Bernard DRAVET Officier appelé

LA GUERRE D'ALGÉRIE 50 ANS APRÈS

PRÉFACES : Michel ROCARD (Ancien Premier Ministre) Simone DE BOLLARDIERE

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Bernard Dravet Tour Foch Rue de la poste 13400 Aubagne Franc

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Interrogatoires avec sévices, Tortures Emprisonnements arbitraires, Exécutions sommaires, Regroupements, Viols, Napalm

Aux civils français et algériens morts. Aux militaires de l’armée française et de l’ALN morts.

A mes amis là-bas morts, blessés pour la vie

Tous morts pour rien !

A l’Adjudant chef Foulon

A l’Instit’ de Fedj Mzala

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PREFACE de Michel ROCARD Voici encore un livre sur la guerre d'Algérie. Il y en a déjà un certain nombre, pas assez pourtant pour empêcher qu'un Secrétaire d'Etat aux Anciens Combattants à l'âme noble, M. Jacques Floch, n'ait éprouvé au tournant du siècle le besoin et le devoir, tout à la fois, de prononcer cette phrase : « En ce début du XXIème siècle, la République Française s'honorerait à assumer son histoire, à intégrer dans la mémoire nationale, un passé trop longtemps occulté, et à contribuer ainsi à la réconciliation entre les peuples algérien et français ». Cette piste n'est parcourue que fort lentement. La France a fini, non sans mal et après bien du temps, à assumer collectivement et officiellement ce que fut Vichy, à savoir une administration française. Elle est loin d'avoir fixé son jugement sur la guerre d'Algérie. Il faudra encore bien des mois, sinon des années pour que dans l'avenir, à l'occasion de contradictions d'intérêts comme il y en a toujours entre pays géographiquement voisins, nos deux peuples et leurs autorités respectives cessent d'invoquer les incompréhensions et les violences du passé pour rendre compte et visiblement chercher à aggraver celles du présent. Le caractère toujours désagréable et irrationnel de ces relations ne peut que conduire de part et d'autre les citoyens soucieux de paix et de réconciliation à accumuler les matériaux, faits et informations à soumettre à nos opinions publiques pour faire progresser le jugement de l'histoire. C'est visiblement le but principal que s'est donné Bernard Dravet en publiant ce court livre « Officier à 20 ans », qui ressemble plus ou moins à un journal de campagne. L'écriture est rapide, la plume est sèche. C'est sur les faits qu'il cite que Bernard Dravet veut nous informer et nous voir réfléchir, sur des actes datés et décrits beaucoup plus que sur les réflexions qu'il enchaîne. Il est déjà paru quelques témoignages de ce genre. Que la guerre d'Algérie ait été une très sale guerre, certains le savaient en quelque sorte depuis longtemps. L'importance du témoignage de Dravet me semble être ailleurs. Il publie pas loin de cinquante ans après les faits. Visiblement son motif principal n'est pas l'envie d'écrire, au sens où il existe un prurit de l'écrivain, un besoin d'écrire. Non. Le motif de notre auteur c'est la colère politique, c'est le besoin de faire partager son indignation, le souci d'amener ses lecteurs, et à travers eux l'opinion française, à un jugement global sur cette série d'évènements. D'une certaine façon, on sent même chez Dravet comme un étonnement scandalisé que l'opinion française n'en soit pas encore arrivée à un tel jugement. De toute évidence, notre homme se ressent comme un acteur, non comme un commentateur. S'il a mis cinquante ans à se décider à écrire, c'est visiblement parce qu'il a longtemps pensé que d'autres s'en chargeraient. Et il prend la plume quand il constate que le travail n'est pas fini. Le travail, celui qui consiste à mettre tout sur la table, à rendre tout public, à donner au peuple français dans son ensemble les éléments pour juger. Je ne suis pas historien, pas davantage spécialiste de la guerre d'Algérie, je n'ai sûrement pas tout lu de ce qui a été publié.

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Je ne crois pas que les historiens de ce drame apprendront de Bernard Dravet des éléments précis qu'ils ne connaissaient pas, sauf peut-être sur les réactions et le rôle du contingent au moment du putsch des généraux, j'y reviendrai. L'élément majeur de ce petit livre, pour moi, est autre. C'est en quelque sorte la banalisation de la description de la torture. Le « dit » communément reçu à propos de la guerre d'Algérie associe la torture à des pratiques, à des lieux et à des équipements particuliers, et d'usage intermittent. Ce qui éclate, dès que Dravet s'installe dans sa région d'affection, le Constantinois, c'est la découverte que la torture, autrement dit la brutalité, est partout. C'est l'accompagnement général de la guerre. Le plus important dans ce que décrit Dravet c'est peut-être tout simplement l'ambiance. Et il est vrai que dans la masse des commentaires aujourd'hui disponibles, on trouve beaucoup d'informations ponctuelles, de récits de « cas de torture ». On dispose moins souvent de descriptions du climat général faites par un officier aux responsabilités polyvalentes, et affecté dans une zone de grande tension. Pour moi, qui ai séjourné six mois en Algérie juste avant que Dravet n'y arrive, mais comme civil et à Alger, qui m'y suis occupé de faire connaître et si possible interdire les camps de regroupement, et qui n'ai guère cessé depuis de chercher à rester informé, la lecture de Dravet fournit une sorte d'aggravation confondante de ce que je pensais savoir. Ce qui vient immédiatement à l'esprit en le lisant c'est « mais enfin s'ils (les autorités militaires) en étaient déjà là au printemps 1959, comment pouvaient-ils encore croire qu'ils gagneraient cette guerre ». Le constat d'échec immanquable ne vient pas seulement d'un raisonnement géopolitique mondial que l'on peut tenir aussi bien à Alger qu'à Paris. Il se lit dans la vie quotidienne d'une section d'infanterie, d'une SAS ou d'une harka dans le Constantinois dès le printemps 1959. Pour qui n'a pas eu connaissance de ces évènements et se demande encore pourquoi on a perdu cette guerre, la lecture d' « Officier à 20 ans » est un résumé convaincant. Ce qui se passait était de toute évidence non compatible avec l'espoir de retrouver le consentement à l'occupation française d'une population ainsi traitée. Il est enfin un dernier point sur lequel le texte de Bernard Dravet apporte un éclairage important. Le sujet était jusqu'ici très peu traité, c'est la réaction du contingent devant le putsch des généraux, du 22 avril 1961. Les travaux historiques d'ensemble (Lacouture, Courrière, Stora) m'avaient par le passé paru relativement mal informés sur ce sujet particulier. Il se trouve que dans les années 1954-55, à Paris, avant que la décision soit prise d'envoyer le contingent en Algérie, le protestant que j'étais avait noué de multiples relations amicales avec des étudiants membres de la JEC (Jeunesse Étudiante Chrétienne, mouvement de jeunes catholiques). Quand, à partir de 1956, le contingent fit mouvement vers l'Algérie, il ne s'y maintint aucun réseau amical à définition politique. Le Parti Communiste avait toujours refusé de donner son autonomie à la « Section algérienne du Parti Communiste français » et ne prenait donc guère position sur la guerre commencée. Toute forme de jeunesse, et surtout étudiante, avait déserté depuis longtemps le « Parti Socialiste, Section Française de l'Internationale Ouvrière ». Les seuls réseaux de quelque puissance qui fonctionnèrent en Algérie sont les réseaux catholiques (JEC et JOC, Jeunesse Etudiante Chrétienne et Jeunesse Ouvrière Chrétienne). C'est par ce canal que dès le lendemain du putsch nous fumes nombreux à Paris à être informés en détail des multiples réactions hostiles des hommes du contingent.

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Mise en paralysie générale de divers centraux téléphoniques, pressions explicites et parfois physiques sur les officiers putschistes, distribution immédiate et abondante du discours du Général De Gaulle sous forme de tracts, refus d'obéir nombreux, etc... On a même parlé, mais je n'ai jamais pu moi-même vérifier ce point, du démontage sur le terrain de Maison Blanche, des hélices d'avions de transport militaire qui auraient pu assurer le transfert vers Paris d'un ou deux régiments putschistes. J'ai toujours eu l'absolue conviction que la fermeté et la rapidité de cette réaction « républicaine » des appelés avait joué un rôle essentiel dans l'effondrement du putsch. Il fallait bien que De Gaulle fut un peu aidé... Bernard Dravet a vécu dans cette situation, et il y a connu la même réaction. Il était dans le Constantinois, zone moins névralgique qu'Alger, mais où la probabilité que les officiers supérieurs se révèlent largement putschistes était grande à cause de leur isolement comme de l'intensité des combats. Son récit est tout à fait frappant. Il est utile aussi que soit enfin publiée la liste de ces publications discrètes internes au contingent, qui ont tellement aidé des appelés isolés, officiers ou non, à tenir le coup intellectuellement et moralement. Ce sont ces multiples initiatives qui ont en fait permis aux appelés de rester « de France », et de ne pas succomber à ce prisme déformant, à cette exaltation malsaine qui fit croire à trop d'officiers qu'on pourrait à coups de bottes maintenir l'Algérie sous la souveraineté française. La confirmation que la jeunesse de ce pays a joué le rôle majeur pour mettre fin à cette tentative absurde de pérenniser l'empire colonial par la force est un élément fondateur d'une réconciliation réussie avec le peuple algérien. Bernard Dravet y apporte une forte contribution. Michel ROCARD

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PREFACE Le livre témoignage de Monsieur Bernard Dravet est très important. Il relate dans son journal de bord, les événements qu’il a vécus. Si moralement, il a pu tenir « debout », c’est qu’il avait beaucoup réfléchi avant son départ. Son témoignage est essentiel. Il servira de base de travail aux historiens qui viendront pour raconter l’histoire de cette guerre qui n’aurait jamais dû avoir leu et qu’on appelait à l’époque « les événements d’Algérie » Actuellement, de jeunes historiens rétablissement la vérité sur le départ non volontaire des Palestiniens, mais parlent de la violence extrême, de la mort, de la destruction des villages… La vérité finit toujours par ressortir. Ils sont très peu nombreux ceux qui ont écrit leur souvenir. Presque tous sont restés enfermés dans le silence, incapables de trouver des mots pour dire l’horrible, l’indicible, la peur permanente et l’ennui combattu par la bière. Bien sur le F.L.N. a fait des horreurs avec une cruauté sans borne contre son propre peuple appartenant au M.N.A. parti concurrent et sur les français, soldats ou civils. Mais leur cruauté ne justifiait en rien la nôtre qui était presque pire. Quand ils sont revenus, leur famille ne les ont pas reconnu. Ils étaient sombres, silencieux, avaient des cauchemars la nuit, etc… Beaucoup sont partis dans l’alcool, d’autres se sont suicidés. Les gouvernements successifs ne leur ont apportés aucune aide psychologique ou autre. Ils sont restés livrés à eux-mêmes et à leurs souvenirs invivables. Si, il y a deux guerres que nous n’aurions dû jamais faire, c’est bien la guerre d’Indochine, et la guerre d’Algérie. Nous pouvions nous entendre si bien avec les vietnamiens. Leur civilisation est beaucoup plus ancienne que la nôtre. On pouvait établir des liens culturels à tous les niveaux : artistique, économique, sens du travail bien fait, sens de la rigidité. La fraternisation se faisait spontanément entre la population et les soldats autour du riz et du nuoc-mâm. Tant de souffrance et de morts des deux côtés pour rien ! En Algérie, aussi, nous avons tout gâché. Ferrat Abbas demandait une reconnaissance du peuple Algérien, des droits civils normaux, un salaire décent. Après la conquête en 1830, qui fût d’une cruauté rare et dont les acteurs étaient fiers, un droit de nationalité française a été donné aux étrangers qui s’y étaient établis : Libanais, Syriens, Juifs, Espagnols, etc…sauf aux vrais habitants. Les algériens appelés « français musulmans ». En plus de leur terre fertile, des plaines leur ont été confisquées pour être données à des colons petits, grands, ou très grands. Eux ont dû se replier sur les pentes de collines caillouteuses. Après la guerre de 1939-1945, le monde avait changé. Les peuples aspiraient à la liberté. L’Angleterre allait finir par donner l’indépendance aux Indes. Le temps de la colonisation était passé. Mais le gouvernement français de cette époque a voulu restaurer le grand empire français. En Octobre 1945, le Général Leclerc est arrivé pour accélérer le départ des occupants Japonais. Ho Chi Minh était en France pour discuter et donner un peu de liberté et de responsabilité aux habitants. Avec le Général Leclerc sur place, les discussions avançaient bien. Mais, il a dû partir au bout de deux ou trois mois, pour être remplacé par l’Amiral Thierry d’Argenlieu.

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Il a repris les méthodes brutales d’autrefois et fait bombarder par les canons de Marine, les bords d’Haiphong : 2 000 Morts ou plus, on ne sait pas très bien… Ho Chi Minh quitte la France où il discutait d’un début d’autonomie, et rentre dans son pays, et la guerre a commencé doucement, de Mars 1946 à Mai 1954. Quelle différence y a-t-il entre un résistant et un terroriste ? Cela dépend du point de vue où l’on se place. Quand mon mari en 1944 avant le débarquement, commandait le maquis interallié dans les Ardennes, la police de Vichy, et le Colonel Igrabovsky qui commandait ce secteur, le recherchait comme terroriste, son adjoint anglais a eu la malchance d’être arrêté par les Allemands et a fini pendu à un crochet de boucherie. De même, après la libération de la France, il est retourné en Angleterre, pour préparer la libération de la Hollande. Il a sauté avec son régiment par petits groupes de 8 ou 10 sur les arrières des Allemands pour attaquer leur convoi. Ceux-ci les recherchaient et les traitaient comme des terroristes. En Indochine et en Algérie, les responsables civils et militaires avaient un profond mépris pour l’ennemi, l’autre, l’opposant, ce qui est une grave erreur. Ils n’ont peut-être pas suivi les cours de l’Ecole de Guerre, mais leur intelligence va très bien, merci pour eux, et ils connaissent le terrain. Les généraux et les Officiers d’Etat Major, qui ont inventé Nassan d’abord, puis Dien Bien Phu dans une grande cuvette entourée de collines et traversée par une rivière qui à la saison des moussons ne restera pas à sa place. Qu’ont-ils comme expérience ? Sontils allés une fois sur le terrain en opération ? Savent-ils qu’une compagnie qui a cinq blessés graves, n’est plus opérationnelle. Savent-ils que le Vietminh n’avait pas besoin de voies de communication, n’ayant ni chars, ni camions, ni matériels roulants pour transporter la nourriture. Un boudin de riz autour des reins pour huit jours de nourriture, un coupe-coupe. Ils passent où ils veulent. Plus tard, ils ont eu des bicyclettes. A quoi a servit le coup de Nassan, un ou deux ans avant Dien Bien Phu ? Pour soi-disant gêner leurs déplacements ? Les convois français venant ravitailler Nassan, leur ont donné de magnifiques occasions d’embuscades et d’attaques. Mon ami Bernard, médecin y était et m’a dit qu’il avait bien cru, sa dernière heure arrivée, quand ils ont dû décrocher en catastrophe. Alors, pourquoi Dien Bien Phu près du Laos ? Les avions pouvaient juste faire l’aller-retour Hanöi- Dien Bien Phu, mais ne pouvaient rester plus d’une demi-heure, faire du soutien par manque d’essence. Le responsable de la défense opérationnelle du camp avec des canons un peu partout, bien organisés, était sûr de lui. Mais son mépris pour les Viet-Minh n’avait pas diminué. Ceux-ci ont fait preuve d’un courage physique et mental inouï. Ils ont monté leurs canons, centimètre par centimètre à la force de leurs mains sur le dos des collines et les ont installés dans des grottes creusées à la main. Ils y ont mis le temps qu’il fallait. Quand ils ont décidés de déclencher l’attaque du camp, les obus sont arrivés de tous les côtés et les canons Vietminhs étaient invisibles. Il paraît que le responsable de la défense du camp s’est suicidé. Mais où étaient les chefs, qui commandaient, qui connaissaient le terrain ? Où étaient les vrais chefs qui mesurent le danger et l’utilité d’une telle aberration ? Bien sûr, il fallait traiter, arrêter cette guerre inutile. Il y a eu là, un courage immense des deux côtés pour rien.

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Dans l’avion qui nous ramenait en France, en Avril 1953, Dien Bien Phu était en place, mon mari était catastrophé et pessimiste au maximum. Avant de partir, il avait fait les visites protocolaires qui s’imposent. A tous, il a fait part de son angoisse, de son inquiétude, et tous lui ont dit qu’il était pessimiste et que la situation était bien en main. Il ne faut pas oublier qu’en Indochine, la France avait envoyé des soldats musulmans, algériens, marocains et africains. Leur intelligence est au moins égale à la nôtre. Ils nous ont aidés à nous délivrer de l’occupation allemande, c’est eux qui étaient en Italie, à Monte-Cassino, encadré par des officiers français. Ils ont fait le débarquement de Toulon, sont remontés le long du Rhône et durant l’hiver 1944, les premiers blessés de mon amie Madeleine, c’étaient les pieds gelés de ces soldats si mal équipés. Ils ont constatés la libération de la France, vécu la libération des vietnamiens. Maintenant, c’est à nous d’y aller. « C’est exactement ce que mon mari m’a dit, le prochain coup, c’est l’Algérie » Dans le film « Les indigènes »on voit les algériens venir s’engager dans l’armée avec cette « promesse » qu’au retour, ils auraient une certaine autonomie. Ils y ont cru. Le 8 Mai 1945, jour de la victoire à Sérif et à Guelma, ils ont sorti le drapeau algérien et commence la fête. La gendarmerie s’y est opposée, la violence est aussitôt arrivée. De nombreux civils français ont été tués, 80 hommes, femmes, enfants. Ce qui est horrible. Mais l’armée, s’est déchaînée avec ses moyens puissants Il y aurait eu entre 10 000 et 15 000 arabes tués et des villages rasés. Qui l’a su en France, personne. Beaucoup d’Algériens, rentrant chez eux, après le défilé de la victoire, n’ont retrouvé ni village, ni famille, ni voisins, le grand silence de mort. Germaine Tillion, ethnologue, a vécue seule dans les Aurès chez les Chaouias à deux jours de cheval du premier européen. Elle est rentrée en France en 1940, a monté un réseau de résistance. Sur dénonciation deux ou trois ans plus tard, elle a été arrêtée avec sa mère, internée plusieurs mois à Fresnes, puis envoyée avec sa mère à Ravensbruck. Elle a eu la douleur de voir sa mère partir en fumée dans les fours. Pendant la guerre d’Algérie, elle y est revenue. Elle a été frappée par la paupérisation, la clochardisation, la misère des Algériens qu’on n’appelait pas comme ça. « Bougnoule, ratons » étant les mots les moins grossiers. Un racisme incroyable, inimaginable, régnait en Algérie. Les très, très grands et gros colons faisaient la Loi, voulaient que rien ne change. Les quelques avancées de leurs statuts proposés par le gouvernement n’étaient jamais appliquées. Les rares élections étaient truquées. A l’entrée des bureaux de vote, l’armée ou les gendarmes vérifiaient, s’ils avaient le bon bulletin ou bien, ils n’entraient pas. Où étaient les vrais chefs ? Il n’y en avait pas ! Les grands colons commandaient pour le gouvernement. A un moment, il fut question de nommer le Général Catroux, comme Haut Commissaire. Il était réputé pour être libéral. Quand Guy Moquet, est venu le présenter à Alger, il fut reçu à coup de tomates par des Pieds Noirs très remontés contre tout changement. Ce fût Robert Lacoste qui fût nommé à sa place et fit la pire des politiques guerrières et policières.

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Le parlement, lui vota les Pouvoirs Spéciaux qui donnent droit de vie et de mort sur tous les Algériens, du Général au simple soldat. Tout Algérien était considéré comme un suspect ou ennemi à abattre. Les tortures sont non seulement couvertes et approuvées, mais en même temps, il n’y a jamais eu aucune sanction après des massacres manifestes. Monsieur Bernard Dravet s’est comporté en Chef Responsable, suivant la voie de sa conscience qui était droite et bien vivante. Lors d’un contrôle de mechtas, la section dont il venait de prendre le commandement, s’est comportée d’une façon tellement violente et habituelle pour elle, qu’il se mit à hurler. « Arrêtez, ces algériens, ces algériennes, femmes et enfants sont des êtres humains » Tous me regardaient, dit-il. Le Capitaine aussi « qu’est ce qui vous prends » Je commande ma section. Vous verrez, avec le temps, vous comprendrez, a ajouté le Capitaine. Ces incidents ne se sont plus reproduits, si sa troupe n’était pas d’accord, elle lui a obéi… Pourquoi y a t il eu si peu de chef comme lui ? Pour ceux qui ont pris le parti de la torture, celle-ci a peut-être permis de retrouver trente bombes, mais elle a suscité cinquante terroristes nouveaux, qui opérant ailleurs feront périr plus d’innocents encore. Même acceptée au nom du réalisme et de l’efficacité, la déchéance ne sert à rien qu’à accabler notre pays à ses propres yeux et à ceux de l’étranger. Cette phrase a été dite par Albert Camus. Sous la torture, que le suspect parle ou non, s’il n’est plus présentable et sera éliminé directement ou avec la corvée de bois. Les gouvernements au pouvoir sont les premiers responsables, par leur laisser faire, leurs refus d’avouer que les pratiques illégales étaient monnaies courantes. En permettant comme Robert Lacoste, en couvrant comme Guy Mollet. Ils ont laissé les militaires dans une situation dramatique, plus de Loi, aucune sanction sur ceux qui pratiquent ces horreurs, mais au contraire l’admettent comme indispensable pour gagner. Dans les secteurs plus calmes, que fait-on des suspects ou des prisonniers ? On les remet au centre de détention le plus proche, ou au D.O.P. « Centre Opérationnel de Protection » ce qui ne veut rien dire, mais est un groupe mobile d’interrogatoire, de tortures et qui ne fait que cela ? Où sont les chefs qui ont gardé le sens de la dignité de tout homme et qui suivent leur conscience claire et exigeante ? Quand Germaine Tilllion était en Bretagne dans sa maison à Plouhiec, mon mari et moi sommes allés plusieurs fois chez elle. Ils avaient l’un envers l’autre un grand respect et une grande estime, plus de l’amitié. Il y a trois ans à peu près à l’occasion d’un film documentaire, j’ai eu l’occasion d’aller la voir. Je lui ai demandé ce qu’elle en pensait des gouvernements français en poste durant la guerre d’Algérie 54-62 – Germaine Tillion est une femme modeste , qui ne se prend pas au sérieux, ni en femme super courageuse, ce qu’elle est en réalité. Elle dit « il fallait le faire, c’est tout. Avec sa voie douce, elle m’a donné son appréciation, je l’ai redite, elle l’a répétée et j’ai sauté sur ma chaise. C’était ce que je pensais. Je ne donnerai pas la réponse ici, par respect pour les familles de ceux peut-être encore vivant et responsable à cette époque. Le récit de Monsieur Dravet est salutaire et très nécessaire. Il donne vie à ce que nous avons fait, nous qui nous croyons civilisé. Il est difficile de descendre plus bas dans l’horreur. Où étaient les chefs ?, Quand un groupe découvre des copains tués, éventrés, émasculés, l’envie d’aller se venger sur la metcha voisine, en tuant, violant les femmes, brûlant tout, où était le chef pour arrêter cet engrenage infernal ? C’est ce qu’a fait Monsieur Dravet, et il a été obéi.
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J’ai eu l’occasion de rencontrer les trois prêtres qui étaient séminaristes à l’époque, et disent dans le reportage « notre conscience était comme anesthésiée » et il en garde un remord profond. Dans quel état était la voie de la conscience des responsables civils et militaires ? Je crois qu’ils n’en avaient plus, elle était en état de coma dépassé, et j’ai honte. Quand mon mari, que toute l’armée connaissait et appelait « Bollo » a organisé dans son secteur du Sud Est de l’Atlas Blidéen, le travail de pacification officiellement annoncé. Il commandait les rappelés de l’air, parmi lesquels Jean -Jacques Servan-Schreiber. Barberot, etc... Il a obtenu les crédits de la D.D.E. votés tous les ans et non utilisés pour cause d’insécurité. Il a donné du travail aux habitants du secteur, qui avaient un salaire chaque semaine. La vie reprenait. De Juillet 1956 à Janvier 1957, il a mené un travail de pacification, de développement. La troupe gardait les chantiers. Un autre groupe a formé les « commandos Noirs » sans armes, ont nomadisé autour du secteur. Il y avait parmi aux J.J.S.S., Barbereot et d’autres, tous volontaires, qui parfois restait dormir chez l’habitant. Quand la bataille d’Alger a commencé, des femmes sont venues dans les bureaux de son Etat Major pour dire : »Cette nuit des hommes en Uniforme sont venus prendre mon mari, mon fils, etc… Il a remonté toute la filière au dessus de lui : Massu, Salan jusqu’à Lacoste qui, un jour, lasse de le voir protester avec tant de conviction, lui a dit : »Ecoutez BOLLARDIERE arrêtez de protester, et laisser travailler les parachutes de MASSU. » Les rappelés de l’air avaient été rappelés pour 6 mois, ils étaient donc repartis. Il n’avait plus les moyens de continuer son travail, il a demandé à être relevé de son commandement. Dès son retour en France, Jean Jacques Servan Schreiber l’a contacté. Il était poursuivi pour atteinte au moral des armées etc… Il avait prévenu en partant : »Quand je reviendrai, j’écrirai ce qui se passe ». Le gouvernement l’avait envoyé en Algérie persuadé que l’Express, journal d’opposition ne survivrait pas à son absence, mais il y avait Françoise Giroud, et l’Express à continuer à se développer. Seuls quatre ou cinq journaux essayaient d’avertir les Français de la réalité : l’Express, l’Observateur, le Monde, La Croix, l’Humanité… Ils paraissaient avec des articles coupés par la censure ou étaient saisis à la sortie de l’imprimerie. A Alger Monseigneur Duval protestait et faisait lire ses textes dans les Eglises. Les Pieds noirs l’appelait « Mohammed Ben Duval ». Mon mari a dit à Jean Jacques qu’il avait raison d’alerter l’opinion française. Il l’a soutenu publiquement en refusant les méthodes employées en Algérie, disant qu’en plus, elles ne seraient pas efficaces. C’était un vrai refus d’obéissance paru dans l’Express et en 1ère page du Monde… Il a été aussitôt condamné à 2 mois de forteresse. C'est-à-dire 2 mois d’isolement total dans une petite chambre à la gendarmerie de la Courneuve à Saint Denis. Et pratiquement toute l’armée lui a tourné le dos. Le journal l’Observateur interpelle Mitterrand : »Votre Gestapo d’Alger ». Paul Teitgen envoie sa lettre de démission à Lacoste « Nous sommes engagés dans des crimes de guerre. Je refuse la torture pour raison personnelle et des raisons de principe. Elle est indigne pour ceux qui la font et pour ceux qui la subissent.

