celles de cette première année.« la nymphe Glaukoméné. Paysage rêvé. » Il est un peu dommage que Zola éprouve le besoin de nous marteler l'explication (toujours les «gros poings»). ses tapis d'herbe. ne veux-tu pas. dans Proust. ses membres se raidissaient comme ceux d'une femme en couches. enfin. Comme la première année. à son tour dénudée. 89 et sq. lorsqu'il s'efforce de tromper son envie d'Albertina : « J'essayais de me distraire de ce désir en allant jusqu'à la fenêtre regarder la mer de ce jour-là. même si j'étais venu à la même date que la première fois. son propre paysage.. une explication discutable d'ailleurs. 1986-1989. comme on le voit un peu plus loin. quatre volumes. dont la symbolique est bien connue. Proust était Proust. mais doué d'un oeil esthète et d'un sexe subtil265. Rêver sur mon épaule en y posant ton front ? lui dis-je en prenant sa tête dans mes mains et en lui montrant les grandes prairies inondées et muettes qui s'étendaient dans le soir tombant jusqu'à l'horizon fermé sur les chaînes parallèles de vallonnements lointains et bleuâtres » (III. visiblement induit par le désir de la jeune fille. elle faisait de lui la virilité même de la terre. suscite le paysage : «j'arrachai cette tunique qui épousait jalousement une poitrine désirée. c'est-à-dire un artiste un peu frêle.. la « métaphore ». ou l'envie des amants qui induit. 64-65 et 1. quand Albertine. Il n'était plus qu'une volupté264. Ibid. des temps différents. vaporeuses et fragiles que j'avais vues pendant des jours ardents dormir sur la plage en soulevant imperceptiblement leur sein bleuâtre d'une molle palpitation » (111. Les plaisirs et les noms. L'arbre alors défaillait avec son ombre. voyageuse indolente. faisaient songer à quelque fille géante.. 783). évidemment viril. l'amputant de sa réversibilité. soit parce que maintenant c'était le printemps avec ses orages. et attirant Albertine à moi : Mais toi.L'arbre de Vie.que chez Huysmans (les fleurs exotiques d'À rebours) et chez Proust (les aubépines de Combray). lors du second séjour à Balbec. C'est ainsi que. renversant la tête dans un spasme de passion. symbiose d'Albine et du Paradou. Symbiose. dans Le Temps retrouvé266. Pléiade (Paris. ce paysage-là ? Les deux. puisqu'elle mutile la métaphore. chap. livre II. dont le jeune homme se délivrera bientôt. plus changeants. et 1954. . est d'emblée réversible. 266 C'est du moins ainsi que j'ai cru pouvoir interpréter la révélation finale du Narrateur. par projection métaphorique. étalés comme une mare de parfums263. dont la beauté paresseuse et qui respirait mollement. comme s'il devait se libérer du picturalisme de Swann pour inventer sa propre métaphore. ] Par moments. pâmée au loin sur les reins. pp. par son exubérance. artialise la mer au moyen de modèles esthétiques . dont les mèches débordaient de toutes parts en un échevellement fou. pâlissant la clairière d'une jouissance. puisque le Narrateur la pratique bien avant de lui donner son nom. ÉPIPHANIE DE LA FÉMINITÉ La démarche proustienne est évidemment différente.

On a pu contester la pertinence de ce terme pour désigner de telles métamorphoses. Roussainville. nous regardait. «règne végétal de l'atmosphère ». Malgré mon désir d'enlacer leur taille souple et d'attirer à moi les boucles étoilées de leur tête odorante. » Chez Proust. Les Nymphes du printemps eussent semblé vulgaires auprès de ces jeunes houris qui gardaient dans ce jardin français les tons vifs et purs des miniatures de Perse. il induisait cette féminité. Et l'érotisation s'amplifie sous le signe du rose : « La haie laissait voir à l'intérieur du parc une allée bordée de jasmins. Relevons. Gilberte n'est pas seulement une « fillette » qui «habite là ». inconnue et propice. 138-140). du côté de Méséglise. mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. du rose odorant et passé d'un cuir ancien de Cordoue [. dans cette première partie de la Recherche. semble-t-il. plus belle encore que les blanches ». « petits coeurs verts et frais de leurs feuilles ». les instants privilégiés de ce processus métaphorique: . par le seul mouvement de la description. l'habite et l'anime. saturé de religiosité. « bouquets célestes bleus et roses ». ce haut lieu du désir. de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leur bourse fraîche. 