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L’HISTOIRE A-T-ELLE UN SENS ?

INTRODUCTION.
Le mot ‘histoire’ est un mot équivoque, qui souffre d’une ambiguïté féconde, riche en
enseignements. Le sens commun de ce mot est que l’Histoire est l’ensemble des évènements
du passé concernant les sociétés humaines. Au sens philosophique, l’Histoire est l’ensemble
du devenir humain, de l’évolution des sociétés humaines, car les évènements d’aujourd’hui
seront l’Histoire de demain.
Souvent, on ne comprend ce qui se passe au présent que plus tard.
Y a-t-il la possibilité de comprendre son propre présent, et donc de comprendre, de
prédire ce qui va se passer par la suite ?
Marx s’est demandé quelle est la logique du devenir humain ? Y a-t-il une possibilité
de comprendre la suite des changements et des mutations que connaissent les sociétés ?
Poser la question du sens de l’Histoire, c’est en général exprimer une quête
d’intelligibilité. Cela veut dire qu’il y a en l’Homme un désir de comprendre sa propre
condition. L’Homme ne se contente pas de vivre sa vie, il veut aussi l’expliquer, la rendre
intelligible.
L’Histoire, avec un grand H, à partir du XIXème siècle devient la clé de la
compréhension de cette énigme qu’on appelle l’Homme, de la condition humaine.
Quand on demande si l’Histoire a un sens, c’est la question de la rationalité de
l’Histoire qui est posée.
Peut-on expliquer ce qui se passe ? Si on ne peut pas expliquer ce qui se passe, alors
l’Histoire devient absurde.
A partir du milieu de XVIIIème siècle, on commence à s’interroger sur le devenir de la
société humaine. A partir d’une réflexion sur les évènements, on se pose la question ‘qu’est-
ce qui pourra advenir demain ?’
Peut-on, sur la base de la connaissance du passé, prédire l’avenir ?

Quand on se demande si l’Histoire a un sens, on a deux options :


- L’Histoire a un sens, il y a une forme de rationalité inscrite dans le devenir humain.
L’Histoire a donc dans ce cas une direction (un sens). On peut dans ce cas se
demander vers quoi l’Histoire nous dirige, ce à quoi Marx répond que l’Histoire a un
sens, elle nous amène à la fin de capitalisme et l’avènement du communisme.
- L’Histoire n’a pas de sens, elle est donc littéralement absurde, comme le montre le
fait que règnent sur le monde humain le désordre et le chaos.
I. L’Histoire n’a pas de sens.

A. L’irrationalité de l’Histoire et la toute-puissance du hasard.


Si l’Histoire est rationnelle, alors on peut dégager des principes généraux
d’explication, c’est-à-dire qu’on peut dégager une forme d’intelligibilité, par exemple en
montrant que les évènements obéissent à des enchaînements d’ordre causal.

Or, une façon très répandue de considérer l’Histoire est de considérer qu’elle est une
suite d’évènements accidentels, que le hasard joue un rôle déterminant dans la trame des
évènements humains. Cette conception a été immortalisée par une phrase de Pascal : ‘Si le
nez de Cléopâtre avait été plus court, la face du monde eût été complètement changée’.
Pascal fait référence à la période où César vient d’être assassiné, et il a légué e
pouvoir à Octave, son fils adoptif, mais d’autres revendiquent sa succession. L’un des rivaux
d’Octave est Marc Antoine, à qui on confie l’Egypte et le Moyen-Orient. En Egypte règne
Cléopâtre, dernière descendante des Ptolémées. Marc Antoine impose la Pax Romana, et
tombe amoueux de Cléopâtre. Certains historiens de l’époque que c’est le grand nez de la
reine qui faisait son charme. Marc Antoine, qui a amené toute son armée en Egypte, se
soulève contre Octave, avec le soutien de l’armée égyptienne. Octave a vent du plan et détruit
complètement l’armée de Marc Antoine. Ce dernier se suicide pour éviter l’humiliation, et il
est suivi dans la mort par Cléopâtre.
Pascal veut nous montrer que ce soulèvement de Marc Antoine, aveuglé par sa
passion du pouvoir et amoureuse, était déraisonnée. Il veut nous montrer que la beauté peut
nous entraîner dans des aventures qui vont changer le cours de l’Histoire.
De petites causes peuvent avoir de grands effets. L’histoire des sociétés humaines est
donc déterminée par des causes insignifiantes.
Les gens qui méditent la phrase de Pascal sont conduits à dire que l’Histoire est
complètement irrationnelle car gouvernée par le hasard. Des civilisations entières, des
milliers d’hommes peuvent être engloutis à cause du hasard.