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Jean Maireg, Directeur de la Sûreté Nationale, enquête sur les pratiques de la Police et de l’Armée, et termine son exposé « je ne peux supporter de voir comparer les soldats Français aux sinistres SS ». Toute l’armée, tous les soldats n’ont pas torturé. Certains secteurs ont vécu plus calmement. Cela dépendait des Chefs supérieurs ou sous-officiers, de leur sens de l’honneur, du respect dû à tout être humain et de leur conscience… Berthold Brecht dit : »Celui qui ne sait pas est un imbécile, mais celui qui sait et ne dit rien est un criminel ». C’est exactement ce que m’a dit mon ami Henri Alleg torturé en avril 1957 « Ils savaient et ils n’ont rien dit ». Il est le dernier à avoir vu Maurice Audin vivant. Il était assis, la figure massacré par ce qu’il avait subi depuis plusieurs jours : »C’est dur, Henri, tu sais ». Ce sont ces dernières paroles. Il a été achevé peu après, et sa femme ne sait toujours pas qui l’a tué et où est son corps. C’est une torture permanente pour elle. Je la connais bien. J’ai posé cette question au Général Aussaresses, puisque j’étais témoin à son procès. Il m’a affirmé qu’il ne savait pas. Il mentait. J’ai alors écrit au Général Massu, pour qu’il nous donne une piste, et que Madame Audin sache enfin ce qu’on a fait du corps de son mari qui avait 25 ans. J’ai eu une réponse de madame Massu me disant que son mari était malade et avait perdu la mémoire… Les officiers et sous officiers des S.A.S., section administratives, ont fait un énorme et courageux travail. Avec eux, le gouvernement voulait montrer que la pacification existait. Ils agissaient avec générosité et courage en s’investissant dans l’école, le soutien alimentaire, les transports, l’élaboration de projets agricoles, etc… mais ils étaient si peu nombreux. Avec la complicité entière du gouvernement français de l’époque, l’armée a arrêté, supprimé, tué et torturé à mort toute l’élite intellectuelle musulmane qui airait pu former un gouvernement civil démocratique au moment de l’indépendance. A ce moment là, il ne restait que l’armée algérienne, elle y est toujours en place. Les algériens vivent toujours sous dictature. Je connais en particulier, la famille de Maître Ali Boumendjel, avocat connu et réputé, qui avait été un des élèves de Maître Capitant, alors professeur de droit à la faculté d’Alger. Il était responsable pour l’Algérie du mouvement de la paix, était bien sûr pour une Algérie indépendante, mais n’a jamais touché une bombe. Il a été arrêté avec d’autres de sa qualité, et après trois semaines de torture dans le service du Général Aussaresses , a été précipité vivant du balcon du troisième étage de l’immeuble. L’armée a rendu son corps à sa femme en disant qu’il s’était suicidé, mais dans un tel état, que ses amis ont refusé qu’elle le voit. Son professeur Maître Capitant devenu doyen de la faculté de droit de Lyon donnant des cours à la Sorbonne, en apprenant sa mort dans ces conditions horribles, a interrompu ses cours. « Inutile de donner des cours de droit, puisque la France ne respecte pas sa propre législation » Il a été puni aussitôt et envoyé à l’étranger jusqu’à la fin de la guerre. Le gouvernement savait ce qui se passait, était largement complice .Certains jeunes appelés en revenant, écrivaient ce qu’ils avaient vu, entendu ou obligé de faire.

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Germaine Tillion m’a affirmé que les placards du ministère où elle avait un ami déporté comme elle, débordaient de témoignages horrifiés. Moyennant quoi, à la télé Guy Mollet, affirmait que tout était correct en Algérie. Ceux ? qui, comme l’observateur, parlait de votre « Gestapo d’Alger », salissait l’armée. Il n’y aurait eu qu’un seul cas, cela aurait été de trop ! La France est le Pays des droits de l’homme. Germaine Tillion me disait dans son langage très modéré « Ils mentent, c’est très vilain ». Monsieur Dravet dit à un moment ; « Les Harkis m’ont protégé ». C’est certain, le voyant commander sa section avec humanité vis-à-vis de la population, voulaient le garder le plus longtemps possible. Ces algériens, ces harkis étaient pris entre eux feux. Si leurs familles avaient été massacrées à cause le L.A.L.N, ils vont avec les français pour se venger. Ils sont volontaires pour les coups durs. L’armée française profite d’eux, De leur haine, leur volonté. Pour d’autres, c’est le besoin d’argent pour leur famille .La population regroupée par l’armée est sans ressource, le salaire du Harki est leu seul soutien. La ferme Amezziane (centre de renseignement et d’action de Constantine) Tout Algérien est à priori suspect. Les interrogations sont conduites par des officiers, sousofficiers ou des membres du C.R.A. Les jeunes du contingent ne torturent pas. Ils voient, ils entendent, ils regardent, ils assistent, plus ou moins. Certains approuvent, d’autres non, cela dépend de leur conscience, qu’ils écoutent encore ou non. On peut dire que trois algériens sur quatre y sont passés ; On connaissait les pratiquent du F.L.N, sa cruauté, son sadisme, mais les méthodes françaises ne valent pas mieux. Monsieur Bernard Dravet ajoute : « L’adjudant qui nous ravitaillait, m’a dit, je n’ai pas vos opinions, mais j’ai une grande estime pour votre sens de l’honneur. Vos principes sauvent l’armée française. Là-bas, on est perdu, les repères disparaissent avec la mort cruelle de copains. La haine entraîne la pulsion de haine, la vengeance, le racisme et toute leurs conséquences, abruti par la guerre et ses pratiques, on n’est plus des hommes ». Ils sont tous revenus marqués, avec comme un abcès au cœur, une culpabilité, de n’avoir rien dit, de n’avoir pas protesté. Mais que pouvait faire un garçon de vingt ans devant l’autorité de l’armée, ils étaient mis en prison pour quinze jours ou un moi. La plupart reste dans le mutisme, ils gardent tout en eux. Pendant cinq ans avant d’avoir un cancer, j’en ai rencontré beaucoup et souvent. Certains parlent, les larmes aux yeux. « Jusqu’à ma mort, j’aurai ces cris dans les oreilles et ses images dans les yeux » La responsabilité des politiques est écrasante. C’est eux qui l’ont voulu et laissé partir dans l’horreur, où était leur sens de l’honneur et la voix de leur conscience. Elle n’était pas anesthésiée comme l’ont dit certains, mais en situation de « coma dépassé ». J’ai honte de ce qu’ils ont laissé faire.

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Faisons un rêve. Si au lieu de mépriser mon mari, « compagnon de la libération » une dizaine de généraux et de colonels, réveillant leurs consciences, l’avaient suivi dans son refus absolus de ces méthodes. Le gouvernement aurait dû prendre ses responsabilités et commencer les négociations pour la paix en Algérie et son indépendance. La guerre aurait pût finir en 1957. Les petits Pieds Noirs sur place en bon terme avec leur voisin. En Octobre 2002, j’au eu l’occasion d’aller à Tlemcen avec des amis. J’étais avec les autres, responsable de rien. Nous assistions à la faculté de Tlemcen, très belle, à différentes discussions avec aussi des algériens. Certains algériens ont su que j’étais là, et entre deux débats, sont venus me dire « c’est vous ? »Je réponds « C’est moi » Ils me disent, les uns après les autres avec des larmes dans les yeux, merci d’être venu pour lui. Il nous a traité comme des êtres humains, il nous a traité chacun comme,un homme ».

Quel plus grand compliment peut-on faire à celui qui fut mon mari, le Général de Bollardière.

SIMONE DE BOLLARDIERE. Le 3 juin 2008

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INTRODUCTION

« Si j'étais objet, je serai objectif, Comme je suis sujet, je suis subjectif » Bergamine

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Pourquoi ce témoignage ?

Je dois, même 50 ans après, parler, témoigner. Mon premier témoignage, ne donnait que des faits, sans explications ; il ne suffisait pas. Témoigner était une exigence que je m’étais donnée. J’y réponds seulement maintenant C’est si dur à sortir, à écrire. Je n’y arriverai pas. Les souvenirs, les lieux, les collègues morts, les soldats tués de l’ALN je n’en avais plus de mémoire.

Il me fallait vivre, oublier tout ça. Analyser, réfléchir………… avec d’autres.

Mais j’ai toujours su qu’il faudrait écrire avant ma mort.

C’était mon engagement.

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Pourquoi suis-je resté debout ?

J'ai eu le privilège d'être informé sur cette guerre par la Jeunesse Etudiante Catholique (JEC) et un comité pour la paix en Algérie. La JEC est très engagée pour la paix en Algérie. Les évêques lui reprochent ses positions. Robert Chapuis, son secrétaire général au moment où je suis moimême responsable fédéral dans le département du Var et ensuite des Bouches du Rhône, effectue son service en même temps que moi. Il publiera aussi comme moi un bulletin pour les appelés du contingent qui est très bien documenté. Par ce mouvement, la J.E.C., nous sommes informés durant les sessions nationales de formation et par ses publications Elle fit mon éducation civique et politique. Elle m'ouvrit l'esprit et me donna une ouverture qui allait m’aider à garantir l’humanité de mon regard sur les Algériens. Un an avant de partir, je suis à Marseille pour des études de capacité en Droit. J'habite à la Maison des Etudiants Catholiques. Les débats y sont nombreux, les aumôniers et associations étudiantes sont pour la paix en Algérie et contre la répression, les tortures et les exactions. Je participe à un comité pour la paix en Algérie. Des membres de ce comité sont Algériens. Ils nous tiennent informés de ce que le peuple algérien subit. Ils nous éclairent sur les raisons qui les poussent à lutter pour leur indépendance, les gouvernements français n'ayant jamais mis en application les réformes pourtant timides qu'ils avaient approuvées. Ces débats, ces rencontres, ces réflexions, ces prises de position seront déterminants. Quand je pars à la guerre, je suis déjà fixé. Je n'ai pas pu être objecteur de conscience. Je ferai donc la guerre en prenant mes responsabilités. Cela explique mon choix d’entrer à l'école de Elèves Officiers de Réserve, d'être aspirant, puis sous lieutenant et d'assumer des responsabilités dans le combat, sur le terrain. Je sais que je le ferai en exigeant que les lois nationales et internationales soient respectées dans les méthodes employées durant les combats et durant les interrogatoires avec les prisonniers et les populations. Dans la continuité de mes engagements personnels, j'ai décidé de prendre des notes au quotidien sur mon journal de bord avec le plus grand soin sur ce que j'ai vu, ressenti, vécu. Je les ai écrites sur un agenda que j’avais toujours dans une poche à l’intérieur de mon treillis de sous-lieutenant. En effet, je savais qu'un jour, je devrais témoigner et que ces notes me seraient fort utiles. Je ne voulais surtout pas courir le risque de l’oubli.

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Par respect pour les familles, j’ai changé les noms des militaires de carrière qui furent mes supérieurs ou celui de leurs collaborateurs, dont je réprouve l’attitude. Toutefois, ils pourront se reconnaître du fait de ce qu’ils ont fait subir aux Algériens. Toutes mes notes, je les ai gardées et déposées chez un ami avocat.

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L’Algérie dans l’Histoire.
Jusqu’à la colonisation française, à partir de 1830, il faut plutôt parler de l’Afrique du nord ou des territoires devenus l’Algérie. En effet, s’il y a assez tôt une certaine personnalité politique des régions qui sont devenues le Maroc, à l’ouest, la Tunisie à l’est, le territoire aujourd’hui « Algérie » n’a jamais été unifié, en tant que tel, sous une seule autorité politique. C’est d’ailleurs le prétexte que les adversaires d’une Algérie indépendante prenaient pour affirmer que l’Algérie était une invention française et qu’il ne pouvait y avoir de conscience nationale algérienne en dehors de la France I) L’Algérie jusqu’en 1830

Les territoires d’Afrique du nord, ce qu’on peut appeler la Berbérie, ont été romanisés, latinisés donc christianisés, dans l’Antiquité. Mais la christianisation a touché les villes et n’a été que superficielle dans les campagnes. Au VII° siècle, les armées arabes avaient conquis toute l’Afrique du Nord et assez rapidement les populations embrassèrent la religion musulmane et, avec elle, peu à peu, s’incorporèrent à la civilisation arabo-islamique qui eut toujours des caractères propres ici à cause des vieilles civilisations berbères et de la marque de siècles de romanisation. L’Arabe parlé en Algérie est très différent de l’Arabe du Moyen-Orient. De toutes façons, si l’Algérie se revendique sans conteste comme membre de l’ensemble des « pays arabes », la population d’origine « arabe » au sens ethnique y a toujours été minoritaire et le fond de la population de l’Algérie comme du Maroc et de la Tunisie est le vieux fond méditerranéen appelé « berbère » en Afrique du Nord, peu différent de celui de l’Espagne, du Portugal, des îles de Méditerranée occidentale et de l’Italie méridionale Au XVII° siècle, les territoires de l’Afrique du Nord tombent sous la domination de l’Empire ottoman turc dont le chef suprême est le sultan de Constantinople. Tout musulmans qu’ils soient, les maîtres turcs ne cherchent pas à s’assimiler aux AraboBerbères et ne parlent pas leur langue. L’Algérie est gouvernée par le Dey et ses Janissaires qui représentent le sultan et qui laissent leur autonomie aux divers seigneurs de la guerre et à des dynasties locales qui cherchent à s’imposer mais n’ont jamais unifié le pays, encore moins le Sud qui échappe à l’autorité du Dey. II) L’Algérie après 1830

Sous prétexte de se débarrasser des corsaires turcs en Méditerranée, le roi de France, Charles X, frère de Louis XVI, qui a succédé en 1824 à son autre frère, Louis XVIII, lance une expédition en 1830 qui débarque à 25 kilomètres d’Alger et attaque la capitale du Dey. Le Roi avait besoin d’une action de prestige pour restaurer son autorité. Alger est prise le 5 juillet 1830. La ville est pillée par les Français. LouisPhilippe qui succède à Charles X conserve cette conquête. On est dans un état d’esprit d’impérialisme, de conquête et civilisation de territoires par les peuples « supérieurs » contre les « races inférieures » et de croisade contre le monde musulman des Infidèles ! Le territoire algérien a été conquis par la violence brutale, barbare, cruelle, de 1830 à 1847.

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Exemple : Toutes les populations qui n’acceptent pas nos conditions doivent être rasées. …Voilà comment il faut faire la guerre aux Arabes : tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de 15 ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs. En un mot anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens. (Lieutenant-Colonel Montagnac. Lettres d’un soldat. 15 Mars 1843) La guerre de conquête prit par moments les caractères d’une guerre d’extermination : La population de l’Algérie était d’environ 3 millions d’habitants en 1830 et seulement de 2 millions en 1845 ! Les peuples qui vivaient en Algérie n’acceptèrent pas la domination française et il fallut vaincre leur résistance. Le plus célèbre résistant à l’occupation française fut Abdel Kader qui ne se rendit qu’en 1847. L’Algérie, dont la population ne s’est soumise que contrainte et forcée, et se révoltera parfois, est devenue une colonie de peuplement. En 1872 il y avait déjà 245 000 Européens qui représentaient 12% de la population totale. Français, certes mais aussi beaucoup d’Espagnols, Maltais, Suisses, Italiens. Les Européens s’emparèrent des terres les meilleures et en 1886 plus de 7 millions d’hectares étaient aux mains des colons. Certaines tribus se virent confisquer 50% voire 80% de leurs terres ! En 1881, l’Algérie fut intégrée à la France, divisée en 3 départements français auxquels s’ajoutèrent plus tard les territoires du Sud. Les colons s’opposèrent toujours à la scolarisation massive des populations autochtones. Les autochtones suivaient les cours des écoles coraniques. Seule une petite minorité indigène parvint à bénéficier de l’enseignement français. La France accorda la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie (décret Crémieux en octobre 1870) mais les Algériens musulmans sont toujours demeurés des « sujets » français et ont été soumis au « code de l’indigénat » de triste mémoire. Le décalage entre le discours républicain de l’égalité, de la liberté et de la fraternité et la réalité vécue par les populations soumises a été particulièrement choquant. La population européenne a mis en valeur les terres confisquées et la frange côtière, plus peuplée, s’est développée. En 1954, au début de la guerre d’indépendance, il y avait environ 1000 000 d’Européens et 9 millions d’Algériens musulmans. Les populations indigènes méprisées, victimes du racisme, d’une soumission sévère, ont bien évidemment tout de même profité du développement de l’Algérie, bien que leur situation économique et sociale en ait fait, dans leur majorité, des populations prolétarisées. Seule une petite minorité d’Algériens formait une bourgeoisie autochtone. Enfin dans cette Algérie française, il y avait parmi les Européens, une classe pauvre de modestes ouvriers, employés ou artisans proches économiquement de la situation de nombreux Algériens. Les relations de domination quasi-totale, qu’il serait absurde et mensonger de nier, ne s’opposèrent pas à l’établissement de liens d’amitié et d’estime mutuelle entre certains Européens et des Algériens. La domination s’accommode très bien de ces relations individuelles et encore mieux des relations de bienveillance paternaliste, elles aussi fréquentes.

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Les Européens, à part une minorité de Français d’Algérie dits « libéraux », par leurs élites politiques et leurs influences se sont toujours opposés à une quelconque marche vers la reconnaissance de l’égalité des Musulmans. Les pouvoirs publics métropolitains n’ont jamais su imposer une autorité qui contre le colonialisme ou le paternalisme des maîtres coloniaux d’Alger ! Ainsi un projet d’accorder la citoyenneté française aux Algériens, en 1936 fut refusé avec succès par les colons (projet Blum-Violette). Ainsi le statut de 1947 donnait autant d’importance et de voix, dans l’assemblée algérienne élue, aux 464 000 Français et 58 000 Français musulmans qu’aux 1 200 000 électeurs musulmans algériens ! Et les élections étaient truquées ! Un nationalisme des autochtones s’est développé très tôt en Algérie notamment dans la bourgeoisie musulmane urbaine et dans les usines françaises où ouvriers et employés immigrés rencontraient le syndicalisme et le mouvement ouvrier français. En 1926, Messali Hadj fonde l’Étoile Nord-Africaine et crée plus tard le MTLD qui deviendra M.N.A. (Mouvement National Algérien). Ferhat Abbas, pharmacien, est une autre figure importante du nationalisme algérien. Avant la seconde guerre mondiale, il se bat, en vain, pour que les Algériens obtiennent l’égalité avec les citoyens français. A cette époque Ferhat Abbas, n’a pas en vue l’indépendance d’une Algérie qui, selon lui, n’a pas de racines historiques. En mai1945, dans l’atmosphère de la victoire, des manifestations algériennes sont très brutalement réprimées par les forces de l’ordre françaises. Il y a, notamment à Sétif, des milliers de morts algériens. Cette répression cruelle, ce refus de toute remise en cause de la domination totale des Européens sur la majorité arabo-musulmane, ont encouragé de nombreux Algériens à s’organiser dans la clandestinité pour mener la lutte pour l’indépendance. Les divers mouvements nationalistes vont se rassembler dans un Front de Libération Nationale (F.L.N.) à l’exception du M.N.A. de Messali Hadj. Pendant les premières années de la lutte déclenchée en 1954, le FLN et le MNA vont s’opposer dans une guerre civile cruelle faite d’assassinats et massacres sauvages. III) La Guerre d’indépendance. 1954 / 1962

Ce fut une tragédie terrible, comme toutes les guerres certes, mais encore plus, parce que le terrorisme, souvent aveugle, la barbarie des mutilations, meurtres et assassinats, furent trop souvent l’arme privilégiée des combattants algériens tandis que l’armée française utilisait massivement les pires méthodes de pacification au nom de la lutte contre les « rebelles », auxquels ne fut jamais reconnu le titre de combattants d’une armée. Tortures, brutalités, violences, évacuation de villages et regroupement des habitants dans des camps fermés, bombardements de populations civiles, mépris raciste, viols, pillages. Les protestations, nombreuses contre de telles méthodes de « guerre » indignes de l’armée d’une démocratie n’y ont rien fait, sauf préserver un peu d’honneur ! Et c’est par dizaines de milliers que de jeunes Français de 20 ans ont, en Algérie, inaugurés leur vie d’adultes par cette terrible expérience. Le rôle social et humanitaire que certaines unités de l’armée ont exercé, avec dévouement et sincérité, au profit de populations ainsi aidées, soignées et instruites, ne pouvait en rien compenser les horreurs de la répression. 1954 / 1958. Pacification. Rappel de réservistes. Armée en Algérie portée à 400 000 hommes qui n’arrivent pas à venir à bout de l’insurrection. Ceux des Musulmans qui voudraient collaborer avec les Français sont violemment, sauvagement punis par les hommes du FLN !

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Devant l’échec de la « pacification » et l’importance de la lutte des Algériens, en France un fort mouvement d’opinion souhaite des négociations avec le FLN pour aboutir à la paix. Les élections de 1956 voient la victoire de la gauche politique sur ce thème. Mais les lobbies des colons réussissent à faire échouer ces tentatives et les derniers gouvernements de la IV° République continuent la guerre et augmentent toujours les moyens militaires. Le 13 Mai 1958, une révolte de Français d’Algérie soutenus par certains corps de l’armée, éclate à Alger par peur que le nouveau gouvernement investi à Paris entame des négociations avec le FLN. Cette révolte aboutit au retour au pouvoir du Général De Gaulle et à l’avènement de la V° république. De Gaulle a mené une politique hésitante et fluctuante. Cette politique a été d’abord de continuer la guerre. En Septembre 1959 De Gaulle envisage « l’autodétermination » de l’Algérie. A partir de là, les Français d’Algérie vont de plus en plus s’opposer à De Gaulle et à sa politique qui évolue vers l’acceptation de fait de l’indépendance. Il faut dire que les Algériens se sont dotés d’un Gouvernement Provisoire de la République Algérienne en exil au Caire puis à Tunis. Diplomatiquement, la France est de plus en plus isolée et même ses alliés américains font pression pour qu’elle mette fin à une guerre désastreuse. En France, si la majorité de l’opinion fait confiance à De Gaulle c’est parce qu’on espère qu’il va mettre fin à une guerre coûteuse, dure, de plus en plus impopulaire. De Gaulle réussit, grâce aux soldats du contingent en Algérie, grâce au soutien massif de l’opinion en France, à réprimer un putsch dirigé, en 1961, par les 4 généraux les plus prestigieux de l’armée. Ce putsch prétendait défendre l’Algérie française, renverser le gouvernement républicain. D’avril 1961 à juillet 1962, la situation en Algérie devint encore plus tragique. L’armée française se battait contre l’Armée de Libération nationale des Algériens et contre le terrorisme aveugle, meurtrier, de l’O.A.S. organisation de pieds-noirs et militaires qui avaient juré de maintenir l’Algérie française. Les négociations de paix entre le GPRA et la France aboutirent aux accords d’Évian (mars 1962) qui consacrèrent l’indépendance de l’Algérie. Pour les Européens d’Algérie cet aboutissement calamiteux se termina en tragédie avec leur exode massif vers la métropole, l’abandon de leurs biens, leurs maisons, tout ce qui avait été leur vie. C’est le 5 juillet 1962 que l’Algérie devint indépendante. Le contraste était poignant entre la liesse manifestée bruyamment par le peuple algérien heureux de sa victoire, l’angoisse, la tristesse des Européens en fuite et le sort terrible des harkis, ces supplétifs musulmans engagés dans l’armée française contre le FLN, dont la plupart furent abandonnés par l’armée et livrés alors trop souvent au massacre perpétré contre eux par les vainqueurs algériens.

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IV) Conclusion La guerre d’Algérie a été un des moments de la décolonisation les plus terribles. La société française n’a jamais vraiment examiné avec franchise cet épisode tragique où des milliers de jeunes Français moururent, des centaines de milliers furent blessés, traumatisés, dans leur âme et dans leur corps, où une population de citoyens français fut contrainte à l’exode, sinon par la force, du moins par le cours de l’Histoire, à abandonner ce qui était pour elle sa terre, sa patrie, son morceau de France ! Deux révoltes de l’armée contre le gouvernement légitime et légal, la mort d’une république et finalement, après 8 ans d’une guerre atroce, l’abandon de ce qu’on avait, contre toute vraisemblance, appelé 3 départements français et l’immense Sahara riche en pétrole et en gaz. Gâchis politique, gâchis économique, gâchis social. Mais le pire ne fut-il pas le gâchis moral ? ( L’Algérie dans l’histoire : Auteur Henri Dravet)

Secteur militaire et lieux d’affectation successifs : • Mila • Beinem • Fedj Mzaha • Si-Zerouk • Rouached

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CHAPITRE 1 Le départ au service militaire

Penser, c'est passer, dépasser, interroger cet ordre du monde, s'étonner qu'il soit là, se demander ce qui l'a rendu possible, chercher dans les visages disponibles « comment et jusqu'où il serait possible de penser autrement » Michel Foucault « L'usage des plaisirs » Gallimard - 1984

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Début septembre 1958, je reçois mon avis d'incorporation pour rejoindre le 11ème Bataillon de Chasseurs Alpins de Barcelonnette au début du mois de novembre. Je souhaite trouver d'autres appelés, connaissances ou amis qui s'engagent collectivement à être objecteurs de conscience avec moi. En effet je ne trouve de sens à cette position de refus d'engagement dans la guerre que si elle est affirmée collectivement. J'ai cherché et personne n'a voulu prendre cet engagement à ce moment-là. Etre objecteur de conscience n'était pas un statut reconnu en France. Le temps de service était doublé. Tous les jeunes français partaient faire la guerre. Etre objecteur de conscience, c'était une solution individuelle qui n'avait pas de sens face à tout le contingent et aux Français qui, dans leur grande majorité, approuvaient l'envoi des appelés en 1958. Qui trouver à cette date, qui s'engagerait avec tous les risques encourus ? Je cherche, multiplie les rencontres, en vain. Personne ne veut s’engager dans cette démarche collective Je change alors ma façon de me situer par rapport à un combat dont dès le début je ne partage pas les buts. Pour être avec tous les jeunes de mon âge, je m’engage à y participer comme officier, pour être au front et pas caché comme tant d’autres dans des bureaux Déjà avant mon départ, mes opinions sont connues puisque j’ai participé pendant un an à un comité pour la paix en Algérie à Marseille. Les nervis de Le Pen nous poursuivaient avec des nerfs de bœuf dans la rue Breteuil à la sortie du restaurant universitaire. Les Algériens présents nous informent sur la guerre, les exactions, la lutte armée l’indépendance, qui est leur but et nous disent pourquoi ils finiront par gagner Fin août 1958 ; j’ai 20 ans. En novembre 58, nous sommes dans les premiers mois de règne du Général De Gaulle ; me voilà dans la micheline jaune et rouge pour Barcelonnette. Dès le lendemain matin de mon arrivée, le lieutenant nous confronte au froid pour le footing et la gymnastique. Terre glacée et recouverte de neige. Je suis arrivé le 4 novembre à la caserne de Barcelonnette qui se trouve avant cette ville. Je suis mes classes, apprends à faire la guerre. Dès les premiers jours, tous les échelons de la hiérarchie se sont évertués à cloisonner les différents milieux sociaux : 2ème classe, élèves gradés, et futurs élèves officiers de réserve.

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La présélection faite avant le service était minutieusement refaite à l’arrivée. Ceux qui, pour des raisons personnelles, voulaient rester simples soldats ont eu droit à de fortes pressions. Les appelés qui arrivaient se croyaient forts pour réagir face à l’armée. Les premiers jours, des critiques acerbes s’expriment à l’occasion de détails : nourriture, froid, chambrée bruyante. Réaction d’hommes en crise qui ne s’adaptent pas à leur milieu. Cette critique sur les détails rend souvent les appelés aveugles sur les véritables mécanismes de manipulation en jeu pendant ces classes. Dès nos premiers cours, l’officier instructeur impose aux soldats les réflexes du combattant. Aussi bien dans les cours écrits que dans les exercices pratiques. Il essaie de nous former à l’aide de slogans, de réflexes simples, plusieurs fois répétés. Les soldats affrontent les plus bas échelons de la hiérarchie militaire qui sont rigides bien que souvent, ils soient des appelés. Pour des questions de discipline collective, l’appelé va se braquer contre son supérieur. Ensuite plus ça ira, plus il s’aplatira devant son supérieur, soit par peur des conséquences, soit par « je m’en foutisme », ou par dégoût de se voir diriger par un homme beaucoup moins fort que lui mais dont les galons font la force. Durant ces quatre mois de classe, mon seul milieu de vie est la caserne. Je n’ai pas de permission parce que des piqûres me sont administrées en vue du départ vers l’Algérie. Au lieu d’organiser des loisirs et des moments de liberté, les appelés restent accrochés à leur vie passée. Ils se referment sur eux-mêmes, ne participent pas à la vie collective. Ils attendent le courrier ou la permission. Nous n'avons aucune liberté. Chaque fois que je traîne, un gradé s’empresse de me faire faire une corvée. Nous n'avons le loisir d'aucune initiative aussi bien à l’intérieur de la caserne qu’à l’extérieur. Les cadres marquent nettement leur hiérarchie. Sauf exception, ils n’ont aucun contact avec nous, bien au contraire. À la fin de ces quatre mois de classe, nous sommes entraînés à subir. Comme nous subirons d’autres expériences en Algérie. C’est un laisser-aller général. Le premier week-end de décembre, le samedi matin, tous les soldats du bataillon partent en camion militaire sur un plateau très enneigé au-dessus de Jausiers. Arrivés là-bas, nous nous exerçons un long moment à présenter les armes pour un général qui doit arriver vers les 10 heures. Il faut être dans la bonne position, chaque section à sa place, toutes les lignes doivent être droites. Plusieurs fois, nous répétons l'exercice au commandement du chef de bataillon. Nous nous gelons les pieds. Nos mains sont glacées. Comment vont-elles tenir les crosses ? Le soleil commence à poindre. Le général est en retard, finalement très en retard. Une tente a été dressée où sont disposés verres, apéritifs, petits fours, petits gâteaux et quelques bouteilles.