136-139 et I. ] . «rose minaret. « Toi qui aimes les aubépines. de l'épine. « la plus fréquente » est. le Narrateur énonce sa loi de réversibilité. au reflet rose du toit de tuile. Tout se passe comme si. Dès le début de la Recherche. couleur d'Éros.. 157). On sait que cette figure de rhétorique est employée par le Narrateur pour caractériser les marines d'Elstir: « Le charme de chacune consistait en une sorte de métamorphose des choses représentées. puis féminine. regarde un peu cette épine rose . ou plutôt qu'elle en est tout à la fois l'âme et l'émanation. analogue à celle qu'en poésie on nomme métaphore » (11. soit qu'il suscite. dans la mesure où il pousse à sa limite le dynamisme de la métaphore. levant son visage semé de taches roses » (I. . Mais si ce désir qu'une femme . aux arbres de son bois.. puis. 128-29 et I. son essence visible. elle incarne ce lieu. il est vrai langoureuse. voir. mérite le titre d'éducateur oculaire. Par une sorte de paganisme métaphorique et métamorphique. je serais d'ailleurs tenté d'appliquer au Narrateur la formule qu'il emploie pour Elstir: « Une de ses métaphores les plus fréquentes. l'effémination érotique. de symbiose entre la femme et le paysage : « je faisais un mérite de plus à tout ce qui était à ce moment-là dans mon esprit.. je ne pus plus bouger. au village de Roussainville où je désirais depuis longtemps aller. c'est-àdire la métamorphose « élémentaire». la belle description du « règne végétal de l'atmosphère » par Legrandin. » (1. II. l'érotise à rebours. d'une véritable épiphanie. Tout se passe comme si ce paysage floral s'était préparé à Gilberte. Une fillette d'un blond roux qui avait l'air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage. qui. C'est là que. soit qu'il s'effémine lui-même en courbes suggestives. en raison du contexte. .Après Tansonville. 134 et 1.. métaphore de Legrandin). à n'en pas douter. . des aubépines. d'oeillet et d'hydrangea ». désormais.Le chemin des aubépines. de Tansonville. l'épiphanie de la femme. de nouveau. Il s'agit donc. 191 et I. nous ne pourrons plus la séparer de l'épine rose. avant Elstir. « panaches de plumes mauves et blanches ». d'une « vision » et. 130)..Nous touchons à l'essentiel. signe que Gilberte fait bien partie du paysage. comme il arrive quand une vision ne s'adresse pas seulement à nos regards. qui. littéralement. non sans rétablir l'équilibre. bien sûr. tout à la fois. Séquence: aubépines blanches. la métaphore constitutive du paysage proustien. inflation du rose. « teint de fleur. pour la première fois.. mais rose. de cet émoi nouveau qui me les faisait seulement paraître plus désirables parce que je croyais que c'était eux qui le provoquaient. le pays devient un paysage en se gorgeant de désir et de féminité. « pétales soufrés et roses » (le ciel comme parterre. comme sa vérité vivante. baie de Balbec. comme s'il se condensait en elle. Tout à coup je m'arrêtai. « blondes Andromèdes (I. nuages roses. est-elle jolie ! En effet c'était une épine.. 835).Quelques pages plus loin. induite par cette profusion du rose.À Combray. puisque. au clocher de son église. 455 et II. elle le signifie et. sa métaphore et sa métonymie finales. L'induction est si forte que les taches de rousseur en deviennent roses. La séquence est la suivante : nuages violets et bleus. et qui semblait ne vouloir que me porter vers eux plus rapidement quand il enflait ma voile d'une brise puissante. en écho. Il est vrai qu'en poétique traditionnelle la métaphore suppose la conservation des deux signes.. tandis qu'Elstir opère une substitution. 135-36. puisque celle-ci est réversible : de la mer à la terre et vice versa. et première induction féminine avec «la jeune fille en robe de fête » et « le mois de Marie ». aux herbes folles. nouvelle séquence : odeur de lilas.

Elle ne me vit pas. 6 5 5). non du voyeur. sans doute. évoquer l'une des épiphanies les plus troublantes de la Recherche. fleurs. en me faisant croire que cette fille n'était pas pareille aux autres femmes. des livres que je lisais cette année-là.apparût ajoutait pour moi aux charmes de la nature quelque chose de plus exaltant. Elle revint sur ses pas.. J'aimerais. soit métaphoriquement. de se replonger dans ce mundus muliebris. au bord du torrent. qu'une maison de garde enfoncée dans l'eau qui coulait au ras des fenêtres. Nouvelle induction. Le texte est explicite : l'érotisation manifeste du paysage induit l'apparition de la laitière. dans la recherche paysagère. se laissant regarder de près. avec ses métaphores et ses épiphanies. HISTOIRE D'UNE PASSION THÉORIQUE ou Comment on devient un « Raboliot » du paysage Rien ne me destinait à écrire sur le paysage. élargissaient ce que celui de la femme aurait eu de trop restreint. pour que l'Avenue fût autre » (1. « belles invitées». » C'est elle qui érotise la nature. où cesse le paysage ? Le Narrateur souligne cette fusion essentielle : « Il suffisait que M" Swann n'arrivât pas toute pareille au même moment. Zola ou Proust. ce « jardin des femmes».. mais ici sublimée en altière laitière. comme autrefois. Et. Il y a des jardins comme il y a des mers. Où commence celle-ci. picturaux de préférence. venir vers la gare en portant une jarre de lait» (II. j'étais plutôt voué à Épictète. son visage devient un paysage: «Je lui fis signe qu'elle vint me donner du café au lait. » (I. abrupt. «M" Swann » (1. Il s'agit de l'apparition de la belle laitière. Si un être peut être le produit d'un sol dont on goûte en lui le charme particulier. le train s'arrêta à une petite gare entre deux montagnes. pour finir. et 1. par un redoublement fantastique de la métaphore. la métaphore est réversible : « je ne sais si. du village de Roussainville. 