£)U MÊME AUTEUR AUX ÉDITIONS PRÉSENCE AFRICAINE i

LES NOUVEAUX CONTES D'AMADOU-KOUMBA. LEURRES E T LUEURS, poèmes. CONTES E T LA V AN E S ( Grand prix littéraire de rAfrique noire d'expression française 1964J.

BIRAGO DIOP

LES CONTES D’AMADOU-KOUMBA

P R É S E N C E A F R IC A IN E
25 B IS,
E U E

DES

É C O L E S

PARIS Va

ISBN 2-7087-0167-3

© Présence Africaine, 1961,
D roits de reproduction, de traduction, d ’adaptation réservés pour tous pays.
La loi du 11 m ars 1957 n ’au to risan t, au x tcrm ss des alinéas 2 e t 3 de l’article 41, d ’une p a rt, que les « copies ou reproductions s tric tem en t réservées à l’usage du copiste e t non destinées à une utilisatio n collective », e t d ’au tre p a rt, que « le* analyses e t les courtes citatio n s dans u n b u t d ’exem ple e t d ’illu stra tio n » , toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l'a u te u r ou de ses a y a n ts d ro it ou a y a n ts cause est illicite (alinéa 1er de l’artîele 40). C ette représentation ou rep ro d u ctio n , p a r quelque procédé que ce soit, c o n stitu erait donc une contrefaçon sanctionnée p a r les articles 425 e t suivants d u code pcnaL

A mes filles : N E N O U et D É D É E pour qu'elles apprennent et n'ou­ blient pas que l'arbre ne s'élève qu'en enfonçant ses racines dans la Terre nourricière. .

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d’une voix pleine de sommeil. grand-mère savait que je ne dormais pas. les Kouss aux longs cheveux. tremblant de frayeur. grand-mère! Tant que je répondais ainsi. plein de joie comme les grands qui écoutaient aussi. jJécoutais. ou quand je commençais à nier que je dormisse.INTRODUCTION — Bakê. les contes terrifiants où intervenaient les Génies et lës Lutins. et grand-mère me soulevait de la natte qui se rafraîchissait dans l’air de la nuit et me mettait au lit après que je lui eus fait promettre. ma mère disait : « Il faut aller le coucher ». de me dire la suite . tu dors? — Oui. dans ses intermi­ nables aventures au cours desquelles il bernait betes et gens au village comme en brousse et jusque dans la demeure du roi. ou que. Quand je ne répondais plus à la question de grand-mère. madré et gambadant. et que. je suivais Leukle-Lièvre. de toutes mes oreilles et de tous mes yeux fermés.

J’ai entendu les Lavankatts réciter d’une traite le Coran tout entier. n’ayant presque . et. j’en ai retenu un peu. Ce retour fugitif dans le passé récent tempérait l’exil. j’eus dans mon entourage d’autres vieilles gens. on ne doit dire les contes que la nuit venue. j’ai entendu les Ritikatts sur leur violon monocorde. rire et pleurer un crin de cheval. enfant. les triomphes de Samba Séytané. Grand-mère morte. qui n’était qu’une calebasse tendue d’une peau de lézard. montaient des Kassaks que l’on chantait dans * la Case des Hommes ». les tours de Djabou N ’Daw. car en pays noir. « j ’ai bu l’infusion d’êcorce et la décoction de racines. pour se délasser de leur exploit. le diabolique et les avatars d’Amary-leDévot. Je me suis abreuvé. j’ai entendu beau­ coup de paroles de sagesse. poltronne et vaniteuse. sous d’autres deux. Plus tard. quand le temps était sombre et le soleil malade. aux sources. j ’ai grimpé sur le baobab ». j’ai fermé sou­ vent les yeux et. adoucissant un instant la nostalgie tenac et ramenait les heures claires et chaudes que l’< n n’apprend à apprécier qu’une fois que l’on en est loin. les malheurs de Khary Gaye. en grandissant à leur côté. et. l’orpheline. le lendemain soir. faire parler. l’enfant terrible. de mes lèvres. mêler aux versets sacrés la satire aux dépens des jeunes filles laides et des vieilles avaricieuses. j’ai écouté ma mère et surtout grandmère qui disait encore les déboires de Boukil’Hyène.io CONTES D’AMADOU KOUMBA . J’ai vu et j’ai entendu les derniers M’Bandakatts (clowns chanteurs et danseurs). Lorsque je retournai au pays.

le vieux Amadou Koumba. pareils à celui que je fus. Guéwèl au Sénégal (de l’arabe Qawwal récitant de la secte Soufi) : conteur. ou scandés sur une calebasse renversée. d’autres griots les di­ saient. . généalogiste. et d’autres grands. j’eus le grand bonheur de rencontrer. de jour. et la même gaieté qui enfantait le rire. étaient souvent ryth­ més par le roulement du tam-tam. Ces mêmes contes et ces mêmes légendes — à quelques variantes près — je les ai entendus. je le confesse — les mêmes histoires qui bercèrent mon enfance. les écou­ taient avec la même avidité sculptée sur leur visage par les fagots qui flambaient haut. D’autres enfants. La même frayeur entrait dans l’auditoire avec les souffles de la brousse. chanteur. dans tous les villages africains qu’enveloppe la vaste nuit. Si je n’ai pu mettre dans ce que je rapporte l’ambiance où baignaient l’auditeur que je fus et % ( i ) Griot : Terme du vocabulaire colonial franco africain = D iali au Soudan. sur mon long che­ min. et les chants qui les entrecoupaient et que tous reprenaient en chœur. certains soirs — et parfois. dépositaire de la tradition qui est uniquement orale. D’autres vieilles femmes. le G riot1 de ma famille. semblables à mes aînés. loin du Sénégal. Amadou Koumba m’a raconté.INTRODUCTION il rien oublié de ce qu’enfant j ’avais appris. Il m’en a appris d’autres qu’il émaillait de sentences et d’apophtegmes où s’enferme la sagesse des ancêtres. La frayeur et la gaieté qui palpitent aux mêmes heures. également au cours de mes randonnées sur les rives du Niger et dans les plaines du Soudan.

les coloris des belles étoffes qu’il tissa pour moi naguère. aurait retrouvé le coton qu’elle fila la première. tisserand malhabile. si elle revenait. C’est que surtout il me manque la voix. incapable de recréer du merveilleux.12 C O NTES D’AMADOU KOUMBA ceux que je vis. attentifs. la verve et la mimique de mon vieux griot. c’est que je suis devenu homme. me servant de ses lices sans bavures. Dans la trame solide de ses contes et de ses sentences. et où Amadou Koumba reconnaîtra. j ’ai voulu. frémissants ou recueil­ lis. donc un enfant incomplet. beaucoup moins vifs sans doute. et partant. confectionner quelques bandes pour coudre un pagne sur lequel grand-mère. . avec une navette hésitante.

. le geste d’une femme. tel faisait à l’accoutumée Amadou Koumba. sur un mot de l’un de nous. et des cadavres à tous •es stades de putréfaction avaient remplacé les bornes qui n’avaient jamais existé. il nous ramenait loin. un homme qui passait. Le long de la route du Sud que nous avions -emontée un jour durant.FARI L’ANESSE Sortir de son propos — souvent à peine y être entré — pour mieux y revenir. des carcasses récurées à flanc par les charognards. Cadavres et carcasses d’ânes qui apportaient au Soudan les charges de colas de la Côte. dont je rapporte­ rai les dits et dont un jour sans doute je conterai les faits. Souvent aussi. Souvent. bien loin dans le Temps. faisaient surgir de sa mémoire des contes et les paroles de sagesse que le grand-père de son grand-père avait appris de son grand-père.

du Chef de famille sur leur échine à coups de triques.14 . du Chef de village au Chef de famille. C’est bien de leur faute pour­ tant s’ils en sont là aujourd’hui. les récoltes semblaient plus belles qu’en aucun autre pays. c’est qu’il l’a bien cherché. Si les ordres — impôts et prestations — de Dakar retombent.. Après des conseils et des palabres interminables. . des Lamanes aux Diambours-hommes libres. vivaient libres dans un pays où rien ne manquait. de régions plus hospitalières. Quelle première faute commirent-ils? Nul ne l’a jamais su et nul ne le saura jamais peut-être. toi aussi? avait répliqué Amadou Koumba. comme tous les êtres sur terre.:> 'CONTES D’AMADOU KOUMBA ) (J'Avais dit : * Pauvres ânes! qu’est-ce qu’ils endurent! » . Au royaume de N ’Guer qu’habitaient les hommes. des Diambours aux Badolos de basse condition. après avoir passé du Gouverneur au Commandant de cercle. Si l’âne en est aujourd’hui où il en est. il fat décidé que la reine Fari et des courtisanes s’en iraient à la recherche de terres moins désolées. des Badolos aux esclaves des esclaves. Toujours est-il qu’un jour une grande sécheresse dévasta le pays sur lequel s’abattit la famine.. les ânes. dont ils n’ont certainement pas comme nous perdu la mémoire. Comme jadis (car je ne crois pas qu’il y ait quelque chose de changé) du Damel-le-roi aux Lamanes-vices-rois.. bien anciens. Aux temps anciens. de pays plus nourri­ ciers. du Chef de Canton au Chef de village.. Fari voulut bien s’y arrêter. du Commandant de cercle au Chef de Canton (sans oublier l’interprète). — T u les plains. s’ils sont les esclaves des esclaves.

Narr oublia ablutions et prières et vint en courant réveiller Bour. il n’avait aucun mérite. que l’on me coupe le cou ! ï ’ai trouvé au lac une femme dont la beauté ne . sa suite également. Fari décida donc de rester femelle et de se métamor­ phoser en femme. de mémoire d’être vivant. un matin. peut-être. d’y trouver des femmes qui se baignaient. Mais l’homme cède-t-il volontiers à son semblable ce qui lui appartient.F A R I L ’A N ESSE 15 Mais comment disposer sans risques de toutes ces bonnes choses qui appartenaient aux hommes? Un seul moyen peut-être : se faire homme soimême. ce qu’il a obtenu à la sueur de ses bras? Fari ne l’avait jamais entendu dire. ensuite par ceci qu’il ne pouvait pas garder le plus infime des secrets. en allant faire ses ablutions au lac de N ’Guer. A la femme. puisque. le Maure du roi de N ’Guer. Quel ne fut pas son étonnement. A cela. l’homme ne devait rien refuser. Mais Narr se distinguait encore des autres par sa couleur blanche d’abord. Narr. était peutêtre le seul sujet du royaume à pratiquer sincère­ ment la religion du Coran. E t de nos jours encore. La beauté de l’une d’elles qu’entouraient les autres était telle que l’éclat du soleil naissant en était terni. l’on dit d’un rapporteur « qu’il a avalé un Maure ». puisqu’il devait se montrer digne de ses ancêtres qui avaient introduit par la force l’Islam dans le pays. le roi de N ’Guer : — Bour ! Bilahi ! Walahi ! (En vérité ! au nom de Dieu. ) Si je mens. Narr était donc pratiquement fervent et ne manquait aucune des cinq prières de la journée. l’on n’avait jamais vu un mâle refuser quelque choee à une femelle ou la battre — à moins qu’il ne fût fou comme un chien fou.

les marmites et tous les ustensiles sales. Il leur manquait tout ce qui fait la joie et le bonheur pour une nature d’âne : braire et péter. tous les soirs. prétextant les grandes chaleurs.. qui leur fut accordée. s’ennuyaient et languissaient chaque jour davantage. qui au­ raient dû vivre heureuses et sans souci à la cour du roi de N ’Guer. Où est Fari la reine des ânes Qui émigra et n’est pas revenue ? Au fur et à mesure qu’elles chantaient. au lac où. Elles sortaient ensuite de l’eau. L ’homme n ’est pas le seul à souffrir de ce malheur. elles allaient ainsi. se roulant et pétant. comme les autres créatures.. d’aller se baigner tous les jours au crépuscule dans le lac. C’est pourquoi Fari et ses courtisanes. le partage avec lui. E t fit d’elle son épouse favorite. Nul ne troublait leurs ébats. Aussi demandèrent-elles un jour à Bour. Bour! Viens! Elle n’est digne que de toi. elles pénétraient dans l’eau en chantant : Fari hi! kan! Fari h it han! Fari est une ânesse. Le seul qui l’eût . l’autorisation. L ’âne. se rouler par terre et ruer. ruant. Bour accompagna son Maure au lac et ramena la belle femme et sa suite. à peine a-t-il le dos tourné que le caractère marche sur ses talons.16 CONTES D'AMADOU KOUMBA peut se décrire! Viens au lac. elles se transformaient en ânesses. rejetant boubous et pagnes. courant. Ramassant les calebasses. Quand l’homme dit à son caractère : « Attendsmoi ici ».

était parti en pèlerinage à La Mecque. Il alla. Fari et sa suite reprenaient leur corps de femme et s’en retour­ naient chez Bour. Mais. c’est une ânesse! Que racontes-tu là. son secret. lui dit-il. Narr-le-Maure. au milieu de la nuit. qui s’était mis en travers du couscous et du mouton dont il s’était gavé. Narr? Les génies t ’onts tourné la tête sur le chemin du salut? — Demain. ta femme la plus chérie n’est pas un être humain. il écouta leur chanson. Fatiguées et heureuses. l’étouffait. Les choses auraient pu peut-être durer toujours ainsi. avant de saluer le roi. ou s’il avait préféré demeurer. le restant de ses jours. Bour. peulh ou haoussa et maintenu en esclavage. vers le lac.£ questionné sur son pèlerinage. caché derrière un arbre. Il y vit les femmes. le seul qui sortît du village au crépus­ cule pour ses ablutions et la prière de Timiss. lorsque notre — . Il arriva chez Bour. le f>a°j usiden du roi. mais il ne put rien dire de ce qu’il avait vu et entendu. et.F A R I L ’A N E SSE *7 pu faire. J B fradcraaia matin. Narr appela Diali. calebasses et marmite récu­ rées.et lui apprit la chansôn de ■ Après le déjeuner. que l’on me coupe la tête. et juste­ ment à la tombée de la nuit. près de la Kaaba pour être plus près du paradis. en les voyant se changer en anesses. demain. Son étonnement fut plus grand que le jour où il les y avait trouvées. Mais Narr revint un beau jour. si Narr avait péri en chemin. Il vint réveiller le roi : • Bour ! Bilahi ! Walahi ! Si je mens. tant il fut . s’il avait été pris là-bas vers l’est dans un royaume bambara. inch allah î je te le prouverai.

— C ’est à L a Mecque que tu as appris cette . — Bour. — C ’est une chanson que N arr a appris à L a Mecque. Arrête-le. — Je t ’en supplie. tu verras la puis­ sance de ma chanson. se mit à chanter : Fari h il hanl Fari h it hanl L a reine tressaillit. voyons! . curieux comme tout griot qui se respecte. répondit Narr-le-Maure. car on la chante chez nous aux enterrements. Diali continua : Fari h il hanl Fari est une ânesse. moi. Bour ouvrit les yeux. en pleurant. — Pour quelle raison. tu joueras sur ta guitare et tu chanteras la chanson que je viens de t ’apprendre. jusque-là. ma chère femme? Je 1 a trouve très jolie. pendant que N arr racontait à nouveau son pèlerinage. empêche Diali de chanter cette chanson. la tête sur la cuisse de sa favorite. Bour somnolait donc. dit la reine. Elle me fait mal au cœur.18 CONTES D'AMADOU KOVMBA reine favorite caressera sur sa cuisse la tete de Bour pour qu’il s’endorme. expliqua le griot.chanson? s’enquit D iali. lorsque Diali qui. mon maître! gémit la favo rite. ' — Non ! Mais tout à l ’heure. dit le roi. — Mais ce n’est pas une raison pour faire taire D iali. fre­ donnait doucement en frôlant sa guitare. au lieu de chanter la gloire des rois défunts.

inquiets du sort de leur reine et de leurs épouses. . Rejetant son royal époux. de même que tous les ânes qui. Dans les cases voisines. ruait au milieu de la case.. Comme leur reine. sous le soleil et sous la/ lune. A Et c’est depuis N ’Guer et depuis Fari.F A R I L ’ AN ESS E — E t Diali chantait toujours : Fari est une ânesse Où est Fari la reine des ânes Qui émigra et n’ est pas revenue? 19 Soudain. elles furent maîtrisées à coups de triques et entravées. char­ ges. Fari. les ruades et les hi ! han ! indiquaient que les sujettes de Fari avaient. elles aussi. redevenue ânesse. par tous les sentiers. son beau visage également. partirent à leur recherche et pas­ saient par le royaume de N ’Guer. dans les cuisines. décrochant la mâchoire de Narr-le-Maure. subi le même sort que leur reine. dans la cour. ses oreilles s ’allongèrent. L ’autre jambe se trans­ forma.. la jambe de la reine qui supportait la tête de Bour se raidit et sous le pagne apparut un sabot et puis une patte. que les anes peinent à coups de triques et trottent.

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le chef de la tribu des singes. les êtres les plus mal élevés qui vivent sous le soleil. Les euphorbes sont les plus bêtes des plantes.UN JUGEMENT Certes. cette nuit-là. et tout le monde sait que. ils demeurent également. elles ne savent que larmoyer. il faut qu’on les touche. ou plutôt sous la lune. Lui et sa tribu avaient saccagé tout le champ. Us avaient. Golo et sa tribu s’étaient comportés comme de . Us s’étaient conduits comme de vulgaires chacals. Golo avait touché aux euphorbes et à autre chose encore. le champ de pastèques de Demba. Golo. jusqu’à nos jours. mais pour qu’elles larmoient. sauté et franchi la haie d’euphorbes. avait un peu exagéré en visitant. Il avait dû convo­ quer le ban et l’arrière-ban de ses sujets. qui ne s’étaient pas contentés d’arriver à la queue leu leu et de faire la chaîne pour se passer les pas­ tèques une à une. si les chacals passent pour les plus grands amateurs de pastèques que la terre ait enfantés. en bandes.

il y avait un fossé.. tintaient ses ceintures de perles et . sa croupe rebondie tendait son pagne de n galam. qui. fatigué de la battre. fit sa toilette. avait jadis administré une si belle correction à l ’aïeul de tous les singes qu’il lui avait pelé les fesses. Demba le franchit en même temps que le seuil de sa demeure. cependant. eut jadis affaire avec le premier cultivateur de pastèques. lui aussi. il trouva que cela était ceci et que ceci était cela. L as de crier. t Golo avait exagéré. ainsi que le souvenir. Koumba se mit à ramasser ses effets et ustensiles. Ses seins pointaient sous sa camisole brodée._ puisque Golo avait agi comme Thile-le-chacal. lui. en découvrant l ’étendue des dégâts faits dans son champ. Demba se serait certainement comporté connut le vieux Medjembe. le matin. Demba se mit à rouer Koumba d e coups. c’est entendu. et. il lui dit : —. mais Golo ni aucun de ses sujets n ’avaient attendu 1 arrivée de Demba.Retourne chez ta mère. A chacun de ses gracieux mouvements. Sans mot dire. Il trouva que l ’eau que Koumba lui offrait à genoux en le saluant n ’était pas assez fraîche. Il trouva que le couscous était trop chaud et pas assez salé et que la viande était trop dure. je te répudie. en étaient restés à jamais à toute sa descendance. Ce fossé. tant il est bien vrai que l ’hyène qui veut manger son petit trouve qu’il sent la chèvre. revêtit ses plus beaux habits. mais de là à passer sa colère sur Koumba sa femme.22 C O NT ES D ’AM AD O U KOUMBA vrais fils de chacals parce qu’ils savaient fort bien que ces pastèques n’étaient pas celles du vieux Medjembe qui.. et Demba n ’avait pas été content. L a marque.

ou salée et pimentée pour accom­ moder le couscous aux haricots. et pourtant. les coques d’arachides et les épluchures de patates envahissent chaque jour un Peu Plus le sol de la case? L ’on ne travaille vraiment bien que le torse nu. et pourtant. Son repas du jour ne lui était plus porté aux champs.UN JUGEMENT 23 son parfum entêtant agaçait les narines de Demba. Demba fit un mouvement pour la rappeler. les cendres. Les arachides grillées sont de fort bonnes choses. savon et linge sale * d’aller à la rivière ou au puits faire la les­ sive? . mais tous les gourmets. et même ceux qui ne mangent que parce que ne pas manger c’est mourir. » Deux. dix jours passèrent sans que Koumba revînt. Demba voyait venir le moment où il serait obligé d’être de cet avis. mais il s’arrêta et se dit : « Ses parents me la ramèneront. sont d’accord pour reconnaître qu’elles sont meilleures en sauce sucrée pour arroser la bouillie de mil. Koumba prit ses bagages sur sa tete et franchit le seuil de la porte. sans que les parents de Koumba donnassent signe de vie. comment faire quand la pous­ sière. L ’on ne connaît l’utilité des fesses que quand vient l’heure de s ’asseoir. il allumait lui-même le feu pour griller arachides ou patates douces. l ’on voudrait bien que ce boubou ne soit Pas aussi sale que le foie d'un chien. trois jours. Demba commençait à savoir ce qu’était une femme dans une maison. Mais lorsque la journée finie. et. est-il digne d’un homme qui mérite le nom d'hotnme ^e prendre calebasse. le soir. H est défendu à l ’homme fait de toucher à un balai. on endosse son ioubou.

et qui. ex­ hortaient en vain Koumba à choisir parmi les prétendants qui. l’aîné s’occupe de trouver la case et le cadet fait le feu. en outre. Un grand tam-tam était projeté pour le di­ manche qui venait. Koumba. par contre. qui était retournée chez elle. Koumba. Elle est trop mince pour remplir une couche et Demba trouvait maintenant son lit trop large pour lui seul. peut-être un peu en retard. Sa sagesse. que musique des dialis rappelant la gloire des ancêtres. n’avait absolument rien de désagréable. bien au contraire. Quand il y a trop à ramasser. sans aucun doute. était gâtée et choyée par tout le monde. A l’étape. Ce n’était. tam-tam au cours duquel Koumba devait enfin choisir entre ses préten­ . lui répétait : « L ’on ne connaît l’utilité des fesses que quand vient l’heure de s’asseoir. se baisser devient malaisé. chaque jour qui passait. dès le premier soir de son arri­ vée. que chants et louanges des griots à \ l’adresse de Koumba. avaient envahi sa case. et beaucoup d’autres encore. après le / repas du soir. de ses amies et de ses pré­ tendants. C’est pourquoi les griots-chanteurs et les dialis-musiciens. que l’état de répudiée pour une femme jeune et accorte.24 CO NTES D’AMADOU KOUMBA Demba commençait à se poser toutes ces ques­ tions. qui y avait retrouvé ses aînées et ses cadettes. s La continence est une vertu bien belle. dans un village rempli de jeunes hommes entreprenants. s’apercevait. aux sons de leurs guitares. Qui voyage avec son aîné et son cadet fait Je plus agréable des voyages. mais c’est une bien piètre com­ pagne. passait à leurs yeux pour avoir tant souf­ fert dans la case de son mari.

ni que décider : Koumba était revenue toute seule dans demeure de ses parents. et Koumba moins < lue quiconque. et elle ne voulut rien savoir pour reprendre le chemin de la case de son époux. si les époux voulaient s’ entendfe> ne pas être définitive. 3e n’avais pas répudié ma femme. une lune entière ne s’était pas écoulée de­ puis le départ de Koumba de la demeure de son mari et son retour dans la case familiale. — T u m’as dit de retourner chez ma mère. Il fallut aller trouver les vieux du village. — Mais. d’où elle était partie efl bruyante et joyeuse compagnie pour la case son mari. donc elle n’ avait pas fm> selon toute vraisemblance. C ’était Demba. Sept jours.UN JUGEMENT 25 dants. prétendants et musi­ ciens. avait raison. une femme est chose trop nécessaire pour qu’on la laisse s’en aller sans motif grave. la couche de son époux. justement. Hélas ! le samedi soir. < lu. car Demba n’avait paS réclamé sa dot ni ses cadeaux. On alla chercher Koumba dans sa case. Cepen­ dant. de l ’époux ou de l ’épouse. qui des deux croire. MalS ceux-ci ne surent qui. puis sept autres jours encore sept jours avaient passé et Demba n’était pas venu la réclamer. Demba. . quelqu’un vint Q 06 personne n’attendait plus. E t pourquoi ne leS avait-il pas réclamés? — Parce que.e remplissaient amis. leur dit : — Je viens chercher ma femme. tu l ’as répudiée! — Je ne l’ai point répudiée. griots. répondit Demba. la sépa' ration pouvait. qui entrant dans case de ses beaux-parents. déclara Koumba.

prétendit Koumba. Maka-Kouli était un village qui ne ressemblait à aucun autre village. » Us allèrent de village en village et de pays en pays. les féticheurs interrogeaient les canaris sacrés. Mais qui n ’a pas chassé son épouse n’a à réclamer ni dot. pensant à sa courte liberté. justement. La question était trop claire pour la subtilité de ices sages vieillards. de M’Badaneà Thiolor. ils furent à N ’Dour. » Demba disait toujours : « Je ne t ’ai pas répudiée. dans les pays musulmans. il n’% . et Demba disait partout : « Je ne t ’ai pas répudiée. de N ’Guiss à M’Badane. à sa cour empressée. Koumba. ni cadeaux. Koumba disait partout : « Tu m’as répu­ diée. tu m’avais répudiée. les cauris rougis au jus de colas et les poulets sacri­ fiés. le riz si gras que l’huile en ruisselait des doigts à la saignée du bras. En effet. De M’Boul. feuilletaient le Farata et la Souna dont les préceptes nouent et dénouent les liens du mariage. aux louanges des griots. L ’un disait toujours : non! l’autre disait partout : si! Les marabouts. Chez les Tiédos païens. Koumba disait toujours : * Tu m’as ré­ pudiée ». Demba regrettant sa case et son lit et les calebassées de couscous. qui les envoyèrent à ceux de M’Boul. l’époux qui répudie sa femme perd la dot payée aux beaux-parents et les cadeaux faits à la fiancée et ne peut plus les réclamer. Demba et Koumba furent à N ’Guiss. aux accords des guitares. Ils furent à Thioye. * Us arrivèrent un soir enfin à Maka-Kouli. cher­ chaient dans le Coran.26 CONTES D'AMADOU KOUMBA — Parce que. Dans Maka-Kouli.

réduit à néant la plus fervente des prières. le grand mara­ bout qui avait fait l’on ne savait plus combien de fois le pèlerinage de La Mecque. les tout petits enfants qui ne savaient pas encore parler. malappris jusqu’en ses vieux jours. lève la patte à tout instant. Du matin au soir et souvent du soir au matin.UN JUGEMENT 27 avait pas un chien. il n’y avait pas un chat. des palissades entourant la mosquée et les cours ensa­ blées de la mosquée. Or arbres. il n’y avait ni un chien ni un chat. à Maka-Kouli. Demba et Koumba arrivèrent donc un soir à Maka-Kouli. porte-moi sur ton dos ». pour s’amuser. il y avait des tapates encerclant les demeures. L ’ombre des arbres est faite pour le repos des hommes et pour leurs palabres et non pour les urines des chiens. paille des cases et murs de la mosquée sont endroits où Khatj-le-chien. fromagers et baobabs. il y avait des cases en paille et la mosquée en argile. Seuls s’y roulaient dans la poussière et se dispu­ taient les os. Là demeurait. Madiakaté-Kala. et l’urine de chien plus que tout autre urine. quelle que soit la partie du corps ou le pan du boubou qui y touche. C’est pourquoi. ne pouvait servir de dépotoir à Woundou-le-chat qui y cacherait ses incongruités. il y avait des arbres aux ombrages frais et épais. tamariniers. car. dans Maka-Kouli. sable blanc comme du sucre que des âniers allaient chercher chaque lune sur les dunes qui bordent la mer. tapates. on l’envoyait à l’école apprendre le Fatiha et les autres sourates du Coran. entouré de ses fer­ vents disciples. pas plus que le sable fin qui tapissait les cours de la mosquée. ce n’était dans ce village que prières. dès qu’un enfant pouvait dire à sa mère : « Maman. Dans Maka-Kouli. récitations .

Demba et Koumba furent reçus dans la de­ meure de Madiakaté-Kala comme le sont. — Si. tu m’as répudiée! — Non. lectures du Coran et des Hadits. il avoua avoir levé la main sur sa femme. louanges à Allah et à son prophète. . ignorant sans doute les conséquences de leurs actes. je ne t ’ai point répudiée! E t la discussion allait renaître lorsque Madia­ katé-Kala intervint et dit à Tara. dans toutes les demeures. Koumba refusa d’accompagner Demba dans la case qui leur avait été préparée : « Mon mari m’a répudiée ». et elle raconta le retour des champs de Demba en colère. les cris qu’elle avait subis et les coups qu’elle avait reçus. mais il ne l’avait point répudiée. ou s’en moquant tout simplement (ce qui était beaucoup plus probable car les singes savaient tout ce qui se passait chez les hommes) avaient employée à saccager le champ de pas­ tèques. « inch allah ! » Les deux époux allèrent donc se coucher cha­ cun de son côté. Koumba dîna en compagnie des femmes et Demba partagea le repas des hommes. les voyageurs venus de très loin. il fallut aller se coucher. Demba reconnut avoir crié. tard dans la nuit. expliqua Koumba. la plus jeune de ses femmes : — Emmène Koumba avec toi dans ta case. Lorsque. mais ce n ’avait été que quelques bourrades de rien du tout. oh ! mais pas si fort qu’elle le prétendait. nous éclaircirons leur affaire demain. comme chaque soir depuis cette nuit de malheur que Golo et sa tribu d’enfants gâtés.28 CO NTES D’AMADOU KOUMBA de litanies.

Demba avait participé aux prières ® hommes et écouté les commentaires du sav 'an marabout. en labeur pour les femmes.UN JUGEMENT 29 Un jour nouveau se leva et semblable aU^ autres jours de Maka-Kouli. Madiakaté-Kala avait dit la veille : « îs0US éclaircirons leur affaire demain s’il plaît à Difu* *. puis à gauche. Les corps se courbèrent. pour saluer l ’ange de di°l et l ’ange de gauche. L e muezzin. Le soleil. les fro® touchèrent le sable blanc comme du sucre. sa journée terminée. s’écoula en labe^f e en prières. — Homme. aidé les femmes aux soins du ménage et a cuisine. avait quitté son champ arrosé d’indigo où déjà. ta langue a enfin devancé ton cS~ . Madiakaté-Kala. les têtes se tournèrent . avait lancé aux v*® s du soir l ’izan. A la dernière. successivement aUX quatre coins de la mosquée. guida ses talibés le long et rude chemin du salut si plelîl d’embûches. droite. l ’iman. se plièrent. A peine finit-il de dire : « Assaloumou koum ». que Madiakaté-Kala se retourna bf®8’ quement et demanda : — Où est l ’homme qui a répudié sa femme? — Me voici. Cependant la journée passait sans qu’il ai1 “ appelé ni interrogé les deux époux. en pr'eres pour les hommes. les corps se relevèrent et génuflexions se succédèrent au rythme des verSe ® sacrés. Koumba ® va. poussaient les Pre' mières étoiles. annonçant une belle récolte pour la nuit. J es têtes se redressèrent. l ’appel des fidèles à la prière crépuscule. répondit Demba au dernier des fidèles.

« Dites à sa femme de retourner tranquillement chez sa mère. . l’on parle encore chez nous du jugement de Madia­ katé-Kala.3o CONTES D’AMADOU KOUMBA prit et ta bouche a consenti à dire la vérité. son mari a reconnu devant nous tous qu’il l’avait répudiée. dit Amadou-Koumba. » Voilà pourquoi.