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A 11 heures, plusieurs jeeps arrivent. Le général suit dans une belle voiture noire. Un chauffeur le conduit. Il sort, très rapidement fait quelques pas devant le bataillon qui lui présente les armes, au commandement de notre chef de bataillon. Puis il rejoint la tente avec tous les officiels. Nous n'avons pas droit aux agapes. Chaque section remonte dans ses camions GMC. Ils sont environ une dizaine à prendre la route des gorges qui descendent à Barcelonnette. Maintenant le soleil tape et la neige fond. Une demi-heure après notre départ, un bruit effrayant, comme un grand coup de tonnerre qui se répète plusieurs fois vient du haut des gorges. Puis un énorme rocher s'abat sur mon GMC. Sous la bâche nous n'avons rien vu. Les deux collègues à côté de moi sont écrasés et morts. Pourquoi y ai-je échappé ? Ils seront veillés par tous les soldats pendant deux jours. Le colonel commandant la caserne de Barcelonnette met longtemps à avertir la famille qui enfin vient, plongée dans une immense détresse. Le général restera absent. Mon premier contact avec des morts inutiles. Morts de jeunes de 20 ans. Morts pour rien. Comme demain en Algérie. Pour ma part j’anime un groupe de réflexion. Nous nous préparons autrement à la guerre. Nous ne restons que quatre mois. Je suis déjà caporal. Il faut du sang neuf. Le 4 mars 1959, à Marseille, la caserne du Muy ; puis sur le quai de la Joliette ; les parents pleurent. Je balance mes bras, c’est le grand départ pour cette connerie de guerre… J’ai envie de sauter à la mer. Un seul livret aux jeunes appelés en Algérie est publié par les alliances des équipes unionistes. Il est très bien rédigée mais son public est minoritaire (voir annexe 1). Me voici à Cherchell en Algérie, à l’école qui forme les futurs officiers d’abord à la guerre : entraînement, commandement dune section, lecture de carte, embuscade, attaque, défense, évacuation…Mais l’école nous soumet à une intense préparation psychologique : l’Algérie a toujours été française ; nous représentons un Occident chrétien évolué face à un Orient musulman retardataire ; il faut sauvegarder les Pieds noirs, maintenir cette position stratégique de l’Afrique du Nord française, lutter contre le Communisme qui est derrière le G. P. R.A. et le F.L.N. ; il faut sauver la Patrie, la France et je ne sais quoi encore que j’oublie… Cette école nous garde près de six mois. Plusieurs faits me marquent dès mon arrivée en Algérie.

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Je découvre l’Algérie, les Algériens et l’armée dans son combat. Comme celle des autres, ma réaction est très sentimentale devant la souffrance et la misère bien visible des Algériens. La plupart affirment : « Cette école ne nous transformera pas ». Ils se croient forts. Il y a peu d’efforts de réflexion de la part des élèves officiers et un mois et demi après, leurs réactions ont bien changé. Chacun savait maintenant que, dans son intérêt personnel, il valait mieux se taire. On se surveillait mutuellement. Beaucoup affirmaient leur supériorité par rapport aux Arabes. Pourtant dans la plupart des chambrées se trouvait un élève officier (E.O.R.) algérien. Combien de fois ai-je entendu cette phrase : «à cause d’eux, nous venons perdre notre temps ici. Ils n’acceptent pas ce que nous leur proposons : la paix des braves. » ? Face à ce mépris, cette crainte, cette méfiance envers les Algériens, j’ai voulu dans l’école organiser une rencontre entre EOR algériens et élèves officiers d’orientation chrétienne. On devait parler de l’Islam, du Catholicisme. Je n’ai pu atteindre mon but. Les EOR algériens n’ont pas eu l’autorisation de nous rencontrer. On leur interdisait de trop se voir entre eux. À nous métropolitains, on avait interdit d’aller dans les cafés maures. Comment pouvais-je découvrir ce peuple avec qui j'allais passer 24 mois ? Par les cours de sociologie arabe très schématique !!! Je me rappelle cet exercice pratique : nous apprenons en cours théorique comment faire une fouille dans un village. Après le cours, nous descendons en ville, à Cherchell, réaliser l’exercice. Nous bloquons tout le centre ville, fouillons tout le monde. Ensuite, le lieutenant choisit quelques civils algériens qui jouent le rôle de suspects. On les fouille plus méthodiquement. On les amène au commissariat de police. Un Algérien m’interpelle : « J’ai déjà été amené trois fois au commissariat de police depuis ce matin ! » J’apprends que depuis plusieurs jours toutes les sections s’exercent comme la nôtre. Derrière l’école d’élèves officiers de réserve existait un regroupement de population sur un terrain en pente assez travaillé par l’érosion. Nous y avons pratiqué des exercices de pacification. La population devait s’y regrouper étroitement en une semaine sous peine de représailles. Imaginez un terrain en pente, défoncé par l’érosion où viennent s’installer un millier de personnes avec leurs bêtes, et où chacune des familles doit se bâtir un petit abri…La première fois, la réaction des EOR fut unanime. Ils étaient scandalisés, ne voulaient même pas rentrer dans les maisons, sachant que toutes les autres sections l’avaient déjà fait. Chaque semaine, la même comédie recommençait. Certains échappaient à cet exercice en se cachant, les autres en établissant les feuilles de contrôle de la population, essayaient d’établir des contacts avec les habitants énervés par ces fouilles trop fréquentes. Trois mois après, peu parmi les EOR pensaient encore à ce regroupement.

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Peu à peu l'arrivisme gagne les promotions d'élèves aspirants. On revenait d’un exercice pratique. Comme d’habitude avant d’être libre, une présentation d’arme avait lieu devant un sous-lieutenant, lui-même un appelé comme nous mais 6 mois avant nous. Un des élèves présente mal ses armes. Il est puni par le souslieutenant instructeur. Il lui fait cirer ses chaussures. Cet esprit d’arrivisme s’est accentué. À la fin du 2ème mois, nous subissions plusieurs récitations écrites sur des questions de règlement ou autre. L’esprit de bachotage s’était généralisé. La période des examens fut longue. Une rivalité entre les EOR s’était installée pour obtenir le plus grand nombre de points au classement final, à l’occasion des exercices de tir, du parcours du combattant, des exercices pratiques de combat ou des interrogations écrites. À la fin du stage, chaque section vivait dans cet esprit de compétition. Les résultats de l’examen final sont affichés sur un immense tableau dans un grand amphithéâtre. Chaque EOR, nous sommes plus de 400, arrive à l’amphi où il va choisir sa place d’aspirant en fonction de son classement à l’examen. Course effrénée vers les planques en Allemagne ou en France de la part des premiers du classement tandis que les plus mal classés sont affectés dans les régiments les plus opérationnels. De plus les premières places au classement général sont obtenues par piston ou fayotage. L’école ne nous a pas préparés à nos futures responsabilités humaines. Nous y avons découvert peu à peu les difficultés de cette guerre, les contradictions de la pacification, les origines des départements français d’Algérie les raisons du soulèvement algérien … Le plus grand nombre voulait ignorer l’existence des tortures, des représailles collectives, des mesures militaires prises contre une population. Pourtant, il suffisait de passer quelques jours à l’infirmerie comme j'en ai eu l'occasion, de parler avec des soldats du secteur qui y étaient présents pour découvrir les problèmes qui se posaient. Déjà parmi eux, on demandait parfois des volontaires pour aller tuer des suspects après les interrogatoires. Ces interrogatoires étaient menés par un pied-noir de Cherchell dont certains membres de la famille avaient subi des représailles de la part du Front de Libération Nationale. Tout cela n’était pas dit, restait caché ou on ne voulait pas savoir ... Il y eut très peu de rencontres entre EOR et population algérienne. Seule rencontre, le dimanche entre Européens et élèves officiers au dancing et au restaurant ... Nous restions entre Européens. Pour ces élèves officiers, déjà, tout le peuple algérien est en guerre contre la France, contre les Européens, contre eux, soldats français. On est fatigué de leur baratin sur l'honneur. On crapahute. On boit, on s'ennuie. Quel gâchis... On parle de la torture et des exactions en petit comité. Alors que je suis à l'infirmerie pour une dysenterie, un Algérien, soldat français, m’apporte son témoignage sur la torture, les tueries, le napalm, les regroupements, les camps de prisonniers, les viols.

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Au classement de sortie, à cause de mes prises de position, je serai un des derniers, n° 388. Les premiers vont se planquer en Allemagne. Les mauvais vont au front, le plus risqué, défendre leur patrie. Celle qui n’est pas la leur. Après l'école des EOR*, je retourne en France et je passe une semaine chez moi. A mon retour en France, Père est inquiet de mes réactions et témoignages de deuxième main sur les pratiques de l'armée, la stupidité de cette guerre. Il croit à De Gaulle, à Malraux. Lors d'une conférence de presse*, celui-ci a juré sur l’honneur qu’avec De Gaulle au pouvoir, il n’y aurait plus de tortures !!! Il est tout de suite démenti par les faits. Les témoignages se multiplient. Des militaires de haut rang, des hommes de lettre, de Justice et d’église manifestent contre la torture par des appels publics. Père est soucieux de me voir partir en plein combat dans le Constantinois, zone la plus dangereuse. Mes amis me soutiennent, comme mes frères et sœurs. Je repars sans illusion, décidé à faire respecter les lois, la Loi et à assumer mes devoirs d’officier et respecter ce peuple algérien dont on nous répète à tout propos qu'une minorité seulement nous fait la guerre.

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Ecole des Elèves Officiers de Réserve Conférence de presse tenue le 24 juin 1958, il déclare : aucun acte de torture ne s'est produit à ma connaissance ni à la vôtre depuis la venue à Alger du Général De Gaule. Il ne doit plus s'en produire désormais.

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CHAPITRE 2 Mon premier poste en Algérie

Il faut s'attacher à montrer que cela même qui paraît aux hommes clair et compréhensible, est étrangement énigmatique et mystérieux. Les sources de l'être sont en effet dans ce qui est caché et non dans ce qui est à découvert. Marc Alain Ouaknin « Lire aux éclats. Eloge de la caresse » Edition Quai Voltaire - 1992

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Le 16 août 1959, trois jours avant l'anniversaire de mes 21 ans, je suis affecté au 51ème régiment d’infanterie dans le Nord Constantinois. Après ma semaine en France, je reprends le bateau à Marseille avec des milliers de soldats pour Alger. Le voyage est difficile. Chaque soldat sait qu'il va rester plus de 25 mois dans un bled en Algérie. Tous savent les conditions dures de cette guerre. Nous sommes plusieurs aspirants. Sur les quais, les officiers supérieurs nous attendent. Un tri s'organise pour que chaque aspirant rejoigne le groupe de gradés de sa région de combat. Je me retrouve avec quelques officiers et un capitaine, qui a la charge de nous mener à Constantine. À la caserne centrale de cette ville, un autre capitaine, commandant de mon futur poste, m’attend. En effet, le 12 septembre, je suis affecté à la 8ème compagnie à Beïnem, un des postes les plus durs. Dès le lendemain j’arrive à Beïnem dans la journée. Le capitaine m'embarque directement dans sa jeep pour me diriger vers mon affectation : Beneïm, 1100 mètres d'altitude. J'ai eu le temps de voir le paysage pendant tout le trajet. Je traverse plaines et gorges après Constantine. L’armée est partout présente. Ce ne sont que convois militaires, des villes ou des villages protégés par des soldats en arme, souvent derrière des barbelés ou des murs de béton armé. Dans certains endroits, on nous arrête à un point de contrôle pour nous demander notre identité et notre destination. De là, nous arrivons à Mila dans le bureau du colonel du secteur, Virot. Dans l’après midi, le capitaine de Beïnem me conduit jusqu’à notre poste à 1100m d’altitude. C’est un homme de 40 ans au visage ouvert et sympathique, assez grand, qui m'accueille bien et va beaucoup me parler. Dans la jeep nous montons les chemins tortueux dans le djebel, surveillés par des postes militaires de ci de là, Je me tais. Je reçois le coup de massue ! Il me déclare : « Ici, beaucoup de FLN* », « de fellagas », disent-ils tous. Moi je dis toujours, partout, les soldats de l’ALN*, même si les autres ricanent. Il m ‘avoue : « Nous sommes les éclaireurs de toutes les grandes opérations de cette zone montagneuse. Nous faisons le sale boulot : dominer le terrain car on est à l'avant des troupes de combat. Dans deux jours, le général Ducournot arrive avec les parachutistes de la légion étrangère. Cette fois, ils vont dénicher les fellagas dans les grottes, la montagne, les oueds. C’en est rempli. Opération dure. Ils sont chez eux. Ils nous attendent derrière des caches fortifiées à flanc de montagne. Ils s’enfuient dans les forêts. Nous ne pouvons que les faire canarder par l’aviation, ou avec les mortiers. Après nous balançons du napalm. Ils sont obligés de sortir et d’attaquer, de se défendre. Nous les attendons.
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Front de Libération Nationale Armée de Libération Nationale

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Notre nombre, dix fois plus important nous rend plus fort. Nos puissances de feu sont considérables. Mais la population les cache, les protège, les informe par peur ou parce quelle les soutient. Ils sont invisibles, redeviennent parfois des civils mélangés à la population. Ici nous sommes une armée d’occupation » . Il m'affirme : « Vous n’êtes pas à Alger, ni à Oran ni dans la plaine de la Mitidja. Vous aurez une section d’appelés, un sergent, une radio, deux caporaux, un auxiliaire de santé pour les blessés, une jeep et deux GMC. L’opération va durer trois jours. Le poste général de commandement s’établira chez nous à Beïnem, sur ces hauteurs d'où on voit tout. Il est difficile ici de nous attaquer. Ils ont leur propre bureau de renseignements avec les méthodes et moyens appropriés. Votre section n’est pas facile : un tiers de vos hommes est prêt de la quille. Ils n'ont qu'une hâte, finir leur temps de présence en Algérie. Très peu ont encore la foi. Les autres traînent la patte. Il faut sévir, les obliger à affronter l’ennemi. Cela dépend de votre commandement. L’autre section est commandée par un séminariste. J’en suis content. Au début, il s’interrogeait. Maintenant il joue le va-t’en guerre, veut du résultat, abattre du « fel » comme on dit ici. Sa troupe le suit. Il faut fermer les yeux quand il attaque une mechta*. La population civile est servie en cruautés. » J’écoute. J’ai envie de hurler, de crier. Une vague de larmes me bouleverse et me rend muet. Je me pose tant de questions. Je savais déjà, mais recevoir ça en direct, si crûment...cette la réalité que je vais vivre, subir, que d'autres ont tout simplement acceptée ! Mais où suis-je ? Pourquoi rester ? Une envie folle me prend de fuir. Je m’interroge. Tout se précipite dans ma tête. « Ton engagement est stupide. Tu aurais dû refuser
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Hameau constitué d'un certain nombre de maisons de terre ou de torchis

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l’armée et la guerre. Là, que vas-tu faire, pris dans l’engrenage ? Tu dois obéir. » Je ne sais plus si je dois descendre de la Jeep !!! Le capitaine me présente le poste : une ancienne maison forestière. Un baraquement pour la cantine et le mess des officiers. Un autre baraquement pour ma section. L’autre section est installée dans la maison forestière. Tout me revient, 50 ans après….. Comme si c’était hier. J’ai envie de dégueuler. Le capitaine me fait entrer, me montre une cave, petite. On y descend en soulevant une trappe pour y mettre les prisonniers. Je crains déjà le pire... Dans la cour, une baraque comme un poulailler. Au premier, la chambre des officiers. L’officier séminariste me salue, m’accueille bien. Je suis sonné. Il s’en aperçoit, me dit qu'il comprend. Ce fut ainsi pour lui à son arrivée à Beïnem. Sur le côté de sa table de nuit, une bible. Je suis rassuré… comme si Dieu avait sa place dans la guerre. Je vais déchanter sur son existence, ma foi vacillera pour toujours avec cette guerre….pour toujours !!! Dès le soir, un homme est tué par les soldats. Un nouveau harki aurait dit à ses camarades qu’il voulait déserter. Les trois premiers jours, trois prisonniers, après avoir trop bu d’eau à l’interrogatoire, sont morts. Le lendemain matin, ma section me présente les honneurs dans la cour. Chacun au garde-à-vous, sans aucun signe, dit fort : « prénom, nom, grade… » Je les commande. Dans la même semaine, je pars en reconnaissance avec ma section toute la journée aux environs. En face de nous, la forêt de Beïnem, une forêt dense, une des plus belles d’Algérie. Elle sera si souvent bombardée au napalm. Qu’en est-il resté ?

Le chauffeur de ma jeep : Albert C. Pourquoi je me le rappelle ? J’ai si peur de ne pas bien lire la carte d’état major. Il va m’être essentiel réellement, face à mes peurs soudaines qui m’envahissent. Comment se reconnaître dans ce territoire ? Bien sûr, aucun panneau de signalisation, surtout des pistes, peu de routes goudronnées. Des pistes qui jalonnent des sommets, des oueds. La région a un relief très accidenté. Sur les sommets, la vue est très belle. Au loin, des forêts où se cachent les soldats de l’ALN. Deux chauffeurs : Michel et Stéphane, pour les deux GMC, suivent. « De bons mécaniciens » me dit doucement le capitaine, « C’est si utile en panne en plein bled face aux fels !! »

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Le lendemain matin, première sortie de reconnaissance, « Pour se montrer » déclare le capitaine. L’autre section n’est pas sortie. Lors de mon premier commandement, j'ai sous mes ordres 36 hommes qui me sont inconnus. Ces appelés vont me jauger dès le premier jour. Ils sont très jeunes, de 20 à 25 ans. Ils sont en général de milieu paysan ou ouvrier. Ils sont là depuis des mois. Nous descendons vers l’oued. Le radio est à mes côtés ; le sergent devant avec douze hommes a atteint un groupe de mechtas. Les chiens aboient. Les femmes hurlent. Les vieux restants sortent les mains en l’air. Je vois mes douze hommes rentrer dans les mechtas. A mesure que je m’approche, je vois le massacre : ils cassent, sortent tout, pelotent les femmes, grondent les enfants, tapent sur les bêtes. Tout le monde s'agite. Je hurle d’arrêter, de sortir des mechtas. Ici, on n'obéit qu’à mes ordres. Je continue en ordonnant le rassemblement de toute la section dans la cour immédiatement. Personne n’écoute, à part le radio, le caporal et son collègue, auxiliaire de santé. D’une voix si forte que je ne me connaissais pas, j’ordonne au sergent de me rejoindre, à l’autre caporal et à ses douze hommes de faire de même. Un mouvement lent les dirige vers moi. JE CRIE : « PLUS D'EXACTION ». Je suis féroce, ma colère me rend si fort quand je leur affirme : « Sous mon commandement, ces Algériens, ces femmes, ces enfants sont des êtres humains. C’est compris. Il en sera toujours ainsi. Sous mon commandement, ils le resteront sous peine de graves sanctions si vous outrepassez mes commandements. Garde à vous. Rompez….. » Tous me regardent, ébahis comme dans un rêve. Le capitaine soudain arrive et me dit : « qu’est ce qui vous prend ? ». Je réponds : « Je commande ma section, moi seul la commande. » Il n’en est pas revenu, moi non plus, de cette énergie vitale du plus profond de mes forces humaines, de mes tripes. Je veux, en tant que lieutenant, reprendre en main la section d’appelés que je commande. J’y mets toute mon énergie. Ils sauront tout de suite mes positions. Je ne transige pas. La troupe se disperse. La reconnaissance continue. La population semble se calmer… Je ne comprends pas. A-t-elle compris ? Tout au long de ces 24 mois, elle me comprendra très vite, me sauvera même, sans bruit !!! Nous marchons au fond de l’oued puis retournons au sommet de Beïnem, à notre poste.
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Ce fut, le soir même, un travail collectif et puis un travail plus individuel auprès de chacun des soldats de ma section. Mon seul but est qu’ils respectent ces êtres humains. Je leur fais découvrir les Algériens, comme je pense, avec l’intelligence de cœur qui vous vient dans ces cas là. Ce ne fut pas facile. Un chef à l’armée reste un chef. Mais chacun m'écoute et certains s'interrogent. D'autres m'approuvent. J’ai appris : l’autre soldat te juge sur tes premiers actes, non sur tes paroles, surtout si ceci est suivi d’une pratique qui perdure. Tout était à faire car la vie militaire, surtout en temps de guerre, dans un pays qui leur est étranger, conduit au repli. On se tait par peur des anciens ou par peur d’être entendu par les autres ou par peur de la hiérarchie. L’appelé essaie de trouver une justification à sa présence. Personne ne lui en a donné la raison. Celle de l’armée est trop grossière : apporter les bienfaits de la civilisation occidentale et les progrès de la France démocratique et républicaine. L’appelé pense qu’il est là à cause des arabes, (début de racisme), par la faute des colons, (début de l’incompréhension des pieds noirs). La vie en opération (fouilles, patrouille, gardes, contacts avec les anciens) transforme tout du fait des actes de racisme dominants le quotidien pratiqués par chacun, quel que soit son grade, qu’il soit de carrière ou appelé. Les représailles sont multiples, variées, connues par tous, sur tout le territoire, à tous les niveaux de la hiérarchie militaire. Aux moments creux, sur un piton, ils sont nombreux à 1100 mètres d’altitude, perdus dans un environnement étranger, je veux les ouvrir à ceux qui nous entourent : des hommes et des femmes algériens, avec une religion, des coutumes, une histoire, luttant pour l’indépendance après des années de réformes, promises dès 1945 par De Gaulle, bafouées par les socialistes ou la droite et finalement jamais appliquées. Dans un groupe, certains accrochent de suite, entraînent les autres. Ce fut long, très long, rude. J’imposais une discipline militaire. Au bout d’un mois, leur attitude avait changé. Le capitaine m’en voulait déjà. Au cours de ce premier mois, a lieu aussi une grande opération avec le régiment étranger de parachutistes du Général Ducournot. Un caporal, chef harki, tue une femme qui l’avait injurié. Durant l’opération à mesure que l’on avance, les mechtas sont brûlées, foutues en l’air, leurs habitants volés. Un gosse est gravement blessé par nous. Il meurt quelques heures après. Un autre est blessé légèrement. On le laisse à terre. Le soir, après un interrogatoire très dur, des sévices très longs sont subis par un prisonnier. Ce prisonnier est tué finalement par les soldats.
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Je demande à parler au commandant du poste. Ce capitaine est très impliqué dans la guerre. Je suis là depuis trois semaines. Je suis révolté. Je ne peux cautionner ces méthodes. Je les refuse catégoriquement et au cours de ce rendez-vous, je dis au capitaine mon total désaccord sur ces pratiques scandaleuses, inhumaines. Il écoute mon indignation mais semble ne pas donner d’importance à ma colère. Le matin, de nouveau, j’entends des gémissements. Ils viennent de la cave en dessous de la trappe. On sortira deux corps de soldats de l’ALN qui râlaient. Ils sont achevés devant tous les soldats, de deux balles de pistolet. A 6 heures départ avec deux GMC* pour l’opération appelée « Papillon » Durant l’opération avec les paras, quoique les soldats de ma section en pensent, ils m’obéissent. Bien obligés ! Puis je les surveille et explique mes missions. Tout se passe bien. Nous, en éclaireurs, sur les côtés. Les paras, dans les vallons, les oueds. Ils tiraient, bombardaient. On entendait des rafales de mitraillettes. Puis plus rien, des cris. De partout ça sifflait, balles traçantes, balles de mitrailleuses... Quelques instants après, ça redémarrait. Tir au mortier. Que pouvait l’ALN face à une puissance de feu pareille ? Après trois jours, on retrouve le campement, même sommaire, avec plaisir le soir, vers 18 heures. Dans le poulailler, j’entends des cris. Des soldats regardent. Ça hurle. Ils interrogent des suspects. En haut, le séminariste ne dit rien. Quelques jours suivants, durant une opération de notre compagnie, un harki tue un Arabe de loin. J’étais bien au-delà avec ma section. Le lendemain, récidive, par vengeance, un harki, sans que le capitaine le sache, tue une femme qui lui résiste.

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Camion militaire pour transporter la troupe GMC : General Motors Corp. Compagnie américaine.

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Une autre fois, un sergent me raconte les tortures qu’on a fait subir à un harki déserteur que l’on a retrouvé. Il est resté une semaine pendu par le bras à une poutre, buvant de l’eau salée, subissant l’électricité à ses parties. Chaque harki le battait, lui donnant son compte. Finalement, il est tué par les harkis. Le sergent me dit aussi : « lorsque les mechtas* ne veulent pas faire le travail qu’on leur commande, ils leur donnent leur compte. Le capitaine autorise dans ces mechtas rebelles à violer les femmes, à piller, et à tuer ceux qui résistent ».

Les cruautés continuent. Après un interrogatoire qui avait duré toute une journée, un chef saoul larde de coups de couteau un prisonnier. Celui-ci gémit trop. Il le termine au pistolet automatique. Un soir, un membre de la compagnie de hussards qui logeait au poste, me raconte comment, en opération, il passe les 10 suspects à la flotte, à l’électricité, aux parties et ailleurs, les interroge au poignard. Ils crachent tout ce qu’ils savent, même si c’est faux, jusqu’à ce qu’ils crèvent. Les semaines se succèdent et les faits sont toujours aussi bestiaux. Un harki tue un Arabe qui avait tué un Français. Durant une patrouille, pas loin du poste, les soldats d’une harka (section de harkis) battent violemment des femmes algériennes. Ils ne sont pas sanctionnés par le capitaine présent. Enfin un caporal chef, harki, tue 4 femmes qu’il n’avait pu baiser, en blesse deux autres au cours de l’opération. Le capitaine présent ne le sanctionne pas. Je demande rendez vous auprès du capitaine. Je lui rappelle mes positions. J’exige le respect des lois de la guerre, des droits des prisonniers. L’explication est dure, très brève et sèche. Il joue la compassion : « vous verrez, face à leurs atrocités, vous comprendrez. On est quand même en guerre, la pacification, c’est du pipeau, c’est pour amuser la galerie à Paris. » Je lui redis mon opposition à ces méthodes indignes. Je le fais savoir.