417-427). Oriane de Guermantes. vous éblouissant d'or et de rouge » (II. De formation philosophique. je l'appelai. je ne pouvais détacher mes yeux de son visage de plus en plus large. le charme de ces lieux ajoutait au sien. J'avais besoin d'être remarqué d'elle. aux . Il suffit d'avoir l'oeil. dans l'église de Combray. ce devait être la grande fille que je vis sortir de cette maison et. valses. parce que la Femme les hante. quelques pages plus loin: « Ainsi regardais-je les arbres avec une tendresse insatiable qui les dépassait et se portait à mon insu vers ce chef-d'oeuvre des belles promeneuses qu'ils enferment chaque jour pendant quelques heures. modeste. pareil à un soleil qu'on pourrait fixer et qui s'approcherait jusqu'à venir tout près de vous. mais elle le leur rendait. jadis. plus encore que la paysanne que j'avais tant désiré voir apparaître quand j'étais seul du côté de Méséglise. mais nouvelle. son baiser me la livrerait. 154 et I. en retour. si décevante. la duchesse « amarante ».Le bois de Boulogne. les charmes de la nature. « éblouissant d'or et de rouge ». sur le sentier qu'éclairait obliquement le soleil levant. 1 6. voilà vingtcinq ans. Spinoza ou Nietzsche. peu à peu. à l'aube.. 156). . sinon exclusivement. 418). J'aurais pu. et des plus significatives quant à la poétique proustienne du paysage. alors j'aurai le sentiment d'avoir ouvert une piste. au point que.. dans les bois de Roussainville. elle-même précédée par le souvenir de la paysanne de Roussainville. aussi changeants. Il me semblait que la beauté des arbres c'était encore la sienne et que l'âme de ces horizons. 17-18 et 1. sans m'encombrer de théorie. On aura reconnu. » Ces arbres qui sont « forcés depuis tant d'années par une sorte de greffe à vivre en commun avec la femme». érotisant à plaisir le pays. j'en vienne à m'intéresser passionnément. 410-419 et 1. sur le quai de la gare : «Le paysage devint accidenté. si j'ai pu suggérer qu'un paysage n' est souvent qu'une femme diffuse. 657). Séquence : « Puissante et molle individualité végétale ». me contenter de proposer quelques «paysages choisis ». 410 et I. On ne voyait au fond de la gorge. soit réellement. si l'on m'avait prédit ma prédilection actuelle. avec nus : Ève au jardin d'Éden ou Vénus alanguie. et l'on m'aurait beaucoup surpris. le teint de sa figure était si doré et si rose qu'elle avait l'air d'être vue à travers un vitrail illuminé. Au-dessus de son corps très grand. Il a fallu un concours de circonstances assez insolite pour que. à travers ce vitrail. mais de l'artiste. mes penseurs favoris. Mais si j'ai pu donner envie de relire Huysmans.

mais toujours avec le sentiment de chasser sur des terres qui n'étaient pas vraiment les miennes. 1925. fille-ville volage. avant Jérusalem . que je tenais d'ailleurs à féminiser. mais ce fut sans histoire. 268 Alain ROGER. aimait Jérusalem. de peur de se figer dans la couleur locale. l'héroïne. la Sicile.. Huysmans. il fut celui de mon enfance. Zola ou Proust. langage à leur image.. aux paysagistes. perclus. 1981. Dans Le Misogyne. La Théorie du paysage en France (1974-1994). Flaubert. contre tous les pouvoirs. dont elles paraissaient . je rêvais d'un amant. au bout de quelque temps. Bruges. dont la prolifération métastatique ne laisse pas d'inquiéter. Dans La Travestie268. certes discrète et comme braconnière. comme un chevalier franc. aux historiens. qui porte le même titre. Paris. La Travestie. d'une artialisation. ou qu'elle rendait tels. mon intérêt pour le paysage fut littéraire. alors naissante. Nicole. à la façon de l'art. bref. je ne l'avais jamais vue évoluer en milieu ordinaire. en témoignage de cette époque charnière.. 267 à cette époque (de 1975 à 1980) que j'ai ressenti la nécessité de doubler mon travail de romancier d'une véritable réflexion esthétique. foyer. Paris. et si l'adaptation cinématographique d'Yves Boisset m'a quelque peu déçu. mais par un mimétisme inné. Champ Vallon. qu'elle devait les fuir. Venise et Agrigente. qui déflorait Florence. Grasset. Rome. induite par des paysages. c'était Claudia. mais appartenaient de plein droit aux géographes. d'être un peu le Raboliot267 du paysage. C'est d'ailleurs ce côté « braconnier» qui m'a incité à « fouiner» dans les fourrés du paysage. ou la fascination de la féminité. encore embryonnaire. À l'origine. la Sologne. je m'étais en effet engagé dans une sorte de carrière parallèle avec. Orléans sous la pluie. si rare. pour partie. notion que je venais de braconner chez Montaigne. au hasard des colloques sur le « paysage». est sorti en 1988. Raboliot. alors « réservé » . Carnon et ses « sauriennes ». c'est parce qu'il n'a pas su ou voulu imaginer (mettre en images) cette symbiose. J'appréhendais l'instant de mettre pied à terre. l'une littéraire et l'autre théorique. de n'être plus que Bruges. Cecilia Gradiva. La féerie s'expliquait par la couleur des pierres et les jeux du soleil. les sites et les villes jouent un rôle décisif : Bourges. se métamorphose sans cesse.les temps ont bien changé et. dans ce domaine. Paris. ou les deux. en tout cas plus malins que bien des tireurs patentés. L'étape décisive fut la rédaction simultanée d'un roman. 