Mauvais tisserand. près de la cheminée.. Chevauchant les flammes qui sautillent. le ciel est froid. Le feu du bois que l’on a soi-même abattu et débité semble plus chaud qu’aucun autre feu. je cherche les vastes étendues de la savane et ne trouve que les monts dépouillés. elle rapporte le fagot qu’il lui plaît.. Les verts de l’été et les roux de l’automne en allés. pâle. L ’horizon bouché m’encercle les yeux. l’hiver n’arrive pas à égre­ ner ni à carder son coton.. sombres comme de vieux géants abattus que la neige refuse d’ensevelir parce qu’ils furent sans doute des mécréants. ..... il ne file et tisse qu’une pluie molle. je réchauffe mes membres gourds. alors. Gris. mes pensées vont une à une sur des sentiers que bordent et envahissent les souvenirs.LES MAMELLES Quand la mémoire va ramasser du bois mort. le soleil grelotte..

sur le fond qui fuit. dénudés là. etc. . bien plus tard. des feux follets furtifs. etc.. après ce premier retour au pays. ramassant les miettes de son savoir et de sa sagesse. ce qu’étaient les Mamelles* ces deux bosses de la presqu’île du Cap-Vert. le point culminant du Sénégal.. — Ce n’est que ça les Mamelles? avait de­ mandé une voix ironique à côté de moi. les Monts du Cameroun. elle trouverait le Fouta-Djallon.. qu’au contact d’Amadou Koumba. puisqu’elle continuait le voyage. Eh ! oui ! Ce n’était que ça. entre autres choses... j ’ai su. Violette n ’en pensait pas moins que la nature n’avait pas fait beaucoup de frais pour doter le Sénégal de ces deux ridicules tas de latérites. les flammes deviennent les rouges re­ flets d’un soleil couchant sur les vagues qui on­ dulent. si ce n’était que ça les Mamelles. elle rapporte le fagot qu’il lui plaît. et trouvait mes montagnes trop mo­ destes. moussus ici. A peine cent mètres d’altitude. de beaucoup de choses... Ce n ’est que plus tard.. Las de sa longue course. les dernières terres d’Afrique que le soleil regarde longuement le soir avant de s’abîmer dans la Grande Mer.. les Mamelles. J ’avais dû le confesser à cette jeune femme qui avait été si timide et si effacée au cours de la traversée.32 CONTES D’AMADOU KOUMBA Soudain. J ’avais eu beau lui dire que plus bas.. que je n ’avais pu résister à l’envie de l’appeler Violette. en se moquant. E t c’est Violette qui demandait. Les flots fendus forment. le paquebot contourne paresseusement la Pointe des Almadies.. Quand la mémoire va ramasser du bois mort.

Lorsqu’il s’agit d’épouses. Pour qui veut s’éviter souvent que­ relles. les épouses de Momar et la timide et blonde Violette pour qui je rapporte. en réponse. tardive peut-être. il lui en serait resté encore dix fois dix outres au fond de son cœur noir comme du charbon. à son ironique question. Elle aurait pu remplir dix calebasses de sa jalousie et les jeter dans un puits. Khary. très contente de son sort. Il est vrai que Khary n’avait peut-être pas de grandes rai. Oh ! une toute petite bosse de rien du tout. g il faut trois femmes ou une seule et non pas deux. reproches et allusions malveillantes. au coin du feu. une bosse qu’une camisole bien empesée ou un boubou ample aux larges plis Pouvait aisément cacher. ce soir. ceci que m’a conté Amadou Koumba. attache dans le meme bout de liane mes petites mon­ tagnes. Elle entendait toujours tinter à ses oreilles les cns de « Khary-khougué î Khary-khougué ! » . Deux femmes dans une même maison ont tou­ jours avec elles une troisième compagne qui non seulement n est bonne â rien. En Khary était bossue. mais encore se trouve etre la pire des mauvaises conseillères Cette compagne c’est l’Envie à la voix aigre et acide comme du jus de tamarin.LE S MAMELLES Ma memoire. Mais Khary croyait Que tous les yeux du monde étaient fixés sur sa bosse. la première femme de Mofflar. Envieuse. cris. 1 était. s°ns àTftre très. deux n’est point un bon compte.

Mais sa bosse dépassait vraiment les mesures d’une honnête bosse. à plus forte raison. lorsqu’elle tour­ . seules ses compagnes la sortaient. Las de travailler tout le jour et de ne prendre que le soir un repas chaud. elle aussi. le buste nu. Avec l’âge. les grandes personnes ne se mêlent à leurs disputes et querelles. Cependant. et malheur à celle qui tombait entre ses mains. avait escompté Momar — il n ’en fut rien. Khary ne voulait pas sortir de la mai­ son. Elle la griffait. Khary aurait dû devenir la meilleure des épouses. des griffes de la bossue. des com­ pagnes qui lui demandaient à chaque instant si elle voulait leur prêter le bébé qu’elle portait sur le dos. ni. emporter son repas. elle les poursuivait. la plus aimable des femmes — et c’est ce que.34 CONTES D’AMADOU KOUMBA (Khary-la-bossue!) et les moqueries de ses com­ pagnes de jeu du temps où elle était petite fille et allait comme les autres. il s’était aigri comme du lait qu’un génie a enjambé. A la vue de la nouvelle femme de son mari. aider son époux aux travaux de labour. Koumba était bossue. On eût dit. de peur des regards moqueurs. bien au contraire. La victime de Khary pouvait crier et pleurer tout son saoul. et c’est Momar qui souffrait maintenant de l’humeur exé­ crable de sa bossue de femme. Pleine de rage. dans sa naïveté. lui arrachait tresses et boucles d’oreilles. le caractère de Khary ne s’était point amélioré. quand elles n’avaient pas trop peur des coups. en allant aux champs. Momar s’était décidé à prendre une deuxième femme et il avait épousé Koumba. Momar devait. car pas plus qu’aux jeux des enfants.

Momar vivait donc à demi heureux entre ses deux femmes. Elle était. n ’avait pas changé de caractère. » Au contact des grandes personnes. plus tard. chaque jour. Souvent. elle s’évertuait à lui plaire. méchante! grognonne. elle allait à la rivière laver le linge. Koumba qui les savait moins moqueuses peut-être que les enfants. Considérant Khary comme une grande sœur. buste nu. un canari de teinturière qui semblait porter directement le foulard et la calebasse posés sur sa tete.L E S M AM ELLES 35 nait le dos. en riant plus fort que les autres : « Ça m’étonnerait qu’il vienne avec toi. malgré sa bosse. Dans la demeure de son époux. et pillait le mil. acariatre et méchante. bonne et aimable. le repas aux champs et aidait Momar a son travail. mais l’une gracieuse. en voyant que Koumba ne semblait pas souffrir de sa grosse bosse. Koumba emportait aux champs le repas préparé de la veille ou de l’aube. en lui demandant de prêter un instant le bébé qu’elle avait sur le dos. Khary n en était pas plus contente pour cela bien au contraire. Quand on se moquait de la petite KoumbaKhoughé du temps où elle jouait. et malveillante comme des fesses à 1 aurore. Elle portait. Koumba. pour aider plus longtemps son mari. elle restait la même. était gaie douce et aimable. elle répondait. l’autre. beaucoup plus qu avant. elle vannait le grain. tant l’envie est une gloutonne qui se repaît de n’importe quel mets. toutes deux bossues. Elle faisait tous les gros travaux du mé­ nage. il ne veut même pas descendre pour teter. Lorsque binant ou sar­ . mais plus méchantes.

la tête saine. ce qu’ils n’auraient pas dû voir : des êtres de l’autre domaine. Ils étaient passés au milieu du jour sous un tamarinier et ils y avaient vu ce qu’ils ne devaient pas voir. de tous les arbres. c’est ce qui en fait l’arbre le plus fréquenté par les génies et les souffles. on peut apercevoir. Ces génies les avaient attendues à .36 C O NTES D’AMADOU KOUMBA clant depuis le matin. les étoiles. avaient quitté leur village ou leur de­ meure. des génies qu’ils avaient offensés par leurs paroles ou t>ar leurs actes. lui caressait la tête en rêvant peut-être â des corps de femme sans défaut. Des femmes pleurent. qu’elle partageait avec son époux. rient. Beaucoup de fous crient et chantent le soir qui. par les bons génies comme par les mauvais. Momar et Koumba s’arrê-*' taient. Le tamarinier est. tous deux s’allongeaient ensuite à l’ombre du tamari­ nier qui se trouvait au milieu du champ. à travers son feuillage que le soleil pénètre difficilement. leurs ombres s’étaient blot­ ties sous leurs corps pour chercher refuge contre l’ardeur du soleil. Koumba. Koumba faisait réchauffer le riz ou la bouillie. au lieu de dormir comme Momar. parfois. en plein jour. celui qui fournit l’ombre la plus épaisse. le matin. par les souffles apaisés et par les souffles insatisfaits. crient et chantent dans les villages qui sont devenues folles parce qu’elles avaient versé par terre l’eau trop chaude d’une marmite et avaient brûlé des génies qui passaient ou qui se reposaient dans la cour de leur demeure.

LE S MAMELLES Nombre d’un tamarinier et avaient changé leur tete. ° Momar ni Koumba n’avaient jamais offensé ni blesse, par leurs actes ou par leurs paroles les genies; ils pouvaient ainsi se reposer à l’ombre du tamarinier, sans craindre la visite ni la vengeance de mauvais génies. Momar dormait ce jour-là, lorsque Koumba, qui cousait près de lui, crut entendre, venant du tamarinier, une voix qui disait son nom; elle leva la tete et aperçut, sur la première branche de 1 arbre, une vieille, très vieille femme dont les cheveux, longs et plus blancs que du coton égrené, recouvraient le dos. E s-tu en paix, Koumba? demanda la vieille — Paix seulement, Marne (Grand-mère), répondit Koumba. . Koumba, reprit la vieille femme, je connais ton bon cœur et ton grand mérite depuis que tu reconnais ta droite de ta gauche. Je veux te rendre un grand service, car je t ’en sais digne. à P^jne lune, sur la colline d’argile de N Guew, les filles-génies danseront. Tu iras sur la colline lorsque la terre sera froide. Quand je tam-tam battra son plein, quand le cercle sera bien anime, quand sans arrêt une danseuse remd ira is “ ne/ ? t r e danseuse, tu t ’approcheras et tu e'Seme < sera à côté de toi : ïul Tiens prends-moi l’enfant que j ’ai sur le dos, c est a mon tour de danser. Le vendredi, par chance, Momar dormait dans la case de Khary, sa première femme. Les derniers couchés du village s’étaient enfin retournes dans leur premier sommeil, lorsque

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CO NTES D'AMADOU KOUMBA

Koumba sortit de sa case et se dirigea vers la colline d’argile. De loin elle entendit le roulement endiablé du tam-tam et les battements des mains. Les fillesgénies dansaient le sa-n’diaye, tournoyant l’une après l’une au milieu du cercle en joie. Koumba s’approcha et accompagna de ses claquements de mains le rythme étourdissant du tam-tam et le tourbillon frénétique des danseuses qui se re­ layaient. # Une, deux, trois... dix avaient tourné, tourne, faisant voler boubous et pagnes... Alors Koumba dit à sa voisine de gauche en lui présentant son dos : — Tiens, prends-moi l’enfant, c’est à mon tour. La fille-génie lui prit la bosse et Koumba s’enfuit. Elle courut et ne s’arrêta que dans sa case, ou elle entra au moment même où le premier coq chantait. La fille-génie ne pouvait plus la rattraper, car c’était le signal de la fin du tam-tam et du départ des génies vers leurs domaines jusqu’au prochain vendredi de pleine lune.

Koumba n ’avait plus sa bosse. Ses cheveux finement tressés retombaient sur son cou long et mince comme un cou de gazelle. Momar la vit en sortant le matin de la case de sa première épouse, il crut qu’il rêvait et se frotta plusieurs fois les yeux. Koumba lui apprit ce qui s’était passé. La salive de Khary se transforma en fiel dans sa bouche lorsqu’elle aperçut, à son tour, Koumba

LE S MAMELLES

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qui tirait de l’eau au puits; ses yeux s’injectèrent de sang, elle ouvrit la bouche sèche comme une motte d’argile qui attend les premières pluies, et amère comme une racine de sindian; mais il n ’en sortit aucun son, et elle tomba évanouie. Momar et Koumba la ramassèrent et la portèrent dans sa case. Koumba la veilla, la faisant boire, la mas­ sant, lui disant de douces paroles. Quand Khary fut remise sur pied, échappant à l'étouffement par la jalousie qui lui était montée du ventre a la gorge, Koumba, toujours bonne compagne, lui raconta comment elle avait perdu sa bosse et lui indiqua comment elle aussi devait faire pour se débarrasser de la sienne.

Khary attendit avec impatience le vendredi de pleine lune qui semblait n’arriver jamais. Le soleil, traînant tout le long du jour dans ses champs, ne paraissait plus pressé de regagner sa demeure et la nuit s’attardait longuement avant de sortir de la sienne pour faire paître son trou­ peau d’étoiles. Enfin ce vendredi arriva, puisque tout arrive. Khary ne dîna pas ce soir-là. Elle se fit répéter par Koumba les conseils et les indications de la vieille femme aux longs cheveux de coton du tamarinier. Elle entendit tous les bruits de la premiere nuit diminuer et s’évanouir, elle écouta naître et grandir tous les bruits de la deuxième nuit. Lorsque la terre fut froide, elle prit le che­ min de la colline d’argile où dansaient les filleseenies.

prends-moi l ’enfant. elle se mit à courir droit devant elle. de souplesse et d’endurance. puis. elle courut si loin et elle courut si vite qu’elle arriva à la mer et s’y jeta. énorme. Mais elle ne disparut pas toute. Ce sont les deux bosses de Khary-Khougué qui . la fille-génie plaqua sur le dos de K h ary la bosse que Koumba lui avait confiée. L e premier coq chantait au même moment. c’est à mon tour de danser. alors ! dit la fille-génie. Ce disant. plus qu’énorme. elle cou­ rut des jours. après qu’une. les chants et les battements de mains de leurs compagnes qui for­ maient le cercle.40 C O N T E S D ’AM ADOU KOUMBA C ’était le moment où les danseuses rivalisaient d ’adresse. impatientes elles aussi de mon­ trer chacune son talent. et elle était! là maintenant avec une bosse de plus. battit des mains comme la deuxième épouse de son mari le lui avait indiqué. elle dit à sa voisine : — Tiens. L a mer ne vou­ lut pas l ’engloutir entièrement. garde-moi celui-ci que l ’on m ’a confié depuis une lune entière et que per­ sonne n’est venu réclamer. les génies disparurent et K h ary resta seule sur la colline d’argile. au rythme accéléré du tam-tam qui bourdonnait. E lle courut des nuits. dix filles-génies en­ trèrent en tourbillonnant dans le cercle et sor­ tirent haletantes. K h ary s’approcha. L a première bosse. celle-là! C ’était vraiment plus qu’elle ne pourrait jamais en supporter. Retroussant ses pagnes. seule avec ses deux bosses. trois. toute petite. C ’est bien à mon tour. l’avait fait souffrir à tous les instants de sa vie. soute­ nues et entraînées par les cris. T iens. — A h non.

LE S MAMELLES 41 surplombent la pointe du Cap-Vert. ce sont elles que les derniers rayons du soleil éclairent sur la terre d’Afrique. . Ce sont les deux bosses de Khary qui sont devenues les Mamelles.

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le vieux peulh qui. N Gor Sène n ’alla jamais vers la nord ni vers l’est. Il était resté sept fois sept ans dans la forêt. Mawdo s ’était levé et. les villages des miniankas et les champs^ bosselés des sénéfos qui resemblent en saison sèche à d’immenses cimetières. un sérère de Diakhaw. Il n’avait donc jamais entendu parler^ des malheurs de Mawdo. dans le Macina. là-bas. plongeant dans la nuit. s’était oublié un soir de palabre jusqu’à faire entendre devant tout le monde un bruit incongru. il y a de cela des annees et des années. du pas d’un vieil­ . au bord de la grande^ mer.N’GOR-NIEBE N Gor Sene était un sérère de pure race. avait disparu vers le sud. il avait marché des lunes et des lunes. il avait traversé le pays des markas. s ’étant regardé et l’ayant dévisagé ensuite. les terres des bambaras. Chacun. Puis. vieux et jeunes. S ’il fut une fois de sa vie a la barre de Sangomar. noir charbon. Il avait marché nuit et jour. lentement. au pays des hommes nus.

Agacés de le voir toujours refuser de s’accrou­ . N ’Gor Sène n’avait jamais entendu parler des malheurs de Mawdo. quelle que fût la viande qui les accompagnât : côtelettes de chèvre ou cou de mouton. devisaient autour des fagots flambant haut. la nostalgie des vastes étendues desséchant son pauvre cœur. ce jour-là. dans le sud. D ’immenses troupeaux avaient traversé. Le vieux Mawdo entendit et. N ’gor n ’avait jamais touché aux niébés. Pour tout le monde il était devenu N ’Gor-Niébé. Les bergers. sauce à l’arachide pimentée ou à l’oseille acide.. il n’avait jamais voulu manger des haricots. pour ceux du village et pour ceux du pays. plongea dans la nuit et alla finir ses vieux jours là-bas.44 C O NTES D’AMADOU KOUMBA lard las et usé. jamais un grain de haricot n’avait franchi sa bouche. Mawdo s’était approché d’un foyer pour réchauffer ses membres gourds et per­ clus lorsqu’il entendit : — Je te dis que ce n’est pas si vieux que cela! — Je t ’assure que c’est plus vieux. Quelle que fût la manière dont on les préparât. Mais. mon père m’a dit que c’était l’« année du pet ». là-bas. depuis qu’il avait reconnu sa droite de sa gauche. il s’en était retourné vers le Macina. recrus de fatigue. Chacun savait que N ’Gor était celui-quine-mange-pas-de-haricots. le fleuve gonflé et rapide. tranches de bœuf ou d’antilope. personne ne l’appelait plus par son nom. s’en retournant. Ecoute. Il marcha encore des lunes et des lunes et arriva enfin un soir sur les rives du Niger. ce­ pendant. quelle que fût la sauce dont on les accommodât. explique qui pourra. le pauvre vieux peulh..

même préparés par ta mère. ses freres. pagnes et bijoux! Que ne ferait-elle pour les m enter? Jusqu’où n’irait-elle pas? Faire manger â quelqu’un un mets qu’aucune tradition ne lui defend de toucher. â la croupe ferme et rebondie. C est elle que vinrent trouver les camarades dé son ami qui lui dirent : — N Dène. dit la jeune femme. mon aimé. lui chantant de douces chan­ sons et lui tenant de tendres propos. Trois nuits durant. ses camarades se jurèrent un jour de lui en faire manger. et N ’Dèné promit à son tour. argent et colliers. . musiciens et chanteurs prenaient congé après avoir égayé les jeunes amants. pagnes. â une coquette. ma sœur et ma chérie. N ’Dèné était une belle fille aux seins durs. elle caressa N ’Gor. car il ne nous explique même pas les rai­ sons de son refus. et N ’Dèné était l’amie de N ’Gor Sène. si tu arrives à faire manger des niébés à N ’Gor qui commence vraiment à nous étonner. Au matin de °is)ei^e ^nuit’ N ’Gor lui demanda : — N ’Dèné. Sans dormir un seul instant. quelqu’un qui dit vous aimer et qui vous le prouve tous les soirs? Rien de plus aise sans doute. Aucun interdit n’a touché sa tamille concernant les haricots. nous. au corps souple comme une liane. N ’Dèné se montra plus gentille et plus caressante qu’à l’accoutumée lorsque griots. Promettre â une femme jeune et jolie. nous te donnerons tout ce que tu — voudras : boubous. tout le monde prétend que tu ne veux pas manger des haricots. que dési­ res-tu de moi? . — N Gor mon oncle. elle éventa. elle massa.N ’GOR-NIEBE 45 pir autour d’une calebasse où pointait une tache noire du nez d’un niébé.

demain. près de la calebasse. une amie pour laquelle tu n’as aucun secret. une seule personne à qui tu te confies sincèrement? — Oui ! fit N ’Dèné. Quand N ’Gor se retourna dans son deuxième sommeil. Si tu m’aimes vrai­ ment comme tu le dis. N ’Gor lui demanda : Thioro. si c’est là la preuve qu’il te faut de mon grand amour. — Va la chercher.46 C O NTES D’AMADOU KOUMBA Je voudrais que tu en manges faits de ma main. tu le feras. N ’Gor se leva. il est dans Diakhaw une personne à qui tu donnerais ton nez pour qu’elle vive si elle venait à perdre le sien. lorsque la terre sera froide. y mit piment. — Va dire à N ’Goné de venir. une personne dont le cœur et le tien ne font qu’un. je les mangerai. et. ne serait-ce qu’une poignée. et dit à son amante : — N ’Dèné. et moi seule le saurai. Quand Thioro arriva. N ’Dèné le réveilla doucement en lui caressant la tête et lui présenta la calebasse si appétissante. N ’Dèné fit cuire des haricots. c’est N ’Goné. la seule per­ sonne au monde pour qui tu ouvres ton cœur? — Oui ! dit Thioro. N ’Dèné alla chercher son amie intime. s’assit sur la natte. — Qui est-ce? — C’est Thioro. Le soir. les ac­ commoda à la sauce arachide. as-tu une amie intime. _— Ce n ’est que cela. se lava la main droite. le plus grand de tes dé­ sirs? Eh bien ! mon aimée. tu feras cuire des haricots. . clous de girofle et tant d’autres sortes d’épices qu’on n’y sentait plus l’odeur ni le goût des haricots.

Sira vint et s’en fut appeler la seule confidente de sa vie. Djégane arriva et déclara. accroupi devant sa calebasse de haricots. pensant que c’est le premier toupet de K otj Barma qui avait raison : « Donne ton amour à la femme. K hary. tout le village et tout le pays l ’auraient su. — N ’Dèné ma sœur. N ’Gor. de parents à voisins. as-tu une personne au inonde à qui ta langue ne cache aucun secret. dit la jeune femme. d’amies in­ times en amies intimes. de maris à parents. se trouva entouré de douze femmes venues appe­ lées l ’une par l ’autre. son amie intime. T an t et si bien que. > . pour qui ton cœur soit aussi clair que le jour? — Oui. mais non ta confiance. dit-il alors. dans la case.N 'G O R -N IE B E 47 Thioro alla quérir N ’Goné. Quand N ’Goné vint. et. de femmes à maris. c’est Djégane. N ’Gor l ’interrogea : — N ’Goné. je ne mange­ rai jamais de haricots. demain toutes ces femmes l ’auraient su. à la question de N ’Gor. sa plus-que-sœur. de voisins à compagnons. E t dans la nuit. N ’Gor lui dit d ’aller chercher Sira. que c’était avec Sira qu’elle partageait ses secrets. K h ary partit et ramena celle avec qui elle échangeait les plus intimes secrets. N ’Gor Sène s’en retourna dans sa case. S ’il m ’était arrivé de man­ ger ces niébés préparés par toi ce soir.

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et cela. de la part de Golo. Bien que tout le monde soit d’accord sur ce point que Golo est le plus mal embouché de tous les êtres. étant le griot de tous. à qui voulait l’entendre. ce sont assurément les caïmans qui rampent sur terre et marchent au fond de l’eau. ou du moins par faire croire qu’il les dit. le singe. parce qu’ils avaient la meilleure mémoire du monde. dit Amadou \ Koumba. que les Caïmans étaient les plus bêtes de toutes les bêtes. dans l’eau et dans l’air. affirment d’autres. En matière de mémoire. il finit par dire les choses les plus sensées. louange ou blâme. un jugement émis par envie ou par dédain. 4 . selon certains. L ’on ne sait si c’était. . marchent et nagent.\ — Cette opinion n’est pas mienne.MAMAN-CAÏMAN Les bêtes les plus bêtes des bêtes qui volent. Golo disait donc. elle appartient à Golo. en effet. le jour où le Bon Dieu en faisait la distribution. vivent sous la terre.

tout en le déplorant. de son repaire de vase ou des berges ensoleillées du fleuve. commençaient à partager l’opi­ nion des singes sur leur mère. et. sa journée terminée. Sa tête légère. venus de très loin. Elle pouvait même avoir la mémoire la meilleure de la terre. . il avait pu donc l’émettre un jour que l’un des siens avait eu maille â partir avec Diassigue. Mais le plus triste dans l’affaire. les bêtes. du nord au sud.50 CO NTES D'AMADOU KOUMBA Golo avait dû arriver certainement en retard. la mère des caïmans. aux dépens de ses côtes et de son derrière pelé. et même. Diassigue avait bonne mémoire. Quant à sa bêtise. oublie bien vite. remontant vers les sables. Golo exagérait en l’affirmant. Son opinion sur les caïmans. les mauvais tours qu’il joue à chacun et tout le temps. qui. Golo le reconnaissait. des montagnes du FoutaDjallon à la Grande Mer où le soleil se baigne. le malin et malicieux lièvre. il mentait comme un bouffon qu’il était. récuraient les cale­ basses ou puisaient de l’eau au fleuve. les choses et les hommes. recueillant les bruits et les nouvelles que les pagaies confient aux poissons bavards. sans aucun doute. imitant en cela Leuk-le-Lièvre. malgré sa grande malice. au fond de lui-même. les petits caïmans. Les oiseaux venaient lui raconter ce que sifflaient les canards qui pas­ saient. déposaient un instant leurs fardeaux de mil et leurs charges de gomme et se désaltéraient longuement. Elle écoutait les papotages des femmes qui lavaient le linge. car elle se contentait de regarder. Elle enten­ dait les ânes et les chameaux qui. s’était vengée un peu trop rudement d’une toute petite taquine­ rie. c’est que les enfants de Diassigue. Donc Diassigue avait une bonne mémoire.

. sur le fleuve qui marche aussi vite qu’elle. Sèguela-Panthère. à croire que Golo disait la vérité. car les caïmans n’ont pas d’histoires. eux aussi. C’était lorsque. à droite et a gauche. que la peur d’un coup venu d’on ne sait jamais où. comme Leuk. sans arrêt le bec qui est un hameçon accrochant tous les potins et racontars qui volent aux quatre vents. lui servent d’oreille. le ventre en l’air. ou fatiguée de regarder la lune s’abreuver sans arrêt plus de la moitié de la nuit. Thile-le-Chacal. volontiers partagé l ’opinion de tous ces badolos de basse condition. depuis. mais elle gardait trop rancune à Golo des coups de bâton qui lui meur­ trissaient encore le mufle et que Golo lui adminis­ trait chaque fois qu’elle essayait de l’attraper en bondissant jusqu’aux dernières branches des arbres. Les enfants de Diassigue commençaient donc. dont le derrière semble toujours fléchir sous une volée de gourdins. dont la langue ronde heurte. Ils trouvaient que leur mère radotait parfois un peu trop peut-être. lasse des caresses du soleil. pensait aussi comme Golo. Diassigue réunissait sa progéniture et lui racon­ tait des histoires.s. aurait. comme Thioye-le-Perroquet. et qui. fait tou­ jours courir. ou dégoûtée de voir passer les stupides pirogues. peutêtre. des histoires d’Hommes. poltronne et voleuse. même sur les sables nus. les pauvres petits caïmans. du jour où il les enleva pour mieux courir. au lieu de les réjouir. à cause de sa fourberie. comme Bouki-l’Hyène. nageant.M AM AN-CAIM AN dont la conscience est aussi mobile que les deux savates qu’il porte accrochées à la tête. pas des histoires de Caïmans. E t c’est peut-être bien cela qui vexait.

le Mossi. le toucouleur. le Djoliba. Elle y avait vu des empires naître et mourir des royaumes. ce que sa mère avait vu et lui avait raconté et ce que la mère de sa mère avait raconté à sa mère. les pieds et les mains. le visage. où elle retrouva encore des hommes aux oreilles blanches qui descendaient aussi des pays des sables. N ’Golo Diara qui avait vécu trois fois trente ans et avait battu. le Niger. la veille de sa mort. Cette teinte trop rouge du fleuve avait forcé sa grand-mère à passer par le Bafing et le Tinkisso du fleuve Sénégal dans le roi des fleuves. Les petits caïmans bâillaient souvent quand ellejeur parlait des guerriers et des marchands de Ghâna que leur arrière-grand-mère avait vu pas­ ser et repasser les eaux pour capturer des esclaves et chercher l’or de N ’Galam. de Soun Diata Kéita et de l’empire de Mali. Les petits caïmans bâillaient quand Diassigue racontait ce que sa mère avait vu et entendu : Kouloubali défaisant le roi du Manding. Quand elle leur parlait des premiers hommes à la peau blanche que sa grandmère vit se prosternant vers le soleil naissant après s’être lavé les bras. Quand elle leur parlait de Soumangourou. maître de .52 CONTES D’AMADOU KOUMBA Maman-Caïman rassemblait donc ses enfants et leur disait ce qu’elle avait vu. Sa grand-mere y avait encore vu des guerres et des cadavres. Quand elle leur parlait de Samba Lame. des cadavres si nombreux que la plus goulue des familles caïmans en eût attrapé une indigestion pendant sept fois sept lunes. qui avait été maître du ïleuve. de la teinte rouge des eaux après le passage des hommes blancs qui avaient appris aux hommes noirs à se prosterner comme eux vers le soleil levant.

. du fleuve bleu et du fleuve blanc qui se rejoignaient là-bas. à ce que leur avait dit Dougoudougou. Diassigue parlait. et donnaient le fleuve qu’ils habi­ taient.. . . là-bas au Pinkou.. Ibis-le-Pèlerin. un jour. maître du Damel. chaque année. que ces chants ressemblaient davantage à ceux des femmes du Oualo. où naissait le soleil. rien ne ' | Séparait les eaux des deux fleuves. sa cou­ leur. dont les ancêtres étaient venus des montagnes du sud. longtemps. où l’on offrait. qu’à ceux des piroguiers «omonos. ce qui rend encore si vaniteux les pêcheurs toucouleurs qui chantent sa gloire au-dessus de la tête des petits caïmans et trou­ blent souvent leurs ébats avec leur longues perches. Ils rêvaient du Bafing et du Bakoy. . entendre les chants des rameurs Bozos et savoir s’il est bien vrai. sur les rives du Niger à. le plus sage des oiseaux. de rives lointaines d’où le fleuve arrachait des pé­ pites et du sable d’or. à ce que leur avait raconté. roi du Cayor et maître des Maures. à uDafoulabe. Ils rêvaient d’aller là-bas dans les lacs immenses du Macina. Ils rêvaient à ces pays lointains. le petit canard. qui cependant gardaient chacun. aux caïmans. à des pays où les caïmans étaient des dieux..MAMAN-CAÏMAN Brack-Oualo. Ils rêvaient de ces lieux d’épousailles où à ■ce que racontaient les Poissons-Chiens. longtemps. les petits caïmans baillaient ou rêvaient d’exploits de caïmans. une vierge nubile à la chair fraîche. Ils auraient voulu. qui venaient laver leur linge tout près de leurs trous. rêve de petits caïmans. à 1 époque où la mère de Diassigue remontait le grand fleuve.