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Pourtant, milieu novembre, je me souviens, le capitaine me demande d'aller photographier trois cadavres que l’on croit tués par le FLN. Par la suite, j’apprends que c’est le commando de chasse du secteur de Sidi Merouane qui les a tués. Je suis ulcéré. Les officiers paras qui ont leur QG au poste de Beneïm, me regardent et m’ignorent. Je suis seul. Le séminariste est de leur côté comme celui qui manie la « gégène » (le générateur qu’on tourne pour envoyer de l’électricité à ceux qu’on interroge, torture,) chez les paras au bureau mobile des renseignements. J'ai un dernier entretien avec le capitaine commandant le poste de Beneïm. Notre échange est tendu, sévère, rude. Les ponts sont coupés à jamais. Il ne me recevra plus. Il n'y a plus de compassion, ni de paternalisme. Mon désaccord est affirmé. Il ne nie aucunement les faits. Il dit : « Vous verrez avec le temps, vous comprendrez. C’est une réaction d’un jeune qui arrive, ça vous passera. Vous êtes chrétien». Quelques jours après, je suis convoqué par le colonel commandant du secteur.

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CHAPITRE 3 Muté comme officier de renseignements

A cet égard, on doit aborder de front l'argument majeur de ceux qui ont pris leur parti de la torture : celle-ci a peut-être permis de retrouver trente bombes, au prix d'un certain honneur, mais elle a suscité du même coup cinquante terroristes nouveaux, qui opérant autrement et ailleurs, feront mourir plus d'innocents encore. Même acceptée au nom de réalisme et d’efficacité, la déchéance ne sert à rien, qu'à accabler notre pays à ses propres yeux et à ceux de l'étranger. Albert Camus « Actuelles III » Gallimard.

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Fin novembre, je suis finalement appelé dans le bureau du capitaine. J’apprends ma mutation au 2ème bureau de renseignements du secteur. Je suis étonné. Le 2ème bureau est le lieu où l’on interroge, où l’on torture, où les prisonniers subissent des sévices. Il m'y affecte... En effet, quelques jours après, je suis reçu par le colonel. Il me fait lui aussi le chapelet de la compassion. Je suis le meilleur officier appelé. Je vous nomme officier de renseignement, un poste de confiance, pour la première fois ici, donné à un appelé. Ils veulent me mouiller… c’est clair. Pour ma part, durant ces vingt-huit mois, je dis ce que je pense, je parle, m’affronte aux cadres de carrière comme aux appelés, parfois si primaires. Ils me laissent libres de parler. Les confrontations sont directes, les points de vue différents, voire opposés. Mais ils vont me muter de commandement, de postes, de missions, de lieux, à des postes où je commande chaque fois des soldats différents, de plus en plus difficiles. Ce sont des mutations sanctions... Je suis à Mila. Dans les bureaux du quartier général du colonel, j’ai rencontré trois soldats appelés au quartier général du colonel, MG un agriculteur militant, GX, un jésuite, MT, un avocat de Bordeaux, puis l’aumônier militaire, très ouvert, devenu un ami. Continuellement, j’ai son appui, comme celui des trois autres. Dès mon arrivée, je suis témoin de la scène suivante. Le lieutenant qui me commande au 2ème bureau, reçoit 5000 francs pris dans une mechta, en garde 3000 pour lui, acte courant. Il le fait devant moi. Il me fait visiter la salle des interrogatoires (corde pour les pendre, caoutchouc, installation pour l’eau à ingurgiter durant les interrogatoires, fil pour le courant, fouet, baignoire). Je suis bien décidé à ne pas faillir sous leur pression, à respecter les prisonniers durant les interrogatoires que je mènerai moi-même. J’ai droit au début à opérer de petits interrogatoires, mais là, tout est prêt. Ils me font aller au centre de détention appelé centre de transit territorial : une horreur, dix, dans des cellules prévues pour un homme. Là, hommes et femmes ensemble. Sans jugement, sans papier, sans aucune trace, prêts à disparaître. Pourtant la circulaire n° 8443 précise les conditions de la détention (voir en annexe 1) et les démarches légales à suivre obligatoirement. Très peu respectent cette directive du 23/09/1959 du Délégué Général. On ne les sanctionne pas. On fait comme si. On ne veut pas voir ni savoir. Tout cela doit rester caché aux Français.
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Vauquier, le major directeur du centre de transit territorial, gros, gras, les yeux bouffis, m'écœure. Quand je le connaîtrai mieux, ce major me dira : « J'ai été Jociste*, les prisonniers sont bien traités, j'ai 214 prisonniers détachés. Plusieurs restent plus de 3 mois. 21 sont en attente d'une décision du colonel. Les prisonniers détachés, je les libère sans les revoir. Beaucoup reviennent blessés des interrogatoires. Je les fais soigner. » Il a 435 personnes assignées au CTT*, 87 personnes sont là depuis plus de trois mois en toute illégalité. Mais que deviennent les prisonniers une fois libérés ? Qui décide du temps d'emprisonnement : 3 mois... 6 mois ou plus ... Qui décide d'envoyer les prisonniers à l'officier de renseignement de Mila ? Ontils déjà été interrogés ? Certains sûrement, pour les autres je n'ai pas eu de réponse précise. Les prisonniers restés dans les postes sont-ils déclarés officiellement ? Certains oui, d'autres non. La plupart en général, ne sont pas signalés. L’armée agit dans l’illégalité la plus totale. Y a-t-il des visites permises des familles ? N'est-ce pas dangereux pour elles ? Non. Les visites sont refusées sauf exception. Ils ne sauront même pas que leur père, que leur frère, que leur fils a disparu…qui sait où ? Ils ne connaissent pas non plus leur lieu de sépulture, bien sûr. On les a jetés dans un puits, dans les environs de Fedj ou balancés dans un oued ou jetés d’un hélicoptère, comme les paras me l’ont affirmé. Le samedi de fin novembre, le Capitaine POULLENC meurt dans l’attaque d’un convoi par L’ALN. Le lundi a lieu l’enterrement avec tout l’état major du secteur. Le mardi, le major Vauquier, avec d’autres militaires, va au restaurant AUGIER. Ils fêtent ainsi d’avoir échappé à la mort. Ils sortent complètement saouls à 16 H, et tuent le soir six prisonniers dans une cellule du centre de tri. Les cadavres sont emportés le lendemain dans le lit d’un oued. Le commissaire de police de Fedj – Mzala les aide. Un prisonnier reste accroché à une branche. Ils le mitraillent. Ils l’emportent sur les civières du centre de tri. Ils ont été égorgés avec une cordelette. Massacre réalisé sans bruit. « Personne n’a rien vu » me dit le major Vauquier. Puis le Lieutenant Viron, mon chef, m’en parle directement à Fedj-Mzala quand je suis venu visiter le centre territorial de transit. Un autre lieutenant de Fedj, Pac, le samedi, me raconte la même version. Il rajoute : quatre mois auparavant, après la mort d’un capitaine SAS *, quatre
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Membre de la Jeunesse Ouvrière Catholique Centre de Transit Territorial Section d’Administration Spéciale

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prisonniers ont été tués. Le commandant pense qu’un seul prisonnier a été tué. Ils craignent que ce commandant ne descende les voir et constate qu’il y a eu trois autres tués. Le Lieutenant Viron est averti par le major le mardi au téléphone à 17h. Il demande qu’on se débarrasse de ces prisonniers en montant un coup de main. Au 2ème bureau, la situation des prisonniers m’apparaît dans toute son ampleur. Avoir des prisonniers, c’est capital pour le commandant d’un poste. La population ne donne pas de renseignement. Seul le prisonnier peut en donner et dire sous la torture où se cachent les soldats de l’ALN, où sont leurs caches de ravitaillement, quelle population les appuie, quelle embuscade ils préparent. Sous les tortures, le prisonnier parle, même s’il donne de faux renseignements. Il sera buté (tué) au retour de l’opération où il a été amené pour préciser les lieux. Buté, il le sera, qu’il parle ou pas. Une concurrence s’établit entre chefs de poste pour garder les prisonniers au lieu de les diriger vers le 2ème bureau de Mila. Ils veulent des faits d’arme. La guerre face à un ennemi mobile, invisible, soutenu, caché par la population, se fait sans résultat. L’armée ne peut l’accepter. Seuls les prisonniers sont susceptibles de les aider. Malgré les directives, on les garde au poste. Durant ma visite des postes, des lieux d’enfermement, du Centre de Tri Territorial, j’ai noté précisément comment ils étaient répartis. Ils sont 445. J’ai en partie leurs noms. 203 sont au Centre de Tri Territorial, 222 sont à l’extérieur, 85 sont prisonniers ici depuis plus de trois mois. Les autres sont dans les différents postes dépendants du Colonel Virot. Toutes ces pratiques d’enfermement se font en dehors de toute légalité. Par un appelé, nouveau sergent, je découvre « les corvées ». Malgré mes mises en garde, il s’y est laissé prendre. Quatre personnes dans une jeep, plus loin dans l’oued, balafrées, râlant, on les jette. Des prisonniers non identifiés, légalement inconnus. Qui saura ? Qui pourra accuser, témoigner ? En effet, les corvées existent pour vous mouiller. On vous fait tuer des civils, des prisonniers. On mettra surtout à contribution les harkis, ainsi obligés de rester dans notre camp. Les appelés ne prennent pas conscience qu’ils vont effectuer une sale corvée, criminelle. Pourtant, toute leur vie, de tels actes leur resteront en mémoire.

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En bas d’un oued, les soldats font descendre les prisonniers du véhicule miliaire. Comment se comporter ? Tous tirent. Ils appuient sur la gâchette pour agir comme les autres. Autrement, ils n'auraient pas compris, c'est la pression du groupe, on fait partie d'une institution, d'une compagnie, d'une section. Puis la haine, si elle n’est pas dominée, transpire dans tous nos actes, au point de bafouer, écraser, tuer l’autre, civil ou pas. Ce nouvel appelé qui revient d'effectuer une corvée, quand il m'en parle, il est fou de rage contre lui, contre les Algériens, contre ceux qui lui ont commandé ce raid macabre... Il essaie de se justifier. Il ne le pourra pas. Il se vengera sans raison contre les Algériens. Je suis écœuré, révulsé. Ma foi en Dieu, en l'Homme, dans les valeurs chrétiennes vacille. L'amour est si loin, la haine se lit dans les yeux, les actes. Qui croire ? Je doute de tout. Ce sera encore plus fort, plus bouleversant tout au long des jours qui m'apportent des témoignages accablants sur les méfaits ravageurs de cette guerre, appelée « simple opération de maintien de l'ordre », officiellement par nos gouvernants. Ce même sergent quand il est libéré et que je le rencontre 10 ans après est le premier à m’en reparler. Tant mieux, il ne garde pas ça, enfoui, coupable, meurtri… Car pour le plus grand nombre, c'est le mutisme à jamais. Même les membres de leur famille et leurs amis les plus proches ne sauront rien. Des appelés réagissent. Un sergent, nouvellement affecté au 2ème bureau (renseignements), refuse d’aller buter quatre prisonniers du centre de transit territorial. Pratique courante. Elle consiste à mouiller les appelés en leur demandant d’aller à une corvée de bois, en transportant des prisonniers qui viennent d’être interrogés. Ils ont subi de multiples sévices. Pour ne pas laisser de trace, on exige du sergent qu’il aille, avec d’autres soldats, les buter au-dessus d’un oued. J’avertis J M F, haut fonctionnaire au gouvernement général à Alger. Il me répond : « je viendrai ». En vain, pas de réponse. Pourquoi ce silence ? Plus graves que les corvées, il y a aussi les interrogatoires où les prisonniers subissent les tortures les plus variées. Pour ma part, je peux en parler ainsi, les ayant vécues ou des témoins proches m'ayant rapporté ces scènes d'horreur.

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Les interrogatoires sont toujours longs, répétés, sans témoin. Des confrontations avec d'autres prisonniers ont lieu, surtout sur le terrain avec leurs épouses, leur famille, leurs enfants, devant les caches révélées, fausses ou pas. J'ai vu des prisonniers sortir des séances de gégène où des fils ont été branchés sur leurs parties ou sur le bout de leurs doigts, leurs lèvres, leurs oreilles, mouillés. Parfois, ils étaient pendus dans le noir. Je savais qu'ils ne mangeaient pas pendant plusieurs jours dans ces caves comme à Beïnem ou dans les cachots comme à Fedj. Ce sont des hommes battus, cognés, blessés, saignants, écorchés, les membres mutilés, que je voyais retourner dans leur cellule, quand ils y retournaient. Je sais qu'ils avaient été aussi injuriés, blasphémés, déshonorés. Certains, je l'apprenais, y trouvaient la mort, mort violente après d'affreuses souffrances. Ces souffrances, ils allaient en garder des traces parfois pour la vie. Certains ont parlé de celles-ci bien après : des femmes Algériennes, des hommes Algériens, en risquant leur vie, appuyés par des personnalités française. Ils parlaient de leurs souffrances. Bien sûr, sans trace écrite, sans témoins, sans respect d’aucune loi, sans aide judiciaire, sans assistance aucune. On n'avertit pas la famille ou bien on la fait venir et elle assiste, pour que le prisonnier parle sous la pression morale, la mise en danger, la menace de mise à mort, de leur femme, de leurs enfants, d’eux-mêmes. Milieu janvier, on me demande de m'occuper d'un cadre de l'ALN. Après l’avoir interrogé longuement il dit peu de choses, reste dans son mutisme. Mon lieutenant, mon supérieur, exige que j’emploie la gégène. Dans la soirée, avec mes trois amis et l’aumônier, je rédige une lettre au colonel pour affirmer mon refus de ces méthodes au nom même des principes de l’armée. Trois jours plus tard, le Colonel me reçoit le soir à 18h15, me retient jusqu’au briefing. Je lui détaille les nombreux faits dont je suis témoin. D’un air magnanime, il se dit responsable de tout ce qui se passe sur son secteur. Il fait l’étonné sur les faits que je rapporte. Il se demande si le major Vauquier ne m’a pas fait marcher. Mais il ne revient pas sur les faits dont j'ai témoigné sur Beïnem. Il me dit qu’il en parlera le lendemain au capitaine qui dirige le poste. Il reste sur une attitude de compassion, de papa protecteur. Il me propose de rentrer au 3ème bureau, puis finalement au 5ème bureau d’action psychologique. Je sors content de m’être montré tel que je suis. Son attitude paternaliste ne me fait pas illusion. Mes amis m’aident, me protègent. Mon supérieur, le lieutenant Viron est furieux. Il me déclare : « Vous avez tout avoué. Vous verrez quand vous serez dans le bain qu’il ne faut pas révéler certains faits graves. C’est un devoir de militaire. Il passe avant celui de chrétien. On vous montrera que ce que vous avez dit est faux, que vous êtes un traître. Vous êtes muté au 5ème bureau. Vous êtes officié de renseignements. Ça ne plait pas à tout le monde, problème de conscience ». Ma réponse : « la torture, sous toutes ses formes, est généralisée dans tout le secteur. Je la refuse ».

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En effet, à ce même colonel et ce même lieutenant, je pourrais dire : Jeune officier de 20 ans, sans expérience, j’ai donné des ordres. Aucune torture n'a eu lieu sous mon commandement. Ce n'est pas dû à ma personnalité mais parce qu'en tant que cadre, je me dois justement de faire respecter la loi, le cadre. C'est le sens même de la discipline militaire. Autrement tous les débordements seraient permis. Les gouvernants, en particulier les socialistes au pouvoir à cette époque, sont les premiers responsables, par leur laisser-faire et leur refus d'avouer que les pratiques illégales étaient monnaie courante. En permettant, comme Robert Lacoste, en couvrant, comme Guy Mollet, ils ont laissé les militaires dans une situation dramatique : plus de loi et un cadre qui part à la dérive. Toute guerre favorise, bien sûr, cela. Quand ça arrive, on doit punir, on doit sévir pour que le subalterne ou l'officier comprenne que l'acte inhumain qu'il a commis sur d'autres est inadmissible. La sanction sert d'exemple pour qu'il y ait le moins de passages à l'acte possibles dans un moment où la guerre les favorise du fait de la haine, de la vengeance ou de la toute-puissance sur l'autre qu'elle peut engendrer. Je pense que durant cette guerre, la torture devient l'exemple, par la faute des politiques qui n'exigent pas que soient sanctionnés ceux qui la pratiquent mais bien au contraire, l'admettent comme indispensable, comme méthode pour intervenir, pour gagner sur l'ennemi. La guerre est déjà perdue. On ne sait plus où l'on va. D'ailleurs les militaires, j'entends par là les cadres commandant les troupes, ne savaient plus ce que voulaient les politiques : guerre, pacification ou respect des lois par respect des prisonniers et d'un peuple, Algérie Française ou négociation avec le GPRA* en vue de l'octroi de l'indépendance ? Bien sûr, des personnes réagissent : le témoignage de Jean Muller, un document de Témoignage Chrétien : un des premiers. Des appelés témoignent et écrivent. Paul Teitgen, un fonctionnaire exemplaire, secrétaire général de police en Algérie démissionne. C'est un membre du MRP*. Ce fut un grand résistant qui a connut la torture et les sévices de la Gestapo. Il s'oppose aux pratiques expéditives du Colonel Aussaresses mis en place par le Général Massu durant la bataille d'Alger qui fut menée par la 10ème division parachutiste. Il ne veut pas que les autorités civiles abdiquent devant le pouvoir militaire et que l'armée puisse, au cours de ses rafles dans la Casbah, embarquer toute une population dont on ne savait pas ce qu'elle devenait. En conséquence, il voulait : « tous les matins le nom des gens que vous aurez arrêtés. Vous les assignerez à résidence chez vous (dans le QG où était Aussaresses). Vous me les rendrez à la sortie ». Malgré cela, le 29 mars 1956, Teitgen envoie sa lettre de démission à Robert Lacoste en écrivant : « J'ai acquis la certitude depuis trois mois que nous
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Gouvernement Provisoire de la République Algérienne Mouvement Républicain Populaire

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sommes engagés dans l'anonymat et l'irresponsabilité qui ne peuvent conduire qu'au crime de guerre... Je refuse la torture pour des raisons personnelles et puis des raisons de principe. Elle est indigne pour ceux qui la font et pour ceux qui la subissent. » Le général De Bollardière est dans le secteur de l'Atlas Est blidéen sous l'autorité du Général Massu. Il est pour la pacification. Il la pratique dans tout le secteur dont il est responsable avec une telle exemplarité que Servan Schreiber, le directeur de l'Express, le citera comme un commandant agissant d'une manière intelligente, pouvant amener la paix, car il ne croyait pas à une solution militaire. Mais lorsque le Général Massu envoie sa directive où il permettait de fait d'engager tous types d'action sur la population, il ne peut accepter. Après avoir vu le Général Massu, le 9 mars 1957, le Général Salan et Robert Lacoste, il fait connaître sa position dans un témoignage écrit qu'il rédige en faveur de Servan Schreiber qui passe devant les tribunaux pour son livre « Lieutenant en Algérie ». Il dénonce : l'effroyable danger qu'il y aurait pour nous à perdre de vue, sous le prétexte fallacieux de l'efficacité immédiate, les valeurs morales, qui seules, ont fait jusqu'à maintenant la grandeur de notre civilisation. Cette lettre témoignage provoque de multiples réactions et le Conseil des Ministres demande que Jacques Pâris de la Bollardière soit condamné. Il l'est : 60 jours de forteresse pour avoir non pas dénoncé la torture, mais pour s'être exprimé dans la presse sans l'accord de sa hiérarchie. « Le Monde » fut un des rares journaux français à informer en son temps ses lecteurs du recours intensif à la torture en Algérie. Le 6 janvier 1955, le ministre de l'intérieur, François Mitterrand est interpellé directement par Claude Bourdet, directeur du Nouvel Observateur dans un article titré « Votre Gestapo d'Algérie ». Il affirme : « Les faits sont parfaitement connus du gouvernement? Monsieur François Mitterrand doit dire s'il approuve l'emploi de la torture. ». Le 15 janvier 1955, François Mauriac publie « La question » dans l'Express, hebdomadaire de Servan Schreiber. Durant l'année 1955, Jean Mairey, directeur de la Sûreté nationale enquête sur les pratiques de la police et de l'armée. Il écrit en conclusion : « Chef responsable de la Sûreté nationale, il m'est intolérable de penser que les policiers français puissent évoquer par leur comportement les méthodes de la Gestapo. Officier de réserve, je ne puis supporter de voir comparer les soldats français aux sinistres SS ». Mais Edgar Faure, un des derniers présidents du conseil de la défunte 4ème république, n'en tiendra pas compte. Enfin Hubert Beuve-Méry, en 1955, s'adresse à Robert Lacoste, ministre-résident en Algérie. « Je ne puis éviter de parler de Gestapo », écrivaitil, avant de conclure que cette pratique était « une honte pour le pays de la Révolution française et de l'affaire Dreyfus ». En 1957, « Le Monde » publiait un appel contre la torture lancé par Pierre-Henri Simon. Ces articles firent scandale et heurtèrent nombre de lecteurs du « Monde » comme ceux publiés par le Nouvel Observateur, l'Express. On peut conclure que les tortures, tous reconnaissent leur existence au combat. En effet, en février 1956, Guy Mollet est nommé Président du Conseil en tant que chef du front républicain dont toute la campagne des élections législatives du
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2 janvier 1956 a été centrée sur la paix en Algérie. On espérait Pierre Mendès France. Il n'est que ministre sans portefeuille. C'est F Mitterrand qui est cette fois ministre de la Justice. Mollet envoie le Général Catroux comme ministre résident en Algérie. C'est un libéral, tous connaissent ses positions. Le 6 février, Guy Mollet va à Alger. Les partisans de l'Algérie Française manifestent. La foule est déchaînée et assiège le Palais d'Eté. Encerclé, il accepte la démission de Catroux, la foule crie « Victoire ». C'est la capitulation dont les socialistes porteront la marque pour toujours. Il nomme pour le remplacer Robert Lacoste, qui fera la pire des politiques guerrières et demandera des pouvoirs spéciaux entre autres pour le rétablissement de l'ordre. Il aura des pouvoirs étendus. Mendès France démissionnera quelques temps plus tard refusant cette politique contraire aux engagements pris devant les électeurs. Les tortures sont donc non seulement couvertes mais aussi approuvées par le Gouvernement socialiste Guy Mollet et le Ministre Résident Lacoste. Si les tortures existent les politiques en sont les premiers responsables, les militaires obéissent. Quand un général, un colonel, un commandant, donne des ordres, il est obéi. Le général De La Bollardière l'a montré, comme tant d'autres. Si l'armée est disciplinée, c'est justement pour éviter les débordements que peuvent provoquer la haine, la vengeance, la pulsion dans une guerre. Comment s'effectue la Justice militaire ? Comme je l'ai constaté dans tous les postes de mon secteur, surtout là où l'autorité militaire détenait des suspects, les raisons de leur arrestation ne sont pas consignées dans un procès verbal daté et signé, comme l'exigent les textes légaux pourtant très restrictifs. Je n'ai jamais su que ces suspects étaient traduits en justice. Pourtant je suis resté plusieurs mois comme officier de renseignement et officier du bataillon dont dépendait le CTT. J'ai cherché de quels textes dépendaient les tribunaux militaires (annexe 2). Je me suis aperçu que leurs compétences avaient été considérablement augmentées par les décrets du 17 mars 1956, 7 avril 1959 et surtout le nouveau décret du 12 février 1960. Puis la concurrence entre les différents échelons de l’armée, les différents bataillons, les différents corps d’armée, est vive. On se garde les meilleurs prisonniers. Ils peuvent nous renseigner. Faire remporter une victoire, Eviter une embuscade, une débâcle, rapporter un fait d’arme, une décoration. Chaque poste a un certain nombre de prisonniers qu'il ne déclare pas au secteur. On rivalise de communiqués triomphants à la radio en exagérant les morts, les accidentés, les morts au combat, les zones gagnées, récupérées, occupées, dévastées, brûlées au napalm.

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On veut gagner, remporter des victoires sur l'ennemi, trouver ses armes, ses complices. Les caches trouvées avec ravitaillement, munitions, armes. On invente des charniers de l’ALN, FLN. Parfois ce sont les nôtres. Qui vérifie sur le terrain ? On peut tout dire, tout inventer… Non quand même pas…. Une morale, une conscience ! Un jour, j'ai eu un entretien avec le commandant juge d’instruction de Fedj qui me déclara : « Un homme de carrière doit démissionner. Nous ne pouvons plus assumer les responsabilités militaires d’officier et vivre en chrétien. L’armée est devenue politique, cette guerre nous met devant des situations dramatiques. On ne peut pas lutter face à un tel éléphant. En ce moment, ce n’est pas une trahison que de fuir au lieu de se faire manger. Car que pouvez-vous faire actuellement ? Alors, il vaut mieux porter votre témoignage ailleurs car beaucoup ont besoin de notre armée. » Puis un jour, après plusieurs interrogatoires, on me demande de m'occuper d'un cadre de l'ALN. Je suis chargé de mener tout l'interrogatoire. Le lieutenant me dit : « il connaît tout le secteur, il doit nous avouer les caches des soldats et les lieux où sont enterrées leurs armes. » Je l'interroge tout un après-midi. Après avoir obtenu son nom, son grade, le prisonnier me donne très peu de renseignements. Le lieutenant les trouve futiles... Le prisonnier essaie de m'embrouiller, il résiste, il s'enferme dans le mutisme. Le lieutenant fait pression et me commande d'utiliser les méthodes appropriées pour qu'il parle. Il est très tard. Le lieutenant exige que demain matin je continue avec la gégène. Le soir du 15/12/59 aidé de mes amis (le jésuite, l'avocat, le paysan et l'aumônier) j'écris une lettre au colonel Virot (Voir annexe 3) où je dis pourquoi je refuse, en tant qu'officier de l'armée et chrétien, d'appliquer les méthodes et les moyens que le lieutenant, mon supérieur hiérarchique comme officier de renseignements, me commande. Le lendemain matin le 16/12/59 je donne la lettre à son aide de camp, manuscrite puisque je n'ai pas de machine à écrire. Deux jours après, le mercredi matin, je suis reçu par le colonel. Il est surpris, refait le refrain de la compassion. Tout en me comprenant, il couvre ses supérieurs et leurs méthodes. Quelques jours plus tard, il m'annonce que je dois retourner à Brive.
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Pour conclure, je vous livre le poème d’une de ces Algériennes. Il est écrit par Leïla Djabali : VIOLEES Pour mon tortionnaire, le lieutenant D… Vous m’avez giflée - on ne m’avait jamais giflée Le courant électrique Et votre coup de poing Et ce vocabulaire de voyou. Je saignais trop pour pouvoir encore rougir Toute une nuit, Une locomotive au ventre, Des arcs-en-ciel devant les yeux, C’était comme si je mangeais ma bouche, Si je noyais mes yeux, J’avais des mains partout Et envie de sourire Puis un matin, un autre soldat est venu Il vous ressemblait comme une goutte de sang Votre femme, lieutenant, Vous a-t-elle remué le sucre de votre café ? Votre mère a-t-elle osé vous trouver bonne mine Avez-vous caressé les cheveux de vos gosses ? Extrait de « Espoir et Parole » In Poèmes algériens Recueillis par Denise Barrat, Paris, Seghers, 1963.

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CHAPITRE 4

Officier d'action psychologique

Celui qui ne sait pas est un imbécile, mais celui qui sait et qui ne dit rien est un criminel. Bertholt Brecht Cité par « L'heure des colonels » d'Yves Courrière 1970 Fayard Marabout

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Je ne suis pas resté longtemps au 2ème bureau, puisque après Brive, on m'affectera au 5ème bureau, l'action psychologique. Brive, la caserne en France du 51ème RI, (régiment de base du secteur). Le prétexte est d'accompagner les appelés, libérés après vingt-huit mois de service. Père à Marseille s'affole. Je ne reste pas à Brive. Je retourne en Algérie après une semaine à Marseille parmi mes amis, ma famille. A mon retour, le colonel me mute comme officier d’action psychologique dans le secteur de Fedj. On m’envoie à Arzeuv une semaine en stage avec les Trinquier et toute la bande des agités de l’OAS et les colonels qui feront l’insurrection pour l’Algérie française en 1962. Trinquier est le théoricien de la guerre subversive et révolutionnaire. Pour ce colonel et tous ceux qui dirigent l'action psychologique, il faut démanteler toute l'organisation politique du FLN et non pas quelques terroristes. Ainsi ils justifieront les regroupements où les populations seront éduquées, ils disent même « lessivées, de la propagande ennemie ».
L'usage de la guerre psychologique devient une arme. La frontière entre le civil et le militaire doit être dissoute. Elle devient un outil dédié à la cause de l'Algérie française. Les officiers seront pour le putsch des généraux avant de rejoindre pour certains l'OAS. La théorie de la guerre contre-révolutionnaire s'enseigne dans les hautes écoles militaires par Lacheroy, Trinquier que je retrouve au stage d'action psychologique à Arzeuw. C'est une idéologie national-catholique élaborée par la cité catholique, groupe intégriste animé par la revue « Verbe », diffusée parmi les cadres militaires de carrière.