1987. Magnifique figure de l'anarchisme rural. ma foi en la force de l'art. s'en réjouir. même si l'on a pu. n'importe quel saute-ruisseau y va de sa «communication». Grasset. plus j'avais l'impression qu'elle s'ensoleillait à l'image des pierres. et de ma thèse d'États Nus et Paysages. un paysage qui m'est cher. Seyssel. sodomisait Venise. confirmant son pouvoir de s'imprégner des lieux. Agrigente ou Venise. condensant leur essence. et. cela soit dit avec humour et sans aucune forfanterie. pour y « débusquer » les spécialistes de toutes les espèces et publier cette anthologie. Le Voyeur ivre. dans son armure. deux versions. Voici. et dont elle sentait. Florence. mais qui marque mon entrée. deux textes contemporains. 239.. orange au pied des temples . » 269 Alain ROGER. Essai sur la fonction de l'art. instantané. Protée-Prostituée qui se fût appelée Bruges. la voyant marcher. par osmose. en compagnie de Claudia Cecilia. .porosité. depuis quelques années. Le Voyeur ivre. plus que la refléter. mais toujours en des lieux qui étaient fabuleux. de telle sorte que. je les entreverrais à travers Cecilia. suivant le modèle de mes illustres devanciers. son ciré ruisselant et sa calvitie noire. protéique à son tour. Même Jérusalem ne la fixerait pas . L'Art d'aimer. usure ? absorber la lumière. à laquelle le présent livre doit beaucoup. D'où cet « éloge du braconnage » dans mon précédent livre. Raboliot braconne en Sologne. d'écrire des romans dont l'intrigue fût. Cécile.infernal du récit. mais toujours en symbiose avec le paysage. mais instinctivement. p. visage paysage. et. que tout paysage est un produit de l'art. Le premier extrait décrit mon arrivée à Jérusalem. braconnier légendaire de La Règle du jeu de Jean Renoir. Le film d'Yves Boisset. change de sexe et de condition. de s'y identifier. Denoël. de la police et des propriétaires. Mais chacun sait que les braconniers sont souvent plus adroits. qui s'en était nourrie. Il se pourrait aussi que ma vocation « braconnière » provienne de mon admiration pour Julien Carette. pour projet. plus nous approchions du King David Hotel. non par imitation consciente et laborieuse. « On entra dans la ville. d'où son impératif: Il nous faut d'autres villes269. le second exprime mon credo esthétique. C'est Maurice GENEVOIX. de ma conviction. Nous allions en silence. si je devais un jour retourner dans ces villes. Clermont-la-Noire enfin. En fait. d'abord. 1995.paysages.

mais aussi. 270 271 Mort du paysage ? op. ] Notre vie n'est peut-être qu'une succession d'instants privilégiés que nous ne savons pas identifier. celle qui opère directement sur le terrain. à telle heure du jour. plus pédagogiques et. en France et à l'étranger. Si mon principe de «double artialisation » fonctionnait correctement dans le domaine du nu. de façon sommaire. Proust. 1985 Proust ou le désir de Venise ». Introduction à l'art des jardins » -. dans ses épiphanies fugitives ? [. car ils n'étaient pas. Denoël. dont le naturalisme. braconnée ? -. Sans doute le volume collectif le plus célèbre sur le sujet. Cet article « Ut pictura hortus. quand je ne subissais pas des attaques frontales. comme si Van Gogh ne les avait pas peintes.je la retrouve parfois chez certains confrères. ID. mais sur l'ordre de notre regard. frileusement. même entamé. op. demeurait encore rudimentaire et marquée d'un esthétisme excessif Il est vrai que je m'inspirais beaucoup de Wilde et de Proust. J'ai donc amélioré ma théorie de la double artialisation. je me suis employé à renforcer mon armature conceptuelle. ou rencontré. mais ne l'ai-je pas. J'ai donc décidé de m'imposer un programme fort et. ne fût-ce que pour mériter la confiance que l'on me témoignait. puis à l'étranger . qui. cit. Les Plaisirs et les Noms. qui m'inspirait. qui (entre-)voit le paysage sous la domination de l'art270. braconnée chez René-Louis de Girardin. la terre et le ciel basculent et s'inversent.. en revanche. Paris. et ne traitant guère. l'invention de la montagne au XVIII ème272. ou plutôt m'aspirait chaque jour davantage. je rencontrais parfois des résistances. repris dans L'Art d'aimer. de la part des Anglo-Saxons en particulier. . non par une turbulence géographique ou météorologique. 272 «commencements » (la naissance du paysage en Occident). d'autre part -. j'étais. adhérente ou modélisante. 109.. op. je continuais d'écrire mes romans et mes essais d'esthétique érotique273. de spécialiste. alors bien usurpée. dont je n'attendais rien d'autre que la satisfaction intime d'avoir rempli mon contrat d'intervenant et comblé.. je sentis que l'heure était venue de m'attaquer à l'histoire des jardins.se déplaçait du côté du paysage. . 