Un matin. la Maman-Caïman. elle ne savait leur parler que de guerres. des corbeaux passèrent très haut audessus du fleuve en croassant : Un soleil tout nu — un soleil tout jaune Un soleil tout nu d’aube hâtive Verse des flots d’or sur la rive Du fleuve tout jaune. Comme les dents de leurs^ parents. Diassigue sortit de son trou. de passer du Sénégal au Niger par le Bafing et le Tinkisso. Ils rêvaient souvent de faire le même chemin que leur arrière-grand-mère. qui volaient plus bas et croassaient . Au milieu du jour... un coté du corps dans le fleuve bleu. et regarda les corbeaux s’éloigner.. Ils rêvaient de hauts faits de caïmans et Diassigue. opi­ nion que leur avait rapportée Thioker-le-Perdreau. les rêves des petits caïmans poussaient indéfiniment. l’autre côté dans le fleuve blanc et l’arête du dos au soleil brûlant. le plus cancanier des oiseaux. d’autres corbeaux suivirent.. Voilà pourquoi Jes petits caïmans étaient prêts a partager l’opinion de Golo sur leur mère. de massacres d’hommes par d’autres hommes..54 C O NTES D’AMADOU KOUMBA Ba^er ^ dans l’eau des deux fleuves.. ne savait leur raconter que des histoires d’hommes. à flanc de rive.

Al­ lons-nous-en î Mais les petits caïmans ne voulurent pas suivre leur mère.. Il nous faut nous éloigner d’ici. d’autres corbeaux vinrent se poser sur la berge et croassèrent : Un soleil tout nu — un soleil tout rouge Un soleil tout nu et tout rouge Verse des flots de sang rouge Sur le fleuve tout rouge. Au crépuscule. caï­ mans.. Alors le plus jeune des fils caïmans inter­ rogea : — Mère. Diassigue rentra précipitamment chez elle.. lux dirent les corbeaux. à pas larges et mesurés. que peut nous faire. que les Ouoloffs du Oualo se battent contre les Maures du Trarza? . l’émir du Trarza a déclaré la guerre au Oualo. Diassigue s’approcha.. Mon enfant. répondit Maman-Caïman. à nous. — Brahim Saloum a déclaré la guerre â Yéli. Toute emue.. .M AM AN-CAIMAN Un soleil tout nu — un soleil tout blanc Un soleil tout nu et tout blanc Verse des flots d’argent Sur le fleuve tout blanc. 55 Diassigue leva le nez et regarda les oiseaux s’éloigner.. 1 herbe seche peut enflammer l’herbe verte. dit-elle. — Mes enfants. son ventre flasque raclant le sable et leur de­ manda ce qui avait motivé leur déplacement et ce que signifiait leur chant.

dans sa capitale. Le septième jour. Yéli le ramena avec lui. . qui étaient venus jusqu’au fleuve lancer défi à ceux du Oualo. Yéli devina l’intention de son ennemi : l’éloigner le plus possible du fleuve. En effet. ordonna à ses hommes de remplir les outres que portaient les chameaux et les ânes et défense leur fut faite d’y toucher avant que l’ordre n ’en fût donné. dans les sables.56 CONTES D'AMADOU KOUMBA Dès qu’avec son armée il eut traversé le fleuve et mis le pied sur la rive nord. Les terribles combats durèrent sept jours pen­ dant lesquels chaque Ouoloff eut à choisir son Maure et chaque Maure eut à combattre son noir. chaque jour un frère. Pendant cinq jours. L ’héritier du royaume maure portait une blessure au flanc droit. Pendant sept jours. . il tua. l’armée du Oualo poursui­ vit les Maures. Tous les marabouts et tous les guérisseurs furent appelés pour soigner le jeune prince captif. avant de poursuivre ceux du Trarza. bien loin au nord. jugeant les Ouoloffs assez éloignés du fleuve pour souffrir de la soif dès les premiers engagements et la bataille s’engagea. Il tua l’émir le premier jour. les Maures. quand les noirs ne verraient plus le fleuve qui les rendait invincibles chaque fois qu’ils s’y trempaient et y buvaient avant les combats. enfin Brahim Saloum fit arrêter ses guerriers. abandonné par l’armée du Trarza. le fils de Brahim Saloum. il ramassa sur le champ de bataille. Yéli. Us ne voulaient livrer bataille que loin. Yeli dut se battre seul contre Brahim Saloum et ses cinq freres. sur la terre de Ghanar. semblaient maintenant fuir devant les Ouoloffs.

. Ce remède c’était : en application. vint enfin à la cour de Brack-Oualo. une vieille. Un jour. trois fois par jour. sur la plaie. très vieille femme. de la cervelle fraîche de jeune caïman.MAMAN-CAÏMAN Mais tous les soins qui lui étaient prodigués paraissaient aggraver la blessure. qui ordonna le remède efficace.

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# Si Kakatar-le-Caméléon. avait frayé plus souvent avec les habitants de la brousse ou même avec ceux des villages. Il aurait connu l’opinion des hommes et le sentiment des bêtes à l’endroit de cet être malfaisant. dont la tête n’était pleine que de vilains tours à jouer au prochain. saps conteste. Mais ignorer absolument les rumeurs. Il aurait su pourquoi Golo avait les paumes des mains noires à force de toucher à tout. Leuk-le-Lièvre lui aurait sans doute dit pourquoi Golo n ’était . les potins. querelleur et malicieux.LES MAUVAISES COMPAGNIES ï ■ Vivre seul et se moquer d’autrui. mal élevé. cela peut amener parfois des dés­ agréments au solitaire. il aurait su ce que tout un chacun pensait de Golo-le-Singe. et les fesses pelées et rouges d’avoir reçu tant de coups. et les cancans. menteur et débauché. de ses soucis comme de ses succès. mal embouché. un sage et raisonnable parti. le Caméléon sage et circonspect jusque dans sa démarche. c’est là. se moquer d’autrui.

— Oncle Kakatar. l’on peut payer cette dette sans s’appauvrir. as-tu la paix? salua Golo d’une voix doucereuse. aux feuilles mortes qui lui servaient alors de lit. s’il lui advenait d’aventure d’en aviser un sur son hésitante et titubante route. rendre un salut n’a jamais écorché la bouche.6o CONTES D’AMADOU KOUMBA pas un compagnon souhaitable. Force fut au taciturne solitaire. dont l’humeur était moins changeante que la couleur de la peau. cependant. car il y a compagnon et compagnon. ou aux herbes vertes contre lesquelles il s’adossait. Un jour. — La paix seulement! répondit donc Kakatar. et que sans nul doute. Car « Assalamou aleykoum > n’est pas plus beau que « Aleykoum salam ». Golo-le-Singe. Mais il ne connais­ sait pas assez Golo. la société de Golo-le-Singe n ’était pas faite pour lui. il savait prendre la teinte des objets qui l’entouraient jusqu’à ressembler à l’écorce d’un vieux baobab. et. il est vrai. jamais dans sa fa­ mille personne n’avait fait de Bagg-le-Lézard son compagnon de route. de répondre à la politesse. E t puis. . put dis­ tinguer Kakatar collé contre le flanc d’une termi­ tière. Camé­ léon. Thile-le-Chacal. au bord d’un sentier. pour sa part. qui passait en gambadant. Mais Kakatar ne hantait pas les mêmes parages que tous ceux-là. Bouki-l’Hyène et même Bakhogne-le-Corbeau lui auraient appris pourquoi Golo n’était pas à fré­ quenter assidûment. de mauvaise grâce. M’Botte-le-Crapaud lui au­ rait avoué que. s’il pensait être débarrassé de lui à si peu de frais. et l’on doit payer.

N ’y tenant plus. Golo et Kakatar s’arrêtèrent à l’ombre déchiquetée d’un palmier. dont l’un avait toujours l’air de marcher sur des braises ardentes et sautillait tout le temps et dont l’autre semblait avancer sur un troupeau de héris­ sons. Ce que voyant. l’allure de ces deux voyageurs n’était pas des plus rapides. mais l’allure de ces voyageurs. devant et derrière. expli­ qua Kakatar. Ils s’en allèrent donc tous deux vers N ’DjoumSakhe. Golo se crut autorisé à plus de familiarité : — Eh bien ! oncle. . dès les premiers pas de se régler à l’allure balancée et hésitante de son compagnon qui tâtait d’abord l’air et sem­ blait à chaque instant chercher s’il n’y avait pas une épine sur son chemin. Golo se mit à trotter à droite et à gauche. — Je m’en allais vers N ’Djoum-Sakhe 1. mon oncle? s’enquit le curieux.L E S M A U V A ISE S COMPAGNIES 61 — Où donc se dirigeaient vos jambes si sages. et sans doute aussi la ressemblance aidant de leurs queues qui leur servaient à tous deux parfois de cinquième main. Le sentier n ’était pas long qui menait à N ’Djoum-Sakhe. pour revenir de temps à autre tenir un petit propos à son compagnon. Le soleil ardait dur et dru audessus de leur tête qu’ils n’avaient pas encore parcouru la moitié de la moitié du sentier deN ’Djoum-Sakhe. (i) N ’Djoum-Sakhe : Vise-grenier = pas bien loin. en haut duquel pendait une gambe. je t ’accompagne et je me ferai facilement à ton allure. Golo essayant en vain. que le singe approchait de si près qu’il commençait à prendre la teinte du pelage de son interlocuteur. une calebasse-gourde.

comme il s’y attendait avec juste raison. Golo ne releva même pas la remarque. Nous pouvons continuer notre chemin. qui prenait la fuite. Ils n’étaient pas encore bien loin du palmier lorsqu’ils entendirent derrière eux des pas plus assurés et plus pesants que les leurs. Quand Golo. il avait décroché la gourde et buvait à grands traits. fit Golo.62 CONTES D’AMADOU KOUMBA — Tiens. il pensa tout d ’abord à se sauver et laisser son compagnon s’expliquer avec l’homme . Il s’arrêta donc et dit à son compagnon d’en faire . E t ils repartirent. mais il n ’eût pas été digne de sa race s’il avait agi aussi simplement. tiens. il était déjà en haut du palmier. Golo. Pensez donc ! et si Kakatar s’expliquait avec N ’Gor et l’accusait. C’était N ’Gor qui avait retrouvé sa gourde en miettes au pied de l’arbre. — Mais ce vin de palme n’est pas à nous! s’ahurit Caméléon. N ’Gor espère ce soir une bonne récolte de vin de palme. qui faillit écraser son compagnon. — Mais le bien d’autrui s’est toujours appelé : a laisse ». il laissa choir la gourde. au flanc du palmier et remplie de vin de palme. lui. car il fait vraiment trop chaud. l’aperçut. qui s’était retourné. là-haut. mais nous mouillerons bien nos gorges avant lui. Il redescendit et déclara : — Le vin de palme de N ’Gor était vraiment délicieux. pas assez loin certainement ni assez long­ temps sans doute pour ne point tomber un jour ou l’autre entre les mains du saigneur de palmiers. mon oncle. mousseux et pétillant. — E t puis après? interrogea le Singe. qui était au courant de tout. Quand il eut tout vidé du liquide frais. et non.

il marcha. — . Connaissez-vous le coupable. Kakatar avança. dit le Singe. toi. et tu verras que c’est celui qui titube qui a bu ton vin de palme. — Comment. ils atteignirent les champs de N ’DjoumSakhe. dit Kakatar. Caméléon. N ’Gor vint à eux avec la colère que l’on devine : — On a volé mon vin de palme et cassé ma gourde. c’est toi qui l’a bu! — N ’Gor. comme le font tous les Caméléons de la terre. Vers le soir. nous allons marcher tous les deux. — J ’ai froid. — Regarde. s’arrêta bien droit : — Suis-je ivre. ce qui ne demandait pas beaucoup d’efforts à celui-ci. mettre le feu à ce champ. — Moi. ■ Non pas. un buveur ne peut se cacher. dit le Singe. ce menteur et moi. c’est moi? suffoqua Kakatar. N ’Gor s’en retourna vers son palmier. toi qui dit ne pas être ivre. remercie le bon Dieu et ton camarade. N ’Gor. fit ce dernier en désignant d’un index le Caméléon. puis s’arrêta en titubant. moi? demanda-t-il. si ce n’est l’un de vous deux? Caméléon se tut. je le connais. puis il com­ manda : Marche maintenant. _ — C’est celui-là. nous allons. pour me réchauffer. dit Golo.L E S M A U V A ISE S COMPAGNIES 63 autant. certes. N ’Gor prit Kakatar-le-Caméléon. fit le Singe. Ayant dit. Kakatar tourna un œil et regarda Golo. et les deux voyageurs reprirent leur chemin. se gardant bien d’accuser son compagnon de route. le battit vi­ goureusement et lui dit en l’abandonnant : — Si je ne t ’ai pas tué cette fois-ci.

tu ne veux pas insinuer que c’est moi qui ai incendié ce champ? — Puisqu’il ne veut pas avouer que c’est lui le coupable. de­ puis ce temps-là. Mais il n ’en brûla qu’une partie et le feu s’éteignit vite. On attrapa Golo. qui se souvient encore cer­ tainement de la correction qu’il reçut et qui. . commanda Kakatar. Golo tendit ses mains.*7. la paume en était noire comme celle de toutes les mains de tous les singes de la terre. — Fais voir les tiennes maintenant. qui alla chercher un tison et mit le feu au champ. ~ Comment? s’étonna le singe. l’incen­ diaire ne peut se cacher. déclara Kakatar. la paume en était blanche et nette. Les gens de N ’Djoum-Sakhe avaient cependant aperçu la flambée. Us étaient accourus et s’informaient : — Qui a mis le feu à ce champ? — Je ne sais pas. affirma Caméléon. j ’ai vu la flamme et je me suis approché. . ne fréquenta plus jamais Kakatar-le-Caméléon. regardez donc nos mains. toi qui dis ne pas être l’incendiaire. le Caméléon tendit ses mains. Ayant dit.64 CONTES D’AMADOU KOUMBA — Je te dis que nous allons incendier ce champ.Regardez. triompha le Caméléon.

ne sortait pas la journée durant et vivait tant que le soleil chauf­ fait dans sa case sans lumière creusée dans l’argile.LES MAUVAISES COMPAGNIES IT Koupou-Kala. Car Crabe savait que Bouki mangeait un grand nombre d’étoiles et que la nuit en était plus sombre. contre Kpiile-le-Chacal. contre Sègue-la-Panthère. contre Bouki-l’Hyène. et le firmament. défendait le troupeau contre tout le monde. quand les troupeaux d’étoiles entraient dans les pâturages du ciel. Crabe choisissait de préférence les nuits où la lune fatiguée confiait à Bouki-l’Hyène la garde des troupeaux et non à Khand-n’dére-le-Tessonde-canari. en ber­ ger consciencieux. Pour ses sorties. Crabe qui n ’a que deux doigts à chaque main. même en . Il ne mettait le nez dehors que la nuit venue. tandis que Tesson-de-canari. le Crabe aux longs yeux qui se balancent à droite et à gauche. mais possède quatre pattes de chaque côté du ventre. contre Gayndé-le-Lion.

66 CO NTES D'AMADOU KOUMBA l’absence de Vère-la-Lune. Crabe avait le dos rond. qui ne déambulait que sous le soleil brûlant. En ce temps-là. Kakatar le lui eût-il raconté. et il s’en serait même moqué. il marchait. et recu­ lait comme chacun quand quelque chose l’ef­ frayait dans la nuit noire. était encore trop clair au gré de Koupou-Kala. et impossible en pleine nuit. Force fut à Koupou-Kala de ne point rentrer avant l’aurore et de continuer sa tournée pour avoir de quoi rem­ . occupé qu’il était tout le temps à la quête de sa pitance. Crabe l’eût-il même par im­ possible remarqué. comme tout le monde sur terre. Koupou-Kala n ’en aurait tenu compte. que fort probablement Kaka­ tar n’aurait pas condescendu à lui raconter ce qui lui arriva le jour où il alla sur le sentier de N ’Djoum-Sakhe en la compagnie de Golo-leSinge. Dans ses sorties nocturnes. que Crabe ne l’eût certainement pas remarqué. Un jour. le sage Caméléon aux pas circons­ pects. aux ailes en peau. Il ne risquait donc point de croiser sur son obscur chemin Kakatarle-Caméléon. fré­ quentant la Nuit. et c’était pour voir ce qui se passait derrière lui qu’il avait mis ses yeux au bout de deux petits bâtons. la plus grande sorcière des bêtes de nuit. trouver à manger devint difficile sous le soleil. que sans aucun doute. L ’envie eût-elle même pris le sage lam­ bin de s’aventurer à la lueur des étoiles ou au clair de lune. droit devant lui. Crabe pensait avoir beaucoup appris et croyait en savoir plus que beaucoup d’autres qui ne vivaient que le jour. il n ’entendait que le hululement de la mère Chouette. Car. En ce temps-là aussi. il n’entrevoyait que N ’Djougoupe-la-Chauve-souris à la gueule de chien.

dont Golo-le-Singe. pour lui nar­ rer ce qui lui était arrivé le jour où — par chanté. à prêter son oreille pointue à celui-là. il mar­ chait tellement vite à croire qu’il avait peur de sa longue queue. seulement. Kantioli. à écouter potins et ragots. M’Botte-le-Crapaud. à entendre celui-ci. hésitant et indécis Kakatar sur le sentier de N ’DjoumSakhe. Golo ne l’avait pas arrêté à l’ombre épaisse d’un tama­ rinier. Il voyait bien. Il n’avait jamais pris langue avec aucun d’eux ni reçu conseil de personne concernant ses relations. ni au pied d’une termitière. Leuk-le-Lièvre et d’autres encore. Mais R at était toujours trop pressé dans ses courses pour ecouter et entendre quiconque. bien qu’il sût le plus souvent en quels lieux aller tout droit pour trouver sa nourriture. Des conseils des uns et des cancans des autres^ Kantioli-le-Rat aurait peut-être tiré une leçon. c’est ainsi qu’il rencontra Kantioli-le-Rat. et cela chaque jour que Dieu faisait. Son allure fut cependant plus lente. il marchait tellement vite qu’il n’avait même pas le temps de lancer un bonjour aux gens qu’il croisait sur son chemin. aurait certainement prétendu l’impu• . mieux vaut choisir ceux de sa race et de sa condition. moins tranche et moins décidée ce jour où trouver à manger était devenu difficile et c’est pour cela qu il s’arrêta en croisant Koupou-Kala-le-Crabe et salua celui-ci fort poliment : . lui aussi habitait sous terre. Encore moins avait-il le temps de s’attarder â des palabres.L E S M A U V A ISE S COMPAGNIES 67 plir son ventre. mais il sortait de nuit comme de jour. sur sa route. à savoir : en matière de fréquentations.avait accompagné le lent.

que la maison est en paix. en paix seulement. « Djâma rek! » Que le corps est en paix. Non encore au terme de sa quête infructueuse et de ses démarches inutiles jusque-là. Lorsqu’on est bien élevé. en paix seulement. . comme on peut le penser. Serait-on à l’agonie que l’on doit toujours ré­ pondre. dut paraître sans doute oiseuse à Crabe. lorsque l’on a su un peu vivre. t djâma rek! ». KoupouKala ne fit donc aucun effort pour répondre selon l’usage au salut de Kantioli qui continuait à interroger : — Où donc te conduisent tes nombreuses et savantes pattes? La question. en paix seulement. et les femmes s’y disputeraient-elles de l’aube au crépuscule et bouderaient-elles du cré­ puscule à l’aurore.68 CONTES D'AMADOU KOUMBA — « Djâma n ’ga fanane? » (As-tu passé la nuit en paix?) oncle Crabe? — « Djâma rek! » (en paix seulement!) Crabe. que l’on est en paix. bien que normale et attendue de tout voyageur poli rencontré sur son chemin. car c’est d’une voix plus que sèche qu’il répondit : — Probablement sur le même chemin où te mènent les quatre tiennes. répond-on que l’on va mal à quelqu’un qui s’inquiète de votre santé? Cela ne s’est jamais entendu et ne s’entendra jamais tant qu’il y aura des gens qui ont reçu un semblant d’éducation. * Djâma rek! » n’y aurait-il rien à manger. Mais allez donc vous servir d’une formule de politesse autre que celle que votre père et le père de votre père ont toujours employée. le corps souffrirait-il de dix et sept maux. Sur le chemin qui remplira mon ventre. ne disait pas tout â fait la vérité en rendant son salut.

Nous le verrons quand je dirai : allons-y! . est-ce que tu seras capable de le toucher en haut d’un très haut palmier? — Certainement. et c’est fort gentiment qu’il proposa ■ — Eh bien! nous allons faire route ensemble. qui. fit Crabe. — Fêtt. E t il s’en alla. Crabe! — Attends. avait déjà le nez pointu. dit Crabe.LE S MAUVAISES COMPAGNIES 69 Rat ne parut point se vexer du ton peu amène de son interlocuteur. Rat grimpa. toi qui grimpes si bien et qui as des dents si pointues. que semblait indigner pareille question où perçait un doute sur sa puissance. si tu vois Kantioli-leRat. Crabe acquiesça des deux yeux qu’il rabattit puis releva. Fêtt se mettait aussi parfois deux plumes au derrière. répondit Fêtt-le-Flèche. et ils s’en allèrent. rongea le pied d’un régime et cria : — Attrape. il faut que j ’aille cher­ cher de quoi me faire un coussinet pour la tête avant de porter le régime. attendant toujours que le ciel les tresse. mais n’avait pas encore été chez Teug-le-Forgeron pour y mettre un bout de fer. dit Koupou-Kala à Rat. entouraient des amandes gon­ flées de chair. Il s’en alla trouver Fêtt-la-Flèche. ils arrivèrent au pied d’un palmier dont les cheveux. Au milieu du jour. en ce temps-là. Que mon père Khâlal’Arc m’y envoie et tu verras ! — Nous le verrons. demanda Crabe. — Va chercher un régime d’amandes. pour voler plus loin et plus haut.

affirma mère Termite. n ’aurais-tu pas peur pour ton bec devant cette mangeuse de bois mort? Oserais-tu la piquer? _— Montre-moi une termite et tu verras. pour­ rais-tu leur faire un boubou d ’argile avant de les avaler? — Sans aucun doute je le pourrai. accompagné de . et son père Khâla. si tu voyais Fêtt qui vole si vite. la terrible Fourmi. E t Crabe retourna sur ses pas. — Nous le verrons quand je dirai : allons-y ! E t crabe s’en alla voir Khatj-le-Chien. — Khatj. même sans ailes. à qui il demanda : . qui s’en alla trouver Thile-le-Chacal. fit simplement le Coq. lui dit-il. sur ton che­ min. si tu trouvais.Sékheu. grande dévoreuse de bois mort. — Nous le verrons. — Thile. interrogea-t-il. peux-tu attraper Thile-le-Chacal qui ne marche ni ne court tout droit? — « Wawaw! Wawaw! » (Oui! Oui!) répon­ dit le Chien. — Nous le verrons quand je dirai : allons-y! Viens avec moi. quand je dirai : allons-y! E t Crabe continua sa route et croisa Sékheu-le ■ Coq.70 CONTES D'AMADOU KOUMBA Il s’en alla plus loin et rencontra Makhe-laTermite : — Mère Makhe. si tu rencontres Makhe-le-Termite. — Nous le verrons quand je dirai : allons-y! Attends-moi là dit Crabe. Sékheu-le-Coq si vaniteux. toi qui réveilles le monde et rem­ — plis de terreur Mélinte-la-Fourmi. qui fait tant de bruit et empêche le monde de dormir. pourrais-tu le saisir? — Bien sûr! déclara Thile-le-Chacal.

il dit à Thile-leChacal. il prit Fêtt-la-Flèche et son père Khâlal’Arc. Quand ils furent tous au pied de l’arbre. . mais jamais plus droit devant lui. eut le dos aplati et marche depuis vers sa main droite et vers sa gauche. Sékheu piqua Makhe-la-Termite. En chemin. au sommet duquel Kantioli-le-Rat attendait tou­ jours. qui. et Kantioli laissa tomber le régime d’amandes sur Koupou-Kala-le-Crabe. à Makhe-la-Termite.L E S MAUVAISES COMPAGNIES 71 Khatj-le-Chien. Khâla lâcha Fêtt-la-Flèche. Koupou-Kala-le-Crabe cria : allons-y! Alors Khatj-le-Chien attrapa Thile-le-Chacal. de suivre. tenant son régime d’amandes de palme. qui alla toucher Kantioli-le-Rat. Thile mordit Sékheu-le-Coq. à Sékheu-le-Coq. Makhe entoura d’argile Khala-l’Arc. de ce jour-lâ.

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Non seulement à Kantioli. ni Khâla-l’Arc. il avait voulu jouer à celui-ci un mauvais tour. et si Leuk-leLièvre l’affirmait. le jour où en compagnie de Kantioli-le-Rat. on pouvait le croire sans peine. à Thile-leChacal.LES MAUVAISES COMPAGNIES iii Koupou-Kala-le-Crabe qui. Il ne s’était jamais vanté de la mésaventure qui lui aplatit le dos pour toujours. ni Makhe- . seul Khatj-le-Chien était sorti sans dommage. Khatj-le-Chien pouvait fréquenter sans pâtir quiconque. se montre le plus sage des sages parmi les bêtes. Car Khatj-le-Chien. c’est Leuk-le-Lièvre qui l’affirmait. s’était juré de ne plus fré­ quenter ni les bêtes â poil ni le peuple à plumes. à condition qu’il ait pris un peu d’âge et reçu quelques coups en sa jeunesse. Cela. à Sékheu-le-Coq. mais à d’autres aussi. Ni Kantioli-le-Rat. à Fêtt-la-Flèche et à son père Khâla-l’Arc. De cette équipée. car il connaissait son monde. un tour de Crabe. une fois dans sa vie sortit en plein soleil. à mère Makhe-le-Termite.

qui pourtant souvent tend l’oreille en penchant la tête. La quête des grains épars au pied des mortiers est une besogne trop absorbante pour que l’on perde son temps à écouter d’autres ru­ meurs que le froissement des ailes de Sotjènete-laSauterelle aux coudes pointus. A supposer que Ganar-la-Poule l’écoutât. Sékheu-le-Coq ne s’était pas abaissé à conter à Ganar-la-Poule une histoire dans laquelle il n’avait pas tenu un rôle trop reluisant. Ce n’était point par crainte de Ganar-la-Poule — on le pense — ni de Sékheu-le-Coq — on . que l’on perde son temps à écouter d’autres rumeurs que le Kèt! Kèt! Kèt! des mandibules de Makhe-le-Termite rongeant le toit des paillotes ou la paille des clôtures. de Sochète fille unique et orpheline.74 CONTES D’AMADOU KOUMBA le-Termite. cousine de N ’Djérère-le-Criquet à la famille innombrable. mère Makhe-le-Termite ne se fût point aventurée cer­ tainement à venir ouvrir son cœur à Ganar. ni Thile-le-Chacal n’avaient soufflé mot de ce qui leur était arrivé. L ’eussent-ils crié à haute voix aux quatre vents du firmament que Ganar-la-Poule. car elle n’avait pas une confiance des plus aveugles dans les yeux de celle-ci qui aurait pu — l’on ne sait jamais — la confondre avec un grain de riz mal décortiqué. Rat s’était promis de n’avoir plus affaire qu’aux longs-museaux et au peuple des fouis­ seurs. et sachant assez bien ce qu’il faut dire et ce qu’on ne doit pas confier aux femmes. Trop imbu de son métier d’époux. Fêtt-la-Flèche restait sur le dos de Khâlal’Arc son père et ne faisait plus de commission pour personne. ni Sékheu-le-Coq. ne l’eût pas entendu.

et les hommes avaient des gour­ dins. c’est le plus indiscret des indiscrets. en effet. et excusait même. comme une motte d’argile fait d’une calebasse d’eau. et il ne le rap­ porte qu’à ceux qui lui plaisent. pour soulager leur noir . Car Khatj-le-Chien est le Maure des Animaux. mais assez souvent pour lui rapporter les ragots du village et même les cancans de la brousse. E t Khatj-leChien jugeait souvent Ganar-la-Poule indigne de ses confidences. s’il possède la langue la plus longue du monde. Mais Sékheu-le-Coq et son épouse vivaient plus souvent avec les hommes que dans la brousse. car il la prenait pour la plus stupide des bêtes et même des bêtes vêtues de plumes. Mais si Khatj est le plus grand des indiscrets. bien sûr et pour cause. Khatj-le-Chien comprenait. avouait-il parfois. Thile-le-Chacal n’avait donc pas eu l’occasion de narrer à Ganar-la-Poule ses malheurs. Seul Khatj-le-Chien aurait pu lui raconter com­ ment les choses s’étaient passées. il ne rapporte que ce qui lui plaît. Pas aussi assidûment que Sékheu-le-Coq. D ’abord parce qu’il s’en était tiré à son honneur et à son avan­ tage. Il comprenait très bien pourquoi dans le village les mamans défendaient aux petits enfants de manger de la cervelle de poulet. ensuite parce qu’il fréquentait Ganar-laPoule. des épieux et même parfois des bâtons qui crachaient du feu.L E S MAUVAISES COMPAGNIES 75 s’en doute — que Thile-le-Chacal ne hantait pas les mêmes lieux que ces gens à plumes qui ne volaient pas bien loin ni très haut et qui mar­ chaient sur terre. les mégères qui attendaient d’avoir à chasser Ganar-la-Poule égarée dans la case ou dans la cuisine. la cervelle de poulet trouble l’intelligence.

le sage Kotj. et seule Ganarla-Poule prenait ces injures pour elle-même. Sortie de l’CEuf. Car Nènel’CEuf savait beaucoup plus de choses que Ganarla-Poule et bien avant elle. au bout d’un bras ou d’un bâton posé sur l’épaule. Kotj-barma. On voulut un jour savoir qui de Nène-l’CEuf et de Ganar-la-Poule était le plus âgé. que pour être bons convives. rien de mieux que d’avoir des mains droites de. Nène-l’CEuf ne s’était donc jamais oublié jusqu’à frayer avec Dodje-le-Caillou et Ganar-la-Poule put ainsi arri­ ver à terme. Si Ganar-la-Poule avait demandé conseil à Nène-l’CEuf. alors que tout le. s’y rendaient et en revenaient sur leurs deux jambes et sur leurs quatre pattes. même largeur. Si dès la création du monde. pour faire des allusions et dire des malveillances à l’adresse de leurs voi­ sines. n’y étant toujours allée et n’en étant revenue que pendue à l’envers. avait répondu : Nène-l’Œ uf. Nène-l’CEuf lui aurait appris entre autres choses que pour prendre de bons compagnons il faut choisir parmi ceux de son âge. Ganar-la-Poule ne serait jamais venue sur terre. la Poule avait grandi. et qui savait beaucoup. Personne ne s’y trompait. des . c’est parce qu’elle n ’avait jamais voulu demander conseil à Nène-l’CEuf. les pattes ficelées et la tête en bas. Si Ganar-la-Poule était bête. mais malgré son âge elle n’arrivait pas à reconnaître le chemin qui conduit au marché. qu’elle n’a jamais considéré comme son aîné.76 CONTES D ’AMADOU KOUMBA cœur chargé de fiel. Nène-l’CEuf n’avait pas su entre autres choses que Dodje-le-Caillou n’était pas pour lui un bon compagnon de route. monde. qui est son père et son fils. bêtes et gens.