Ces colonels nous « bourrent le mou » de leur idéologie. Je refuse de les citer, de les nommer dans ce livre. On nous initie à des exemples de plans de campagne, de propagande et d'action psychologique. Je donne un exemple de ce qu'on nous enseigne en annexe 4. Je râle. Je découvre tous les rouages. La propagande, les communistes sont derrière le FLN. Il faut sauver l’Occident chrétien. Rien de nouveau, la propagande primaire, quelle misère ! De Gaulle les enfermera tous. Je vais de douars en douars auprès des populations. Je ne reste pas longtemps, prêchant dans le bled : « l’autonomie… » Personne n’écoute…. Je me demande ce que je fais là. Je ne sers à rien avec mon camion haut parleur en haut des Mechtas de Fedjmzala. Personne ne sort, ni les femmes ni les hommes. Même pas les enfants. Je ne les y oblige pas avec mon arme. Un Algérien me sert d'interprète. Comment ? Le dernier de mes soucis…. Peut être en criant dans le haut-parleur « autonomie algérienne » ou « indépendance » Bravo !
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Sur le terrain, je prêche l’autonomie, reprenant De Gaulle. Je prêche dans le désert. Ca pourrait être comique. Personne ne se fait d'illusions sur ma mission, je suis loin de tous ces discours idéologiques qui ne mènent qu'à cette guerre. Les Algériens choisiront euxmêmes. Mais par l’action psychologique, l’armée veut pousser les populations de notre côté. Pour que la propagande soit plus efficace, la population est rassemblée. Bien sûr, elle est déménagée de ses lieux d’habitation, aussi, pour d’autres raisons. Ainsi, là où je combats, dans la région de Fedj, dès que nous occupons des zones vastes où FLN et ALN* se ravitaillent, les habitants sont derrière des barbelés, sous des tentes, au mieux des villages vite construits. Ils ont tout quitté, leur bétail, leur jardin, leur environnement. Au pire, des prisons sous forme de campement fortifié. Ils n’ont plus de ressources ; plus rien pour se nourrir. Ils dépendent de nous, de notre bon vouloir, complètement. A Fedj, une clôture de fils de fer barbelés délimite le campement des regroupés. Au milieu le groupe des habitants forme un second rectangle. Là vivent plus de 900 personnes dont 220 femmes, 130 hommes, 50 adolescents et 500 enfants. Deux portes gardées par des sentinelles donnent accès à l'extérieur. Celles-ci surveillent et fouillent les gens à la sortie et à l'entrée afin qu'aucun ravitaillement ne sorte, qu'aucun corps étranger ne soit introduit. Pas de WC publics, le moindre tas de cailloux ou buisson sert de toilettes. Trois robinets dispensent l'eau aux habitants. La défense du village est assurée par une dizaine de militaires. Le commandant du secteur espère rapidement mettre en place une autodéfense par de futurs volontaires de ce regroupement. Des séances de propagande ont lieu pour souligner les bienfaits de la guerre de pacification. Pourtant, un jeune inspecteur des finances, Michel Rocard, a fait une enquête sur les regroupements. Il remet ce rapport à Edmond Michelet. Le 18 avril 1959, Le Monde publie ce rapport. Il condamne les conditions de vie de plus d'un million de personnes qui vivent dans ces campements provisoires qui, de fait, dureront pendant toute la guerre. Les regroupements ont lieu dans toutes les régions d'Algérie. On les crée à cause des combats. En effet, la délimitation de « zones interdites » visait à faire le vide autour des « rebelles » pour les priver de tout soutien volontaire ou forcé de la population et pour autoriser le tir à vue sur tout ce qui bougeait dans leurs zones habituelles de déplacement et de refuge. Elle entraînait nécessairement la destruction des « mechtas » et des villages isolés, et l'évacuation de gré ou de force de leurs
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habitants vers des camps ceints de barbelés et surveillés par des miradors. Ce déplacement empêchait généralement les regroupés de continuer à cultiver leurs terres et à faire paître leur bétail. Il les réduisait à dépendre de salaires occasionnels ou de distributions de secours insuffisants. Inaugurée dès la fin de 1954 dans l'Aurès, cette pratique se généralisa et s'accéléra en 1957 et 1958, sur l'initiative de chefs militaires plus sensibles à leur efficacité immédiate qu'à la misère de ces gens. La Délégation générale, informée de la situation désastreuse de nombreux centres, ne réussit pas à imposer aux militaires la suspension de ces pratiques en 1959 ; elle ne réussit qu'en partie à transformer ces agglomérations improvisées en mille villages dotés de l'eau courante, de l'électricité, d'une infirmerie et d'une école. » (Guy Persillé, Pour une histoire de la guerre d'Algérie, 2002). A la fin de 1958, il y a environ 100 000 regroupés. A la fin de 1959, 200 000, à la fin de 1961, 300 000 à 350 000. Dans le département d'Orléansville, la population des centres est passée de 143 000 personnes à 203 000, le nombre de centres de 143 à 242. La conséquence de la circulaire fut d'étendre un manteau de discrétion sur les regroupements nouveaux. Ceci fut la conséquence brutale des opérations militaires qui créaient des zones interdites de fait. Ce sont de véritables camps de réfugiés, peuplés de gens que la troupe a trouvé dans un état de dénuement effrayant et qu'elle a été obligée de mettre à l'abri des opérations qu'elle menait dans les régions montagneuses. Lors de l'opération Cigale en juin 1960 de 17 600 regroupés dans l'Ouarsenis, à la suite de l'opération il y en eut 33 303, soit le double. Dans tout le département d'Oran, il apparaît ainsi que plus des trois quarts (79%) de la population rurale de ce département a été déplacée de son habitat traditionnel. Certaines communes ont été pratiquement vidées de leur population qui a été repliée en deux ou trois points situés à l'extérieur de son territoire d'origine. Certains groupes sont éloignés de leurs terres de 40 à 50 Km. Une commune sur trois, 40 sur 114, sont regroupées à 100%. Un beau matin tous les hommes d'une fraction ou parfois quelques centaines sont amenés par camion au camp d'action psychologique où ils sont pris en pension pendant deux ou trois semaines, selon leur bonne volonté. Là des conférenciers leur enseignent le civisme et leur font répéter des slogans. Les suspects sont interrogés. Peu à peu les collecteurs de fonds et les responsables de l'organisation administrative rebelle sont dénoncés. Ils sont présents puisque toute la collectivité est rassemblée. Le travail de police est accéléré, tous les hommes doivent y participer, ce qui les compromet en notre faveur. Une fois la population dite « désinfectée » selon les termes du métier, elle est ramenée.

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Les mechtas en forêt, zones montagneuses, zones de l’ALN, sont volées, dévastées, brûlées. Les autres sont vidées des hommes sains…les femmes souvent abusées… J'ai vu des populations déplacées avant un lancement de napalm, embarquées dans un camp, parquées en centres de tri territoriaux, les gens à plusieurs dans une cellule. Certains sont interrogés en prison jusqu'aux mechtas, devant leurs familles, leurs enfants. Ca crie, ça pleure, ça hurle de peur. Ils doivent aller jusqu’aux caches, dans les grottes, identifier les cadavres de leur camp ou mourir. Ils sont tués sur place, un coup de pistolet dans le crâne, laissés là sur le terrain. D’autres sont gardés, plutôt entassés, sans aucune trace, dans des prisons officieuses, sans aucun cadre légal. Où sont les avocats, les témoins. France civilisée, dit-on ? Comment peuvent-ils se défendre de ces arrestations arbitraires ? Aucune plainte n'est admise, bien au contraire. M'opposant à certaines méthodes, je demande rendez-vous par écrit à l'aumônier général du corps d'armée de Constantine et à l’aumônier général des armées. Ces rendez-vous me sont refusés. A l'occasion d'une permission à Alger, les jésuites me reçoivent dont le Père D’Oncieu à la maison des étudiants catholiques à Alger. Ils savent déjà. Les Petits frères du Père de Foucault, en haut dans les HLM d’Alger, sont admirables. Ma responsabilité d'officier d'action psychologique s'arrête. A-t-on compris que je ne servais à rien ? Durant plusieurs jours, on me balade de poste en poste. Les troupes me connaissent. Les suspects aussi. Entre eux, ils usent du téléphone arabe. Savent-ils déjà mes positions ?

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CHAPITRE 5

Officier SAS : Sections Administratives Spéciales

En ce temps de troubles et de misère, frères, ne jugez pas vos frères. M.Cholokhov Cité dans « L'heure des colonels » Yves Courrière 1970 Fayard Marabout

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Avant de regagner la SAS d’El-Ayadi, on me demande de passer quelques jours au Centre de formation des jeunes Algériens CFJA. Je vois longuement son responsable, Monsieur K. Il me dit que le but du centre est l'étude scolaire en partant du niveau où en sont les jeunes Algériens. Ils sont de très bas niveau, m'affirme-t-il. Puis on les forme à des métiers manuels. A la sortie, ils ont une possibilité d'engagement dans les armes techniques de l'armée, les centres d'apprentissages militaires ou civils, ou l'embauche chez un particulier. Mais les jeunes viennent à ce centre parce qu'ils sont au départ forcés et obligés. Ce même centre anime un foyer sportif où la présence des jeunes de Fedj est très irrégulière. Il n'a pas de responsable pour la localité de Fedj. Ils ont refusé. Mes supérieurs m’apprennent ma mutation à la SAS* d’EL-AYADI. Le lieutenant qui la commandait, a dû torturer les harkis pour connaître ceux d'entre eux qui avaient déserté. Je ne me rappelle plus comment, à quelle date et combien de temps je reste à la SAS de El-Ayadi. Une partie d'avril, le mois de mai et jusqu'au début juin me semble-t-il. Je sais seulement que les bureaux de la SAS se trouvent être dans un ancien quartier général du FLN. Le haut commandement militaire a voulu, en choisissant ce lieu, faire un acte symbolique. Face au terrorisme de l'ALN et du FLN, l'armée française montre qu'elle met en œuvre la pacification, aide la population algérienne trompée et harcelée par eux. Je sais aussi qu'une partie des harkis affectée à El-Ayadi ont déserté le mois précédent. Le travail militaire de la SAS consistait à faire des patrouilles et à maintenir un contact avec la population. Souvent les officiers SAS agissent avec générosité, courage en s'investissant énormément dans leur action de pacification. Avant moi beaucoup d'écrits en ont témoigné. Mais il est impossible de surveiller une population à tous les instants, surtout la nuit. Là, les habitants venaient nous voir pour chercher une aide sociale, une aide médicale, des facilités de vie. Rarement cette population se confiait à nous. Ces habitants dès qu'ils le pouvaient nous volaient ravitaillement, munitions ou matériel... Chacun s'il le veut, peut lire des témoignages exprimant les contradictions de cette pacification. Là aussi beaucoup d'écrits existent. Nous sommes en pleine guerre. Je n'en dirai pas plus. Je n'ai pas de souvenirs sur ce que j'y fis, mais le paradoxe de cette action apparaissait : cacher les véritables réalités de la guerre qui est un affrontement avec une armée, un peuple, une organisation administrative et politique. La pacification, Jean Claude Jauffret, l'auteur de « Soldat en Algérie 1954 1962 » (Autrement 2001), en traduit bien le but : « La population est l'enjeu de
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Section administrative spéciale

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l'adversaire comme des forces de l'ordre, elle détient la clef de voûte du problème, car le succès appartiendra à celui des deux qui la fera s'engager dans l'action ». C'est un extrait d'une plaquette militaire dont j'aurais pu moi-même avoir un exemplaire. J'en ai eu d'autres du même genre « instructions pour la pacification en Algérie ». Des représailles sont exercées après une coupure de route par l’ALN : bétails tués, mechtas brûlées, blessures à des civils. Le commandant de Fedj, dont la SAS d’EL-AYADI dépend, essaie de se justifier après ces représailles. « Les Arabes ne font plus de tels actes par la suite car nous nous sommes montrés forts ». Puis après un ratissage effectué dans tout notre secteur par plusieurs compagnies, 2000 Arabes sont ramassés. Ils couchent dehors. Ils sont entassés et il fait froid. Les faits sont parfois macabres, si indignes d'un peuple civilisé. À Chairfa, après une opération avec les paras, le colonel Virot, présent, des hommes ont été pendus aux arbres après qu’on leur a jeté des pierres. Le jeune adolescent qui les a enterrés a été tué. Ils étaient huit. On les a mis contre le mur du poste de commandement pour leur jeter des pierres qui les ont assommés. Après, on les a tués au pistolet automatique. Le jeune qui les a enterrés, hurlait. Un prisonnier défiguré avait été donné aux harkis qui l’ont tué. Lors des élections de mai 1960, dans toute ma région, les militaires vont chercher les civils en camions GMC. J'ai su que dans certains douars les femmes et les hommes manifestaient pour ne pas rejoindre le lieu de vote. On tira en l'air pour les faire monter dans les camions. S'ils continuaient à manifester, on n'hésitait pas à tirer vers la foule. Un ami m'écrit, je résume sa missive : « Voici ce qui se passe dans ma compagnie. Pour le vote de fin mai 1960, certains civils ont été ramassés de la façon suivante : c'était le 27/06/60 dans l'après-midi. Nous partions en véhicule chercher des votants. A l'approche d'une mechta dont j'ai oublié le nom, l'aspirant qui nous commandait nous donna l'ordre de tirer sur n'importe quel fuyard. Nous étions à environ 600 mètres de la mechta. Un caporal chef commença à tirer sur les toits des maisons, d'autres tirèrent au-dessus de quelques civils occupés à ramasser du foin. Deux de ces civils qui se trouvaient près d'une crête se sauvèrent. Aussitôt les gars se sont mis à tirer sur eux car certains qui n'avaient pas vu le début de l'action croyaient que c'étaient de vrais fuyards. Heureusement aucun n'a été touché. Maintenant les élections sont terminées, le capitaine fait ramasser les civils sous prétexte qu'ils n'ont pas voulu voter. Dans la nuit du 7 au 8 juin 1960, 18 civils ont été mis dans un ancien silo à grain. Comme ils étaient trop serrés, ils se sont mis à crier. Le capitaine est sorti de chez lui avec un broc d'eau et leur en a versé le contenu sur la tête. Vers 5 h du matin, un caporal, de quart de 2 heures à 5
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heures, s'est aperçu que les prisonniers manquaient d'air. Avec l'aide de la sentinelle, ils les ont remontés. Dès qu'ils étaient à terre, ils faisaient 2 ou 3 pas puis ils s'écroulaient. A 8 heures, il a fallu qu'ils les remettent, malades ou pas car ceux qui ne marchaient pas très bien étaient poussés à coups de pieds. J'ai vu une 2ème classe donner pendant 10 minutes des coups de pieds dans les fesses d'un prisonnier. Ce prisonnier transportait des sacs de terre pour faire un mur de protection. Il n'allait pas assez vite d'après l'autre, mais moi je le voyais courir. Je suis donc intervenu. Parmi les 18 civils, il y en avait un qui ne pouvait pas se lever. Le capitaine lui a donné des coups de crosse de son revolver sur la tête. »

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CHAPITRE 6

Officier des harkis Mon dernier poste de commandement

L'humour est la mise en doute des vérités toutes faites et la mise en doute de soi-même. L'humour offre à l'homme un moyen de déjouer la violence que d'autres voudraient lui imposer, de ridiculiser ceux qui voudraient lui ôter son visage. Il exige de l'homme qu'il se moque aussi de lui-même, pour qu'à l'idole renversé, démasqué, exorcisé ne fût pas immédiatement substituée une autre idole. V. Jankélévitch « Quelque part dans l'inachevé » 1978

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Pour mon dernier poste de commandement, je suis nommé à Sidi-Zerouk, près de Fedj-Mzala. Au-dessus de cette ville se trouvent d’importantes fouilles romaines. Ce lieu est splendide et si anachronique dans ces combats. Ce sera mon dernier poste. Commander 40 harkis sur trois postes dans le bled. Comme il n’y a pas de route, je me balade sur ma brêle, qu'on appelle en France, mule. Dans ma section, un seul Français : mon radio. Ma zone est dangereuse, il y a une série de vallons et de gorges arrivant à des petits sommets. Trois postes y ont été installés. Mon QG est près de la route de Redj-Mzala, route qui n'est d'ailleurs qu'une piste. Avant mon arrivée, un des postes a été attaqué et l’officier qui le commandait, a été tué. Personne ne voulait y être affecté. On m’y a nommé, toujours cette mutation sanction. Je dois tous les soirs avec ma troupe me poster en embuscade. Je fais mon devoir et patrouille le jour. Je vais à des grandes opérations quand on m’y oblige. Je n’aime pas ça parce qu'on laisse aux sections harkis les zones de l’ALN si dangereuses par leur relief et leurs caches. On doit crapahuter plus que tous les autres et les prévenir des dangers. Nous sommes aux avant-postes, sans aucune considération. Les embuscades se font un jour sur deux à l’aube ou à la tombée de la nuit. Le jour : patrouille de reconnaissance pour se montrer. Combien d’embuscades j’ai effectué, exténué comme mes hommes, la nuit, au clair de lune. Comme moi, souvent, ils avaient peur. En mulet, je vais voir de poste en poste, les harkis installés sommairement. Que des harkis ! La population de femmes, d’enfants, de vieux… est à première vue bien disposée à mon égard. A mon QG, le radio, a pris en charge une classe de quarante enfants à qui il essaie d'apprendre le français. Il réalise cette tâche avec beaucoup de conscience, comme pour répondre à la bêtise de cette guerre. L’officier SAS de Redjas, au village voisin, vient leur donner blé et autres aliments. Ils doivent montrer la carte de circulation s’ils vont au marché à Redjas, QG de l’officier SAS. Sur ce marché, un jour de grande affluence, une grenade m’est envoyée dans les jambes. Je ne sais d’où elle vient et suis si surpris. Un harki me sauve en la repoussant rapidement, très fortement du pied. Elle éclatera dans un fossé sans danger pour la population rassemblée ce jour-là. Encore une fois, ils m’ont protégé… Pourquoi ? Avec les harkis, nous connaissons bien les lieux.
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Nous sommes de précieux éclaireurs. Les harkis peuvent courir tous les risques. Sont- ils pour la France ? Seuls hommes valides restant au village quand les troupes françaises arrivent en opération, à part les vieux, ils doivent s’engager dans l’armée française ou chez les harkis. Autrement ils sont accusés de complicité avec l’ALN et embarqués comme suspects. Avec eux, je m’initie à l'arabe au moins pour les mots d’usage, j'apprends un peu à l’écrire. Je découvre le Coran. Je l’achète, le lis avec eux. De nouvelles relations naissent par ces échanges religieux, culturels, sociaux. Je suis, à part mon radio, seul avec eux. Une confiance s’instaure sur de nouvelles bases. Ces harkis acceptent ma discipline, mon autorité. Ils respectent les limites à ne pas dépasser auprès des populations, des prisonniers, des femmes. J’apprends beaucoup auprès d’eux. Nous dialoguons beaucoup. Nous en avons le temps ! On ne se plaint plus d’eux dans l’environnement immédiat. Ils m’informent sur ce qui se trouve, ce qui se passe sur mon territoire. Parfois, ils me déconseillent de sortir la nuit en embuscade. J’apprendrai qu’ils ont eu raison : ils nous sauvent d’un traquenard. En effet ces harkis connaissent bien le terrain. Ils ont des informations par la population. Ils sont dans l'armée française mais en même temps, ils donnent des gages à l'ALN et au FLN. Certains sont au courant des mouvements de troupes de l'ALN, des embuscades qu'elle tend la nuit. C'est ce qu'ils veulent m'éviter cette nuit-là. Ces harkis : des hommes, des Algériens, pris entre deux feux : l’armée française et l’ALN. Au pire, leur famille a été massacrée par l’ALN. Ils veulent se venger. Ils sont volontaires pour tous les coups durs et les coups fourrés, les basses besognes, les corvées, les séances de torture. L'armée profite d'eux, exploite leur haine, leur volonté de vengeance. Pour d'autres, ils ont besoin d’argent pour leur famille. Souvent la population regroupée est sans ressource. Le salaire des harkis est leur seul soutien. Puis ils peuvent aider l’ALN s’il faut, soit par conviction, soit par obligation. Allez savoir ? Qui sait ? C’est si complexe !!! Le savent-ils ? Nous, on n'y comprend rien ! Enfin certains ont dû nous suivre. Ces hommes, ces jeunes, les seuls trouvés dans ces mechtas que nous avons occupées. Obligés, ils nous suivent, prêts à une trahison pour donner le change à l’ALN. Il faut sauver soi et les siens. Car la guerre est si complexe, si contradictoire. Un jour elle va finir, il faut assurer ses arrières pour ne pas être tué comme un collabo...quand la paix reviendra et que ces harkis retourneront dans la société civile.

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Comme ailleurs, je participe aux opérations de mon bataillon, du secteur et d’autres régiments. Je suis officier au combat. Comme c’est dur d’être une section de fantassins, crapahutant pour les autres comme guetteur ou éclaireur. Ainsi, sous mon commandement nous partons le 21/12/1960, à la Mechta Serradj, dans l'oued et ses flancs. Toute la section est là. Par mon radio, je peux appeler au secours le commandant ; s'il le faut, il m'envoie des renforts, fait bombarder. Ce jour là sur le versant opposé, des soldats de l'ALN, invisibles, nous attaquent dur. Ils sont assez nombreux. Nous avons été surpris par des tirs nourris, groupés, sans interruption. On se protège, on se cache, on s’abrite, derrière les rochers, les quelques restes de maisons. A un relâchement du camp adverse, je crie : « sortez et passez à l'attaque en allant par sauts derrière ces rochers. Vite, sans vous faire voir. » L'attaque dure longtemps, le combat me semble interminable. De partout, des tirs, des balles sifflent au-dessus de nos têtes. Qui va gagner ? Finalement, ceux de l’ALN décrochent et arrêtent le combat. Il y a 4 blessés graves chez eux. Je suis décoré pour ce fait d'armes par le général Duque (annexe 5). Sur le vif, j’ai tout engagé pour sauver mes hommes… Après, je m’interroge encore sur ces affrontements voulus par d’autres, que nous subissons au risque de notre peau. J’ai eu peur. J’ai eu peur pour mes hommes. J’ai toujours eu peur pour mes hommes, une balle vous atteint si vite et vous terrasse à jamais. Autrement, au quotidien j'effectue de simples sorties de reconnaissance chaque jour ou presque pour me faire voir, être vu par eux et la population, la nuit des embuscades, à l'aube des opérations, puis le jour, le contrôle d’un village. C'est l’encadrement et le quadrillage militaire d’une zone après les bombardements. Nous sommes éclaireurs plusieurs jours pour une vaste opération héliportée de régiments célèbres : les paras, la cavalerie, par exemple. On marche, on se perd, on n'en peut plus de crapahuter sous le soleil et la terre aride. C'est un relief dangereux, plein de cailloux, de rochers. Il fait chaud, froid. La nuit chacun est crevé, a soif. Le paquetage est lourd. On dort au clair de lune. On a peur. Je me tiens éveillé. Je les commande. Tous les bruits m'inquiètent. Je vois des ombres. La vie continue avec son train-train habituel. L'été arrive. Peu d'eau. Je bois n'importe quoi ! J'attrape une dysenterie sévère. Je chie comme je pisse ! Ca ne s'arrête pas. Vu mon état, je ne peux plus assurer mon commandement.

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On me rapatrie à l'hôpital militaire de Constantine en hélico. Je n'y reste pas plus de 10 jours. Durant les dix jours d'hospitalisation où je suis resté à Constantine, j'ai pu rencontrer des anciennes connaissances. Elles m'ont informé sur ce qui avait lieu à la « ferme Amezziane », CRA* de Constantine. Qu'on en juge : Voilà les faits. L'existence et l'organisation des CRA en Algérie se fondent officiellement sur un certain nombre de dispositions légales. Les CRA sont des organismes implantés dans des organisations urbaines qui ont pour but avoué d'assurer la permanence et l'unité d'action des services, personnes, organisations ou unités de renseignement. En coordonnant l'activité de ces différents agents, ils permettent une réelle mise en commun de ces différents moyens de renseignement. Placés sous l'autorité du Commandant de Secteur (à cette époque le colonel Bertrand) et par intermédiaire sous celle du 2ème bureau de l'état major de la zone et du 2ème bureau de l'état major du corps d'armée (zone nord Constantinois, Général de division Lennuyeux, et corps d'armée de Constantine, Général de CA Gourand), ils ont à leur tête un Chef (le Commandant Rodier) qui coordonne la recherche de renseignements et les opérations de répression contre l'organisation politico-administrative du FLN (OPA). Pour réaliser ces objectifs, le CRA de Constantine regroupe l'unité opérationnelle du secteur, le 27ème bataillon d'infanterie, les unités de gendarmerie nationales et mobiles, les 6 SAS de Constantine et les services civils de la PRG*, PJ*, Sûreté Urbaine, CRS*. Le CRA dispose d'une unité dite de commando dressée à la lutte contre l'organisation politique et administrative et à la collaboration avec les services spécialisés. Comment fonctionne-t-il ? Tout Algérien est a priori un suspect. Le centre entre en activité en 1957. Sa capacité est de 500 à 600 personnes. Il paraît fonctionner à plein en permanence. L'arrestation des suspects se fait par rafles, sur renseignements, dénonciation ou par de simples contrôles d'identité. Le séjour des intéressés se fait systématiquement dans les conditions suivantes : A leur arrivée à la ferme, les suspects sont séparés en 2 groupes distincts, ceux qui doivent être interrogés immédiatement et ceux qui attendront. A tous, on fait visiter les lieux, notamment les salles de torture en activité, l'électricité pour la gégène, supplice de l'eau, cellules, pendaison, etc... Ceux qui doivent attendre
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Centre de renseignement et d'action de Constantine Police des Renseignements Généraux Police judiciaire Compagnie Républicaine de Sécurité

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sont ensuite parqués et entassés dans les anciennes écuries aménagées où il ne leur sera donné aucune nourriture pendant 2 jours et jusqu’à 8 jours et quelquefois plus encore. Les interrogatoires sont également conduits systématiquement de la façon suivante : Dans un premier temps l'interrogatoire est conduit sous forme traditionnelle de questions posées par l'officier de renseignement, accompagnées de coups de poings et pieds. Un agent provocateur ou un indicateur est souvent utilisé au préalable pour des accusations précises et souvent préfabriquées... Cet interrogatoire primaire peut être renouvelé. On passe ensuite à la torture proprement dite, à savoir successivement la pendaison par pieds ou mains, généralement par les mains liées (derrière le dos) qui peut durer des heures, le supplice de l'eau. Trois sortes : sur le visage, le front, le nez, la bouche ou le gonflage à l'eau à plusieurs reprises ou le jet d'eau à forte pression. L'électricité : magnéto puissante, électrodes fixées aux oreilles, aux doigts et aux parties génitales. Brûlures : exemple cigarettes, etc... Tous ceux qui y sont passés sont unanimes à dire que ces tortures font dire n'importe quoi à n'importe qui. Que les cas de folie sont fréquents, que les traces, cicatrices, suites et conséquences sont durables, certaines même permanentes et donc aisément décelables. Les interrogatoires supplices sont souvent repris à plusieurs jours d'intervalles. Entre-temps les suspects sont emprisonnés sans nourriture, dans des cellules dont certaines ne permettent pas de s'allonger. A l'issue des interrogatoires et de l'emprisonnement à la ferme, le suspect est souvent libéré, notamment les femmes qui sont également torturées. Quelquefois ils sont internés dans un centre dit d'hébergement, exemple au Hamma Plaisance notamment. Quelquefois ils sont considérés comme disparus, morts des suites des interrogatoires ou froidement descendus en corvée de bois aux environs de la ville. Des interrogatoires sont conduits et exécutés par des officiers, sous-officiers ou membres des services du CRA. La compagnie de servitude composée de jeunes du contingent est au courant, voit, garde, surveille, assiste mais ne procède pas aux interrogatoires. Les gars du contingent ne torturent pas mais ils ne désapprouvent pas. Les statistiques, car il y en a, sont éloquentes. Le CRA depuis sa constitution a fiché 11 158 Algériens comme militants nationalistes sur le secteur. Il a gardé pour des séjours de plus de 8 jours 7 363 personnes. Il a contrôlé (moins de 8 jours de prison) 108 175 personnes. Il a interné au Hamma 789 suspects. Les Constantinois n'ont pas tort de dire que 3 Algériens sur 4 y sont passés. Le Capitaine Massi, le Capitaine Pasche et le Commandant Rodiar eux-mêmes torturent et sont connus à ce titre de tous les Constantinois.