1985. la cathédrale de Rouen.« Poétique du paysage proustien ».. Paris. pays et paysage. m'a valu une réputation.. par modélisation. Ces rencontres m'ont obligé à oeuvrer sans relâche. Daudet. eux. mon centre de gravité. au lieu de braconner au hasard des halliers. dont j'avais beaucoup à apprendre. où. Audouard. op. allait connaître une certaine fortune en France. une lacune de ma thèse. mais. totalement négligée dans Nus et Paysages. m'a permis de dénoncer plus efficacement les réductions dont le paysage est ordinairement la victime : réduction 273 Rassemblés dans L'Art d'aimer. supra. cit. dans Amoureux fous de Venise. Mais je sentais confusément que mon appareil conceptuel restait fragile et lacunaire. outre leurs modèles spécifiques (Alain-Fournier. auquel je devais d'ailleurs consacrer plusieurs articles et un essai271. envisager l'autre volet de l'artialisation paysagère. Cette «double articulation» artialisation in situ et in visu. d'autre part. » Cette théorie de l'artialisation.Bulletin de la Société Marcel Proust des PaysBas. anonyme. Ces deux déterminations n'étaient pas toujours bien comprises. en France comme à l'étranger. Lors des colloques ou congrès. Barrès. de véritables spécialistes du paysage. Genevoix. p. aux divers moments du jour. 1991. Orban. et faute d'informations suffisantes.au sens du « Gai Savoir » .« Pourrions-nous percevoir les nodosités rugueuses des oliviers. Nus et Paysages. où j'ai retrouvé.. dirai-je. etc. moi-même. beaucoup moins sûr de moi dans le domaine du paysage. d'une part. cit.) bénéficient du schématisme d'Elstir. plus parlantes.. tel que Proust l'a inventé : l'échange des éléments. quand l'eau. plus internationales : artialisation in situ (sur le terrain) et in visu (dans et par le regard). et de nombreuses invitations. élargir le champ de mes vérifications et aborder l'étude des ID. ou plutôt de gaieté . La Sologne et la Camargue. cit. Et c'est ainsi que je parvins à remplir la case vide de mon dispositif conceptuel: à la dualité »Nudité-Nu » je décidai en effet d'associer celle du «Pays » et du « Paysage ». me limitant d'ailleurs à quelques suggestions plus ou moins anecdotiques. J'en ai proposé deux autres. que d'un seul exemple. des braconniers romanesques. je m'en étais tenu à l'artialisation indirecte. appliquée ou mobile. ils occupaient le terrain depuis longtemps et ils y travaillaient à plein temps. reste pugnace. en certaine période de l'année. de plus en plus. entre autres. comme si Monet ne l'avait pas figurée. L'occasion m'en fut bientôt donnée par l'invitation au colloque qui se tint à Lyon en 1981 '. d'une part. Il me fallait donc. contre toute attente. au passage. Il n'est guère de lieu où ne "souffle l'esprit" : que des schèmes n'animent de leur activité silencieuse.

doit toujours être réfutable. BERENSON. BORCHARDT. Elle ne dégénère jamais en condescendance. se remettre en question. Et justement : je serai toujours protégé de la tentation totalitaire par ma conviction que. BLOY. ALTMANN. ALPERS. Leon Battista : 74. Yvan: 188. avec les ans.: 34. 21. BocCACE. ALEMBERT. en dernière instance. B@AC. changer ses pièces défaillantes. Elle n'est jamais qu'un outil. BESSON. perfectible. ALPHAND. réduction « écologique » aux écosystèmes. au coup par coup. APOLLINAIRE. BissoN. ACOT. 17. YVES: 186. 188. ma règle d'or). AUDOUARD. 154. BERQUE. Maurice: 20. I-ouis-Auguste et Auguste Rosalie : 96. 98.. jean-François: 116. Augustin: 7. 45. @on: 174. joseph: 38. 157. 119. Une théorie. ALAIN-FOURMER: 24. les faiblesses et les contradictions du naturalisme. BOILEAU. je n'étais plus sur la défensive et taxé d'esthétisme. Adolphe: 140.. Honoré de: 122. D'. jean-Louis: 91. BACHELARD. Theodor: 114. Germain: 171.«géographique » aux géosystèmes. 93. BARRÈS. 153. qui doit. Yves: 1 1 1. Bernard: 50. Patrick: 130. 188. Svetlana : 71. ADDISON. 21. AUGUSTIN (saint) : 84.: 94. 30. je pouvais contreattaquer vigoureusement et montrer. A. sur des exemples précis et concrets. 24. Filippo: 45. quelles que soient mes captures dans les sous-bois du paysage. BAUDELAIRE. @ERTI. selon une démarche qui relève souvent du bricolage et du braconnage (même si le rationalisme le plus intransigeant reste. D': 149. Rudolf: 141. Pascal: 156. 97. BERGER. ABERLI. j'en resterai toujours le Raboliot . 29. jean-Georges: 92. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE: 89. BOISSET. Luc: 106. Sophie: 28. Giovanni: 35. 25. 56. 169. ALTDORFER. INDEX DES AUTEURS ET ARTISTES CITÉS ARISTOTE: 153. . Nicolas: 83. ANGEST. Gaston: 168. AuGoYARD. ADORNO. Popper nous l'a appris. J'ai pris. AUDURIER-CROS. Albrecht: 79. Henri: 175. Charles: 9. en forger de plus efficaces. 100. quelque assurance. AMIEL. 98. et iU. sans relâche. 60. 103. 48. 95. BONIN. BENTIVEGNA. BLANDIN. Guillaume: 23. 110. L. BELANGER.