L’Histoire n’est pas gouvernée par des grands principes, mais par des détails
insignifiants.
C’est ce que veulent montrer les auteurs des livres d’Histoire ‘What if… ?’. Ces
historiens anglais essaient de dire que pour mieux comprendre la portée d’un événement, il
faut formuler des hypothèses sur ce qui se serait passé si ces évènements n’étaient pas
survenus.
Par exemple, ils se demandent que se serait-il passé si Hitler, plein d’ambitions
artistiques, avait réussi son concours d’entrée aux Beaux-Arts de Vienne. Ils essayent ensuite
de voir si, dans l’Histoire de la deuxième guerre mondiale, Hitler joue un rôle décisif et
déterminant, ou si, au contraire, les évènements de cette guerre auraient quand même eu lieu
s’il n’avait pas été là.
Il semblerait que le devenir des sociétés humaines dépende d’évènements
contingents, sur lesquels les hommes ont peu de prise.

Est contingent tout ce dont le contraire est possible, c’est-à-dire tout ce qui, tout en
étant, aurait aussi bien pu ne pas être.
Le contraire de la contingence est la nécessité. Est nécessaire tout ce qui ne peut pas
ne pas avoir lieu, ce dont le contraire est impossible.

Si l’Histoire est gouvernée par le hasard, alors n’importe quoi peut sortir de
n’importe quoi, l’Histoire devient imprévisible. On est dans l’incapacité de lire l’avenir dans
le présent. Une Histoire gouvernée par le hasard incite au fatalisme et à une forme de
résignation. Parce que ça veut dire que pendant qu’on forme des projets, ce qui va se passer
dans l’avenir proche va être déterminé par des facteurs sur lesquels on ne peut exercer aucun
contrôle. Cette idée de hasard anéantit de ce fait toute idée de projet.
Une Histoire gouvernée par le hasard est une Histoire qui n’a pas de sens. Cela
conduit au fatalisme ou à une mentalité de l’urgence, de l’instant présent : on ne sait pas ce
que nous réserve l’avenir et tout peut s’effondrer du jour au lendemain.
Plus on accorde d’importance au hasard, c’est-à-dire aux causes particulières plutôt
qu’aux causes et principes généraux, plus le cours des évènements est difficile à maîtriser et
plus il conduit à une forme de résignation, de désespoir. C’est une vision qui conduit au
pessimisme.

Marx, lui, a le projet ambitieux et magnifique de penser, de rendre intelligible tout le


devenir humain.

B. Le déchaînement des passions sur la scène de l’Histoire.


Les passions constituent un autre facteur d’irrationalité de l’Histoire.

La passion est un phénomène affectif caractérisé par la mobilisation de tout mon être,
de toute mon énergie psychique dans la poursuite d’un objet.

Les philosophes ont critiqué la passion car ils disent que c’est une source de conflit,
de désordre affectif (au niveau individuel) et social, qui empêche l’exercice du jugement de la
raison.

Kant dira que les passions peuvent être rendues responsables des guerres, des
désordres sociaux.
A propos de l’Histoire, il dit que ‘on ne voit en fin de compte, dans l’ensemble, qu’un
tissu de folie, de vanité puérile, souvent aussi de méchanceté puérile et de soif de
destruction’. A travers cette citation, il dit que quand on regarde l’Histoire, on n’y découvre
pas l’amour, la philanthropie, la bienveillance, la générosité… mais la bêtise de l’Homme, la
méchanceté gratuite.
On peut donc tenir les passions responsables du chaos dont nous sommes les témoins.

