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UN MAÎTRE SPIRITUEL DE NOTRE TEMPS

DOM AUGUSTIN GUILLERAND
PRIEUR CHARTREUX 1877-1945

par André Ravier, s. j.

DESCLÉE DE BROUWER

Imprimi potest

Philippe LAURENT, s. j. Praep. Prov. Lutetiae Par. 20 décembre 1963

Imprimatur J. HOTTOT Vic. Gén. Arch. Lutetiae Par. 21 janvier 1964 © Desclée De Brouwer 1965

ÉCRITS DE DOM AUGUSTIN GUILLERAND Silence cartusien (6e édition). Avant-propos du Professeur O. Tescari. (Traduit en allemand, en italien et en espagnol.) (épuisé) Voix cartusienne (4e édition). (Traduit en italien.) (épuisé) Ces deux ouvrages ont été traduits en anglais et publiés en un seul volume sous le titre : « They speak by silences » (édit. Longmans Green, Londres). Harmonie cartusienne (2e édition). (Traduit en italien et en espagnol.) (Traduit en anglais, avec des notes de direction, sous le titre : « Where silence is praise », édit. Darton, Longman et Todd, Londres.) (épuisé) Face à Dieu (2e édition). (Traduit en italien.) (épuisé) Hauteurs sereines (2e édition). (épuisé) Contemplations mariales (2e édition). Préface de Mgr Cristiani. (Traduit en anglais.) Liturgie d'âme (2e édition). Préface de Mgr Cristiani. Au seuil de l'abîme de Dieu. Élévations sur l'Évangile de saint Jean (2e édition). Préface et présentation du R. P. A. Ravier, s. j. Vivantes clartés. L'édition critique des ÉCRITS SPIRITUELS est en préparation (en 2 volumes). Éditeur pour tous les volumes : Benedettine di Priscilla. Catacombe di Priscilla. 430, Via Salaria. Roma. Italie. Dépositaire pour la France : Office Général du Livre. 14 bis, rue Jean-Ferrandi. Paris, VIe.

PRÉFACE
Ce n'est pas sans avoir longtemps hésité que j'ose nommer Dom Augustin Guillerand un « maître spirituel de notre temps ». Car je pressens toutes les objections qui se peuvent élever contre ce titre : bien qu'il ait été vicaire, puis professeur et préfet de division dans un collège ecclésiastique, et enfin dix ans curé en deux paroisses, Dom Augustin fut essentiellement, même avant son entrée en Chartreuse, un contemplatif ou plus exactement un homme de solitude. Dans les textes que nous possédons de lui, nous trouverons, certes, une doctrine, — et combien spirituelle ! — de la charité apostolique : mais il faut le constater dès le départ, afin de lever toute ambiguïté, le souffle original qui anime ses écrits, et qui s'est imposé dès leur première révélation, à des milliers de lecteurs, pousse l'âme vers le silence, l'intériorité, la contemplation, la lutte spirituelle et sa paix reconquise, l'intimité personnelle avec Dieu plutôt que vers les affrontements avec l'homme, sa condition, sa misère ou son péché. Sur l'existence, le temps qui passe, la souffrance et la joie, la vie et la mort, Dom Guillerand jette délibérément un regard d'éternité. Le jugement qu'il porte sur les personnes et sur les choses est un jugement absolu, sans compromission avec l'éphémère ni le contingent. N'est-il pas alors étranger à une époque merveilleusement missionnaire et « pastorale » ? N'apparaît-il pas comme un « exilé » volontaire, un « déserteur » de l'action ? Ne s'est-il pas de lui-même, et par toute la poussée de son tempérament et de sa grâce, mis à l'écart de la foule ? Un homme peut-il à ce point appartenir, d'un même mouvement d'âme, « à l'éternité » et « à son temps » ? Loin de nous la prétention de réduire toutes les dissonances qui existent entre la spiritualité de Dom Augustin et certaines tendances du catholicisme contemporain. Ce livre ne cherchera en aucune façon à les estomper, et moins encore à les escamoter. À quoi bon ? Une longue fréquentation de la pensée de Dom Augustin nous a convaincu en effet que ce chartreux, en vivant avec une fidélité, parfois héroïque, sa vie de chartreux, avait atteint très vite ce point extrême de la vie mystique où l'âme, dépassant toute contemplation et toute action au sens exclusif ces termes, n'aspire plus qu'à l'union à Dieu par Jésus-Christ, c'est-à-dire, pour parler le langage même de Dom Augustin, n'aspire plus qu'à participer au « mouvement d'amour » qui unit le Père, le Fils et le SaintEsprit dans la Trinité, et à reproduire en elle, quoi qu'elle fasse, par la
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vie de grâce, cette vie divine. L'âme de Dom Augustin est toute imprégnée de la pensée de saint Jean et de saint Paul : elle en vit profondément, intensément. Nous nous refuserons à préciser, au cours de cette biographie, si le Seigneur a gratifié Dom Augustin de faveurs « extraordinaires » : ce serait ouvrir un débat qui lui aurait singulièrement déplu. Lui-même eut d'ailleurs toujours grand soin ramener les âmes les plus mystiques à la contemplation de la vie de Jésus de Nazareth. Ce qui est sûr, c'est que sa spiritualité, dont la Règle cartusienne favorisait admirablement l'efflorescence, répond encore à un besoin, au besoin spirituel le plus urgent de l'homme d'action. Avec quelle souplesse par exemple, cette spiritualité se muait en directives d'éducation pour quelque petit neveu : l'ancien professeur du Collège Saint-Cyr de Nevers coïncidait alors avec le chartreux. Je crois aussi pouvoir affirmer que s'il avait eu à conseiller ou à diriger des prêtres engagés dans le ministère, l'ancien curé de Ruages et Limon, en lui, ne se serait pas moins trouvé en accord avec le chartreux ! Quant aux laïcs, fussent-ils parmi les plus fervents nos formes modernes d'évangélisation, ils sont nombreux déjà à raviver leur ardeur aux heures lourdes de leur itinéraire ou de leur combat, dans les Écrits de Dom Augustin... Un dernier point encore doit être précisé avant que ne s'ouvre ce livre. Cette étude ne vise pas, comme les biographies ordinaires, à présenter jusque dans son détail le plus fouillé une existence. Les premiers admirateurs de Dom Augustin se rappellent encore de quel sévère anonymat s'entouraient dans les commencements Silence cartusien, Voix cartusienne, Harmonie cartusienne : ces opuscules n'étaient même pas présentés comme les écrits d'un chartreux ! (Encore qu'il fût difficile de ne pas s'en apercevoir...) Si la discrétion — j'allais dire la pudeur — cartusienne requérait pour de nombreuses et justes raisons ce silence, le succès même de ces recueils ne permettait pas d'espérer que la pieuse curiosité des lecteurs ne déchirerait pas tôt ou tard le voile... C'est à présent chose faite : le nom de Dom Augustin Guillerand appartient à la littérature contemporaine de spiritualité. Mais en cette étude, nous avons été invités par les supérieurs de Dom Augustin, et nous avons tenu personnellement, garder quelque chose de la discrétion première. Notre but n'est pas tant d'étaler sous le regard du public l'existence de Dom Augustin, que de lui révéler son âme, dans la mesure où cette âme explique la tonalité originale et le rayonnement ses écrits.
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Nous nous sommes pourtant assuré une base scientifique large et sûre. Nous avons interrogé la plupart des personnes qui ont connu Dom Augustin, et qui sont encore de ce monde ; nous avons écouté ceux qui l'ont aimé et admiré, et avec non moins d'attention ceux qui ont souffert de son impulsivité et de sa nervosité (car parfois les nerfs cédaient sous l'effort spirituel...). Nous avons pèleriné en tous les lieux où il a vécu (sauf, à notre regret, à Vedana). Nous avons recueilli impartialement les critiques et les réserves qui ont été adressées à l'une ou l'autre ses œuvres ; nous sommes d'ailleurs personnellement persuadés que ce serait le trahir que de publier telle méditation intime, telle note jetée à la volée sur le premier bout de papier qui lui tombait sous la main, telle inspiration qu'il n'avait pas amenée son point correct de formulation. Lui-même rechignait à confier à tel admirateur un peu trop pressé ou pressant le manuscrit de ses Sermons capitulaires... Il n'écrivait que pour lui ! Son texte n'était jamais assez au point ! Et par trois fois au moins, à notre connaissance certaine, il brûla ses notes : en quittant San Francesco, puis Vedana, et une quinzaine de jours avant sa mort. Nous tiendrons compte, en cette étude, du fait que les écrits de Dom Augustin sont à présent édités et que chacun peut se les procurer à son gré. Pourtant, nous essaierons de lui laisser à lui-même la parole chaque fois qu'il nous sera possible de le faire, et nous le citerons largement en des écrits inédits. Rien ne saurait remplacer, à notre avis, le contact immédiat avec son âme ; sur ce point, tout le monde s'accorde, amis ou, disons, indifférents : Dom Augustin avait un « charisme » pour l'entretien particulier, vivant, direct, familier ; et ceux ou celles qui ont bénéficié de ses conseils diraient volontiers ce que disait l'un de ses amis les plus sûrs : « Ses écrits, c'est le fond de son âme. » En la fête de saint Bruno 6 octobre 1964 A. R.

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Introduction biographique

L'HOMME ET SA VOCATION

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I. « NOS GENTILS VALLONS NIVERNAIS »
(26 novembre 1877-1916)

La famille de Guillaume Guillerand « Aujourd'hui, vingt-neuf novembre mil huit cent soixante-dix-sept, a été baptisé Pierre, Joseph, Maxime, Théodore Guillerand, né à Reugny de Dompierre, le vingt-six novembre, du légitime mariage de Guillaume Guillerand et de Françoise-Julie Cointe. « Le parrain a été Pierre Guillerand, frère de l'enfant, et la marraine Laure Cointe, cousine germaine de l'enfant. » Ainsi parlent les Archives paroissiales de Dompierre (1) de celui qui devait être un jour Dom Augustin Guillerand, chartreux. Maxime était le cinquième enfant de Guillaume-Martin Guillerand et de Julie Cointe. Guillaume mourut, jeune encore, en 1882. « Nous avons grandi, nous, dans une maison de sept, écrira un jour Dom Augustin, et nous avons vu une maman, cependant veuve, toute rayonnante quand elle avait son parterre complet autour d'elle. » Faisons connaissance, au moins sommaire, avec ses frères et sœurs. L'aînée de la famille était Émilie (1868-1943) ; de son mariage avec Bertrand Pesle (1893) naquirent deux enfants, René et Pierre. Pierre avait onze ans lorsqu'il se noya dans le canal du Nivernais. Accident d'autant plus douloureux que le père de l'enfant était mort lui-même tragiquement plusieurs années auparavant. La mort de ce neveu eut un retentissement certain sur la santé et peut-être même sur la vocation de son oncle. Le second enfant de la famille s'appelait Pierre-Marie (1870-1924). Puis venaient Alexis (1874-1948) et Louise, « Ise » comme l'appellera parfois dans ses lettres de chartreux, Dom Augustin avec une nuance de tendresse privilégiée (1875-1958). Après Maxime, notre chartreux, naquit encore une petite fille, Auré1

C'est donc par erreur que le palmarès du Petit Séminaire de Pignelin de 1887 dit de Maxime Guillerand qu'il est de Guipy. Le palmarès de 1888 rectifie cette erreur. Guipy est limitrophe de Dompierre. 5

lie (1879-1933). De cette sœur puînée, Dom Augustin écrira après sa mort : « Nous étions les deux derniers ; nous avons grandi ensemble ; nous mangions la soupe ensemble, et quand elle était moins à notre goût, c'était à qui en prenait la plus petite part ; nous nous chamaillions bien des fois au cours d'une journée, et nous aimions autant qu'on peut s'aimer, je crois. » En se développant, la famille essaima en différents lieux de la Nièvre : Nevers, Varzy, Moraches, Héry, — ces noms apparaîtront dans la correspondance de Dom Augustin. Tous, sauf la branche de Nevers, étaient encore, il y a quelques années, des « ruraux » fidèles à la terre. Dom Augustin lui-même se révélera toujours, sous les goûts et les affinements du lettré, du prêtre et du moine, un homme de la terre, ou mieux un homme de terroir. Reugny De toute cette famille, le centre fut longtemps ce lieu-dit que l'acte de baptême désigne par ce nom : « Reugny de Dompierre ». Reugny, aujourd'hui fort délabré, était alors un beau domaine, à l'écart de tout village ; cette vieille gentilhommière, bordée de grands sapins, au milieu des champs, où pouvaient s'abriter enfants et petitsenfants, marqua très profondément l'âme de Maxime Guillerand. De son existence à Reugny lui vinrent incontestablement un sentiment très vif de la famille, un amour passionné et un peu jaloux des siens, son attachement pour Émilie sa sœur aînée, et pour Louise qui, de deux ans seulement son aînée, se sentait très proche de lui. Reugny restera toujours pour Dom Augustin un point de très vive affectivité et son éloignement un sacrifice : c'était la maison de sa naissance et de ses petites enfances, la maison aussi de ses vacances tandis qu'il était aux Séminaires et après son sacerdoce. Il n'est pas douteux que cette grande demeure solitaire, silencieuse même parmi les travaux des champs, ait incliné son âme vers une certaine qualité du sentiment religieux, et favorisé sa vocation cartusienne. « Ma vocation de chartreux est une vocation de silence et de solitude. » Un jour, Reugny sera vendu (décembre 1956) : Dom Augustin alors ne sera plus de ce monde. Enfances Des toutes premières enfances de Maxime Guillerand, nous ignorons à peu près tout. C'était un enfant d'allure petite et un peu malingre, mais
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dont le visage était illuminé de magnifiques yeux profonds. Il apprit à lire et à écrire à l'école communale de Dompierre-sur-Héry. Il dut manifester très tôt une piété réelle, car il n'avait pas dix ans lorsqu'il fut envoyé au petit séminaire de Pignelin. C'est là qu'il fit sa première communion le 6 juin 1889 et reçut le sacrement de confirmation le 27 juin de la même année : il était alors élève de sixième. Grâce aux Palmarès des prix et aux souvenirs de quelques condisciples encore vivants, il est assez facile de recréer l'existence du jeune séminariste, et surtout de percevoir les premières tendances de son esprit : chaque année, sauf en classe de troisième (1892), Maxime recueillit d'abondantes nominations à la distribution des prix : ces courtes listes mériteraient commentaire : signalons du moins qu'une seule fois, — ce fut en 1889, lors de sa seconde septième, — l'enfant obtint une nomination (un premier accessit) en calcul ! Tandis que chaque année, avec une régularité parfaite, sauf en troisième, il obtenait un prix ou un accessit en histoire, qu'elle fût grecque, latine ou « de France ». À la fin de sa rhétorique (1894), qu'il fit sous la direction du P. Ch. Maillard, il enleva le second prix de discours français et le second prix de critique littéraire. Ces palmarès correspondent bien aux notes hebdomadaires ou mensuelles qu'obtenait l'écolier : Maxime était un littéraire, avec un goût prédominant pour l'histoire, beaucoup plus qu'un « matheux » ou un « scientifique ». Voici le souvenir que garde de son « compagnon de cours » de petit séminaire, un prêtre nivernais : « C'était un enfant aimable, intelligent, pieux, gai, travailleur, énergique, estimé de ses professeurs, en particulier du P. Maillard. C'était un fin littérateur qui discutait volontiers et ardemment, avec ses camarades, en récréation et en promenade, sur les auteurs qu'on étudiait en classe. » La formation du petit séminaire était solide et profondément religieuse. Sur les vingt élèves de rhétorique, treize au moins, à notre connaissance, devinrent prêtres. Maxime Guillerand était-il un petit séminariste modèle ? Ses bulletins hebdomadaires que nous avons eu la chance de retrouver ne l'indiquent pas : ses notes « d'étude » ne sont que moyennes et il ne figure pas sur les listes de la « Congrégation des Saints-Anges » ni, plus grand, sur les listes de la « Congrégation de la Sainte Vierge ». Par contre, nous savons qu'il était déjà un fervent... de la pêche et qu'il fabriquait, aux heures de libres loisirs, des filets avec lesquels il allait pendant les vacances, pêcher sur l'Yonne. Il paraît qu'un jour, ayant tiré de l'Yonne une perche d'une exceptionnelle envergure, il ne se lassait pas d'admirer sa victime, et finit par tomber à deux genoux devant elle ! La pêche sera longtemps pour lui une occupation préférée.
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Il sera — lors de son conseil de révision — « réformé » pour fatigue pulmonaire. L'origine de ce mal ne semble pas devoir être située avant le grand séminaire : pendant ses huit ans de Pignelin, il ne fut absent qu'une seule fois : pendant quinze jours, à la fin du premier trimestre de sa troisième, il est signalé « à l'infirmerie » : cette année de troisième est d'ailleurs l'année « moyenne » de ses études secondaires. Dans une lettre à son frère Pierre-Marie, il évoque, longtemps plus tard, ses « départs pour Pignelin », d'une façon charmante : « Merci de ta bonne lettre, lui écrit-il le 1er janvier 1918. Elle me rappelle une affection dont je n'ai pas le droit et dont je ne serai jamais tenté de douter. Elle me rappelle mes premiers départs pour Pignelin où j'étais fier d'être accompagné par un grand frère aîné et aimé, et les bons conseils pas assez écoutés, mais qui sont restés tout de même dans quelque coin de mémoire et qui ont peut-être, sans que je m'en doute, éveillé ma vocation de chartreux. Et s'ils ont eu cette secrète influence, ne le regrette pas : car tu as ajouté à mes joies de séminariste le grand bonheur de ma vie. J'ai connu beaucoup de jouissances avant de venir ici ; mais je n'ai eu le bonheur qu'ici. C'est bien un peu étrange, n'est-ce pas, de nager dans la paix profonde et la joie perpétuelle avec 3 h. 1/2 d'offices toutes les nuits, un seul repas par jour pendant 7 mois de l'année, la solitude presque complète, le silence presque continuel, et le reste à l'avenant. Eh bien ! C'est cependant mon cas et c'est le cas de tous ceux qui sont ici. » Au grand séminaire Maxime Guillerand n'avait pas dix-sept ans lorsqu'il passa du petit séminaire de Pignelin au grand séminaire de Nevers. Le grand séminaire s'abritait alors dans un ancien couvent d'Ursulines, à la lisière de la ville. Il était dirigé par les Pères Maristes et le supérieur en était un homme de grand talent, le P. Charles Peyrard. De cette période du grand séminaire, nous conservons quelques documents d'archives intéressants. Ils nous permettent de nous faire une idée assez précise de celui que déjà l'on appelle « l'abbé Guillerand ». Pour la « conduite », la « piété », le « chant » et les « cérémonies », on lui attribue la note « Bene » ; mais pour le « caractère » et la « prédication », il n'obtient que « Satis bene ». À ses examens, il mérite des « satis bene ». Une note de Mgr Lelong, qui fut évêque de Nevers de 1877 à 1903, le décrit ainsi au moment du sous-diaconat : « Bon séminariste, sauf le caractère un peu rude, — assez intelligent » ; et une autre note
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plus tardive précise : « Bon séminariste, solidement pieux, caractère fermé, santé faible. » Au cours de ces années de grand séminaire, l'abbé Guillerand eut l'honneur d'être « thésiste ». On appelait ainsi les élèves qui étaient désignés, selon leurs notes d'examens, pour soutenir une thèse de philosophie ou de théologie, dans les séances académiques ou « Concertationes ». Ces séances solennelles avaient lieu quatre fois l'an, sous la présidence de l'évêque, des vicaires généraux — et du vénérable chapitre, « amplissimi canonici ». Naturellement, la langue latine était seule admise dans ces illustres débats, dont les champions se mesuraient avec des vicaires généraux ou des professeurs étrangers à la Maison... Les ordinations L'abbé Guillerand reçut la tonsure le 23 juin 1895, les ordres mineurs le 29 juin 1896, le sous-diaconat le 23 décembre 1899 et le diaconat le 29 juin 1900. À 20 ans, il fut réformé par l'armée et exempté du service militaire. Cette exemption valut à l'abbé Maxime Guillerand d'être ordonné prêtre très jeune. Il avait à peine 23 ans, le 22 décembre 1900, lorsque Mgr Lelong lui conféra le sacerdoce en la cathédrale de Nevers. Et l'on sait par le Registre paroissial de Dompierre qu'il chanta dans l'église de son baptême l'une de ses premières messes, le 27 décembre, en la fête de saint Jean. Des sentiments qui furent les siens sous le don de cette grâce immense, rien n'est parvenu jusqu'à nous, sauf un écho tardif, mais très significatif, dans une lettre du 26 décembre 1927 : « J'ai beaucoup songé ce matin à la journée du 27 décembre 1900 où je célébrais ma première messe solennelle. Je ne sais pourquoi, ce souvenir m'est revenu d'une façon si insistante... C'est si grand une messe ! C'est grand comme le cœur du Bon Dieu qui s'y donne tout entier. Il s'y sacrifie, il s'y immole, il y anéantit son être pour qu'on puisse s'emparer de lui. » Un autre souvenir nous a été transmis, dont nous n'avons pu vérifier rigoureusement l'exactitude, mais qui semble très vraisemblable. L'abbé Maxime Guillerand aurait, pour célébrer l'une de ses premières messes, peut-être même la première, revêtu une chasuble ayant appartenu à saint François de Sales. Cette chasuble précieuse, aux arabesques de velours broché d'or, existe encore à la Visitation de Nevers ; et beaucoup de
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jeunes prêtres sollicitaient la faveur de la revêtir pour célébrer leur première messe. Premiers ministères En janvier 1901, le jeune prêtre était nommé vicaire à Corbigny. Il y resta deux ans et demi (janvier 1901-octobre 1903). De ce temps de vicariat, nous n'avons recueilli aucun souvenir. En octobre 1903, il passait à l'Institution Saint-Cyr, — le collège ecclésiastique de Nevers —, en qualité de préfet des grands et de professeur d'histoire et de géographie. C'était se souvenir opportunément des dons que le petit séminariste avait manifestés en cette science ! — Ses anciens élèves gardent de lui l'image d'un maître juste, exigeant, sévère. « Il suffisait, raconte un de ses anciens élèves, qu'il apparût sur la cour de récréation pour que les élèves se réfugient, comme des oiseaux apeurés, à l'autre extrémité du terrain... Pourtant, il était 'très facile à aimer'. » Est-ce du temps du grand séminaire ou de ses premières années de sacerdoce que datent ces anecdotes qui semblent mal préluder à une vocation cartusienne ? Plusieurs amis, dont l'abbé Guillerand, accompagnèrent un jour jusqu'en Angleterre, un confrère qui s'en allait prendre l'habit dans un monastère exilé de France... On naviguait sur un rafiot. Les matelots s'amusèrent à « faire boire » le candidat-moine plus que de raison ! L'affaire faillit mal tourner ! — De cette époque aussi datent deux pèlerinages : l'un à la Pierrequi-Vire — il y alla à pied avec un compagnon de séminaire ; et l'autre à Lourdes. Pourtant, le plus clair de ses vacances se passaient tout simplement dans le cher Reugny, où la famille se regroupait et où chacun vaquait, selon ses aptitudes, aux travaux de l'été. Curé de Ruages En décembre 1905, le jeune abbé fut nommé curé de Ruages. Des paroissiens de ce temps vivent encore à Ruages : lorsqu'on leur parle de l'abbé Guillerand, leur visage s'éclaire, leurs souvenirs se réveillent et s'animent. Ils gardent très vif le souvenir de ce « très bon curé qui (à leurs yeux) n'avait qu'un défaut : il avait mauvaise santé et était délicat sur la nourriture ». D'un de ses anciens « enfants de la paroisse » nous est même parvenu un souvenir vécu, dont il ne faut pas majorer l'importance certes, mais qui reste très précieux à recueillir. Ce trait pourrait
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entrer dans des « fioretti » de l'abbé Guillerand ! Donc, le petit garçon d'une des familles les plus chrétiennes de la paroisse avait atteint l'âge du catéchisme. À cette époque, il y avait entre les mamans une sainte émulation : elles mettaient leur point d'honneur à ce que leurs enfants, lorsqu'ils se présentaient à M. le Curé, aient déjà reçu une initiation réelle aux choses de la foi : elles débroussaillaient leurs premières notions de catéchisme et surtout leur apprenaient leurs prières et leur signe de la Croix. Le jeune héros de cette histoire avait été bien formé par sa mère, et lorsqu'il se présenta à son curé, il était assez fier de tout ce qu'il savait. Ici je lui laisse la parole : « Je déchantais vite, dit-il. L'abbé Guillerand jeta tout ce bel édifice par terre. Je ne faisais pas le signe de la Croix selon ses vues. Ma mère m'avait habitué à me frapper le front, la poitrine en disant « Au nom du Père, du Fils ». Sur ce point, pas de contestation ; mais je disais : « Et du Saint-Esprit » sur l'épaule gauche, et « Ainsi soit-il » sur l'épaule droite, avec un temps d'arrêt. L'abbé Guillerand nous dit : « Ce n'est pas cela, il n'y a qu'un Saint-Esprit et vous avez deux épaules. Il faut dire « Saint » sur l'épaule gauche, et « Esprit » sur l'épaule droite. Quant à « Ainsi soit-il », envoyez-le au large, comme s'il n'existait pas. Jetez-le au vent, nous disaitil pour nous faire comprendre. Il nous fallait recommencer des quantités de fois. C'était très difficile pour nous. Et il y tenait, au signe de Croix ! J'imagine qu'il nous aurait tout pardonné, même de mal savoir son catéchisme, si on faisait bien son signe de Croix. Plus tard, ses successeurs nous ont fait faire ce signe rapidement... Le résultat, c'est qu'aujourd'hui à 56 ans... j'ignore comment il faut véritablement faire le signe de la Croix, mais j'ai toujours conservé la manière de faire de l'abbé Guillerand, car jamais je n'ai constaté chez aucun prêtre la même application et la même ferveur que chez lui. Je crois que c'est un des grands souvenirs qu'on peut conserver de lui... L'abbé Guillerand a su se faire aimer ; pour moi, j'ai eu un grand chagrin d'enfant à son départ, je crois que c'était un émule du curé d'Ars, un vrai saint, car j'ai toujours dans les yeux ses gestes fervents lorsqu'il nous apprenait le signe de la Croix. » Deux autres souvenirs, pittoresques, intéresseront ceux qui ont connu Dom Augustin : il ne travaillait que debout, en marchant ; s'il écrivait, il posait ses livres et son papier sur un pupitre surélevé... Et il redoutait tellement d'aborder, le dimanche, la « chaire de vérité », qu'il s'exerçait longuement à dire son prône, devant une grande glace ! Il aimait aussi que les chants liturgiques fussent bien préparés, et disposait dans sa cure d'un gros harmonium à deux claviers, autour duquel il groupait souvent les enfants ou les choristes de la paroisse.
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Il semblait qu'il n'y eût pas dans toute la Nièvre de curé plus heureux que le curé de Ruages. Dans sa modeste et sobre église de campagne, — dont les fondations dataient du XVIe siècle, - il aimait célébrer les Offices, il stylait avec soin ses clercs et son chœur de chant, il officiait luimême avec une dignité recueillie qui frappait et édifiait. Sa cure, à quelque distance de l'église, était tenue par sa sœur Louise. Il s'occupait activement de ses quelque 300 paroissiens : c'est ainsi qu'à l'époque où la vigne régionale périclitait, il faisait venir pour eux du Midi des wagons de raisins desséchés, dont ils fabriquaient une boisson ; on prétend même que le charitable curé y laissa une partie de sa fortune et de la fortune de sa sœur, car il n'était pas remboursé de ses avances d'argent avec une exactitude scrupuleuse... Les jours de congé, il aimait à se livrer à sa passion de la pêche : l'Yonne et le Canal du Nivernais sont proches de Ruages, et dans les cures voisines le curé de Ruages comptait d'excellents amis qui partageaient sa passion. La mort de Pierre Guillerand Tout semblait s'accorder pour que l'abbé Guillerand connût toute sa vie l'existence paisible, pieuse et bienfaisante, l'existence heureuse du parfait curé de campagne ! Voici pourtant qu'en octobre 1908 survient dans cette harmonieuse existence un drame qui la bouleverse. L'événement ayant pesé très lourd sur la santé et la vie de l'abbé Guillerand, nous souhaitions beaucoup découvrir un récit incontestable de l'accident, et les récits oraux que nous recueillions ne concordaient pas tout à fait. Par chance, nous avons retrouvé le numéro du Journal de Marigny, Monceaux, Ruages qui relate le fait dès le 25 octobre (l'accident eut lieu le samedi 17 octobre). Nous citons le récit original : Fauché dans sa fleur Le samedi 17 octobre, un événement douloureux jetait la consternation parmi nous. Un enfant de 11 ans, Pierre Pesle, neveu de notre cher confrère, M. l'abbé Guillerand, curé de Ruages, tombait dans le canal, à Dirol, et se noyait. Ce pauvre enfant était entré joyeux au petit séminaire de Corbigny, le 3 octobre, mais la coqueluche l'ayant pris, le médecin le renvoya chez son oncle, à Ruages, avec recommandation de se donner de l'air et du mouvement. Après douze jours de ce régime, Pierre allait déjà bien mieux et le
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moment approchait où il devait rentrer définitivement à Corbigny. En attendant — et conformément au régime - une petite promenade était décidée pour la matinée du 17 octobre. L'enfant et son oncle iraient à Monceaux faire quelques provisions, puis on passerait à la gare de Dirol prendre les journaux qui arrivent le samedi. Le trajet de Ruages à Monceaux se fit de concert à bicyclette. Puis l'enfant, les emplettes terminées, seul maintenant à bicyclette, se rendit à la gare de Dirol où se trouvait M. le curé de Marigny, et où M. le curé de Ruages, venant à pied, les rejoignit bientôt. Après avoir assujetti sur la bicyclette ses journaux avec les provisions, le jeune Pierre Pesle remonta sur sa machine et partit pour Ruages par les bords du canal. Il était près de dix heures. Son oncle et M. le curé de Marigny prirent à pied le même chemin, quelques minutes plus tard, et ne se doutèrent pas que les eaux paisibles qu'ils longeaient venaient d'engloutir le pauvre enfant. Comment le drame s'est-il produit ? Personne ne s'en est aperçu. Malgré son âge, Pierre Pesle était très vigoureux et se tenait parfaitement à bicyclette. Maintes fois il avait suivi ce chemin. On pense qu'il fut pris d'une quinte de coqueluche et que cet accès l'agitant de mouvements convulsifs et lui fermant les yeux, comme de coutume en pareil cas, il fit un faux mouvement et fut projeté dans le canal avec sa bicyclette. Lorsque notre cher confrère de Ruages rentra chez lui, n'apercevant pas son neveu, il pressentit un malheur et retourna sur ses pas. Après une heure d'allées et venues sur le bord du canal, on vit la casquette de Pierre flotter à la surface de l'eau. À ce signe manifeste de l'irréparable malheur, les habitants de Dirol s'empressèrent d'organiser des recherches et y mirent tout leur dévouement. Ce ne fut pourtant que vers trois heures du soir qu'ils parvinrent à découvrir et à ramener sur la rive le corps de l'enfant. Impossible de dire la douleur de son oncle et de sa tante qui le soignaient avec tant de tendresse. Impossible de rendre la désolation de sa pauvre mère si cruellement éprouvée, il y a onze ans, par la mort tragique de son mari. Le coup fut très dur pour l'abbé Guillerand dont la santé était déjà fragile (2). Il se sentait en quelque façon responsable de ce petit neveu,
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Il existe une autre explication de la fragilité nerveuse de Dom Augustin : curé (à Ruages ou à Limon?), il aurait été appelé un jour de très mauvais temps auprès 13

très doux et très attachant : n'était-ce pas lui qui avait insisté pour qu'on lui achetât cette bicyclette ? N'aurait-il pas dû lui interdire de rentrer par le chemin de halage ? ou du moins l'accompagner ? Une sorte de remords minait l'abbé Guillerand. « Il tomba malade », nous disent les témoins. Sans doute une dépression nerveuse ? Quoi qu'il en soit, il dut interrompre son ministère et s'en fut se reposer à l'abbaye d'Einsiedeln, en Suisse. Il emportait, en quittant Ruages, l'affection et la vénération de ses paroissiens : tous le regrettèrent. Curé de Limon Revenu dans la Nièvre, mais de santé encore très frêle, il demanda et obtint de ne pas reprendre la cure de Ruages. En mai 1912, il fut nommé curé à Limon, près de Saint-Benin-d'Azy. La paroisse n'était pas moins nombreuse que Ruages, elle comptait même peut-être quelques personnes de plus (3). Mais le travail de la paroisse était plus calme qu'à Ruages, et le curé de céans jouissait de quelques loisirs. Tout de suite, il donna à son existence un rythme quasi contemplatif. Il renonça d'abord aux services de sa sœur Louise, assurant lui-même son entretien et sa cuisine. Il se remit au jardinage, en amateur, par hygiène. Il excellait, paraît-il, dans la culture d'une certaine variété de fraises et il en paraissait très fier... Il en tirera même un jour, — c'était en juin 1916 — une leçon à l'adresse d'une jeune pensionnaire : « Fais comme mes fraises. Elles ne prennent pas seulement de la taille, mais de la couleur et du parfum. Cela se fait tout doucement, parce que la chaleur et le rayon de soleil leur sont donnés d'une façon parcimonieuse. Mais toi, tu reçois tout cela abondamment : ce sont les enseignements du pensionnat, ce sont les conseils de Mlle N..., ce sont les recommandations qu'on t'adresse de droite et de gauche. Tâche donc de mûrir vite et bien, de prendre du goût et de la couleur. En attendant, prie bien le Bon Dieu, garde ta bonne santé et ta gaieté, et sois sûre que les premières fraises de mon jardin seront pour toi. » Bref, il semble que l'abbé Guillerand ait alors inauguré une vie de red'une mourante. Il serait rentré à la cure avec des habits trempés de pluie et aurait contracté là une maladie assez grave. Aucun document ne nous permet de retenir cette version. 348 habitants d'après des statistiques de 1900. — En 1905, Ruages comptait 392 habitants, et en 1912, Limon n'en comptait plus que 220.