Khatj. suivi de Ganar-la-Poule. Khatj-le-Chien retira son museau aussi gras qu’une motte de beurre et dit à sa compagne : — Amie. car toute l’huile était descendue au fond. peu importe ensuite la grandeur de la bouche ou la grosseur du ventre de chacun. c’est Khatj-le-Chien qui la donna un jour à Ganar-la-Poule. Sur le foyer entre les trois cailloux duquel Safara-le-Feu. La marmite était pleine de riz. puisant dans une calebasse. Cette leçon. avait. tu as vraiment beaucoup à apprendre. font des boulettes de couscous de même grosseur. faute de quoi man­ ger. Ganar-la-Poule. s’était assoupi.L E S MAUVAISES COMPAGNIES 77 mains qui. dont les grains de dessus étaient déjà secs. Les femmes étaient au puits et les en­ fants à leurs jeux. C’est la seule qu’elle ait pu retenir. et il n’est même pas certain qu’elle l’ait retenue toute. elle. Quand ils eurent tous deux le ventre plein. C’est depuis ce jour que Ganar-la-Poule gratte et éparpille tout ce qu’elle trouve avant d’y mettre le bec. ne picorait que les grains secs de dessus. Les hommes n’étaient pas encore revenus des champs. qui savait ce qu’il en était. dès son arrivée. Sache pour commencer que l’on ne doit manger d’un mets qu’après s’être assuré de ce qu’il y a au fond du plat. enfoncé son museau tout au-dedans et se délectait des grains gras et ruisselants d’huile. Tjine-la-Marmite s’était refroidie quand Khatj-le-Chien s’approcha. .

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à jamais. Il y avait de cela des lunes et des lunes.LES MAUVAISES COMPAGNIES IV Aux yeux de ses parents. qui savait. ils avaient jugé que ses oreilles étaient encore trop frêles pour lui conter la mésaventure qui arriva à leurs aïeux. qui ne savait que courir tel un esclave faisant une commission pour son maître. mésaventure où faillit périr. Toujours est-il que ceux-ci n ’avaient jusque-là jugé utile de lui apprendre que quelques rudiments de ce qui fai­ sait le fondement de la sagesse du clan. prendre la teinte et la forme d’une liane. recommandé de se méfier de Djanne-le-Serpent. tout le peuple des crapauds. si fort â propos. M’Bott-le-Crapaud était encore trop jeune sans doute. par la faute de l’un d’eux trop ambitieux. maintes fois déjà. même quand il se déshabillait et lais­ sait son boubou contre l’écorce des branches four­ chues. de le fuir. S’ils lui avaient conseillé de ne point frayer avec Bagg-leLézard. s’ils lui avaient. des mares s’étaient remplies de l’eau du ciel et .

avait rencontré sur un sentier un crapaud. la terreur du peuple serpent. l’on ne savait plus combien de fois. sont allées rejoindre les ancêtres. Il avait demandé la fille serpentaire en mariage. ) Le vagabond sautillant ne s’expliqua pas. projetant son long cou sur ce qui bondissait devant ses yeux qui n ’étaient plus assez bons. lorsque l’arrière-arrière-grand-père de l’arrière-arrière-grand-oncle de Mamou-Mamatt M’Bott. avait pensé Calao-le-vieux. depuis. A supposer qu’il l’eût voulu faire. Un jour le vieux Calao. ou peut-être simple­ ment l’intention de le saluer? (Car il ne faut point croire que tous les crapauds furent toujours. Il s’en était revenu au village et avait raconté la chose à son griot. et en était tombé amoureux.8o CONTES D’AMADOU KOUMBA s’étaient desséchées aux ardeurs du soleil. dont la vue avait beau­ coup baissé. des générations et des générations de crapauds ont passé depuis sur terre et rempli de leurs voix des nuits incalcu­ lables. Calao-le-vieux ne lui en avait pas offert l’occasion. l’arrière-grand-père des grands-parents de M’Bott-le-Crapaud avait rencontré sur son chemin la fille du vieux Calao. dire que j ’ai failli terminer mes jours déjà si longs. flânant de son pas lent et balancé. ou sont devenus de nos jours. d’une politesse extrême. On la lui avait accordée. celui-ci n ’avait-il pas eu le temps. . sans connaître cette chair succulente. qui. — Dire. il avait refermé son bec sur le crapaud qui tel une boulette de pâte de mil copieusement enrobée d’une sauce filante de gombo avait suivi docilement le chemin qui mène au ventre. ni le goût du crapaud.

Griots et tam-tams en tête. je crois bien que votre festin est prêt. et le premier de tous. il viendra avec ses amis et les amis de ses amis. tes enfants et tes amis. ses amis et leur progéniture s’avancèrent lentement vers le champ qu’ils entourèrent de tous côtés. Calao-le-vieux. puis ils bon­ dirent sur les laborieux crapauds occupés à arra­ cher les mauvaises herbes et à retourner la terre. car la lune des semailles ap­ prochait. Ils y furent de bonne heure. qui alla dire à son Maître : — Maître. Les tam-tams bourdonnaient. les amis de ses amis et les amis de leurs amis partirent au premier chant du coq de KeurM’Bott leur village. un gendre refusera-t-il jamais à son beau-père une journée de travail au champ? — Pas chez nous. — Ni ailleurs. Il en fut ainsi. le Griot de Calao-le-vieux. et les chants qu’ils rythmaient rendaient agréable le travail. Griots. quand Calao-le-vieux envoya dire au mari de sa fille qu’il était temps qu’il vînt lui prêter ses bras. s’en allèrent tout droit au champ de Calao-le-vieux. pour être à Keur-Calao avant leur lever du soleil. — Mais comment faire? s’enquit le vieux ser­ pentaire. il ne tient qu’à vous de vous en régaler. Tamtams et chants réveillèrent ceux du village. sa progéniture. Maître! Demande donc au tien de venir payer sa dette de gendre en retournant ton champ. C’est un bon fils dans son village. toi. avait dit celui-ci.LES MAUVAISES COMPAGNIES 81 — Maître. musiciens et chanteurs ayant été happés 6 . le gendre avec ses amis. — Maître. et décidés à abattre une besogne digne d’eux.

bondissant. Voilà pourquoi M’Bott-le-Crapaud.82 CONTES D'AMADOU KOUMBA les premiers. trois d’entre eux. viens donc un jour jusqu’à la mai­ son partager mon repas. M’Bott-leCrapaud saluait chacun et conversait avec cer­ tains. plus ou moins tard dans la nuit. à part Bagg-le-Lézard et Djanne-le-Serpent. Cette. C’est ainsi qu’un jour. pour finir dans la nuit noire des ventres des Calaos. Yambe-l’Abeille lui dit : — M’Bott. histoire du clan faisait partie de l’enseignement des jeunes crapauds. trop jeune encore aux yeux de ses parents. purent se sauver et vinrent raconter à Keur-M’Bott leur triste et tragique équipée. de bourrus et de grognons. il aimait à lier conversation avec n ’importe qui. ne la con­ naissait pas encore. rampe ou marche se rendait en effet au marigot. un long temps. dont l’arrière-arrièregrand-père de l’arrière-arrière-grand-père de Mamou-Mamatt-M’Bott. M’Bott ne se fit pas répéter deux fois l’invita­ . avec tous ceux qu’il rencontrait ou qu’il rattrapait sur le chemin du marigot. certainement. les tam-tams et les voix se turent et l’on n ’entendit plus. et il y rencontrait et y croi­ sait beaucoup de monde. mais seule­ ment quand ils étaient sortis de leur première jeunesse. boitant. il en était de polis et d’aimables. Voilà aussi pourquoi. que le clapclap des becs qui se fermaient. en le quittant. les pauvres cra­ pauds cherchaient à s’enfuir. plus ou moins tôt dans la journée. De ceux qu’il y trouvait ou qu’il croisait sur son chemin. Tout ce qui vole. Sautillant. Seuls. l’arrière-grand-père des grands-parents de M’Bott-le-Crapaud. s’ouvraient et se refermaient.

Il s’en alla. M’Bott-le-Crapaud s’approcha de la calebasse pleine de miel. ne se dirigea pas vers le vieux canari que ses parents lui avait cédé et qui lui servait de demeure. — Me voici! se présenta poliment M’Bott. sans l’attendre. quand il voulut puiser dans la calebasse : __Mais elle est encore plus sale que tout à l’heure. plein de joie et d’appétit. Il avança la main droite vers le repas qui paraissait si bon. clop-top ! top-clop ! et s’assit près de la calebasse. top-clop ! top-clop ! puis revint aussi al­ lègrement. vers la maison de Yambel’Abeille. si cela ne te gene pas. reve­ nant du marigot. qui avait. — Djama ma rek (En paix seulement) lui futil répondu. comme doit le faire tout enfant bien élevé. invita Yambe-l’Abeille. sautillant. tu ne peux vraiment pas manger avec une main aussi sale! Va donc te la laver! M’Bott-le-Crapaud s’en fut allègrement vers le marigot. sur le rebord de laquelle il appuya l’index de la main gauche. sa Yaram Djam? (Abeille es-tu en paix?) salua-t-il. lui dit encore. — Approche. M’Bott-le-Crapaud. mais Yambel’Abeille l’arrêta : — Oh! mais mon ami. — Entendu. — Yambe. ta main! M’Bott-le-Crapaud s’en retourna sur le sentier .LE S MAUVAISES COMPAGNIES 83 tion. car il avait entendu dire que Yambe-l’Abeille savait préparer un mets qu’aucun être au monde ne savait faire. à demain! Le lendemain donc. accepta-t-il. Yambe-1’Abeille. _ a — Demain si tu veux. commencé à manger.

je ne peux pas manger . Il n’en prit pas moins poliment congé de son hôte : — Passe la journée en paix. qui était accroupi devant une calebasse pleine de bonnes choses. clop-top! puis revint chez Yambe-1’Abeille. M’Bott-le-Crapaud.. clop-top!. — Ah ! non ! Ah ! non ! fit M’Bott-le-Cra­ paud. Entre donc. vrrou ! vrrou ! ou!. les mains toujours aussi crottées par la boue du sen­ tier et suant au chaud soleil.. dont Yambe-l’Abeille. nous mangerons ensemble. M’Bott-le-Crapaud comprit enfin que Yambe-l’Abeille s’était moquée de lui. aux leçons des grands et des vieux. et. elle s’en alla vers la demeure de M’Boot-le-Crapaud. en regagnant l’ombre de son vieux canari. clop-top! Quand il revint de son septième voyage aller et retour. avait appris beau­ coup de choses. mon amie! Yambe-1’Abeille entra. Yambe mon amie. Le sur­ lendemain. sur le sentier du marigot. as-tu la paix? — La paix seulement ! répondit M’Bott-le-Cra­ paud. la calebasse était vide et récurée.. top!..84 CONTES D'AMADOU KOUMBA du marigot.. il saluait toujours chacun et conversait toujours avec certains. fit-il. qui lui refit la même réflexion. Yambe.. un peu moins allègrement. Il repartit au marigot d’une allure beaucoup moins vite. se disait-elle. gentil et vraiment sans ran­ cune. viens donc un jour jusqu’à la mai­ son. Yambe-l’Abeille accepta l’invitation. Des jours passèrent. Sur le seuil elle se posa et salua : — M’Bott. à qui il dit enfin un jour : — Yambe. remplissant l’air du bourdonnement de ses ailes.

Yambe-l’Abeille s’en retourna chez elle jouant toujours du tam-tam. . vrrrou!. E t depuis ce temps-là.. Yambe-l’abeille sortit.. ton tam-tam dehors. vrrou!.. je t ’ai dit de laisser ce tam-tam de­ hors! s’indigna M’Bott-le-Crapaud. vrrrou!.. je t ’en supplie... elle ne répond plus au salut de M’Bott-le-Crapaud. puis rentra. laisse. vrrou!. Quand elle rentra pour la septième fois. faisant encore plus de bruit. faisant tou­ jours du bruit. Yambe-l’Abeille ressortit et rentra... M’Bott-le-Crapaud avait fini de manger.L ES MAUVAISES COMPAGNIES 85 en musique. ou! vrrrou!. — Mais... rem­ plissant toujours le vieux canari du bourdonne­ ment de ses ailes. il avait même lavé la calebasse.

LA LANCE DE L’HYENE

Dans l’immense étendue du Ferîo aux puits rares et profonds, les sentiers n’étaient pas sûrs, mais Malal Poulo le berger n ’avait pas peur. Contre Gayndé-le-Lion, il savait des versets du Coran, et lorsqu’il s’agissait d’un lion mécréant, il avait son bâton. Car on peut se permettre d’ignorer les paroles sacrées, on n’en reste pas moins grand seigneur, et le bâton destiné à M’Bam-l’Ane tue mieux qu’un coup de lance Gayndé le fier aux yeux rouges, à la peau couleur de sable. La honte tue plus lentement, mais plus sûrement que le fer d’une lance ou que la balle d’un fusil, et quelle honte pour le roi de la brousse que de se laisser toucher par un bâton, serait-ce par la hampe d’une lance! Ce n’était donc pas pour Gayndé-le-Lion que Malal Poulo s’était fait faire une si belle lance. Ce n’était pas non plus pour Bouki-l’Hyène; car dans ce pays maudit au sol si nu et aux puits rares et chiches, il crevait au berger assez de

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CONTES D'AMADOU KOUMBA

bêtes dans son troupeau pour que Bouki et les siens n’eussent qu’à suivre la poussière de ses pas pour faire leurs deux repas quotidiens. C’était pour se défendre et défendre ses bêtes contre Ségue-la-Panthère fourbe et sans honneur, qui a les yeux d’un maître et l’âme d’un esclave, la démarche d’une femme et la peau trouble. C’était aussi, il faut bien le dire, pour accom­ moder le couscous séché qu’il portait dans l’outre pendue à son épaule gauche, une cuisse de biche ou d’une tranche d’antilope, quand il était écœuré du lait, frais et mousseux ou caillé et aigre, de ses bêtes, vaches et brebis. Malal Poulo le berger, appuyé sur sa lance, debout sur une jambe tel l’Ibis-le-Pèlerin, le pied droit contre le genou gauche rêvait. Il pensait peut-être à ses ancêtres à peau blanche venus depuis le pays du soleil levant jusqu’au Termiss, jusqu’au Touat, jusqu’au Macina, jusqu’au Fouta du temps où le Ferlo si dénudé était alors couvert d’arbres et d’herbes. Il pensait peut-être à ses ancêtres noirs comme du charbon, venus de plus loin encore et descendus plus bas vers la mer. Peut-être rêvait-il à d’immenses troupeaux descendant boire vers le grand fleuve... Il rêvait lorsque vint à passer Bouki-l’Hyène qui, sans doute parce qu’aucune carcasse n ’avait jalonné ce jour-là les traces du troupeau, se montra polie et salua fort congrûment et demanda : — Pourquoi dors-tu debout sur un pied, Ma­ lal? As-tu besoin de ce long bâton pour t ’appuyer? Que ne t ’étends-tu tout bonnement sur le sable? T u serais mieux que sur ce lit si mince ! — Ce n’est pas un lit, c’est une lance. -

Malal Poulo acheva la victime. En chemin elle trouva une outre en peau de . moutons. — Tu n’as qu’à donner un morceau de fer à Teug-le-forgeron.) Une biche passait. la dépeça et Bouki-l’Hyène en eut sa part.LA LANCE DE L'HYENE 89 — Une lance? Qu’est-ce gu’une lance? A quoi cela peut-il servir? — A tuer. en poin­ tant sa lance vers le pays du soleil levant. Bouki s’en fut vers le pays du soleil levant. puisque le soleil faisait mine de rentrer chez lui déjà et qu’elle avait encore le ventre creux. — Et où trouve-t-on un morceau de fer? — Là-bas au Pinkou. Malal Poulo envoya sa lance. Malal? demanda Bouki. la biche la reçut. Bouki s’en gava. il n’était donc pas besoin d’attendre qu’une bête veuille bien traîner sa mi­ sère. sa maladie ou sa vieillesse pendant des jours et des jours avant de crever et pourrir au soleil. dit Malal Poulo. La chair fraîche et saignante était succu­ lente. l’Hyène se demandait si elle ne s’avançait pas un peu trop en affirmant — dubitativement il est vrai — que tout mourrait naturellement. bœufs et habi­ tants de la savane? (Au fond d’elle-même. — A tuer quoi? Pourquoi tuer puisque tout meurt de sa bonne mort. vers le pays des montagnes et de l’argile à la recherche des fours abandonnés par les fondeurs de pierres. que vos pas heureux vous y conduisent lorsque Tann-le-Charognard au cou pelé ne l’a pas toute récurée? — Comment as-tu fait pour trouver une lance. Voilà donc à quoi servait une lance? Avec une lance. il t ’en fera une.

— Tu culotte est faite de plus de trous que d’étoffe. Elle dé­ posa outre et morceau de fer. courut à gauche. elle déterra un morceau de fer et reprit le chemin du retour. l’odeur de la viande séchée agaçait ses narines. Mets-toi au soufflet et attise le feu. après avoir levé plusieurs fois le nez vers le ciel. fureta à droite. mais ne trouva ni chair ni carcasse et reprit sa charge. dont elle gonflait et dégonflait alternativement les deux outres en s’accompagnant d’une chanson qu’elle venait de composer. Bouki ne se doutait pas de ce qu’enfermait l’outre. ou plus probablement aban­ donnée dans une fuite précipitée par un berger maure ou esclave de maure qui transhumait parlà avec son troupeau de chèvres et de moutons. l’odeur l’enveloppait de partout. il faut bien le dire. car du coton en bouchait l’ouverture. Doucement. — C’est bon. et qui. Tu t ’arrangeras avec Rabbe-le-tisserand. — Voici un morceau de fer pour me forger une lance aussi bonne que celle de Malal Poulo. que me donneras-tu? de­ manda le forgeron. Elle renifla à droite. Voici justement une outre pleine de co­ ton. Elle arriva enfin chez Teug-le-forgeron. fureta à gauche. puis fortement. Te­ nace. Fouillant et farfouillant. Bouki-l’Hyène se mit au soufflet. — E t pour ma peine. Elle trouva enfin loin. loin vers le soleil levant de vieux fours refroidis depuis des lunes et des lunes. elle renifla à gauche. n ’était pas très variée. revint sur ses pas. tout d’abord.go CONTES D'AMADOU KOUMBA bouc. L'outre contenait de la viande séchée et avait dû être perdue. Appuyant sur l’outre de . courut à droite.

Le forgeron. pour savoir s’il est bien bon et bien blanc. Comment te la faut-il? — Je veux une lance de sept coudées et trois doigts. A la vue de cette aubaine qu’elle avait cherchée partout et des jours et des jours durant alors qu’elle pesait sur ses reins jusqu’à les fléchir. car j ’ai beaucoup d’ennemis dans . — Je veux bien. — Comment la voulais-tu? —■Saurais-tu seulement la faire? Je vais te la décrire. comme sur celle de gauche. après avoir retiré le tampon de coton.. Bouki lui donna l’outre.LA LANCE DE L'HYENE 9i droite. voici ta lance. Bouki posa l’outre à côté d’elle et dit au forgeron en lui rendant la lance : — Ce n’est pas une lance comme celle-là que je voulais. remets cette viande à sa place.. — Bon ! — Attends! Tu me la feras ensuite de la lon­ gueur d’une main seulement. mon ami. Fais-moi voir mainte­ nant ton coton. j ’ai à te parler. Tu la rendras si tranchante qu’au simple appel de son nom elle puisse couper. Bouki dit : — Teug. Bouki disait toujours : N i khêdj-ou M alal! N i khêdj-ou Malal! (T elle la lance de Malal! Telle la lance de M alal!) Teug-le-forgeron battit le fer sur des rythmes plus nourris et forgea la lance qu’il tendit à Bouki : — Tiens. Quand la viande fut remise dans la peau de bouc. en sortit la viande séchée.

puisque tu es incapable de faire quelque chose de bien. je ne le peux pas. de ne point demander une lance d’hyène. et ils pourraient se couper en jouant avec une lame tranchante. dit Teug-le-forgeron. E t Bouki-l’Hyène emporta sa viande séchée. Mais tu l'émousseras afin qu’elle ne taille pas. je reprends mon outre. car les enfants qui sont à la maison sont très turbulents.92 CONTES D'AMADOU KOUMBA le pays. — Ça. . Tu la veux en même temps tranchante et émoussée. — Dans ce cas. Comment ! Tu me demandes de te faire une lance longue et courte à la fois. C’est depuis ce temps que l’on dit aux gens difficiles ou de mauvaise foi (ce sont les mêmes). Pourquoi ne demandes-tu pas au bon Dieu qu’il fasse nuit et jour au même moment? Je renonce à te satis­ faire.

Penda n’était certes point seule dans M’Badane. sans avoir un époux. Car elle a.UNE COMMISSION Quand elle est seule au pied des mortiers. largement le temps de choisir ses grains. un bébé . des jeunes gens et des vieillards d’autres villages envoyaient. Des jeunes filles du village. car elle avait peur de vieil­ lir. . Penda était la plus belle et. De leur côté. la poule ne gratte que d’une patte. Penda aurait déjà et certainement. chaque jour que Dieu faisait. Griots et Dialis porteurs de présents et de bonnes paroles pour la demander en mariage. les prétendants ne lui man­ quaient pas : les frères et les pères de ses amies. loin de se montrer difficile comme chacun pouvait s’y attendre. S’il n’avait dépendu que d’elle. elle ne demandait qu’à trouver un mari. ayant dépassé ses seize ans. pense-t-elle. mais elle n’avait qu’à se montrer pour que les plus belles jeunes filles parussent presque laides. attaché à son dos.

Mor. ni le maigre avoir d’un badolo. et que celle-ci. même séchée. C’est son père qui doit décider à qui elle appartiendra : à un prince. une jeune fille n ’a qu’une volonté. C’était là chose plus difficile que de confier une calebasse de miel à un enfant sans qu’il y trempe au moins le petit doigt. à un dioula riche ou à un simple badolo qui sue au soleil des champs. il avait encore moins pensé à offrir sa fille à un marabout ou à un disciple de marabout pour agrandir sa place au paradis.94 CONTES D'AMADOU KOUMBA bien sage ou d’un caractère aigre et pleureur. qui m’en enverra la viande par l’intermédiaire d’une hyène. le père de Penda. n ’avait exigé ni l’immense dot d’un riche. Autant essayer d’empêcher le soleil de sortir de sa demeure le matin ou d’aller se coucher sa journée finie. Mais en matière de mariage. il ne manque pas un morceau de la bête abattue. Confier à une hyène de la viande. pour leurs fils ou leurs frères : — Je donnerai Penda. c’est à son père à dire s’il veut la donner en aumône à un puissant marabout ou à un tout petit talibé. Confier à Bouki-l’Hyène de la viande? Autant valait confier une motte de beurre au feu ardent. sans réclamer ni dot ni cadeaux. Autant interdire au sable assoiffé d’avaler les premières gouttes de la première pluie. Mor avait dit tout simplement à tous ceux qui venaient lui demander sa fille pour eux-mêmes. la vo­ lonté de son père. Or. . comme en toute chose. à l’homme qui tuera un bœuf. arrivée chez moi. et l’empêcher d’y toucher? C était la chose plus difficile que de faire gar­ der un secret à Narr-le-Maure aux oreilles rouges. pour leurs seigneurs.

Birane était le plus vaillant à la lutte comme aux champs. Quand son griot lui rap­ porta. les seuls hommes et les seules femmes à avoir dompté. les conditions de Mor. Il en fit sécher la viande qu’il mit dans une outre en peau de bouc. Le vendredi. ils étaient. beaucoup du leur. se trouvait le village de N ’Diour. la fourberie des hyènes avec lesquelles. les mères qui étaient venues pour leurs fils. le père de Penda. Il est bien vrai que les gens de N ’Diour y avaient mis. et y mettaient encore. se disaient en s’en retournant chez eux les griots qui étaient venus pour leurs maîtres. A une journée de marche de M’Badane. ils abattaient un taureau qu’ils offraient à Bouki-l’Hyène et à sa tribu. m’a rapporté les beaux cadeaux que . Birane alla le trouver et lui dit : — Mon griot. Birane se dit : — C’est moi qui aurai Penda dans ma couche. qui n’est pas plus malin qu’un enfant au sein et qui est aussi bête qu’un bœuf. ils vivaient en parfait accord et en bonne intelli­ gence. il était aussi le plus beau. Il tua un bœuf. Les gens de N ’Diour étaient des gens peu ordi­ naires. les vieillards qui étaient venus pour eux-mêmes demander la belle Penda. avec ses cadeaux refusés. en effet. Chaque vendredi. de­ puis N ’Diadiane N ’Diaye.UNE COMMISSION Confier â Bouki de la viande et l’empêcher d’y toucher? C’était là chose impossible. croyaient-ils. Des jeunes gens de N ’Diour. quand Bouki vint avec les siens savourer l’aumône des gens de N ’Diour. l’outre fut enfermée dans un sac en gros coton et le tout fut placé au milieu d’une botte de paille. depuis la nuit des temps.

la botte de paille sur ses reins. . certes. furetant à droite. Il reprit sa course. en haut. renifla à gauche. leva le nez. 1 agreable odeur de la viande commençait à flotter dans l’air. pour qu il te l’accorde. avec moins de précipitation. N ’y tenant plus. puis reprit sa route. il te suffirait de lui dire : « Birane te demande sa fille ». revenant sur ses pas. à gauche. C’est lui qui ira à M’Badane pour toi. et mes rems ne sont plus solides. comme si cette odeur dense et épaisse qui venait de partout le freinait à chaque instant. Il n’avait point la mine avenante d’un messager qui vient . et mit trois longs jours au lieu d’un seul pour atteindre M’Badane. l’aîné de mes enfants. M’Bar-l’Hyène s’arrêta. M’Bar quitta le sentier de N ’Diour à M’Badane. furetant à gauche.96 CONTES D'AMADOU KOUMBA j’avais envoyés à Penda. dès lors hésitante. de bonne humeur en pénétrant dans la demeure de Mor. mais M’Bar. et je suis sûr qu’il s’acquittera fort bien de sa mission. je suis certain que si tu portais â M’Badane cette simple botte de paille dans la demeure de Mor. M’Bar n’était point. l’Hyène s’arrêta encore. Birane. le nez à droite. lèvres retroussées. renifla à droite. . pointa. puis se retourna et renifla aux quatre vents. semblait-il. dont la sagesse est grande et la langue comme du miel. La rosée mouillant la botte de paille. L odeur se faisait plus forte. fille de Mor de M’Badane. est plein de vigueur et il a hérité d’un peu de ma sagesse. . Toi. fit d’immenses crochets dans la savane. 1 ^ j M’Bar partit de très bon matin. — J ’ai vieilli.

Mor coupa les lianes de la botte de paille. rejetant la botte de paille de ses reins que la charge avait fléchis. qu! faillit crever sur place de rage en voyant toute cette viande qu’il avait portée pendant trois jours sans s’en douter. de l’outre en peau de bouc. il saura garder sa femme et déjouer toutes les ruses. et dans M’Badane il traînait des épieux dans tous les coins). dit Mor. il dit à Mor : — Birane de N ’Diour t ’envoie cette botte de paille et te demande ta fille. toute la sagesse que le vieux Bouki lui avait inculquée. du sac en gros coton. il retira l’outre en peau de bouc et. de N ’Diour. va dire à Birane que je lui donne ma fille. Sous les regards d’abord étonnés. et qui s’étalait là sans qu’il puisse même penser y toucher (car les gens de M’Badane n’étaient pas ceux de N ’Diour. et étouffait en lui les paroles aimables que l’on attend partout d’un solliciteur. et imprégnait encore les cases de M’Badane et la cour de la maison de Mor.UNE COMMISSION 97 demander une grande faveur. tous les buissons. lui avait fait oublier. A peine M’Bar desserra-t-il les dents pour dire : < Assalamou aleykoum ». puis indi­ gnés. sur le sentier de N ’Diour. mais encore le plus malin. Va. dit alors Mor â M’Bar-l’Hyène. mais c’est d’une voix plus que dés­ agréable que. Dis-lui qu’il est non seulement le plus vaillant et le plus fort de tous les jeunes gens. Cette odeur de viande qui avait imprégné toutes les herbes de la brousse. ensuite pleins de convoitise de M’Barl’Hyène. des morceaux de viande séchée. » 7 . « Il a pu te confier de la viande à toi l’Hyène. — Va. défit celle-ci et en sortit le sac en gros coton. et personne n’entendit son salut.

dit M’Bar-l’Hyène d’une voix sèche. tu n’as donc pas fait ma commission. les éparpilla sans rien trouver qui ressemblât à de la chair ou même à des os. il courut à gauche. fouillant. Qu’il te suffise de savoir. — Comment. il les fouilla. et éparpillant toutes les bottea de paille qu’il trouvait dans les champs. M’Barl’Hyène s’en alla fouiller dans d’autres bottes de paille. C’est depuis ce temps-là que les Hyènes ne font: plus de commissions pour personne au monde. car il se rappelait avoir aperçu. alors que tu n’avais même pas besoin de deux jours pour aller à M’Badane et reve­ nir? — Ce que j ’ai fait en chemin ne te regarde pas du tout. Il courut à droite. tant et si bien qu’il lui fallut encore trois jours pour re­ joindre le village de N ’Diour. que Mor te donne sa fille. E t sans attendre les remerciements que. Dès les premiers champs de M’Badane. si flatteuses cependant pour celui qui lui avait confié sa mis­ sion. il était déjà sorti de la maison. . si cela peux te faire plaisir. furetant. Birane lui aurait prodigués. M’Bar? Qu’as-tu fait pendant six jours. sur son long et tortueux chemin. lui demanda Birane en le voyant arriver suant et soufflant.g8 CONTES D'AMADOU KOUMBA Mais M’Bar-l’Hyène n ’avait certainement pas entendu les dernières paroles de Mor. il sortait déjà du village. sans doute. il trouva en effet des bottes de paille. Il en coupa des liens. il ne savait plus combien de bottes de paille.

qui avaient certainement plus abattu de besogne avec la langue qu’avec les mains. asséché le marigot. c’était même certain (une esclave l’avait affirmé). de laver le linge. lorsqu’il entendit les femmes qui revenaient de puiser de l’eau. à flanc de marigot. dès l’aurore. dont le trou. Elles disaient. et. s’en retournait vers le Mari­ got après avoir dormi. se trouvait du côté du village. la journée durant.LE SALAIRE Diassigue-le-Caïman. raclant le sable de son ventre flasque. tué tous les caïmans qui l’habitaient. on avait. Ces femmes. de récurer les cale­ basses. parlaient et parlaient encore. en effet. que la fille du roi était tombée dans l’eau et qu’elle s’était noyée. Diassigue. que fort probablement. de plus. était revenu sur ses pas et s’en était allé loin à l’intérieur des terres dans la nuit noire. en se lamentant. dans le . Le lendemain. a« chaud soleil. et on avait. Bour-le-Roi allait faire assécher le mari­ got pour retrouver le corps de sa fille bien-aimée.

supplia le Caïman. j ’ai les membres tout engourdis de ce long voyage. Diassigue? s’enquit l’enfant. Veux-tu me porter chez moi. — Va encore jusqu’à la poitrine. un enfant. Goné-l’enfant alla chercher une natte et des lianes. on avait retrouvé le corps de la fille du roi. qui allait chercher du bois mort. lui dit l’enfant. je te prie? Goné-l’enfant marcha dans l’eau jusqu’aux ge­ noux et il allait déposer Diassigue quand celui-ci lui demanda : — Va jusqu’à ce que l’eau t ’atteigne la cein­ ture. — Porte-moi alors au fleuve. Goné? — Il n’y a plus de marigot. — Que fais-tu là. Arrivé au bord de l’eau.100 CONTES D'AMADOU KOUMBA trou du plus vieux. veux-tu me mettre à l’eau. demanda Diassigue-le-Caïman. Goné marcha jusqu’aux épaules. car ici je ne pourrais pas très bien nager. il déposa son fardeau. coupa les liens et déroula la natte. Diassigue lui dit alors : — Goné. avait trouvé Diassigue-leCaïman dans la brousse. Goné s’exécuta et avança jusqu’à ce que l’eau lui fût autour de la taille. puis il la chargea sur sa tête. et Diassigue lui dit : . marcha jusqu’au soir et atteignit le fleuve. répondit le Caïman. il enroula Diassigue dans la natte qu’il attacha avec les lianes. maintenant. — Tu peux bien arriver jusqu’aux épaules. L ’enfant alla jusqu’à ce que l’eau lui atteignît la poitrine. — Je me suis perdu. Au milieu du jour.