Comment les passions peuvent-elles entraîner la guerre ? Kant dit que les trois
passions fondamentales sont la cupidité (l’avidité, la passion du lucre, de l’avoir), l’ambition
(car elle pousse les hommes à agir et même à entrer en situation de conflit) et l’inclination
dominer. Ces trois passions réunies forment un ensemble qui reçoit le nom chez Kant
‘d’insociable sociabilité’.
L’insociable sociabilité est ‘l’inclination à entrée en société, doublée d’une répulsion
générale à le faire, menaçant constamment de désagréger cette société’.
Par là, Kant répond à la question qui est de savoir si les hommes sont faits pour vivre
ensemble.

Puisque les sociétés constituent un fait, comment se fait-il que les hommes soient
ensemble ? Qu’est-ce qui pousse les hommes à s’agréger alors qu’on sait que la vie en société
s’accompagne de contraintes ? Pourquoi vivons-nous ensemble si nous ne partageons pas les
mêmes convictions et les mêmes idées ?
De très nombreux philosophes ont essayé d’y répondre. La réponse classique, la plus
communément partagée est celle d’Aristote. Il dit que l’Homme est un animal politique. Il y a
une disposition naturelle à vivre avec les autres, et donc on n’a pas d’effort particulier à faire.
De nombreux auteurs vont disserter là-dessus. Ils auront des philosophies très
différentes.
- Thomas Hobbes, un philosophe anglais qui a toujours été très critique à l’égard
d’Aristote, dit que les hommes ne sont pas faits pour vivre ensemble. ‘L’homme est
un loup pour l’homme’, il n’y a pas de disposition naturelle à la sociabilité, à
l’urbanité. Au contraire, l’Homme est plutôt méchant, il a plutôt une disposition à
faire du tort aux autres. Si jamais on constitue un obstacle pour notre voisin, il nous
écrasera s’il le peut.
- Kant, lui, a une position intermédiaire, en fait plus subtile. Il dit qu’il y a une
disposition à vivre avec les autres. L’Homme ressent le besoin de vivre avec les
autres, mais dès qu’il est avec eux la vie sociale lui est insupportable. Les autres sont
des entraves, et l’Homme a le désir de reconquérir son indépendance. Il va donc
vouloir briser le lien social, et nous avons tous cette tendance.
- Schopenhauer, un philosophe allemand du XIXème siècle, a utilisé la métaphore des
hérissons pour illustrer cette théorie. Il dit que les hommes sont semblables à des
hérissons, qui pendant l’hiver vont se rapprocher pour se réchauffer, mais qui se
piquent dès qu’ils s’approchent et donc s’éloignent à nouveau, ont froid, se
rapprochent, se piquent… et ainsi de suite. Les hommes ont des relations en
accordéon, ils veulent s’éloigner, mais quand ils sont seuls ils veulent revenir vers les
autres.

L’insociable sociabilité contribue, avec les trois passions principales, à faire de


l’Histoire un champ de bataille.
Nos ambitions vont se heurter aux ambitions des autres. Il y a des conflits pour des
territoires, car le nationalisme et les revendications des uns se heurtent au nationalisme et aux
revendications des autres.

L’Histoire est donc le triomphe de l’irrationnel.

C. L’identité du drame humain à travers l’Histoire.


La troisième raison qui fait de l’Histoire n’a pas de sens, qu’elle est absurde, c’est
qu’elle est répétitive.

La thèse qu’il y a une identité du drame humain, est présentée par Arthur
Schopenhauer. Celui-ci est considéré comme le philosophe le plus pessimiste et le philosophe
de l’anti- Histoire.

L’Histoire est l’ensemble du devenir humain et des changements qui affectent les
sociétés et qui font que chaque époque est différente et irréductible.