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latif ermitage. Limon est proche des bois. L'abbé se plaisait dans leur solitude. Un sentier, en face de son presbytère, se perdait dans les champs, d'où la forêt n'était pas éloignée. L'abbé emportait quelque livre et, assis sur un tronc d'arbre, il passait des heures entières à lire et à méditer. Il s'essayait ainsi à la solitude cartusienne qui, déjà, l'attirait. De la cure toute proche, il se rendait aisément à l'église et il y passait de longues heures en prière. Cette église du XVIe siècle, dédiée à NotreDame de l'Assomption, donne une impression d'unité et de pureté plus nette que l'église de Ruages ; elle en est plus intime, plus priante. D'autant que Limon, blottie au creux d'une cuvette boisée, semble isolée des villages avoisinants. Une question s'impose à l'esprit : l'abbé Guillerand était-il dès lors décidé à entrer en Chartreuse ? Nous n'avons pu préciser la date où il engagea une correspondance avec la Chartreuse de la Valsainte, mais nous restons persuadés que, si sa santé le lui avait permis, il aurait, dès son retour d'Einsiedeln, sollicité son admission au noviciat cartusien. D'aucuns ont retenu que vers les années 1914-1916 il exista une certaine tension entre l'évêché de Nevers et le curé de Limon : il semble que l'abbé « bouda » alors son évêque parce que celui-ci lui refusait l'autorisation de quitter le diocèse pour entrer en Chartreuse. Pendant les vacances, il rejoignait avec joie Reugny et le groupe familial, mais il aimait aussi s'évader seul, dans la nature. C'est ainsi que pendant l'été 1913 ou 1914, il s'en fut visiter les châteaux de la Loire... seul et à bicyclette : le témoin qui nous rapporte ce souvenir se rappelle encore que cette bicyclette était équipée « à la moderne », c'est-à-dire qu'elle était munie de changements de vitesse, ce qui situait alors le cycliste à la pointe du progrès ! À l'époque de Limon, nous entrons dans une connaissance plus précise et plus directe de la vie de l'abbé Guillerand. Nous le voyons d'abord s'occuper avec beaucoup d'intérêt des séminaristes de la région, les recevoir même à sa table, les accueillir toujours avec joie. Était-ce en souvenir de ce petit neveu Pierre, dont la mort lui restait présente ? Peut-être. Quoi qu'il en soit, voici le témoignage d'un prêtre originaire de Saint-Benin d'Azy qui, en 1912, était au petit séminaire, à 14 ans, et qui s'apprêtait à entrer au grand séminaire lorsqu'en août 1916, l'abbé Guillerand partit pour la Chartreuse : « Mon état de séminariste me mit en rapport avec le nouveau curé de la petite paroisse voisine (Limon). Le doyen de Saint-Benin-d'Azy, mon curé, me fit l'éloge de ce prêtre qui était nouvellement arrivé dans le doyenné.
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La connaissance fut facile. L'abbé Guillerand venait faire ses emplettes au chef-lieu de canton et déposait sa bicyclette chez des cousins que je voyais pendant les vacances et auxquels le jeune curé était déjà devenu bien sympathique. Sa première rencontre avec les séminaristes de l'endroit fut conquérante. Le détail cependant m'en échappe. « Le petit curé de Limon », comme on disait, était accueillant et affable. J'allais à lui facilement. Dès que je l'apercevais de la maison, sur la route retournant à Limon, je me précipitais pour l'accompagner un bout de chemin. Sa conversation était aussi intéressante que cordiale. Il portait grand intérêt aux séminaristes du voisinage. L'un d'eux, moins favorisé du côté de sa famille, passait une bonne partie de ses journées ou de ses vacances au presbytère de Limon, et se plaisait à préparer avec le curé qui y vivait seul, la cuisine quotidienne. Les autres étaient aussi reçus de temps en temps à la table de l'aimable curé. Tous venaient le voir au gré de leur fantaisie. Il les recevait toujours avec son bon sourire : il nous racontait des histoires du temps de son séminaire, il se mettait à l'harmonium qu'il avait dans son bureau, et chantait avec beaucoup d'âme. Sa joie intérieure était communicative. Il nous emmenait dans sa petite église toute voisine. Elle était entourée du petit cimetière ; de l'enclos de la cure, on poussait une barrière et on était à deux pas de la sacristie, et à quatre pas du portail. Église gothique, bien recueillie ; le chœur à l'allure un peu monastique avec des stalles, aurait évoqué, si on avait su l'avenir, celui de Vedana... »

Les thèmes spirituels Il était évidemment très désirable de connaître quelques-uns des thèmes spirituels les plus familiers de l'abbé Guillerand, en ces années qui précédèrent son départ pour la Chartreuse. Or, grâce à une fidélité émouvante, nous possédons quatre lettres qu'il écrivit en 1915-1916 à l'une de ses nièces, une enfant de 12-13 ans, qui était en pension, mais pas trop loin de son oncle... Il faudrait les citer tout entières, rien n'y est indifférent : force pourtant est de choisir. L'enfant — est-ce sa première année de pension ? — « s'ennuie ». « Quant à l'ennui, il passera comme tout le reste si tu veux le soigner. Je vais t'indiquer deux remèdes infaillibles si tu veux bien les employer. 1o Mets-toi vigoureusement au travail. Ne pense plus qu'à tes leçons,
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à tes devoirs, aux questions de la classe. Donne toute ton attention, tout ton effort d'esprit à cela, et je te garantis qu'au bout de quarante-huit heures tu auras écarté l'ennui pour toujours. Tu pourras avoir des petits ennuis, des petites difficultés avec les maîtresses ou les camarades, mais tu ne connaîtras plus l'ennui de cette quinzaine, l'ennui qui consiste à penser à Reugny, aux vacances, et à beaucoup d'autres choses qui, en ce moment, doivent être mises un peu à l'écart. Tu t'ennuies tout simplement parce que ton esprit est inoccupé, et toutes sortes de pensées inutiles viennent prendre la place qui est vide. Si cette place est prise par l'étude, le goût du travail, le souci de faire des progrès à tout prix, d'apprendre, de comprendre même ce qui ne se comprend pas du premier coup et tout seul, sois tranquille, l'ennui va bien disparaître. Il trouvera la maison garnie, et il ira se loger ailleurs. Pendant ce temps-là, tu connaîtras la joie de l'étude, le plaisir de connaître des choses nouvelles et tu te trouveras très heureuse. 2o Je connais un deuxième remède. Il s'emploie très bien en même temps que le premier : c'est la prière. Les peines de la vie sont parfois très lourdes à porter, bien plus lourdes que celles que tu as éprouvées ces jours-ci. Il arrive souvent que nous serions écrasés sous le poids si nous n'étions pas aidés. Il y en a beaucoup, d'ailleurs, qui sont écrasés, précisément parce qu'ils ne se font pas aider. Mais le Bon Dieu a prévu notre faiblesse et il nous a offert son secours. Il n'y a qu'à le lui demander. Je suis sûr que tu as oublié de le faire. J'espère que tu voudras bien essayer de mes remèdes. Si tu le fais avec courage et avec confiance, je te promets le succès. J'irai voir les résultats dans quelque temps. » Chez l'abbé Guillerand, il y avait un éducateur-né. Il compte surtout sur l'enfant lui-même pour assurer le succès de son éducation : on ne fait rien contre l'enfant, et même sans l'enfant. Gentiment, il explique à sa jeune correspondante ces choses difficiles et, à travers ces conseils pédagogiques, on perçoit aisément les principes qui guident sa propre existence : « J'espère que tu t'es remise courageusement au travail et à ton règlement de vie. Il ne suffit pas de le faire, il faut t'habituer peu à peu à comprendre le but de tes années de pension. Elles ne doivent pas seulement développer ton esprit et t'apprendre un peu plus d'arithmétique, de grammaire ou d'anglais que tu n'en savais en quittant Me B. Elles doivent faire de toi une jeune personne dont le cœur, la volonté, en même temps que l'esprit, auront reçu une formation et qui, par conséquent, au17

ra non seulement des connaissances vraies dans l'esprit, mais des sentiments justes dans le cœur, et une volonté bien réglée, qui se domine, qui se commande ce que l'on sait être bien, qui a le courage de se l'imposer. C'est par là surtout que l'on est quelqu'un et que la formation du pensionnat est importante. » Parmi ces lettres, l'une, datée du 22 juin 1916, revêt une valeur particulière. La jeune destinataire va recevoir le sacrement de confirmation. L'abbé Guillerand lui écrit, mais cette lettre n'est-elle pas une confidence personnelle, plus encore qu'un conseil spirituel ? En tout cas, elle prélude admirablement — et presque la résume — à toute la spiritualité que développeront les écrits postérieurs : de cette « Vie » que l'abbé Guillerand, curé de Limon, va si bien décrire pour cette enfant de 13 ans, Dom Augustin le chartreux vivra et fera vivre les âmes. « Je ne veux pas attendre pour te dire que je vais prier à tes intentions ce soir et que je vais demander au Saint-Esprit de vouloir bien t'éclairer et te fortifier pour que tu commences à comprendre la vie et que tu aies le courage de la bien diriger. La vie, ce n'est pas seulement l'acte par lequel on respire, on mange, on accomplit des mouvements plus ou moins rapides ; ce n'est même pas seulement l'acte par lequel on apprend une leçon, on comprend un problème. La vie, c'est cela, et c'est quelque chose de plus. Si elle ne consistait qu'à respirer, manger, dormir, apprendre, comprendre et vouloir, elle ne durerait pas longtemps et pour beaucoup, elle ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Cela, c'est la vie qui passe ; c'est la vie de ce monde qui n'est pas toujours gaie et qui est à la merci d'une grippe, d'un accident, d'un froid et chaud, d'un obus, d'une balle ou d'une bombe. Mais il est trop clair que ce n'est pas la vie éternelle pour laquelle nous sommes faits et qui seule compte. La vie éternelle, c'est la vie du bon Dieu qui seule dure toujours. Elle consiste à le connaître et à l'aimer comme il se connaît et comme il s'aime. C'est cette vie que tu as reçue du Bon Dieu (et, je crois bien, par mes mains) le jour de ton baptême. Tu l'as nourrie, développée par la prière, par l'instruction religieuse, par la communion et les mille moyens dont le Bon Dieu nous communique la grâce qui précisément est sa vie, et qui est aussi son Esprit que nous appelons l'Esprit-Saint parce qu'il est la sainteté même. Tu comprends qu'ayant l'Esprit du Bon Dieu, tu vois les choses comme lui, tu aimes ce qu'il aime, et par conséquent, dans une certaine mesure, tu vis de sa propre vie.
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Eh bien ! c'est cet Esprit de sainteté et de vie divine que tu vas recevoir spécialement ce soir, qui demeurera en toi tant que tu auras la grâce sanctifiante, et qui mettra en ton propre esprit la lumière et la force du bon Dieu. Il faudra bien profiter de cette présence. Je crois que tu y trouveras, si tu le veux bien, les plus grandes et les meilleures joies de ta vie, précisément parce que c'est la vraie vie. Je m'unis donc à toi pour demander au Saint-Esprit de vouloir bien s'installer en ton âme, te faire voir, comprendre, goûter et aimer tout ce qui regarde les choses du bon Dieu, la prière, les sacrements, les offices, l'effort, la souffrance, le sacrifice, et toutes sortes de très belles choses qui malheureusement ne sont plus assez pratiquées aujourd'hui. » Et quelques jours plus tard, il invite l'enfant à faire le bilan de son année scolaire : « Es-tu contente de ton année ? Cela dépend des progrès que tu as faits en science et surtout en sagesse. Nous verrons cela. Continue tes efforts pendant tes vacances, au point de vue de la sagesse et de la piété, et demande bien au Bon Dieu, sans lequel tu ne peux rien, de t'y aider ». Effort et prière, en ces deux mots se résumera toute l'ascèse chrétienne selon Dom Augustin. Ce n'est pas en Chartreuse qu'il en a découvert le secret. Ce « charisme » d'éducateur faisait déjà de lui un excellent directeur d'âme. En 1914, une personne en difficultés spirituelles, — étrangère à la paroisse, — s'adressa à l'abbé Guillerand ; elle lui garde encore aujourd'hui une reconnaissance profonde : « Il a su tout de suite me mettre en paix, écrit-elle, me mettre `au large » et m'aider à surmonter mes difficultés. » Ce violent, ce tourmenté, avait le don d'apaiser les autres... Veille de départ L'heure du départ en Chartreuse approche : dans deux mois, l'abbé Guillerand quittera Limon, le diocèse de Nevers, Reugny... Il n'en devient pas morose. Jadis avec un confrère, l'abbé Guitton, il faisait sur l'Yonne des parties de pêche fructueuses. Notre futur chartreux continue, semble-t-il, à taquiner le poisson et à agrémenter de ses prises la cuisine familiale. Il sait aussi se rendre utile aux travaux de la grande ferme. La dernière lettre que nous ayons de lui avant qu'il ne quitte Reugny (22-719

1916), nous l'apprend : « Je suis allé faner à Reugny la semaine dernière. » C'est que les hommes manquent alors à la terre ; la guerre les retient loin des champs. « J'ai eu aujourd'hui un mot de X... Il est en bonne santé. Il regrette sa bonne fourche avec laquelle il tournerait si volontiers le foin au soleil. » Mais enfin, il faut partir. Monseigneur de Nevers, après avoir fait attendre l'abbé Guillerand « pendant des mois », à cause du grand nombre de prêtres mobilisés, a enfin donné son accord. De son projet d'ailleurs, le curé de Limon ne se cachait pas. « Le cher curé, rapporte un séminariste du temps, me mettait au courant des renseignements sur sa vie de futur chartreux (et avec quel gracieux enthousiasme !) que lui envoyait le prieur de la Valsainte. » Les paroissiens de Ruages et ceux de Limon, en apprenant ce départ, n'étaient pas sans inquiétude pour la santé de l'abbé Guillerand. « On a beaucoup plaint l'abbé, écrit l'un d'eux, lorsqu'on a su qu'il partait pour un monastère ; on craignait pour sa santé, on disait qu'il ne résisterait pas, que ça serait trop dur pour lui. » Et en effet, ses lettres de 1915-1916 laissent souvent percer, sinon une inquiétude, du moins une incertitude de santé. « Je compte faire mon possible pour aller te voir prochainement, écrit-il à sa nièce. Mais comme je dois avoir, au moment de partir, le beau temps, la liberté, et les forces en bon état, je crains toujours que ces trois conditions ne soient pas réunies. » Il s'excuse une autre fois de n'avoir pas été fidèle à un rendez-vous. « Je n'avais pas le courage de faire le parcours (à) bicyclette. » Vers 1923 ou 1924, il écrira : « Quel mouvement ! Et dans la paroisse, et dans la région. Le curé de Beaumont et de... Parigny que je voyais souvent, le doyen X... enlevés il y a déjà au moins trois ou quatre ans ! Ils devaient tous m'enterrer quand je suis arrivé parmi eux. Et je me sens toujours la même résistance... secoué par un rien, toujours debout. » Le départ pour la Chartreuse
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Un beau jour, il quitta sa petite cure de Limon. Son frère Pierre et sa nièce Jeanne, sans doute aussi sa sœur Louise qui était arrivée à Limon le 22 juillet au soir, l'aidèrent dans son déménagement. L'abbé « se montra, paraît-il, très gai ». On ramena à Reugny tout son petit bien, qu'il partagea avant son départ, entre ses frères et sœurs. Il ne se réserva qu'une modeste somme d'argent. Quant à ses chers livres, il les distribua entre un séminariste de Ruages et un séminariste de Saint-Benin-d'Azy. Il dut quitter Reugny le lundi. Son frère Pierre-Marie « attela » (étaitce le fameux « cheval blanc » de Reugny ?), et accompagna le partant à la Trouillère ou à Guipy ; l'abbé monta seul dans le « tacot » qui l'emporta vers Nevers d'où, par Lyon, il gagnerait la Suisse et la Valsainte.

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II. PROFES DE LA VALSAINTE
(28 août 1916 — 10 décembre 1928) Grâce à quelques confidences, il nous est possible de suivre comme pas à pas les débuts de Maxime Guillerand dans la vie cartusienne et, ce qui est infiniment plus intéressant, de saisir quelque chose de sa vocation. Vers la Valsainte Voici d'abord dans quelles conditions s'opéra le trajet de Reugny à Bulle, dernière étape avant la Valsainte. N'oublions pas que nous sommes en 1916, c'est-à-dire en pleine guerre franco-allemande et que la Suisse s'efforce de garder une difficile neutralité entre les belligérants. « Me voilà presque au but. Avec un peu de courage et d'audace j'aurais pu aboutir ce soir, mais il aurait fallu faire six kilomètres à pied à la tombée de la nuit, trouver l'entrée de la Valsainte en pleine obscurité, et je craignais, outre la pluie très menaçante, que mon bon ange gardien me fasse expier, en me laissant perdre, ce qui eût été une imprudence. J'ai fait escale dans une charmante petite ville nommée Bulle, à dix kilomètres du monastère, rattachée à l'abbaye par un petit train sur deux kilomètres et, pour le reste, par une voiture publique. J'y ai trouvé une chambre parfaite à 2.50, une bonne brosse à linge, des gens d'une politesse exquise... et qui parlent le français à ravir ; tout autour, des montagnes superbes et un air déjà très vif qui m'excite à fausser compagnie à la voiture et à « m'appuyer » les 10 kilomètres à pied, une fois déchargé de mes bagages. Tout le voyage s'est d'ailleurs effectué aisément, sans encombres. Les difficultés de passeport sont insignifiantes quand on est en règle. Ledit passeport m'a été remis à la préfecture (4) mardi matin, sans autre forme de procès. On lui a donné une durée de 45 jours au lieu de 30 que j'avais demandée (ce qui est sans importance) et en le faisant partir du 30. À 13 h 15, je prenais l'express de Lyon qui me déposait à Perrache à 8 h 39 (5). Là, un groom de l'Hôtel Bristol se saisissait de mon sac, et moyennant 4 francs m'indiquait une chambre et un bon lit où, après un rapide
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Bellegarde, cérémonie de la douane, du passeport... » Lire : 20 h. 39.