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Pendant mon hospitalisation à Constantine, à un des trois postes que je commande, des harkis, en mon absence, tuent le radio et s’embarquent avec les armes pour rejoindre les combattants de l'armée algérienne. Je vis la désolation La situation est devenue cauchemardesque Je crie comme un loup traqué, épuisé, angoissé. Car à l'hôpital de Constantine, le colonel Virot m'a fait demander de reprendre le commandement. Personne d’autres ne s’y risque. Je ne sais pourquoi j’accepte ? Héros imbécile ! Héros pour qui ? Le commandant du bataillon de Fedj me déclare qu'après un tel massacre, par représailles, il me faut tuer cinq civils devant la population et les harkis. Il faut un exemple. Quel exemple ! Pas d’illusions. Le colonel et le commandant savent mon refus catégorique. Ils n’en réfèrent pas plus haut. Je n'appliquerai pas leur ordre. Le soir même, je reprends le commandement de la section et des postes à Sidi Zerouk. C'est la fin de quoi ? Comme tout s'écroule... Quelles valeurs fondent nos vies ? Je ne sais plus dans quelle civilisation je vis ? Je ne crois plus en ce monde que l'on me fait défendre. Mais auquel vais-je croire ? Je ne sais encore, à 20 ans. A Sidi Zerouk, et dans les autres postes qui en dépendent, le bureau de renseignements de mon secteur a emmené une partie des harkis qui sont restés de notre côté pour les interroger. Ils subiront sévices et tortures. Ils me diront au retour. « On connaissait les pratiques de l’ALN, celles des Français valent celles de l’armée de l’ALN et du FLN. On essaiera de tout faire pour aller là où on doit être comme Algériens. » Les autres harkis sont déjà partis avec les armes pour être bien reçus après leur désertion. Par leur fuite, ils ne seront pas fusillés comme collabos. Triste souvenir, ce mot de collabo comme avec les Nazis... Je finis ces dernières semaines, perdu, pleurant à tout propos. Me surprenant à appeler papa, maman, au secours ! Pourquoi à 20 ans, m’avez –vous laissé prendre un commandement dans cette tuerie, sans nom, sans sens, sans raison !!! Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? Ne restez pas muets. Osez parler. Dites le moi, je vous en supplie. Je crie, je hurle de toutes mes forces, dans mes tripes, de tout mon corps. Je pleure, je râle.

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Comme un enfant abandonné, ne sachant plus où donner de la tête. Pleurant son refus, son dégoût de ce monde. Seul à mon poste qui est bâti comme un transformateur EDF. Pleurs d’enfants, pleurs jusqu’aux larmes de souffrance. J’ai envie d’en finir avec cette sale guerre…. D’en finir tout court… à jamais, pour ne plus jamais voir ça…. Heureusement il y a l’adjudant : toujours là. Toujours présent. Venant au poste, il apporte : ravitaillement, munitions, soutien, encouragement, appui. Quand d’autres me laissent à mon sort, moi qui refuse la torture, les représailles…. Voilà le résultat, pensent ceux qui les acceptent. Lui, l'adjudant, 8 ans après, pour mon mariage me dira sa fierté de m’avoir obéi. Je me dirai que cet homme m'a sauvé. Il ose me dire « Je n’ai pas vos opinions mais j’ai une grande estime, votre honneur, vos principes sauvent l’armée française, la patrie. On essaiera de se rencontrer. Je vous apprécie comme officier en tant que militaire de carrière. » Je suis décoré en grandes pompes devant tous les cadres et soldats du bataillon, Virot, le colonel dit : « Vous êtes cité à l’ordre de la Brigade » et fait un discours citant mes faits d'arme et mon courage dans mes différentes responsabilités d'officier. Les soldats du bataillon, assemblés à cette occasion, applaudissent. Je suis très ému. Je reste quelques jours pour dire adieu à tous les soldats, gradés et officiers que je connais. Chacun désire me parler avant ce départ. Certains me félicitent de mon attitude. Je n'ai fait que mon devoir. Je suis très touché par tous ces soldats qui me disent combien ils m'ont apprécié au cours des cinq responsabilités que j'ai eues. Je continuerai pour certains à leur écrire. Nous entretiendrons une correspondance même avec des gradés. Plus tard, je mettrai en place une lettre appelée « roulante »qui permettra que demeurent des liens. Même l'instit de Fedj tient à me saluer ainsi que les familles européennes et algériennes avec qui j'avais pu m'enrichir humainement et garder le contact. Avec eux aussi j'entretiendrai une correspondance. Durant mes derniers jours de service, avant de prendre le bateau à Alger, j'apprends par l'ordonnance du colonel, qu'il veut à l'occasion d'un survol de tous les postes de son secteur, que je l'accompagne dans son hélico. Ce sera notre dernière rencontre. Durant une heure et demi de vol il me montre les réalisations de ses troupes. Je lui réponds : « Regardez les forêts brûlées au napalm, les camps de regroupement, les Mechtas bombardées, les troupeaux dispersés... ». Nous nous écoutons mutuellement avec respect. Mes réponses à ses justifications

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sont brèves, sèches. Elles le sont d'autant plus que je n'ai plus aucune illusion. Cette guerre est pourrie lui dis-je en terminant. Avant d'atterrir, je lui déclare : « Colonel, j'ai fait mon devoir. L'armée a respecté mes idées, mes positions, elle m'a muté 5 fois, Beïnem, officier de renseignement, officier d'action psychologique, officier SAS, sous lieutenant commandant 40 harkis. Je connais bien tout ce secteur alors respectez la vérité subjective de mon témoignage d'officier 20 mois sous votre commandement. » A la sortie de l'hélico, nous nous saluons militairement, puis silence... Nous ne nous reverrons plus. Quinze ans plus tard durant une fête au dessus d’un village ardéchois haut perché, le permanent syndical CFDT de la Drôme m’a invité. Je rencontre un Algérien. On sympathise. Il me déclare : « A 16 ans, j’étais sous vos barbelés à Beïnem entre deux feux. J’ai fui, passant tous les barrages. Comment ? Je suis là ! J’ai 36 ans ! La guerre a tout écrasé, anéanti. »

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CHAPITRE 7

La vie quotidienne

La fourmi noire, sur la pierre noire, dans la nuit noire, Dieu seul la voit. Proverbe arabe Cité dans « Portrait d'un officier » Pierre Henry Simon 1958 Editions du Seuil

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Quelle est la vie quotidienne au poste et sur le terrain pour les appelés ? Les appelés ont été 2 millions, affectés en Algérie entre 1955 et 1962. 400 000 militaires dont 80% d'appelés, 40 000 appelés algériens, 20 000 algériens engagés et 58 000 Harkis sont sur le terrain. Les effectifs vont aller croissant jusqu'en octobre 1958.

Ces soldats écrivent à leur épouse, compagne, chérie, famille, parents. Parfois pour ne rien dire. Ils ont peur de les effrayer. Parfois, ils me demandent : « écris-leur à ma place » autrement, c'est trop dur de cacher tout ce qui est vécu si péniblement. Ils osent raconter un peu, un événement, une embuscade réussie, un copain blessé, une opération perdue où on a laissé des morts Français, emmenés des Algériens tués sur le terrain des combats. Beaucoup transforment, ne disent pas la vérité. On parle de la pluie, du beau temps, des copains, de la quille… toujours de la quille Certains transforment en victoire une lutte sur le terrain à notre désavantage ou une manifestation transformée en notre faveur : Algérie Française, Algérie Française…. D’autres disent la vérité. Ils savent, ils l’on vérifiée. Ils peuvent tout dire. On contrôle si peu les lettres. C’est mon cas. J'écris beaucoup. Ca me relie à mes amis. Ils me répondent. Je suis moins seul, comme s'ils me soutenaient dans mes positions. Ces lettres me seront essentielles. Elles me donnent courage et assurent la fidélité de mon engagement d’homme. Parfois, la haine va jusqu'à envoyer dans un colis des morceaux de cadavre d'un soldat ennemi tué dans un combat, par exemple, une oreille. On a tué leurs copains de chambrée. Ça n’excuse pas…On comprend un peu… C’est tout ! Seulement là bas. Vous comprenez ! On est perdu. Les repères valsent avec les morts par balles ! La haine entraîne la pulsion de haine, la vengeance, le racisme, et toutes leurs conséquences. On n’est plus des hommes. On est parfois des bêtes… abrutis par la guerre et ses pratiques. Beaucoup seront décorés. Tous même. C’est la tradition. D'autres sont blessés, morts, malades ou déprimés plusieurs mois, voire plusieurs années. Ils sont marqués, surtout s'ils restent dans le mutisme, comme la plupart à leur retour. Vous les connaissez. Ils gardent tout en eux. Ce refoulement les submerge. Ils auraient tant besoin de parler, d’être écoutés, j’en suis sûr.

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La quille, ils attendent. Toujours la quille, criée, hurlée si fort par tous, et sans exception. Notre cri de ralliement. C’est bestial, primaire ! Dès le premier jour des classes, ils comptent. Elle est pendue dans leur chambrée avec les chiffres. 622 au jus, 359 au jus. La quille, bordel… Je serai blessé avant ou mort. Nous sommes en Algérie, dans le Constantinois. Peu d'arbres, des buissons, des cailloux, une terre sèche, encore moins d'herbes fraîches et de ruisseaux. Tout est sec, aride, nu, les habitants sont partis ou nous fuient. Un paysage vallonné : des petits sommets, des oueds, des mechtas, des chiens. La chaleur est pesante dans nos baraquements provisoires où l'installation est très sommaire. Pourtant nous y sommes souvent, n'ayant rien à faire après embuscades et tour de garde la nuit. Nous y restons des jours, dimanches, week-ends et jours fériés. Nous n'avons pas de visites. Le soir, nous ne sortons pas : le couvre-feu. Heureusement, quand je ne suis pas en patrouille de nuit, j'admire le ciel si pur parfois et je regarde les étoiles comme pour voir un autre monde. Je suis dans un poste construit comme un grand transfo EDF. Je couche au premier étage, monte par une simple échelle. Je la retire chaque fois. Je couche avec mon FM* par précaution, mes supérieurs me l'ont demandé. L'isolation n'existe pas, bien sûr. Nous couchons sur des lits de camp. Les sanitaires sont rustiques. Il fait très chaud l'été, humide les autres saisons et parfois très froid l'hiver. Dehors, il y a la poussière que le vent nous projette à tout moment, les jours où ça souffle, et c’est souvent. Parfois, le vent de sable souffle très fort. On se tapit à terre. On a la chiasse. On se terre dans les postes, sur nos lits de camp. Nous avons peu de permissions. En Algérie, où irions-nous ? Pour aller en France, elles sont très rares. J'écoute, nous écoutons beaucoup la radio si on la capte. Je reçois du courrier en retard, si on est près de petits centres. L’aumônier est présent pour le secteur. On va le voir. Il passe peu. Il y en a si peu et son secteur est si étendu. Pour les journaux : où les acheter ? Il n'y a pas de journaux parisiens, même dans les petites villes. Comment s’informer à part les nouvelles contrôlées de la radio. Nous n'avons pas de livres. Où les acheter ? Les emprunter ? Les nôtres sont lus déjà depuis longtemps!!!
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Fusil mitrailleur

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On s'ennuie, on tourne en rond, on dort. Comme à l’ordinaire, la routine, pas de balade possible ! Pas de repas avec gâteaux au frigo ou fruits frais ! Pas de vin à la cave. Le ravitaillement militaire en boîte est mauvais. Le vin chauffé par le soleil, de la piquette, disons-nous. De plus, La nourriture, chaque semaine est la même. Pas de légumes frais ni de laitages ou fromage. Quand il y a des blessés, ils sont évacués par hélico, jeep. Quand ce sont des membres de l’ALN blessés par nous, il est procédé à la même évacuation que pour nous, s’ils sont importants. Autrement c'est par camion ou civière ou, au pire, ils sont laissés sur le terrain. Parfois, comme à Fedjmezala, certains morts sont traînés derrière le camion GMC, pendus aux grilles du jardin public, les corps exposés devant le quartier général du commandant. Ca fait exemple pour la population. Le quartier général du colonel à Mila est constitué de baraquements, de villas pour les officiers supérieurs, un mess, des petits immeubles, des bureaux, des officiers et des sergents, du personnel de 2eme classe de service pour les corvées, la cuisine et les gardes des hauts gradés. Le QG du commandement à Fedjmazala se compose d'un bâtiment, d'un mess, de villas, d'une ancienne école, de bureaux. Les dimanches, les jours de Fête, on s’ennuyait !… Qu’est-ce qu’on s’ennuyait ! On s’emmerdait même jusqu’à cafarder. Aucune sortie au cinéma, sauf quand nous allions dans les grandes villes ce qui était rare. Les dimanches, les jours de fête, il n'y en avait pas près de mes postes. Quand on est malade, il y a juste une infirmerie, ou si c'est plus grave, comme pour ma dysenterie, on va jusqu'à l'hôpital de Constantine à plus de 80 kilomètres. Tout est si sommaire à côté de ce qu'on est habitué à voir en France. Alors en général, on buvait de la piquette. Mais surtout de la bière, des canettes de bière : le matin, à midi, le soir, à l’aube, la nuit… encore de la bière…En jouant à la belote. On jouait, on rejouait de nouveau. Mais avec les harkis, c’est difficile. A deux, avec mon radio : ce fut impossible pendant plusieurs semaines. Au début la famille, les amis écrivaient régulièrement, puis ça se lassait, ça s’espaçait.

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Heureusement, Maman pensait à m'envoyer un colis. Même Père écrit de longues lettres. J’ai eu de la chance. J’ai reçu beaucoup de courriers d'appelés du contingent, pendant mon temps de guerre en Algérie. Cette correspondance a été pour moi particulièrement enrichissante, et elle a permis en Algérie des rencontres. En août 1960, de Bel-Abès Après quelques nouvelles, un ami m'écrit : « je sens qu'ici comme en métropole, toutes les hiérarchies politiques, religieuses et syndicales ont démissionné devant les responsabilités qui leur incombent chacune à leur place. Les tendances réactionnaires, intégristes, ont le dessus en ce moment. Toute personne peut savoir ce que c'est que la guerre d'Algérie si elle le veut bien... En décembre 1960, Cette roulante est importante et prend forme (il donne des nouvelles personnelles). Pour moi il me semble qu'il y a deux choses assez distinctes, une prise de position nette contre la guerre et contre tout ce qu'elle engendre, ainsi le malaise de tous ceux qui reviennent de là-bas désorientés du fait des tortures. Deuxièmement être proche des Arabes, en contact avec eux et dénoncer tout ce qu'entraîne la guerre. Les gens nient la nation algérienne mais pour moi, elle a pris de plus en plus d'importance... En janvier 1961, un ancien harki. Cher ami, de retour chez mes parents, j'ai écrit aux copains harkis. Quant à moi ce n'est pas la bulle. Il m'a fallu me remettre si vite au travail. Mon père gravement malade, mon frère prisonnier à Batna. Il m'a fallu m'occuper d'une très grande famille, de la ferme. Je me sens seul. J'espère reprendre mes vacances en France après l'arrangement et les libérations de mes parents. Un autre, le 6 janvier, de l'est Algérois Cher ami, dans mon quartier nous sommes environ une cinquantaine. Autour de nous de petits postes isolés dans la montagne ou le long des routes avec des gars avec qui nous avons très peu de contacts. Nous sommes dans un village de l'est algérois de 12 000 habitants dont 500 Européens. Nous militaires, nous vivons sur nous. Les contacts avec la population civile sont inexistants. Très rares sont les militaires de mon entourage qui ont des relations personnelles avec des musulmans ou mêmes des Européens civils. Un ancien appelé connu à Fedj J'ai toujours les mêmes harkis, ils ne se rendent pas bien compte de la situation. Rien n'est changé dans l'armée à part que maintenant certains gradés s'aperçoivent qu'il faudra quitter l'Algérie. On a craint des désertions, des groupes d'autodéfense. Les soldats ça cause, ça a toujours besoin de causer…
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Après les opérations, les coups durs, les morts de la chambrée. On ne peut garder sa peine. On parle, on échange, on essaie parfois comprendre en prenant du recul. La plupart du temps, on est écœuré, triste, si seul !

de

Les échanges avec les prisonniers sont rares à cause des problèmes de traduction. Et puis nous sommes leurs ennemis, ils sont enfermés, à notre merci. Si nous les respectons, des sourires parfois s’échangent. Un service est rendu. Je suis officier de l’Armée Française. Commandant une section, j’ai été officier de renseignements et officier d’Action psychologique et ensuite commandant de 40 harkis. Après tout cela, comment peuvent-ils me parler ? Il en est de même pour la population qui est pour le FLN, contrainte ou pas. Elle me respecte. Je la respecte. A chaque opération dans les bleds qui me sont étrangers, les habitants m’envoient leurs chiens, ainsi ceux-ci aboient, avertissent les soldats de l’ALN de notre présence. Les soldats de l'ALN s’enfuient, se cachent, nous blessent si nous voulons attaquer. Ils sont si dangereux. Ces chiens me font encore peur ici… Chaque jour on criait : « 652 au jus bordel… On les aura… les connards ! 450… 32 au jus la quille. On hurlait ensemble, sûr de ne pas être entendus. Ils sont si loin…là bas en métropole, comme ils disent. La quille bordel… On veut rentrer, baiser, aimer, vivre. On a 20 ans. La quille demain ou on se saoule Chaque jour, on les passait à dormir, à rêver. Quelquefois on écrit. On parle parfois tout seul. On en devient bête… Certains, comme moi, tiennent un journal de bord. Ils sont rares. En général, on s'abêtit, lisant si peu. Les faits de guerre abrutissent. Il ne faut pas voir, ne pas entendre, ne pas réfléchir. Pour notre sexualité, rien n'est sur place, 24 mois durant.
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On est en plein bled, sans femmes Européennes. Les filles, où sont-elles ? Les Arabes : ce n’est pas pour nous, dans le bled, c'est interdit, encore moins les Algériennes ! On ne peut satisfaire ses envies si ce n’est par l’homosexualité. Certains la pratiquent. Pourtant, on a 20 ans, la sexualité est en pleine effervescence. Ces femmes, elles sont pourtant si nobles, si racées : Alima, Nadja, Fatima... J’ai vu des soldats baiser le cul d’une poule. Des harkis s’enfilent l’arrière train d’une brêle, appelée mulet en France. D’autres ont vu pire. Moi directement je n’ai vu que ça. Ca ne se crie pas sur les toits de telles pratiques des soldats français… Quelle pauvreté notre sexualité ! On aurait tant besoin de tendresse, caresse, plaisir, jouissance. Auprès de qui l’obtenir ? Là, on bande, c’est tout… C’est pauvre quand même pour des guerriers ! On se venge sur les autres. On est pulsionnel, primaire, haineux, parfois d’une manière archaïque, envieuse… Là bas, jamais on ne s’habille en civil. D’ailleurs, on ne connaît pas. Où sont passés nos habits civils...? Planqués dans une malle, sûrement... Ca serait pour aller avec qui, où, dans quelle intimité ? Quel lieu ? A quelle rencontre ? Familiale, amicale .... La vie ici : les fréquentations des hommes, des militaires. Je n’ai pas vu de femmes ou elles ne se sont pas montrées… durant des semaines, des mois... Quels sont le rôle et la vie quotidienne pour les cadres d'active* ? Tous les cadres se posent la question de leur carrière qui ne peut s'envisager qu'en se battant et en obtenant des faits d'arme pour être promu, décoré, avoir de hauts postes de commandement avant leur retraite. Pourquoi ont-ils choisi l’Armée ? Pour se battre : ils sont à la recherche de faits d’armes. Autrement, ils se planquent ou changent de métier. Pour eux, les appelés n’ont pas la foi, ne s’impliquent pas assez. Ils sont dans l’Armée : par tradition familiale, par coup de tête ou pour fuir leur milieu ou après des études ratées pour certains.

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Militaires de carrière

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Pour quelques uns, cette carrière est une mission, un sacerdoce, disent-ils: Paradoxes et contradictions de l’humain… En général, l’exception confirme la règle, ils ont peu de recul, peu de culture. Sauf certains officiers SAS au contact de la population et certains hauts gradés qui réfléchissent avant d’ordonner, de faire obéir, d’obéir eux-mêmes. Parmi les lieutenants de carrière que je côtoie l’un est très excité : un Zorro, dit le commandant. L’autre en a marre, il veut se calter. Le médecin appelé : un lâche. Il fait les actes de décès des prisonniers sans voir les corps car son autorité supérieure le lui ordonne. « Je ne peux faire autrement » me dit-il !!! Je le désapprouve vertement. On pourrait dire que tous ces cadres sont comme tout le monde. Ils accomplissent cette mission parce que les politiques l'ont voulu. Avec les autres régiments existe une rivalité permanente, amenant à la surenchère de communiqués victorieux ou aux désastres. On se bat parfois par erreur, contre son camp, ne repérant plus sur la carte et sur le terrain, ses positions, leurs positions. Un point les unit : les appelés, pour eux, ce sont en général des dégonflés, de beaux parleurs disent-ils. Les exceptions sont ceux qui rempilent dans l'armée. Tous ces officiers bouffent beaucoup, jouent aux cartes, au billard, traînent dans les mess ou les seuls bars encore ouverts. Ils déconnent, parlent grossièrement de sexe, vont au bordel pour gradés avec des femmes françaises… Racistes, on n’est pas ! Cela ne les empêche pas de se montrer à la messe le dimanche. Acte de foi, de présence, obligation… qui sait, qui saura ? Leur femme, leur famille est loin, absente pour plusieurs mois. Les permissions sont si rares. Qu’est ce qui se passe sans eux pour leur femme, leurs enfants ? Comment vont-ils les retrouver ? Vont-ils les retrouver ? Ils s'interrogent. Pour quelle cause tout ça, après tout ! Quel sens a leur vie ? Quel sens a cette guerre pour eux ? Ils se donnent des buts : défendre la France, la patrie, l'occident, les valeurs occidentales (lesquelles ?). Leur discours justificatif est contradictoire et paradoxal. Durant tout mon service, j'ai été étonné des recherches de dialogues qu'ont eues les cadres avec moi. Le commandant Bero en est un bon exemple. Pendant plus de quinze mois, il va être mon supérieur hiérarchique. Je traduis ci-dessous l'essentiel des entretiens que nous avons eus. Cet homme, comme d'autres officiers supérieurs, est en conflit avec lui-même.

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Cette guerre ne lui plaît pas. A la fin d'un des entretiens, il affirme : « Je ne voulais pas faire ce métier en rentrant à l'armée. Je ne demande qu'une chose, c'est de finir au plus vite mon temps ». Il se croit obligé de couvrir les méthodes du major Vauthier, responsable du CTT. Il se croit aussi obligé d'appliquer la torture, soit pour avoir des renseignements, soit pour faire preuve de notre force auprès de la population. Mais il se dit chrétien, comme d'autres officiers supérieurs. Il évoque en exemple la foi des généraux comme Massu, etc. Son frère lit « Témoignage Chrétien ». Pour ces officiers supérieurs, cadres militaires, la torture est en débat. Il est en pleine contradiction et évoque une morale naturelle... Lors d'un entretien avec le commandant Bero, il me déclare : « Mon frère lit «Témoignage Chrétien ». Il me dit ses états d’âme. Deux fellouzes sont là. Leurs renseignements peuvent sauver une compagnie : tortures ou pas ? Que faitesvous ? Vous laissez canarder la compagnie, votre section ? » «Notre situation est délicate et tragique. Si nous sommes trop scrupuleux, nous devenons faibles. Soyons donc courageux. Laissons agir les forces de la nature comme celles du major Vauquier ou celles de l'adjudant du poste de Lancia. Elles sont approuvées par la population. » Je lui demande laquelle et lui réponds en citant le cas de conscience du capitaine qui a tué une dizaine de Chaouias, du lanceur de grenades, un Algérien de 18 ans de Lucé. Il y a eu un non-lieu de la justice. Pourtant il a été fusillé. Je lui dis : « Le Major Vauquier, gardien du centre de tri territorial, viole, tue, tabasse. Faites-le obéir, commandant, c’est votre devoir d’officier. Il est sous vos ordres. Il est là sous vos pieds, au rez-de-chaussée de ce bâtiment. » Il me répond : « Il n’obéira pas. J’ai besoin de lui. Il sait tout, il sait tout sur tous, sur chacun ici ! Il tient le système comme le système l’aliène, l’écrase jusqu’à la mort hideuse de l’autre. » Il me redit : «Ne dois-je pas sacrifier un homme pour un bataillon ? Il est impossible de ne pas employer tous les moyens pour faire parler un prisonnier en opération. Pour gagner cette guerre révolutionnaire, il faut supprimer l'idéologie ancrée dans l'esprit des masses, pour cela sacrifier une partie de la population. Il faut regarder le côté positif. Nous sommes des constructeurs. Au jour du jugement, certaines bavures, le mal nous seront excusés pour le bien que nous avons fait... Comment expliquez-vous la position d'un Général Massu*, d'un Général Jeannot... qui sont chrétiens et ont dû choisir certains procédés.
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7 janvier 1957, le général Massu est chargé du maintien de l'ordre à Alger.