Schopenhauer pense que ces changements sont purement superficiels, et que, en fait,
‘du commencement à la fin, c’est la répétition du même drame, avec d’autres personnages et
sous des costumes différents’. Il veut dire qu’on a l’impression que les choses changent, mais
qu’il s’agit en fait toujours de la même chose.
Il dit ‘eadem, sed aliter’, c’est-à-dire ‘les mêmes choses, mais d’une autre manière’.
Les passions qu’ont connu les hommes de l’Antiquité sont les mêmes que les nôtres, et les
raisons qui les animaient sont celles qui nous aussi nous animent.
Si l’on admet ce que dit Schopenhauer, cela veut dire qu’il n’y a pas de progrès, et
donc qu’il n’y a pas non plus d’espoir. C’est une philosophie qui ôte toute forme d’espoir à
l’Homme.

‘Celui qui a lu Hérodote a étudié assez l’Histoire pour en faire sa philosophie’. Par
cette phrase, Schopenhauer dit que l’on n’a pas besoin d’étudier toute l’Histoire, car on sait
déjà tout sur l’Homme. Selon lui, ce qu’on va découvrir chez Hérodote, qui ne relate dans ses
écrits que quelques siècles d’Histoire ne concernant qu’une seule civilisation, permet d’en
savoir assez sur l’Homme pour en faire une philosophie.

I – Conclusion.
Pour toutes les raisons citées précédemment, on peut penser que l’Histoire n’a pas de
sens.
II. L’Histoire a un sens, ou l’affirmation de la rationalité de
l’Histoire dans les conceptions finalistes de l’Histoire.

A. L’Histoire : un processus rationnel et finalisé.


Les Grecs, malgré le fait qu’ils ont inventé l’Histoire comme genre littéraire, comme
discipline, n’ont jamais pu penser l’ Histoire.
C’est parce que les Grecs avaient une conception cyclique du temps. Ils pensaient
que le temps peut être représenté comme un cercle. Pour eux, le temps obéit à un mouvement
circulaire, ce qui signifie qu’après avoir achevé son cours, il se répète. C’est la doctrine de
l’éternel retour, que l’on trouve chez les stoïciens et chez Nietzsche.

Cette conception circulaire du temps, dominée par l’idée de périodicité et de retour,


est-elle rassurante ou au contraire plutôt inquiétante ?

C’est une conception rassurante, car elle introduit un ordre, une stabilité. Rien de
nouveau ne peut surgir car l’avenir est à l’image du passé. L’idée de périodicité apaise nos
inquiétudes.

Il y a eu une révolution spirituelle faite par le monde judéo-chrétien, et elle a changé


nos mentalités.
Le judéo-christianisme va entraîner un changement de modèle, de paradigme. En
effet, avec l’apparition, l’avènement du Christ, qui se présente comme un messie, le regard de
l’Homme se tourne désormais vers le futur.
Les Juifs attendent le messie, qui lui-même doit annoncer la fin du monde et
l’avènement de Dieu. Ils ont donc tous le regard tourné vers l’avenir, car ils attendent le
moment où Dieu va arriver et mettre un terme à l’aventure terrestre humaine.
Pour les chrétiens, Jésus apparaît et révèle la parole de Dieu. Après sa mort, il dit que
quand il reviendra, ce sera la fin du monde, l’Apocalypse. Dans la Bible, il est dit que quand
Dieu réapparaîtra, il y aura un combat final entre les forces du mal et celui-ci, à l’issue duquel
les forces du mal seront vaincues. L’Histoire de l’humanité, pour les chrétiens, se circonscrit
à la venue du Christ et à la fin des temps.
Dans les deux cas, cette fin doit arriver.

Le mérite du judéo-christianisme est d’avoir introduit deus concepts importants :


l’idée de sens de l’Histoire, qui dit qu’elle est orientée, et l’idée de la fin de l’Histoire.

L’eschatologie est une branche en théologie. Elle est l’étude de la fin des temps, à
travers l’étude des signes de cette fin des temps.

L’Histoire n’est pas un processus qui se déroule au gré du hasard. Au contraire elle se
dirige vers une fin, qui est considérée comme un achèvement, une réalisation ou un
accomplissement.