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potage, j'avais hâte de m'installer (je m'étais couché la veille à 11 h). Je me suis reposé pour mes 4 francs, mais à 4 h 30 on me tirait de mon sommeil sur ma demande. Je tenais à dire ma messe à Fourvière, et comme il n'y avait encore ni tram ni funiculaire, j'en étais réduit à me débrouiller entre 5 et 7 h 15 ou 7 h 20 pour monter à pied à Fourvière, dire ma messe, redescendre à Perrache et m'embarquer. J'ai réussi, mais je me demande encore comment. J'ai raté un ou deux trams de retour, j'ai « posé » à la consigne où j'avais laissé mes bagages, je me suis résigné au moins trois fois à attendre l'omnibus de 10 heures ou midi et à perdre une journée... enfin, une seconde avant le départ du train j'étais en place à travers deux ou trois bonnes figures de bonnes sœurs qui se rendaient à Modane. Premières impressions Le 1er septembre, il écrit de l'hôtellerie de la Valsainte où selon la coutume cartusienne, le candidat séjourne avant d'être admis à la postulance. Ce sont des jours de retraite, où lui-même et les supérieurs de l'Ordre étudient encore une fois les éléments de la vocation, avant l'entrée en cellule. « Au moment de mettre ma lettre à la boîte, j'apprends que l'unique levée est faite et qu'elle ne partira pas avant demain soir vers 4 heures... J'en profite pour allonger la sauce. Je suis arrivé par le brouillard et de temps en temps la pluie. Vers le soir, la température s'est tout à coup et très sensiblement refroidie, le ciel s'est éclairci et je me demande s'il n'a pas gelé un peu ce matin. Mais en conséquence la matinée est magnifique. J'aperçois de ma fenêtre toute une série de sommets qui ont reçu du soleil une heure avant moi et qui avaient l'air contents d'être dans la lumière. Ils ne sont pas très élevés : quelques centaines de mètres au-dessus de nous ; je pense que les religieux doivent les escalader de temps en temps le jeudi. Ma vie actuelle est très douce ; elle ne se rapproche pas du tout du régime chartreux ; la table, le lit, le règlement, tout est fort acceptable. Je ne puis donc pas prévoir, d'après ce que je fais maintenant, mes impressions de la semaine prochaine. En tout cas, je demeure très calme et, au fond, très heureux d'avoir tenté mon expérience. J'ai confiance dans le bon Dieu qui sait mieux que moi ce qui me convient et ce qui nous convient à tous et qui saura bien, si nous ne nous y opposons pas, tout diriger pour le mieux. »
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Il ajoute d'ailleurs un peu plus loin : « Je n'ai pas agi sans réflexion. » Ainsi commence à apparaître ce qui va caractériser sa vocation jusqu'à sa profession solennelle : une grande maturité de réflexion spirituelle, mais aussi une hésitation, soit de lui-même, soit de ses supérieurs, hésitation qui retardera de six mois sa profession temporaire et de six mois encore sa profession perpétuelle. La cause de cette hésitation est claire : « raison de santé », c'est-à-dire que, dès le début, vont peser sur sa vocation et sur sa vie religieuse sa « nervosité » et, conséquence de cette nervosité, une difficulté particulière à s'adapter aux exigences cénobitiques, communautaires, de la vie cartusienne. Il en souffrira profondément, lui le premier, et il souffrira de faire souffrir les autres ; cette croix, il la portera courageusement, on peut même dire à certains moments, héroïquement ; mais il la portera aussi dans un abandon total, filial, à la volonté de son Père des Cieux. L'incertitude même de son aptitude pour ainsi dire naturelle, ou physiologique, à la vie cartusienne, le conduira à approfondir son attrait personnel vers Dieu, tout en se pliant avec rigueur aux observances de la Règle. De là viendra à sa pensée, à ses paroles, à ses écrits, cet accent original, cette note étonnante d'intériorité ardente qui, aujourd'hui encore, nous frappe et nous séduit. Volonté de fidélité à la Règle et abandon total à la Providence du Père des Cieux, nous allons voir se préciser ces deux vertus, parmi les incertitudes des premiers jours. « Le Moléson a son chapeau de brouillard et je crois bien qu'il vient de chez vous. Résultat pratique : il fait un temps très noir et assez frais, et je crains bien que vous ne soyez pas mieux servi que nous. Malgré ce temps, je suis redescendu hier à Bulle pour quelques courses. Je vous rappelle que Bulle est la jolie petite ville où j'ai passé une nuit en arrivant. J'ai trouvé là deux soldats français internés revenus d'Allemagne après blessure et maladie et j'en ai rencontré un certain nombre d'autres qui sont installés dans les villages environnants et qui se promènent à loisir entre les repas... Un autre résultat de ma course à Bulle, c'est que je n'ai pas pu vous écrire. Je suis rentré à pied à l'heure où notre unique courrier partait. Je le regrette, parce que probablement dans quelques jours je vais me mettre au règlement de la maison et commencer vraiment mon expérience de vie religieuse et, à partir de là, mes lettres vont devenir beaucoup plus rares. Je les remplacerai par de nombreuses prières et si l'effet n'est pas le même en apparence, dans la réalité il est bien préférable.
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Je ne sais rien de plus sur la Chartreuse. On vit dans un vaste appartement dont vous avez une idée, on ne donne à son estomac que ce qui lui est nécessaire sans le charger inutilement, on se lève la nuit, on s'exerce le corps par un peu de travail manuel, on s'exerce surtout l'âme par la prière. Tout cela est arrangé, organisé, réglementé depuis huit cents ans de façon à ce que ceux qui sont faits pour ce genre d'existence puissent s'en bien trouver. Je saurai dans quelques mois, une année ou deux au plus, si j'appartiens à ce groupe. » Le postulant Le 6 septembre le retraitant va devenir postulant. Chaussé de laine blanche et revêtu d'un ample manteau noir sans manches, le postulant est introduit à l'église dans le chœur des moines ; il prendra part désormais aux exercices conventuels. Il n'habite plus à l'hôtellerie, mais en cellule comme tous les chartreux. Le 6 septembre, l'abbé Guillerand annonce à sa famille que son « entrée en cellule » aura lieu le soir même : c'est avec prudence, et même avec une certaine réserve, qu'il va franchir ce pas. « Je dois entrer ce soir dans ma cellule de chartreux ; je ne serai pas chartreux pour cela, d'ailleurs : il faut cinq ans pour faire un religieux de cet Ordre ; je serai simplement ce qu'on nomme un postulant, c'est-àdire quelqu'un qui demande à se faire chartreux et qui veut essayer cette vie. Au bout d'un an cependant, on commence à être un peu fixé et à voir clair. Pour mon compte, je ne le suis aucunement et je tiens beaucoup à ne pas m'emballer. Je ne sais pas quel est le règlement des postulants pour la correspondance. Mais il est possible qu'on leur demande (sans les y obliger, car ils sont libres complètement encore) de se conformer à la manière de faire des religieux. Il se peut donc qu'à partir de cette lettre je ne vous écrive qu'une fois par mois. Je tâcherai d'écrire la première le plus tôt possible et je vous donnerai tous les détails de ma vie. Je n'aurai à ma disposition que de petites plumes qui m'obligeront à écrire très fin. Ce sera terrible pour moi, mais plus encore pour mes correspondants s'ils veulent me déchiffrer. Quatre pages alors vaudront plus de huit d'aujourd'hui. Ce ne sera d'ailleurs pas très intéressant ; les nouvelles à la Chartreuse sont rares, et quand je vous aurai décrit mes murs blancs, mon lit sommaire, ma table étroite, mon régime peu somptueux, je pourrai polycopier cette lettre-là à une centaine d'exemplaires et vous en
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adresser un le premier de chaque mois. A moins qu'un beau jour je m'en aille trouver le Père Prieur (c'est le supérieur de la maison) et que je lui dise : `Mon Père, j'en sais assez maintenant, je m'en vais aller étudier ailleurs. » Alors je vais lui rendre ses trois paires de souliers et son costume blanc et je vais reprendre la route de Reugny. On m'a en effet, hier, apporté trois paires de souliers, des bas blancs et un manteau noir que je vais mettre à partir de ce soir pour aller aux offices. Les bas sont divisés en deux parts : le chausson en laine blanche qui ne prend que le pied, et une jambe de même étoffe qui descend jusqu'au talon et s'emboîte dans le chausson. La jambe est retenue par une attache en étoffe qui passe sous le pied. C'est assez étrange au premier abord, mais on s'y habitue comme à tout le reste. » Le novice Le postulat proprement dit dure au moins un mois, ce fut exactement le délai imposé à l'abbé Maxime Guillerand. Ce mois achevé, le postulant est présenté à la communauté réunie au chapitre : les Pères délibèrent sur l'admission et votent. Si le vote est favorable, le nouveau novice reçoit l'habit cartusien de laine blanche ; aux exercices conventuels, il portera en outre une ample chape noire. Il reçoit aussi, s'il le désire, un nom nouveau. Cette cérémonie eut lieu, pour l'abbé Guillerand, le 5 octobre 1916 : ce jour-là, il recevait l'habit de l'Ordre et le nom d'Augustin. Aucun écho de ses sentiments ne nous est parvenu. Ce silence n'est dû sans doute qu'au seul fait que le nouveau novice, ne devant écrire à sa famille que rarement, avait choisi d'envoyer de ses nouvelles un peu avant l'Avent. « Comment trouvez-vous mes lettres depuis tantôt deux mois ? Vous ne leur refuserez pas, du moins, la qualité (si c'est une qualité) d'être rares comme les beaux jours... Si je ne profitais pas des trois derniers quarts d'heure libres qui me séparent du ler dimanche de l'Avent, vous vous morfondriez bel et bien sans nouvelles du moine jusqu'à Noël... C'est ainsi qu'en Carême probablement il faudra vous attendre à un silence non moins profond et qu'en temps ordinaire, si je passe la limite mensuelle dont je vous avais parlé, il ne faudra pas trop vous inquiéter. Dites-vous : 10 h 30 du soir (à moins que vous ne dormiez, ce qui est mieux encore), le moine se prépare à 'jouper' à bas du lit pour se rendre à Matines ; 2 heures du matin, il regagne sa cellule ; 6 heures il se remet à prier à son oratoire ; 7 heures, il va chanter la messe de communauté ;
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8 heures, il va en servir une autre ; 8 h 30, il commence la sienne et il jette un rapide regard du côté de Reugny et du côté de ceux qui nous attendent là-haut, etc., etc., etc. Je crois bien que je vous ai déjà fait connaître toute la série qui, avec quelques variantes, se renouvelle tous les jours et que je demande au bon Dieu de pouvoir réaliser toute ma vie, et que je vous demande de demander avec moi qu'elle se continue... Je rappelle à L... (ou plutôt je le lui demande officiellement) qu'elle me rendra service en me gardant en bonne place ma petite rente annuelle de Reugny (si elle peut être servie) qui peut m'être utile dans le cas où je devrais rentrer. Si je ne rentre pas, elle en fera l'usage qu'elle voudra, c'est-à-dire qu'elle en deviendra légitime propriétaire. Si cela lui dit d'offrir sur cette somme des pèlerinages de Lourdes après la guerre : ainsi soit-il. » L'Avent 1916 s'achève. Et Dom Augustin sort de son silence pour écrire aux siens. L'incertitude semble demeurer sur son aptitude à l'existence cartusienne, mais il se livre loyalement à cette expérience et il abandonne de plus en plus son avenir spirituel à la main paternelle de Dieu. « L'Avent est terminé et nous reprenons nos droits à une correspondance — non pas fréquente (cela n'est pas de règle en Chartreuse), mais un peu moins rare... J'ai donc l'autorisation, ce soir, de rompre le silence dont vous vous plaignez. Or, je suis déjà tellement fait à ce silence que je sais à peine que vous dire... ... Ce n'est pas que la réunion ici-bas ne soit impossible. Tout d'abord, il faut envisager une obligation militaire, un conseil de révision, un appel quelconque que la prolongation de la guerre rend assez probable. En dehors de là, il est bien entendu que, pendant cinq ans, et surtout pendant la première année, on fait une expérience. En ce moment je fais la mienne. Je tiens à la faire très sérieusement. Jusqu'à présent il me semble et on me dit (ce qui est plus important) que je suis à ma place. Mais les indications peuvent varier. Or, il est arrêté clairement en mon esprit que le jour où on me dira que je n'ai pas la vocation religieuse, je reprendrai ma place tranquillement parmi vous. En attendant, je vis bien calme, au jour le jour, plein de confiance dans le Père qui est aux cieux et qui sait (heureusement) mieux que moi ce qui me convient et ce qui me conviendra demain, et qui saura parfaitement me le découvrir. Faites comme moi, et vous n'imaginez pas comme la vie devient plus simple et la mort moins redoutable. »
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La menace du conseil de révision n'était pas illusoire. La convocation dut en parvenir à Reugny, et Reugny, inquiet, a fait suivre. Le 14 mars 1917, Dom Augustin poste à Reugny ce simple billet : « Dormez en paix. J'ai écrit, en temps voulu, à l'ambassade de Berne et au préfet de la Nièvre pour leur faire connaître ma situation. J'attends des ordres. J'ai demandé à passer ma révision au consulat. Si cela m'est accordé, je ne partirai qu'au moment de l'incorporation. » En fait, c'est à Pontarlier que Dom Augustin fut convoqué par les autorités françaises. Il dut donc repasser la frontière... « Me revoilà sur terre française, mais pour quelques instants seulement. Je suis arrivé ce matin à Pontarlier et ce soir à 9 heures j'ai dû m'exhiber à la mairie pour me conformer à la fameuse loi sur les exemptés et réformés. Quand la loi suivante sur le même sujet passera, vous m'avertirez. Je me présenterai de nouveau, et cette fois avec assurance ; car je constate de plus en plus qu'on veut se passer de mon concours pour expulser les Allemands. Je m'attendais à beaucoup plus d'exigence. Malgré la présence de quatre majors (deux assis et deux debout) et de tout un jury très important de pékins, la plupart des gens de mon espèce ont été maintenus dans leur situation militaire. Le Bon Dieu me veut donc décidément à la Chartreuse. Ou du moins, il ne veut pas profiter de la circonstance pour m'en écarter. J'en suis très heureux. J'ai passé là depuis septembre dernier de bons mois. L'existence de la Valsainte est certainement la plus conforme à mes goûts que j'aie rencontrée jusqu'à présent... » Problèmes de santé À l'automne de 1917, une épreuve était réservée à Dom Augustin. Au bout de son année de noviciat (le noviciat ne durait alors qu'un an), il était informé qu'il n'était pas admis à la profession « en raison de sa santé », et que son noviciat était prolongé de six mois. Ainsi, en cette fête de saint Bruno 1917 (6 octobre), sa destinée cartusienne reste-t-elle encore très incertaine. Il ne semble pas qu'il ait fait part aux siens de cette déception, sans doute pour qu'ils ne s'inquiètent pas. Mais sa lettre du ler janvier 1918 se colore, malgré qu'il en ait, d'une certaine mélancolie : il est vrai que les circonstances politiques sont lourdes et sombres. Mais on notera très particulièrement — car c'est là une des confidences majeures de Dom Augustin, — un des plus importants coups de lumière
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jeté sur sa psychologie spirituelle et sur sa grâce personnelle : « Je demeure dans ma disposition de départ : tout prêt à rester ici, si on m'estime capable de mener ce genre de vie et fait pour lui, tout prêt aussi à vous revenir et à faire un ermite indépendant dans les anciennes carrières ou sous les sapins, si on ne me trouve pas les forces suffisantes pour continuer la vie d'ici ; tout prêt aussi à n'être ni chartreux ni ermite indépendant, et à faire tout ce qu'on voudra. Je m'acharne à n'avoir plus de désirs... » Il faut sentir quel pas spirituel cet ajournement de sa profession fait franchir à Dom Augustin. Mais il ne faut pas minimiser davantage le contrecoup de cette épreuve : ce novice qui, sans nourrir aucune objection contre l'aspect cénobitique du chartreux, n'allait pourtant qu'à contrecœur au « spaciment » c'est-à-dire à la promenade de détente hebdomadaire, se sent comme rejeté vers la solitude. « La solitude est ma grâce », aurait-il confié un jour vers cette époque à un de ses pénitents : pour un chartreux, cette grâce, ce goût de la solitude, doit s'équilibrer d'une autre grâce, l'acceptation franche, sinon le goût, d'une part de vie cénobitique... Cette lettre du 1er janvier 1918 doit être citée : « Je vous écris au premier jour de 1918, et je viens à peine de m'en apercevoir. Les années passent si vite quand on a franchi la quarantaine qu'on les voit se succéder sans y faire attention. Et puis, cette pauvre année 1918 se présente sous un aspect si peu riant qu'on n'a pas le courage de la saluer avec beaucoup de joie... ... Je ne désire qu'une chose, c'est que le Bon Dieu me donne la santé voulue pour continuer à ne plus connaître d'autre existence. Je pense que je serai à peu près fixé à cet égard dans les premiers mois de cette année. J'ai pu jusqu'à présent suivre sans à-coup le règlement de la Chartreuse. Je suis debout constamment, comme je l'étais dans le monde. Est-ce suffisant pour faire profession ? Je ne le sais pas. Je m'en remets à mes supérieurs qui me le diront. Je demeure dans ma disposition du départ : tout prêt à rester ici, si on m'estime capable de mener ce genre de vie et fait pour lui, tout prêt aussi à vous revenir et à faire un ermite indépendant dans les anciennes carrières ou sous les sapins, si on ne me trouve pas les forces suffisantes pour continuer la vie d'ici, tout prêt aussi à n'être ni chartreux ni ermite indépendant, et à faire tout ce qu'on voudra. Je m'acharne à n'avoir plus de désirs et je donnerais ma tête à couper que c'est la seule voie du bonheur, même ici-bas. Quoi qu'il en soit et en attendant que je sache si ma demeure de la
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terre doit être la Valsainte ou l'ombre fraîche et encore très aimée de nos grands sapins, ou quelque coin solitaire (ah ! solitaire sûrement!!) que j'ignore, je vous resouhaite une bonne année, de la santé autant que le bon Dieu voudra bien vous en donner, du courage plus que jamais et surtout le courage le plus difficile et le plus vrai qui s'appelle la patience, et enfin le rendez-vous définitif où il est bien entendu (n'est-ce pas) que personne ne doit manquer à l'appel, le grand paradis... où il fera bon dans toute la mesure où il fait mauvais ici-bas, et infiniment plus encore. » Un appel sous les drapeaux ne viendra-t-il pas, vers cette époque, interrompre l'essai cartusien de Maxime Guillerand ? Notre moine « réformé » en est menacé, mais ne s'en inquiète pas à l'excès et rassure son frère qui, de France, s'est chargé de lui constituer son dossier de réforme : « Merci de la pièce envoyée ; merci des recherches pour me procurer la seconde. Si elles n'aboutissent pas, demeure en paix ; j'écrirai au consul français pour lui exposer le cas et lui demander la marche à suivre. Il est très bien disposé. Il s'agit d'ailleurs d'une pièce très simple, un certificat sur papier libre attestant que le conseil de révision de Pontarlier m'a exempté de tout service le 12 avril 1917. La mairie de Limon m'en avait délivré un après la visite de décembre 1916 ; et je l'ai envoyé à Berne à tout hasard : peut-être suffira-t-il. Encore une fois, sois tranquille, tout s'arrangera, même si tu ne trouves rien à Cosne. »

Première profession Dom Augustin avait raison : l'Armée le laissa à sa Chartreuse, et le 19 mars 1918, en la fête de saint Joseph, il était admis enfin à faire sa profession temporaire, c'est-à-dire à prononcer pour trois ans les veux de stabilité, d'obéissance, de pauvreté, de chasteté et de conversion des mœurs, selon la Règle de saint Bruno. Ainsi que tous les « jeunes profès », il quitte alors la chape noire du novice, et revêt la grande « cuculle », sorte de scapulaire dont les bords sont réunis par une étroite bande de laine. Il y a dix-huit mois qu'il est entré à la Valsainte.
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1918-1921 Le profès des veux temporaires (1918-1921) C'est pour trois ans que le jeune profès chartreux s'engage par ses vaux à l'égard de Dieu et de l'Ordre. Trois ans au terme desquels, si l'Ordre le juge apte à la vie cartusienne et si lui-même sent en soi l'appel de Dieu et la grâce, il fera profession solennelle et définitive. Pendant ces trois ans, Dom Augustin ajoute aux obligations de la vie régulière, des « confessions, quelquefois une prédication », et à ses frères en religion qui font leurs études ecclésiastiques il enseigne la philosophie. Cet ensemble constitue une existence finalement très occupée. Il semble pourtant que la lutte spirituelle et les pénibles incertitudes sur son avenir cartusien ne lui furent pas épargnées, malgré sa profession temporaire. Le 28 août 1920, il écrit à sa famille cette lettre qui n'est pas sans mélancolie, et dont le sourire est « voulu » : de nouveau s'exprime ce sentiment qu'au-delà de son désir, si fervent soit-il, de vivre en chartreuse, une vocation plus profonde encore existe en lui : la vocation de faire la volonté de Dieu, quelle qu'elle soit, et de s'abandonner, les yeux fermés, à l'amour de son Père des Cieux : « Saint Augustin, priez pour nous. Notre-Seigneur ne prêche que la paix, l'union fraternelle, l'amour. Et quand il semble demander quelque sacrifice, c'est pour rendre au centuple ce qu'on lui sacrifie. Je vous dis cela après 1460 jours d'expérience, et pas un seul de ces jours ne m'a révélé le contraire. Vous devinez ainsi que je ne suis aucunement découragé de ma vie religieuse, et bien décidé à la continuer, si le Bon Dieu le veut. Je souligne ces mots, parce que ce qu'ils expriment, je l'aime encore bien mieux que la Chartreuse. Je n'aime que cela, je ne veux de plus en plus que cela. Voilà la vraie source de toute paix et joie. Et si le Bon Dieu me disait : ce soir, à quatre heures, il faut reprendre la voiture de Bulle, le train de GenèveLyon-Nevers (ou quelque autre direction), je vous arriverais dans trois jours, la lèvre fleurie de tous les sourires dont je suis encore capable... Par une coïncidence qui ne semble pas un hasard, les quelques lettres que nous possédions de cette période ne cessent de répéter aux autres : « Courage ! Courage ! », de leur rappeler que l'existence est brève, que la vraie vie approche et qu'elle se prépare déjà à travers nos travaux, nos joies et nos souffrances quotidiens. On dirait que Dom Augustin ne
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parle si bien aux autres que pour s'exhorter lui-même. « Courage ! Courage ! Voilà ce qu'il y a de mieux. Il faut être plus fort que n'est lourd le poids à soulever. Et cela, on le peut toujours à condition de se faire aider par celui qui est la Force Infinie et qui met cette Force Infinie à notre disposition. Il n'y a qu'à demander. Comme c'est simple ! » Et il ajoute encore avant de terminer : « Une fois de plus courage ! » Ne nous trompons pas d'ailleurs sur le sens de ce « courage » : ce n'est pas celui de s'évader de nos peines et de nos souffrances familières pour usurper prématurément la paix du ciel ! Non, c'est le courage d'accomplir en perfection la besogne de chaque jour. Par ce courage chrétien, tout illuminé de foi et soutenu par la prière, la vie se transfigure : « Du courage ! Encore du courage ! Et toujours du courage ! Nous n'avons pas le droit de dire ni même de penser que la vie est triste. La vie est une chose magnifique ; seulement il faut l'envisager sous son vrai jour. Si vous la regardez dans la réalité présente, avec sa succession d'ennuis, de séparations, de deuils, etc., etc., etc., il est évident que c'est le plus atroce tissu de misères qu'on puisse imaginer. Mais si vous la regardez comme une marche vers la maison du Père qui est aux cieux, vers le foyer de famille,... et si vous songez que chaque minute et chaque épreuve sont les moyens fixés par Celui qui sait tout, qui peut tout et qui nous aime pour nous acheminer au terme, alors vous ne songerez plus à vous plaindre, vous serez plutôt tentés de dire : `Mon Dieu, encore des jours tristes, encore des peines... tout ce que vous voudrez, pour que nous nous retrouvions là où on ne se quitte plus. » Cela ne supprime pas la souffrance, cela n'empêche pas de la sentir, parfois bien rudement, mais cela lui donne un aspect qui la fait accepter avec bien plus de courage, et parfois qui la fait aimer. » Est-ce seulement vers cette époque qu'il lut la vie et les écrits de Sœur Élisabeth de la Trinité, cette Carmélite de Dijon, morte à 27 ans, en 1906, et dont les Souvenirs publiés dès 1909 exerçaient un si vif attrait sur les âmes contemplatives ? Les indices ne manquent pas pour le croire, sans que l'on puisse pourtant l'affirmer. Ce qui est sûr, c'est que vers ce temps la pensée spirituelle de Sœur Élisabeth faisait sur lui une profonde impression et le confirmait dans une voie où il ne demandait qu'à avancer. Il en résume la vie en une de ces courtes biographies dont
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il avait le goût ; il fait de ses pensées un florilège, et ses choix sont significatifs. En voici quelques exemples : « C'est là, tout au fond de moi, dans le ciel de mon âme, que j'aime trouver le bon Dieu, puisqu'il ne me quitte jamais... Il est tellement là qu'un léger voile seulement semble nous séparer... » « La prière est un repos ; on vient tout simplement à Celui qu'on aime ; on se tient près de Lui comme un petit enfant dans les bras de sa mère, et on laisse aller son cœur... » « Je crois que le secret de la paix est dans l'oubli, la désoccupation de soi-même, ce qui ne consiste pas à ne plus sentir ses misères physiques ou morales... » « Il vous paraît peut-être difficile de vous oublier. Ne vous en préoccupez pas. Comme c'est simple ! Voilà mon secret. Pensez à ce Dieu qui est en vous... Peu à peu, on s'habitue... » « Il faut rayer le mot `découragement » de votre dictionnaire... » La profession solennelle Voici Dom Augustin parvenu au terme de ses trois ans de profession simple. La date approche où il aura à faire sa profession solennelle et définitive. 1921 : nous voudrions le suivre pas à pas au cours de cette année décisive. À la fin de décembre 1920, il lui faut renouveler son permis de séjour en Suisse ; il écrit à Reugny et, à son accoutumée, du simple événement il s'élève et élève les âmes vers des pensées spirituelles. « L'administration suisse m'offre le plaisir de vous adresser un rapide bonjour. Elle réclame, pour me renouveler mon permis de séjour sur son territoire : 1o un extrait de naissance ; 2o un certificat d'exemption ou de situation militaire. Je n'ai aucune de ces pièces et j'ai recours à vous pour me les procurer. Ni ne vous troublez, ni ne vous pressez. Il ne faut jamais le faire, mais dans la circonstance, moins que jamais. On ne me jettera pas par la fenêtre avant que je n'aie pris, sans courir, les moyens voulus pour régulariser cette situation. Le ferait-on, que je continuerais d'être, comme vous et comme tous, l'enfant sur lequel le Bon Dieu veille, en bon Père,
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depuis 43 ans, et sur lequel il continuera de veiller... » Dieu, par les événements, oriente son âme vers un abandon toujours plus total. Sa profession solennelle aurait pu avoir lieu le 19 mars 1921, — elle n'eut lieu que le 6 octobre 1921. De nouveau six mois de retard : pourquoi ? Raison de santé ? Il ne semble pas. Ce n'est qu'après Pâques qu'il annoncera à sa famille, — et encore ne présentera-t-il pas la nouvelle comme absolument certaine — qu'il fera sa profession solennelle le 6 octobre. Il lui faut donc préparer sa « renonciation » : avant de prononcer le vœu solennel de pauvreté dans l'Ordre, le chartreux doit disposer en pleine liberté et en faveur de qui il veut, de tous les biens meubles et immeubles qui lui appartiennent. « Je vous avise tout d'abord que j'aime bien ceux qui aiment le Bon Dieu et que si vous avez passé de bonnes fêtes de Pâques avec communion fervente et bonnes résolutions de recommencer le plus souvent et le mieux possible, je vous fais place dans la plus haute cime de mon cœur. Je vous avise en second lieu que grâce aux pièces que vous m'avez diligemment envoyées, je suis en règle (pour cinq ans je crois) — avec toutes les autorités constituées de ce pays et de mon pays, et je puis, en observant les lois, y faire tranquille et pieux séjour... Je vous avise en troisième lieu que le 6 octobre prochain, si le Bon Dieu le veut (et s'il ne le veut pas, ce sera tout ce qu'il voudra avec le même plaisir et la même paix) je ferai ma profession solennelle, et qu'à cette date il faut que mon titre et mes droits de propriétaire soient passés de vie à trépas. Or, ici encore, je compte sur vous pour que vous me conseilliez fraternellement. Voyez, étant donné les circonstances, ce qui vous parait le plus simple, le plus sûr et le moins onéreux. Bien entendu je vous donne tout. Il s'agit donc de vous assurer les meilleures conditions de `prise ». Je ne réaliserai d'ailleurs ce projet qu'au mois de septembre. Si je m'y décide définitivement, je vous enverrai à ce moment toute procuration nécessaire. En attendant, songez à ce que je vous demande, et dès que vous aurez envisagé une solution pratique vous me la ferez connaître. » « Si je m'y décide », le mot reviendra encore dans une lettre qui date très probablement du mois de septembre, et qui mériterait d'être étudiée à fond. Que l'accès de Dom Augustin à la profession solennelle soit encore incertain, c'est évident. Mais d'où vient cette incertitude ? Il semble bien, cette fois, qu'elle lui soit imputable : « Si je m'y décide », dit-il.
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Par contre, ce que dit en clair cette lettre, c'est qu'il se dépouille de tout selon la loi civile, sauf d'une certaine somme qu'il garde en réserve pour un éventuel retour à Reugny. Quel projet pouvait-il bien avoir alors en tête ? Il est impossible de le définir... Et pourtant, il parle de la vie du chartreux après la profession solennelle, comme s'il n'envisageait pas d'autre avenir pour lui ! On sent, à travers l'humour, — j'allais dire le badinage, — du ton, qu'en ces jours qui précèdent le don de soi sans réticence ni possibilité de retour en arrière, l'âme de Dom Augustin se débat dans une incertitude très douloureuse. Son existence, en ce qu'elle a à la fois de plus « charnel », comme dirait Péguy, et de plus spirituel, se joue là. Les problèmes de santé et les problèmes d'âme se mêlent étroitement en ces jours de lutte extrême. Donc, vers le 23 septembre, il adresse une lettre au notaire de Bulle qui « bien que non valable légalement, affirmait suffisamment (sa) volonté (de renoncer à tous ses biens) et pouvait suffire provisoirement ». À cette lettre d'affaires, il ajoute une autre lettre pour sa famille ; c'est de cette lettre-là que nous parlions plus haut : « J'ajoute un petit mot commun à la lettre d'affaires qui me donne ma liberté. Merci encore une fois de vous être prêtés avec tant de bonne volonté à l'arrangement. Il reste une somme dont je ne sais guère le montant qui se rattache à des droits de bâtiments, etc... Je vous dirai après la profession (le 6) quelle destination je désire lui donner (6). Pour le moment, je la réserve et si quelque obstacle surgissait qui m'empêchât de faire profession, elle me servirait à reprendre place parmi vous. Pour tout le reste, usez-en à votre aise. Que je fasse profession ou que je revienne, je me dépouille. Pensez bien à moi le 6 octobre. » Comment se tira-t-il de son angoisse ? Par quels sentiments ? Sous quelle lumière intérieure ? Nous ne le savons guère. Peut-être son secret se cache-t-il dans cette confidence à son frère :
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« Si j'étais sur place, écrira-t-il quelques jours après sa profession, et que je puisse me rendre compte de ce qui peut vous être nécessaire ou vraiment utile, et si vous me disiez que ces quelques centaines de francs ne vous sont pas indispensables pour assurer votre pain quotidien, je vous dirais : « Eh bien ! donnons-les à nos morts sous forme de messes et de bonnes œuvres. » Il ne convient pas que dans cette distribution ils soient oubliés. » Dom Augustin était très fidèle à prier pour ceux qu'il appelait « nos morts ». 35

« Avec cela, ne regrettons rien. La vie n'est pas un rêve qu'on arrange à son gré ; c'est une réalité dont il faut accepter la plus grande partie comme elle se présente, sans chercher à changer ce qui n'est guère changeable. Ce dont nous disposons ce sont nos sentiments. C'est (cela) qu'il faut arranger et cultiver avec soin. » Quoi qu'il en soit, l'issue de sa lutte est certaine ; l'attitude de son âme est franche et nette. Quatre jours avant la profession, arrive à la Valsainte la pièce officielle qui lui permet de rendre sa renonciation légale et effective : il la signe résolument. « La pièce nouvelle me place donc dans une situation définitive. » Il ajoute, s'adressant à son frère : « Encore une fois merci. Demeurons unis dans la prière. Je recommande tout spécialement la journée de jeudi. J'écrirai plus longuement la semaine prochaine. Et en effet, quelques jours après la cérémonie du 6 octobre où Dom Augustin s'était lié pour toujours à Dieu et à l'Ordre de saint Bruno, une lettre parvenait à Reugny. Document capital qui éclaire rétrospectivement les cinq années dernières, mais qui jette aussi une grande lumière sur les années à venir. Il faut peser les mots de Dom Augustin, ils sont prophétiques. Il prévoit, sous la lumière du Saint-Esprit, que son existence cartusienne connaîtra encore difficultés et souffrances. « J'espère même, avec la grâce du Bon Dieu (qui ne manque jamais) arriver à les aimer comme le trésor de la vie. » Oui, il y parviendra. Déjà résonne ici le mot de son agonie « Comment tant de joie et tant de souffrance peuvent-elles s'accorder à ce point ? » Pour le moment, il mise, les yeux fermés, sur la grâce : « On y va à corps perdu ! » La vie sera-t-elle pour lui longue ou courte ? Peu importe. « Ce qui compte, c'est l'instant qui passe, c'est la minute présente... c'est l'amour infini que Dieu a mis dans chacune de ces minutes. » Lorsque nous l'entendrons développer cette spiritualité de l'instant, il conviendra de nous rappeler cette lettre de sa profession solennelle : « Bien chers, Eh bien ! cette fois, me voilà bien définitivement religieux chartreux. Et pour ne pas l'oublier vous aurez à demander à M. le curé de Dompierre de noter le fait aux registres de baptême. J'en suis très heureux, vous le devinez bien. C'était, de ma part, une volonté bien arrêtée d'essayer et de faire mon possible, quand je vous ai quitté il y a cinq ans. Mais je n'espérais qu'à demi réussir. Je voyais de graves difficultés,
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moins graves dans la réalité pratique que dans les livres où j'avais étudié le genre de vie, mais sérieuses néanmoins. Le bon Dieu a voulu que ces difficultés s'arrangent dans une mesure suffisante pour que, après cinq années d'expérience, je pusse faire profession. Je n'entends pas dire par là que je sois au bout de mes peines. Non ! Il y en a ici comme ailleurs, pas plus cependant. Mais je ne suis pas venu pour les éviter. J'espère même, avec la grâce du bon Dieu (qui ne manque jamais), arriver à les aimer comme le trésor de la vie : ce qui ne veut pas dire qu'on n'en souffre pas, mais on les sait pleines d'avantages supérieurs, et on y va à corps perdu, comme le moissonneur qui, sous le dur soleil, lie ses gerbes parce qu'elles seront sa richesse. Notre richesse à nous, c'est la souffrance. Nous aimons semer dans les larmes pour moissonner dans l'allégresse ! Que le temps des semailles est court ! Et la moisson sera sans fin ! Et puis, un tel état d'âme a l'avantage de mettre de la douceur dans ce qu'il y a de plus pénible. Voilà pourquoi je suis heureux d'avoir fait profession, de m'être donné plus complètement et plus définitivement à Dieu, d'avoir renoncé à tout, de n'être plus beaucoup de la terre et de désirer n'en être plus du tout. Maintenant je trouve que tout est grand et beau, parce que c'est de l'éternité. Avoir froid ou chaud, cela ne compte plus. Une seule chose compte, c'est l'instant qui passe, c'est la minute présente, ce sont toutes les circonstances variées qui la caractérisent, c'est l'amour infini que Dieu a mis dans chacune de ces minutes et dans chacune de ces circonstances par lesquelles il veut m'unir à Lui et me combler de sa joie à jamais. Tout le reste, ce que ces minutes ou ces circonstances ont de joyeux ou de pénible, cela passe, passe sans cesse, n'a pas de réalité et par conséquent ne compte pas pour un religieux. Et même pour vous, il faut, si cela compte encore, que Dieu compte plus que tout. Lui avant tout. Voilà la vie vraie pour nous tous... Je joins un mot pour régler la dernière question financière. »