ja parle en connaissance de cause. nous sau­ rons ce qu’ils diront. qu’est-ce que ceci? Lâche-moi! — Je ne te lâcherai pas. forte et vigoureuse. Lorsqu’elle eut fini de boire. — Maintenant. et croyez-moi. le prix d’une bonté. lorsque le caïman lui saisit le bras. c’est moi qui suis en ton pou­ voir. — Dis-moi. accepta Diassigue. toi qui es si âgée et qui possèdes la sagesse. il allait s’en retourner sur la rive. tu es le seul au monde certainement à l’affirmer. on me lavait. — D ’accord. mais cela n’est pas vrai. c’est une méchanceté. je n ’ai rien mangé depuis deux jours et j ’ai trop faim. Diassigue. le caïman l’appela et lui demanda : — Nagg. mais s’il s’en trouve trois qui soient de mon avis. Au temps où j ’étais jeune. je t ’assure. peux-tu nous dire si le paiement d’une bonne action est une bonté ou une méchanceté? — Le prix d’une bonne action. Goné! ^ — Lâche-moi! — Je ne te lâcherai pas. on me . tu finiras dans mon ventre. — Ah ! tu le crois? — Eh bien! Interrogeons les gens. car j ’ai très faim. maintenant. déclara Naggla-Vache. Goné obéit.L E S A L A IR E lo i — Dépose-moi. quand je ren­ trais du pâturage on me donnait du son et un bloc de sel. très vieille vache qui venait s’abreuver. — Wouye yayô! (O ma mère!) cria l’enfant. on me donnait du mil. _A peine finissait-il sa menace qu’arriva une vieille. est-ce donc une méchanceté ou une bonté? — Une bonne action se paie par une méchan­ ceté et non par une bonne action.

matin et soir. affirma le vieux cheval. je le puis.103 CONTES D’AMADOU KOUMBA frottait. alors on ne prend plus soin de moi. mon auge remplie de mil et du barbotage avec du miel' souvent à toutes les heures de la journée. Une bonté se paie toujours par une mauvaise action. fou­ gueux et plein de vigueur. en ce temps. j ’ai bien entendu. Du temps où j ’étais jeune. si une bonne action se paie par une bonté ou par une méchan­ ceté ? — Certes. A l’aube. peux-tu nous dire. on ne me conduit plus au paturage. . j ’ai vieilli. un grand coup de bâton me fait sortir du parc et je vais toute seule chercher ma pitance. j ’avais. Survint alors Fass-le-Cheval. Voilà pourquoi je dis qu’une bonne action se paie par une mauvaise action. dit l’enfant. as-tu entendu cela? demanda Diassigue-le-Caïman. Il allait balayer l’eau de ses lèvres tremblantes avant de boire. vers l’herbe pauvre de la brousse. le petit berger. il était sûr de recevoir à son tour des coups de son maître. je ne donne plus ni lait ni veau. Maintenant. et si Poulo. balançant sa vieille queue rongée aux tiques. — Oui. toi qui es si vieux et si sage. Déhanchant sa fesse maigre et tranchante comme une lame de sabre. j ’avais. et j ’en sais quelque chose. L ’on me menait au bain tous les matins et l’on me frottait. lorsque le caïman l’inter­ pella : — Fass. à cet enfant et à moi. Nagg-la-Vache s en alla. vieux et étique. trois palefreniers. beaucoup de lait et toutes les vaches et tous les taureaux de mon maître sont issus do mon sang. Ecoutez-moi tous les deux. pour moi seul. Je fournissais. — Goné. levait par hasard le bâton sur moi.

toi qui es le plus vieux. gêné par son entrave. tout ce que l’on fait pour moi. et cet enfant déclare que le prix d’une bonne action c’est une bonté. avoua le caïman. on m’envoie dans la brousse chercher ma pitance. d’un coup de bâton. Neuf ans. but longuement puis s’en alla. Maintenant que je suis devenu vieux. c’est me mettre une entrave dès l’aube. mon ami. puis interrogea à son tour : — Diassigue. que tu interrogerais trois per­ sonnes. et sautillant du derrière. Leuk-leLièvre passait. toi-même. peuxtu nous dire qui de nous dit la vérité? Je déclare qu’une bonne action se paie par une méchanceté. se gratta l’oreille. Leuk se frotta le menton. j ’ai trop faim. — Goné. j ’ai porté mon maître et son butin. — Peux-tu me dire où va l’enfant dont tu ne . de son pas boitant et heurté. J ’allais sur les champs de bataille et les cinq cents captifs que mon maître a pris à la guerre furent rappor­ tés^ sur ma croupe. et. Si celle qui viendra dit la même chose quç ces deux-là. oncle Diassigue. acquiesça le caïman. Diassigue l’appela : — Oncle Leuk. demandez-vous à l’aveugle de vous affirmer si le coton est blanc ou si le corbeau est bien noir? — Assurément non. —■Entendu. Ayant dit. mais pas avant. fit l’enfant. demanda le caïman. as-tu entendu? Maintenant. mais je te _ préviens que nous n’irons pas plus loin. tu avais dit. — Non.L E SALAIRE 103 J ’avais une bride et une selle fabriquées et ornées par un cordonnier et un bijoutier maures. Fass-le-Cheval balaya l’écume de l’eau. je vais te manger. tu pourras me manger. Au galop.

^ et je pourrai peut-être répondre à votre question sans risque de beaucoup me tromper. les oreilles. qui ne me parait pas en bonne santé. et comme il faut bien que je mange. Maintenant. voici : cet enfant m’a trouvé là-bas à l’intérieur des terres. L ’enfant et le caïman sortirent de l’eau. — Eh bien. ce serait bête de le laisser partir pour courir après une proie incertaine. confirma Diassigue. affirma Gonél’enfant. car il est une de tes paroles. j ’ai faim. — Incontestablement. Sortez de l’eau tous les deux. car je ne veux point mourir. _ — T u prétends que tu as porté ce gros caï­ man dans cette natte? Comment as-tu fait? — Je l’ai enroulé dedans et j ’ai ficelé la natte. — Il a dit la vérité. mais si les paroles sont malades. expliquez-moi ce qui s’est passe. il m’a en­ roulé dans une natte et il m’a porté jusqu’ici. reconnut Leuk. — Laquelle est-ce? interrogea le caïman. — Tu es un menteur comme ceux de ta race. - . douta Leuk. fit le lièvre. oncle Leuk. frère Diassigue. à ce que j ’ai toujours cru. doivent être bien portantes. je ne peux le croire. — Pourtant c’est vrai. — Je ne pourrai le croire que si je le vois.104 CONTES D'AMADOU KOUMBA connais pas les parents? — Certainement pas! — Alors. et mes oreilles. — C’est lorsque tu prétends que ce bambin t ’a porté dans une natte et t ’a fait venir jusqu’ici. ce dont je remercie le bon Dieu. sont bien portantes. je veux voir comment. Cela. elles. — Eh bien.

— E t tu l’as ficelée. Ainsi doivent être payés ceux qui oublient les bonnes actions. Quand l’enfant eut soulevé natte et caïman et les eut posés sur sa tête. Leuk-le-Lièvre lui demanda : — Goné. L ’enfant ficela solidement la natte. que l’enfant enroula. pas du tout! — Emporte donc ta charge chez toi. tes parents sont-ils forgerons? — Que non pas! — Diassigue n’est donc pas ton parent? Ce n’est pas ton totem? — Non. . je l’ai porté sur ma tête! — Eh bien ! porte sur ta tête que je le voie. as-tu dit? — Oui! — Ficelle-la voir.L E SALAIRE 105 Diassigue s’affala dans la natte. puisque vous en mangez à la maison. — E t tu l’as porté sur ta tête? — Oui. ton père et ta mère et tous tes parents et leurs amis te remer­ cieront.

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ne furent pas peu étonnes de recevoir ce jour-là de si bon matin. Civette. puis. Le soleil chauffait dur et dru lorsque. Leuk regagna l’ombre fraîche de son buisson pour y attendre la fin du jour.TOURS DE LIEVRE Putois. y maniaient de tout temps et dextrement gourdins de cailcédrat et epieux de lingué. plus d’un de leurs aïeux. . aussi lestes que Golo-le-Sin^e et rapides comme M’Bile-la-Biche. en effet. sautil­ lant du dernere. La nuit tombait quand le peuple des longs mu-» seaux s approcha en rangs serrés du village des hommes où. quelques grains de mil et autres vols de moindre impor­ tance. Les enfants du village. Rat-palmiste et d’autres encore de la race fouisseuse. la visite de Leuk-le-Lièvre. galopant vif. Rat. A chacun le tout-petit-aux-longues-oreilles avait parle tout bas. cependant. avaient laissé leurs dépouilles. pour une aile de poulet. les uns après les autres. s’en était allé plus loin vers la demeure du voisin.

construite au milieu du village. simple­ ment pour le plaisir de rapporter. pour savoir. Gâté depuis son enfance. savait fort bieiî qu’il mentait plus qu’à moitié. C’est Thioye-le-Perroquet qui le lui avait appris. qui de sa vie n’a respecté ni père. ou plus exacte­ ment. poulet. Putois. et il l’avait répété sans intention. dans la case-sans-issue. manioc et même miel. Or Leuk. Mais Leuk. Thioye avait entendu ce qu’avait ordonné le Roi. que. où les maisons avaient été démolies sur une éten­ due de sept fois sept cents coudées pour y laisser seule la case qu’entouraient sept tapates. en leur disant cela. il oubliait un tout petit détail. palabres qui avaient précédé la construction de la casesans-issue qu’il fallait atteindre en creusant la terre depuis les abords jusqu’au ventre du village. Bour-le-Roi avait entassés dans une case sans issue. dépassant les champs de mil _et d’ara­ chides. Anta. ni mère. Rat et Rat-palmiste et les autres. leur avait-il dit. . la plus jeune de ses filles. ne connaissant que ses caprices. et parce que Leuk avait été le premier qu’il avait rencontré en s’envolant de l’arbre-des-palabres. mais il s’était bien gardé de le dire. arachides. s’approchaient donc du village de N ’Dioum. Il avait commencé. Il savait. car le souvenir des coups mortels reçus par les pères de leurs pères était ce soir-là terni dans leur mémoire par l’image des richesses et du butin que Leuk-le-Lièvre leur avait promis : mil. ce que renfer­ mait en outre la case. disait-il.io8 CONTES D’AMADOU KOUMBA Civette. voulait jouer un tour à Bour-le-Roi. Bour-le-Roi avait décidé d’enfermer. Celui-ci avait surpris les palabres de Bour et de ses conseillers. si la femme qui n’a jamais connu l’homme pouvait avoir un enfant.

se promettant de se venger de Lièvre qui les regardait détaler. après avoir creusé toute la nuit durant. et neuf lunes après. Il a cru pouvoir t ’empêcher d’avoir un mari. tant et si bien qu’un jour elle devint enceinte. revint tous les jours tenir compagnie à la fille du roi. ton père. Rat-palmistes. Rat. Quand ils eurent débouché dans la case-sansissue. caché non loin de l’entrée du souterrain. Quand ils eurent tous disparu. Trois ans passèrent. Le souvenir des malheurs arrivés à leurs ancêtres leur était revenu â la mémoire. dit-il à la jeune fille. Putois et les autres s’enfuirent en voyant que les richesses promises par Lièvre étaient gardées par une jeune fille. et Leuk venait — bien que moins assidûment — voir sa famille et s’amuser avec l’enfant. se croit plus malin que quiconque sur terre. mais moi je lui apprendrais encore beaucoup de choses qu’il ignore. par le même chemin. Ils s’étaient rap­ pelé à temps qu’à N ’Dioum les filles étaient aussi habiles que les garçons dans le maniement des gourdins et des épieux. Veux-tu de moi? — Qui es-tu? Comment t ’appelles-tu? de­ manda Anta. qui se pro­ menait de bon matin récitant des versets du Co­ . Leuk suivit le chemin qu’ils lui avaient tracé et vint trouver Anta : — Bour. Ils regagnèrent tous la brousse. Narr. — Je m’appelle Mana (C’est moi) Veux-tu de' moi comme mari? — Oui! fit la jeune fille. le Maure de Bour. mit au monde un garçon. Un jour. Civette. par se servir des gens à longs museaux. Leuk.TOURS DE L I E V R E 10g en les trompant.

et le deuxième esclave fut mis à mort. Ainsi que dit. On envoya un esclave qui franchit les sept tapates et écouta contre la case-sans-issue. — Cela n’est pas possible. crut entendre des cris d’enfant. bilahi ! walahi ! (en vérité ! au nom de Dieu!) j ’ai cru entendre des cris dans la casesans-issue. perdant ses babouches. Ainsi en fut-il de trois autres messagers qui étaient revenus dire que c’était un enfant que l’on entendait. A son retour. chez le roi : — Bour. . et que l’on jette son cadavre aux charognards. il fut fait. dit le roi. ordonna le roi. et l’on trouva Anta et son fils. dit le petit garçon.110 CONTES D’AMADOU KOUMBA ran près de la tapate aux sept enceintes. — Qui t ’a fait cet enfant? demanda le roi. Qui au­ rait pu pénétrer dans la case ainsi close? Il envoya un vieillard après qu’on eut pratiqué un passage à travers les sept tapates. — Que l’on tue cet enfant d’insolent. répondit Anta. — Que l’on mette â mort ce fils de chien. E t l’on tua l’esclave. Il courut. on verra bien. toi? — Mana. — Mana (c’est moi). dit Bour en courroux. revint-il dire. ordonna Bour. — Comment c’est toi? Qui est ton père. — Ce sont des cris d’enfant. le vieillard dit : — Oui ! on entend bien une voix qui crie. Un autre alla écouter et revint affirmer que c’était bien un enfant qui criait. — Que l’on démolisse la case. mais je ne pourrais pas dire si c’est Anta ou si c’est un enfant qui crie.

sur les conseils des plus vieux notables. de ne plus changer de place. furent rassemblés le vendredi. — Faites-le rester au même endroit. dévisageant hommes et animaux. de ne plus éviter . hésitant. Quand tous. repartant. à sautiller. — Mets-toi ici. L ’enfant alla.T O U R S D E L IE V R E Le royal père et grand-père ne comprenait rien à tout cela : sa fille qui s’était fait toute seule un enfant ! et cet enfant déclarait de son côté être son propre père! — Que l’on réunisse. Bour donna trois noix de colas au fils d’Anta et lui dit : — Va remettre ces colas à ton père. dit un griot. Cependant. celui-ci se mit à se gratter furieusement. ordonna le roi. et à changer constamment de place? fit-il. Quand il s’appro­ cha de Leuk-le-Lièvre. on entassa sur trois nattes sept pagnes et une peau de mouton par-dessus. s’arrêtant. Pour ce faire. bêtes et gens. L ’enfant continuait sa recherche. frère Leuk. — Qu’a donc Lièvre à se plaindre des fourmis et des termites. il s’en allait plus loin derrière un plus gros que lui. — Que de fourmis. que l’on réunisse tout ce qui vit et marche dans le pays. tu n ’auras plus à craindre fourmis ou termites. un des vieillards de la suite du roi s’était aperçu du manège de Leuk. de ne plus se dissimuler. Force fut bien à Oreillard de demeurer sur cette couche moelleuse. ma parole ! disait Leuk en le voyant s’approcher et. dit Bour. â se plaindre : — Il y a trop de fourmis et de termites par ici ! et il changea de place. d’un bond.

— Comment va-t-il faire? se demandèrent les vieillards de la suite du roi. mon oncle. «. Leuk s’en alla. Civette et les autres. je veux que tu m’apportes une peau de panthère. clap ! clap ! telles des sandales de femme peulhe. . une peau de lion. Je vais te tuer. — Eh bien ! avant six lunes. sautillant du derrière. dit Bour aux hommes et aux animaux que sa colère faisait trembler encore.112 C O N T E S D ’A M A D O U KOUMBA l’enfant. Allez-vous-en tous. deux defenses d’éléphant. dit Leuk. — Eh bien ! enlève ta peau. pourquoi restes-tu avec une peau aussi sale et pleine de taches? Pourquoi ne te baignes-tu pas dans la rivière? — C’est que. et des cheveux de Kouss-le-lutin-barbu. peux pas tuer le pere de ton petit-fils! — Oue peux-tu m’offrir pour racheter ta tête? — Ce que tu voudras. Il trouva Sègue-la-Panthère près de la rivière et lui demanda : — Mon oncle. je ne sais pas si je sais bien nager. — Eh bien ! je vais te tuer. qui m’ont ouvert un souterrain. Leuk ! — Bour. Fouine. tu ne. C’est toi qui te fais appeler Mana (C est moi) ? Comment as-tu fait pour arriver jusqu’à ma fille? . je vais co IeS i . leurs frères et cousins. ses longues oreilles. qui vint enfin lui tendre les trois noix de — Ah! C’est toi? dit Bour toujours en colère. ordonna le roi.* — C’est Putois. secouant. répondit la panthère. Rat-palmiste. Bour.

l’eau de pluie va la rincer. certes. enduisait l’intérieur de la peau de piment après l’avoir trempée. expliqua Lièvre. — Elle n’est plus là. Sègue-la-Panthère reprit sa peau. — Le bon Dieu. pendant qu’elle se terçait dans le trou. dit Leuk d’un air attristé. La patte lui brûlait comme si elle l’avait mise dans un feu ardent. tu as déjà repris ta peau? — Non pas. répondit Panthère. Il est tellement tombé d’eau qu’elle a dû être entraînée à la rivière. — Que faire? demanda le vieillard au long nez 8 . il va pleuvoir. Sègue se dépouilla et. au bord de l’eau. Laissons la peau de­ hors. Pendant que Panthère s’en retournait dans le trou. dit Leuk. et ensuite : — Oncle! oncle! remets vite ta peau. et il prit le large. — Leuk! Leuk! ça brûle! ma peau me brûle! — Ce doit être l’eau de la rivière. mais elle n ’entra que sa patte gauche de derrière qu’elle retira prestement. le bon Dieu défend de boire aujourd’hui au mari­ got. Leuk s’était posté au bord du marigot quand Nièye-l’Eléphant et sa tribu arri­ vèrent d’un pas pesant et encore ensommeillé pour s’abreuver. Leuk. Leuk alla vite cacher la peau dans un fourré et revint s’enquérir : — Oncle Sègue. le temps menaçait. De bon matin. Toute la rive au niveau des villages d’en haut n’est plantée que de tabac.TOURS DE LIEVRE 113 te la nettoyer pendant que tu resteras dans ce trou pour ne pas attraper froid. En effet.

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CONTES D’AMADOU KOUMBA

et aux petits yeux. Conseille-nous, Leuk, toi qui es l’aîné. — Nous allons monter implorer sa grâce, peutêtre se laissera-t-il fléchir. — E t comment faire pour arriver jusqu’à lui? Leuk appela M’Botte-le-Crapaud qui boitillait non loin de là et mère M’Bonatte-la-Tortue qui pointait le bout de son museau. Il renversa M’Bonatte sur le dos gluant de M’Botte et fit monter sur le ventre de mère Tortue le plus jeune de la tribu des éléphants : sur celui-là un plus âgé et, sur le dos de celui-ci, un autre, et ainsi de suite... Quand le vieux chef grimpa, atteignant presque le ciel, d’un coup de patte, Leuk poussa Tortue et ploum! ploum! dans un enchevêtre­ ment de pattes, de trompes et de défenses, les éléphants tombèrent. Ils s’affairaient à ramasser les défenses cassées : — Ne perdez pas de temps à vous occuper de ça, leur dit Leuk. Vous ramasserez tout ça tout à l’heure, le bon Dieu vous donne l’autorisation de vous abreuver. Dépêchez-vous d’aller boire. Quand ils revinrent après avoir bu longuement et s’être aspergés à qui mieux mieux, il manquait les deux plus belles défenses. — Ne cherche pas, dit Leuk au propriétaire, c’est le bon Dieu qui les a prises pour prix de sa mansuétude. Vers le milieu du jour, Leuk trouva, à l’ombre d’un tamarinier, Kouss-le-Lutin-barbu qui se re­ posait près de son gourdin deux fois plus haut que lui et de son Keul, sa calebasse généreuse qui se remplit de tout ce qu’on lui demande. — Oncle Kouss, dit Leuk, pourquoi laisses-tu

TOU RS D E L IE VR E

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pousser tes cheveux et ta barbe? Comme ça t ’enlaidit ! — Je ne sais pas me raser et je n’ai pas de couteau, expliqua Kouss-le-Lutin-barbu. — J ’en ai un excellent, dit Lièvre. Je vais te raser, oncle, si tu le veux bien. E t quand il eut fini : — Je vais jeter tout ça en m’en allant. Conti­ nue à te reposer, il fait si chaud au soleil. E t Leuk s’en alla, sautillant du derrière, la barbe et les cheveux de Kouss-le-Lutin dans son sachet. Gayndé-le-Lion était sur la rive du fleuve, re­ gardant, d’un œil courroucé et envieux à la fois, biches, antilopes et cobas qui folâtraient sur l’autre rive, broutaient, gambadaient, se rou­ laient, semblant le narguer. Leuk survint et lui demanda : — Ne pourrais-tu attraper et punir comme il le mériterait aucun de ces enfants d’insolents, mon oncle? — C’est que je ne veux pas du tout me mouil­ ler ma peau. — Retire-la, je resterai ici pour la garder. Tu reviendras la reprendre après la chasse. Lion se dépouilla et partit à la nage vers l’autre rive. Leuk s’empara de la peau et alla la cacher. Il revint, arrosa l’endroit où Gayndé l’avait déposée, fit une traînée jusqu’au fleuve avec son derrière qu’il avait trempé dans l’eau, et puis cria de toutes ses forces : — Oncle Lion, oncle! reviens vite; l’eau em­ porte ta peau. E t il sauta dans l’eau. Quand Lion revint, il lui dit : — J ’ai plongé, mais je n’ai rien trouvé. Il faut attendre que le fleuve baisse.

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CONTES D’AMADOU KOUMBA

E t il s’en alla, sautillant du derrière. Trois lunes ne s’étaient pas écoulées quand Leuk se présenta chez le roi avec la rançon emandée. , , — Comment a-t-il pu faire? se demanda suite du roi. , ? — Comment as-tu fait pour avoir tout ce*a. interrogea Bour. — Réunis tout le monde, et tu le sauras, ré­ pondit Lièvre. Kouss-le-Lutin ne vint pas à la réunion, car, s’étant regardé dans l’eau endormie du marigo , il s’était trouvé si laid sans barbe et surtout sans cheveux sur son crâne qui lui semblait le derriere pelé de Golo-le-Singe. Il sut cependant par les hôtes de la brousse que sa colère contre Leuk ne le cédait en rien à celle de Nièye-l’Elephant, de Sègue-la-Panthère et de Gayndé-le-Lion qui, eux, étaient venus à l’appel du roi. Tous avaient expliqué comment Lièvre les avaient bernes e dépouillés. ,. — Ce Leuk quand même ! Ce Leuk alors. di­ sait chacun. — C’est égal, fit Golo-le-Singe, que le courage n’a jamais étouffé, c’est égal, j ’aime mieux être dans ma peau, même pelée derrière, que dans ia sienne. — Il fera bien de ne pas trop s’aventurer en brousse d’ici quelque temps, conseilla un vieillard. ^ Quand on songea à le chercher, Leuk était deja loin, il était parti sans prendre congé. Sur un sçntier perdu, il avait trouvé une peau de biche à moitié pelée, pleine de trous, rongee par les vers qui grouillaient comme des termites;

car je ne veux pas ta mort. Toute la brousse l’a su. Boitant bas. mais il faut quand même que tu te souviennes de moi ! * Aussitôt et depuis. il rencontra Bouki-l’Hyène. tête penchée. Bouki a raconté la mésaventure de M’Bile-laBiche à Golo-le-Singe.TOURS DE LIEVRE 117 Leuk s’en affubla. je suis comme tu me vois. . qui s’apitoya : — Ma pauvre Biche. Il a étendu sa patte gauche vers moi en me disant : * Ce n’est que la patte gauche cette foisci. Golo a colporté l’histoire. que t ’est-il donc arrivé? — Hélas ! fit la fausse biche. Leuk est toujours libre et même un peu craint. je me suis dispu­ tée tout à l’heure au marigot avec Leuk-le-Lièvre.

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il rejoignait la grande mer là-bas.PETIT-MARI En ce temps-là. au nord. mais. après les champs. ni le lendemain. Samba ne rentra pas. outre le travail des champs. les autres à la chasse. ni le surlendemain. les hyènes . La plage de sable si blanc et si fin était si étendue qu’un cavalier à grande allure mettait une demijournée pour aller baigner son cheval et rentrer au village. Tous les hommes cultivaient. et. Le fleuve n’avait pas encore tourné pour descendre au sud. Un lion l’avait tué et les charognards. On ne retrouva dans la brousse que ses os déjà blanchis. c’était la grande brousse et ses fauves. Des champs et des champs s’étendaient vers l’est depuis le village. Samba était de ces der­ niers. ni plus jamais. le bruit de la mer ne s’enten­ dait pas de Rippène et les pêcheurs partaient à l’aube et ne rentraient qu’en pleine nuit ou au crépuscule pour revenir au milieu du jour. les uns allaient à la pêche. Un soir.

mère t ’appelle. N ’Diongane et Khary. et c’est Khary qui y al­ lait. — Oh! lî est encore trop petit! _Eh bien! ce sera notre petit mari. Khary. mais ses pe­ tits camarades commencèrent à se moquer de lui chaque fois que sa sœur l’appelait « petit-mari ». dans les champs ou sous l’arbre-des-palabres. N ’Diongane. défends à Khary de m’appeler « petitmari » parce que mes camarades. E t depuis ce jour-là. Khary était toujours aux côtés de sa mère et son frère avec les garçons du village. pourquoi pleures-tu ainsi tout le temps? __Parce qu’il n’y a plus d homme dans la maison. la veuve de Samba. Samba laissait deux petits enfants : un garçon.120 CONTES D ’AMADOU KOUMBA et les fourmis avaient. nettoyé sa dépouille. Khary n’appela plus son frère que « Petit-mari ». D ’abord N ’Diongane ne dit rien.. Il dit à sa mère : — Mère. Khary interrompit en chantant : . les uns après les autres. Il ne rentrait qu aux heures des repas. Khary lui demanda un jour : __Mère. et une fille. elle disait toujours : — Petit-mari. Tant que l’enfant a sa mère. Koumba. qui ne voyaient pas souvent leur père de son vivant. pleurait souvent. aucune peine ne peut lui être cruelle. mèra. encore fallait-il aller le chercher la plupart du temps. — Mais.. Quand elle allait le chercher sous i'arbre-des-palabres. N ’Diongane est un homme. n’eurent pas leurs habitudes changées. au bord du puits ou dans les champs.

Le sang n ’était pas encore coagulé sur les . d’un coup sec il trancha la partie impure de l’homme. le premier. le temps de l’insouciance passa. but suprême. l’heure de la circoncision était arrivée. des années s’écoulèrent. l’âge de N ’Dion­ gane. devant toutes les épreuves. le maître des garçons. jusqu’à la ceinture. la douleur. se mit à califourchon sur le mortier et releva. un chef de famille. n ’avait pas bronché. il serra si fort que la ficelle disparut dans la peau. mais il n’avait même pas respiré plus fort que d’ordinaire. plus résistante que du fer. Khary appelait toujours son frère « petit-mari ». se saisit de son membre. le représentant des ancêtres. un groupe d’enfants qui. le moment d’entrer dans « la case des hommes » et de commencer son éducation. seraient * frères » parce qu’ils allaient mélanger leur sang sur les flancs d’un vieux mortier à moitié enfoui dans la terre.PETIT-MARI Je le dis et le redis : Petit-m ari! P etit-m arit 131 N ’Diongane s’en alla en pleurant. tira le prépuce qu’il attacha avec une ficelle fine. N ’Diongane. pou­ vait être fière. et. leur vie durant. sa formation pour devenir un homme dans toutes les circonstances de la vie. Non seulement l’enfant n’avait pas crié. sa mère. Par une aube fraîche. l’un après l’autre. pour la première fois et volontairement. Le botal (celui qui porte sur son dos).. son fils sera un homme. de son couteau plus tranchant qu’une alêne de cordonnier et qui crissait en coupant. Des lunes et des lunes passèrent. subirent. Koumba. puis. son boubou de gros coton teint en jaune-brun. Pour les enfants de douze ans.

) Hors de tout contact avec ceux du village. Ils allaient aussi au chapar­ dage. L ’éducation commençait dans la case des hommes et dans la brousse pour former l’esprit. pleurait quand on le pansait. canards ou autres choses. Aucun d’eux n ’avait déshonoré sa famille. rudiments de la sagesse des anciens. à la chasse aux lingués (longues baguettes dont chaque circoncis portait une paire). que les « sélbés ». les chants exerce-mémoire composés sou­ vent de mots et de phrases sans signification apparente ou dont la signification se perdit aux temps reculés où les hommes noirs s’éparpil­ lèrent. les « passines ». sur­ tout les femmes. on ne devait rien leur réclamer de ce qu’ils volaient. (Le circoncis qui n’avait rien dit quand on l’avait opéré. Les selbés. endurcir le corps et aguerrir le caractère. Les pansements furent faits. les récitants leur apprenaient à coups de lingués sur l’échine et de braises rougeoyantes sur la main refermée. où les enfants . Le jour ils allaient au bois mort pour l’éclai­ rage et le chauffage de la nuit. les aînés.. c’étaient les kassaks. à la chasse à la fronde. les plaies : et il arrivait souvent que La chèvre qui n'avait pas pleuré Quand on Va égorgée. le dur mois passa. à la chasse à l’épieu. Le soir et à l’aube. C’étaient les devinettes à double sens. poulets. les chants initiatiques. puis un autre et un autre encore.. car on ne pouvait. Criait quand on la dépouillait.122 CONTES D'AMADOU KOUMBA flancs du vieux mortier qu’un autre enfant avait chevauché le billot évidé. soignaient aussi sans ménage­ ment.

et tous les jours comme avant. Mais ce n ’était plus de la voix espiègle d’une petite fille têtue et mal élevée. fit N ’Diongane. quand on veut devenir un homme. jeunes et vieux. N ’Diongane était le plus beau de tous. mère t ’appelle. le chercher aux champs et sous l’arbre-despalabres : — Petit-mari. pour allonger la sauce. Elle alla. mais le plus souvent. Dans son boubou indigo. et parfois. ce fut sa sœur qui l’accueillit : — Mère. Petit-m ari l chanta Khary. Quand il rentra chez lui. Car il faut savoir. un aîné plus dur que les autres crachait dans la calebasse qui devait être vidée et propre comme si elle revenait du puits ou de la rivière. dis à Khary de ne plus m’appeler Petit-mari. la bouillie de mil au lait sucré au miel était mélangée au couscous ou au riz pimenté.PETIT-MARI 123 mangeaient parfois bien. vaincre toute répugnance. tu diras à mère que je ne rentre pas à la maison. c’était une voix d ’amoureuse. voici Petit-mari! — Mère. je . se mirent à rire. son frère qui était le plus beau de tous les jeunes gens du village. Les enfants étaient devenus des hommes. De son chant sourdait une sorte de ferveur. ils portaient des culottes. Je le dis et le redis : Petit-m ari. facétie d’un selbé. car Khary aimait son frère. que je n’y rentrerai plus jamais. alors N ’Dion­ gane répondit à sa sœur : — Khary. Tous ceux qui étaient à l’ombre du baobab.

reviens! Le vent lui apporta la voix de son fils : — Mère. Dans le sable brûlant et mouvant où s’enfonçaient leurs pieds. — Du côté de la mer. dis à Khary de ne plus m’appeler Petit-mari. — Où? demanda Koumba. Petit-m ari! Le soleil les avait rattrapés et devancés tous les . là-bas. chéri reviens! ne t’exile pas. Petit-mari est parti.. N ’Diongane chéri reviens! et Khary chantait toujours : Je le dis et le redis : Petit-m ari.. chanta la sœur. La vieille femme appelait toujours son fils : N ’Diongane reviens. . elles suivirent N ’Diongane. il a dit qu’il ne reviendra plus jamais. Khary prévint sa mère: — Mère.124 CONTES D’AMADOU KOUMBA Il se leva et s’en alla vers la mer. Revenue à la maison. Je le dis et le redis : P etit-m ari!. La vieille femme appela en chantant : N ’Diongane N ’Diongane Que ta sœur N ’Diongane reviens. Elles sortirent toutes les deux et virent N Diongane qui s’en allait en courant là-bas.