CARE@E. E. Alexandre: 96. 72. 161. . 95. Ascanio: 45. Serge: 85. James: 60. CORBIN.S. COMTE. CHATEAUBRIAND. 116. Anne: 64. 89. CLÉMENT. Paul: 21. Gilbert: 128. 78. Pierre de : 35. CLERC. Auguste: 161. CROCE. CAILLÉ. CONAN. Piero: 7. 81. COROT. CHOUILLET. COLERIDGE. 166. 88. CAMPORESI. 16. CARUS. CALAME. Michel: 25. julien: 185. 37. Roberto: 38. CORAJOUD. Virginie: 1 1 0. Carl-Gustav: 96. 37. 26. 98. CAMPIN. COLETTE: 173. Robert: 75. Jacob: 74.UE. 42. CHRISTO: 46. CHEMETOFF. 14. Jacques: 121. Alexandre: 138. 138. Lucien: 114. et ill. COLLOT. 114. 76. CONDivi.BoucICAU-F. 76. 79. CASEY. 97. Maître de: 71. René: 108.. CHENET. CIVIALE. BRAUN. CONTI. 160. 22. et ill. 97. BRE1. 22. CRESCENS. CAUQUELIN. Alain: 7. Lucien: 168. BOYER. BRIFFAUD. BouTs. CICÉRON: 56. CA@RE. CARMONTELLE: 135. COSTANZA. Aimé: 96. Adolphe: 96. Alain: 152. BURLE-MARX. Jacques : 87. Tlierry: 75. CHRISTUS. BURCKHARDT. 15. BROSSES. : 114. Georges: 12. 41. 170. 44. COCHERIS. 74. Kenneth: 27. BRUEGEL. CHRÉTIEN DE TROYES: 58. 99. 66. Bu@. COUSTEAU. François-René de: 101. Pieter: 71. Benedetto: 16. jean-Yves: 106. Michel: 25. Pauline: 31. CAHILL. 103. Edmund: 102. Michel: 170. Petrus: 76. Françoise: 170. BRASSENS. 98. CHARBONNIER. 127. Gilles: 46. 98. 171. CHABASON. Georges : 23. Charles de : 99. Jean-Baptiste: 14. Samuel: 36. Évrard de: 35. 102. CLARK. 32. CÉZANNE. 82.

Salvador: 173. DAGOGNET. Henri: 25. GEERTGEN TOT SINT JANS: 76. WilliaM: 98. Théophile: 121. FLAUBERT. 150. Anne: 144. 78. GILPIN. Salomon: 89. Robert: 1 1 0. FRÉMONT. Alphonse: 188. FOUÉRÉ. DF. 110. CUECO. 93. 149. Armand: 27.150. Charles de: 108. . ERNST. 159. 77. FOUCAULD. DENIS. 119. DURAND. Léo: 121. Gilbert: 37. FOUCHER. Bernard: 153. DALI. Christiane: 50. GELLÉE. DORE. DENNIS. EINSTEIN. Albrecht: 76. et ill. DicKENs. GALILÉE. 149. DAUZAT. 17. Charles: 124. GAUTIER. 111. Pierre : 64. EDELMAN. DAUBIGNY. ÉPICTÈTE: 185. ESTIENNE. DELILLE.CROS. 151. 173. FROST. Jacques: 16. 148. 79. Maurice: 13. DIDEROT. FOE. Gustave: 95. 114. DAGRON. 99. 188. Galileo : 146. Daniel de: 99. DAZELLE. 160. GESSNER. DAUDET. GIONO. Friedrich: 148.Luz. DELEULE. DUPONT. 28. 186. Max: 172. DIDAY. Chantal: 107. François: 13. 115. DONKIN. Denis: 16. DUGHET. GENEVOIX. 74. Sigmund: 169. François: 96. DÜRER. Ambroise: 144. William: 119. DANTE: 2 1. 116. 42. 78. 43. Michel: 1 1 1. DONADIEU. Pierre: 106. Georges: 147. DESCARTES. Albert: 51. Charles-François 14. ENGELS. 148. et ill. FERRÉ. Gaspard: 39. FREUD. 19. FÉNELON: 99. FRANCASTEL. Charles: 135. John: 86. René: 146. Maurice: 24. 185. 39. jean: 173. Gustave: 107. 122. DUHAMEL. 95. 18. Didier: 151. 173. 157. Claude (dit LE LORRMN) : 38. Albert: 146. Adolphe-julien: 45. 103. 96. Robert: 19. 153.

Ibierry: 143. KALAORA. 173. 43. 93. HALLER. 146. Joris-Karl : 123. 42. 89. JACQUEMART DE HESDIN: 70. GRÔNING. JOINVILLE. Philippe : 84.177. GUILLAUME DE LoRms: 35. Georg Wilhelm Friedrich : 12. HOGARTH. HOLT. GOETHE. HEIZER. GRILLET. 89. René-Louis de: 17. HÉRODOTE: 107. KÂSTNER: 139. James : 37. HEIDEGGER. HOKUSAI: 23. HUMBOLDT.172. 133. E. HAECKEL. HEISENBERG.175. 148. Mohamed: 107. Jean de: 59. 92. Louis de: 91. Henry: 39. 88.GIORGIONE: 79. 92. J. KANT. . 91. JACQUES DE VÉRONE: 59. William: 87. JOUTARD. Gert: 140. HEGEL. HOMÈRE: 84. GRAND-CARTERET. Johann Wolfgang: 42. François: 147. William: 39. JAUCOURT. HOARE. Werner: 146. 93. Washington: 43. IRVING. John Dixon : 39. Ferdinand: 96. Michael: 46. HUYSMANS. HOUANG KONG-WANG: 62. Wilhelm von: 65. GUÉRY. Marie-Angèle: 153. 105. Geoffrey: 38. 159. Victor: 101. John: 7. HODLER. 151. 146. 158. Emmanuel: 10. JELLICOE. Bernard: 106. HOLBACH. 160. HERMITRE. d': 91. 186.: 79. 104. HANG TCHOUO: 61. HUGO. 38. 41. 88. KAO K'O-MING: 62. Emst: 126. GIRARDIN. H.41. 1 1 0. GUILLAUMIN. 40.183. Carl Gustav: 13. 33. 166. 157. Martin: 147. Nancy: 46. JUNG. HENRY. GOMBRICH. KAO K'O-KONG: 63. HUNT. Michel: 149. 86. 95. 43. JOYCE. : 170. 171. KACIMI. Peter-Eckhard: 102. KENT. KNABF.174. 25. Albrecht von: 16. 91.