1921-1929 Évolution spirituelle Le 31 décembre 1921, trois mois donc après sa profession, Dom Augustin enverra à Reugny ses veaux de Nouvel An. À travers « ses nouvelles », on peut percevoir le travail qui s'est fait dans son âme et la ma37

nière dont il lutte contre ses difficultés. Cette lutte ira en s'exaspérant pendant les huit années qui vont venir : il souffrira, lui le premier, de cet état nerveux, et il en souffrira d'autant plus qu'il aura conscience de faire souffrir les autres ; mais il ne cessera pas de lutter courageusement, avec « patience »... « Je ne vous donne pas de mes nouvelles. Je suis aujourd'hui ce que j'étais hier. Mes pensées, mes sentiments, mes occupations, ma santé ne varient pas. Nous sommes un peu plongés dans le monde de l'éternité où il n'y a plus de levers ni de couchers de soleil, ni de jours qui se suivent, ni de saisons qui se succèdent et apportent de la variété dans la vie. Tout se ressemble ou à peu près. Et vous savez que j'aime beaucoup cela. Je l'aime de plus en plus. Est-ce que je me prépare à aller bientôt au pays de là-haut où c'est bien vraiment et pour toujours l'immuable éternité ? Je n'en sais rien et je ne veux pas le savoir. Il me suffit que la minute où je trace ces lettres, et les lettres elles-mêmes que je trace, et le mouvement un peu trop rapide (car elles ne sont guère lisibles) qui les trace, et la pensée et le sentiment qui les dictent... il me suffit que tout cela soit bien ce que Dieu veut pour que je sois au comble de mes vœux... » Il semble qu'en ces années 1921-1922, le sentiment de la précarité et de la rapidité de l'existence humaine se soit encore accru, et comme exacerbé en lui. Tout événement, une naissance, un deuil, un départ, lui fait percevoir de façon aiguë, ce qu'il appelle « le mouvement perpétuel » des êtres. Le mot est à retenir ; car il deviendra, chaque jour davantage, pour Dom Augustin, « un mot d'âme » : à ce « mouvement », à ce flux perpétuel des personnes et des choses, il opposera en lui le « mouvement » de Dieu, le don réciproque du Père et du Fils dans la Trinité, le don de Dieu à l'homme et son invitation à reproduire en soi, en y participant, le mouvement trinitaire. Pour échapper à ce mouvement éphémère, ou du moins pour lui donner un sens, il ne voit de recours que dans le Mouvement éternel et pour ainsi dire immobile de Dieu. — Or, ce point est d'une importance capitale : on risque, à ne pas le comprendre, de faire un contresens grave sur « cette retraite silencieuse » où Dom Augustin se replie lorsqu'il perçoit jusqu'à en avoir le vertige, le mouvement perpétuel des choses d'ici-bas : sa « retraite silencieuse » n'est pas un refuge, ce n'est pas un exil où il déserte nos terrestres combats. Ainsi qu'il le dit magnifiquement : « Ce détachement... est tout simplement une forme nouvelle et plus durable d'attachement », c'est-à-dire que son âme et, pourquoi craindre le mot ? son cœur, déci38

dément fixés, amarrés en Dieu, n'aiment, ne désirent, ne se souviennent, ne projettent, ne jugent que selon Dieu. « Je ne suis pas devenu l'ennemi de la nature humaine », affirme-t-il ; mais cette nature humaine, il la voit dans sa destinée éternelle, il en intègre le temps dans l'éternité. Que cette vision s'accompagne pour Dom Augustin d'un sentiment trop vif et d'ailleurs illusoire de sa mort prochaine, cela semble indéniable ; mais qui le reprochera à ce moine de quarante-cinq ans, qui a été longtemps un malade et le demeure ! Les témoignages de ceux qui vivent avec lui à la Valsainte à cette époque concordent : Dom Augustin se montre religieux de très fidèle observance, il aime la Règle et la pratique, ses directives en confession sont toujours très appréciées ; on continue de sentir chez lui une préférence marquée pour la solitude et un manque d'attrait spontané pour toute rencontre communautaire, encore qu'il s'y montre très vite, une fois qu'il se retrouve avec ses frères, enjoué, surnaturel, causeur agréable. Si se manifeste chez lui quelque nervosité, ce ne doit pas être très grave : car, à la visite canonique de 1923, il est nommé, le 25 juin, « vicaire » de la Valsainte. Cette responsabilité est grave dans une Chartreuse. Cette charge le mettait en contact plus fréquent et plus étroit avec le Père Prieur, mais aussi avec tous les moines. Ces obligations auraient dû normalement aérer son existence ; il semble que très vite au contraire elles le fatiguèrent et que son état nerveux empira. 1924 ramène en France des élections, dont les observateurs politiques s'accordent pour prévoir qu'elles seront graves. Dans une lettre qu'il écrit à ses sœurs au début de l'année, Dom Augustin fait allusion à cette situation délicate. « Nos prières obtiendront-elles que les élections soient bonnes et que nous puissions rentrer en France ? Aidez-nous. Il est vrai que beaucoup d'entre nous devraient rester pour soutenir les maisons actuelles.., et il est vrai aussi que tous les lieux sont bons quand on y trouve le Bon Dieu. Conclusion pratique et dernière : ne nous attachons donc qu'à Celui qui ne manque jamais. » Cette année de vicariat dut être bonne et donner satisfaction aux responsables de l'Ordre. Car au chapitre général de mai 1924 on adjoignit à la charge du vicaire la charge de coadjuteur. Cette fois, le poids était trop lourd pour la santé de Dom Augustin. Sur ses propres instances, le 14 septembre 1924, il obtenait « miséricorde » de ses deux charges, c'est-à-dire qu'on les lui enlevât.
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Crise de santé De cette période qui s'étend de la fin de 1924 jusqu'au départ de Dom Augustin de la Valsainte en 1929, quelqu'un qui l'a bien connu alors affirme que ce fut sans doute la période la plus critique pour la santé et l'existence cartusienne de Dom Augustin. Il semble que se soient développés en lui des phobies, des soupçons et une sorte de sentiment de persécution qui l'ont fait profondément souffrir. Il se renferme plus que jamais dans sa cellule, évite les contacts avec la communauté, participe le plus rarement possible à la promenade hebdomadaire ; plutôt que de demander les permissions, notamment les exemptions de jeûne qu'exigeait son mauvais état de santé, il préfère supporter ces souffrances. Il amenuise de plus en plus cette part de vie cénobitique que saint Bruno jugeait indispensable pour l'équilibre de ses moines. Il reste l'homme de la solitude, mais trop exclusivement l'homme de la solitude. Et cet excès n'était pas sans inquiéter ses supérieurs et ses frères en religion. Les lettres de ce temps continuent pourtant à être joyeuses et souriantes, et ses mots orientent toujours les âmes vers la confiance et l'effort, vers la joie. « T'ai-je cité une belle pensée que j'ai copiée il y a de longues années et que je me rappelle bien souvent : `la tristesse, c'est le regard sur soi ; la joie, c'est le regard sur Dieu ! » Médite-moi ces mots-là, et tu y trouveras le secret du bonheur. Les âmes étouffent parce qu'elles sont étroites ; et elles sont étroites parce qu'elles restent dans les bornes de leur tout petit moi. C'est tout naturel qu'elles manquent d'air, dans cette prison-là. Il faut en sortir. Nous sommes plus grands que nous ; voilà pourquoi nous souffrons en nous. Nous sommes grands comme Dieu, mais à la condition d'entrer en Lui. Tout cela paraît bien compliqué et bien mystérieux... Non ! ce sont nos mots qui ne sont pas faits pour traduire ces réalités très simples... Heureusement, nous pouvons nous en passer. La foi les remplace avantageusement. Il faut croire que Dieu est vraiment présent au fond de ton âme, qu'il y vit sa vie éternelle si tu es en état de grâce, que ton âme est donc une église (temple de l'EspritSaint), un tabernacle, que lorsque tu te tournes vers lui par la confiance et l'amour, tu as avec lui des rapports, que ces rapports c'est la vie éternelle. Tu le fais vivre en toi par ces rapports, comme il vit au ciel. Ton âme est donc devenue, uniquement par un acte de foi et de charité, un vrai ciel... »

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Des années 1927 ou 1928 date cette formule qui résume toute sa conception du bonheur : « Voir le bon côté des hommes, des choses et des événements, voilà le seul moyen d'être heureux et de faire des heureux autour de soi. » Lorsqu'on lit ces fragments de lettres de Dom Augustin, on ne se douterait en aucune façon, — n'était parfois l'écriture (« Pourrez-vous lire ? ironise-t-il en un post-scriptum. J'ai voulu consoler par mes pattes de mouche, les mains qui tremblent après la cinquantaine, en leur montrant des mains qui manquent d'aplomb après 49 hivers ») — on ne se douterait pas, dis-je, qu'il était aux prises avec une fatigue nerveuse qui allait s'aggravant et mettait en péril son équilibre humain et religieux. Pourtant, il semble que dans ce contraste même, en cette « disproportion » se révèle la face mystique de cette crise qui ébranlait l'être entier de Dom Augustin. Tout en constatant ces misères de santé, nous sommes forcés de dire : Digitus Dei est hic. Le jour de sa profession solennelle, il avait envisagé dans la foi une vie de souffrances. Le Seigneur, à l'accoutumée, avait accepté son offrande, mais l'avait réalisée par des voies qu'il n'avait pas prévues... Or, deux faits du moins sont certains : d'abord, malgré ces difficultés, — ne faudrait-il pas dire : à cause de ces difficultés ? — Dom Augustin a été incontestablement une âme profondément unie à Dieu. Et, second fait non moins incontestable, ses écrits — ses écrits qui ont pris leur source dans ces difficultés mêmes — exercent une influence que n'explique pas leur seule valeur littéraire : d'où leur vient ce rayonnement, sinon de leur accent spirituel ? À la fin de 1929, la santé de Dom Augustin semblait définitivement compromise... C'est alors que le R. P. Général l'envoya à Marseille, le premier décembre, pour servir d'aumônier aux Frères qui s'occupaient à fabriquer une liqueur semblable à la liqueur de Chartreuse. Il était temps : les nerfs touchaient à la limite extrême de leur résistance...

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III. EN « EXIL » SUR TERRE FRANÇAISE : MARSEILLE ET MONTRIEUX
(10 décembre 1928 — septembre 1929) À Marseille, Dom Augustin demeurera trois mois et quelques jours. Parti de la Valsainte le 10 décembre 1928, il annoncera son départ imminent pour Montrieux par une lettre du 20 avril 1929. Nouvelles occupations Lorsqu'il part pour Marseille, il y a treize ans qu'il n'est pas sorti de sa Chartreuse. Écoutons-le décrire ses impressions de voyage et de séjour et expliquer la raison, les raisons, de sa présence à Marseille. Le 18 décembre, il poste aux siens cette lettre où il affirme son attachement profond à la Valsainte et sa fidélité à l'existence qu'il y menait ; ces lignes expriment la nostalgie qu'il garde de sa cellule cartusienne, de sa solitude et de son silence. Marseille, pour lui, c'est « l'exil » ! « Pour la première fois depuis douze ans, me voilà sur territoire français. Le voyage ne m'a pas rapproché de vous : je suis à Marseille, 15, rue de l'Obélisque. Ce n'est d'ailleurs que pour un temps qui, je l'espère bien, sera court. J'accompagne deux frères qui aident à la fabrication d'une liqueur semblable à la nôtre. Je suis chargé de leur dire la sainte Messe et de leur faire quelques exercices spirituels quand ils sont libres. Hors de là, je mène une vie que je rapproche le plus possible de l'existence de la Valsainte. 'Le plus possible' ne veut pas dire qu'elle s'en rapproche beaucoup. Le bruit d'une grande ville n'est pas et ne sera jamais le calme d'un cloître... Nous avons déjà réoccupé une vieille Chartreuse du XIIe siècle quelque 70 kilomètres de Marseille et à 25 de Toulon. Je vais y passer les fêtes de Noël et reprendre, pour trois jours, notre vie accoutumée. Cela m'aidera à porter les semaines d'exil... ... Montrieux ! j'avais oublié de vous le dire, c'est le nom de la Chartreuse qui vient de rouvrir ses portes et ses cloîtres après 25 ans de fermeture. Une autre maison se réorganise dans l'Ain. Viendrai-je finir mes jours dans l'une ou dans l'autre ? C'est le secret du Bon Dieu. » Ce séjour marseillais se prolonge plus longtemps qu'il n'était prévu d'abord : quel chemin prendra ensuite Dom Augustin ? Sélignac ? Mon42

trieux ? Ou tout simplement la Valsainte « où j'ai passé douze bien bonnes années... C'est tout de même ma résidence normale ». Ce qui est clair, c'est que, si bien organisée que soit sa vie à Marseille, « tout cela ne remplace pas la cellule, et j'ai hâte d'en retrouver le calme et la régularité ». De ces « loisirs très relatifs de Marseille », il profite pour rendre aux uns ou aux autres de ses frères des services qu'il pouvait difficilement rendre de la Valsainte. Le 9 janvier, il écrit à une de ses sœurs une lettre où, à propos d'une image sainte qu'il aimerait retrouver, pour la plus grande joie « d'un bien bon religieux de la Suisse allemande », Dom Augustin va formuler, et de façon fort heureuse malgré la simplicité des termes, sa doctrine spirituelle sur les fautes et les défauts, l'effort et la joie : « J'en profite pour dire bonjour... Tout d'abord, tu peux remarquer qu'un religieux peut avoir encore des désirs et qu'on lui permet de chercher à les satisfaire ; car il s'agit en effet d'un bien bon religieux de la Suisse allemande qui, depuis plus de trente ans, n'a manqué qu'une seule fois son office de nuit et accomplit toute sa règle avec une régularité exemplaire. Il est d'ailleurs bien résigné à faire le sacrifice de cette image si on ne la trouve pas... et pourtant il y tient beaucoup!... Et voilà comment il faut être avec le bon Dieu, prêt à tous les sacrifices qu'il peut demander, acceptant avec reconnaissance les joies qu'il veut bien accorder, content de ces joies comme des sacrifices, sans tenir compte des mouvements naturels qui les accompagnent et qui ne sont pas volontaires. C'est cela qui nous trompe le plus souvent... Moi-même, vois-tu, oui, moi qui ai l'air de faire le médecin, je ne suis pas du tout à l'abri... oh ! mais pas du tout... bref nous sommes bien à peu près tous au même point, à cet égard. Nous voudrions tant être parfaits, ne rien ressentir en nous que du bien et de la vertu... Eh bien ! Le Bon Dieu qui sait quel est notre vrai bien et comment nous le procurer, ne partage pas toujours cet avis. Il permet au contraire que la mauvaise nature demeure là, que la vanité, la susceptibilité et l'amour-propre poussent sans cesse leurs rejets vivaces, que mille autres défauts s'agitent au fond de nos âmes, nous troublent, nous humilient, nous montrent ce que nous sommes par nousmêmes, et combien il est grand, lui, de n'avoir aucun de ces défauts, et combien il est bon de nous aimer malgré ces défauts, et combien il faut se défier de nous-mêmes qui sommes si mauvais, et combien il faut se confier en lui qui est si bon... Remarque qu'il lui suffirait d'une seconde pour les détruire à tout jamais. Non : il aime mieux les supporter. Eh
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bien ! supportons-les comme lui... Remarque encore que ce ne sont pas des fautes : il n'y a faute que quand nous cédons librement à ces tendances... et alors on n'en souffre pas. Quand on en souffre... on ne les aime pas, on ne fait donc pas de fautes, ou bien petites ; et souvent, si on offre sa peine à N. S. on gagne plutôt des mérites. » À Reugny et autres lieux, les imaginations travaillent sur l'existence marseillaise de l'oncle chartreux. A-t-il froid ? Est-il assez vêtu ? Et puis, ne pourrait-il faire une fugue, si brève soit-elle, du côté de la vieille maison familiale, puisqu'il est en France ? etc... Dom Augustin apaise tous ces émois fraternels et en profite pour administrer à ses correspondants une petite leçon sur la pauvreté. La lettre est datée du 24 janvier : « Je m'empresse de vous rassurer. Les incommodités marseillaises n'étaient que des surprises auxquelles j'ai fait face bien vite et très aisément. Ce qu'il faut retenir de mes taquineries à l'égard des poêles ou des fenêtres, c'est que l'organisation des pays de neige est vraiment très heureuse, et que les hivers montagnards sont délicieux pour ceux qui les subissent ; c'est que le chartreux dans sa cellule est beaucoup moins à plaindre qu'on ne le croit communément et que si, dans le monde, on songeait à offrir au bon Dieu tous les sacrifices qui se présentent, on serait souvent plus riche que les religieux les plus mortifiés... et c'est aussi que nous ne sommes pas sans nous préoccuper — beaucoup trop — des petites misères qui arrivent à franchir la barricade de toutes nos précautions. Ne me plaignez donc plus ; ne vous inquiétez plus de la température des appartements très-citadins où j'ai du feu, de l'espace, de la lumière, le bon Dieu, et beaucoup d'autres choses absolument sous la main... ... Ainsi en sera-t-il du plaisir qu'il y aurait à m'envoyer un manteau parfaitement inutile, et surtout de la surprise d'une visite à Reugny dont on a bien soin de me dire que c'est folie... Folie ! Non, pas tout à fait. Quand nous passons à proximité de la terre natale, on nous permet volontiers un arrêt de 24 heures. À la rigueur, la chose pourrait se présenter. Mais je me suis demandé bien souvent si, dans ce cas, les quelques heures que je pourrais vous donner en vaudraient la peine... » Le 18 février, il annonce aux siens que la date de la fin de séjour reculant de plus en plus, lui et les frères ont « retenu (leurs) places à Montrieux pour passer les fêtes de Pâques en Chartreuse ».
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« Nous avons déjà retenu nos places à Montrieux pour passer les fêtes de Pâques en Chartreuse. Nous aurons au moins là une semaine d'offices et de vie régulière. Après cela, nous reprendrons l'exil encore pour quelques semaines. Je ne suis pas davantage fixé sur la direction que je prendrai, et je ne pense pas l'être avant le moment de repartir. Comme je vous l'ai dit, je ne m'en préoccupe aucunement et je n'ai pas à le faire... Donc, si j'avais à vous annoncer — ce que je ne prévois pas — que j'ai reçu ma feuille de route pour quelque maison renaissante, ne vous en troublez pas... »

Pèlerinage à la Sainte-Baume Vers le milieu de mars, il a la joie de faire avec ses compagnons le pèlerinage de la Sainte-Baume. Cédant à un attrait que nous lui connaissons bien, il rédigea, le 20 mars 1929, une monographie de quelques pages pour raconter ce pèlerinage. Il intitule ce récit, destiné à sa sœur : « Visite d'un solitaire à une grande solitaire (racontée à une solitaire) ». Dom Augustin accepte l' « histoire » de sainte Marie-Madeleine, telle qu'elle se raconte en Provence ! L'essentiel reste pour lui ce mystère d'amour que recèle la pénitence de Marie-Madeleine, plutôt que l'exactitude historique des faits. « Puisse-t-elle (Marie-Madeleine), du sommet définitif de tous ses rêves, obtenir à ceux que le cadre extérieur de sa pénitence et de sa prière a rapprochés d'elle le rapprochement plus précieux et plus vrai des âmes dans cet unique amour ! Puisse-t-elle obtenir à tous ceux ou à toutes celles qui imitent ses longues heures de silence et de solitude de les emplir de la pensée de Celui qui est la Parole Éternelle et la Plénitude infinie ! Loué soit Jésus ! » Maître des novices à Montrieux Le 20 avril, enfin, Dom Augustin annonce qu'il est nommé à la Chartreuse de Montrieux. « Est-ce avec enthousiasme » qu'il part ? « En tout cas, c'est sans déplaisir. » Ce qu'il ne dit pas, c'est qu'une fois encore ses supérieurs lui témoignent leur confiance : il part à Montrieux en qualité de Maître des Novices. « Simple mot de 4 lignes pour vous annoncer que je reste sur terre française et provençale. Je prends le chemin de Montrieux lundi pro45

chain et j'y reprendrai ma vie solitaire. Est-ce avec enthousiasme ? Me voilà trop vieux pour m'emballer bien fort. Mais en tout cas, c'est sans déplaisir. J'y aurai plus chaud quand il fera chaud ; j'y aurai moins froid quand il fera froid ; et, en définitive, pourvu que j'aie empli mes journées de beaucoup d'actes d'amour de Dieu, je serai aussi heureux à la Saint-Sylvestre que si le cadre de vie et les circonstances avaient été autres. Voilà toutes mes impressions à l'heure actuelle. Il ne séjournera pas longtemps à Montrieux. Dès le mois de septembre, il est nommé « Vicaire » des moniales chartreuses de San Francesco.

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IV. VICAIRE DES MONIALES A SAN -FRANCESCO
(septembre 1929-janvier 1935)

Nous abordons la période que beaucoup des amis de Dom Augustin présenteraient volontiers comme la période la plus réussie ou la plus pleine de son existence. À en juger selon les mesures humaines, leur jugement n'est guère contestable : il est certain que Dom Augustin avait le goût et le don de la direction des âmes, et que les obligations d'un Père Vicaire de moniales convenaient fort bien à son tempérament. Il trouvait là, plus que dans les prescriptions cénobitiques de la règle cartusienne, ce « complément », ne disons pas « cette compensation » à la vie de solitude et d'oraison, dont dépend l'équilibre du chartreux. Mais convient-il d'instaurer une « hiérarchie » entre cette vie du vicaire de moniales et la vie du chartreux en cellule ? Si on l'avait interrogé sur ce point, Dom Augustin aurait sans doute répondu : « La vie pleine, la vie réussie, ce n'est pas de faire ceci ou cela, c'est de faire avec beaucoup d'amour la volonté de Dieu », ou encore, comme il l'écrivit dans une lettre de 1931 : l'essentiel est de « transformer toutes les minutes en vie éternelle ». L'intérêt de cette phase de la vie de Dom Augustin est très grand pour nous : l'occasion lui est donnée, sans qu'il l'ait cherchée, d'exposer les principales « lignes de force » de sa spiritualité à l'usage des âmes religieuses, ou même laïques : et nous pourrons constater que : 1° cette spiritualité s'apparente de très près, étant reconnues les indispensables nuances, à sa propre expérience, 2° et qu'elle prélude de façon très nette à la spiritualité des écrits de ses dernières années en Grande Chartreuse. San Francesco Recueillons d'abord ses impressions de voyage et d'arrivée, Elles datent toutes deux du début de septembre 1929 : « Me voilà redevenu grand coureur devant l'Éternel. Pas par goût, certainement ! L'hiver à Marseille ; l'été à Montrieux ; l'automne sous le ciel d'Italie. Ce site porte le nom bien religieux de San Francesco ou Saint François ». C'est un vieux couvent de franciscains ou capucins que nous avons acheté il y a vingt-cinq ou vingt-six ans pour nos religieuses.
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Elles s'y sont installées tant bien que mal, en attendant mieux, et elles y sont toujours. Il leur faut deux aumôniers qui soient de l'Ordre, et pour trois ans s'il ne se produit rien de spécial, je serai l'un d'eux. Inutile de vous dire que cette nomination, bien que très inattendue, ne m'a pas beaucoup troublé... Ainsi, treize ans jour pour jour après vous avoir quittés, je prenais position sur une nouvelle terre... en attendant que je trouve enfin ma place au terme de toutes les courses. Le religieux que je remplace m'assure que je serai très occupé (7). Cela ne me changera guère ; car je n'ai guère connu les loisirs en Chartreuse. Je ne m'en plains pas. De loin, en y pensant, j'entrevoyais avec délices de longues heures de silence et de solitude où je pourrais me plonger dans les livres et les réflexions personnelles... Je n'ai trouvé que de courtes minutes pendant lesquelles il fallait m'initier et initier les autres aux usages et aux Règles, enseigner, prêcher, confesser, etc... Cela m'a donné l'occasion de me renoncer, de sacrifier mon temps et mes goûts, et peut-être d'acquérir quelques mérites pour le ciel. Je vais essayer de continuer. » Et cette pensée donne occasion à Dom Augustin de développer un thème extrêmement important pour qui veut juger correctement de sa spiritualité. Ce moine qui vit certainement « dans l'éternité », ce « solitaire » qui est enclin, — trop enclin, au goût de certains — à la plus stricte solitude, ne boude pas la terre, ni les obligations de la terre, ni les affections de la terre. Terre et ciel sont pour, lui l'objet d'« un double amour ». « Cela n'est pas si difficile qu'on le croit communément. Il suffit d'offrir au Bon Dieu ce que l'on fait. Cela n'empêche pas de gérer tous les intérêts temporels dont on a la charge. Au contraire, on le fait avec d'autant plus de courage et de soin qu'on est inspiré par un double amour : celui de la terre et celui du ciel. Ils ne sont pas opposés en principe. Ils ne le deviennent qu'en fait quand on ne sait pas faire à l'un et à l'autre la place à laquelle ils ont droit... »
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Avant le nouveau Code de Droit canonique, le « vicaire » était, chez les moniales chartreuses, le supérieur de la Maison. Son nom l'indique : il « tenait la place » du Père Prieur général, et la prieure lui promettait obéissance. Depuis le nouveau Code, il n'est plus que confesseur. Cependant il représente la maison au chapitre général et reste toujours le conseiller de la prieure et de sa communauté. Il est encore le supérieur de la petite communauté de chartreux (2 pères et 2 frères) qui résident au vicariat.

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Dans les lettres de cette période, Dom Augustin se présente volontiers comme un « viator », un pèlerin qui ne sait pas où Dieu le mène. A San Francesco, il pense qu'il ne demeurera pas plus de trois ans ! « Il faut la vocation pour vivre chez nous, surtout ici. C'est un ancien couvent de capucins que nous avons acheté au moment des expulsions. Les religieuses qui craignaient d'être chassées de France ont envoyé en avant quelques-unes des leurs pour préparer les lieux. Mais, par suite de circonstances assez étranges, leur maison située dans l'Isère a été respectée ou oubliée. Alors on a reçu ici des Italiennes qui voulaient se faire chartreuses, et elles sont en ce moment de trente à quarante... Ce sont de bien bonnes âmes, qui aiment bien le Bon Dieu, qui passent le tiers de leur nuit dans une église bien froide et le reste de leur temps dans une maison bien pauvre. La pluie y tombe aussi souvent que dehors — mais pas tout à fait autant. Le vent y prend ses ébats ; les souris y dansent l'hiver et les scorpions s'y promènent l'été. Et au milieu de tout cela, nos bonnes moniales chantent gaiement les louanges du Bon Dieu. » Le tableau n'est pas forcé. Dom Augustin néglige seulement de parler du logis du vicaire et de ses compagnons, qui ne le cède en rien au couvent des moniales en fait d'inconfort et de pauvreté... La cellule du Père Vicaire n'était qu'une mansarde sise sous le toit, et elle donnait sur une sorte de corridor de grosses pierres mal cimentées, ouvert à tous les vents... Le confessionnal, où il passa des heures, était également installé sous le toit, et également glacial et inchauffable l'hiver, étouffant l'été. Dans une lettre écrite peu après son arrivée à San Francesco, Dom Augustin comparait sa « cellule ensoleillée » de Montrieux et son « pigeonnier » de San Francesco. Ce n'était pas, certes, pour se plaindre : en l'un et l'autre endroit, il trouvait Dieu avec sérénité. Un chartreux disait justement du vicariat de San Francesco : « Les Pères y étaient les dignes successeurs du Poverello d'Assise. » L'église où se célébraient les offices n'était pas davantage chauffée. La raison de cet inconfort, c'est que l'installation n'était que... provisoire. C'est sous le vicariat de Dom Augustin que furent décidés les travaux d'aménagement, dont profitèrent ses successeurs. Les occupations d'un vicaire de moniales
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Mais n'anticipons pas ! Pour l'instant, le Père Vicaire ne fait qu'arriver dans sa nouvelle résidence... Ses occupations ? Offices du jour et offices de nuit, sermons « capitulaires » aux dates fixées par la Règle, et surtout confessions et direction des moniales au confessionnal. « Je continue ici à peu près la vie de la cellule, avec cette différence que je remplace le promenoir et le jardin entouré de grands murs par les sentiers de la montagne. J'écrase les innombrables châtaignes que personne ne ramasse... Et puis, quand j'ai fait courir le sang qui commence à se ralentir en vieillissant, je reprends ma vie de prière coupée de lectures rares et de confessions fréquentes. Offices de jour et offices de nuit remplissent nos heures qui coulent de plus en plus vite, au fur et à mesure que le sang, lui, coule plus lentement. » À ce ministère spirituel s'ajoutent quelques soucis temporels. Dès le 17 septembre, il donne aux siens quelques détails sur sa nouvelle existence. Exceptionnellement il date sa lettre de façon précise : « 17 Sept. (1929) Je mets une date contre mes habitudes parce que les deux feuilles destinées à Reugny sont du premier (peut-être même du mois d'août), pour que vous voyiez ce que sont mes journées. Le D. Coadjuteur (c'est le religieux qui est avec moi dans cette maison) vient deux ou trois fois par jour me demander des renseignements, des livres, etc. ; — un homme attaché au service de la communauté vient m'annoncer que le mouton n'a pas mangé depuis samedi, que les vaches se sont battues, que les pommes de terre sont arrivées (et cela tout le long du jour)... ; entre-temps, le timbre retentit pour m'appeler au confessionnal, la cloche sonne pour l'office, etc..., etc... ; et j'arrive régulièrement à 7 heures du soir sans avoir eu un moment de répit, sans avoir achevé une pauvre dizaine de chapelet. Il faut accepter cela. Le Père doit tout savoir, tout régler, tout conseiller. Et je m'efforce de répondre à tout ce monde et de le conduire, en attendant de savoir me conduire moi-même... ... Si je continuais sur ce ton-là, tu croirais que le ciel d'Italie m'a dissipé. Non, vraiment, non... j'aime la solitude, le silence, le recueillement plus que jamais... d'autant plus que je les ai moins. »

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La plupart des lettres de cette période seront des « lettres d'affaires », comme les appelle avec humour Dom Augustin. A chaque fois, il usera de ce don qu'il possède d'accrocher gentiment une pensée surnaturelle à l'incident le plus banal. À la fin de novembre 1934, il laisse entendre que son départ approche. Comment apparut le Père vicaire au cours de ces cinq années, à la communauté des moniales ? Au service temporel du couvent L'impression que fit dès l'abord Dom Augustin fut conquérante. Ici je me dois de citer un texte qui contraste singulièrement avec les derniers témoignages de la Valsainte, et ce contraste même pose un problème que nous tenterons de résoudre plus tard : « Dom Augustin se donna pleinement à sa charge, sans laisser soupçonner le prix qu'il put lui coûter. Il était toujours serein, égal à lui-même, souriant, et il semblait qu'on pût lui appliquer l'éloge prononcé à la mort de notre Père saint Bruno par ses frères de Calabre : « Il fut à louer en bien des choses, mais surtout pour son égalité d'humeur dans son existence, comme s'il en avait fait sa spécialité. — Toujours il était de visage joyeux, de parole modérée ; énergique comme un père, il révéla une tendresse de mère. — Nul ne fut impressionné par sa grandeur, mais tous éprouvèrent sa douceur. Il fut en cette vie le vrai Israélite. » Avec ce témoignage concordent, sans exception aucune, tous les témoignages que nous avons recueillis sur le vicaire de San Francesco. Il fut, pendant ces cinq années et demie, d'une patience, d'une bonté et d'une serviabilité merveilleuses. Assez froid et réservé dans son attitude extérieure, maître parfait de ses sentiments, c'est par son dévouement et sa délicatesse qu'il s'imposa très vite à la communauté des moniales. À quelque moment que ce fût, on pouvait faire appel à sa charité, et pour les choses les plus hétéroclites. Tantôt ce sont des objets à « rafistoler », telles des petites figurines détériorées, tantôt ce sont des hymnes ou des leçons de l'office qu'une Sœur, par dévotion, lui demande de traduire. Tantôt ce sont des leçons de chant grégorien qu'il donne aux Moniales dans un parloir... Un jour, la Mère prieure avait reçu de sa famille la partition d'un très beau cantique de Noël. Très beau, mais très difficile à déchiffrer, et les meilleures musiciennes du Couvent capitulèrent. Force fut de recourir
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au Père vicaire : il arrangea toutes choses pour se rendre au parloir le dimanche suivant, après Nones, avec la Mère Prieure et la meilleure chanteuse de la communauté. Le difficile cantique fut dûment déchiffré... Lui-même chantait non sans agrément... Encore que quelques moines de la Valsainte ou de Vedana lui aient trouvé « la voix nivernaise » ! Ce qui est certain, c'est qu'il connaissait et aimait le chant grégorien ; et il tenait — parfois de façon singulièrement autoritaire — à ce qu'il soit chanté dans toute la simplicité de la tradition cartusienne. Il eut, à San Francesco, l'occasion de manifester un sens que d'aucuns lui contestaient, le sens pratique ! L'ancien monastère franciscain ne disposait que d'un très petit jardin en terrasse : c'était peu pour des chartreuses, surtout lorsque leur nombre s'accrut. On rêvait d'agrandir... mais la topographie des lieux ne s'y prêtait guère. Pourtant quelqu'un inventa un jour la solution : on creuserait un souterrain sous la route qui conduit au monastère, on accéderait ainsi à des prés et à un bois qui appartenaient au monastère, et on clôturerait ce terrain d'un haut mur. S'il n'eut pas l'idée de cette « grande clôture », Dom Augustin fut chargé de la réaliser. Et dès lors on le vit souvent arpenter le terrain et s'efforcer de résoudre les problèmes que posaient aux entrepreneurs l'aspérité du sol. — À ces travaux, vinrent s'ajouter, sur la fin du vicariat de Dom Augustin, des aménagements extérieurs et intérieurs : si les souvenirs des sœurs ne sont pas enjolivés, il semble que ce contemplatif ait manifesté en toute cette entreprise des dons incontestables d'organisateur. Il eut à utiliser d'autres dons encore... Il était habile « sourcier ». (Plus tard, il s'intéressera aussi à la graphologie.) La source qui alimentait le monastère ne suffisait pas à la consommation du couvent. Dom Augustin arpenta les environs de la maison, un pendule à la main. Et il découvrit sur un autre versant de la montagne, une source qui donne une eau très pure et qu'en souvenir de lui on appelle encore aujourd'hui la « Source de saint Augustin ». Ce fils de race paysanne aimait la nature. On le voyait parfois escalader, par sa face abrupte, à pic, la paroi de la montagne qui ferme l'horizon au couchant. Et l'on dit que, chaque soir, quand la saison le permettait, il profitait du temps où les Sœurs étaient réunies au réfectoire pour grimper sur le promontoire rocheux qui domine la maison. Il en redescendait dès que les moniales sortaient au jardin.