. — Mère. : s’entêta sa sœur. N ’Diongane avança jusqu’aux genoux dans les vagues qui roulaient et s’étalaient derrière lui. . Que ta sœur ne t’exile pas N ’Diongane reviens. La nuit était venue. demanda son fils. au chant de la vieille femme. et. Petit-m ari. N ’Diongane allait toujours vers la mer qui com­ mençait à couvrir sa voix de son bruit lointain.. N ’Diongane reviens. au chant de sa fille. N ’Diongane chéri reviens t suppliait la vieille femme.. Petit-m ari l Je le dis et le redis. Il plongea dans la mer.. se mêlait maintenant le chant des vagues dominant la voix du jeune homme. Le vent s’était rafraîchi qui portait la voix de N ’Diongane. dis à Khary de ne plus m’appeler Petit-mari. A l’aube..PETIT-MARI 135 trois. Que ta sœ ur ne t’exile pas N ’Diongane reviensl . les deux femmes atteignirent le sable humide et elles aperçurent N ’Diongane dont les chevilles étaient encerclées par l’écume des vagues qui déferlaient..

E t Koumba en larmes appelait toujours : N ’Diongane reviens. rou­ lèrent et déferlèrent dans un immense rugisse­ ment. qui lui arriva à la poitrine. dis à Khary de ne plus m’ap­ peler Petit-mari ! E t l’eau lui entourait le cou. E t. lui enfonça la tête dans le sable humide et mouvant jusqu’à ce que le corps de la jeune fille devînt flasque comme les méduses que les vagues avaient abandonnées sur la plage.126 CONTES D’AMADOU KOUMBA pleura la mère. Il avançait toujours dans l’eau. il avait dis­ paru dans la mer.. Les vagues déferlèrent dans un immense mugissement. Je le dis et le redis : Petit-m ari. le soir. E t lorsque. Petit-m ari! chantait toujours Khary. engloutissant Koumba qui chantait toujours et le cadavre de sa fille. Koumba saisit alors Khary à la gorge et. depuis. elles les englou­ tirent et s’étalèrent jusqu’à Ripène. la mer n ’est plus retournée là-bas.. ne plus voir les vagues qui s’enflaient. on colle à son oreille un des . fit-il. mais ses yeux maintenant étaient secs et paraissaient même ne plus voir la mer. mais N ’Diongane ne répondit plus. — Mère. les vagues qui s’enflèrent. Elle chantait toujours appelant son fils. là-bas au cou­ chant. la renversant par terre.

ce que l’on entend ce sont les pleurs et les chants de Koumba-la-folle appe­ lant son fils N ’Diongane reviens.PETIT-MARI 127 coquillages de la plage. N ’Diongane chéri reviens l .

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nous serions mal reçus. c’est donc à toi de parler partout où nous nous présenterons. Voilà pourquoi le jour où il partit en voyage avec Deug-la-Vérité. Au milieu du jour. mais le plus grand nombre affirmait que la Vérité et le Mensonge étaient comme la nuit et le jour. Fène-le-Mensonge dit à sa compagne de route : — C’est toi que Dieu aime.VERITE ET MENSONGE Fène-le-Mensonge avait grandi et appris beau­ coup de choses. Car si l’on me reconnaissait. D’aucuns disaient. notamment que l’homme — et la femme encore moins — ne ressemblait en rien au bon Dieu. Ils partirent de bon matin et marchèrent long­ temps. Aussi se trouvait-il vexé et se considérait-il comme sacrifié chaque fois qu’il entendait dire : a Le bon Dieu aime la Vérité ! » et il l’entendait souvent. que rien ne ressemble davantage à une vérité qu’un men­ songe. ils entrèrent dans la 9 . Il en ignorait beaucoup d’autres encore. c’est toi que les gens préfèrent sans doute. bien sûr.

E lle dit sincèrem ent qu ’une femme digne du nom de m aîtresse de maison au­ rait dû être plus accueillante pour des étrangers et devait toujours avoir tout préparé pour le retour de son époux. cependant une m arm ite pleine de riz bouillait à l ’entrée de la case. Il demanda : — E st-ce là le fa it d ’une bonne épouse? E st-ce là le fait d ’u n e femm e généreuse? E st-ce là une bonne m énagère. D ans une calebasse dont la propreté n ’était pas des plus certaines. et. Fène-le-M ensonge. A lo rs la femm e se m it dans une colère folle. la m aîtresse de maison leur donna de l ’eau tiède à faire vom ir une autruche. m ais à cause de ses hôtes inconnus qu ’il n ’avait pu honorer (comme doit le faire tout m aître de maison digne de ce nom) et qu ’on avait laissés le ventre vide. prudent et comme convenu. — Je n ’ai encore rien de p rêt. c’est-à-dire la chance. m ais D eug-la-V érité ne pou­ va it pas se taire. et le retour du m aître. qui n ’avait pu à elle seule avaler tout le contenu de la m arm ite. d it la femme. D e m anger il ne fu t point question. menaçant d ’am euter tout le villag e. qui cependant avait grand-faim . ne dit pas un m ot. C elui-ci arriva au crépuscule et demanda à m anger pour lui et pour les étran­ gers. ayan t travaillé la journée durant au grand soleil des cham ps. non pas tant pour lu i. intim a à son m ari l ’ordre de m ettre à la porte ces étrangrs . L e m ari entra dans une grande colère.130 C O N T E S D 'AM ADO U KOUMBA prem ière maison du villa g e q u ’ils atteignirent. Il leur fa llu t demander à boire après qu ’ ils eurent salué. L e s voyageurs s ’étendirent à l ’ombre du baobab au m ilieu de la cour et atten­ dirent le bon D ieu .

de dire a u x voya­ geurs de continuer leur chem in. Ils m archèrent encore longtem ps et arrivèrent dans un villa g e. m ais qu’ elle a va it besoin cepen­ dant d ’ém ollient? A vaien t-ils besoin de dire aussi crûm ent les choses! F ène et D eu g continuèrent donc leur voyage. dans tous les villag es habités par les hommes. d it le vieillard en . c ’est le ch ef qui donne ou qui fa it don­ ner à chacun sa p art. q u ’il ne verrait peut-être jam ais plu s de sa v ie . depuis N ’D iadine N ’D iaye. comme convenu. — • Q u i pensez-vous donc qui commande dans ce village? demanda le chef a u x voyageurs. ce sont ces enfants. en lui présentant la tête et les — pieds de l ’anim al. que la vie n ’était pas du couscous. sans quoi elle s ’en retournerait sur l ’heure chez ses parents. O ubliaient-ils donc. de don­ ner son avis : — Selon toute apparence. et qui choisit la sienne — la m eilleure. Fène-le-M ensonge garda le silence et n ’ouvrit pas la bouche. depuis toujours. ces voyageu rs m alappris. à l ’entrée duquel ils trouvèrent des enfants occupés à débi­ te r un taureau bien g ras qu ’ils venaient d ’abattre. O r. et D eug-laV é rité fu t bien obligée. E n entrant dans la maison du ch ef de v illa g e. dit-elle. qui ne se vo yait pas sans femme (même m auvaise m énagère) et sans cuisine du fa it de deux étrangers. Prudem m ent.V E R I T E E T MENSONGE im pertinents qui s ’occupaient de son m énage et se m êlaient de donner des conseils. — V ous êtes des insolents. de deux pas­ sants q u ’il n ’avait jam ais v u s. ils y virent des enfants qui disaient à celui-ci : # V oici ta part. qui avait si mal commencé. Force fu t au pauvre m ari.

est morte depuis h ier. m alchanceux. A u s s i. Je com­ mence à croire que. — Pourquoi ces cris et ces pleurs? demanda D eug-la-V érité. E n route. L ’esclave s ’en fu t et revint un moment après. c ’est moi qui vais m ’occuper de nous deux. continuèrent leur chemin. — C e n ’est q u ’à cause de cela que l ’on crie tant? demanda Fène-le-M ensonge. sans quoi vous n ’eu sortirez plus. accompagnée d ’un vieillard qui conduisit les voyageurs dans une belle case où ils trouvèrent un mouton rôti entier et deux calebasses de cous­ cous. vous envoie . Sortez de ce v illa g e. partez tout de suite. dit le vieillard . la plus jeune des femm es du roi. allez-vous-en ! E t les voyageu rs. et je ne sais pas s ’ils seront m eilleurs si je continue à te laisser plus longtem ps le soin de nos affaires. lorsque survin t une fem m e tout en larmes. Ignorant comment ils seraient reçus au village dont ils approchaient et d ’où venaient des cris et les lam entations. les hommes ne t ’ apprécient pas outre mesure. partez. — Mon m aître. à p artir de m aintenant. — H élas. si tu plais au bon D ieu . F èn e dit à D eu g : — L e s résultats ne sont pas bien brillants ju sq u ’ici.132 C O N T E S D'AMADO U KOUMBA courroux. dit la femme (c’était une esclave). notre reine favorite. et le roi a tant de peine q u ’il veut se tu er pour aller rejoindre celle qui fu t la plus aim able et la plus belle de ses épouses. V a dire au roi q u ’il y a au puits un étranger qui peut ressusciter des personnes m ortes même depuis longtemps. D eu g et F èn e s ’arrêtèrent au puits avant d ’entrer dans une demeure quel­ conque et se désaltéraient. A llezvous-en.

il sortit de la case et s ’adossa fortem ent à la porte : — V o ilà que la chose se complique.V E R I T E E T MENSONGE ceci et vous dit de vous reposer de votre long voyage. p uis. j ’ai réveillé ta femme. — D is alors ce que tu désires toi-même. — Q ue peux-tu m ’offrir? répliqua Fène-leM ensonge. d ’abord douce­ m ent. lais­ sant D eug-la-V érité dans la case. enfin. il dit a u x m essagers : — A lle z dire à votre roi que je n ’ai point de tem ps à perdre ici. — Je veu x la moitié de tous tes biens. réveillé lui . et le surlendem ain de même. au bout d ’un temps très long. dit-il au roi. s ’il n ’a pas besoin de moi. — D ’abord. — C ela ne me su ffit pas. O n l ’entendit souffler et ahaner. L e lendem ain. M ais F ène feig n it d ’être en colère et impa­ tient. pro­ posa le roi. ensuite à très haute vo ix . F ène fit bâtir une case au-dessus de la tombe de la favorite et y entra seul. et que je vais reprendre mon chemin. comme s ’il se disputait avec plusieurs personnes. — Je te donnerai cent choses de toutes celles que je possède dans ce pays. — C ’est entendu. il te fera appeler bientôt. on apporta au x étrangers un repas encore plus copieux. Il vous dit d ’attendre. il se m it à parler. accepta le roi. estim a Fène. E t F èn e le su ivit. mais à peine était-elle revenue à la vie et allait-elle sortir de sous terre. J’ai creusé la tombe. que veux-tu comme p rix de ce que tu vas faire? s ’enquit le roi lorsqu’il fu t devant lui. U n vieillard revint lui dire : — L e roi te demande. que ton père. m unie d ’une houe.

qui aim ait plus que jam ais la favorite et qui a va it toujours eu peur du roi défunt dont il avait. tu ve u x que je fasse revenir. Bour-le-R oi regarda ses conseillers. in ­ dique-moi seulem ent qui. » I l n ’avait pas fin i de me fa ire cette proposition que son père su rg it à son tour et m ’o ffrit tous tes biens et la m oitié de ceux de son fils . dit Fène-le-M ensonge. L ’étranger avait bien raison de dire que les choses se gâtaient. l ’a prise par les pieds en me disant : c L a isse là cette fem m e.134 C O N T E S D 'A M AD O U KOUMBA aussi. et que servirait-il au roi de revoir sa fem m e la plus aim ée s ’il se dépouillait de tous ses biens? Serait-il encore roi? F èn e de­ . — M a fem m e. les biens de son fils et la m oitié de sa fortune. Q ue falla it-il faire? — P our le tirer d ’em barras. préci­ pité la m ort. T o n grand-père fu t bousculé par le grand-père de ton père. — E videm m ent. lu i. L e p rix était fo rt. pour t ’éviter d ’avoir trop à choisir. L u i non plus n ’avait pas fin i de parler que son pere arriva. m ’ offre le double de ce que tu m ’as promis tout à l ’heure. aidé des notables. les biens de ton père. et ses con­ seillers le regardèrent et regardèrent l ’étranger. et les notables regardèrent le roi. c ’e st que ton père. qui me proposa tes biens. B our se tourna vers ses conseillers. de ta fem m e ou de ton père. dit le roi. évidem m ent! répliqua Fènele-M ensonge. ta n t et si bien que tes ancêtres e t les aïeu x de leurs ancêtres sont m aintenant à la sortie de la tombe de ta femme. je te donnerai toute la fortune de mon fils. et les v ie u x le regar­ dèrent. Seulem ent voilà. Bour regarda Fène-le-M ensonge. Q ue pourra-t-elle te don­ ner? T a n d is que si je reviens au monde.

dit le roi. .V E R I T E E T MENSONGE vina la pensée du roi et celle de ses notables : — A moins. pour laisser ta femme où elle est actuelle­ ment. — E h bien ! que mon père. dit-il. — Q u ’en dis-tu. et ma femme pareillem ent. ce que tu m ’avais prom is pour la faire revenir. eut la moitié des biens du roi qui. C ’est ainsi que Fène-le-M ensonge. firen t en chœ ur les vieu x notables qui avaient contribué à la dispari­ tion du vieu x roi. B our? demanda Fène-le-M en­ songe. oublia bien vite sa favorite et p rit une autre femme. pour n ’avoir fa it revenir personne de l ’autre monde. à moins que tu ne me donnes. — C ’est assurément ce qu ’il y a encore de m ieux et de plus raisonnable. le père de mon père et les pères de leurs pères restent où ils sont. d ’ailleurs.

.

» T ro p parler est toujours m auvais. qui voudraient ne plus m archer quand elle se dit ca­ pable d 'a ller plus loin. souvent â tort. C ’est ce qu ’avait dû se dire Sengne-le~M arabout qui. de même que ne pas comprendre ce que dit une autre bouche. parle et crie en son nom. car il lui est difficile de se contenter de : « Je ne sais pas. E nferm é dans la plus belle des cases. L a bouche p rit tout le pouvoir du corps le jour où elle se sut indispensable. ne point se fa ire entendre est souvent source de désagré­ m ents. sans demander leur avis ni au ventre. ni a u x jam bes. revenant de L a M ecque. S était arrêté à K a y e s. Serigne s était aussitôt m is à psalmodier verset du Coran . E lle sauve l'hom me quelquefois et plus souvent le mène à sa perte. parfois avec raison.LA BICHE ET LES DEUX CHASSEURS E sclave de la tête. qui m angerait encore alors qu elle se déclare rassasiée. chez un de ses disciples. la bouche commande au reste du monde.

S erign e. T r o is jours durant et trois fois par jou r. ces bambaras encore récemment mécréants n ’ avaient jam ais ouï-dire que le Coran pou­ va it rem placer une calebasse de riz . tô ou couscous. le fervent pèlerin f it au jeune m essager la même réponse au même appel. se dem andait. M ais prier sans m anger? Q uelque puissance q u ’ait la parole divine. V in t l ’heure du repas. L e repas est certain de n ’être point épargné quand la question n ’est plus que de savoir s il fa u t prier avant de m anger ou m anger avant de prier. L e lendem ain m atin. et Serigne lu i avait répondu dans la sienne. Serigne lu i répondit : — M ana (« C ’est moi ». L ’enfant s ’en retourna dire à ses parents : — Il a dit q u ’il ne vient pas. E t l ’on dîna sans l ’hôte. ne fû t-il jam ais à L a M ecque. A in s i. si te . l ’enfant était encore venu appeler dans sa langue le M arabout. la case et dit à S erign e : — K i k a na ( « O n t ’appelle ». en w oloff). de tôt fa it à la pâte de m aïs accommodé avec une sauce filan te au gombos fra is. l ’enfant entra dans. E t voilà que le M aître refu sait toujours de venir partager riz . accompagnée d ’un pouet rôti à point. entre une sourate et une litanie.138 C O N T E S D' AM AD O U KOUMBA et litanies. en bam bara). une nuée de sauterelles ne s ’était point abattue sur les champs du p ays si les ter­ m ites n ’avaient pas dévasté les gren iers. depuis q u ’il était entré dans la case. on envoya lin bambin chercher le M arabout. C onvertis de fraîche date. un vrai tô de chef pour honorer le M aître. au m ilieu du jour et de même le soir. si. surtout de tô. M anger sans prier n ’est point le fa it d ’un croyant. les am phitryons du M arabout ne comprenaient rien à tant de ferveur. de son côté.

I l se dem andait si tous les bœ ufs qui pâturaient. de réclam er de la nourriture. n ’étant ja ­ m ais sorti de K a y e s et n ’a ya n t jam ais franchi la F além é. l ’arabe litté­ raire. et l ’enfant qu ’on lui dépêchait n ’entendait point le w oloff. si toutes les races de poissons qui le peuplaient : carpes. n ’avaient pas été enlevés en une nu it par la peste. sur l ’autre rive. un mot de bambara. capitaines. Serigne ne comprenait pas. ne s ’étaient pas couchés en colère pour m ourir en un clin d ’œ il. était enfin venu voir le M aître et l ’on s ’était expliqué. si tous les moutons que les M aures et les P eulhs faisaien t descendre du N ord. la . qui sépare le Soudan du Sénégal. désertant K a y e s et M édine. S erign e comprenait : — K i ka na? (Q ui est-ce? en woloff)'. Il se dem andait enfin combien de fois par lune on m angeait dans ce pays. a u x dépens de son ventre. ou descendues vers Sain t-L ouis et la m er. Quand le bambin. nom breux. n ’étaient point re­ montées vers le F outa-D jallon. en bam bara. atteints subitem ent de pasteurellose. cependant.L A BICH E E T L E S CH A SS E UR S 139 fle u ve Sénégal ne s ’était pas asséché en une nu it. L e disciple. S a dignité de grand M arabout lui interdisait. inquiet. E t lorsque le M arabout répondait en woloff : — M an a! (C ’est m oi!) L ’enfant entendait : — M a n a ! (Je ne viens pas. poissons-chiens. lui qui possédait m ieux qu ’un savant de Tom bouctou. Serigne sut ain si. ju sq u ’a u x immondes silures qui se repaissent de déjections. en bam bara). disait au M ara­ bout : — K i ka na (On t ’appelle).

tandis que Boulci-l’ H yène avait fréquenté vin g t ans durant l ’école coranique. / . Cependant. M ’B ile devint donc. C ’est sur ce chemin que M ’Bile-la-Biche était passée et avait brouté de l ’herbe sur laquelle Se­ rigne avait craché. (Je vais m aintenant te raconter. et tout ce qu ’ elle en avait rap­ porté. et que la chance peut surgir même des liens qui vous ligotent. bonne ou m auvaise. Serigne.140 CO NT ES D ’AMADOU KOUMBA puissance de la bouche et la valeur de la parole.) Comme le miel dans l ’eau. la parole. Il reprit le chemin du retour. presque un saint. non pas le M arabout ni Je . c ’était le fléchissem ent de ses reins et l ’affaissem ent de son arrière-train dus au poids des fagots qu ’elle avait portés chaque jour pour l ’éclairage des cours du soir. d un seul coup et en un instant. . presque W a li. se dissout dans la salive qui en garde une part de puissance. même profane. toute sa science. devint m ieux q u ’un marabout. dit AmadouKouinba. S erigne prit congé de ses hôtes après avoir prie longuem ent pour eux et aspergé d|une poussière de salive les m ains tendues vers lui et les crânes tondus des petits enfants. comment M ’Bile-la-Biche acquit son sa­ voir et ce qu’elle en fit contre deux chasseurs. comme à quelque chose m alheur ebt bon. à la suite de son jeune forcé durant lequel nul alim ent im pur n avait souillé sa bouche. E lle acquit ainsi.

ce fu t K oli le chasseur. Q u ’y faisait-elle le m atin de si bonne heure? F aisait-elle ses ablutions ou buvait-elle tout simplem ent comme n ’im porte quel autre ha­ bitant de la brousse? K o li n ’a pas eu le tem ps de le dire. je t ’apprendrai où trouver E léphants et S angliers. en bouillant. faisait : « C e n ’ est pas fin i ! » Il la débita et le couteau. qui n ’avait pas été touchée par la balle. ni sorciers. Quand il s ’approcha pour la ram asser. Il la dépouilla. Q uand il arriva chez lu i. celle-ci lui avait dit : — N e me tue pas. M ’B ile ne l ’a jam ais dit et personne ne le saura jam ais. avait répliqué K o li. et il avait abattu M ’B ile. fit M ’B ile. en coupant la viande. K o li avait trouvé M ’B ile au bord de l ’eau. en se décollant. F u rie u x . faisait : « Sotégoul ! » K o li char­ gea M ’B ile sur sa nuque et sur ses épaules et rentra au village. m ais Celle-quisavait. K o li avait donc visé M ’B ile. fa i­ . M ’B ile lui dit : — Sotégoul! (Ce n ’est pas fin i!) Il lui trancha le cou. L e premier qui en fit l ’expérience.LA BICHE E T L E S CH ASSEURS 141 Sorcier de la forêt et de la savane. C a r elle savait des choses cachées aux autres bêtes. — T u ne m ’as pas encore. et la peau. fa i­ sait : « C e n ’est pas fin i ! » K o li m it les morceaux dans la m arm ite et la m arm ite. — C ela m ’est égal. des choses qu ’ignoraient les hommes qui n ’étaient ni m arabouts. en cris­ sant sur les os. K o li avait bourré son fu sil avec une mère-termite cuite au feu de n ’ guer et écrasée dans de la poudre de tam arin. * Sotégoul ! » fit le cadavre de la biche qu ’il avait jeté par terre. m ais le couteau. c ’est toi que je veu x aujourd’h ui. et il avait tiré. il apprit que son fils venait de tomber dans le puits.

le roi au long nez et a u x petits y e u x . qui la tenait de G olo-le-Singe. en soufflant sur le feu . Sa fem m e. K o li alla chercher du bois mort. la m arm ite et les m orceaux de viande. le morceau n ’alla pas plus bas que sa gorge où il se gonfla et lui fit éclater la tête.. « C e n ’ est pas fin i! » firen t le feu .. d it B ouki-la-Fourbe. que toutes les bêtes vinrent trouver un jour pour se plaindre de N ’Dioum ane le chasseur.142 C O N T E S D 'AM ADO U KOUMBA sait : t C e n ’est pas f in i! . qui avait sauté de la m arm ite et qui regagn a la brousse. — Sotina ! (C ’est fin i !) fit M ’ B ie. et nous ôter cette peur qui nous attend au pied de chaque arbre et dans chaque touffe d ’herbe. — T o i seule peux rendre le calme à notre brousse et â la forêt. avait dit N iè ye -l’E léph an t. L a m arm ite bouillait toujours. m ais la viande ne cuisait ja ­ m ais. — T o i seule peux ram ener la p aix et les jours heureux. C e n ’est pas f in i! .. dit Sèguela-Panthère. K oli prit enfin un morceau pour le goûter. dont elles voulaient égalem ent bien êtr débarrassées. l ’agile et sournoise à la peau sale et trouble comme son cœur.. reçut une étincelle dans l ’œ il gauche et devint borgne.. » M ais la viande ne cuisait pas. C e n ’ est pas f in i!. A in si s ’établit la réputation de M ’B ile-la-Biche. . L a m ésaventure de K o li fu t rapportée a u x ha­ bitants de la brousse par Thioye-le-Perroquet. qui fréquentait plus qu ’aucun autre les parages des champs et des villages des hommes. — T o i seule peux nous rendre la tranquillité en nous débarrassant de N ’D ioum ane.. Sept jours durant.

puis à gauche. était cependant de trop fraîche date. abreuvaient la terre de sang chaud. tous vinrent demander à M ’B ile-la-Biche d ’en fin ir avec N ’Dioum ane et les chiens de N ’Dioum ane. L eu k -le-L ièvre. que les arbres étaient v ie u x . le père de N ’Dioum ane. pour surprendre ses victim es. ver­ saient au pied des arbres et sur l ’herbe du sang de la première bête tuée à la pleine lune. m ais elle ne savait pas que le pacte qui liait K h a tj à la race de^ N ’Dioum ane datait du jour où le chien avait pénétré dans la demeure de l ’homme pour en écarter les génies m alfaisants. ayant appris son savoir de la L u n e. l ’herbe et les aïeu x de N ’Dioum ane était aussi vieu x que la race des chasseurs. ses ancêtres depuis le prem ier. E t tous. que l ’herbe avait existé de tout tem ps. T h ile-le-C hacal qui courait à droite. le père du père de N ’Dioum ane. ^ L a connaissance de M ’ B ile. M ’B ile leur prom it la perte du chasseur. G ayndé-le-Lion a u x y e u x rouges qui avait em prunté au sable sa teinte pour se cacher. elle ign orait que le pacte conclu entre la terre et les arbres. pour éviter coups et balles. qui s ’était accroché ses savates au cou pour m ieux courir. m aintenant pour fu ir N ’Dioum ane. jad is. D epuis le prem ier ancêtre. vie u x . l ’H erbe ne devaient plus cacher à leur vue l ’animal q u ’ils voulaient abattre. et la T e rre . le père de N ’D iou­ mane et N ’Dioum ane offraient a u x chiens le .L A BICHE E T L E S C H A SS E U R S 143 l ’H yèn e au x reins fléch is et à la fesse basse. toute la race de N ’Dioum ane. le père du père de N ’Dioum ane. vieille. et si elle savait que^ la terre était vieille. les A rb res. ^ M ’B ile n ’ignorait point que K hatj-le-C hien était aussi un assez bon m aître de la connais­ sance. quoique grande. N Dioum ane.

senti par les chiens de N ’Dioum ane. l ’eau ne cuirait jam ais le poisson qu ’elle a vu naître et qu ’elle a élevé. L e s chiens de N ’Dioum ane. mai? qui s ’en couvre grelottera a u x grands froids. et les chiens devaient sentir et dépister la bête à tuer. tendu comme un long doigt. découverte. nés dans sa de­ m eure. pas plus que deu x hilaires 1 de même longueur ne suffisaient pour rem plir de m il deux greniers ( i ) 1M aire : instrument aratoire en forme de croissant au bout d’un long manche. Il disait aussi que la Prom esse était une couverture bien épaisse. et le canon de son fu sil. en effet. et la balle arrivait sur la bête ainsi qu ’un m essager consciencieux qui ne traîne jam ais en route. D e mémoire de gibier. Nom woloff : Gep. Il disait encore q u ’avoir la même haie m itoyenne n ’a jam ais donné deux champs de même étendue. qui n ’oublie jam ais sa m ission et qui arrive toujours â destination. F idélité et T rah ison allaient de pair. avaient reçu de son père les noms de W orm a (F id élité). vu par N ’D ioum ane. si la F id élité devait durer tou­ jou rs. C a r.144 C O N T E S D’AM ADO U KOUMBA cadavre de la première bête abattue a la nouvelle lune. . L e pere de N ’Dioum ane pensait qu ’en ces mots s ’enferm ait assez de sagesse pour l ’homme qui ne voulait point avoir de déceptions dans son existence. comme W orm a et W or-m a étaient les mêmes. indiquait le chemin la balle. L a bête dépistée. aucun habitant de la forêt ou de la savane. premier coin* merçant qui en vendit au Sénégal. D ig g (Prom esse) et D ig (H aie m itoyen n e). du nom cPHilaire Prom. visé par le fu sil de N ’Dioum ane. n ’avait échappé à la balle qui lui avait été destinée. W or-m a (T rah is-m oi). disait-il. N ’D iou­ mane la visa it. expliquait-il.

LA BICHE E T L E S CHA SSE URS

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de même contenance. Il ne disait pas, m ais il le pensait sans doute, qu ’il y avait chasseur et chas­ seur, ce que M ’Bile-la-Biche ign orait peut-etre, m algré son grand savoir. Il disait encore d ’autres paroles de sagesse que son fils parut avoir oubliées le jour où s arrêta sur le seuil de sa maison, chantant et dansant au son du tam-tam, cette bande joyeuse de jeunes femm es plus jolies les unes que les autres.

A p rès avoir cherché pendant une lune, M B ile avait trouvé ou croyait avoir trouvé conunent perdre N ’Dioum ane et ses chiens. E lle avait en­ voyé Golo-le-Singe et Thioye-le-Perroquet cher­ cher le peuple de la brousse. A _N ous allons, avait-elle dit a u x autres betes, nous changer en femmes et nous irons rendre visite à N ’Dioum ane le chasseur. A in si fu t fa it...

Salamou aleykoum Nous vous saluons, N ’ Dioumane et ta famille; T u as des hôtes d’ importance, Il te faut les nourrir...
chantant, jouant du tam-tam et dansant, vetues des plus beaux boubous et des plus jolis pagnes qu’on eût jamais vus, couvertes de bijoux, les femmes, sur l ’invitation de N ’Dioumane, en­ trèrent dans la maison.

Salamou aleykoum Nous vous saluons

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C O N T E S D'A M AD O U KOUMBA

L e s unes après les autres, elles vinrent s ’age­ nouiller devant le chasseur; les tam -tam s ron­ flaien t, les m ains claquaient :

N ’ Dioumane et ta famille; T u as des hôtes d’ importance, Il te faut les nourrir...
N ’Dioum ane ne pouvait savoir quelle était la plus belle de toutes ces fem m es, ni sur laquelle arrêter le plus longuem ent ses y e u x . L e s tam-tams cessèrent enfin de battre et les femm es de danser. T o u t le monde s ’assit et elles racontèrent leur voyage et dirent le but de leur visite, pendant qu ’on égorgeait taureaux et bé­ liers et que les pilons écrasaient le m il dans le ventre des m ortiers. — N ous venons de loin, dit une grande femme a u x form es arrondies, au teint très noir. — P as de si loin, cependant, que ta réputation n ’y soit parvenue, N ’D ioum ane, roi des chas­ seurs, fit une autre femme, menue, au teint clair, au cou mince. L e u r voix était douce et caressante, et le chas­ seur était si ravi qu ’il n ’entendit que le troisièm e appel de l ’enfant qui était venu lui dire que sa m ère le demandait. — N ’Dioum ane, lui dit sa m ère, tout ceci me fa it peur. R egarde cette grosse femme au teint si noir, au nez si fo rt, elle ressem ble à N ièye-l’E léphant. — O ù vas-tu chercher de pareilles pensées, ma mère? avait demandé N ’Dioum ane en riant. — R egarde celle-là, si menue au teint clair, au cou si long et si m ince, n ’est-ce pas M ’Bile-laB iche?