MICHIEL. MARTINET. 79. Ehrard: 139. 135. Robert: 13. LÉVI-STRAUSS. LESSING. Friedrich: 96. Li TCH'ENG: 61.KOUO HI: 62. LÉGER. LINDEMAN. Marcantonio: 79. Herman: 101. 134. 135. LAPICQUE. LE DANTEC. LAMARCK: 146. LÉONARD DE VINCI: 72. Jeanne: 19. 62. Walter de: 46. MARIA. KOUO SSEU: 61. Karl: 146. Andrea: 75. LENOBLE. : 94. Quentin: 76. MASON. MARX. MARTINET. LALO. LESAGE. MAC LUHAN Marshall: 114. Hans: 75. James : 1 00. LE NÔTRE. 102. LA FONTAINE. LINCK. 97. Victor de: 50. 140. John: 32. Charles: 16. LE PAYS: 86. LINNÉ. 64. S. Antoine: 91. 78. MEMLINC. Pirro: 45. 166. 16. LORENZETTI. LOU-FHERBOURG. Marie-Madeleine: 40. Brice: 162. Denise: 134. 69 et ill. LALONDE. MICHEL-ANGE: 45. Erich : 55. André: 38. LINCK. Claude: 12. 134. 62. R. MÉRIGOT. Conrad: 91. MARCO POLO: 36. MARQUET. Albert: 21. MARMONTEL. Bernard : 116. Philippe: 100. MATHÉ. MELVILLE. 144. Karl von: 146. Roger: 59. MOEBIUS: 126. MARTENS. 119. Jean-Pierre: 20. L. METSIJS. Norman: 163. LIGORIO. jack : 85. Jean-François 102. 7 et 8. Charles: 21. 145. LE DANTEC. MÂDING. LITTRÉ. Femand: 143. 44. MAYERS. . LASSUS. William: 40. Maxime: 130. 59. LONGIN (Pseudo-): 101. : 130. Émile: 132. LAPRADE. MACPHERSON. MILTON. Jean de: 54. LAMOTTE. MANTEGNA. 104. Ambrogio: 66.

loi. PANOFSKY. Antonella: 32. Daniel: 109. 85. Alexander: 39. PITTE. 124. Paolo: 65. Maître de: 35 et III 1. OVIDE: 118. PETERS. PSICHARI. Nicolas: 42. NASH. PATINIR. ORSINI. 116. PIERO DELLA FRANCESCA: 74. Russel: 38. 20. Friedrich : 77. OBERRHEIN. MUSIL. 100. jean : 71. et ill. NERVAL.80. POUSSIN. 123. 119. 84. 37. 69. Antonio: 66. PIEL. 155. PEYRE. Marcel: 15. NIETZSCHE. Joachim: 76. 72. PISANELLO. Robert von: 17. 53. Camille: 14. : 1 1 0. PÂCHT. 93. Willem: 55. PIETROGRANDE. 64. Vicino: 45. Joseph : 108. Daniel: 89. Henri: 24. Alexis: 171. Nathalie: 116. 68. 83. OSMO. MONET. PASCAL. 188. Friedrich: 150. POIRION. 187. 71. Jean-Robert: 130. . 16. Bemard : 132. Erwin: 55. PÉTRARQUE: 25. 95 99. PARDO. MOSCOVICI.178. PLATON: 52. PISSARRO. 122 173. PAGE. R. 1 1 0. POPPER. PLINE L'ANCIEN: 56. MONTAIGNE:10. POURRAT. POL DE LIMBOURG: 72. NADAR: 116. PLINE LE JEUNE: 5 7. Daniel: 68. POIRET. 78. 74. 145.MOLINET. MORNET. 188.183 186. MORELLY: 87. PARENT-DUCHÂTELET.179. jean: 19. Blaise: 155. 6. PINI. Claude: 14. POE. 79. Edgar: 43. POPF.175. Serge: 13.177. 77. Karl: 190. PALISSY. MONTESQUIEU: 99. 67. PROUST. Otto: 66. 21. PUCELLE. Gérard de: 107. 26. Pierre: 151. Ernest: 108. MOUK'I: 62 et ill.