Par exemple, pour Marx, qui a une conception finaliste de l’Histoire, celle-ci a une
fin, c’est un processus orienté. Il pense que l’Histoire se dirige vers la destruction du
capitalisme et l’avènement du communisme. Il dit que puisque l’Histoire est l’Histoire de la
lutte des classes, quand il n’y aura plus de lutte des classes il n’y aura plus d’Histoire non
plus. Les marxistes attendent la fin de l’Histoire, et essaient, par leur combat, d’accélérer le
processus qui doit entraîner la chute, la décomposition du régime capitaliste.
B. La ‘ruse de la raison’, cheville ouvrière du progrès du genre
humain.

→ Comment les passions peuvent-elles être un moteur du progrès humain ?

Il y a deux références essentielles sur cette question. Ce sont Kant et Hegel.

Pour Kant, le mal, c’est-à-dire les passions, peut être l’instrument du bien, et les
passions égoïstes contribuent au développement et au progrès du genre humain.

La passion est-elle nécessairement source de désordre et d’irrationalité ? Kant


reconnaît que la passion est moralement blâmable, condamnable, et qu’elle est source de
démesure et de dérèglement.
La passion, qui est mauvaise sur le plan individuel, peut être bénéfique aux hommes
sur le plan de l’humanité.
Kant démontre que le jeu des passions constitue le moteur du progrès. En effet, les
passions créent entre les hommes une rivalité qui est féconde. Sans antagonisme, ‘toutes les
dispositions naturelles excellentes de l’humanité seraient étouffées dans un éternel sommeil’.
La rivalité va nous permettre de développer nos capacités, de cultiver nos talents.
Au XVIIIème siècle on assiste à une réhabilitation des passions car elles sont
bénéfiques à la société. Cette réhabilitation des passions et de l’égoïsme est l’expression de la
montée de la bourgeoisie, qui va être le moteur du progrès.
A un niveau pacifiste de la société, on peut dire qu’il vaut mieux la solidarité que la
compétitivité. Kant, lui, dit que ceux qui ne connaissent pas la rivalité mèneront une vie
paisible, mais une vie semblable à celle des bergers d’Arcadie. Et ce n’est pas à eux que l’on
doit le progrès et le confort.
La réponse au rôle mauvais de la guerre est donnée par Kant, qui dit que ‘l’Homme
veut la concorde, mais la nature sait mieux qui lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut
la discorde’.
Finalement, il y a un plan de la nature. Elle se sert des passions égoïstes, des
mauvaises dispositions de l’Homme pour développer les capacités de ce dernier. Elle
manipule donc l’Homme.

Au XVIIIème siècle, Kant exprime une conviction générale partagée par de nombreux
auteurs (qui se réclament tous d’un certain libéralisme).
Mandeville, un philosophe hollandais, fait partie de ces auteurs. Il a vécu la plupart
de sa vie en Angleterre, et il est l’auteur d’un livre, La fable des abeilles. C’est un conte
philosophique qui raconte la vie de deux ruches complètement différentes. L’une est habitée
par des abeilles honnêtes et soucieuses des règles morales, prônant l’égalité… On s’aperçoit
cependant que cette ruche vit mal, qu’elle est constamment menacée de famine et qu’elle a
des problèmes de ravitaillement. Au contraire, il n’y a dans l’autre ruche que des abeilles
égoïstes. Or, on s’aperçoit que cette ruche est riche et que les abeilles y vivant sont heureuses
et satisfaites. Le sous-titre de ce livre est Comment fabriquer du bien public avec des vices
privés. Il y a ici un apologue des passions égoïstes, pourtant si critiquées sous le poids du
christianisme qui critique les richesses, l’avidité, la cupidité, la passion de l’avoir. Ici, au
contraire, Mandeville dit que les vices créent la prospérité, et donc le bien-être public.
Par exemple, la morale dit que c’est mal de voler. Mandeville, lui, dit que s’il n’y a
plus de voleurs, les serruriers et d’autres artisans n’auront plus de travail.
Mandeville dit que les passions égoïstes des individus placent la société sur les rails
du progrès.
Ce thème va être développé de manière plus impressionnante par Hegel, qui lui aussi
reconnaît que l’Histoire est épouvantable et que ‘les pages de bonheur dans l’Histoire sont
des pages blanches’.

→ Le concept de ‘ruse de la raison’ chez Hegel.