L A BICHE E T L E S CHA SSE URS

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— Q u ’est-ce que tu peux bien raconter là, ma mère? — N ’D ioum ane, mon fils , méfie-toi, avait dit la vieille fem m e, et le chasseur s ’en était retourné vers la joyeu se et bruyante compagnie. L o rsq u ’on apporta les calebasses pleines de couscous où nageaient les plus succulentes tranches de viande, les jeunes femm es firen t la moue : — D écidém ent, nous n ’avons pas faim du tout, dit l ’une d ’elles. U ne autre expliqua : — N ous avons tant m angé de bœ uf, de mou­ ton et de chèvre que nous nous attendions â autre chose de la p art de N ’D ioum ane, le roi des chasseurs. Piqué au v if, le chasseur demanda : — Dites-m oi tout ce que vous voulez m anger, et je vous l ’offre à l ’instant. V oulez-vous de la viande de biche? V oulez-vous du K oba? du San­ glier? de l ’Hippopotam e? — N on! N o n ! firen t les femm es, dont quelques-unes commençaient à trem bler. — N ous avons envie, dit la fem m e au teint clair, nous avons envie de viande de chien. M algré les conseils de sa m ère, N ’Dioum ane donna l ’ordre de tuer les chiens. C e qui fu t fait. — A u moins dit la vieille femm e, ne laisse perdre aucun des os des chiens, ram asse-les tous et rapporte-les-moi quand tes invitées auront fin i de m anger. O n servit le couscous à la viande de chien aux jeunes et jolies fem m es, qui se déclarèrent heu­ reuses et satisfaites de la large hospitalité du grand chasseur, dont elles chantèrent à nouveau

lui dit celleci. . sa corne de poudre et son sachet de balles.148 C O NT ES D ’AM ADO U KOUMBA les louanges. L e chasseur alla dire à sa m ère qu’il recondui­ sait les fem m es qui s ’en retournaient chez elles. tu nous auras ainsi avec toi quelque tem ps encore. dit la femm e menue. L e s jeunes femmes se fâchèrent en le voyant. — N ous allons repartir. Ses compagnes parais­ saient d ’ailleu rs l ’écouter. au teint clair. qui sem blait. avec respect et déférence comme si elle était une sorte de reine. car il se fa it tard. qui s ’attristait et qui regardait toujours la femm e menue. Q uand les jeunes femmes le virent venir avec son fu sil. elles s ’écrièrent indignées : — Q u ’as-tu besoin d ’un fu s il pour accompa­ gner des femm es? N ’Dioum ane revint déposer son fu sil. N ’Dioum ane se le disait m aintenant était la plus agréable de toutes. elle avait déjà recueilli du sang des chiens égorgés. — N ous allons repartir. au teint clair. lui d it la vieille femme. — V o u s nous quittez déjà? demanda le chas­ seur. . — Prends ton fu sil. avoir le plus d ’autorite. et q ui. quand elle parlait. — Prends alors ton arc. — E h bien ! raccompagne-nous. N ’Dioum ane. m algré sa petite taille. dirent les autres femmes. L e s esclaves et les enfants qui avaient servi le repas ram assèrent tous les os et les rapportèrent à la mère. qui les m it dans quatre canaris où. lui dit sa mère. son arc sur l ’épaule : — N otre compagnie va-t-elle tant te déplaire pour que tu t ’équipes comme si tu allais à la guerre? .

elles . D ans les cris. nous vois-tu? — Je vois vos boubous indigo et vos pagnes rayés. E lle s allèrent encore loin.LA BICHE E T L E S CHA SSE URS 149 I l s ’en retourna déposer son arc et ses flèches. et de­ m andèrent : — N ’Dioum ane. Soudain. E lle dit au chasseur : — N ’D ioum ane. s ’en alla. Quand elles furent loin. E lle s s ’arrêtèrent alors. Q uand tu seras en danger. en criant. sur un signe de celle-ci. nous allons quelque part. toutes les femmes s ’arrê­ tèrent. cria N ’Dioumane. au teint clair. se dépouillèrent de leurs b ijou x et de leurs vêtem ents et se cou­ chèrent sur le sol. le laissant tout seul. N ’Dioum ane au m ilieu. les chants faiblirent. puis les cris cessèrent. U n silence lourd pesait sur la savane. attends-nous ici. et de­ m andèrent : — N ’Dioum ane. la joyeuse bande. cria N ’Dioumane. bien loin. N ’Dioum ane regardait toujours la femme menue. E lle s m archèrent encore loin. Sa mère lui dit alors en lui tendant la main : — Prends ces noix de palme. les tam-tams se turent. E lle s s ’éloignèrent. elles demandèrent : — N ’Dioum ane. en chantant. cria N ’Dioum ane. bien loin. E lle m archa longtem ps en dansant. les chants et le bourdonnement des tam-tams. nous aperçois-tu? — J’aperçois la poussière que vous avez soule­ vée. Quand elles se relevèrent. nous aperçois-tu? — Je ne vois plus que le ciel et la terre. bien loin. tu les jetteras par terre et tu m ’appel­ leras.

déterra une hache qu elle rem it à l ’E léphant. L eu k -le-L ièvre qui fila it sous le ventre des autres. Th ile-le-C h acal qui bousculait ceux de droite et ceux de gauche. le pelage fau ve de G ayndé et de M ’B ile .1’ H yèn e à la fesse basse. les taches de S ègue et de B ouki. puis il v it la m asse noire de N iè y e . grattant le sol au pied de l ’ arbre. G ayndê-le-Lion a u x y e u x rouges. tour­ naient autour du palm ier quand M ’ B ile. tous s ’élancèrent vers le chasseur. Il jeta par terre une n oix de palm e en criant : « N ’ dèye y ô ! » (Ma m ere!) D u sol s'éleva un palm ier dont le cim ier tou­ chait presque le ciel. I l y grim pa ju ste au moment où les bêtes arrivaient sur lui. M ’ Bam -H al-le-Phacochere. T o u s : N iè ye -l’E léphant au grand nez. les bêtes. N ièye attaqua l ’arbre géant. N ’Dioum ane aperçut d’ abord leur poussière.150 CO N T E S D ’AMA DO U KOUMBA étaient redevenues le peuple de la brousse. K oba-le-Cheval a u x cornes tordues. et ses coups etaient ry th ­ més par le chant que la B ich e venait de lancer a u x autres anim aux : Wèng si wêlèng! Sa wêlèng wèng! N ’ Dioumane tey nga de! ( Tout seul arrive! Arrive tout seul! N ’ Dioumane tu mourras!)' L e palm ier avait frissonné jusque dans ses che- . Sègue-la-Panthere au pelage sale. M ’ Bile-la-Biche était au m ilieu des anim aux. Bûcheron géant. B a-n’dioli-l’A utru ch e qui couvrait de son aile trop courte B ouki. le nez en l ’air. P leines de rage.

il se rappela que les chiens savaient et voyaient des choses que les hommes ne voient pas. que les hommes ne savent pas. N ièyej s ’élança vers celui-ci et rep rit son labeur de des­ truction.LA BICHE E T L E S CHA SSE URS 151 veu x qu ’il présentait au ciel pour les tresser. p uis il avait trem blé. il se m it à rappeler : O ! Worma... Wèng si wêlèng! Sa wêlèng wèng! N ’ Dioumane tu mourras ! D ans ses bras. se balança trois fois et se pencha. Que j ’ ai trahis Ne me trahissez pas! O ! Dig. O ! Digg N ’ Dioumane désespère Secourez-le!. Wor-ma Chiens de mon père. entre ses jam bes. Il allait s ’abattre quand N ’Dioum ane jeta la deuxièm e noix en crian t : « N ’D èye yô ! » D u sol poussa. ju sq u ’au ciel. il se rappela le pacte conclu entre ses aïeu x et la race des chiens et qu ’il avait été le premier à rompre. N iè y e frappait toujours : Sa wêlèng wèng! Wèng si wêlèng! L ’arbre fit entendre un craquem ent. . contre son corps N ’Dioum ane avait senti le palm ier qui trem blait déjà lorsqu’il pensa à ses chiens qu avait sacrifiés. u n palm ier trois fois plus haut que celui qui g is a it m aintenant par terre et duquel N ’Dioum ane a va it sauté pour grim per sur le deuxièm e.

M ais. sept fois plus. il s ’était balancé. W or-m a la corne de poudre. W orm a prit le fu sil de son m aître.152 C O N T E S D' AMADOU KOUMBA Comme M ’B ile de la m arm ite de K o li. son sommet avait percé le ciel. A rn ve tout seul! N ’ Dioumane tey nga dè ! N ’Dioum ane appelait toujours : . D ig le sachet de balles et. avant sa chute. il s ’était penché pour s ’étendre enfin. 01 D ig gl avait jeté la dernière n o ix de palme et avait grim pé sur le troisièm e palm ier. Arrive tout seuil Tout seul arrivel N iè ye avait continué à frapper à grands coups de cognée. N ’Dioum ane. Wor-ma O t Dig. D ig g donnant de la vo ix . les quatre chiens sortirent des canaris qui conte­ naient leur sang et leurs os. N iè ye frap p ait toujours. grand que celui qui venait de tomber. les bêtes chantaient toujours : Wèng si wêlèng l la cognée creusait toujours le pied du palmier. qui appelait toujours: O!Worma. L e deuxièm e palm ier avait craqué. ils suivirent les traces de N ’Dioumane.

que tout chasseur. il s ’était penché. . il allait s ’abattre lorsque. en tombant. déposa N ’Dioum ane au m ilieu de ses chiens. s ’étaient déjà enfuies au cœ ur de la brousse. n ’irait-il chercher que du bois m ort. retentit la vo ix de D ig g : « Bow ! Bow ! Bow ! » E t le palm ier. 153 L e dernier palm ier s ’était balancé.. sa corne de poudre et son sachet de balles de la gueule de ses am is plus fidèles que lu i. M ’B ile-la-Biche en tête. N ’ Dioumane désespère Secourez-le !. dit Am adouKoum ba. Q uand l ’im prudent chasseur p rit son fu sil. plus forte que le chant des anim aux.. dom inant le bruit de la cognée.LA BICHE E T L E S CH A SSE UR S Chiens de mon père. C ’est depuis N ’Dioum ane. plus haute que l ’appel du chasseur. les bêtes. emporte toujours son fu sil.

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bracelets et ceintures pour s em bellir. L e soir venu. V o ici tes ceintures. 'ce­ pendant ces dames se sentaient visées et se déso­ laient chaque fo is qu ’elles entendaient parler de femm es laides. la pétrit en f t des boulettes de différentes grosseurs qu il m it à sécher au soleil après les avoir percees. il en enfila plusieurs cordees et revint dire à Ü T k n s ! voilà ton collier. . N e pouvant plus y tenir. elles demandèrent à leurs époux de leur trouver col­ liers. m bons m aris. p rit de l ’argile hum ide.LES CALEBASSES DE KOUSS c Q ui suspend son bien déteste celui qui re^ C e 6n ’était pas à la femme de B ouki-l’H yèn e ni à celle de L eu k-le-L ièvre que l ’on s adressait per­ sonnellement lorsque l ’on discutait de beauté. M ets-toi ceci a u x poignets et ceci au x chevilles. B ouki et L e u k s ’en allèrent à la quete deA ? p r e m ie r m arigot q u ’ i l s trouvèrent B ouki s ’arrêta.

des pagnes qui brillaient comme le soleil et les étoiles. dit-il. le soleil chauffant vraim ent trop fo rt. des boubous. dit le bao­ bab. au pied d ’un baobab.156 C O N T E S D 'AM ADO U KOUMBA Pendant ce tem ps. dit le baobab. je ne peux te les donner. R egard e dans mon tronc. car jusque-là seul G olo-le-Singe avait su le cu eillir et l ’apprécier. — S i tu goûtais de mes feuilles. tu verrais q u ’elles sont « encore m eilleures ». — A tten d s. L e u k cassa la coque et goûta la poudre savoureuse. L eu k -le-L ièvre battait la brousse et fo u illait la savane. L e u k grim pa décrocher une des massues à frêle queue qui enferm ent le fru it farin eu x et sucré q u ’on appelle « pain de singe ». des bi­ jo u x . L a s de courir à droite et à gauche du m atin au soir et ce durant sept jours. puis approuva : — C ’est vraim ent d élicieu x! — Mon fru it est encore plus délicieux. L e u k s'é tait étendu. en égoïste qu ’il était. — Q ue l ’ombre de cet arbre est donc fraîch e et bonne! fit-il en s ’étirant après un bon somme. . — S i seulement je pouvais m ’ en procurer une grande quantité. Il tendit la patte vers toutes ces richesses dont il n ’aurait jam ais osé rêver. dit le baobab. ces choses ne m ’appartiennent pas. — C ’est donc la richesse que tu cherches? de­ manda le baobab. L e u k cueillit trois feuilles e t les m angea. se gardant. j ’en vendrais et je serais riche. M ais dans le champ de gombos. tu trouveras quel­ q u ’un qui peut te les procurer. L e u k avança le museau et v it de l ’or. d ’en o ffrir à qui que ce fû t.

Q uand ma m ère rentrera avec un fagot sur la tête. L e lutin était encore jeune. elle voudra jeter le fagot par terre. tu prendras la plus petite. ce soir. V ie n s avec moi par le trou de ce tam arinier. et il fau t être un jeune lutin pour s ’aventurer en plein soleil au m ilieu d ’un champ de gombos. il n ’avait pas encore de barbe. A u qua­ trièm e jour. T u m angeras les plumes sans rien dire ni t ’étonner. — K ou ss. le petit lutin lui dit : — Mon père. rassuré par la vo ix amène de L e u k . une grande et une petite. dit L e u k après avoir salué le petit lutin qui avait un peu peur. te présentera deux calebasses.. coupa le lutin.. tout se passa comme le petit K ou ss l ’avait annoncé à L ièvre : e t celui-ci. y resta trois jours. D ans la demeure des lutins. K ou ss. qui le fit descendre par le tronc troué du tam ari­ nier. — Je sais pourquoi. Quand mon père va rentrer ce soir. qui ne s ’était étonné de rien de ce q u ’il avait vu ou entendu. fit appeler L e u k et lui tendit deux calebasses. mais garde-toi de rire de tout ce que tes y e u x vont voir chez moi. M a mère tuera un poulet en ton honneur. m ais elle te fera m anger les plumes rôties à la place de la viande qu ’elle jettera. m ais ce sera le gourdin qui saisira mon père et qui le m ettra contre la clôture de paille. L e u k promit de suivre les conseils de K ouss. L e vieu x entra. L e u k . Gouye-leBaobab m ’envoie vers to i. m ais ce sera le fagot qui soulèvera ma mère et qui la jettera sur le sol. en rentrant. il voudra placer son gourdin contre l ’enclos. car si ses cheveux lui tombaient déjà sur les fesses.L E S C A L E B A S S E S D E K OU SS 15 7 L iè v re s ’en alla dans le champ de gombos et y trouva un K ouss.

de pagnes de n ’galam . la femme de L e u k est couverte de b ijou x. tu diras à la calebasse : « K eu l. . de boubous teints à l ’indigo du bleu-noir au bleu ciel. 1 L orsque la femme de L e u k parut au puits le lendem ain. venant ju ste de se réveil­ ler de son deuxièm e sommeil. tiens ta prom esse! » V a . il croyait avoir trouvé. b i tu ne m ’offres pas des bijoux comme les siens. tiens ta promesse ! fit-il une fois dans sa case L a calebasse se rem plit de b ijo u x de toutes sortes. hurla-t-elle pleine de rage. Q uand elle revin t à elle. salua poliment et s ’en retourna chez lui. B ouki chercha toute la journée comment taire co u r se procurer des b ijou x. elle courut jusque dans sa case secouer rudement son m ari. Q uand tu seras seul dans ta case. et le v ie u x lutin lui dit : __R en tre m aintenant chez toi. je m en retourne chez mon père. elle est parée d’or et de perles. qui s ’étirait et bâillait.158 C O N T E S D'AMADO U KOUMBA p rit la plus petite. ses col­ liers et ses bracelets d ’argile sêchée. _F ainéant. trempée ju sq u ’ aux os par 1 eau qu ’on lu i avait jetée pour la ranim er. de colliers. elle ouvrit la bouche et tomba évanouie. et que ton chemin soit ^ °L eük rem ercia les lutins grands et petits. l ’épouse B ouki-l’H yèn e fa illit m ourir de jalousie: elle ouvrit les y e u x . qu il donna à sa femme. _K e u l. écrasant ses ceintures. . et tu n as trouvé que de l ’argile durcie pour la tienne. de bracelets. de ceintures de perles. couverte de b ijo u x resplendissant au soleil. Il s’ em plit la joue gauche d’arachide crue bien mâchée et alla trouver L eu k le-Lièvre. propre à rien. A u crépuscule.

L a terre n ’était même pas encore froide que B ou k i. — . qui n ’était pas dupe. pour l ’amour de D ieu. B ouki alla au bout d’un instant. — Laisse-m oi. j ’ai une dent qui me fa it horriblem ent souffrir. toi? A lo rs que je ne peux meme pas avaler ma salive? — H um ! O u vre toujours la bouche. d it L e u k ... qui se m it a tousser.L E S C A L E B A S S E S D E K OU SS 159 — O ncle L iè v re . revint-il dire. alors? — N . en tâtan t une canine.o n ! encore plus loin. puis vin t dire à L iè v re : — L e coq a chanté! .. f it L e u k . se leva et alla frapper son coq. qui n’avait pas ferm é l ’œ il depuis le cré­ puscule. Enleve-lamoi. — C ’est juré? interrogea B ouki entre ses dents et la patte de sa victim e. je t ’y conduirai au premier chant du coq. _N . serrer le cou de sa vieille m ère. — T e mordre. . — L e s vieilles ont toussé. — Peut-être bien. fit-il en geignant.^ L aquelle est-ce? C elle-ci? demanda L e u k . m ais les vieilles gens n ’ont pas toussoté. — S u r la ceinture de mon père! promit Leuk. B ouki ferm a la gueule et serra fortem ^ . C ’est bon.t ’V o u ye y a y o ! (O h ! ma m ère!) cria L e u k .. ^ — E t si tu me m ordais? s ’inquiéta Lièvre. — Celle-ci. E t quand L e u k eut enfoncé profondement sa patte. _Je ne te lâcherai pas tant que tu ne m ’ auras pas dit où tu as trouvé toutes ces richesses.o n ! encore plus loin.

^ Indiquem oi seulement où se trouve celui qui doit me donner des richesses pareilles â celles qu ’enferm e ton tronc et q ui. après lu i avoir conseillé de ne s ’étonner ni de rire de rien de ce q u ’il verrait chez ses parents. je ne l ’ ai jam ais vu . E n chem in. L e u k donna des conseils à B ouki et lu i exp liq ua ce qu il fa lla it faire et ce qu ’il fa lla it dire. — Ç a alors ! s ’étonnait-il à chaque instant. après avoir déclaré qu ’il n ’avait jam ais vu jeter de la viande et m anger des plumes. Pendant les trois jours qu ’il resta dans la de­ m eure des lu tin s. à ce que tu prétendrais.i6o C O N T E S D 'AM ADO U KOUMBA m ais qui se disait que m ieu x valait en fin ir avant l ’ aube avec cet im possible voisin qui ne le lâcherait pas encore au crépuscule s ’il ne lui donnait satisfaction « E t ils partirent. B ouki se moqua de tout ce qu il vo yait. Quand celui-ci p arut. L e petit K o u ss le conduisit par le trou du tronc du tam arinier. s étendit un court instant. A u ssi le petit K ou ss. puis se leva et dit à l ’arbre : __I l paraît que ton ombre est fraîche. Il y a lla et attendit ju sq u ’au m ilieu du jou r la venue du jeune lutin. B ouki s ’assit un moment. né sont pas à toi. m ais je n ’ai pas faim e t je n ’ai pas Je tem ps d’attendre ici que le Soleil chauffe. et que tes fru its sont déli­ cieu x. il l ’attrapa et se m it à le rudoyer. qui n ’avait pas oublie les . que tes feuilles sont bonnes. ce qu ’il ne fa lla it pas dire et ce qu ’il ne falla it pas faire. de­ puis que je suis né. j ai autre chose à faire de plus important. I l le laissa au pied du baobab et s ’en retourna chez lui continuer son somme. L e baobab lu i indiqua le cham p de gombos. je ne l ’ai jam ais entendu! .

de placer pilons. les deux calebasses. C ourant. m ortiers. il s ’estim ait moins bête que L e u k . se garda-t-il bien d’indiquer à ce m alotru laquelle des calebasses il falla it choisir. B ouki chercha longtem ps la porte. h urlan t. B ouki courut s ’attaquer à la porte de la sakhett. qui se m it à le frapper vigoureusem ent. R enversant pilons. _A rriv é chez toi. Il entra dans sa case après avoir ordonne à sa femme qui pilait le m il et â ses enfants. # — Sous aucun prétexte. B ouki se saisit de la plus grosse et demanda à s ’en retourner chez lui. au quatrièm e jour. m arm ites et m ortiers. lui dit le vieu x lu tin . m arm ites et tout ce qu ils trouveraient contre la porte. en lui disant d ’en prendre une. U ne fois dans sa m aison. alors qu ’avec la grande. cria-t-il à travers la porte si lourdement ferm ée. tiens ta promesse! D e la calebasse su rgit un gourdin gros comme le bras et long de trois coudées.L E S C A L E B A S S E S D E K O U SS 161 coups qu ’il avait reçus dans le champ de gombos. culbu­ tant fem m e et enfants. se co­ gnant à la paillote. et posant par terre la calebasse • K e u l. ne salua meme pas et s ’en alla. pourquoi prendre la petite calebasse (comme L iè v re le lui avait conseillé). le gourdiu s ’abattant sans arrêt sur son dos et sur ses reins. tiens ta prom esse! » B ouki remercia à peine. je ne veu x qu on me dérange. il ferm a la porte de la clôture et plaça contre la porte un gros tronc d ’arbre. tu diras à la calebasse : « K e u l. le lui eût-il indiqué. que certainem ent B ouki nAen eu^ pas tenu compte. D ’ailleurs. L a porte de la case céda enfin. on devait avoir davantage de richesses? P as si bête! Lorsque le vieu x lutin lu i présenta. toujours sous les coups 11 . selon toute logique.

B ouki -1 H yèn e ne se soucie p lus de b ijou x ni même de boubous. . I l parvint en­ fin à déplacer le lourd tronc d ’arbre. à démolir la porte de la clôture et à se sauver dans la brousse.IÔ2 C O N T E S D'AMADOU KOUMBA sans répit de l ’implacable gourdin. _ _ . D epuis ce tem ps-là.

sa dernière couche avant le sein de la . P rès du foyer qui m ourait. de sagesse. D ans les demeures voisines. . attendant que le corps usé laissât s ’envoler l ’ âme pour la guider vers la demeure des ancêtres. le vieu x Samba s ’éteignait au term e d ’une existence d ’homme de bien. D evant sa couche.L’HERITAGE L a douce journée qui s ’achevait était à l ’im age de la vie du vieu x Samba : calme et lim pide. de bonnes actions. D ans les cases blotties comme des poussins peureux autour de celle de l ’aïeul. L e s souffles qui portaient la nuit s attardaient au faîte du tam arinier. rem plie de labeur. le silence lourd pesait sur les femm es et les enfants. S eu l. incapable désormais de rendre leur chaleur à ses membres que tant de jours avaient réchauffés et que tant d ’aubes avaient refroidis. le crépitem ent des brindilles jetées au feu répondait au x derniers bruits du jour. les pilons s ’étaient tus au pied des m ortiers.

l ’outre de Biram e renferm ait des bouts de corde. M oussa et B iram e pensèrent à regarder ce que contenaient les outres que leur père leur avait léguées. — P ère nous aim ait d ’un amour égal.164 C O N T E S D’AM AD OU KOUMBA terre. — Je ne comprends pas q u ’à moi. pen­ dues au toit de chaume. et à toi. dit M om ar.— ' N i à l ’un. riches et dignes. B iram e. qui dura une lune et pen­ dant lequel trois taureaux furent sacrifiés chaque m atin. P lu s légère que les autres. Il nous avait montré les outres et nous les avons prises au hasard. et la troisièm e. L eva n t le bras. ce soit à moi q u ’il voulût laisser tout cet or. trois outres. et je ne comprends pas. A u term e du deuil. des bouts de corde. Il nous fau t savoir ce q u ’il n ’a pas eu le temps de nous . M omar. celle de M oussa. se tenaient M om ar. ses fils. la terre nourricière. il avait quitté la maison des vivan ts pour le pays des ombres. dit M oussa. qui était la plus lourde. qu ’étant le plus jeune. il n ’a it laissé q u ’une outre de sable. le moribond leur désigna. qu ’avait prise M om ar. n ’avait irritée. fit Biram e. . q u ’aucune de ses paroles n ’avait offensée. son bras retomba. q u ’aucun de ses gestes. _L e s funérailles de Samba furent comme sa vie. contenait du sable. ni cela. était rem plie de pépites et de poudre d ’or. A p rès que chacun en eut pris une. l ’aîné. père n ’a laissé ni ceci. ni à l ’autre. M oussa et B iram e. mère des hommes.

et de longue date. ils rencontrèrent. où je suis celui qui a vu le plus de jours se lever et plus de lunes croître et décroître. peut-être bien même. U s s ’en furent à l ’arbre-des-palabres. l ’homme qui savait tout. M ’Bam H al-lePhacochère. Us les envoyèrent a u x vieu x de N ’G agne. M ais les vieu x. M oussa. des démêlés avec lu i. M omar et Biram e. celui-ci ne pre­ nait-il pas leurs champs de m aïs ou de patates pour ses propriétés privées? M ais M ’ Bam H al accoutré ainsi qu ’ils le voyaient? C ’était la première fois de leur vie et. ils connaissaient. j ’entendais la grand-m ère de ma grand-m ère parler de Kém T an n e. du temps où je n ’étais qu ’un bam bin. sur un sentier. laissant la bride à leurs che­ vau x blancs.L J E R 1T A G E H 165 dire avant de rejoindre les aïeu x qui l ’ont appelé. et je ne sais qui pourrait vous le dire dans ce pays. Sept jours ils allèrent. L e plus vieu x des vieu x de N iane leur dit : — Je ne sais pas ce que votre père a voulu vous ordonner par l ’interm édiaire de ces trois outres. A lle z à sa recherche et que votre route soit douce. ils nous le diront peut-être. C ertes. sortirent du villag e à la recherche de K ém Tann e. depuis N ’D iadiane N ’D iaye. dont la sagesse était grande cependant. A l ’aube du huitièm e jour. c ’était la prem ière fois qu ’il était donné à . qui leur conseillèrent d ’aller interro­ ger ceux de N iane. plus d ’une fois. à l ’ombre duquel devisaient les anciens du village. M ’ Bam H al. traversant bois et m ari­ gots. L e vendredi. ne purent leur expliquer ce que Samba mourant n ’avait pu leur dire. m ais. Ils avaient eu. jour faste pour vo yager. forêts et rivières. A llo n s trouver les vieu x du village. depuis la nuit des temps.

celui qui avait été sacrifie le premier jour de deuil. < — Q ui m arche longtem ps. ni m ontrer son étonnement que devant qui peut le renseigner s e dirent tout simplement : « K ou yagu e deme /v a g u e guisse » (Q ui marche longtemps voit beaulc o u p ).. dim inué de taille. au spectacle de M ’Bam H al vêtu d ’un grand boubou rouge.. lorsqu ils trouvèrent D iakhalor-le-Bouc. qui lut­ ta it une souche de tam arinier à moitié englou­ tie par une term itière. m ares et plaines. un tau­ reau. aurait paru un veau de deux mois en comparaison. Sep t fois sept jours.i66 C O N T E S D'AMADOU KOUMBA un fils d ’Adam a N ’D iaye. coiffé d ’un bonnet blanc à deux pointes. l ’herbe chaque jour plus m aigre était chaque jour plus jaune. voit beaucoup. ils allèrent à travers bois et savanes. les arbres avaient. . l ’ombre cherchait abri au pied des arbres et sous le ventre de leurs m ontures. de le voir. L e grand fleuve était traversé depuis des jours et des jours. vers le levant. . bavant et chevrotant. mais son corps était couvert d ’abcès qui suppuraient. L e soleil était pendu au-dessus de leur tete. yag u e guisse ». et ils conti­ nuèrent leur chemin. C e taureau était dans un tel état d embon­ point que le plus beau taureau du troupeau de leur père. chaque m atin. lorsqu 1 s vèrent. E t ils continuèrent leur chemin. M ais l ’homme ne doit s ’étonner. . chaussé de babouches jaunes dévidant un chapelet dont chaque grain était plus gros qu ’une noix de cola. « K o u yagu e deme. dirent les trois freres. le père des hommes. près d ’une flaque d ’eau boueuse.

A u m ilieu de la prairie. M ais 1 eau au ruisseau le plus clair était amère comme du iie l et l ’herbe la plus verte était comme de la cendre. — Q ui m arche longtem ps. et ils con tin u erait leur chemin.L ’HERITAGE 167 dirent les trois frères. balaya de ses rayons la rosée. et les chevaux des trois frères voulurent boire et m anger. voit beaucoup. L e ciel se lavait déjà le visage. le soleil se h âtait vers sa demeure. leurs ombres. quand ils arrivèrent dans une prairie qui s éten­ dait à perte de vue. le coq avait deja chanté deux fois. au m ilieu de ces te r r e s n u c s e t d e lées. grandis­ saient à chaque instant et leur indiquaient la pro­ chaine étape sur le sable encore brûlant qui avait succédé au pâturage verdoyant et am er. L e soleil. L es chevaux s ’abreuvèrent et m angèrent sans pouvoir épuiser l ’eau. dont l’herbe frôlait ses flancs flasques. lorsqu ils trouvèrent. frôlait un instant l ’horizon. se tenait une vache si m aigre que 1 on voyait à travers son ventre. Comme une pastèque géante. D ans les terres habitées par les hommes. et ils continuèrent leur chemin. puis m ontait rapidem ent devant eu x. dirent les trois frères. L a vache . Son labeur term iné. le soleil. les devançant. Sous le poids de la rosée. une vache près d’une tou ffe d herbe qu un enfant aurait tenue dans ses bras et une flaque d ’eau qu’un homme aurait recouverte d une main. D e jeunes ru is­ seaux déjà réveillés se disputaient et jouaient à cache-cache. faisan t son m énage. qui était douce comme du m iel. l ’herbe courbait encore la tête. tiré par des m ains im patientes et soucieuses de commencer la nouvelle journée. ni l ’herbe qui était succulente.