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J'ai pour vous une grande amitié mais sachez que de telles affaires nous font tort car nous avons des problèmes tragiques et dramatiques à résoudre. Il ne faut pas voir cette guerre d'un point de vue doctrinal, certains sentiments humanitaires surtout religieux nous handicapent face à cette population non évoluée qui ne se pose pas tant de problèmes. Le communisme qui est très fort, a su mettre chez beaucoup de gens une deuxième personnalité qui leur donne cet esprit de culpabilité. Au nom de la civilisation à défendre, nous devons employer certains moyens. Après l'envoi des grenades par des Algériens, 500 hommes ont été passés à l'eau froide et bastonnés. Toute guerre révolutionnaire est ainsi. » Tous les mois, ce commandant rédigeait et envoyait à ses supérieurs et à tous ses officiers et cadres, un rapport mensuel sur l'état des troupes, des opérations et du maintien de l'ordre (annexe 6). Il faisait quelques commentaires sur les réactions de la population à notre égard. Je vous livre quelques extraits qui reflètent l'état d'esprit des armées à ce moment-là : « Les missions se diversifient et vont croissant. Les effectifs diminuent. Les matériels se détériorent. Les cadres de l’armée le déplorent amèrement. La population ne change pas d'état d'esprit. Elle ne nous aide pas. La population musulmane, présente au marché de Fedj-M'Zala durant les séances de public- adress, a écouté attentivement les discours prononcés à cette occasion. Mais il semble qu'elle n'y croit pas ou alors elle n'attache pas beaucoup d'importance à nos paroles. »

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Quelles sont les pertes humaines aussi bien pour l'armée française et l'armée de libération nationale que pour le peuple algérien et les Européens ? Dans un article assez récent du Nouvel Observateur (28 Février 2002), Jean Paul Mari évalue à 250 000 Algériens et à 30 000 Français le nombre des morts de cette guerre meurtrière et cruelle. Il a fallu attendre l'année 1999 pour voir le Parlement français, dans un vote unanime, substituer officiellement le terme de « guerre » à la formule « opérations du maintien de l'ordre ». Les pertes militaires françaises – Français de métropole et d'Algérie, « Français musulmans », légionnaires – sont les mieux connues : 27 500 militaires tués et un millier de disparus, 65 000 blessés. Pour les civils français d'Algérie, le nombre est de 2 788 tués, 7 541 blessés et 875 disparus jusqu'au cessez-le-feu. Les pertes de la population algérienne sont très difficiles à évaluer, car les sources sont divergentes. Le général De Gaulle parlait de 145 000 victimes en novembre 1959, et de 200 000 en novembre 1960. Du côté algérien, le FLN compte en 1964 « plus d'un million de martyrs ». Des historiens se sont penchés sur la question : Guy Pervillé s'est appuyé sur des données démographiques – notamment les recensements de 1954 et 1966 – pour conclure à une fourchette de 300 000 à 400 000 victimes. Xavier Yacono, dans un article paru en 1983, estime les pertes algériennes à 250 000 morts environ. Enfin le chiffre le plus difficile à établir est celui des supplétifs musulmans – les « harkis » morts - après le cessez-le-feu, pour eux, les estimations varient entre 30 000 et 150 000 personnes, déclare leur association. A titre indicatif, nous rappelons que la population algérienne en 1954 est de 8 750 000 habitants et il y avait moins de 980 000 européens.

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CHAPITRE 8

Mon action en France auprès des appelés.

Par son caractère personnel, l'histoire d'un art est une vengeance de l'homme sur l'impersonnalité de l'histoire de l'humanité. Kundera « Les testaments trahis »

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J'ai vu comment les appelés se laissent engrener par les rouages pervers de la guerre s'ils ne sont pas informés préalablement. Je n'ai donc qu'une hâte : informer les jeunes avant leur départ et aider les appelés en Algérie. D'où mon engagement au CLAJ*. D'abord je rencontre pour une demande de diffusion de mon témoignage, l’évêque de Toulon, à Paris, Jean Lacouture au « Monde », Georges Montaron à « Témoignage chrétien » et Jean Daniel au « Nouvel observateur ». Je vais aussi voir les confédérations syndicales et les mouvements de jeunesse. Je rédige trop vite un témoignage à diffuser à tous les jeunes du contingent, aux amis, aux connaissances. Au Club de Loisirs et d’Action de la Jeunesse, je suis permanent chargé des relations avec les appelés en guerre. Ce mouvement a été créé à Nice autour d'une équipe de jeunes ouvriers des JOC* et d'un prêtre ouvrier qui a quitté l'église. A Paris comme à Nice et ailleurs en France, ce mouvement était très implanté parmi la jeunesse ouvrière travaillant en usine. Avec Jean Louis Moynot, Pierre Louis Marger, responsables cadres CGT au bureau national de la confédération et Robert Chapuis, ami de Michel Rocard, je vais agir auprès des appelés et être présent au GEROGEP*. Nous organiserons de Paris des réunions pour les appelés en Algérie. Car eux même, perdus dans le bled, ne pourraient pas les organiser et se rencontrer. La première action en mars 1961, c'est de lancer une lettre. J'écris à toutes les personnes que j'ai connues. Chers amis, depuis 26 mois j'étais en AFN. Je suis revenu depuis un mois. Ce qui m'a été le plus dur, c'est la solitude. C'est pourquoi j'avais proposé aux appelés que je connaissais de rester en contact. On pourrait créer entre nous une roulante, d'autres déjà en ont démarré. Cette lettre peut avoir plusieurs buts suivant ce que vous désirez. Ce qui nous rassemble est notre désir d'agir là où nous sommes, nous ouvrir aux réalités auxquelles nous sommes confrontés. Quotidiennement nous devons réfléchir face à la situation et nous aimerions être plusieurs (car toute réflexion commune est plus riche). En sachant ce qui se passe ailleurs, on se sent moins isolé et on juge mieux ce qui se passe autour de nous, cela favorise une meilleure compréhension des évènements, parfois si cruels. Puis connaissant nos adresses, nous pourrions nous rencontrer en Algérie Beaucoup d'entre nous connaissent des Algériens et des libéraux, ils peuvent nous aider à mieux discerner clairement les problèmes humains, politiques de l'Algérie. Durant une permission, on peut se rencontrer en Algérie. Suivant nos
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Club de loisir et d'action de la jeunesse. Jeunesse Ouvrière Catholique * Groupe d'étude et de rencontre des organisations de jeunesse et d'éducation populaire qui rassemble 53 mouvements

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responsabilités, notre implantation géographique, nous expliquerons mieux certains problèmes économiques, politiques ou religieux. Ce dialogue peut utilement nous aider car nous sommes tous aux prises avec les cruelles réalités de la guerre. D'abord nous pourrions nous présenter dans la première lettre et dire ce que nous voudrions que ces roulantes soient, ensuite pour être plus discrets nous ne mettrions plus que nos initiales. Je me chargerai dès le reçu de vos lettres de les retransmettre à tous. Nous pourrions nous écrire tous les mois. Le 6 avril, j'écris de nouveau pour préciser les objectifs de la lettre. Cher amis, j'ai vu beaucoup de mouvements, syndicats et personnalités. C'est très décevant. Il faut nous y attendre. Si tous ces gens-là avaient agi avec plus de ténacité et de courage, la guerre serait terminée. Il faut surtout agir là où on est. C’est pour cela que vos différentes actions auprès des appelés sont si positives. La solitude est un des plus graves dangers. Vos lettres répondent tout à fait à cela. L'engrenage de la guerre dépersonnalise, dégrade beaucoup d'appelés. Je n'ai pu lutter et réagir perpétuellement qu'en gardant contact avec des amis militants et des appelés qui luttaient dans d'autres régions, en m'efforçant que là où j'étais, il n'existe aucun racisme envers les Musulmans et que de nombreux contacts soient pris avec la jeunesse algérienne. Du fait de mes prises de position, les Algériens savaient. C'était le premier pas qui nous permettait ensuite de dialoguer d'homme à homme. Mais on se laisse très vite prendre par l'engrenage. Il faut absolument avertir les jeunes qui arrivent et leur dire dans quelle situation ils vont se trouver. Là où j’étais, les méthodes employées avec les prisonniers, les blessés, les morts et durant les opérations, patrouilles et occupations, étaient cruellement injustes. Il faut nous engager totalement pour les refuser et expliquer pourquoi. Je suis entièrement d'accord avec vous lorsque vous dites qu'il faut comprendre les problèmes économiques, politiques qui se posent en Algérie. Tous les mouvements de jeunesse ont démissionné devant leur responsabilité dans la guerre d'Algérie car ils ont peur. Par nos connaissances nous pouvons indiquer aux appelés, des amis chez qui ils pourraient se rendre durant une permission. En France il nous faut accueillir les anciens pour les aider à se resituer en tant qu'hommes dans leur milieu. Dans quelques années on s'apercevra mieux des graves conséquences qu'a eues cette guerre sur la jeunesse. Des rencontres permettront d'analyser quelles conséquences cette guerre provoque sur la jeunesse et nous en tirerons des conclusions pratiques pour nos différents engagements éducatifs, culturels et politiques. Recevez toute mon amitié. Le 6 mai, aux responsables de ces missives, il est proposé un questionnaire pour inciter nos copains à donner des nouvelles d'Algérie pour préciser ce qui se passe dans leur secteur durant le soulèvement des généraux putschistes.

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Cinq journaux sont diffusés auprès des jeunes par différents mouvements, chacun est envoyé à environ 1000 exemplaires. Ils auront beaucoup d'influence par les nouvelles qu'ils diffusent, les liens qu'ils permettent et les rencontres qu'ils favorisent. Au CLAJ, je lance avec d'autres un journal pour les appelés. Il s'appelle « LE BULLETIN ». Il est fait pour renforcer les multiples liens établis par les lettres personnelles, les rencontres en Algérie et en France. Il veut apporter l'avis de chacun de nous et aussi nos réflexions. Il informe de la vie de la jeunesse en France et aussi en Algérie. Il sert à intensifier ces liens avec tous les copains soldats en France et en Algérie. A partir de situations difficiles, les uns et les autres ont acquis une mentalité nouvelle... Face à face avec la guerre d'Algérie, depuis 1955, souvent dans un strict isolement, la plupart de nos jeunes dirigeants ont mesuré la fragilité d'une certaine formation. Le bulletin publie beaucoup de lettres d'appelés de toutes les régions d'Algérie. Il diffuse aussi des témoignages d'Algériens et d'ouvriers français. En annexe 7, j’ai joint un Bulletin, à titre d’exemple. Un autre, « LA LETTRE », est édité par le groupe d'études des problèmes du contingent dont Robert Chapuis est le coordinateur. Dans la lettre n° 3, il est écrit que son but est de créer un lien entre militaires du contingent appelés en Algérie qui, placés dans des situations diverses, souffrent de leur isolement. Beaucoup aimeraient savoir ce qui se passe ailleurs pour être moins dépaysés, pour pouvoir mieux juger ce qu'ils voient autour d'eux. Ils aimeraient faire connaître ce qu'ils ressentent au contact des réalités douloureuses qu'ils affrontent. Cette lettre est très documentée. Elle aborde chaque fois des thèmes précis. Dans son N° 3 le sommaire comprend les rubriques : l'armée devant le référendum, l'évolution d'un village algérien et les groupes d'autodéfense Le troisième journal, « SERRE-JOINT », a été créé par des paroissiens de l'église St Michel à Marseille, paroisse de la Mission de France. Il donne beaucoup d'informations internationales. Ainsi, dans un numéro, il parle de l'Afrique du Sud. Il propose beaucoup de résumés de livres, par exemple un livre de Germaine Tillion « l'Afrique bascule vers l'avenir ». Une série de reportages sur les grèves en France, des nouvelles du contingent par des extraits de lettres et surtout, il diffuse des adresses d'appelés en Algérie et en métropole pour que chacun puisse prendre des initiatives pour des rencontres. Le quatrième journal, « TRIBUNE DU CONTINGENT », est encore plus engagé à gauche de la gauche. Ce n'est qu'une feuille recto verso. Il propose une action politique au sein même de l'armée. Le dernier, « LIAISONS », est en, faveur d’une action politique dans l'armée. Ce bulletin travaille à prendre contact avec des soldats dans les casernes et à essayer de les aider à organiser une action politique dans l'armée. Ils se disent
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plus ou moins militants d'organisations de gauche, désireux de mener une action directe et efficace contre la guerre d'Algérie. Des civils servent de boîte aux lettres aux soldats contactés. Des groupes de soldats commencent à se réunir sous leur initiative et agissent dans un certain nombre de casernes. Eux aussi diffusent les lettres des soldats et d'autres témoignages. Tous ces journaux, ces liens, ces lettres, vont avoir une importance capitale auprès du contingent en Algérie. Il a pu ainsi s'organiser, se réunir, avoir des adresses d'autres militants. Pendant le putsch, ces réseaux vont favoriser le sursaut des appelés, leur résistance aux factieux, finalement leur victoire. Comme en témoignent les lettres que nous recevons de toute l'Algérie. Ainsi nous faciliterons le soulèvement des appelés contre la prise de pouvoir des traîtres. Le putsch a lieu le 22 avril 1961. Les généraux Salan, Challe, Jouhaud, Zeller et d'autres colonels font sédition et tentent de prendre le pouvoir. Comme tout le monde maintenant le sait, des livres témoignages ayant été écrits à ce sujet, les appelés du contingent vont avoir une position déterminante. Nous faisons ce que nous pouvons avec d'autres mouvements et d'autres militants pour aider ces appelés à se réunir en Algérie et à diffuser leurs informations et ce qui se passe dans leurs propres régiments. Ce fut un moment très fort qui montre comment la jeunesse peut s'opposer à une sédition, bien sûr du fait de la position du général De Gaulle et des grèves qui vont s'organiser dès le 24 avril. Pour rendre compte de l'intensité de ces réactions, il nous a paru intéressant de publier quelques unes des lettres que nous avons reçues à ce moment-là. Elles viennent de toutes les régions d'Algérie. Les journaux dont nous avons parlé plus haut publient aussi des témoignages et font des articles sur la réaction si forte du contingent. 27 avril 1961, envoyé d'Alger Cher camarade ... Le 22 avril au matin, nous avons appris que le 1er REP qui se trouvait au repos depuis quelques jours, avait investi Alger et que les généraux avaient pris le pouvoir. Le premier moment de stupeur passé, les esprits ont commencé à s'échauffer. Toute la journée du 22, j'ai assisté au triste spectacle des officiers paras se défoulant de tous leurs complexes en paroles. Tous ceux qui refusent d'obéir à Challe sont des « pirates, il faut les fusiller... « « Les ratons n'ont plus qu'à bien se tenir. S'ils bougent on brûlera toute la casbah ... » « Pour commencer il faut fusiller tous ceux qui se les roulent dans les camps d'internement... » etc. plus diverses menaces à l'encontre des Français, des syndicats, des communistes et la suite.

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Le 22 après-midi ZELLER est venu ici à D... pour rallier la DP. Cela fut acquis dans la soirée à l'exception du 3ème RPI et de la 60ème compagnie de génie aéroportée, dont les commandants ont refusé de marcher. A noter que le général commandant la DP était enfermé chez lui à Alger, gardé à vue par des légionnaires. Pour notre part, notre commandant nous réunit pour nous dire que le commandant à Alger était Challe, que rien n'était changé sinon que le combat reprenait un sens. Dans la nuit, la DP est partie investir Constantine et les bases constantinoises de l'armée de l'air car tout le Constantinois était resté fidèle au gouvernement. Pendant ce temps j'avais sondé les soldats et les officiers. Tous les troufions refusaient de marcher avec la DP et un lieutenant d'active également. Le 23 au matin, nous nous étions mis aux ordres dudit lieutenant qui avisait alors le commandant que nous refusions de suivre la DP à Constantine. Le commandant, qui a été d'une stricte honnêteté, est donc parti seul rejoindre la DP, nous laissant aux ordres du PCA de Constantine resté gouvernemental. Dès le 23 la résistance au putsch s'organisait dans le Constantinois et l'Algérois. Notre commandant était à peine arrivé le 23 au soir à Constantine que le général F. commandant le GATAC de Constantine lui fauchait en douce son Alouette et partait à Batna. De là il contacta le gouvernement qui lui donna le commandement de toute l'aviation en Algérie et la résistance commença. Boufarik et Blida refusaient de marcher. Les avions rejoignaient la France, les aviateurs faisaient la grève. Le 25 tous les hélicos de Reghaia et les Alouettes décollaient en 10 minutes pour Batna à l'annonce de l'arrivée des paras. La 10ème DP, qui seule permettait aux insurgés de tenir en apparence le Constantinois, entrait en décomposition. Le 24 au soir, tous les soldats du 9ème RCP se révoltaient contre leur chef et se mettaient aux ordres d'un adjudant resté fidèle au gouvernement. Ils mettaient un FM en batterie devant la tente des officiers. Finalement le colonel se mit aux ordres du général en retournant sa veste et la DP entière est revenue à D... le 25. J'ai vu des officiers complètement anéantis, tout leur univers intellectuel était renversé. Depuis le temps qu'ils considéraient leurs grades, leur autorité comme un absolu... ils prenaient conscience qu'ils avaient des comptes à rendre sur leur tête à la nation et à leurs troupes. Une autre lettre, d'un village aux environs d'Alger : Le contingent a pris conscience de sa force. Pendant le putsch, nous apprenons le samedi le coup d'Alger. Grande surprise au début mais réaction presque immédiate. Nos officiers n'avaient pas bougé. Le soir ils n'avaient rien de nouveau, tout était calme au village. Le lendemain dimanche il y avait une réunion de tous les chefs de corps du secteur. Le soir nous apprenions que notre colonel avait des rapports avec le général ZELLER, un factieux. Après avoir pris contact avec tous les gars de notre compagnie, nous savions que tous étaient prêts à bouger. Un copain standardiste était en rapport avec un colonel d'un village voisin, qui lui, était resté fidèle. Nous lui demandions de venir à M... Nous aurions pris l'état major de force. Nous nous sommes mis en rapport avec un général, en secret, un fidèle aussi. Le lundi notre colonel factieux commandait une compagnie, que nous savions partir
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certainement pour la Tunisie. Tout le monde refusait de partir, même notre commandant. A 2 heures grand branle-bas. Deux coups de fusils au village, tout le monde part avec son fusil en chantant : la République nous appelle. Je te jure que j'en chialais de joie. Nous prenons l'état major de force, tous les officiers en taule ainsi que les sous-officiers. Nous avions aussi toutes les transmissions et nous savions que tous les copains du secteur arrivaient en renfort en blindés. Nous craignions de voir arriver la légion mais après un coup de téléphone, nous avons su que les légionnaires refusaient de se battre contre le contingent. Puis coup de téléphone au colonel qui était avec nous ainsi qu'au général. Ils arrivaient à 4 heures et nous les installions à l'état major. Il y avait une ambiance formidable. Le soir nos chefs étaient relâchés, le lendemain le colonel factieux était arrêté et envoyé sur Alger. Depuis l'ambiance est dégueulasse. Tous le sous-off sont très mauvais, ils appliquent strictement le règlement : tenues, saluts, cheveux, tu vois un peu le genre. Les collègues qui ont dirigé le mouvement ont été mutés... Une autre lettre de Constantine : De retour de Constantine, la rébellion d'Alger était matée. Le chef de bataillon nous réunissait autour du drapeau au comble de la fureur. On avait osé manifester dans un bataillon. Je tiens à préciser, dit-il, que nous obéissons à un seul chef, De Gaulle, mais je ne tolère pas de manifestation de ce genre qui sont d’ailleurs l'œuvre des communistes qui vous ont poussés à mettre des croix de Lorraine. Je vais mener une enquête, découvrir les coupables et les punir sans tarder. Ce qui nous a fait sourire, c'est le fait d'être traités de « communistes » alors qu'il n'y a qu'un ou deux communistes au maximum et la manifestation des appelés a été spontanée et unanime. Pendant le putsch d'Alger, voici le film des évènements chez nous : Dans l'ensemble de l'Algérie, chez les appelés, les réactions enregistrées ont été sensiblement les mêmes que chez nous, sauf dans le Djebel isolé, là il n'y a pas eu de manifestation nette du fait du manque d'information, de l'isolement et que l'esprit dans ces unités n'est pas le même. A Constantine, toutes les unités composées essentiellement d'appelés ont manifesté en faveur du général De Gaulle. Dans Constantine, on a pu voir défiler des véhicules militaires armés de la croix de Lorraine. Dans un poste du Constantinois, le commandant de l'unité a été mis en prison et gardé à vue. Par ailleurs d'autres manifestations sont aujourd'hui connues, telles celles des ovations de la base de Blida ou des zouaves à Alger.

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La rébellion d'Alger, qui avait été minutieusement préparée, n'attendait pas cette résistance de la part du contingent. A partir de celle-ci les généraux rebelles ont senti que la partie était perdue. Les appelés ont réagi par intuition et parce que les ordres du gouvernement et du général ont été nets. Depuis plusieurs mois un fossé se creuse entre appelés et pieds-noirs. On a vu pour la première fois des Musulmans venir encourager des gars du contingent. C'est dire que si la population musulmane porte dans son ensemble l'indépendance dans son cœur, elle n'est pas en majorité anti-française. On a pu enregistrer qu'un fort pourcentage de sous-officiers de carrière ont suivi De Gaulle avec les appelés et ont facilité le mouvement au risque de leur carrière. Chez les officiers, réactions défavorables. En fait ils ont attendu que la tempête soit passée pour prendre position. Sur une dizaine d'officiers au bataillon, 3 positions étaient connues au départ : deux en faveur du putsch et un lieutenant musulman en faveur du gouvernement légal. On s'aperçoit vite que les officiers étaient et sont encore pour les généraux rebelles, ils obéissent à De Gaulle à contrecœur et ils exercent des représailles contre les appelés qui ont manifesté en faveur du gouvernement. Des copains ont été battus par le commandant à Constantine pour avoir distribué des tracts en faveur de De Gaulle. Un camarade a été puni de prison, rasé et muté, un autre s'est vu refuser son peloton de sous-officier.... De Fedj le 19 juin 1961 Cher ami, ici la confusion de la situation actuelle interdit toute prise de position ou toute aventure. Sans doute as-tu entendu parler de certaines complicités dont jouissaient les plastiqueurs ici. Du Sud oranais, début mai ... Sur le plan état major, la lutte a été serrée. Le général GINESTET après avoir été pratiquement arrêté a pu s'imposer et la radio a pu annoncer que la zone sud oranaise demeurait loyaliste. Je crois que la majorité des officiers a agi par calcul plus que par sentiment. Souvent ils se sont situés au dernier moment. Il y a eu des grèves de la troupe et certains sous-off et officiers du génie. Sur la base elle-même, très bonnes réactions. Le mardi matin le commandant a annoncé que l'aviation de l'Oranais restait dans la légalité. Le plus important c'est la prise de conscience de beaucoup de gars qui étaient prêts à se battre. Sur un autre plan jamais l'antagonisme métropolitains-pieds noirs n'a été aussi vif.

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De l'Algérois, Le 23/04 les radios d'Alger, Europe 1, nous ont annoncé la nouvelle du coup d'État. Personnellement je me suis demandé par quelles complaisances le pouvoir central avait pu rester dans l'ignorance d'un mouvement de cette ampleur, tant en France, qu'en Algérie. Comment la DST, les RG, la SN, la Sécurité Militaire, le 2ème Bureau pouvaient-ils être dans l'ignorance de cela, alors que nos militants ouvriers, nos militants à l'armée sont fichés, disséminés et souvent inquiétés et déplacés quand ils ne se retrouvent pas avec du rabiot ou de la prison. Du Sud de l'Algérie, Peu à peu la résistance s'organisait entre les différentes armes, grades et entre l'armée et la sous-préfecture restée loyale. Seuls les officiers d'état major en grand nombre à Bar-Saada ont arboré une mine triomphante puis ulcérée puis décomposée. On a fini par savoir que le colonel commandant le secteur restait loyal bien que faux jeton servant les putschistes au début. Comme nous l'avons dit au début, avec d'autres, nous agissons au GEROGEP, pour qu'il prenne position. Entre responsables de mouvements de jeunesse nous nous aidons pour faciliter l'action et les rencontres des appelés du contingent en Algérie. Le GEROGEP (Groupe d'étude et de rencontre des organisations de jeunesse et d'éducation populaire qui rassemble 53 mouvements) a adopté finalement une motion où il rappelle sa fidélité aux principes suivants : l'indépendance des associations vis-à-vis des pouvoirs publics et la gestion démocratique des associations. Et ces mouvements constatent une fois de plus que le gouvernement refuse de respecter ces principes, notamment par les mesures prises à l'encontre de l'UNEF et de son président, il est mis sous surveillance et les subventions d'Etat de l'UNEF sont momentanément stoppées. Ils sont conscients de leurs responsabilités. Ils envisagent de remettre en cause les modalités de leur collaboration au haut comité de la jeunesse si de nouvelles mesures étaient prises contre l'UNEF ou toute autre association.

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Le GEROGEP vote une motion : « nous considérons que l'OAS par ses actes de violence, menace la vie de tous les citoyens, les libertés même les plus élémentaires et tend à créer un climat propice à l'instauration d'un régime fasciste qui serait la négation de tous les principes fondamentaux. Décidant de ne siéger dans aucun comité, organisme, colloque, quelle qu'en soit l'origine, auxquels participeraient les représentants de groupement ou d'organisation qui se font les complices au moins moraux des menées de l'OAS. Se félicite de l'attitude de l'ensemble de la jeunesse française, y compris le contingent, qui refuse de participer à des entreprises subversives déjà condamnées par le peuple français en avril 61. Appelle les jeunes français selon les moyens qui leur paraissent les mieux appropriés à accroître leurs participations aux initiatives destinées à prévenir et à combattre toute nouvelle tentative de coup de force ». Puis, le 24 avril, un mouvement de grève générale se propage dans toute la France. Ainsi 5 000 étudiants arrêtent les cours à la Sorbonne et manifestent à la Place de la République, et 10 000 personnes à Gennevilliers. 3 000 000 grévistes dans la région Parisienne. En tout, 10 000 000 travailleurs sont en grève à l'appel de leurs syndicats en France. Ils la continueront en occupant les facultés et les usines. Ces derniers jours d'avril, la République fut mise en danger mais les putschistes n'avaient pas prévu que les appelés arrêteraient les généraux factieux dans leur action. De Gaulle appelle même les appelés à résister à la sédition. Dans un sursaut général, ils ne s'en privent pas. Ensuite c'est une grande partie du peuple français qui se met en grève. Les généraux sont arrêtés et emprisonnés pour ceux qui n'ont pas fui. De Gaulle avec une partie du peuple français et les appelés, avait sauvé la République.

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CHAPITRE 9 Les hommes « espoirs »

L'action éthique est une naissance. Les hommes, bien qu'ils doivent mourir, ne sont pas nés pour mourir mais pour innover. L'éthique est une liberté parce que nous sommes condamnés à être libres. H. Armdt « Essai sur la révolution » Gallimard 1963

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Je veux parler des personnes qui m'ont apporté de l'espoir pendant cette guerre. L’Adjudant FOULON, à qui ce livre est dédié Il connaît tous les rouages de cette Armée en campagne coloniale. Il apporte le ravitaillement, le matériel, les armes, les munitions. Mieux vaut bien s’entendre avec lui. Il est bon comme le pain, bienveillant. Il veille sur moi. Il sera là aux moments les plus difficiles. Il n’a pas mes opinions mais respecte et apprécie mon engagement. Les libéraux : Durant l’école d’aspirants à Cherchell, nous sommes allés garder une propriété agricole, pas loin de cette ville. Très vaste, dans la campagne, à flanc des collines. Les propriétaires, pieds noirs, étaient connus comme libéraux. Leurs pratiques avec leurs ouvriers Algériens en témoignaient : bonne paye, respect, application du droit du travail. Le contremaître, de fait, dirigeait l’exploitation agricole, c’était un Algérien. Je sus, par la suite, que c’est à lui que fut laissée la propriété à leur départ forcé en France. Ils payaient le FLN et montraient leur soumission à la France. Position intenable. Ils sont partis avant l’indépendance. Les Gallice sur la hauteur d’Alger : un garçon, trois filles. L’une juge, l’autre Assistante Sociale, les deux derniers en études supérieures. Toute la famille était très connue. Leurs positions publiques pour les Algériens dès qu’il y avait tortures, exactions, rafles. Ils risquaient leur vie, menacée par l’OAS, si dangereuse, si meurtrière, si extrémiste. Ils reçurent ainsi plusieurs menaces durant toutes ces années de guerre. Ces voix si fraternelles durent s’enfuir à Marseille.