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Au service des âmes Mais toute cette activité charitable et cette serviabilité n'étaient que peu de chose en comparaison du dévouement spirituel que le Père vicaire prodiguait à la communauté des moniales. Chacune pouvait à toute heure le prier de la recevoir, si bien que l'une d'elles écrit : « Il se sacrifiait au confessionnal. » Toutes gardaient de leurs confessions une impression étonnante de contact avec le divin. Dom Augustin s'était fait pour lui-même une existence austère : sa santé restait médiocre, encore que « le fond » de constitution fût robuste. Il se traitait avec beaucoup d'énergie, même durement. Il ne demandait jamais rien. Discrètement, la Mère prieure veillait sur la santé du vicaire du couvent. Elle l'empêcha maintes fois de faire des pénitences excessives ou d'en conseiller aux moniales. Mais elle ne pouvait l'empêcher d'expédier ses repas en quelques minutes. On retrouva, après son départ de San Francesco, une casserole fameuse où il mêlait, à la façon du curé d'Ars, tout ce qui servait à son maigre repas. L'hiver pourtant était rude à San Francesco : il l'affrontait avec plus de courage que de prudence. — Il se montrait indifférent à tout confort et surtout à tout ce qui pouvait paraître un luxe : une sœur avait brodé une aube vraiment très belle ; lorsqu'elle fut achevée, on la disposa un jour pour la messe de Dom Augustin : il ne la remarqua pas, à la grande édification et confusion de la brodeuse ! Sa messe ? Les souvenirs ici sont unanimes : c'était vraiment « le saint Sacrifice de la Croix renouvelé mystiquement sur l'Autel ». On sentait que pour Dom Augustin là était la source de sa force et de sa prière. Si nous n'avions que la correspondance familiale où le propos atteint rarement à la véritable confidence spirituelle (8), nous ne saurions pas très bien ce que fut la vie profonde de Dom Guillerand à San Francesco. Grâce à Dieu, nous avons pu converser avec quelques-unes des moniales de ce temps, recevoir des rapports sérieusement pesés et contrôlés, nous avons même disposé de quelques lettres d'amitié (9) ou de di8

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Nous rappelons que le manuscrit édité sous le titre de Liturgie d'âme a été écrit par Dom Augustin pour l'une de ses soeurs malade, il s'agit d'une méditation sur la Messe et les Vêpres. C'était un sujet cher à notre Chartreux, puisqu'il existe un autre travail sur le même thème : « Le Dimanche à Reugny. » Liturgie d'âme a été rédigé vers 1928. Voix cartusienne est composé avec des extraits de lettres que Dom Augustin a adressées à un ami, M. Saverio Gliozzi, aujourd'hui décédé. 53

rection, encore que la discrétion nous oblige à en exposer l'esprit plutôt qu'à en citer le texte. Enfin, et la pièce est capitale, nous avons ce petit opuscule : Silence cartusien, qui est sans doute ce que Dom Augustin a écrit de plus exquis et de plus achevé, la qualité de son correspondant ne lui permettant aucune négligence, aucun laisser-aller : dans la préface qu'il a consacrée en 1960 à la 6e édition française de ce précieux volume, M. le professeur O. Tescari (10) déclare qu'un certain nombre des lettres qui constituent ce recueil datent de la période 5 juin 1930 — 19 décembre 1934, les autres de la période de Vedana, 10 janvier 1935 — 26 mars 1940 (11). Les textes de Silence cartusien sont à la disposition de quiconque veut les lire. Nous ne les analyserons pas ici. Précisons seulement que les quelque soixante pièces de cette correspondance renferment toute la substance de la pensée spirituelle de Dom Augustin. Au centre de cette pensée, l'inspirant, la hiérarchisant et la transfigurant, il y a le « Deus caritas » de saint Jean : « Soyez de plus en plus de ceux qui croient à l'amour du bon Dieu ou mieux, qui croient que Dieu est l'Amour même, qu'Être et Aimer pour lui c'est tout un. » De cette vue
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Le professeur O. Tescari a raconté lui-même, très joliment, dans sa Préface à la 6e édition, comment, au hasard d'une excursion en montagne, il découvrit San Francesco et, par San Francesco, les Chartreux et Dom Augustin. « Durant une excursion de montagne, j'étais arrivé à une église aux premières lueurs du jour. J'y entre, tandis qu'on célébrait la Messe, et celle-ci me parut aussitôt d'un rite étranger. Trois hommes vêtus de blanc participaient à la fonction. Je m'approchai du plus âgé, qui était aussi le plus éloigné de l'autel, et m'informai auprès de lui à voix basse. La réponse fut rude : « On ne parle pas à l'église ; on ne parle pas ! » Et ce fut tout. J'appris ensuite que je me trouvais dans l'église d'un monastère de moniales chartreuses, la maison de paix et de joie, comme nous devions l'appeler toujours dans la suite » (Préface, p. x et xi). — Et voici la scène des adieux. « Lorsque nous eûmes terminé, ce soir-là, l'entretien, il m'accompagna comme de coutume jusqu'au tournant des châtaigniers séculaires qui embrassent, comme d'une gigantesque étreinte, tout l'ensemble du monastère. Au moment de nous séparer, il m'apprit que cette rencontre serait la dernière : il devait partir le lendemain pour la chartreuse à laquelle il était assigné. Je tressaillis et, comme il est naturel, je lui demandai pourquoi il ne me l’avait pas dit plus tôt. Il me répondit en souriant que cela n'eût pas été conforme à l'esprit cartusien. Je ne pus que m'incliner » (Préface, p. xiv). 11 Il ne nous a pas été possible d'en contrôler les dates. — Quant aux autres ouvrages publiés, ils ont été composés à l'aide de divers manuscrits appartenant tous, ou presque tous, à la période 1940-1944. — Mettons à part cependant Hauteurs sereines, qui est un recueil de morceaux choisis, prélevés sur l'ensemble des manuscrits publiés ou à publier. 54

spirituelle jaillissent alors mille conseils pratiques où nous reconnaissons les sonorités de Dom Augustin : « Il faut être content de tout, même d'être mécontent... Car aimer, c'est se donner, et se donner, c'est s'oublier » ; « cette acceptation de notre faiblesse est une grande force, car elle est la forme la plus authentique de l'humilité » ; « La vie d'icibas ne consiste pas à vivre hors de la lutte et du danger, mais à triompher avec la grâce » ; « La souffrance est un vouloir divin : l'âme qui l'accepte avec amour s'unit à ce vouloir, ne fait plus qu'un avec Celui dont le vouloir, c'est l'Être » ; « La volonté bonne, c'est la volonté de Celui qui est Bonté même et Amour même. La volonté est bonne, quand elle s'identifie en tout à Celle-là ». Il est inutile de multiplier les citations : quiconque le désire, peut se reporter aux textes eux-mêmes. Les grandes lignes directrices de la spiritualité C'est donc à partir des documents et témoignages émanant des moniales que nous allons tenter une synthèse (incomplète, nous en avons conscience) des « directives spirituelles » de Dom Augustin, au temps de son vicariat de San Francesco. Un fait nous rassure : toutes les moniales consultées sont unanimes pour dire qu'elles ont retrouvé dans les Écrits déjà publiés la pensée, le tour de phrase et pour ainsi dire le ton de Dom Augustin. Dieu est vie À la source de cette spiritualité, il faut voir, semble-t-il, chez Dom Augustin, un sentiment extraordinairement vif, un goût absolu, de la vie. D'où son insatisfaction totale en face de ce que peut apporter de joies, de consolations, la vie éphémère et rapide de la terre, — mais aussi sa lucidité et sa patience en face des épreuves et de la souffrance. D'où aussi en contrepartie son désir de la vie éternelle, de la vie en Dieu participée par l'âme chrétienne. L'option, chez lui, est radicale, nette, et ne supporte pas de compromis. D'abord, parce que ce fils de race paysanne, cet homme de la terre dispose d'une volonté de fer, d'un courage et d'une énergie peu communs. Ce qu'il a choisi est choisi. Et nul plus que lui n'aura le sens des conditionnements physiques et psychiques de la vie spirituelle : il est convaincu que la santé, l'équilibre des forces, la « mesure » (c'était un mot qu'il aimait), la discrétion sont indispensables à la qualité de la vie
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spirituelle, mais aussi la raison, la constance de la volonté, la persévérance des vouloirs. Il ne craint pas de multiplier, surtout auprès des novices, les conseils de bonne et simple hygiène ; on trouve dans ses lettres et dans ses souvenirs, cette sagesse populaire de santé, on pourrait dire : « ces recettes de bonne femme », ces expériences directes qui, en assurant au corps et à l'esprit leur bon état, facilitent beaucoup l'effort et l'essor de l'âme. Tout cela repose d'ailleurs sur une conception parfaitement orthodoxe des rapports de l'âme et du corps, et surtout une vue juste de la Rédemption. Il aimait à citer cette parole de la sainte Écriture : « Fecit Deus hominem rectum » ; et, à propos de la mortification, il donnait pour règle qu'elle doit, non pas tuer la nature, mais la rectifier, l'équilibrer. C'est l'être total, corps, âme et esprit, qui doit « vivre de la vie de grâce », et permettre par leur harmonie à un baptisé de mener son existence de « fils de Dieu ». La vertu primordiale : la foi De là pour lui l'importance primordiale de la vertu théologale de foi. « Justus meus ex fide vivit » : cette parole de la sainte Écriture revenait fréquemment dans ses entretiens : elle contenait les trois mots qu'il considérait comme les clés merveilleuses du Royaume de Dieu : justus, fides, vivere. Par la foi, l'âme pénètre et s'établit dans le Réel, le stable, le solide, le sincère, c'est-à-dire dans la Vie Éternelle. Rien de vague dans cette attitude spirituelle. C'est à travers l'événement, l'incident, fût-il mineur, de notre vie quotidienne, qu'il s'agit de « voir » Dieu et de nous unir par amour, c'est-à-dire par toute notre volonté, à Sa Volonté toujours paternelle. Il conseillait une moniale : « Vous irez à Dieu à travers mille choses qui le masquent. Vous saurez le trouver, derrière ce masque et lier avec Lui ce rapport de tous les instants, intime, simple, profond, qui est la vraie vie. » Dieu était pour lui le Dieu vivant, plus intime à nous que nous-mêmes, vivant en nous et nous faisant participants de sa vie. « Dieu est au fond vrai de toutes choses, disait-il, et le trouver est la vie éternelle. »

L'union à Dieu L'union avec Dieu s'opère par l'union de notre volonté à la Volonté
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de Dieu. Là est le test essentiel, qui ne permet pas à l'âme de s'égarer dans l'illusion ou le sentimentalisme. Cette volonté de Dieu, l'âme qui en est en quête sincère et loyale, la trouve d'abord et avant tout dans la sainte Écriture, et surtout dans l'Évangile, tels que nous les transmet et les interprète pour nous l'Église catholique. Dom Augustin vivait profondément de la Parole de Dieu : si on lui demandait des conseils spirituels, il renvoyait aux textes sacrés, surtout à l'Évangile, c'est-à-dire à l'exemple de Notre-Seigneur JésusChrist, le Verbe fait chair. Ses sermons capitulaires, nous le verrons plus loin, étaient nourris d'Écriture sainte. L'on sait ce que fut pour lui l'évangile de saint Jean, et comment il se plut à le lire et à le relire indéfiniment, plume à la main. Cette lecture lente, continue, patiemment reprise, des textes sacrés, il semble qu'il l'ait volontiers conseillée aux âmes vraiment contemplatives, comme un moyen de « goûter » Dieu de façon toujours plus approfondie et vivante. Une autre voie pour trouver la Volonté de Dieu, c'est la Règle. À une future postulante il écrivait à peu près ceci : « La Règle est le cadre extérieur à l'abri duquel se développe un rapport entre notre intérieur et Dieu qui habite en nous. Ce rapport est une recherche, une découverte et enfin une « prise » de Dieu. Toute observation de règle, donc tout instant de nos journées, est possession de Dieu, donc oraison. » Aussi recommandait-il à ses moniales de s'imprégner, chaque jour davantage, par la méditation et la bonne volonté, de la liturgie et des observances cartusiennes : là, dans ces textes vénérables, se cachait une sève précieuse et riche. Parmi ces textes, certains lui paraissaient plus concis, plus essentiels que d'autres. C'est ainsi qu'à une novice il résumait tout l'esprit cartusien en deux textes des statuts. — Ce respect de la Règle, Dom Augustin l'étendait aux supérieurs de l'Ordre : il recommandait de voir en eux ou en elles les « tenant lieu » de Jésus-Christ, et de chercher dans la parfaite obéissance à leur endroit, la sincérité et le succès de notre recherche de Dieu. Aussi ne se montrait-il pas très empressé pour approuver des pratiques de dévotion qui s'ajoutaient à la liturgie et aux coutumes de la Règle, tels par exemple les vœux privés. Sans doute ne s'y opposait-il pas quand il reconnaissait dans l'âme une motion authentique du Saint-Esprit, mais il était lent, patient, prudent à les approuver : il se tenait visiblement sur la réserve : pour lui, l'essentiel, le normal n'était pas là. Les inspirations du Saint-Esprit
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Sur ce point des « inspirations du Saint-Esprit », se pose précisément un problème délicat de vie spirituelle : la conduite personnelle de Dieu sur chaque âme. Pour Dom Augustin, le Saint-Esprit est l'Éducateur spirituel par excellence, « le Maître intérieur qui enseigne sans mots et dont l'enseignement retentit en des profondeurs sacrées, où tout se grave pour l'éternité ». Il agit, soit en indiquant à l'âme comment elle doit réagir à « l'événement extérieur » qui s'impose à elle, soit en lui suggérant des initiatives spontanées, des conduites libres et généreuses. Les « inspirations du Saint-Esprit » apparaissaient donc à Dom Augustin comme un des ressorts les plus importants de la vie spirituelle. C'est par elles que se révèle à l'âme la volonté particulière de Dieu, c'est en les suivant que l'âme réalise le plan original de Dieu sur sa vie. Sa théologie, sa vision de l'homme et, brochant sur le tout, sa propre expérience des voies de Dieu, ses auteurs spirituels préférés, saint Augustin, saint François de Sales, l'Imitation de Jésus-Christ, tout l'inclinait à considérer que chaque âme est l'objet d'une providence particulière de Dieu. « Saint Paul, disait-il, déclare : Scimus quoniam diligentibus Deum, omnia cooperuntur in bonum (12), et saint Augustin ajoute : etiam peccata (13). » C'est sur cette foi en la conduite de Dieu, — ce qu'il appelait un jour dans une lettre : « cette confiance à l'action toujours exactement convenante du Divin Amour de nos âmes », — qu'il appuyait ses principales attitudes de « directeur d'âmes ». D'abord la relative sobriété. Il n'aimait pas les subtilités et les éternels ressassements des « états spirituels ». En ce point d'ailleurs, la tradition cartusienne le confirmait dans sa tendance spontanée : en chartreuse, « il y a peu de directeurs et peu de direction ». Les « retraites » par exemple, se font dans le seul à seul avec Dieu. Cette sobriété l'inclinait à se tenir, dans ses exhortations et ses conseils, aux grands principes et à aider seulement l'âme à tirer elle-même, autant qu'elle le pouvait, les conclusions pratiques. Si tel cas d'allure extraordinaire se présentait à lui, il attendait, restait dans l'expectative, suivait pas à pas les démarches de l'âme avant de se prononcer. « La perfection est dans le juste milieu, disait-il : rien en deçà, rien au-delà. » Ses critères de jugement étaient alors les plus traditionnels, les plus contrôlables : cette âme aux voies extraordinaires étaitelle fidèle à la Règle, à la pratique des petites vertus, franche et « ou12

« Nous savons que pour ceux qui aiment Dieu, tout finalement tourne à leur profit. » 13 « Même leurs péchés. » 58

verte », obéissante ? Il écarta du couvent une religieuse à « voie mystique », dont l'effort pour les vertus communes lui paraissait très insuffisant. Il approuva la voie d'une autre parce qu'elle était « ouverte et soumise » à son directeur et à ses supérieurs. L'heure de Dieu Il existe, pour chaque âme, ce qu'il appelait l' « heure de Dieu » : « L'habitude crée dans notre vie spirituelle, écrivait-il, de ces besoins dans lesquels inconsciemment la nature peut se glisser. Mais un jour vient où le Saint-Esprit nous en avertit. Jusque-là, rien à faire puisque la lumière n'était pas levée. Ce jour-là au contraire, on sent que c'est l'heure de Dieu. Comment reconnaître cette heure ? Parfois par une assurance intérieure qui supprime toute hésitation. Le plus souvent, par le directeur. » « Restez bien à la disposition de l'Esprit de Notre-Seigneur, conseillait-il dans une lettre. N'ayez pas peur des épreuves qui peuvent l'accompagner. Elles ne sont que le voile superficiel sous lequel se cache une action d'amour. Elles seront d'ailleurs accompagnées elles-mêmes de tous les soutiens nécessaires. » Et dans une autre lettre, il précisait : « La confiance consiste à tout faire bien tranquillement et de votre mieux au moment présent dans la pensée de cet amour (de NotreSeigneur), en lui offrant ce que vous êtes, ce que vous faites, ce que vous voudrez être et faire. » « Le moment présent » : l'expression nous rappelle ce qu'il disait au temps de la Valsainte sur la « minute éternelle » : ici et là, c'est bien la même doctrine : il faut donner à chaque instant de notre vie « son poids d'éternité ». Cette heure de Dieu peut fort bien survenir à contretemps de nos attentes. Il n'est pas rare par exemple qu'elle contredise à toute notre logique, à toute notre sagesse, à ce qui nous semble raisonnable. Que la confiance de l'âme se fasse alors « foi pure et aveugle ». Dom Augustin aimait beaucoup le texte d'Isaïe : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes voies ne sont pas vos voies, oracle de Yahvé. Haut est le ciel audessus de la terre ; aussi hautes sont mes voies au-dessus de vos voies, et mes pensées au-dessus de vos pensées. » Non pas certes qu'à ses yeux la Sagesse de Dieu fût nécessairement contraire à la sagesse humaine : nous avons déjà eu l'occasion de le signaler, la Rédemption pour lui est, comme pour saint Paul, la restauration du plan primitif de Dieu Créateur : et il considère que souvent cette restauration se réalise par la voie de la contradiction, de la tentation, des défauts, voire même de la faute.
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Toutes ces épreuves sont pour l'âme qui les vit dans une foi totale et pure, des occasions de s'humilier devant Dieu, de se jeter dans une confiance éperdue, et d'accéder ainsi à un amour plus essentiel. « Nos heures d'impuissance sont les heures de Dieu. Il a toute la gloire. Car c'est Lui qui fait tout. Aussi le travail est merveilleux. » Aux âmes qui se trouvaient dans l'épreuve physique ou morale, il recommandait l'abandon, mais l'abandon actif, c'est-à-dire la générosité, la patience, le calme, la conviction que « derrière le voile » de la souffrance, de l'humiliation, de l'échec, il y a l'amour immense du Père des Cieux. Il leur donnait volontiers en modèle la Vierge de l'Annonciation ; elle n'a mérité de recevoir en elle le Verbe de Dieu qu'après avoir fait un acte de foi aux paroles de l'Ange : « ... quia non erit impossibile apud Deum omne verbum (14) » ; de même, disait-il, l'âme, souvent, ne recevra spirituellement en elle le Verbe de Dieu que lorsqu'elle aura cru possible ce qui est humainement impossible. Ou bien encore, il recourait à l'exemple de Notre-Seigneur lui-même : « Pour arriver au `consummatum est » de Jésus en Croix, à l'union consommée, il faut passer souvent par la plainte du Seigneur : `Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avezvous abandonné ? » » Écrivant, le 26 décembre 1933, à une personne que la souffrance écrasait, au point qu'elle avait le sentiment de ne plus pouvoir prier, il disait : « Ne vous étonnez pas que votre prière demeure douloureuse ; elle n'en est ni moins prière ni moins puissante sur le cœur de Dieu. Le Bon Dieu ne demande pas de ne pas souffrir ; il demande de prendre votre croix à deux mains et de la lui offrir en union avec la sienne. Nous comprendrons un jour que les heures où il la dépose sur nos épaules sont les plus précieuses de nos vies. `Bienheureux ceux qui pleurent parce qu'ils seront consolés. » Méditez parfois cette association de mots `Bienheureux » et `ceux qui pleurent ». Évidemment c'est une vérité qui nous dépasse ici-bas. La terre n'est pas la patrie de la vérité ; on n'y connaît que des vérités partielles. Et c'est pourquoi le Bon Dieu a ajouté au regard de raison qui est trop court le regard de foi qui est une participation à son propre regard. Il développe en vous en ce moment ce regard supérieur. Vous l'en remercierez un jour. »

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« Car rien n'est impossible pour Dieu. »

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À une âme tentée, il écrivait : « Soyez absolument tranquille. Jésus accomplit en vous une œuvre merveilleuse par le dur moyen dont vous me parlez... Jamais peut-être vous n'avez été aussi unie à votre Divin Époux. Vous souffrez précisément parce que vous l'aimez et que vous avez peur de le perdre. Si vous ne l'aimiez pas, vous ne souffririez pas. Jésus est en vous ; Jésus vit en vous. Jésus ne vous quittera jamais malgré vous... Voilà ce que je vous conseille : 1o un regard vers Jésus, c.-à-d. un mouvement de votre âme avec ou sans formule. Une formule généralement nous aide, cela dépend de chacun, cela dépend aussi des heures. 2o Une paix voulue, une confiance commandée. Ne cherchez pas à sentir. C'est la faute que nous commettons tous. Nous confondons la paix avec le sentiment de paix, l'amour avec le sentiment. » Les défauts et les fautes La doctrine de Dom Guillerand sur les défauts et les fautes, sur leur valeur vraie dans l'effort vers la perfection, ne varie pas, qu'il s'agisse des Religieuses ou des laïcs. Loin de nous décourager, défauts et fautes doivent au contraire, en même temps et par le fait même qu'ils nous font expérimenter nos limites ou notre faiblesse, nous jeter vers Dieu comme vers notre seule force. Ils nous font découvrir expérimentalement Jésus comme unique Sauveur. « Malheureusement, écrit-il à une moniale, vous regardez vos défauts, vos manquements, votre faiblesse. Vous faites comme le petit enfant qui verrait son impuissance et qui ne verrait personne pour y suppléer. Naturellement, il aurait raison de se décourager. Mais s'il voit papa et maman qui le gardent, le soutiennent, le portent, lui préparent tout ce qu'il faut, lui sourient, le caressent, le couvrent de baisers, alors il ne se trouble plus, il n'a plus peur de sa faiblesse, il ne s'occupe pas de son impuissance. Faites comme lui, car vous avez plus que lui. — Mais, me dites-vous, ces défauts et ces fautes ? Est-ce qu'ils ne gênent pas l'action transformante de l'amour ? Et je vous réponds : Non, parce que vous ne les voulez pas, vous ne les désirez pas. Ils sont dans votre nature, ils ne sont pas dans votre volonté. Ils sont les faiblesses que le grand frère aîné vient guérir chaque jour, à chaque instant, par ses grâces continuelles, et chaque matin par le pain des forts. » Et il ajoute ces mots essentiels, où nous apparaît l'un des points fon61

damentaux de ses principes spirituels : « Vos défauts ont un avantage immense, ils vous révèlent cette faiblesse que vous ne connaissiez pas. Avant de travailler à fond une âme, Jésus doit lui montrer à fond cet abîme où son Amour est descendu. Vous voyez ce qu'il a eu le courage d'aimer et d'épouser, vous avez donc là la manifestation de cet Amour infini dont je vous parlais. Après cela, vous pouvez marcher et vous marcherez. Ajoutez à ce grand moyen quelques petites pratiques simples et tranquilles, par ex. signes de croix, invocations rapides... Mais comme preuves de confiance et de votre bonne volonté, non pas comme moyens qui contiennent la force. La force est en Jésus seul et en son amour. » Le progrès spirituel Il est clair que la règle du véritable progrès spirituel, selon Dom Augustin, n'est autre que la grande règle de l'Évangile et de la tradition : reconnaître que Dieu est tout et que nous ne sommes rien. « Il faut qu'il croisse et que je diminue », disait saint Jean-Baptiste en parlant du Sauveur. Dom Augustin aimait à commenter le verset 23 du Psaume 72 : « Ad nihilum redactus sum et nescivi; ut jumentum factus sum apud te, et ego semper tecum (15) » Une telle attitude est en même temps cause et effet de la foi pure ; et de la foi pure, Dom Augustin poussait l'âme à se contenter, non seulement au cas où Dieu voulait l'éprouver, mais en état normal, « au repos ». Il était indispensable, selon lui, que l'âme tende activement à ce dépouillement de tout, à réaliser en elle le vide intérieur. « Il faut croire, disait-il, que Dieu est au fond de ce rien. » Il comparaît cette attitude de foi non sensible et pure à l'attitude des Mages devant l'enfant de Bethléem : « ... Il faut reconnaître Dieu et l'adorer dans le pauvre enfant d'une pauvre femme d'ouvrier. » Le dégagement du créé Le dégagement devait être, selon lui, absolument radical. À une novice qui se désolait et craignait de ne pouvoir vivre en chartreuse, parce qu'elle ne supportait pas le froid, il déclara : « Il faut être détachée de tout, même, si le Bon Dieu l'impose, de sa vocation. » Et ce mot qui pa15

« Moi, stupide, je ne comprenais pas ; j'étais une brute devant toi, et je restais là devant toi. »