. l ’horizon était fran ge par les cases pointues d’un village. ... _N ous allons à la recherche de K em T an n e. des enfants commençaient à jouer. à leur éveil. dirent les trois frères. s ’arrêta plus loin. voit beaucoup. et ils continuèrent leur °hl T allèrent encore trois fois trois jours. très vieille fem m e. puis elle disparut à leurs y eu x . L e dixièm e jour... au crépuscule qui est 1 aube de la nuit. c est ici la demeure de K ém T an n e. C e s t la nuit que la nature v it.. A lle z sous le tam arinier du villag e. sem­ blant les narguer. cache la vraie vie a u x vivants qui se libèrent parfois dans le sommeil et vivent et voient dans l ’autre domaine. _ Q u i marche longtem ps. _ O ù donc se d irige votre chemin? leur de­ manda une vieille. D evant eu x. . et qui se sauva à leur approche. .. D ans les villages habites par les hommes.. par son éclat. ils v ir e n t d e v a n t e u x une biche qui n’avait que trois pattes. lui dirent-ils.. que les m orts vaquent à leurs occupations.. Ils m ontèrent sur leurs che­ va u x et lui donnèrent la chasse. L e soleil. au crépuscule.. Ils la poursui­ virent ju sq u ’aux lueurs rouges qui annoncent le fu rtif crépuscule.. soudain. que les bêtes chassent.. mon grand-pere. f it la vieille.168 C O N T E S D’ AM AD OU KOUMBA était si grasse que son corps b rilla it comme de l ’or a u x derniers rayons du soleil... les parents font entrer dans les cases leur jeune progéniture pour éviter au x enfants la ren­ contre des m auvais génies et des souffles nefastes qui commencent à errer â l ’heure grise.. vous 1 y trouVeS s le tam arinier. qu ils trou­ vèrent à l ’entrée du village. _ V o tre chemin s ’achève. ..

leur dit K em Tann e. Il perd son temps en accouplement stérile et ridicule. Sa dévotion n’est qu ’extérieure. car la femme sera toujours comme H euk-la-Souche. — T e l.L ’H E R I T A G E 169 L e s trois frères demandèrent K ém T an n e. » — V o s aïeu x et les aïeu x de leurs aïeu x ont passé par ici. — T e l est le roi sans trône. avant de vous l ’exp liquer. fait l ’homme jeune qui a épousé une femme plus âgée que lui. Je sais donc ce qui vous a conduits ju sq u ’ a moi. le plus jeune des enfants quitta le jeu et leur dit : « C ’est moi. U n roi ne peut être reli­ gieu x. L e roi déchu se fa it m arabout. puisque l ’on parle encore de lui et q u ’on le vénère. il recherche dans la religion sa supériorité perdue. son grand bonnet. Son gros chapelet. dites-moi ce qui vous a paru extraordinaire sur votre long chemin. _N ous avons rencontré M ’Bam H al-le-Phacochère. fit M oussa. C o n fit en dévotion. trouvé en plein soleil. dit M o­ mar. R ien de bon ne peut sortir de ce m énage mal assorti où l ’homme tue ses enfants. habillé et disant son chapelet. —. son boubou voyant en imposent au commun. Sa splendeur passee. dit K ém T an n e. ne m eurt pas ainsi entièrem ent. conduisant votre père et sa charge de bonnes actions que le soleil ram assait chaque jour au cours de sa belle vie. il oublie ses prières. croitil. D iakhalor-le-Bouc luttant une souche.N ous avons. . Rendez-lui son trône. qui ne pro­ duira jam ais.

L e don rend 1 etre m eil­ leur. _N ous avons trouvé. _ T e lle est. la mère généreuse. L ’aigreur de son caractere. V o s chevaux n ’ont pu ni boire cette eau. elle en est satis­ faite et donne sa part à qui franch it le seuil de sa demeure. un taureau bien g ras. eau abon­ dante m ais amère. son égoïsm e l ’empêchent de jouir de ses biens et elle n ’offre rien de bon cœur. des vilenies qui ne tou­ chent que sa peau comme des abcès. la plus m aigre de§ vaches m aigres de notre vie.170 C O N T E S D'A M AD O U KOUMBA — N ous avons v u . la bonne épouse. ensuite. ni m anger cette herbe qu arro­ sait du fiel. _ N ous avons trouvé. la m échante femm e au m ilieu des richesses de son m ari. dit Biram e. dans la plus belle des prairies que l ’on puisse vo ir. dans un endroit desert. . c est l ’homme de bien. pour revenir au bout de quarante jours s ’abreuver et qui conservait m aigre cela sa graisse. Il conserve égal son caractère en dépit des méchancetés. N u l ne m ange avec plaisir un mets préparé sans cœur. ni les m au x ne rebutent. c ’est l ’homme d’honneur que ni le travail. _T e lle est la femme au grand cœ ur. ne découragent. une vache très grasse près d’un peu d ’herbe et d’un peu d ’eau qui semblaient inépuisables. dit K ém T a n n e . et qui ne sait donner ne peut avoir du bon­ heur. L e s biens de sa maison peuvent être m inim es. m algré les abcès qui recou­ vraient tout son corps. la m auvaise épouse. ni les ennuis. c ’est l ’homme a u grand cœ ur. — C e taureau qui m ettait quarante jours pour aller de sa flaque d ’eau boueuse à son pâturage bien m aigre.

rependez vos outres. T o n or. M om ar. comme vous l ’avez v u . des jours s ’écoulent. tout le trou­ peau. . V o s outres ne contiennent. c’est la vie. avec leurs joies que l ’on ne peut rete­ nir. pas plus que la bride ne fa it le coursier). bœ ufs. c R etournez chez vous. » . te laisse tout son or. tu prendras si tu veu x tout ce qui s ’est bati sur vos terres et tout ce qui pousse dans vos cham ps : pour toi. Imparfaite. ânes. ne représente pas plus — ni moins — que le sable de M om ar et que les^ cordes de B iram e (tes femmes n ’en seront pas m eilleures parce qu ’elles auront colliers et bracelets.L'HERITAGE 171 — N ous avons poursuivi vainem ent une biche qui n ’avait cependant que trois pattes. . ou m ieux le sort. fu g itiv e et inexorable. Biram e. qui ne renferm ent que l ’im age des vrais biens. c ’est le monde. de ce que vos oreilles ont entendu et continuez le labeur de votre père. . M oussa. — C ette biche. rependez vos outres et n ’oubliez rien de ce que vos y e u x ont vu . et l ’on court après la biche-aux-trois-pattes ju sq u ’ à ce que sonne l ’appel des ancetres. D es jours passent avec leurs ennuis que l ’on ne peut h âter. ton père. c Q u ’irez-vous donc chercher ailleurs que 1 un ne trouverait chez les autres? « Retournez chez vous. R ien ne 1 arrete* rien ne l ’atteint. vous laissant ses conseils que vous voudriez connaître. telle que l ’homme la parcourt et la poursuit. chevaux. rien de m ystérieux. tout ce qui s ’attache avec une corde. c M oussa. Q ue feras-tu de l ’or qui ne se m ange pas? Q ue désireras-tu que tu ne trouves dans la case de ton père si tes frères veulent partager avec toi leur héritage? C a r toi. « V o tre père Samba est p arti.

172 C O N T E S D’ AMADOU KOUMBA Ceci me fu t conté par Am adou-Koum ba un soir que nous venions de rencontrer un jeune homme. . qui avait épousé une femm e plus âgée que lui.

à la pointe d ’un h au t piquet. L e bois sacré que les talibés fanatiques avaient brûlé. indiquait encore. depuis long­ tem ps. des fam illes s ’étaient détachées de Dougouba pour essaim er plus loin des petits . L e s vieu x du villag e ont à nou­ veau leurs cheveux tressés. ou des fru its m ûrs du bout des branches gonflées de sève. Il avait fa it tran­ cher le cou de ceux qui ne s ’étaient pas soumis à la loi coranique. rem p la­ cement du m irab de la mosquée qu ’avaient bâtie les guerriers d ’E l H ad j O m ar. Comm e des ram eaux tombés au hasard des fléa u x . L e conquérant toucouleur avait fa it couper les tresses et raser les têtes des pères de ceux qui sont m aintenant les plus vieu x du village. et seule une coquille d ’œ u f d’autru­ che fêlée et jau nie a u x intem péries. a repoussé et abrite encore les objets du culte. les canaris blanchis à la bouillie de m il ou brunis du sang caillé des poulets et des chiens sacrifiés.SARZAN L es ruines s ’amoncelaient indistinctes des ter­ m itières.

la guerre au M aroc. à Bam ako. il avait été au chef-lieu du cercle. — N on. vous lui éviterez les fatigues de la route et vous lui ferez gagner du . Sergen t. à D a k a r. emmenez donc K éita avec vous. E n tournée dans ce cercle qui est au cœ ur du Soudan. T o u s savaient que la racine de leur vie était toujours à Dougouba qui avait effacé toutes traces des hordes de l ’Islam et repris les enseignem ents des ancêtres. dans le bureau de l'A dm in istrateu r. à Dougouba. de K a ti à D a ka r. à K a y e s. tu apprendras un peu aux autres comment vivent les blancs. T u les « civiliseras » un peu. P arti soldat du Soudan. j ’avais trouvé. Thiém okho K éita avait fait l ’ exercice au S énégal. U n enfant de Dougouba s ’en était allé plus loin et plus longtemps que les autres : Thiém okho K éita. il s ’en revenait. d ’autres s ’en allaient labourer les champs d ’arachides du Sénégal et s ’en revenaient la récolte faite et la traite fin ie. T en ez. monté la garde en F ran ce et patrouillé en S y rie . de là à K a ti. avait-il continué. puisque vous allez par-là. lui avait dit le Comm andant de cercle. puis à D a­ mas. de Casablanca à F ré ju s. en s ’adressant à moi. T o i qui as beau­ coup voyagé et beaucoup vu . des Dougoubani. le sergent K éita qui venait d ’être démobilisé et qui désirait s ’engager dans le corps des garde-cercles ou dans le cadre des inter­ prètes. D e D ougouba. de D a k a r à Casablanca.174 C O N T E S D'A M AD O U KOUMBA villages. T u rendras davantage service à l ’Adm inistration en retournant dans ton village. en ma compa­ gnie. D es jeunes gens étaient partis travailler à Ségou.

il m ’avait parlé de M arseille. revoir les m inarets de F ez. dès de­ m ain. la foule grouillante de M arseille. L e roulement sourd d ’un tam-tam avait an- . D evant nous. ^ aHs camionnette où nous occupions. V o ilà quinze ans q u ’il était parti de son trou. le lit ’ picot et les caisses de sérum et de vaccin. les cyno­ céphales hurleurs et les biches peureuses et bon­ dissantes. nous étions au villag e de M adougou. la m er trop bleue. je vais faire travailler à la route. la banquette de devant tandis que derrière. le chauffeur.SARZAN 175 temps. entre la caisse-popote. aide-chauffeur et garde-cercle. le sergent K éita m ’avait raconté sa vie de soldat. de F réju s. il m ’avait raconté la guerre du R if f du point de vue d ’un tirailleu r noir. . puis de gradé. Il lui sem blait. tu arriveras ju sq u ’à Dougouba en auto. en une poussière fin e et onctueuse qui plaquait sur nos visages un masque jaunâtre. — Quand tu reviendras ici. E t nous étions partis. dans notre sillage. la route n ’était plus tracée. de B eyrouth. car. A m idi. les immenses et hautes demeures de F ran ce. de T ou lon . craquait sous nos dents et cachait. infirm iers. il sem blait ne plus voir la route en « tôle ondulée » faite de branches coupées et recouvertes d ’une couche d ’argile qui s ’en a llait m aintenant à la chaleur torride et. nous avions pris che­ vau x et porteurs pour arriver à Dougouba à la tombée de la nuit. s ’entas­ saient cuisiniers. avait dit K éita . lui et moi. en poussière. à la grande sécheresse. dans la brum e calcinée et haletante.

un jeune homme . le tam-tam s ’arrêta et la flû te se tu t. puis la m asse grise des cases s ’était détachée. sur le g n s clair du ciel. chevrota enfin le vieillard . — K é ita ! K é ita s K é ita» . Au-dessus de lu i.. les épaules.. S u r trois notes. sur les visages g ris. lançait ses trois notes. coudes et genoux à terre. . et. e it a : jv e u a ! jv e ii* !. J’étais descendu le pre­ m ier et demandai le C h ef du villa g e : _ D ougou-tigui (chef de village) voici ton fils. D e vieilles femmes accourues tâtaient à genoux ses m olletieres. les jeunes gens. et tou? disaient . le tam-tam bourdonnait m ainte­ nant. N ous étions dans Dougouba. Thiém okho K éita avait sauté de son cheval.. qui ont reconduit tes pas au villa g e en ce jour. des larm es brillaient dans les rides que traversaient des balafres. d’enfants et d’hommes m urs. le jour de l ’Epreuve. tournait à la cadence du tam-tam. L e tam-tam avait repris son ronflem ent que perçait le sifflem ent aigu de la flûte. le sergent K éita . sommée du g n s plus sombre de trois palm iers. D es lueu rs léchaient les cimes des palm iers. L e vieillard lui prit les deux m ains tandis que d’autres vieillards lui touchaient les bras. toujours les mêmes. C ’était en effet un jour qui ne ressem blait pas au x autres jours dans Dougouba. souple comme un fouet. les décorations.176 CO NT ES D' AMADOU KOUMBA noncé l ’approche du village. Comm e si le bruit de ses souliers sur le sol avait été un sign al. sont bons et généreux. D ans le cercle de fem m es. C était le jour du K otéba. _ C eux-là.. le flû tiste. soutenant la voix aigre d’une flû te. ceux-là. torse nu. A u centre de ce cercle m ouvant. à la main une longue branche effeuillée de balazan.

c ’était le sergent K é ita qui venait de me rejoindre au tam-tam.SARZAN 177 venait se m ettre. et ses sem blables. K otéb a! — C ’est encore là des m anières de sauvages ! Je me retournai. l ’enfant qui pleure quand on lu i fa it m al ne fera pas nn homme. fa i­ saient siffler leur cravache . reçois le coup. qu ’un vent léger fa isa it grincer faiblem ent K otéba ! E p reu ve d ’endurance. les cravaches sifflaien t. d ’énormes charges sur la tête. s ’étaient battus vaillam m ent là-bas sous le ciel g ris où le soleil lui-même est très souvent m alade. la lueur des fagots et des tiges de m il sèches qui m ontait ju sq u ’a u x cim es des palm iers. épreuve d’insensibilité à la douleur. su r le corps brun-noir. qu ’ils avaient peiné. Thiém okho K é ita . sac au dos. M ais je pensais qu’ailleu rs. en passant près de lu i. reflétant. chez nous. la faim . jam bes écartées. M anières de sauvage? Peut-être bien. l ’esprit et le caractère. qui fa isa it que lu i. K otéb a! D onne le dos. bras étendus en cro ix. et les autres. le coup tom bait sur le buste. les hommes rudes ! Q ui avait fa it que les aînés de ces jeunes gens pouvaient m archer des jours durant. arrachant parfois la peau. les hommes du rs. laissant un bourrelet gros comme le pouce. supporté le fro id . D es m anières de sauvages? C ette épreuve qui faisait. entre d ’autres. où fes passines. devinettes à double 12 . le tam-tam se fa isa it plus sourd. tournetoi et rends-le. * la case-des-hommes » n ’exis­ ta it plus où l ’on trem pait le corps. L a v o ix aigre de la flû te m ontait d ’un ton. la soif. nous n ’en étions même plus à la prem ière initiation que pour les jeunes circoncis. le sang ru is­ selait. L ’enfant qui pleure en se faisan t m al n’ est qu ’un enfant.

L e tam-tam bourdonnait toujours. quand tu re­ viendras ici. Je regagnai la case qui m ’était pré­ parée. L e soleil ch au ffait déjà. une odeur plus subtile. Il y flottait. m ais D ougouba dor­ m ait encore. m ’avait dit K é ita . s ’apprenaient à coups de bâton sur le dos courbé et sur les doigts tendus. le cim etière aussi avait disparu et les m orts continuaient à vivre avec les vivan ts. L e s feu x m ouraient et renaissaient. celle des morts dont le nombre — trois — était indiqué par des cornes fichées au m ur à hauteur d’homme. soutenant la vo ix perçante de la flûte. que nous avions peut-etre dépassé ceux-ci sans avoir rejoint ceux-là. entraient dans nos têtes avec la chaleur des braises qui brûlaient les paumes de la m ain. je te le pro­ mets. . — A u revoir. la route sera faite. et les kassaks. C a r. argile pétrie avec de la paille hachee et pourrie qui la rendait. mêlée à l ’odeur épaisse du banco. a D ougouba. ils étaient enterrés dans les cases. Je pensais que nous n ’y avions encore rien gagne selon toute apparence. à 1 epreuve de la pluie. les chants exerce-mêmoire dont les mots et les parôles qui nous sont venus des nuits obscures.178 C O N T E S D’AM ADO U KOUMBA sens. une fois sèche. ivre de fatig u e et de dolo (les cale­ basses de bière de m il avaient circulé de m ains en bouches et de bouches en m ains toute la nuit) lorsque je repris le chemin du retour. L e travail dans d ’autres secteurs et^ dans d ’autres cercles ne me perm it de retourner à D ou­ gouba qu’un an plus tard.

Je lui tendis la m ain et dis : — K éita ! Comme une volée de m oineaux-m ange-m il. il se m it à crier d ’une vo ix rauque : . Soudain. la m arm aille s ’éparpilla en piaillant . Il portait. Il était nu-pieds et portait son képi. suivie de chiens roux a u x oreilles écourtées et a u x côtes saillantes. un boubou et une culotte faite de bandes de coton jaune-brun. L ’a ir semblait une m asse épaisse. sans boutons et sans galons. elles étaient en lam beaux. m ais sem blait ne pas me voir. avait paru au bout de la route. agitant sa queue de vache. Il me regardait. A u m i­ lieu des enfants. Q uand l ’auto s ’ arrêta. L e sergent K é ita avait tenu parole. se tenait un homme qui gesticu ­ lait et agitait une queue de vache attachée à son poignet droit. L a culotte s ’ arrêtait au-dessus des genoux. je v is que c ’était le sergent T h iém okho K e ita . le corps gris-blanc de poussière.SA R ZA N 179 C ’était la fin d ’après-m idi d ’une lourde jour­ née. I l avait ses m olletières. serree par des cordelettes. comme les v ie u x des villages. la m arm aille toute nue. que nous fendions péniblem ent. — A y i l A y i ! (Non 1 N o n !) Thiém okho K éita n ’avait pas pris ma m ain. qu entou­ raient chiens et enfants. comme dans tous les villag es. gluan te et chaude. sous sa vareuse déteinte. la route allait ju sq u ’à D ougouba.^ Son regard était si lointain que je ne pus m empecher de me retourner pour voir ce que ses y e u x fixaien t à travers les miens. A u b ru it de 1 auto.

Ils sont dans Veau qui dort. Ecoute dans le vent L e buisson en sanglot : C 'est le souffle des ancêtres. — I l est complètement fato (fou ). Ils sont dans Veau qui coule. Qui ne sont pas sous terre. Entends la voix de l'eau. Ils sont dans le sein de la femme. L e sergent K é ita criait toujours : C eux qui sont morts ne sont jamais partis Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire E t dans l'ombre qui s’ épaissit. Ecoute dans le vent L e buisson en sanglot : C ’ est le souffle des ancêtres. La voix du feu s’ entend. L es morts ne sont pas sous la terre Ils sont dans l’ arbre qui frémit. Ceux qui sont morts ne sont jamais partis. . Q ui ne sont pas morts. Ils sont dans la case. ils sont dans la foule L es morts ne sont pas morts. Ils sont dans le bois qui gémit. La voix du feu s'entend. L e souffle des ancêtres morts Qui ne sont pas partis. Entends la voix de Veau. Ecoute plus souvent L es choses que les êtres.x8o C O N T E S D’ AM ADO U KOUMBA Ecoute plus souvent L es choses que les êtres. d it mon chauffeur à qui j ’imposai silence.

Ecoute dans le vent L e buisson en sanglot : C ’ est le souffle des ancêtres. Des souffles qui se meuvent Dans le rocher qui geint et dans l’ herbe qui [pleure. L es morts ne sont pas sous la terre. A u x actes des souffles plus forts L e sort de nos morts qui ne sont pas morts. Ils sont dans le feu qui s ’ éteint. Dans le lit ei sur les rives du fleuve. Ils sont dans le rocher qui geint. Q ui lie à la loi notre sort. Ils sont dans la forêt. L e lourd pacte qui nous lie à la vie. L a lourde loi qui nous lie aux actes Des souffles qui se meurent.SARZAN Ils sont dans l’ enfant qui vagit. La voix du feu s’ entend. Entends la voix de l’ eau. ils sont dans la demeure. . L es morts ne sont pas morts. Dans l’ arbre qui frémit. 181 E t dans le tison qui s’ enflamme. Des souffles qui demeurent Dans l’ ombre qui s’ éclaire ou s’ épaissit. Il redit chaque jour le pacte. L e grand pacte qui lie. Ils sont dans les herbes qui pleurent. Ecoute plus souvent Les choses que les êtres. dans le bois qui £gémit.

C ela avait commencé dès le lendem ain de son arrivée.. fit le v ie u x pere.182 Et C O N T E S D’AM AD OU KOUMBA dans l’ eau qui coule et dans l’ eau qui [dort. Sarzan n ’ est plus un K éita . s ’il était revenu.. Des souffles plus forts. L e s m orts e t les Genies se 6ont vengés de ses offenses. avait-il dit. Des morts qui ne sont pas partis. L e s enfants étaient revenus. Ecoute plus souvent L es choses que les êtres. c ’est que tout simplem ent U devait revenir et que les aïeu x n ’ y avaient jam ais été pour rien. Il a va it déclaré que. je demandai ce qui était a rrivé au sergent — A y i ! A y i ! dirent les vieillard s. qui ont pris L e souffle des morts qui ne sont pas morts. le jour même de mon départ de Doug °L easergent Thiém okho K é ita avait voulu empê­ cher son père de sacrifier un poulet blanc aux mânes des ancêtres pour les rem ercier de la v o ir ramené sain et sauf au pays. Q u ’on laisse tranquilles les morts. Il ne fau t pas re­ veiller la colère de ceux qui sont p artis. Sarzan ! (S ergen t!) Sarzan seulement. A y i! A y i ! piaillèrent les enfants. ils ne peuvent plus rie n pour les . — N on ! P as K é ita . Des morts qui ne sont plus sous terre. A p rè s les saluta­ tions. entourant le vieu x chef de village et ses notables.

le G énie de la fam ille du vieu x K éita . l ’arbre sacré. le sergent K é ita avait sauté sur le G angourang. U est vrai que les Toubab. les patates. U lui avait arraché le paquet de piquants de porc-épic qu ’il portait sur la tête et le file t qui lui voilait le corps. le m aïs. les haricots pousseront tout seuls. portaient des m asques pour s ’amuser et non pas pour enseigner a u x enfants les rudim ents de la sagesse des anciens. et il l ’avait jeté dans la cour. et pourtant il avait vu le carnaval à N ice et les masques hilares ou terrifian ts. où les chiens efflanqués fa il­ lirent l ’arracher a u x petits enfants avant 1 arrivée du vieu x chef. le grand-père-au-bouquet. avait-il d it. L e v ie u x chef du villa g e avait passé outre et le poulet avait été sacrifié. au pied duquel on avait sacrifié des chiens. L e sergent K éita avait déclaré que c ’était là des « m anières de sauvages ». Thiém okho avait pré­ tendu in u tile et même idiot de tuer des poulets noirs et d ’en verser le sang dans un coin des champs. protecteur du villa g e et des cultures. U avait déchiré le cône d ’étoffe jaune sommé d ’une touffe de g ris-g ris et de rubans que portait le M am a Djom bo. L e jour de la circoncision des petits garçons et de l ’excision des petites fille s. su ffit. . le m aître des en­ fants qui dansait et chantait. et pousseront m ieux si l ’on se servait des charrues que le commandant de cercle lui avait envoyées.SARZAN 183 vivants. L e tra va il. U avait coupé et brûlé des branches du D assiri. les B lancs. m aître des jeunes filles. L e sergent K é ita avait décroché le sachet pendu dans sa case et qui enferm ait le N yan ab oli. les arachides. A u moment des labours. L e m il. et la pluie tombera si elle doit tomber.

. il y avait vu des statuettes de saints et des Saintes V ie rg es devant lesquelles brûlaient des cierges. les sacrifices.. aux jam bes courtes et torses.184 C O N T E S D ’ AM ADO U KOUMBA I l était entré un m atin dans le B ois sacré et il avait brisé les canaris qui contenaient de la bouil­ lie de m il et du lait aigre. U falla it extirper les superstitions. le sang offert a u x ancêtres et à la terre. le K otéba qui forge les vrais hommes sur qui la douleur ne peut avoir de p rise. c’est certain.. plus belles que les nains noircis a u x bras longs. tuer les croyances sur lesquelles avaient toujours reposé la vie du v il­ lage. Cepen­ dant.. Il avait renservé les statuettes et les pieux fourchus sur lesquels le san g durci collait des plumes de poulets.. et le sergent Thiém okho K éita allait « civiliser » les siens. avait-il décrété. qui peuplaient le Bois sacré. en aucun moment de leur vie. M anières de sauvages. qu ’elles étaient. L e commandant de cercle avait dit : « T u les civiliseras un peu ». l’existence des fam illes. Il fallait rompre avec la tradition. L e sergent K éita disait cela à l ’ombre de . rouges. bleues.. M anières de sauvages. M anières de sauvages... M anières de sauvages. M anières de sauvages. U est vrai que ces statuettes étaient cou­ vertes de dorures et de couleurs vives.. « M anières de sauvages ».. jaunes. le cailcédrat et l ’ébène. taillés dans le vène. le dur traite­ m ent in fligé aux jeunes circoncis pour ouvrir leur esprit et form er leur caractère et leur apprendre que nulle part. la bouillie de m il et le lait caillé versés a u x E sp rits errants et a u x Génies protec­ teu rs. ils ne doivent être seuls. le sergent K éita était entré dans des églises. ils ne peuvent. les actes des gens.

e t ce n etaient plus les mêmes paroles qui sortaient de sa bouche. L e s souffles avaient pris son esprit et ils criaient m aintenant leur crainte : N uit noire t N uit noire I disait-il à la tombée de la nu it.. et les enfants et les femmes trem blaient dans les cases. contre le féticheur qui avait sacrifie le m atin même des chiens. Il parla. N u it et jour les souffles et les G énies et les ancêtres le faisaien t parler. sou­ dain. crier et ch an ter. N uit noire! N uit noire! h urlait-il en plein m idi. il se retourna. C e ne fu t qu ’ à l ’aube que je pus m ’assoupir dans la case où vivaient les m orts et toute la nuit . il parlait. C e fu t a u x abords du crépuscule que le sergent Thiém okho K é ita eut sa tête changée.. A p p u yé contre l ’arbre-aux-palabres. I l parlait lorsque..SA R Z A N 185 l ’arbre-aux-palabres. parlait. contre les jeunes qui écou­ taient encore les vieu x . U n e bave mousseuse et blanche naissait a u x coins de ses lèvres. parlait.. Q uand il regarda à nou­ veau ses auditeurs. contre les vieu x qui ne voulaient pas l ’écouter. a u x jeunes et a u x v ie u x du village. ses y e u x n'étaient p lu s les mêmes. . il sentit comme une piqûre à son epaule gauche. Nuit noire t N uit noire l criait-il au lever du jour.

chantant et pleurant : Dans le bois obscurci L es trompes hurlent.186 C O N T E S D ’ AM ADO U KOUMBA j ’avais entendu le sergent K éita aller et venir. hululent sans merci Sur les tam-tams maudits. la peur repasse. N i de sang noir. Des mots qui frémissent. . hurlant. sans éclair. Dans les cases La peur passe. Nuit noire! N uit noire! L es trompes hurlent. Sans éclat. hululent sans merci Sur les tam-tams maudits N uit noire l N uit noire l L e lait s’ est aigri Dans les calebasses. La bouillie a durci Dans les vases. ni de sang rouge. Nuit noire N uit noire! Des souffles surpris Rôdent et gémissent Murmurant des mots désappris. L es torches fument. Nuit noire! Nuit noire! L es torches qu’ on allume Jettent dans l’ air Des lueurs sans volume. N uit noire! Nuit noire! Du corps refroidi des poulets N i du chaud cadavre qui bouge. Nulle goutte n’ a coulé.

N uit noire! N uit noire! E t dans la savane sans âme Désertée par le souffle des anciens.. AR ZA N S Peureux. Dans les bois obscurcis L es trompes hurlent. L es trompes hurlent. car les génies et les ancêtres en avaient fa it un autre homme. Sur le fleuve orphelin Dans la forêt sans âme et lasse Sous les arbres inquiets et déteints. Thiém okha K éita était parti pour ceux du villag e. il ne restait plus que Sarzan. errant en vain. Sarzanle-fou. N uit noire! N uit noire! T 87 Personne n ’osait plus l ’appeler de son nom. hululent sans merci Sur les tam-tams maudits. le ruisseau orphelin Pleure et réclame L e peuple de ses bords éteints Errant sans fin. hululent sans merci Sur les tam-tams maudits. Nuit noire! N uit noire! L es arbres inquiets D e la sève qui se fige Dans leurs feuilles et dans leur tige N e peuvent plus prier L es aïeux qui hantaient leur pied. . N uit noire! N uit noire! Dans la case où la peur repasse Dans l’ air où la torche s’ éteint.

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.. N ’G or N iébé M a m a n -C a ïm a n ...................................................................................................... L e s calebasses de K ouss ...................................................................... ................................................................................................... L e s m auvaises compagnies I .... L e s a l a ir e ...........................................T A B L E D E S M A T IE R E S In tro d u c tio n ...... ................... L e s m auvaises compagnies I I I ... » ....... L ’h é r it a g e .........m a r i.......................................................................................................................... L a biche et les deux c h a s s e u r s ............. F a r i l ’ânesse Jugem ent .......................................................... L e s m auvaises compagnies I V .................... S a r z a n .................................................................................................................................... ... T o u rs de lièvre ...................................................... L e s m auvaises compagnies I I ................................. P e tit....................................... g 13 21 3r 43 49 59 65 73 79 87 93 99 107 1x9 129 137 155 163 173 L e s mamelles ......... V érité et m e n so n g e ............................... L a lance de l ’hyène ......................................... U ne commission .........

plus tant. u n e s e u le fe m m e su ffit. L 'e a u n e c u ir a ja m a is le p o isso n q u 'e lle a vu n a ît r e e t q u 'e lle a é le v é .S 'il a v a it le v e n t r e d e r r iè r e lu i. il devient veterinaire en 1933 et exerce en brousse ju sq u a la seconde guerre mondiale. . La p ro m e s s e e st u n e c o u v e r t u r e b ie n é p a is s e m a is q u i s 'e n c o u v r e g r e l o t t e r a a u x g r a n d s fro id s . c e v e n t r e le m e t t r a it d a n s u n tr o u S 'il n 'e s t q u e d e v o u s n o u r r ir . Boursier. T o u t c e q u e difl le p e t it M a u r e . Leurres et Lu eu rs" et "C o n te s et Lavanes". R e n d r e u n s a lu t n 'a ja m a is é c o r c h é la b o u c h e . il l'a a p p r is so u s la te n te . banlieue de Dakar. D e m a n d e z . BIRAGO DIOP est né en 1906 à Ouakam. A v o ir la m ê m e h a ie m it o y e n n e n 'a ja m a is d o n n é d e u x c h a m p s d e m ê m e é te n d u e . le s h o m m e s n e t 'a p p r é c i e n t p a s o u t r e m e s u re .v o u s à l ' a v e u g l e d e vous a f f i r m e r si l e c o t o n e s t b l a n c o u si l e c o r b e a u e s t b i e n n o i r ? Si tu p la is a u B o n D ie u . avant de se fixer à Dakar BIRAÇO DIOP a éprit "Les Contes d'Amadou K oum ba" puis Les Nouveaux Contes d'Amadou K oum b a" (publiés en 1947 et 1958). ü iD « ('n n ' ambassadeur du Sénégal à Paris.