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Le père Scotto Le curé de Babel Oued. Je l’ai rencontré durant deux permissions à Alger. Il fit, en son temps, la une des journaux. Pour le contrer, dixit les journaux de droite ou pour le soutenir comme lien avec le peuple Algérien, disent les journaux plus à gauche. Il fait son boulot de curé, de citoyen : être juste. Rendre ce pays à son peuple. Arrêter de les exploiter, ces colonisés depuis plus d’un siècle. Il a toujours respecté les Algériens et leur aspiration à plus de dignité humaine. Monseigneur Duval, archevêque d’Alger, l’appuie. Cet archevêque courageux, aimant le peuple Algérien. Il restera à Alger après l’indépendance. Scotto sera consacré Evêque et nommé à Constantine. L'aumônier L’aumônier craint pour moi car il a peur d’une blessure, un coup de feu mal parti, voulu ou pas, un acte inconsidéré pour « écarter ce gêneur !!! » Je n’y crois pas. Entre ce prêtre et moi naît une amitié, essentielle pour moi, pour lui aussi : « Qu’est ce que je fais ici » me dit-il ? On est si seul. On a peur de se tromper. On n'a plus confiance en personne. Cette amitié me protège, m’enrichit comme celle de X.G., Jésuite, écrivant plus tard dans des revues Jésuites. On se reverra après le service. Puis, M. T., célèbre avocat de Bordeaux, là, soldat au QG du colonel. Il me conseille, me rappelle mes droits, les droits des prisonniers, en homme de loi qu’il est.

L’Instit’ de Fedj Mzala Algérien, très discret. En allant au QG du Commandant, à côté du centre de tri territorial, je le croise. Il me salue le premier.

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Il va à son école primaire dont il est le Directeur. On connaît ses opinions pour l’indépendance. On ne peut le toucher, le muter. Il est de ce grand Ministère de l’Education Nationale. Comment me connaît-il ? Qui lui a dit mes positions (pour l’indépendance) mon refus de la torture, mes dénonciations des prisonniers tués, sans défense, des exactions… Par le téléphone arabe, dit-on, tout se sait, se communique. Un autre jour, il me sourit, voudra me parler. Mais ce serait trop public pour lui comme pour moi. On ne peut courir un tel danger ici ! Il sait que je suis commandant des harkis ! Un jour il s’approche, me frôle, me dit doucement : « Protégez-vous. Nous, on veille sur vous ! » Qui est ce Nous ??? Je n’ai pu le revoir, partant pour Sidi-Zerouk, ce poste perdu dans le bled. Mais avant mon départ pour la France à la fin du service, il s’est débrouillé pour me saluer et un peu converser avec moi. Merci à toi, à ton sourire, à ta protection, à ta fierté algérienne.

Vive l’Algérie indépendante.

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CONCLUSION

Cette force hostile, inhumaine, qui non initiée, non désirée, envahit de l'extérieur nos vies et les démolit. Kundera « Les testaments trahis »

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Comment ai-je vécu la fin du service ? Le 23 février 1961 est la date de ma libération définitive du service militaire. Je suis parti du QG de Fedj en jeep, je ne sais plus avec qui ? Seul ? Jusqu’à Constantine suis-je en convoi militaire ? De Constantine à Alger, est-ce que je vais avec d’autres soldats libérés, en GMC, protégés aussi par un convoi ? Sûrement. Sur quel bateau je monte pour Marseille ? Quel est le jour où j’arrive au port de la Joliette ? Les parents m’attendent-ils sur les quais de la Joliette ? Vais-je dans leur demeure à Toulon ? Où serais-je allé autrement ?

De ces dates, lieux, trajets, retours, Je n'ai aucune mémoire, aucun souvenir, aucune trace. Pourquoi ? J'ai vécu mon premier engagement d'homme. J'ai tenu le coup. Je me suis concrètement situé. Mais toutes mes convictions de croyants sont ébranlées, comme mon regard sur le monde. Je peux dire : cette guerre a changé ma conception de la vie. J'étais chrétien et une morale très normative avait façonné ma jeunesse. Là, tout s'effondre dans la solitude du djebel. Seul, tout est à reconstruire à partir de cette pratique des hommes en guerre contre un peuple, cette pratique qui me révulse. Le ciel est vide... Tout est à rebâtir personnellement. Au retour les proches, les amis, la famille, tous exceptés quelques uns, après m’avoir écouté ou pas, me disent à voix basse, par compassion : « Oublies, tu as payé. C’est derrière toi, à d’autres, tu te fais du mal. »

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Je rage. Je n’en resterai pas là. Ce mutisme, ce défaut de mémoire, me font sortir de mes gonds. J'ai voulu témoigner. Non pour accuser, mais pour révéler ce que fut cette guerre que les politiques ont refusée de 1955 à 1962, d'appeler « guerre ». Une guerre sans loi, dénuée de sens, où ces hommes politiques ont laissé les militaires se dépêtrer sur le terrain. Les militaires ne font la guerre que parce qu'on le leur ordonne. Là, on leur a commandé n'importe quoi tout en couvrant n'importes quelles méthodes. Beaucoup de cadres seront scandalisés que les politiques les abandonnent ainsi. J'espère que ce livre témoignage permettra à chacun de parler et de dire ce qu'il a vécu. Le mutisme, pour le moment, est si important. Pourtant cette guerre fait partie de notre histoire et de nos relations avec le peuple algérien.

La guerre pour la France est terminée

En France, il a fallu près de 40 ans après la fin de la guerre d'Algérie pour que les langues commencent à se délier. Pendant très longtemps, ce tabou a pesé très lourdement. Comme le reconnaissait le quotidien « Le Monde », le 5 février 1999, dans un éditorial intitulé « Notre mémoire algérienne » : « Faute d'être assumé dans la clarté, son passé continue de miner le présent de la France... Le passé algérien de la France doit être totalement mis au jour. Les archives, toutes les archives, ouvertes. Car aimer la France, conforter son identité, construire son avenir, ce n'est pas seulement se rappeler la grandeur perdue. C'est aussi, sinon surtout, se souvenir du mal qui a pu être fait en son nom ».

« En ce début du Xylème siècle, la République française s'honorerait à assumer son histoire, à intégrer dans la mémoire nationale, un passé trop longtemps occulté et à contribuer ainsi à la réconciliation entre les peuples algériens et français ». Ces propos ont été tenus le 23 janvier dernier à l'Assemblée Nationale française par M. Jacques Floch, Secrétaire d'Etat à la défense, chargé des anciens combattants. Les députés français allaient ne pas voter un projet de loi (278 voix « contre » et 204 voix « pour ») visant à faire du 19 mars (date qui en 1962 mettait fin à la guerre d'Algérie) une « journée nationale du souvenir et de recueillement à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d'Algérie et des combats en Tunisie et au Maroc ».

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Puis l'appel des Douze du 31/10/2000 déclare : « Des deux côtés de la Méditerranée, la mémoire française et la mémoire algérienne resteront hantées par les horreurs qui ont marqué la guerre d'Algérie, tant que la vérité n'aura pas été dite et reconnue [...]. Aujourd'hui, il est possible de promouvoir une démarche de vérité qui ne laisse rien dans l'ombre [...]. Le silence officiel serait ajouter au crime de l'époque une faute d'aujourd'hui [...]. Il ne s'agit pas seulement de vérité historique, mais aussi de l'avenir des générations issues des diverses communautés, qui vivent avec ce poids, cette culpabilité et ce non-dit [...]. Il revient à la France, eu égard à ses responsabilités, de condamner la torture qui a été entreprise en son nom durant la guerre d'Algérie. Il en va du devoir de mémoire auquel la France se dit justement attachée et qui ne devrait connaître aucune discrimination d'époque et de lieu [...] »*

*

Le texte intégral de l'Appel des Douze figure dans l'ouvrage de Charles Silvestre, La Torture aux aveux, Vauvert, Au diable vauvert, 2004.

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Réflexions après coup… Ai- je bien agi en allant à l’Armée, à la guerre, en servant mon pays comme soldat, officier, décoré, muté…mutations sanctions ? Qui peut savoir, juger ? Les chemins de chacun sont tellement différents, singuliers, contradictoires, paradoxaux. J'étais jeune... J’ai beaucoup appris comme en Mai 68, avec son pendant de joie et de fête. Mais cette guerre m'a marqué, marqué à jamais, pour toujours. Cinquante ans après, j’écris sur la guerre d’Algérie comme si j’y étais encore. J’ai pris le risque de m’engager, de m’impliquer jusqu’au bout. Je suis un être de passion. Je suis un écorché vif. Je ressens la douleur dans mon dos, la mienne comme celle des autres. Je voulais témoigner comme soldat, lieutenant, décoré au combat. Je n’aurais pas pu, autrement. Mais des voies différentes existaient, choisies par d'autres. J'ai opté pour l'engagement dans l'armée comme officier. Seul, j'ai pris cette décision. Je désirais écrire pour partager ce vécu. Telle fut la raison de ce récit témoignage. Je le débutais par « Pourquoi je suis resté debout ». Rester debout a forgé ma vie ultérieure, ma spiritualité personnelle. Résister aux pressions, aux mutations sanctions, à la déchéance d’user de sa toute puissance sur l’autre, par les moyens les plus ignobles, même s’il est votre ennemi, vous bâtit et enracine pour toujours les quelques principes sur lesquels vous fondez votre vie et le respect d’autrui. J’en suis fier. Comme je l’ai écrit à Patrick Rotman, qui a écrit le scénario du film « L’ennemi intime » et le livre du même nom, durant cette guerre, j’ai rendu l’espoir en un « homme possible » même en combat. En effet les quarante récits d’appelés, de militaires d’active ou de harkis qui font la trame de son livre (à lire absolument) donnent un témoignage beaucoup plus complet, dur et parfois noir de cette guerre. Le seul officier qui refuse la torture est mis en forteresse. Tous les soldats reviennent psychiquement marqués, écritil. Certains, je les ai rencontrés. Leur début de vie de jeune adulte a été frappé par l’innommable, sans espoir d’avoir participé à une aventure qui en vaille le coup, mais qui fut une tragédie pour un peuple, le peuple algérien, et pour toute une jeunesse, la jeunesse française, 2 millions de jeunes. Cette attitude va guider ma manière d’agir, exigeante, parfois tranchée et dure car on ne peut pas transiger sur quelques principes qui sont à la base du rapport d’êtres civilisés formant une humanité.
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Formateur auprès de cadres sociaux et du secteur de la santé, j’ai mis en œuvre la même orientation quant au respect des personnes en difficulté et malades, souvent rejetées, exploitées, sans qu’il leur soit laissé aucun moyen pour exprimer leur potentialité, leurs richesses humaines intérieures. Je fis de même dans mes engagements associatifs au lycée ou ailleurs, refusant que les politiques, surtout de gauche, ne tiennent pas leurs engagements et parfois fassent le contraire. François Mitterrand, deux fois ministre au début de cette guerre, de l’Intérieur et de la Justice, en est un exemple type. Dans une civilisation qui perd tous ses repères, qui permettrait pourtant de constituer une communauté humaine harmonieuse, il vaudrait mieux, en France du moins, appliquer les bases de la démocratie et de la Constitution dans notre rapport aux autres et à l’étranger, plutôt que de se diviser sur des programmes qu’ils soient de gauche ou de droite dont on ne voit plus dans leur mise en œuvre en quoi ils sont différents. On l’a constaté pour la guerre d’Algérie et ce qui s’en est suivi. Beaucoup de jeunes de vingt ans n’ont pu parler, écrire, s’exprimer sur cette guerre « sans gloire » comme le titre Florence Beaugé1. J’espère que ce témoignage les appellera à retrouver leur liberté d’expression, leur dignité car ils n’ont pas, ils ne doivent pas par leur mutisme, cautionner cette « sale guerre ». Ils peuvent y retrouver leur honneur.

 1

Président de la FCPE du lycée-collège Joliot Curie d’Aubagne pendant plusieurs années. Algérie, une guerre sans gloire, Florence Beaugé, Calmann-Lévy 2005

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BIBLIOGRAPHIE

Généralités

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Articles et documents annexes
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ANNEXE 1 : LIVRET AUX JEUNES APPELÉS

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ANNEXE 2 : CIRCULAIRE DU DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL
N° 8443/C.C de M. le délégué général en date du 23 septembre 1959 L'autorité qui a décidé d'appréhender un individu et de le placer dans un C.T.T puis dans un centre d'hébergement doit faire connaître par un procès verbal daté et signé, les raisons précises et détaillées qui ont déterminé l'arrestation. Il arrive parfois que les motifs de l'arrestation soient rédigés d'une manière telle qu'ils constituent à l'évidence des crimes ou des délits qui répondent du parquet du tribunal civil ou militaire... plutôt que de la mesure administrative que constitue l'assignation à résidence. Il importe donc, pour qu'il n'y ait aucun doute, que l'autorité signataire fasse connaître avec exactitude que si l'intéressé n'a pas été traduit en justice, c'est en raison de l'impossibilité de rapporter la preuve exacte des faits incriminés. Celle-ci accomplit un travail difficile et doit concilier à la fois la nécessité impérieuse d'abattre la rébellion et l'obligation non moins impérative de faire respecter la liberté individuelle et la justice, assises fondamentales de notre démocratie. Instruction sur le service des personnes appréhendées N° 2424/CA/5/ETU/RC en date du 6 juillet 1959 CAC. Son but est : 1 De permettre, par les interrogatoires, la recherche des renseignements nécessaires à la conduite des opérations. 2 De trier les individus appréhendés, en vue de déterminer la mesure de leur hostilité par rapport à l'œuvre de pacification, 3 De remettre ceux d'entre eux dont la libération dans un délai maximum de 3 mois constituerait un risque sérieux : Aux autorités judiciaires, pour ceux qui se sont rendus coupables d'actions susceptibles d'être réprimées aux termes du Code Pénal. • Aux autorités administratives pour les autres.

Pour tous les individus appréhendés qui ne sont pas remis aux autorités judiciaires ou administratives, de les garder en résidence surveillée dans un délai maximum de trois mois.

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ANNEXE 3 : LA JUSTICE MILITAIRE
Dans un document sur la répression des infractions terroristes, il est développé comment les compétences de la justice militaire ont évolué. D’abord est précisé le rôle primitivement assigné à la justice militaire par le législateur dans le code du 7 mars 1928 et les extensions successives de ce rôle qui ont conduit la justice militaire à connaître des infractions de droits commises par les non militaires. Enfin, la répression des infractions terroristes dans les départements algériens et sahariens telle que la prévoit le nouveau décret du 12 février 1960. Le document commence ainsi : « Hors les rangs de l’armée, disait Faustin Hélie en 1837, nul ne doit être soumis à sa juridiction (justice militaire). Le citoyen appartient à la justice civile … Le législateur doit placer entre la société civile et la famille militaire une barrière qui ne peut être franchie ». Tel est le principe qui, au cours de notre histoire et au moment de la rédaction du code de justice actuellement en vigueur, a présidé à la limitation de la compétence des juridictions militaires. Pour l’État français et ses gouvernements successifs de gauche comme de droite durant la guerre d’Algérie, le rebelle n’est pas un militaire. Il n’est pas membre de l’armée régulière d’un pays dont le gouvernement a été régulièrement reconnu par la France. D’où il ne peut se prévaloir de la convention de Genève du 12 août 1949 sur le traitement des prisonniers de guerre. Cependant, pour des raisons diverses, le Général en chef en Algérie a décidé que les rebelles, pris les armes à la main au cours d’opération de combat entre les rebelles et les forces de l’ordre, ne seraient pas poursuivis à moins qu’ils n’aient par ailleurs commis des actes purement terroristes à l’encontre des civils. Le rebelle est donc un criminel de droit commun, il doit en conséquence répondre de ses actes devant un tribunal. N’étant pas militaire, il devrait comparaître devant la juridiction civile. Or, il est traduit devant la juridiction militaire. Comment en est-on arrivé à faire échec au principe suivant lequel des non militaires ne sauraient comparaître devant la juridiction militaire ? Les décrets du 17 mars 56 et celui du 7 avril 1959 ont favorisé ce processus, mais c’est surtout le décret du 12 février 1960 qui va donner une extension très importante à la justice militaire. Ce décret a modifié la compétence des juridictions militaires, a organisé un nouveau système de procédure et accru les pénalités. Outre leurs compétences normales, les tribunaux permanents des forces armées peuvent être saisis directement de tous les crimes et délits contre la sûreté
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extérieure de l’Etat et de toutes les infractions pénales de droit commun commis en vue d’apporter une aide directe ou indirecte à la rébellion. Les tribunaux de forces armées sont compétents à l’égard des mineurs de seize ou dix-huit ans. Enfin, les harkis seront désormais justiciables des tribunaux militaires pour désertion et autres actes. Certaines infractions sont punies de peine plus sévère: • La désertion à une bande est punie de travaux forcés et même de la peine de mort s’il y a emport d’armes et de munitions. • La disposition précédente est applicable aux supplétifs. • Quand la loi prévoit une peine pour le temps de guerre et une pour le temps de paix, la première est appliquée. • L’amende et l’emprisonnement sont accrus pour la détention d’armes. • Pour les membres de l’association de malfaiteur, la peine de mort est prévue si le coupable a eu au sein de l’attente une fonction d’autorité ou un commandement quelconque. Tout indice, toute constatation, tout témoignage tendant à établir que l’individu arrêté a donné des ordres, doit être conservé avec le plus grand soin.

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ANNEXE 4 : LETTRE MANUSCRITE

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ANNEXE 5 : UN EXEMPLE D'ACTION PSYCHOLOGIQUE TEL QU'IL NOUS A ÉTÉ ENSEIGNÉ À ARZEUV
Diagnostic et plan de campagne. Dans le diagnostic de la situation, il est noté pourquoi une région est difficile : − prise en main totale de la population par les rebelles − puissance de la rébellion dans la région − le FLN a su opérer habilement sur les esprits sans user des méthodes habituelles à base d'exactions et de terreur. − Tradition révolutionnaire : mouvement organisé depuis 1937 dans cette région. − Région dans laquelle notre commandant de secteur n'a pas fait d'effort suffisant depuis 1955 − Le quartier est le silo des rebelles : ravitaillement, caches, etc. − Les forces de l'ordre sont peu nombreuses et l'activité opérationnelle limitée. − Les renseignements généraux opérant dans le secteur n'interviennent que dans un seul des sous-quartiers, Beïnem. Les thèmes employés - la certitude de la victoire de la France La guerre dure depuis 5 ans, depuis 5 ans le FLN affirme sa victoire, et depuis 5 ans vous continuez à faire durer la guerre en payant le FLN, en l'aidant. En faisant durer la guerre, la population continue à souffrir pour son travail, son logement, les écoles, son ravitaillement, les soins, la circulation réduite. Seule la paix amènera la fin de ces souffrances, et pour cela, n'aidez plus la rébellion. - La paix. Le général De Gaulle l'a offerte. Le FLN a peur de la paix. Autodétermination Sécession Francisation Association Vous n'êtes pas libres en ce moment, si vous voulez la paix, n'aidez pas les rebelles. Les Forces Françaises se battent pour que vous puissiez librement choisir dans votre intérêt votre destin, pour faire l'Algérie nouvelle, pour un nouveau statut de la femme, pour la scolarisation des enfants, pour des métiers pour chacun, pour les hommes, du travail à plus grande échelle, pour tous, la fin de vos misères. Construisons ensemble l'Algérie nouvelle.
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Malgré la guerre, l'Algérie nouvelle se construit : constructions, écoles, travaux, aides agricoles. Seule la France peut vous donner et augmenter cette aide. Que fait la rébellion ? Qui tue ? Qui soigne ? Qui détruit ? Qui construit ? Qui donne du travail ? - Pourchassez les rebelles qui se cachent par petits groupes dans les mechtas. Nous les trouverons un jour. Faites-les revenir avant qu'ils ne perdent leur vie dans un combat inutile. Aidez les forces armées à faire rentrer les rebelles, vous aurez la paix. Ceux qui reviendront seront pardonnés. La paix, c'est la prospérité. Ailleurs les gens sont intelligents, ils ont compris, ils ont déjà la paix. Pour ce faire une série de moyens sont proposés : camions haut-parleurs, tracts, affiches, réunions publiques avec les femmes, articles de journaux, stages d'action psychologique auprès des populations. Enfin sont listés des panneaux photos d'information préalablement construits, du genre : habitants de Beïnem, la guerre dure depuis 5 ans, vous êtes fatigués de la guerre. La guerre c'est la misère, ou, la paix c'est la prospérité. Avec la France vous aurez des écoles nombreuses, du travail pour tous, des vraies maisons, des soins pour les malades. Les rebelles font durer la guerre, n'aidez pas les rebelles. Les chefs du FLN ont peur de la paix. La France construit, le FLN détruit.

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ANNEXE 6 : CITATION À L'ORDRE DE LA BRIGADE

CITATION Ordre général n° 100 Par application des dispositions du décret n° 56-1048 du 12 octobre 1956, modifiant le décret n° 56-371 du 11 avril 1956, le Général de DIVISION LENNUYEUX Commandant la Zone Nord Constantinois et la 14è Division d'Infanterie, CITE à l'Ordre de la BRIGADE Le Sous-Lieutenant DRAVET Bernard, du 51è Régiment d'Infanterie Pour le motif suivant : « Jeune Officier, Chef de poste et Commandant la harka de SIDI ZEROUK dont la foi et le dynamisme, ont été un exemple remarquable pour ses subordonnés et ses camarades. Chargé de poursuivre et d'asseoir la pacification dans une région délicate s'est consacré à sa tâche avec une ardeur inlassable de nuit comme de jour. Menant de front et avec brio l'action militaire et l'action politique a fait la preuve en de nombreuses occasions de son sens tactique et de son courage personnel. S'est particulièrement distingué le 21 Décembre 1960 à la mechta SERRADJ (secteur de MILLA) au cours d'une opération où son action a permis la mise hors de combat de quatre rebelles et la saisie de plusieurs armes. » Cette citation comporte l'attribution de la Croix de la Valeur Militaire avec Etoile de BRONZE. S.P. 86.012 le 17 février 1961 Par délégation le Général DUQUE, Adjoint.

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ANNEXE 7 : RAPPORT MENSUEL DU COMMANDANT BERO
« Après cinq ans et demi d'opérations du maintien de l'ordre en Algérie qui imposent aux Forces Armées et en particulier à l'Infanterie des sacrifices tout à fait semblables à ceux qu'imposerait une guerre surtout quand il s'agit des corps de troupe. Les Forces Armées dans leur ensemble et les corps de troupe d'infanterie en particulier comprennent et approuvent cette position, elles ont conscience d'être les seules à supporter les sacrifices qu'impose une telle politique. Les corps de troupe constatent que les moyens qui sont mis à leur disposition, vont s'amenuisant. Les missions se diversifient et vont croissant. Les effectifs diminuent. Les matériels se détériorent. Les cadres en éprouvent un réel malaise. Défaut à peu près total d'engagement dans les corps de troupe d'Infanterie, un nombre élevé de sous officiers qui quittent l'Armée. La population ne change pas d'état d'esprit. Elle ne nous aide pas. La population musulmane, présente au marché de Fedj-M'Zala durant les séances de public Adress, a écouté attentivement les discours prononcés à cette occasion. Mais il semble qu'elle n'y croit pas ou alors elle n'attache pas beaucoup d'importance à nos paroles. Les maîtres d'école improvisés sont plein de bonne volonté mais ne sont pas toujours compétents. Ils sont débordés par l'affluence des élèves. Action Sociale et Economique AMG (Assistance Médicale Gratuite) : grande affluence à l'assistance médicale gratuite et les musulmans font confiance à nos infirmiers. Les soldats font tout ce qu'ils peuvent pour aider les malades. Il semble que tant par ce genre d'interdiction que par d'autres procédés beaucoup plus violents (assassinats) le rebelle veuille manifester qu'il est toujours le maître omniprésent. » S.P 89.268, le 21 mars 1959 Le Chef de Bataillon B. Commandant le G.C N°2.

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ANNEXE 8 : LA RÉSISTANCE DU CONTINGENT EN ALGÉRIE

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Les journaux (Article André Philip, Ancien Ministre) Le bulletin La lettre Liaisons (Charonne) Ser-Joint (Paroisse Saint Michel, Marseille) Dossier Jean Muller

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LA LETTRE

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LIAISONS (CHARRONNE)

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SER-JOINT (PAROISSE SAINT MICHEL À MARSEILLE)

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DOSSIER JEAN MULLER

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REMERÇIEMENTS

Bassé Odile et Jean Baume Daniel Berenger Marie-Héléne et Pierre Betbeder Marie-Claude et Jean Birbourn Catherine Broquere Joëlle et Eric Buttler Michel Carloni Carole Chabert Simone et Francis Chapuis Robert Charier Edouard Contrucci Jean Courtois Roselyne et Pierre Dauphinet Bernard Delorme Nicole Dravet Renée et Henri Dunazio Suzette et Charles Gaulier Xavier Groleau Marc L’algérien d’Alger L’algérien de Beïnem Lacouture Jean Père Doncieu d’Alger Reille François Rottman Patrick Thouzet Michel

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Table des matières
Introduction...............................................................................................15 Chapitre 1...................................................................................................24
Le départ au service militaire..................................................................................................................24

Chapitre 2...................................................................................................31
Mon premier poste en Algérie.................................................................................................................31

Chapitre 3...................................................................................................40
Muté comme officier de renseignements................................................................................................40

Chapitre 4...................................................................................................51
Officier d'action psychologique..............................................................................................................51

Chapitre 5...................................................................................................56
Officier SAS : Sections Administratives Spéciales................................................................................56

Chapitre 6...................................................................................................60
Officier des harkis...................................................................................................................................60 Mon dernier poste de commandement....................................................................................................60

Chapitre 7...................................................................................................69
La vie quotidienne...................................................................................................................................69

Chapitre 8...................................................................................................80
Mon action en France auprès des appelés...............................................................................................80

Chapitre 9...................................................................................................90
Les hommes « espoirs »..........................................................................................................................90

Conclusion..................................................................................................94 BIBLIOGRAPHIE..................................................................................100 Annexe 1 : livret aux jeunes appelés......................................................105 Annexe 2 : Circulaire du Délégué Général...........................................119 Annexe 3 : La justice militaire...............................................................120 Annexe 4 : Lettre manuscrite.................................................................122 Annexe 5 : un exemple d'action psychologique tel qu'il nous a été enseigné à Arzeuv...................................................................................123 Annexe 6 : citation à l'ordre de la Brigade...........................................125 Annexe 7 : Rapport mensuel du Commandant Bero ..........................126 Annexe 8 : La résistance du contingent.................................................127 en Algérie..................................................................................................127 La Lettre...................................................................................................148 Liaisons (CHARRONNE).......................................................................165 SER-JOINT (Paroisse Saint Michel à Marseille).................................173 Dossier Jean Muller.................................................................................199 Remerçiements.........................................................................................212
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Bassé Odile et Jean................................................................................................................................212 Baume Daniel........................................................................................................................................212 Berenger Marie-Héléne et Pierre..........................................................................................................212 Betbeder Marie-Claude et Jean.............................................................................................................212 Birbourn Catherine ...............................................................................................................................212 Broquere Joëlle et Eric..........................................................................................................................212 Buttler Michel.......................................................................................................................................212 Carloni Carole.......................................................................................................................................212 Chabert Simone et Francis....................................................................................................................212 Chapuis Robert......................................................................................................................................212 Charier Edouard....................................................................................................................................212 Contrucci Jean.......................................................................................................................................212 Courtois Roselyne et Pierre...................................................................................................................212 Dauphinet Bernard................................................................................................................................212 Delorme Nicole.....................................................................................................................................212 Dravet Renée et Henri...........................................................................................................................212 Dunazio Suzette et Charles...................................................................................................................212 Gaulier Xavier.......................................................................................................................................212 Groleau Marc........................................................................................................................................212 L’algérien d’Alger ................................................................................................................................212 L’algérien de Beïnem ...........................................................................................................................212 Lacouture Jean......................................................................................................................................212 Père Doncieu d’Alger............................................................................................................................212 Reille François......................................................................................................................................212 Rottman Patrick.....................................................................................................................................212 Thouzet Michel.....................................................................................................................................212 Table des matières.................................................................................................................................213

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