Ruser, c’est utiliser le comportement de l’autre pour le retourner contre lui. On ruse
lorsque, pour parvenir à obtenir ce que l’on veut, on retourne une chose contre elle-même, on
détourne un processus naturel de sa propre fin. Par exemple, comme le vent empêchait les
bateaux d’avancer, l’homme a inventé les voiles, lesquelles, grâce à ce même vent, lui ont
permis d’avancer plus vite.

Hegel montre comment la raison va utiliser les passions au lieu de s’opposer à elles.
A un niveau individuel, chacun essaie de s’opposer à ses propres passions et d’être
raisonnable. Au niveau de l’Histoire, la Raison (qui est la raison universelle) utilise les
passions au lieu de s’y opposer bêtement. Elle manipule les passions afin de faire triompher
la liberté.
Hegel dit que l’humanité progresse, elle s’achemine vers la liberté en passant par le
travail destructeur de la passion. Par exemple, Napoléon, croyant servir ses propres appétits
de conquête, répand de ce fait les idées de la révolution française de par le monde.
Fukuyama dit, dans une reprise moderne de la philosophie d’Hegel, que l’on
s’achemine vers la liberté. La fin de l’Histoire est le triomphe de la liberté. Il associe à cette
liberté le modèle libéral.

Les hegéliens disent que s’il n’y avait pas eu Hitler et la deuxième guerre mondiale,
jamais il n’y aurait eu la décolonisation, car jamais les pays colonisés n’auraient pu imaginer
se révolter contre leurs colonisateurs. Ils disent donc que c’est les horreurs de cette guerre,
qui ont permis l’affaiblissement des puissances européennes, qui ont ensuite permis la
décolonisation.

Selon Hegel, il y a une ruse de la raison au sens où la Raison laisse les hommes
poursuivre leurs passions, leurs buts. Donc les hommes croient agir d’après leurs buts privés,
ils se croient maîtres de leur action, mais en fait, en poursuivant des buts privés, souvent
dictés par l’égoïsme, ils réalisent des fins universelles, voulues par la Raison qui gouverne
l’Homme. En effet, toutes ces passions sont utilisées par elle à la réalisation du progrès de la
liberté.
Dans ce cadre, l’Histoire retrouve un sens : le devenir humain est le progrès de la
liberté. Pour Hegel, le négatif, la contradiction (et donc la guerre) sont des étapes nécessaires
dans la conquête de la liberté. Il faut passer par une odyssée de souffrances pour arriver à la
liberté, qui n’est pas conquise par la connaissance. Il y a donc une sorte de justification de la
guerre, que l’on retrouve chez Hegel et chez Marx.
III. La remise en question de l’idée d’Histoire totale ou
universelle : le dépassement de la question du sens.
Marx dit que l’Histoire est l’avènement de la société communiste, et Hegel dit qu’elle
est le triomphe de la liberté.
Toutes ces conceptions reposent sur le concept d’une Histoire avec un grand H, c’est-
à-dire d’une Histoire universelle. Mais peut-on parler d’Histoire universelle au sens où tout le
monde ne constituerait qu’un seul acteur, qu’une seule pièce ?
Y a-t-il une seule Histoire ? Les philosophes aujourd’hui s’orientent vers la remise en
cause de la conception de Marx et d’Hegel. Il y aurait une multitude d’Histoires, car il n’y a
pas d’unité chez les humains.
L’idée d’Histoire universelle, d’Histoire totale, est une pure idée de la raison.