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raît brutal, ne nous éclaire-t-il pas rétrospectivement ces longs débats sur sa vocation cartusienne que pendant ses cinq premières années de la Valsainte lui imposèrent sa santé et son tempérament ? Un jour, nous nous en souvenons, Dom Augustin avait écrit à propos des affections familiales : « Ce dégagement est un véritable engagement plus profond. » C'est ainsi qu'il concevait pour les autres et leur conseillait le renoncement, l'abnégation et en général toute l'ascèse. La mort complète à soi, le dégagement total des créatures et de soi-même n'a de sens et n'est légitime que si elle est l'aspect négatif — l'ombre — d'une réalité merveilleuse : l'union à Dieu. Toute mort, en spiritualité catholique, est condition et signe de résurrection. La condition de l'âme chrétienne n'est autre que la condition du Sauveur du Monde : « Il fallait que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire. » Aussi Dom Augustin se faisait-il de la « virginité spirituelle », chère à la spiritualité cartusienne, une idée très haute et très exigeante. Elle était, à ses yeux, la vertu source autour de laquelle se regroupaient et prenaient leur sens toutes les autres vertus : par ex. le silence, la paix, la patience, la simplicité. Elle devait être comme la respiration — aspiration et expiration — de notre âme. Dégagée et engagée, dégagée de tout et d'elle-même, engagée à Dieu, et réengagée par Dieu et en Dieu à tout ce dont elle s'était dégagée : tel est le rythme de l'âme en état de « virginité spirituelle ». Cette virginité n'est autre en son fond que la charité, telle que saint Paul la décrit et la chante dans la IIe Épître aux Corinthiens (ch. XIII). La virginité spirituelle Dom Augustin ne prononça jamais de sermon capitulaire sur le vœu canonique de virginité. Et cependant, il expliqua plusieurs fois en conversations particulières qu'à ses yeux, ce vœu était le symbole de la virginité spirituelle, et n'atteignait qu'en elle sa plénitude de signification et de valeur. En 1933, pour la première fois (auparavant, on s'adressait à des prédicateurs étrangers à l'Ordre), on pria le Père vicaire de prêcher lui-même la retraite de huit jours préparatoire à la Consécration virginale : trois fois par jour, Dom Augustin donna donc une instruction à la Communauté. Il prit pour thème les belles formules de la cérémonie, telles qu'elles figurent au Pontifical romain. Il ne reste aucun manuscrit de cette retraite, mais les auditrices se rappellent encore que lorsqu'il en vint à l'invocation des Litanies : Santa virgo virginum, il se contenta de dire qu'elle était intraduisible et dépassait tout commentaire. De même, lorsqu'il expliqua la Préface de la Consécration virginale, il s'arrêta lon63

guement à ces mots : Agnovit Auctorem suum beata virginitas, et lui conféra un sens contemplatif profond. Il la compara à la Béatitude des cœurs purs : Beati mundo corde quoniam ipsi Deum videbunt. Commentant un jour l'invocation « Jesu, corona virginum », il disait : « Le Christ... 'virginise' les âmes en les divinisant. Elles deviennent `closes » en Lui-même qui devient leur être, leur principe profond de vie. Les Ordres contemplatifs — les Chartreux surtout — sont Vierges, parce que voués uniquement à l'union divine. La vertu n'est que moyen : Dieu seul est fin. Unie à Dieu qui est sa fin, l'âme ne doit plus se préoccuper que de Lui : c'est Dieu qui, en son fond interne, la fait participer à ses perfections divines, et la rend ainsi `vertueuse". Mais il faut aller jusqu'à ce fond par le détachement de tout le moi, même, en un certain sens, du moi vertueux. » Et il ajoutait, en rapprochant virginité et fécondité spirituelles : « Dieu est fécond par son regard fixé sur Lui-même. Il enfante en se voyant. Sa vision reproduit son essence, parce que très pure, très détachée, tout fixée sur Lui-même... Virginité parfaite parce que simplicité parfaite ; fécondité parfaite pour la même raison. La virginité de son intelligence qui ne voit que Lui-même et la simplicité de son essence qui se livre toute, voilà les sources de sa fécondité. Le silence, c'est le dégagement qui permet de voir (aspect négatif) ; la lumière, c'est Dieu qui remplit le silence vide (aspect positif). Dans une âme silencieuse, la `Lumière vraie', lumière de lumière, qui est Verbe ou Parole, rayonne et résonne à tout moment : car Dieu est là, se donne et ne peut pas ne pas se donner. L'âme silencieuse, c'est-à-dire détachée et vierge, ne fait que seconder l'activité éternelle de Dieu, en lui permettant de se communiquer à elle. — Le pouvoir d'enfanter les âmes (fécondité spirituelle née de la virginité) s'exerce par voie d'amour, c'est-à-dire par l'Esprit-Saint, comme dans le mystère de l'Incarnation. Toute la Trinité y prend part ; l'âme entre dans le courant de vie qui unit les Trois Personnes, elle devient enfant du Père, membre du Fils et épouse de l'Esprit. » Cette appartenance totale à Dieu à laquelle nous fait accéder la foi pure, Dom Augustin aimait en voir l'expression dans le beau texte d'Isaïe (62,4) : « On t'appellera désormais `Ma Volonté » », comme si l'être tout entier, en ses dernières profondeurs, en ses sources de vie, n'était plus que Désir de Dieu. À l'âme qui correspondait ainsi sans réti64

cence à l'action du Saint-Esprit en elle, il appliquait ce titre de la Liturgie : « Filia Principis, Fille du Prince. » Et ce n'était pas là, de sa part, seulement littérature. Commentant les versets du Psalmiste : « Ascensions in corde suc, disposuit. Ibunt de virtute in virtutem, videbitur Deus deorum in Sion (16) », il montrait que la vie spirituelle authentique doit s'exprimer dans la pratique des vertus chrétiennes, et que par là seulement l'âme prouve que son accès à « Sion », c'est-à-dire au sanctuaire intime où l'âme saisit Dieu dans le regard simple et direct de la foi, n'est pas illusion ou duperie. « En théorie, disait-il un jour, il est difficile de distinguer une formule quiétiste d'une formule qui ne l'est pas ; mais en pratique, rien de plus facile que de distinguer une âme quiétiste d'une âme qui ne l'est pas. On voit de bonnes âmes qui vous disent qu'elles veulent aimer le Bon Dieu à la folie et qui se fâchent parce qu'on leur sert un œuf mal cuit. » Effort et abandon Avec lui d'ailleurs, le danger de quiétisme n'était vraiment pas à craindre. Il appelait vigoureusement l'âme à l'énergie, au courage, à la patience ; il ne minimisait en aucune façon la part de l'effort humain dans l'œuvre de notre sanctification, tout en maintenant que « Dieu fait tout ». L'union à Dieu était présentée par lui comme un long travail de la grâce, mais aussi comme une longue patience de l'âme. « Est-ce que le paysan, disait-il aux âmes impatientes, va voir tous les jours si ça pousse dans son champ ? » On a noté ci-dessus comment, à l'âme tentée, il recommandait « une paix voulue, une confiance commandée ». C'est là un des traits les plus fermes de la direction spirituelle de Dom Augustin : de toutes vertus, on ne devrait parler selon son esprit qu'en alliant ainsi des mots qui semblent s'exclure. La générosité qu'il recommande est une générosité humble et qui s'accompagne du sentiment aigu de notre faiblesse. La modération doit être audacieuse, et l'audace mesurée et raisonnable. « Oh ! que le Bon Dieu est mesuré ! » s'écriait-il volontiers ! L'abandon vrai est singulièrement actif. Dom Augustin voulait que l'âme fît par l'ascèse la conquête d'elle-même, mais cette ascèse était à la fois cause et effet de l'union à Dieu : nul n'eut plus que lui le sentiment que la sanctification était tout ensemble affaire d'énergie humaine et de
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« Heureux les hommes dont la force est en toi, qui gardent au cœur les montées. Ils marcheront de hauteur en hauteur et Dieu leur apparaîtra dans Sion » (Ps. 83,6). 65

grâce de Dieu, qu'elle était l'œuvre totale de nos forces naturelles et de notre force surnaturelle, qu'elle réclamait l'effort de l'être entier. « Dieu, disait-il, nous a établis, selon le mot de saint Jean dans l'Apocalypse, rois et prêtres. Nous ne pouvons être prêtres, c'est-à-dire offrir à Dieu le sacrifice de nous-mêmes, sans en être d'abord rois. » Cette harmonie entre l'effort humain poussé à ses dernières limites, et l'efficacité divine pleinement reconnue donnait à la spiritualité de Dom Augustin un cachet très original. Au cours d'un simple entretien, il décochait à une moniale trop inquiète de sa perfection sans doute, ce reproche plein de sagacité spirituelle : « Vous vous tendez vers un Dieu que vous aimez au lieu de vous reposer en un Dieu qui vous aime. » Par Jésus-Christ, en Jésus-Christ, avec Jésus-Christ. Ici se pose une question qu'il nous faut enfin résoudre. Vers quel « Dieu » Dom Augustin orientait-il l'âme religieuse ? Vers Dieu « trine et un », ou vers le Christ ? Vers le Christ historique ou vers le « Christ total » ? Lorsqu'on a fréquenté un peu longuement les écrits de Dom Augustin, la question est dépourvue de sens, et on a tendance à répondre : « Mais tout simplement vers le Dieu de l'Écriture... » À une religieuse qui lui confiait : « Je suis très attirée vers la Trinité », il répliquait : « Oui, mais il faut passer par l'Humanité de Jésus-Christ. » Il était trop imprégné de la pensée de saint Jean pour qu'il y eût sur ce point la moindre ambiguïté. Le mystère de la sainte Trinité était incontestablement le lieu de son âme, sa demeure d'élection. C'était surtout à Noël et à la Pentecôte, que Dom Augustin parlait aux moniales de la Trinité : il se plaisait alors à leur expliquer comment par la grâce, l'âme baptisée est appelée à participer à la vie trinitaire. À la Noël, il commentait inlassablement le Prologue de saint Jean, montrait comment le mystère de la génération du Verbe par le Père s'accomplit sans cesse dans l'âme chrétienne, mais en retour comment le Verbe nous révèle le Père, par qui tout a été fait et en qui tout est vie. Des sermons capitulaires de la Pentecôte, le sujet était presque toujours emprunté au Discours après la Cène. Il aimait les textes de la tonalité de celui-ci : « In illo die vos cognoscetis quia ego in Patte mec, et vos in me, et ego in vobis (17) » Il soulignait le rôle de l'Esprit-Saint
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« En ce jour, vous connaîtrez que je suis dans le Père, et vous en moi, et moi en vous » (Jn 14,20).

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dans l'âme chrétienne. L'Esprit-Saint était pour lui le Don par excellence. Cette mystique du Don — « Tout revient à se donner et à donner » — lui était familière. Deux des plus beaux sermons qu'il fit à San Francesco furent prononcés, paraît-il, à des cérémonies de « Donation ». En Chartreuse, il existe des Donnés ou Données, c'est-à-dire des frères ou des sœurs qui ne font pas de vœux, mais ont seulement un « contrat de donation » avec la Maison. À la prise d'habit d'une novice « donnée », le Père vicaire n'a pas d'autre geste à accomplir que de la bénir « In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti ». À l'une de ces cérémonies, Dom Augustin expliqua la beauté du mot « Donné », qui évoque Celui qui est l'Amour subsistant, le Don de soi en Personne. À l'autre cérémonie, ce fut plus simple encore, il commenta les paroles de la bénédiction : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » Pour accéder, même avec cette admirable simplicité, au mystère trinitaire, Dom Augustin demandait que l'on passât par l'Humanité de Jésus-Christ. Il rappelait avec insistance que Jésus était la Voie en même temps que la Vérité et la Vie, et qu'il n'y avait pas d'autre voie pour aller au Dieu vivant. C'est encore à l'aide du Prologue de saint Jean qu'il s'efforçait de persuader aux âmes que Jésus est la Lumière, la seule Lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde, et que celui-là « seul » qui le suit ne marche pas dans les ténèbres, mais qu'il a la lumière de vie, lumen vitae, qu'il aimait traduire « la lumière qui est vie », « la Lumière-Vie ». Il présentait volontiers Notre-Seigneur comme le Maître de vérité. Beaucoup plus rarement comme l'Époux des âmes : et c'était alors pour une prise d'habit, une profession ou lors de la retraite de la consécration virginale. Généralement, en parlant de Notre-Seigneur il disait : « Le Divin Maître. » Il aimait le « Dominus est » de saint Jean, à la pêche miraculeuse qui suivit la Résurrection, de même qu'il aimait le « Ego Dominus » de l'Ancien Testament. Par-dessus tout, c'était à la Personne même de Jésus-Christ au Verbum cura, que Dom Augustin paraissait avoir dévotion. Jésus était pour lui le Verbe, le Fils unique du Père, leSeul qui connût le Père et pût le révéler aux hommes. Dans le cérémonial de la consécration virginale, l'évêque passe au doigt de la Religieuse l'anneau d'or, et lui dit : « Desponso te Jesu Christo, Filio Surinai Patris (18)... » Dans sa retraite, Dom Augustin commenta longuement ces paroles et déclara qu'une vie entière ne suffirait pas à en épuiser le sens. Il insista en particulier sur la
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« Je te donne pour épouse à Jésus-Christ, fils du Père Suprême. » 67

grandeur de ces deux mots : « te Jesu », en faisant remarquer que Jésus est présenté comme « le Fils de Celui qui n'est que Père ». L'Eucharistie L'Eucharistie était à ses yeux le « mysterium fidei » par excellence. Là, au Saint Sacrifice de la messe, il rencontrait sous les apparences du pain et du vin, ce Verbum Caro qui est la source de toute sanctification. Sa messe ! Avec quelle dévotion il la célébrait ! Il estimait qu'une âme qui avait fait de l'Eucharistie le centre de sa vie, était une âme qui marchait à grands pas vers la véritable union à Dieu. La Vierge Marie De Jésus, le Verbe fait chair, il ne séparait pas sa Mère, la Vierge Marie. De quel amour filial, il sut l'aimer ! Il avait d'ailleurs avec ce qu'il appelait « le peuple invisible du Paradis » une familiarité d'un réalisme touchant. Sa foi les lui rendait présents... D'où, à l'égard de la Vierge Marie, une double tendance de sa dévotion : d'une part, il aimait à contempler en ses mystères la Galiléenne qui avait porté en elle et accompagné au cours de sa vie terrestre Jésus de Nazareth, et d'autre part il la considérait comme le type parfait de l'âme vivant de la vie trinitaire par la Grâce, — et comme « la Mère du Bel Amour », par qui venait aux hommes cette vie divine. L'union de ce réalisme et de cette mystique très pure se retrouve d'ailleurs dans toutes les expressions de sa dévotion : et en cela encore, il est bien le disciple de Jean l'Évangéliste. À une novice qui ne comprenait pas encore très bien la place et le rôle de Marie dans la vie spirituelle, il déclarait : « Maria de qua natus est Jesus (19) », toute la Sainte Vierge est là. » Si, dans les sermons capitulaires qu'il eut à prononcer pour des fêtes de la Sainte Vierge, il se tenait plutôt dans les hautes considérations de la théologie mariale, par contre ses conseils privés revêtaient une très grande simplicité ; on retrouvait en eux ce caractère pratique, gestuel, populaire, qu'il aimait dans les exercices de la piété : il conseillait par exemple à une religieuse, pendant ses nombreuses allées et venues de sa cellule à l'Église, de tenir en main son chapelet, même sans en égrener les Ave : c'était une façon très simple, disait-il, d'« aller à Dieu par Marie ».

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« Marie de qui est né Jésus. »

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Les sermons du Père vicaire Il semble qu'aucun des sermons ou schémas de sermons que l'on a conservés de Dom Augustin ne remonte au temps de San Francesco. Mais les religieuses ont retrouvé dans leur mémoire ou dans leurs notes quelques-uns de ses « thèmes » ; ils sont très caractéristiques de sa manière. Parlant à des contemplatives, ce contemplatif insiste moins sur la Révélation de Jésus-Christ au monde, que sur l'action de son Esprit dans l'âme. Commentant par exemple un jour le mot du Cantique du vieillard Siméon : « Lumen ad revelationem gentium (20) », il présentait Jésus, non seulement comme la Lumière qui illumine les nations « assises à l'ombre de la mort », mais comme la Lumière qui brille au plus profond de nous-mêmes et révèle à l'âme, avec une exigence sans cesse plus absolue, ses tendances, inclinations, mouvements qui ne sont pas selon Dieu. Un autre jour (c'était en novembre 1929), il commentait ainsi un texte des statuts de l'Ordre cartusien qui recommande au moine de s'occuper « ordinate et utiliter », en cellule, « legendo, scribendo, psallendo, orando, meditando, contemplando et laborando (21) » : « Une vie cartusienne est donc ordonnée et utile, c'est-à-dire rapportée à Dieu, unissant l'âme à Dieu dans toute cette diversité d'occupations qui la remplissent. La pleine remise de l'être à Dieu leur confère à toutes le caractère et la valeur d'actes d'union parce qu'elles sont l'épanouissement de cet être. En les accomplissant, la moniale ou le moine font donc oraison. Nos ancêtres, les moines solitaires d'Égypte, faisaient des nattes tout le jour et n'avaient pas autre oraison que les mouvements d'âme par lesquels, tout en travaillant, ils se reliaient à Dieu. » Une pensée ainsi orientée vers les choses de l'âme s'inspirait instinctivement des expériences personnelles du « prédicateur ». À telle inflexion de la voix, à telle répétition des mots, l'auditoire pressentait que ce qui se formulait alors sortait du fond de l'âme de Dom Augustin, comme en ce jour où il parla du « voile si léger, et pourtant si lourd de la foi nue »... Il multipliait surtout les citations de la sainte Écriture : « il jonglait avec les textes », découvrant des rapprochements inédits, des sens nouveaux. Au contraire, bien qu'il en fût pénétré, il citait très rarement, pour ne pas dire jamais, les grands auteurs spirituels. Son érudition avait passé « dans son cœur ».
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« Lumière à révéler aux Nations. » « Avec ordre et utilement... en lisant, écrivant, chantant, priant, méditant, contemplant et travaillant. » 69

D'ailleurs, le temps lui aurait manqué pour « écrire » ses sermons. Un peu avant l'heure de parler (le sermon capitulaire se donnait à 2 heures de l'après-midi), il s'évadait dans la montagne et griffonnait quelques notes sur un bout de papier. C'est d'après ce petit canevas qu'il parlait ensuite pendant un quart d'heure. Cet art qu'avait Dom Augustin d'orienter les âmes vers Dieu peut se résumer dans ce fragment de lettre datant de 1935 (ou peut-être 1936) : « La vie, mon enfant, est une synthèse que l'analyse dessèche pour la saisir. Contentez-vous de la vivre. Vous connaissez le secret ; il tient en trois termes : …`Deus charitas est... » … `Et nos credidimus charitati. » … `Qui credit in me habet vitam. » L'Amour — Principe de tout, `charitas ». La Vie... terme de tout 'Habet vitam'. L'union à l'amour dans la foi, 'Credidimus'. Faites beaucoup de ce credidimus qui est vie... et priez un peu pour moi. » À cette lumière s'éclaire, en ses profondeurs, la vie cartusienne : « Le Cartusianisme, écrivait-il, repose sur un fond de silence que vous connaissez et que vous aimez. C'est en ce fond que naît pour chacun de nous Celui qui est la Parole Éternelle. Toute notre vocation est là : écouter Celui qui engendre cette Parole, et en vivre. La Parole procède du Silence, et nous nous efforçons de l'atteindre en son Principe. C'est que le Silence dont il s'agit n'est pas un Vide et un Néant, c'est, au contraire, l'Être en sa plénitude féconde. » Nul aveu ne pourrait, mieux que cette confidence, nous faire saisir dans quel monde de pensées et de sentiments habitait Dom Augustin Guillerand en ces années de San Francesco, et selon quelles lignes spirituelles il orientait les âmes que la Providence et ses Supérieurs confiaient à sa vigilance.

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V. LE PRIEUR DE VEDANA
(janvier 1935 – juin 1940) Vedana et sa Chartreuse En janvier 1935, le T. R. P. Général nommait Dom Augustin Guillerand prieur, c'est-à-dire supérieur (22) de la Chartreuse de Vedana. Dans sa correspondance des années 1937-1938, il aura l'occasion de décrire son lieu de séjour et son existence à de jeunes neveux curieux de connaître un peu la vie de leur oncle lointain : « Oui, Belluno est bien au nord de la Vénétie, dans la partie haute. Vedana est situé aux pieds des montagnes à 400 m. d'altitude. Le climat est excellent. Nous sommes abrités des vents d'hiver par des rampes presque à pic de 1.000 m. de haut ; et en été le voisinage des neiges nous assure un air presque continuellement frais et des orages fréquents. Mais rien ne pousse sur nos rochers, et la région est très pauvre. » À un ami, il expose le rythme de sa nouvelle vie sur un mode beaucoup plus intérieur, et laisse percer quelques-uns de ses sentiments, — faut-il dire déjà quelques-unes de ses appréhensions ? « Vous devinez que ma vie d'ici n'est plus du tout la même. Le mouvement et la physionomie de nos maisons ont un caractère très différent, de ce que vous avez vu à San Francesco. Tout y est simple et grand ; tout y est ordonné à une vie de recueillement et de prière. Le cadre luimême, sans être plus beau, est plus intime et plus reposé. La maison est située au bord d'une vallée, au premier relèvement du terrain, aux pieds de hautes cimes rocheuses, sans un bruit alentour. La propriété tout entière enveloppée de murs de 3 m de haut s'étage aux flancs de la montagne, avec des allées, des prairies, des bosquets, des jardins, des statues, et une charmante vieille chapelle dans le cimetière qui est chez nous. Nous sommes là une bonne douzaine de moines, avec chacun notre petite maison séparée autour de l'église. Nous nous y rendons trois fois le jour pour matines, la messe et les vêpres. En dehors de ces trois sorties, le plein silence et la grande solitude d'une vie toute dégagée des choses. Même dans les cloîtres, si nous avons à sortir, on n'entend pas un bruit, on ne rencontre jamais personne. Vedana à ce point de vue est parfait ; on a supprimé peu à peu tout ce qui pourrait troubler le silence
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En Chartreuse, il n'y a que des prieurs, il n'y a pas d'abbé, et donc pas de bénédiction abbatiale. Le prieur qui n'est plus prieur redevient ainsi simple moine. 71

et la paix. Avec cela, des offices exécutés à la perfection ; sans un éclat de voix ni un seul fléchissement en 3 heures de nuit. Évidemment c'est encore la terre. Nous ne sommes pas des anges, et dans quelque temps je verrai probablement beaucoup de petites misères qui me le rappelleront... parfois assez péniblement. Malgré tout, envisagée dans l'ensemble, cette vie est belle et haute, et j'éprouve à la retrouver une joie que je suis heureux de vous dire. » Ce départ de San Francesco n'est pas allé sans quelque déchirement intérieur : fut-on le plus saint des directeurs spirituels, on ne se dévoue pas pendant cinq ans à une communauté sans s'y attacher quelque peu et sans attacher à soi les âmes. L'important est, l'heure venue du départ, de se « dégager » avec une obéissance parfaite à la volonté du Père. Le 25 janvier 1935, Dom Augustin écrit cette lettre qui ne laisse aucune ombre sur la pureté de son attitude spirituelle. On notera au passage, ce mot admirable : « ... le grand silence reposé de ce cadre... c'est mon âme... » « J'ai quitté San Francesco parce que, pour nous surtout 'non habemus hic manentem civitatem'. Mais je ne veux pas oublier ni la maison où le Bon Dieu m'a fait vivre plus de cinq ans, ni les âmes que j'y ai connues, ni les bons amis que j'y ai rencontrés. Je vous ai parlé de Vedana parce que c'est le cadre actuel de mon existence ; je vous ai dit la jouissance éprouvée dans le grand silence reposé de ce cadre parce que c'est mon âme, et que j'ai toujours tenu à vous parler avec toute mon âme. Mais je ne renie rien du cadre également beau que je viens de quitter et où tant de quiétude et de splendeur accompagnaient et semblaient comme prolonger nos bonnes conversations du dimanche. Quant aux souffrances provoquées par mon départ, je les ai bien devinées, et c'est pourquoi je suis parti à l'improviste. Je les comprends et je n'ai pas de raison de les condamner. Mais je ne m'en laisse pas trop émouvoir pour deux raisons : la première, c'est qu'il s'agit d'impressions assez superficielles que l'arrivée du nouveau vicaire fait envoler en un clin d'œil ; — la seconde c'est que ces impressions doivent faire place peu à peu à un détachement supérieur qui n'est pas absence de sentiments, mais soumission de la sensibilité aux vues plus hautes de la foi. Je dois ajouter d'ailleurs que pratiquement c'est ce qui s'est produit très vite. Il m'est arrivé quelques lettres qui s'achevaient toutes, comme la vôtre, dans le 'Fiat de l'abandon'. »
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Convisiteur de la province d'Italie Une seconde charge serait d'ailleurs bientôt imposée à Dom Augustin. En mai 1936, le Chapitre général le nommait « Convisiteur » de la province d'Italie. De ces visites canoniques qui le transformaient de nouveau en « pèlerin », nous n'avons trouvé que quelques rares échos dans sa correspondance. À l'un de ses correspondants, il écrit en 1939 : « Je réponds en hâte à quelques-unes de tes questions. J'ai dû aller en hâte à Toscane où ta lettre m'a rejoint, et je rentre avec quelque travail supplémentaire qui limite mon temps et ma plume. » Et il signale à un autre que sa dernière lettre est « allée le rejoindre au fond de la Yougoslavie ». Menaces de guerre Pendant cette période, outre les soucis de sa charge, un grave problème préoccupe Dom Augustin. La situation internationale se dégrade et la menace d'une nouvelle guerre pèse chaque jour plus sombre sur le monde. On devine quels conseils Dom Augustin donnera aux siens, en ces années d'angoisse et de misère : prix divin de la souffrance, prière, abandon à la Providence. « Il faut prendre la vie comme elle est, et non pas comme nous voudrions qu'elle soit ». Dès 1937, il pressent que les jours qui viennent seront douloureux, et que déjà la France, le monde s'engagent dans une « époque bien troublée », et il pense non sans raison qu'aux foyers nivernais, les imaginations travaillent et les cœurs se troublent. Il rappelle à tous la confiance, l'abandon: « Je comprends — ou du moins je devine — vos préoccupations pour la formation de ces jeunes âmes. Car je suis obligé de parcourir un journal chaque jour ; et les titres seuls me révèlent une époque bien troublée. Pourtant je crois pouvoir vous dire : `Ne vous découragez pas. » À ces heures-là, les âmes se développent beaucoup, et celles qui sont bonnes deviennent excellentes. Et puis ce sont des heures de crise. Le temps qu'elles durent est toujours trop long ; cependant il ne l'est jamais beaucoup. Les hommes s'agitent, mais Dieu les mène. Courage ! »
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La guerre Franco-Allemande 1939 ! L'Italie reste en dehors du conflit qui déchire la France et l'Allemagne. Mais les communications entre Vedana et la Nièvre deviennent irrégulières. Volonté de Dieu, donc acceptation et abandon, confiance aussi, telles sont les consignes qu'il adresse aux siens. « ... Le monde est appelé à traverser une heure bien sombre. Les heures pénibles que nous vivons peuvent être suivies de plus pénibles encore : nous ne savons pas où nous allons : nul ne le sait que Celui que je prie pour vous chaque jour et que vous avez le grand avantage de prier aussi... » « La guerre s'affermit, se développe et pourrait se prolonger? » Belle occasion d'offrir ses larmes au Seigneur : Jésus a marché le premier sur le chemin du Calvaire : « Il y a toujours eu et il y aura toujours des yeux qui pleurent et des cieux qui versent des larmes abondantes. Tu ne changeras pas cela... nous ne changerons pas cela... ils ou elles ne changeront pas cela. Cependant il y a quelque chose qu'il faut changer : c'est la direction de notre regard. Si nous restons en face des motifs que nous avons de pleurer, du monde qui est mauvais, du temps qui est maussade, des santés qui sont vacillantes, de la guerre qui s'affermit, se développe et pourrait se prolonger, on ne peut pas ne pas avoir envie de pleurer. Mais si tu vois Dieu et sa bonté qui permet cela pour notre bien, si tu songes que les cieux qui pleurent préparent ta salade et tes choux, et que tes larmes versées et unies à la douleur de la Croix peuvent mériter une éternité de bonheur, alors tout change. Je ne dis pas, remarque bien, que la souffrance cesse et que les maux sont écartés. Je dis que tu trouves de la joie dans ta prière elle-même... et qu'un jour tu seras bien contente d'avoir mêlé tes larmes à celles qui tombent des nuages. Qui sait si le seul bien qui nous restera ne nous viendra pas de nos souffrances ? Donc, pas de pourquoi au Bon Dieu. Il a répondu à l'avance et sa réponse est péremptoire. Il a pris le chemin et employé le procédé. C'est donc qu'il est bon... et s'il t'invite à l'accompagner sur sa route, suis sans crainte. » Pâques 1940 ! L'inquiétude est partout : Dom Augustin insiste pour que ces inquiétudes, ces séparations soient supportées dans un parfait
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esprit chrétien, et qu'on voie en tous ces événements la main très aimante de notre Père des Cieux. La sérénité spirituelle des lettres de cette époque est d'autant plus étonnante qu'au dire de ceux qui vivaient alors avec Dom Augustin il était lui-même extrêmement bouleversé de la situation et inquiet de l'avenir. Il admet, il comprend que les cœurs soient anxieux, que l'on remue mille projets d'avenir, mais il alerte les âmes : Trop prévoir l'avenir, « c'est la seule manière de rater le présent »... « Mais tout de même, un peu de patience à l'égard des choses que nous ne pouvons pas gouverner, un peu moins de rêves et d'illusions et de désirs irréalisables, un peu plus de confiance en celui qui mène tout cela, et qui sait mieux que nous ce qui convient ; et beaucoup de prières, beaucoup de prières, beaucoup de prières (mais des prières vraies, où l'on n'impose pas au bon Dieu sa manière de voir, mais où l'on commence par accepter tout ce qu'il veut et par reconnaître que c'est incomparablement le meilleur), cela avancerait un peu plus les choses et nous donnerait beaucoup plus de paix. » Et voici le premier signe d'un éventuel retour en France. Si la guerre venait à éclater enfin entre la France et l'Italie, les Chartreux seraient reconduits poliment à la frontière. « Vous êtes silencieux comme des Chartreux. Je comprends très bien que vous avez des occupations et des préoccupations, pendant que nous respirons encore (un air tranquille), mais de tranquillité relative. Pour combien de temps le respirerons-nous ? Dieu seul le sait et il ne me donne aucune participation à cette science qui ne se trouve pas dans les livres. Ce que je sais seulement, le voici : c'est que si la guerre éclatait entre France et Italie, on nous reconduirait poliment à la frontière... Voilà toutes les nouvelles de Vedana. Au milieu de ce pauvre monde si profondément secoué qu'on se demande parfois s'il n'en est pas à sa fin, nous continuons notre prière de jour et de nuit : (cinq heures de jour et quatre heures de nuit), et nous attendons d'aller la continuer dans la paix sans nuages de là-haut quand le bon Dieu voudra... » Il ajoute, comme en post-scriptum, pour rassurer ses sœurs : « Il me reste encore une minute avant le courrier. Ne vous troublez pas de l'idée de rapatriement dont je vous parle dans la lettre « pro omnibus ». C'est une entente entre le gouvernement italien et le Vatican. Nous en sommes avisés depuis l'an dernier et pas du tout troublés. Nous
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avons des maisons en France... On s'y organisera. Je ne vous en avais pas parlé plus tôt parce que l'horizon, sans être bleu, n'était pas trop couvert de nuages. Il est peut-être un peu moins clair en ce moment, mettons « blanc laiteux ». Quelquefois, avec un petit coup de vent, cette brume devient orage. Nous sommes entre les mains du Bon Dieu... et c'est une bonne fortune — la dernière — par le temps qui court. Le pouvoir des hommes est bien limité... et je n'en vois plus guère qui mènent la barque des choses à leur gré. Alors il faut regarder plus haut. » Le Père prieur De ce temps de priorat de Dom Augustin à Vedana, nous avons pu rassembler quelques souvenirs que nous regrouperons ici. De nouveau, nous ne pourrons pas citer nos sources : la discrétion nous l'interdit. Mais nous certifions que nous les avons contrôlées, critiquées d'aussi près que possible et que tout ce que nous allons dire repose sur des témoignages écrits et même sur des textes de Dom Augustin. Pendant tout son priorat à Vedana, Dom Augustin resta tel que nous l'avons connu à San Francesco. Avec des qualités éminentes, il portait en lui-même une source trop réelle de défauts : sa nervosité qui le rendait trop vif à certaines heures, trop rapide à accuser, susceptible et impressionnable. Ces difficultés, il ne faut pas les minimiser ; elles existèrent de fait. Mais il est juste d'ajouter aussitôt : contre ce déséquilibre nerveux (il le reconnaît lui-même dans une lettre intime), Dom Augustin, par sagesse humaine et par grâce, luttait avec une énergie et un courage indomptables. Il avait taillé de grosses poutres de bois pour apaiser, avec ces haltères originales, ses nerfs trop tendus. On l'a entendu, après Matines, donc en pleine nuit, prendre des ablutions d'eau froide dans le jardin du Priorat, au pied des Dolomites coiffées de neige. Le jour, il arpentait inlassablement son petit jardinet, quand il n'écrivait pas (toujours debout !) ou ne priait pas à sa stalle... Tous ces moyens lui étaient nécessaires, avouait-il, pour maintenir son équilibre et supporter la vie cartusienne. Ces sautes d'humeur, ces indignations brusques sont donc très réelles ; il est légitime de les reprocher à Dom Augustin ; mais il est juste aussi de placer en regard ce rayonnement de bonté que lui reconnaissent beaucoup de ceux qui l'ont vu vivre. La plupart de ses religieux d'abord. « C'était un très bon Prieur... C'était un homme très, très spirituel... Il aimait manifestement la solitude, mais il accueillait très gentiment quand on allait le voir et savait très bien faire les reproches, les
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remarques. Il était à la disposition de tout le monde, presque trop... Il était très simple... Jamais on ne s'est aperçu de ses souffrances morales, il les gardait pour lui ! » De ses sermons capitulaires et des quelques mots qu'il prononçait à l'occasion d'une prise d'habit, les auditeurs gardent encore aujourd'hui une impression de lumière : il « ouvrait des horizons spirituels toujours nouveaux et élevait en quelques mots sur les cimes... » Sa charge l'amenait aussi à présider les examens des jeunes profès étudiant en théologie : « Si le candidat ne savait pas répondre à la question ou si, seulement, il hésitait, le prieur répondait pour lui et nous ravissait par un exposé profond et lumineux. De même quand un professeur avait besoin d'éclaircissements sur quelque point, il n'était que de l'exposer au prieur, il lui donnait aussitôt sur le sujet une claire synthèse de la doctrine des Pères et des théologiens. » Tout point de dogme et même de morale, de droit ou de liturgie, se transfigurait pour lui en élévation spirituelle. Les étrangers s'accordent sur cette charité et sur cette lumière avec les religieux : un de ses anciens séminaristes de Nevers raconte ainsi la visite qu'il lui fit en 1937 : « Je faillis le rencontrer à la Grande Chartreuse de Farneta, près de Lucques en Toscane, en 1937. La présence d'un chartreux nivernais, le P. Casimir Thomas, secrétaire du Révérend Père Prieur Général, m'y avait attiré. Le Père Augustin Guillerand y était passé la veille de mon arrivée. Il était à ce moment-là Prieur de la chartreuse de Vedana, près de Feltre au diocèse de Belluno, dans les Alpes Dolomitiques et aussi visiteur de la Province de Yougoslavie et Italie. Quelques jours après, trop heureux d'avoir retrouvé ses traces et sûr d'avance d'un très aimable accueil, je partis pour Vedana, par Florence, Bologne, Venise, Trévise, le long `delta Piave » jusqu'à Feltre. Le bon Père avait envoyé cheval, voiture et... conducteur pour me prendre à la gare et m'amener dans le `désert ». Forçant la Règle austère dans la mesure où elle pouvait être forcée, le cher Prieur me reçut, comme jadis à la cure de Limon, très amicalement et selon sa gracieuse manière. Vingt ans s'étaient passés depuis notre séparation. Dans sa robe blanche, le Père, de taille un peu au-dessus de la moyenne, me parut quelque peu solennel ; mais à sa conversation, je reconnus vite sa simplicité et sa délicatesse naturelle. Je pouvais rester au monastère le temps que je voulais. Sous la direction du charmant prieur, je visitai toute la maison et son enclos ; il me fit même les hon77