Alwin: 139. 99. SCHOPENHAUER. 156. ROBESPIERRE: 148. Jean-Jacques : 13. Martine 159. Michel: 108. 152. 140. SAINT-EXUPÉRY. 122. 137. Michel: 45. ROSNAY. SCHLEGEL. 157. RENOIR. 154. SÉVIGNÉ. SAINT-SIMON (Claude-Henri de Rouvroy. RUBENS. RIETER. RECHT. Jean-Paul: 172. 93. RENOIR. Mme de: 86. ROBINSON. 2. 26. Pierre-Paul: 121. RUYSDAEL. RANDOM. Marcel: 116. SCHAFER. 96. 188. ROUX. 95. Alain: 173. 153. 89. RENAUT DE MONTAUBAN: 35 et ill. Michel: 148. 91. Alain: 16. ROSS. 149. 149. 88. William: 140. 173. RÉMOND-GOUILLOUD. 94. 95. 43. SAINT GIRONS. J. REPTON. RIMBAUD. 89.QUIOT. 94. 119. Charles: 46. Éric: 23. ROUSSEAU. 167. Georges: 120. 114. RENAULT-MISKOVSKY. 93. ROBBE-GRILLET. 160. 37. 42. 79. Salvator: 42. SAUDEK. 100. Giovanni: 96. 163. 99. 109. 93. RODENBACH. Antoine de 108. SAVARI: 93. Hubert: 42. Ségolène: 136. SAMSON. Jean: 185. duc de) : 31. SHAFTESBURY: 103. Jan: 173. . comte de) : 46. 96. SARTRE. Friedrich von: 65. 88. 186. 172. 150. 155. SEIFERT. ROBERT. Heinrich: 91. 92. ROHMER. SERRES. Humphrey: 40. 43. ROSA. Jacob Isaac Van: 37. Auguste: 15. RABELAIS. ROMAINS. SAINT-JUST: 148. Roland: 65. Baldine: 103. SEGANTINI. Josette 49. 145. 110. Arthur: 164. 119. jules: 24. 102. François: 19. RONCAYOLO. Pierre: 28. SAINT-SIMON (Louis de Rouvroy. ROYAL. 95. 81. Arthur: 120. Alain: 34. Murray: 116. REMBRANDT: 124. ROGER. 160. Horace-Benedict de: 25. SAUSSURE. de: 156.

VARONE. STRABON: 107. 147 148. TANSLEY. THOMASSET. TURNER. Charles : 98. URFÉ. Claude: 68. Gilles: 46. 96. 4 1. TOURNEUX. Wallace: 110. SPINOZA: 157. Antonio: 55. 169. STOKFR. A. STAROBINSKI. 75. 133. . 24. Pierre-Henri de: 95. VAN GOGH. STEVENS. Reinhold: 139. 76. et ill. jean-joseph: 42. SMITHSON. STUDIUS: 56. VAN OSTADE. Martin de la: 26. Robert: 46. VAN MELSEN. VANDIER-NICOLAS. UTRILLO. François-Pierre 132. VAN EYCK. Georg: 16. 27. Pierre-Marie: 142. Kasuo: 113. 185. VERA. VERLAINE. TÔPPFER. VAN GOYEN. Honoré d': 80. jean: 94. 13. Bram: 173. David: 124. TÜXEN. Michel: 37. André: 140. William: 39. SOUDIÈRE. Maurice: 21. TS'IEN SIUAN: 63. Oswald: 13. VASARELY. 23. TROLL: 128. A. 99. 114. Jacques : 127. 73. et ill. STEEN. TRICAUD. SPENGLER. VALENCIENNES. 140. Paul: 173. Isaac: 124. : 126. Rodolphe: 95.SHENSTONE. 97. THEYS. TCHAO MONG-FOU: 63. Nicole: 61. : 14 5. 74. G. Jirina: 70. 78. THÉOCRITE: 51. TSONG PING: 61. VAN EYCK. TOURNIER. TURRI. Jan: 73. 130. Paul: 12. SIEBERT. SHINOHARA. TENIERS. Victor: 146. SOUILIER. 62.Jan: 124. Eugenio: 82. William: 14. 69. Gérard: 54. SIMMEL. SOKOLOVA. VALERY. Vincent: 188. Hubert: 74. TiBERGHiEN.

146. Dali. 173. 1995. 1978. Denoël. 14. Seyssel. Giambattista: 64. 122. 100. VICO. Oscar: 9. OU LA FASCINATION DE LA FÉMINITÉ. WILDE. Seyssel. Champ Vallon. Orson: 44. Denoël. 1997. WELLES. Paris. 1985 (collection « L'Infini »). L'ART D'AIMER. Aubier. WALPOLE. WOLF. Seyssel. 1977 (collection « Lettres nouvelles »). Denoël. 1987 (Porté à l'écran par Yves Boisset en 1988). Antoine de: 83. Paris. Guéry). Denoël. Paris. 85. 175. Paris. Champ Vallon. Caspar: 91. LE VOYEUR IVRE. 1986. HERMAPHRODITE. 1990. 101. 183. PROUST. ZOLA. Heinrich: 139. Paris. 174. NU S ET PAY S AG E S . DU MÊME AUTEUR Essais LE ROMAN CONTEMPORAIN. WIEPKING. Paris. 119. Grasset. Direction d'ouvrages collectifs MAÎTRES ET PROTECTEURS DE LA NATURE (en codirection avec F. Paris. Horace: 95. RÉ MIS S I 0 N. Paris. 13.. 124. 188. 177. Freud. Maraud). Carré. LA TRAVESTIE. Champ Vallon. 149. 26. P. Émile: 37. 140. 186. WANG WEI : 6 1.Essai sur la fonction de l'art. LE MISOGYNE. 56. Dracula. 1981. 1969. HÉRÉSIES DU DÉSIR. LA THÉORIE DU PAYSAGE EN FRANCE (1974-1994). Gallimard. 1976 (collection « Lettres nouvelles »).U. 1973 (en collaboration avec A. Paris. 125. VILLE. VOLTAIRE: 16.F. Paris. . VIRGILE: 163 54. Seyssel. Heinrich: 1 1. 46.VERNET. 97. ART ET ANTICIPATION. Horace: 40. 176. VITRUVE: 55. Champ Vallon. LES PLAISIRS ET LES NOMS. 1991. WÔLFFLIN. 1995. Grasset. 132. XÉNOPHON: 32. Romans JÉRUSALEM! JÉRUSALEM!.

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