A. Le postulat de la rationalité de l’Histoire ne peut être qu’un idéal


de la Raison.
Les philosophes sont animés par un désir d’intelligibilité, un désir de tout
comprendre. Plus une théorie permet d’expliquer de choses et plus elle est considérée comme
puissante. Le but de la philosophie est d’avoir une intelligibilité totale, et donc d’expliquer la
totalité du réel.
Quand une philosophie élève cette prétention à expliquer la totalité ou la quasi-
totalité du réel, on parle de système philosophique.
Le marxisme est un système philosophique, car il nous donne une explication totale
de l’Histoire. Il peut dire le passé, le présent et même le futur.
Le postulat de toutes les philosophies finalistes de l’Histoire est de penser que
l’Histoire est une totalité, et donc qu’elle forme une unité cohérente, que tout est lié. Rien
n’est plus le fait du hasard.
Or aujourd’hui il y a une remise en question de ce postulat de la totalité car on
considère qu’il n’y a pas une Histoire, mais des Histoires.
Les philosophes de l’Histoire ont pensé que des lois universelles gouvernent
l’Homme et donc qu’on peut expliquer tout le devenir humain.
La tendance maintenant est de dire qu’il y a des Histoires dispersées. L’exigence de
sens est l’exigence de la Raison. C’est une tendance inscrite dans la raison à chercher un sens,
et donc à projeter des réalités.
Aujourd’hui, les philosophes refusent la vision de Pascal, qui avait comparé
l’humanité à un individu passant par diverses étapes : enfance, adolescence et âge adulte.
Hegel dit, comme Pascal, que l’humanité a quitté l’enfance qui était l’esclavage, la
violence… Or l’humanité est plurielle : certaines humanités, certaines sociétés sont
démocratiques, alors que d’autres sont encore tyranniques.
On a donc un émiettement, un éclatement de l’Histoire. Croire qu’il y a une Histoire
totale et unitaire, c’est une illusion de la raison.

B. Critique de la conception eschatologique de l’Histoire.


On a souvent critiqué le millénarisme, le messianisme révolutionnaire de la
philosophie de Marx.
Marx dit qu’il y aura une fin de l’Histoire, qui sera précédée par des convulsions
extraordinaires (des déchirements, des guerres) provoquées par la crise générale du
capitalisme. Pour lui, le capitalisme et appelé à s’effondrer, non pas accidentellement, mais en
vertu de ses contradictions structurelles.
Le capitalisme est caractérisé la bourgeoisie qui recherche la productivité accrue, ce
qui entraîne une rivalité, destructrice des plus faibles. Cela aura comme conséquence le
grossissement du prolétariat, jusqu’à la disparition des classes moyennes. Il y aura donc deux
pôles : un énorme prolétariat complètement démuni, et quelques capitalistes enrichis. Or le
prolétariat n’aura plus les moyens d’acheter les produits, ce qui aboutira à une surproduction,
qui obligera les patrons à rendre les conditions de travail plus difficiles. Les salaires seront
encore plus bas et donc les conditions de vie du prolétariat seront encore plus mauvaises.
Finalement, les tensions sociales seront telles à cause de la paupérisation absolue de la très
grande majorité de la population, que cette situation conduira à la révolution du prolétariat et
à la disparition du capitalisme.
Marx pensait que la paupérisation absolue conduirait à l’explosion sociale et à la fin
de l’Histoire.

En fait, Marx n’a fait que reprendre le mythe eschatologique du christianisme, avec
l’Antéchrist, la fin du monde, le jugement dernier et le manichéisme.

CONCLUSION.
Il faut comprendre qu’en philosophie, plus personne ne croit à la fin de l’Histoire, à
la clôture du processus historique, sauf quelques figures intellectuelles isolées comme
Fukuyama et certains marxistes.
Il faut aussi renoncer à l’espoir de prédire l’avenir des sociétés humaines (ce qui
n’interdit pas des études de prospective, qui essaient de voir quel sera le visage futur de nos
sociétés). Ce qu’on ne peut pas prédire, c’est les nouvelles spirituelles. On ne peut pas prédire
l’Histoire fondamentalement, car il n’y a pas de sens de l’Histoire.
Quand on se pose la question ‘l’Histoire a-t-elle un sens ?’, la réponse est que non,
l’Histoire n’a pas de sens, et ce non parce qu’elle est absurde, mais parce que l’Histoire est
avant tout l’aventure de la liberté humaine, et que la liberté humaine est créatrice. Créer, c’est
faire surgir quelque chose d’inédit, et donc d’absolument irréductible à ce précède. Une chose
qui émerge ne peut pas se réduire à ses propres conditions quand on crée.
L’Histoire nous montre qu’étant donné certaines conditions, ce qui va se passer n’est
pas forcément la suite logique de ces conditions.