neurs de son `Priorat » avec sa courette, son petit atelier et son bûcher, sans omettre l'offrande de petits verres de chartreuse... de toutes les couleurs. J'eus beaucoup de joie à voir à la chapelle l'ancien petit curé de Limon présidant l'office à sa stalle de prieur parmi ses moines. » Un autre témoignage de cette charité, qui savait être concrète et pratique, nous vient d'une visite canonique qu'il fit à San Francesco en 1936. Une religieuse de ce monastère avait une sœur, peu fortunée, qui habitait dans les environs de Vedana. Après le scrutin, elle demanda à voir le Père Convisiteur et le remercia de tout ce qu'il avait fait pour sa sœur. Dom Augustin lui parla alors de cette sœur malheureuse avec une extraordinaire bonté, qui dépassait de loin le secours matériel : « O mon Père, que vous êtes bon ! » ne put que lui dire la religieuse, toute émue de cette immense délicatesse. Ses principes de gouvernement spirituel Les documents écrits, émanant de Dom Augustin lui-même, nous montrent d'ailleurs, de façon incontestable, quels étaient les principes de gouvernement spirituel qu'il avait fait siens. Nous regrettons de ne pouvoir les citer, et d'être obligés de les résumer : mais aux quelques rares phrases que nous laisserons filtrer, le lecteur devinera le reste. Le but Disons d'abord que ces principes nous ont laissé une impression à la fois de netteté, de sûreté, de précision extraordinaire. C'est vraiment la main d'un « Maître Spirituel », de quelqu'un qui sait où il va lui-même et où il conduit les âmes qui lui sont confiées. Le but est clairement défini : la plus grande gloire de Dieu. « Tout envisager sous cet angle-là et y habituer les religieux. » En quoi consiste donc la sanctification d'une âme ? Dans sa croissance « usque ad mensuram aetatis plenitudinis Christi ». On reconnaît là l'intraduisible expression dont use saint Paul dans son Épître aux Éphésiens pour désigner la plénitude de sainteté du Corps du Christ. Le Christ, unique voie de sainteté Et voilà déjà un trait caractéristique de la spiritualité de Dom Augustin. Si trinitaire qu'elle soit, elle requiert avec exigence que l'âme, pour
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aller au Père, passe par la personne du Christ Jésus : « Ce terrain pratique où tout devient clair et simple, c'est celui que vous présente en toutes ses pages Mgr de Ségur : c'est Jésus lui-même — non pas seulement sa doctrine, son Évangile, son Église, son œuvre, mais sa personne, cet ensemble divin et humain si parfaitement plein, parfait et harmonieux où toutes les perfections sont si heureusement fondues qu'on ne les voit plus, où la grandeur est si simple et la simplicité si grande, où il y a tant de perspectives et d'horizons que plus on regarde, plus on avance, plus on découvre à admirer, aimer, imiter, où on trouve enfin quelqu'un qui nous aime, se donne, se fait père, mère, frère, sœur, ami, époux... (c'est lui qui le dit), et beaucoup plus que cela encore... car nos mots restent à une distance sans bornes de cette réalité sans fond. » À une âme engagée dans cette voie, il écrit : « Continuez ! Continuez ! quand vous aurez marché d'un bon pas, il vous restera encore à faire, et vous serez de plus en plus décidée à le faire. Qui bibunt adhuc sitient ! » À ses yeux, Notre-Seigneur est « la Grande Source d'où partent toutes les autres. On ne les connaît vraiment, on ne les comprend que si on le connaît. Il est la `Lux vera » qui éclaire et qui explique tout ». Du chartreux, il a cette idée admirable : « Un chartreux est — et sera toujours — essentiellement quelqu'un qui reproduit (le Christ) dans la solitude et le silence d'une cellule. » Ce christocentrisme s'accorde très bien avec sa mystique trinitaire. Cette connaissance de Jésus-Christ conduit l'âme à se rendre parfaitement docile à l'Esprit de Jésus, à se laisser posséder par l'Esprit de Jésus. Ainsi les « Missions divines » du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint se réalisent-elles dans l'âme fidèle : et c'est ainsi que dans la Trinité, nous avons « la vie, le mouvement et l'être ». Un mot qu'il écrit au sujet du Père de Caussade résume à merveille sa position. Il reconnaît qu'on ne saurait « trop le lire et le méditer, et tout entier, traité et lettres » : « Je lui fais cependant un reproche, ajoute-t-il, qui n'atteint pas l'auteur lui-même, mais la façon d'exposer la doctrine et l'action exercée dans le mouvement spirituel d'une vie d'âme. Il parle trop peu de NotreSeigneur. Il tient sans cesse en face des perfections divines. Une telle doctrine conduit à la quiétude acquise ou infuse : et c'est déjà bien beau.
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Mais ce n'est pas le terme. Notre-Seigneur est indispensable pour mener l'âme jusqu'aux sommets suprêmes du véritable abandon qui est le suprême sommet de l'union à Dieu. Sans lui, on peut rester en face d'un Maître. L'union à Dieu exige qu'on soit en face d'un Père. Et c'est Jésus, le Fils fait homme, qui nous y met. » Cette connaissance amoureuse de la Personne du Christ se développe normalement dans l'âme, par étapes progressives. « Il n'est pas nécessaire que votre reproduction soit parfaite aujourd'hui, ni même demain ou après-demain. Il est seulement nécessaire que vous tendiez, que vous ne vous arrêtiez jamais de tendre et de vouloir tendre : 'Vita in motu'. La vie est un mouvement vers la Source tant que nous sommes ici-bas. Ensuite, ce sera un mouvement dans la Source. » Comment donc l'âme vat-elle se « transformer » peu à peu sous cette Lumière ? Dieu est charité « L'âme, écrit-il en une comparaison audacieuse qui rappelle le château de l'âme selon sainte Thérèse d'Avila, est une demeure à plusieurs étages. Tous sont résidence divine, mais tous ne sont pas occupés ni éclairés en même temps. Les hauteurs sont le lieu propre de Dieu : « Mirabilis in altis Dominus. » C'est de là que la lumière descend. Mais elle ne descend pas en quittant son sanctuaire, elle descend en communiquant aux plaines d'ombre les clartés dont elle illumine les sommets. En réalité, ce n'est pas la lumière qui descend, ce sont les plaines d'ombre qui montent vers la Lumière... Dieu seul est (Ego sorti qui soin), qui est joie, bien, vie et lumière. Et il nous appelle à participer à tout cela parce qu'il est le don de soi (charitas). Mais il faut le rejoindre, et pour le rejoindre, il faut se donner, il faut sortir de soi et monter vers lui. » Le dynamisme de la vie spirituelle ne peut donc venir que de la charitas (l'agapè). La vie spirituelle consiste à « faire le vide en nous » pour nous laisser envahir par la « charitas ». « Penser à Dieu et vivre de lui ou mieux le laisser vivre en nous sont deux choses bien différentes. On peut penser à Dieu et rester avec ses défauts et sa mauvaise nature. Au contraire, pour que Dieu vive en nous, il faut une vraie transformation. Pour que l'image du Verbe se reproduise en nous, il faut que la nature soit redressée par la pratique des vertus morales : humilité, patience, charité, obéissance, douceur. » Transformation. Tel est le mot-clé de la vie spirituelle. Cette trans80

formation s'opère de façon continue, par le choix que nous faisons à tout instant de la volonté de Dieu sur nous. En unissant notre volonté à sa Volonté, nous participons à ce moment-là « à la plénitude de Dieu comme aussi à son éternité ». Mais prenons garde : après saint Augustin, après saint François de Sales, Dom Augustin nous met en garde contre « la bonne volonté inefficace... qui ne veut que la fin et se contente de la contempler sans faire un pas pour en approcher ». Seule, la « vraie bonne volonté qui veut la fin et tous les moyens qui y conduisent » nous « transforme » à l'image du Verbe, le Fils parfaitement obéissant du Père. De la vie spirituelle, Dom Augustin a donné un jour au verso d'une image de profession solennelle cette admirable définition : « La vie est un long regard d'amour sur Dieu, qui rencontre le long regard d'amour de Dieu sur nous, et qui y répond. » « Qui y répond. » Et l'âme répond à l'amour de Dieu sur elle de mille manières : par tout ce travail ascétique de rectification de la « nature », par une très grande docilité aux inspirations du Saint-Esprit, par un abandon filial à l'amour du Père qui se cache sous « les circonstances », par toute cette réorganisation de notre intérieur qu'ont déséquilibré les passions et le péché, par le « don de soi » à Dieu et aux autres, constant, persévérant, « tenace ». — N'allons pas surtout nous faire de la vie spirituelle l'idée d'une aventure extraordinaire : l'action de Dieu en nous est simple : « Non, elle se fait sentir dans les petites inspirations pratiques : mieux faire ceci, se renoncer en cela, etc. » Vivre ainsi sachant qu'on n'est pas seul, s'examiner avec Lui, sous son regard, et être sûr qu'il ne nous manque pas en toutes les petites circonstances de la journée. « Même si une mère oubliait son nourrisson, moi je ne t'oublierai jamais. » « Les circonstances ! » Elles jouent un grand rôle dans la spiritualité de ce moine séparé du monde ! « Il faut, écrit-il un jour, que nous arrivions à un amour sans cesse triomphant, contre lequel la nature bien vaincue ne puisse plus dresser ses prétentions et ses résistances. Jésus lui-même y conduit (l'âme) par toute une série de circonstances variées dans lesquelles il faudra savoir reconnaître et adorer 'Charitas'. C'est quand ce mot s'échappe de nos cœurs du premier coup et en toute circonstance que nous prenons nous-même ce nom... S'habituer à ne pas regarder les circonstances (personnes, choses, événements). Le mot `circonstances » veut dire : 'ce qui est autour'. On ne s'arrête pas à ce qui est autour ; on regarde en plein centre ; et le centre, le fond, le foyer, c'est lui, 'Charitas'. Ce sont les circonstances qui nous font souffrir. Lui nous
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apaise et nous comble. Les circonstances nous tirent dehors ; car elles sont autour, à l'extérieur ; Lui nous tire au fond et nous apprend à y vivre avec Lui-même... » « Priez pour le pauvre monde qui perd de plus en plus la tête et qui va à l'abîme, écrit-il aux environs de 1940. Mais le Bon Dieu l'attend au fond. » La haute vertu d'abandon Il faudrait ici exposer longuement ce que Dom Augustin entendait par cette vertu d'« abandon » qu'il ne cessait de recommander aux âmes qui lui étaient confiées. Elle est très liée, évidemment, avec sa doctrine sur la valeur de la souffrance et du sacrifice d'une part, mais aussi avec sa foi et sa confiance dans l'amour du Père des Cieux : « Notre-Seigneur a porté la Croix ; nous n'avons pas à porter la Croix, mais des croix, des petites croix journalières, proportionnées à notre faiblesse. C'est ainsi qu'on prouve son amour pour celle de Notre-Seigneur, en unissant les nôtres à la sienne qui leur donne son propre mérite. Pour les supporter, il faut toujours recourir à la pensée que Dieu le veut ainsi pour nous, et se dire : 'J'ai Dieu, mon tout, qui me suffit ; je dois être indifférent, indépendant de tout le reste. Cherchons à rester toujours dans le plan divin...' » L'abandon est toujours une vertu difficile pour l'âme humaine, mais il semble qu'il le soit très particulièrement lorsqu'il s'agit pour elle de lutter contre ses défauts. Quelle sagesse dans les conseils que donne alors Dom Augustin ! « Rien n'est important dans la vie comme de savoir attendre (la grâce) et adapter à chaque instant ce que nous faisons à ce qu'Il veut... » « Nous jugeons le Bon Dieu à notre mesure. Nous croyons que le Bon Dieu nous apprécie et nous aime selon notre perfection. Ce n'est pas du tout exact. Le Bon Dieu est l'amour. Il veut notre amour pour répondre au sien et il nous juge sur l'amour. Si nous sommes pleins d'imperfections et d'amour, tout va bien. Si nous sommes parfaits et sans amour, toute notre perfection ne compte pas à ses yeux. Nous devons tendre à la perfection par amour et en aimant, parce qu'il le veut. Mais si dans notre effort vers ce terme, nous ne remarquons pas de progrès, nous ne devons pas nous en préoccuper. L'amour est une chose, le progrès est une autre chose. Nous ne regardons que la seconde. Lui ne voit que la première. Continuons donc nos efforts qui sont notre amour et ne nous préoccupons plus du résultat qui est son affaire.
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La fidélité, écrit-il encore, ne consiste pas à ne pas `chuter', ni à atteindre la perfection d'un seul coup. C'est la fidélité du ciel. Celle de la terre consiste dans la volonté qui se reprend sans cesse pour s'élever malgré les imperfections et les chutes. Elle se reprend parce que Dieu le veut ainsi et qu'il en donne sans cesse la force. Fac hoc et vives. » Combien donc il faut être patient avec soi-même, — ou, si l'on est appelé à conseiller, avec les autres, — dans le combat spirituel. Il faut, dit Dom Augustin, « aller au pas de Dieu ». Le combat spirituel n'est pas une lutte irréelle, théorique, factice ; c'est « la vie ». Et les lois de la vie, il les lit dans la nature, dans le développement des plantes, des arbres. « La vie, c'est l'adaptation joyeuse à tout, qui passe par-dessus tout, en s'appuyant sur Dieu » : « Rien ne peut résister à l'effort de la plante qui pousse ses racines en terre, se plie aux accidents du terrain : et nous, nous voulons que la route pour atteindre le but soit droite, unie, aplanie. La vie, c'est le plan de Dieu qui se réalise à travers les broussailles, les obstacles, les montées et les descentes du terrain qu'est notre âme. L'âme « mûrit » comme mûrissent les fruits, à travers les variations des saisons, les intempéries, la pluie et le soleil. « Ne vous pressez pas. Le moyen d'aller vite, en ces terrains de vie, c'est d'aller lentement... ou mieux, d'aller au pas de Dieu qui, lui, n'est pas pressé. La vie est un voyage. Si on marche, si on est en mouvement, tout va bien. Ce que le bon Dieu ne supporte pas — et ce qui est en effet intolérable — ce sont les âmes stationnaires, ou parce qu'inertes de nature, ou parce que persuadées d'avoir atteint le sommet au-delà duquel il n'y a rien. » Aucune illusion n'est donc à craindre, si l'âme conçoit ainsi la vie spirituelle selon les lois de la vie. Car la vie, ne cesse-t-il de répéter, est « in motu », elle est mouvement. Aussi le combat spirituel lui apparaît-il à la fois comme paix et comme tension : Paix pour le présent, on se contente pour le moment de ce qu'on est, on possède Dieu bien qu'imparfaitement ; et tension pour l'avenir vers une plus grande union, un perfectionnement de nous-mêmes, une plus exigeante fidélité. Après une faute, restons calmes, abandonnant ce passé à la miséricorde de Dieu ; et ne prenons de résolutions que dans la mesure où, tel qu'on est, on peut les tenir.

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Au pas de Dieu Dès lors la conduite des âmes apparaît comme une lente et patiente formation, qui s'adapte sans cesse à l'état actuel de l'âme. Pas d'a priori. « Suivez le pas de la grâce dans les âmes. Il est `adagio', et souvent `adagiosissimo', mais très sûr... Soyez tranquille, immensément tranquille, corps et âme. Agissez peu, lentement, de la qualité en tout. » Il conseille au directeur de regarder beaucoup comment le Saint-Esprit agit et travaille dans chaque âme, — d'« étudier soigneusement les mouvements en elle de la nature et de la grâce », afin de n'intervenir que lorsqu'il le faut et autant qu'il le faut, — de ne pas se perdre dans les détails, mais d'insister sur le point qui lui paraît « capital » en ce moment, — de mesurer ses effets et de ne pas vouloir faire réussir d'un seul coup le progrès spirituel, — enfin de « dilater » l'âme, de lui faire prendre confiance en la grâce de Jésus-Christ, de ne jamais s'imposer ni imposer... « Il ne faut pas se presser de conclure. Le vrai travail d'âme est souterrain ; ce qu'on en voit ne révèle pas toujours la réalité profonde. » Et voici comment il conseille au directeur d'aborder une âme : « Vous ne vous présentez pas avec un questionnaire stéréotypé, mais avec votre âme qui veut atteindre une autre âme. » N'est-ce pas là une magnifique formule de la direction spirituelle ? L'oraison Dans un tel contexte spirituel, l'oraison elle-même se présente comme un acte extrêmement vivant. Elle s'oriente très vite vers la contemplation, ainsi d'ailleurs que la « spéculation théologique », la lecture, et toutes les formes de l'activité intellectuelle. Toutes tendent — et, dans une mesure particulière à chaque âme, aboutissent à établir entre l'âme et Dieu un rapport direct de personne à personne. Disons le mot : toutes tendent à aimer. La contemplation, pour Dom Augustin, c'était la disposition foncière d'être tout à Dieu, de le laisser agir en soi, — c'était aussi un regard amoureux et très simple, sans parole, en tout cas sans éloquence, jeté sur Dieu ; regard qui ne supprimait pas nécessairement les difficultés, peines, angoisses, tentations, découragements, défauts et autres infirmités de l'âme, mais passait au travers de toutes ces misères, comme le soleil passe à travers la vitre la plus pauvre aussi bien qu'à travers le vitrail de la cathédrale. La contemplation, c'était l'accueil de Dieu en nous, et donc la participation à sa plénitude, l'éternité dans le moment présent... Il s'agissait dans l'oraison de se mettre « face à
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Dieu », dans une attitude vivante, — de « sortir de soi » (ek-stasis, l'extase au sens salésien du mot). Dès lors, il conseillait « d'approfondir ce qui est acquis », plutôt que de varier ses expériences, — d'animer avec le cœur les « études » que la Règle laisse au chartreux, — de faire de « l'office » lui-même, un acte de présence de Dieu, de mettre à le réciter ou à le chanter toute son âme, tout son être. « Comment trouver Dieu en toutes ces répétitions ? » lui demandait une moniale, à un moment où se préparait une « Consécration virginale » — « Mais, dans la cérémonie elle-même », répondit Dom Augustin. Tout cela, il voulait qu'on le fît dans le calme, lentement. Il admirait fort le « Directoire des Novices » de Chartreuse (« c'est une mine »), et il recommandait de « l'aimer » et de « le faire aimer » aux religieux. L'idéal d'un prieur chartreux Il me semble que rien ne pourrait mieux définir l'idéal du prieur que se proposait à lui-même Dom Augustin que ce conseil qu'il donnait un jour à un maître des novices : « Creusez beaucoup notre esprit ; saisissez-le en son fonds, dans le germe vivant à partir duquel il s'est développé. Un Père Maître doit le posséder à la fois pour le vivre personnellement et pour le faire connaître aux autres. Les deux connaissances doivent s'unir en lui et lui permettre de dire presque instinctivement et instantanément, en face d'une manière d'être, de penser, de faire : `Ceci est cartusien ; ceci ne l'est pas. » Un tel résultat suppose une longue culture. Je vous conseille beaucoup, en vue de cette culture, une étude méditée et approfondie de la lettre de notre Père Saint-Bruno à Raoul-le-Verd et des Coutumes (23). Ce sont là nos `Écritures'... En les étudiant, vous puisez à la Source du cartusianisme. Tout le reste, si important qu'il soit, est ruisseau dérivé. On peut remonter de là à la source ; il y a intérêt à la faire ; on y trouve des développements qui la font mieux connaître. Mais le contact direct avec la Source assure une profondeur et une pureté de vue que rien ne remplace. Et puis l'amour-propre qui est le grand danger de nos études et le grand ennemi stérilisant de nos activités, y trouve très peu son compte. Continuez surtout de vous plonger dans l'étude de Notre-Seigneur. » Ce « portrait » de Dom Augustin, prieur de Vedana, n'est pas com23

Il s'agit des Coutumes de Guignes, cette première Règle écrite des Chartreux. 85

plet, nous le mesurons bien. Il faudrait, pour le parfaire, retrouver le ton de sa voix, évoquer sa maigre et fine silhouette, reconstituer ses gestes. Il faudrait qu'il n'eût pas, avant de quitter Vedana en 1939, brûlé toutes ses notes, tous ses écrits, tous ses sermons, considérant qu'il n'avait griffonné tout cela que pour lui-même et que tout cela n'avait aucune valeur ni aucun intérêt. Il faudrait surtout percevoir tout ce qui se cachait d'expérience personnelle sous le conseil abstrait, — comment par exemple les mots de « calme », de « paix », de « contemplation », etc... revêtaient sur ses lèvres une nuance de lutte courageuse, d'incessant combat, de victoires et aussi de défaites et de reprises dans sa propre vie spirituelle. Ne livrait-il pas son propre secret le jour où il écrivait à un chartreux : « Ne vous inquiétez pas de vos insuffisances religieuses ni des difficultés que vous rencontrez pour les supprimer. Voyez simplement de temps en temps, en grande paix et liberté d'âme, s'il y a quelque point précis sur lequel le Bon Dieu vous demande un effort que vous lui refusez. Si oui, amendez-vous sur ce point. Si non, restez tranquille et continuez d'accepter de n'être pas aujourd'hui ce que vous devrez être demain. La vie est une croissance lente, imperceptible. Nous ne l'avançons pas en regardant sans cesse les progrès accomplis. Le Maître intérieur est là pour vous dire ce qu'il y a à faire et à ne pas faire. Remettez-vous à Lui ; soyez docile à ses indications précises... et attendez dans la confiance et le calme la réalisation d'un dessein d'amour qui sera son œuvre si vous ne le gênez pas et qu'il désire mener à bien plus encore que vous. » La déclaration de guerre de l'Italie à la France Quand la guerre fut sur le point d'éclater entre la France et l'Italie, les chartreux français essayèrent de rentrer en France, selon l'accord intervenu entre le Vatican et le gouvernement italien. Ils se rabattirent sur Turin pour tenter de franchir la frontière avant qu'elle ne se fermât. Dom Augustin était accompagné de trois ou quatre Pères : ils furent refoulés une première fois. Après avoir logé quelques jours à l'hôtel, ils rejoignirent d'autres chartreux chez les Salésiens. Cette situation se prolongea une dizaine de jours. Dom Augustin, en qualité de plus ancien, se trouvait responsable du groupe. Il semble que cette charge lui pesa beaucoup ; il recherchait sans cesse sa solitude et se montrait angoissé par la crainte que lui-même et ses Pères et Frères fussent bloqués à Turin par la déclaration de guerre. Finalement, le groupe fut autorisé à franchir la
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frontière. C'est à la Chartreuse de Sélignac, dans la région de Bourg, que se rendit Dom Augustin. Le 11 juin 1940, il écrivait à Reugny : « Me voici rentré en France. C'était temps. Depuis quinze jours j'étais à Turin en face d'une frontière qui refusait de s'ouvrir... et d'une guerre qui menaçait d'éclater... L'heure n'est pas claire. Je prie de plus en plus pour tous... et tout spécialement pour ceux qui pourraient être engagés dans la fournaise. » Il ne fit que passer à Sélignac (24). Le T. R. P. Général et quelques moines venaient de rentrer à la Grande Chartreuse, de façon assez inespérée. Le R. P. Prieur général, Dom Ferdinand Vidal, ordonna à Dom Augustin de l'y rejoindre.

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Il eut toutefois le temps de prononcer à Sélignac plusieurs sermons capitulaires qui sont reproduits dans Vivantes Clartés et dans Contemplations mariales. 87

VI. À LA GRANDE CHARTREUSE
(août 1940 — avril 1945) Un jour (la lettre ne permet pas de préciser la date. Ce devait être vers l'année 1932 ou 1933), Dom Augustin avait écrit : « Mon idée, ma grande idée, mon idée que je voudrais unique, c'est que tout est prévu, préparé, ordonné ou permis, et réalisé à chaque seconde, par la volonté toute-puissante de quelqu'un qui nous aime. Une âme simple est donc celle qui, au fond de tout ce qui arrive, sait découvrir, adorer, aimer cette volonté. Une vie simple est une vie qui se passe dans l'union de foi à cet amour. » Retour aux origines de l'Ordre L'heure est venue pour Dom Augustin d'atteindre à ce sommet de l'extrême abandon. En ces années 1940-1945, il aura à donner la mesure de sa foi. C'est à coup sûr une grande joie pour lui d'être du nombre des religieux qui ont pu réintégrer ce couvent de la Grande Chartreuse et de voir refleurir l'idéal cartusien au lieu même (25) où maître Bruno avait choisi de vivre dans le silence et la solitude avec ses premiers compagnons. Mais lui, le prieur de Vedana (car il le reste) est loin de ses fils. Ce sont aussi des années de guerre et d'occupation ennemie : il est séparé des siens par « la ligne de démarcation ». Et ce sont ses années de vieillesse et de maladie : la mort approche et il sait, il sent, qu'elle vient... Alors, les textes en témoignent, un immense travail de « simplification » spirituelle s'opère en lui, auquel nous allons assister... Travail capital qui explique ses écrits, leur valeur et leurs lacunes : la plupart d'entre eux datent de cette époque... Donc, le 15 août 1940, Dom Augustin avait prononcé à Sélignac le « sermon capitulaire » de l'Assomption. Le 16, il prenait la route de la Grande Chartreuse. Tout en restant prieur de Vedana et convisiteur d'Italie, il exercerait là l'office de coadjuteur, c'est-à-dire qu'il s'occuperait des hôtes qui auraient à prendre contact avec le couvent. Plusieurs fois, le T. R. P. Prieur général lui demanda de le suppléer pour le sermon capitulaire qui se prononce, environ douze fois par an, devant la
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1. Le couvent actuel se situe environ à deux kilomètres en contrebas du couvent de 1084. C'est à l'emplacement de la chapelle Saint-Bruno et de la chapelle Notre-Dame de Casalibus que s'étaient installés les premiers chartreux.

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communauté de Chartreuse. La rentrée des chartreux à la Grande Chartreuse a été racontée dans un ouvrage intitulé : A la conquête de la Montagne Sainte. L'opération ne fut pas facile... Car le couvent avait été loué par le gouvernement au département de l'Isère (le président du Conseil général de l'Isère était le sénateur Léon Perrier, président de la Grande Loge) pour y installer une « Maison universitaire d'été » à l'usage d'« intellectuels fatigués » ; Marie Curie était la grande animatrice de la Maison ! Dès son élection en 1938, comme prieur de Chartreuse et donc comme Général de l'Ordre, le R. P. Dom Ferdinand Vidal avait entrepris des démarches officieuses auprès du gouvernement français pour que la Grande Chartreuse fût rendue aux Chartreux, comme leur avaient été rendues Montrieux, Sélignac, Nonenque. En vain. Un jour de mai 1940, un des frères de la Chartreuse de Farneta, où vivait réfugiée la communauté de Chartreuse, s'en vint dire au Père général : « Le gouvernement italien a beaucoup d'argent, il achète tous les camions de la région. » Dom Ferdinand comprit que la guerre serait bientôt déclarée à la France par l'Italie. Le consulat de Livourne le lui confirme. Le 23 mai, Dom Ferdinand télégraphie à Mandel, ministre de l'Intérieur : « Invités à rentrer en France, nous vous demandons de mettre la Grande Chartreuse à notre disposition. » Le gouvernement chercha qui pouvait bien avoir invité les Chartreux à rentrer en France ! Ne recevant pas de réponse, le R. P. Général se rendit à Voiron et s'installa dans la maison des Frères chargés de fabriquer la célèbre liqueur. Sur l'intervention de M. Ybarnegaray, Ministre des Anciens Combattants, Mandel donna aux Chartreux l'autorisation verbale de rentrer dans leur couvent. Mais Perrier veillait : il détenait un bail en bonne et due forme et les clés du monastère ! Aux gardiens il avait donné l'ordre de ne laisser entrer personne, surtout pas les Chartreux ! Les troupes allemandes approchaient... Il fallait brusquer les choses. C'est alors qu'intervint un grand ami des Pères chartreux, monsieur Auguste Villard, maire de Saint-Pierre de Chartreuse. Il se présenta à la porte du couvent, accompagné du Père général et de deux religieux, et il déclara aux gardiens : « En qualité de maire, je réquisitionne la Grande Chartreuse, pour des réfugiés »... Les « réfugiés » entrèrent ! Au mois d'août, d'autres religieux rejoignirent le petit groupe initial. Parmi eux, il y avait Dom Augustin Guillerand. Quelque temps après, il écrit :
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« Nous faisons une époque d'histoire bien terrible. La tranquillité facile dans laquelle nous avons vécu longtemps ne nous permettait pas d'imaginer qu'on pourrait arriver à de telles extrémités. Qu'aurions-nous pensé si, il y a quarante ans, quelqu'un nous les avait annoncées ? Ce qui ne semblait pas possible est venu. Que suivra-t-il ? J'espère que le terme de l'épreuve approche à grands pas. Mais je n'en suis pas sûr. Comme il faut se remettre entre les mains du Bon Dieu ! Comme il faut bien dire son `Notre Père » et faire intervenir tous nos amis de làhaut pour que nous ne perdions pas le fruit de nos peines!... » En ces temps exceptionnels, le « Coadjuteur » eut parfois à recevoir des visiteurs inaccoutumés. Dom Augustin savait s'adapter à ces circonstances avec une parfaite bonne grâce, et rayonner encore JésusChrist. Voici un document qui date du 8 octobre 1941, et que le destinataire a conservé pieusement : « Monsieur le Chef d'Escadron, il était bien entendu que vous pouviez garder aussi longtemps que vous le vouliez le volume que j'ai eu le plaisir de mettre à votre complète disposition à l'occasion de votre séjour dans le massif de Chartreuse. Je suis heureux de savoir que vous avez pu le faire lire autour de vous. Et je devine, par votre belle et trop bonne lettre, que vous avez su le faire comprendre comme vous le comprenez vous-même. Cette idée qu'on trouve l'indépendance dans la soumission à une Règle librement acceptée et pratiquée représente en effet le fond vrai de notre vie et de notre esprit. Notre R. P. Supérieur Général a eu très spécialement plaisir à vous ouvrir, à vous-même, à vos officiers et à vos hommes, les portes de notre monastère. Il est très touché des sentiments que vous exprimez à l'égard de notre Ordre, et il se fera un devoir de vous en remercier en faisant prier pour vous et pour les vôtres. Le filleul de notre Père SaintBruno a droit, dans ces prières, à une place spéciale et l'aura. Nous nous unissons tous à vous pour demander au Bon Dieu le retour de notre cher et grand pays à sa foi et à sa destinée providentielle. » Prodromes d'une crise grave de santé Vers la fin de 1941, Dom Augustin tombe une première fois malade. Assez gravement pour ne plus pouvoir écrire : une main amie donnera de ses nouvelles aux siens. De quoi souffre-t-il ? Sans doute s'agit-il, à la fois, d'un réveil de sa fatigue pulmonaire, et de cette urémie qui ne
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guérira plus. Le 13 décembre, il écrit : « J'ai retrouvé la liberté du porte-plume. Je m'étais laissé prendre par quelque rhumatisme. L'estomac en particulier me jouait des tours et me renvoyait à peu près tout ce que je pouvais lui offrir de meilleur. Depuis quelques jours il s'est assagi... et me voilà à peu près retapé. Je dis la messe et je passe ma journée debout sans difficulté. Au fond, il n'y avait pas grand-chose;... mais pendant quelques jours je donnais l'impression de quelqu'un qui songeait à s'en aller. Simple impression superficielle. Me voilà reparti. Ici également, nous vivons dans le sempiternel brouillard. Il fait nuit à 10 heures du matin et il faut allumer le soir à 3 heures. C'est long ! Le Bon Dieu envoie bien des châtiments aux hommes qui malheureusement ne comprennent guère. » Ces badinages sur sa santé n'apaisent guère les inquiétudes fraternelles. On insiste pour en savoir davantage : il accepte de parler, mais il en profite pour redonner à ses correspondants le sens chrétien de la souffrance : « Tu veux de mes nouvelles. Je suis assez embarrassé pour répondre. Elles sont plutôt variées. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a de bonnes heures, et quelques autres passablement pénibles. Les premières ont été beaucoup plus nombreuses. Le Bon Dieu qui connaît ma faiblesse sait que je ne pourrais pas porter les secondes si elles prenaient trop de place en ma vie. Je réponds donc à ta question : ça va assez bien, mais pas trop. Où donc sont ceux qui trouvent que ça va trop bien ? Conclusion : il faut croire de plus en plus que le Bon Dieu mérite son qualificatif de bon, que ce qu'il veut et fait, c'est toujours ce qui nous convient... et qu'il faut s'habituer à le prendre de ses mains et de son cœur avec amour et reconnaissance. La vie serait belle si nous pouvions en arriver là ! Mais nous sommes trop exigeants. Nous voudrions, quand nous souffrons, ne pas souffrir de souffrir. C'est un rêve irréalisable. Quand on souffre, on souffre ; il n'y a rien à faire à cela : c'est la loi universelle à laquelle le Bon Dieu lui-même s'est soumis. Il a souffert, il a reconnu sa souffrance, il s'en est même plaint avec patience et soumission, et il nous demande de porter la croix en souffrant et en le lui disant, s'il le faut. Nous ne savons pas assez cela. Nous voudrions souffrir sans sentir la
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souffrance, et nous souffrons de souffrir. Nous ajoutons ainsi une souffrance inutile à la première... Heureux ceux qui ne veulent que ce que Dieu veut ! » Le carême 1942 arrive. La santé, sans se rétablir, s'améliore. Dom Augustin a repris sa vie régulière. « Notre vie régulière continue son mouvement d'horloge où les heures de prière succèdent aux heures de prière. Le feu attiédit l'air vif de la montagne la scie ou la varlope font circuler le sang. Les petites gênes du froid qui ne cèdent pas à ces deux bons remèdes nous aident à expier nos péchés. » De laquelle de ces années de Grande Chartreuse date l'anecdote que voici et qui nous a été confirmée par plusieurs témoins ? Elle suppose encore une certaine résistance physique chez Dom Augustin : depuis longtemps il était amateur de radiesthésie et faisait volontiers tourner le pendule ou vibrer la baguette de sourcier. Un jour, il sortit seul pour faire une prospection auprès des falaises abruptes, à l'ouest du couvent, du côté de Saint-Laurent du Pont. Absorbé par ses recherches, il se laissa surprendre par la chute du jour. Impossible de rentrer : il décida de rester là où il était et d'y attendre le lever du jour. La nuit était froide ; il dut marcher sans cesse pour se réchauffer un peu ; d'un côté les rochers à pic, de l'autre le vide... Cependant, ne l'ayant pas vu revenir, les Pères du couvent avaient envoyé à sa recherche des équipes de secours armées de lanternes ! Elles ne le trouvèrent pas... Au petit matin seulement, il put regagner la Chartreuse. Il était si fatigué qu'il dut se coucher aussitôt et renoncer à célébrer sa messe. Face aux événements Vers Pâques, la situation politique ne s'améliore pas. Tout au contraire. Quelle sera la réaction spirituelle de Dom Augustin ? « Et en attendant, et malgré tout je vous souhaite la joie pascale. C'est la joie du cœur, c'est la paix de l'âme, c'est l'assurance d'être aimé là-haut, d'y avoir une maison, un Père, une mère, des amis, et d'y retrouver ceux qu'on a aimés ici-bas et d'y vivre enfin dans une tranquillité vraie. Ce n'est pas le cas en ce moment sur la terre. Je parcours les journaux d'un regard pour ne pas être surpris par quelque événement important ;
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mais ce regard me suffit pour entrevoir que le monde n'est guère ni à l'union ni à la paix. Cependant le Bon Dieu reste le Bon Dieu. Il semble qu'il ait comme plaisir à faire de la joie avec des larmes et de la vie avec la mort. Peutêtre qu'un jour radieux brillera dans notre ciel sombre ? » Vers la fin d'octobre, ou le début de novembre, il écrit à sa sœur Louise une admirable lettre sur la solitude et la prière... Ce sont des choses qu'il aime répéter aux autres et, (il l'avoue à la fin de sa lettre), qu'il a besoin de se répéter à lui-même. En d'autres termes, il s'abandonne à une confidence, que légitiment les circonstances : « Le Bon Dieu veut pour toi cette période de solitude plus complète... et qui ne te fait pas peur. Tu as raison d'aimer ces longues journées ou ces longues heures où on peut vivre avec le passé et avec l'éternel présent dans lequel ce passé demeure. C'est là la vie profonde. Le présent passager est trop agité et trop mouvant. Il fatigue comme la marche sous un grand vent. Tu n'es pas faite pour cela. Tu es faite pour le silence, le recueillement, le regard fixé sur ce qui demeure, et le cœur attaché à des affections immuables. Tu profiteras beaucoup de cette période de solitude. Tu aimeras de plus en plus les rapports avec le ciel, avec les disparus qui sont en grande majorité maintenant dans notre famille, avec le Bon Dieu où nous les retrouverons, et où nous nous retrouverons. Ton rôle est de prier pour tous, les partis et les restants. C'est un rôle très beau et très fructueux, bien plus que nous ne pouvons que le croire. On ne voit pas les résultats, il est vrai. Ceux qu'on voit semblent souvent décourageants. Mais il ne s'agit pas de ce qu'on voit et il ne faut pas songer à voir. Les choses d'âme sont essentiellement insaisissables ; le travail se fait en profondeur ; les influences qui s'exercent ne sont presque jamais connues ni de ceux qui les exercent, ni de ceux qui les subissent. Et c'est bien mieux comme cela. On prie... on sème son grain... et on laisse au bon Dieu le soin de faire croître et mûrir quand et comme il veut. Indépendamment du bien que tu peux faire aux nôtres, prie pour prier ; prie pour parler au Bon Dieu ; prie pour avoir des rapports avec Lui. La prière est essentiellement cela : un rapport, une conversation avec le Bon Dieu. Si nous comprenions cette réalité qui s'appelle la présence du Bon Dieu dans une âme, comme la vie serait belle et douce... et comme nous serions heureux de nous trouver seul à seul avec Lui, d'y rester de longues heures, de lui confier tout ce qui nous intéresse... »
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Il semble qu'à la fin de 1942 ou au début de 1943, la santé de Dom Augustin ait subi une nouvelle crise ; au même moment, celle de ses sœurs qu'il appelait depuis l'enfance « son bon ange » a elle-même été malade. Il écrit à Reugny cette simple carte : « Non : l'heure du départ n'a pas sonné. `Mon bon ange » n'est pas prêt, moi non plus ; il faut absolument remettre le voyage ; nous ferons cela ensemble, nous arriverons ensemble... Pour le moment, c'est l'heure des préparatifs : et c'est dans ce sens que je prie, pour obtenir quelques années de grande ferveur, toutes occupées du Bon Dieu, avec chapelets, lectures pieuses... tout ce qui ouvre la porte et assure une bonne place là-haut. » Préparatifs « L'heure des préparatifs », c'est aussi « l'heure des approfondissements ». À l'âme qui approche de sa rencontre avec Dieu, il faut moins « d'inédit » qu' « un regard prolongé sur les mêmes choses » ; et voici « le but de (ses) rêves » : « As-tu remarqué qu'en vieillissant on finit par ne plus guère trouver de nouveau ? Heureusement qu'en même temps on prend l'habitude de se répéter sans s'en émouvoir, et souvent peut-être sans s'en douter. Et sur ce point, comme sur tant d'autres, c'est la vieillesse qui a raison. Ce que nous appelons du nouveau ce n'est que de l'inconnu. On en trouve aisément parce qu'on connaît très peu ; on tient à en découvrir parce qu'on veut savoir beaucoup — que de choses qui paraissent différentes et qui ont, au fond, la même physionomie ! En regardant plus longtemps, on finit par apercevoir ce fond identique ; et on se contente de ce regard prolongé sur les mêmes choses, au lieu de courir à la découverte des nouveautés. Je dois beaucoup vieillir, car le goût de l'inédit me laisse dormir bien tranquille. Lire et relire le même livre, suivre chaque jour les mêmes chemins, voir les mêmes physionomies, parler aux mêmes âmes, répéter les mêmes prières, creuser ce que je connais, en pénétrer les profondeurs au lieu de courir à la surface, il me semble que c'est là de plus en plus le but de mes rêves. ... Être et devenir, ce sont deux choses bien différentes. Les hommes les confondent bien souvent ; et voilà pourquoi ils sont si exigeants et si pressés. Le Bon Dieu ne fait jamais cette confusion-là, lui ! Il sait bien qu'un printemps n'est pas un automne et qu'un gland n'est pas un chêne. Il nous donne nos heures et nos jours pour que nous devenions ce que
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nous ne sommes pas. Il n'écrase pas une tige de blé naissant parce que l'épi n'apparaît pas encore à son sommet... C'est son indulgence très particulière que nous appelons sa miséricorde. Il faut lui en emprunter, autant et plus peut-être pour soi que pour les autres... Simple prière et simple effort possible, tout cela repris chaque jour sans découragement, dans la confiance et la paix. Cet état d'âme-là, c'est ce que NotreSeigneur appelle le Royaume des Cieux. Voilà pourquoi il dit : 'Le royaume des Cieux est au-dedans de vous.' Il consiste à se tenir bien tranquillement uni au Bon Dieu qui s'y trouve, qui est le divin Roi, et à lui demander d'y établir son pouvoir de plus en plus... Un jour viendra où, par ce simple exercice, tu auras conquis la paix que tu désires... » « Un jour viendra »... Dom Augustin sent que « le jour » approche. Les phrases de cette sonorité : « Nous donnons de l'importance à des choses qui n'en ont pas ; nous sommes terriblement insouciants à l'égard de celles qui en ont le plus », ou encore : « Courage ! La vie est plus longue que la terre ! », jaillissent alors sous sa plume, lorsqu'il écrit. La joie Cette lettre de 1943 est significative. Elle nous donne « le secret de la joie », le secret de sa joie : un « état d'âme » où la volonté s'unit intimement, constamment, à la volonté de Dieu. Alors éclate ce mot que nous attendions depuis ce jour d'août 1916, — « il y a 27 ans », — où il quittait Reugny pour « choisir » la vie cartusienne : « Je (la) choisirais encore si j'avais à recommencer » : « Je vois que la vie reste la vie... avec le cortège accoutumé d'ennuis — mais aussi de satisfactions — que chaque jour apporte... et emporte. D'autres suivront, qui passeront à leur tour et qui seront remplacées. A force de voir se succéder ce cortège qui est souvent une procession avec la croix en tête, on finit par être moins impressionné de ce mouvement — on comprend qu'il ne faut pas demander à l'existence d'ici-bas ce qu'elle ne peut pas nous donner. Ce n'est pas un terme, c'est un parcours ; on passe, on va vers le terme ; il faut le regarder, il ne faut pas regarder de trop près ce qui y conduit ; il ne faut pas s'arrêter... Continue d'être très indulgente et d'encourager. E ne s'agit pas d'aimer les défauts ni d'encourager les fautes. Mais il s'agit de soutenir et d'aimer beaucoup ceux qui ont ces défauts ou qui se laissent aller à ces fautes. Des défauts ! Hélas ! Nous en avons tous ; il faut les traîner après soi comme un poids qui ne s'allège pas toujours avec les années... Et à
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chaque instant ils provoquent des paroles, des pensées, des attitudes regrettables. Le Bon Dieu voit tout cela comme nous, mieux que nous... Et il continue de nous aimer, de verser sur nous soleil et rosée, de pardonner le passé, de nous soutenir au présent et de nous offrir ses grâces pour que l'avenir soit meilleur. Faisons comme Lui. C'est le secret de la joie. On la répand autour de soi, et elle revient en nous grandie... Tu en trouveras le moyen et la force dans la prière. Il ne s'agit pas de longues formules à réciter ni d'exercices de piété à accomplir. Il s'agit d'un état d'âme. On prie en balayant son escalier (ce que j'oublie souvent de faire), en sciant son bois et en le mettant au poêle, en approchant du tuyau ses mains gercées par le froid, et en usant ses derniers regards sur quelque travail de fantaisie. On offre tout cela au Bon Dieu de temps en temps ; on reste, sans y penser, dans cette intention et dans ce regard échangé : et c'est la prière, la vraie, celle qui part du cœur et qui devient la vie ; celle qui relie la formule du matin à celle du soir et qui remplit la journée ; c'est elle qui fait les journées pleines et qui les rend douces (ou au moins supportables) quand elles se présentent avec des épines à la main... La Vie ! On ne la fait pas comme on veut, mais on la porte comme on veut quand on s'est façonné une âme forte. Et de loin, au long des jours de cette année déjà lancée sur sa route, je te soutiendrai dans mes huit ou neuf heures de prières quotidiennes que j'ai choisies délibérément il y a 27 ans, et que je choisirais encore si j'avais à recommencer. » Il est intéressant de noter comment, dans cette lumière intensifiée des dernières années, certains principes d'éducation spirituelle se transforment chez Dom Augustin : les uns se renforcent, d'autres au contraire s'assouplissent. Le sens de l'effort, par exemple, lui apparaît, plus que jamais, comme la vertu majeure à inculquer aux enfants... et même à ceux qui ont dépassé l'enfance. « Le plus grand service qu'on puisse rendre à un enfant (et j'appelle enfants ceux qui ont atteint la jeunesse), c'est de leur apprendre que la vie est un effort, que la joie est dans l'effort, que le secret des réussites est dans l'effort, que l'avenir n'appartient pas aux mieux doués, mais aux plus courageux, qu'il y a place pour tout le monde dans le grand soleil du bon Dieu si on sait se donner de la peine... mais que l'effort qui réussit ce n'est pas le coup de collier d'un matin ou d'un soir, ni même d'une
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semaine, d'un mois, d'une année, c'est le labeur régulier, calme, de tous les jours, de tous les mois, de toutes les années, même quand on n'a plus d'examens à préparer, de cours à suivre, de situations à obtenir, quand la vie est avancée et assurée et qu'il n'y a plus qu'à la soutenir. Il faut leur dire cela gentiment, doucement, mais sans hésiter ; il faut surtout les habituer à le faire. » En même temps qu'il insiste sur la nécessité du sens de l'effort, — donc sur l'éducation chrétienne de la volonté —, il recommande avec beaucoup plus de nuances qu'autrefois l'éducation du « cœur », même et surtout dans la formation religieuse. « Savoir le catéchisme est bien ; il faut aussi le pénétrer. » A propos de la formation religieuse d'une toute petite fille, il donne, en 1943, le conseil que voici : « Il faut développer beaucoup la piété. Le catéchisme est nécessaire, mais trop sec ; il faut révéler sous ses définitions et ses formules la doctrine vraie qui est l'amour du Bon Dieu pour nous ; il faut lui faire connaître Notre-Seigneur, la Sainte-Vierge, les anges et les saints. Ils nous aiment, c'est toute une famille pour nous ; nous devons avoir avec eux des rapports. Ne pourrais-tu pas lire l'Évangile avec elle le samedi, lui donner quelques explications ?... » Quelques jours plus tard, il complète ainsi sa pensée : « Toujours catéchiste ? Explique tout cela avec ton cœur, tout simplement. Tu en sais assez... On en sait toujours assez... mais on ne sait pas assez qu'on en sait assez. Le catéchisme et la leçon de catéchisme, l'Écriture Sainte et l'enseignement — tout cela devient délicieux quand on se donne. Enseigne surtout que tout cela doit devenir de la vie vivante. Apprends-leur à prier, avec les lèvres d'abord, c'est nécessaire ; avec le cœur surtout. » En décembre 1943, la sœur aînée de la famille meurt. Sa sœur Louise, qui vivait avec elle, sent davantage sa solitude et gémit de vieillir : « Noël approche. Dans ton silence et ta solitude, réchauffe-toi à la douce chaleur de cette fête. Elle rappelle un souvenir qui, matériellement, n'a rien de confortable ni de réjouissant. Et cependant spirituellement, quelle joie, quelle seule vraie joie est sortie de là. C'est donc que le bonheur n'est pas dans la possession de certains biens trop recherchés,
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et que le dénuement et le mépris ne le rendent pas impossible. Encore une fois, réchauffe-toi en regardant ces trois-là, dont le nom est si grand, le cœur si aimant et le désir de te faire place en leur famille si constant et si vif. Nous ne pensons pas assez à cela. Ils nous apparaissent facilement comme des personnages de légende. On lit l'histoire sainte, l'Évangile, comme de beaux romans qui ont traversé les siècles. On ne se représente pas assez Jésus, Marie, Joseph, comme des êtres de chair et d'os qui ont vécu comme nous, qui ont senti ce que nous sentons, mais qui vivaient en même temps une vie supérieure, une vie profonde dont ils tiennent immensément à nous faire part. Nous ne sommes pas des étrangers pour eux... et il ne faut pas qu'ils le soient pour nous. Nous avons place en leurs pensées, en leurs cœurs. Ils nous suivent partout et toujours des yeux de ce cœur. Ils désirent notre bien — mais notre vrai bien. Ils savent ce vrai bien ; ils peuvent nous le procurer. Donc la vie est belle, malgré ses laideurs et ses rigueurs... ou peut-être à cause de ses laideurs que la foi peut embellir... et de ses rigueurs que la charité peut adoucir. » 1944. Les documents nous font totalement défaut jusqu'en juillet. Le 14, Dom Augustin écrit à sa sœur : « Nous sommes toujours sans lumières sur la situation... et parfaitement tranquilles pour faire tout ce que le Bon Dieu voudra. » Les deux dernières lettres De cette année 1944 date pourtant une longue lettre à sa sœur, où Dom Augustin — pressentait-il que ce serait presque sa dernière lettre ? — rassemble, en une sorte de synthèse, sa conception de l'existence chrétienne. Un à un, on voit revenir ses grands thèmes : l'amour personnel de Notre-Seigneur, le sens de la Croix, le vrai bonheur, l'Eucharistie, l'union des âmes par-dessus les temps et les distances, la valeur de l'effort, la vraie source de Vie, l'Évangile... Document précieux, qui pourrait être comme le Testament spirituel de Dom Augustin, et où résonne toute sa connaissance familière de l'Évangile de saint Jean : « Je ne sais plus et je ne veux plus savoir que les choses éternelles... Il faut que nous sortions de plus en plus des mille riens où se perdent la moitié de nos pensées et de nos sentiments. Pense beaucoup au ciel. Pense beaucoup à Notre-Seigneur qui est notre ciel de la terre et qui sera encore notre ciel de là-haut. Ce qui nous manque, c'est cela. Il nous
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manque quelqu'un. Nous ne trouvons autour de nous que des choses ou des personnes qui ne sont pas assez quelqu'un. Et en nous surtout nous ne trouvons pas une personne qui soit assez une personne. Pour être quelqu'un, il faut se posséder, il faut se rendre indépendant ; il ne faut pas être à la merci de tout ce qui nous entoure ; il ne faut pas s'émouvoir et perdre la tête parce qu'il fait clair ou sombre, froid ou chaud, parce que les choux sont plus ou moins gras, parce que le portemonnaie est plus ou moins garni, parce que l'âge emporte les années et apporte les rides, parce que les hommes nous témoignent estime ou antipathie, etc., etc., etc... Si on se trouble pour tout cela, on est l'esclave de tout cela ; on n'est pas indépendant de tout cela ; tout cela nous commande, nous fait parler, agir, nous en impose ; on n'est pas quelqu'un, on n'est pas vraiment une personnalité, c'est-à-dire un être indépendant et libre. Notre-Seigneur, lui, est vraiment quelqu'un. Remarque comme il tient peu de compte de tout ce que j'énumérais tout à l'heure. Librement et très volontiers il a choisi les intempéries pour naître, la pauvreté pour vivre, le mépris et la croix pour mourir, et chacune de ces choses un peu tout le long de sa vie. Il les a voulues et acceptées et choisies, non pas parce qu'il les aimait. Il ne les aimait pas plus que nous, il en souffrait autant et plus que nous. Il avait une sensibilité beaucoup plus délicate et plus vive que la nôtre, précisément pour mieux les sentir et plus en souffrir. Il les a choisies pour nous montrer que le bonheur ne consiste pas dans toutes ces choses, puisque Lui qui est le Bonheur même ne les a pas eues — et ne les a pas eues parce qu'il n'en a pas voulu. Il a été plus grand qu'elles, indépendant à leur égard. Elles ne l'ont pas impressionné ; elles n'ont pas commandé sa vie. C'est Lui, au contraire, qui leur a été supérieur, qui les a foulées aux pieds. Si tu aimes bien Notre-Seigneur, il se fera ton divin Maître et il t'apprendra cela. Voilà pourquoi il est resté dans la sainte Eucharistie : pour enseigner et fortifier nos âmes. Malheureusement, nous restons très loin de lui, même quand nous sommes à l'église, et même quand nous communions. Il faut que nous nous rapprochions, et voici comment : Tu sais bien que l'union des âmes ce n'est pas la proximité des corps. Que de personnes qui vivent côte à côte tout le long du jour et que des abîmes séparent ! et que d'autres qui sont très éloignées physiquement et dont les cœurs sont très unis... L'union des âmes, c'est la ressemblance des pensées et des sentiments. On est très près de quelqu'un quand on a les mêmes façons de
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voir et quand on aime les mêmes choses que lui. Non seulement on est tout près, mais on ne fait plus qu'un par l'âme... et c'est l'union spirituelle, la seule qui compte. Tu vois combien il est facile de vivre uni à Notre-Seigneur. Facile ! J'emploie là un mot qui a besoin d'être expliqué. Facile ! Cela ne veut pas dire qu'on arrive à cela en un instant et sans effort. Non ! Il faut beaucoup de temps et beaucoup d'effort. Il faut tout le temps et tout l'effort dont on dispose. Facile ! Cela veut dire que c'est à la portée de tous, que cela ne réclame pas des auditions réservées à des privilégiés, à des catégories spéciales d'êtres humains. Cela veut dire que toute âme qui le veut et qui a confiance en Dieu peut y arriver. Et moi, je souhaite vivement, je désire plus que tout que ma bonne sœur aimée aille boire de plus en plus à cette source de la piété et de la vie. Remarque bien que les mots que je viens d'écrire et de souligner ne sont pas de moi ; ils sont précisément de Notre-Seigneur lui-même : `Venez à moi... je suis le chemin... je suis la lumière... je suis la Vie... Celui qui a confiance en moi, celui-là a la vie éternelle. » Mon rêve, quand je voulais te communiquer mes pensées, était de te montrer tout cela dans l'Évangile. Vais-je le réaliser ? La terre et l'existence de la terre présentent plus de rêves que de réalisations. Après tout, c'est sans grande importance. Demande à Notre-Seigneur : il te dira en temps voulu et de la façon voulue, tout ce que tu as et tout ce que tu auras besoin de savoir. Il l'a promis... et il le réalise, Lui ! J'ai beaucoup bavardé... parce que tu es seule, et puis parce que ces idées-là ne sont pas distrayantes... et puis parce qu'elles me sont très chères, si chères que je voudrais bien qu'elles deviennent ma vie,... et ta vie,... et la vie de tous ceux que nous aimons. » Voici enfin la dernière lettre que nous ayons recueillie de Dom Augustin. Elle date de novembre 1944, puisqu'il se « prépare à entrer dans la 68e année de (son) âge ». Il annonce à sa sœur qu'il a eu un accident de santé, et qu'il a dû descendre à l'hôpital de Voiron : ce « vomissement de sang », il avoue implicitement qu'il n'est pas le premier qu'il ait eu en sa vie (« C'est d'ailleurs la première fois que cela m'arrive depuis que je suis en Chartreuse »). Il badine en parlant de son mal, mais, tout en plaisantant, il rappelle à sa sœur que seule la prière « unit » vraiment les âmes, et que « le corps est un obstacle ». « Je reviens de l'hôpital... Voilà ce qui s'est passé. Un jour, j'ai eu un vomissement. C'est d'ailleurs la première fois que cela m'arrive depuis
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que je suis en Chartreuse. Or, on a cru remarquer des teintes rouges dans les matières rejetées. Du rouge en ce moment ! On m'a accusé de quelque bolchevisme intérieur... et on m'a fait passer à la radio. Naturellement la radio n'y a vu que du bleu... et je suis revenu blanc comme neige, lavé de toute accusation inquiétante. Cela ne m'empêche pas de me préparer à entrer dans la 68e année de mon âge. J'y ai pensé un peu plus en faisant le voyage de Voiron. La pensée ne m'a pas ému. J'ai regardé bien des fois cette vie par la portière du train qui me menait à la fin. Elle ne m'a jamais beaucoup retenu ; je suis tout prêt à trouver le point terminus... et à descendre... Use beaucoup de (la prière)... même si (elle) ne produit pas l'effet de consolation sensible que nous en attendons peut-être un peu trop. Il faut prier pour s'entretenir avec le bon Dieu, notre Père, avec Jésus notre frère aîné, avec la Sainte Vierge notre mère, avec les anges et les saints, notre famille. Il ne s'agit pas d'obtenir d'eux toute espèce de bienfaits et de soutiens ; il s'agit de relations entre gens qui s'aiment. Il faut croire à la réalité de cette affection et de ces rapports... Seulement il faut croire à cela sans le voir. La difficulté est là, elle est réelle ; elle n'est pas insurmontable. En réfléchissant, on comprend que ce sont les âmes qui communiquent, et non les corps. Combien de gens qui vivent côte à côte et qui ne communiquent plus, qui ne sont rien les uns pour les autres ! Et combien d'autres que la pensée et le souvenir unissent à des milliers de kilomètres de distance ! Le corps est un obstacle ; nous avons le tort de le considérer comme un moyen indispensable. Voilà pourquoi quand il s'effrite comme un vieux mur, il ne faut pas s'en émouvoir, mais il faut développer la vie qui ne s'effrite pas. Malgré tout, je suis bien aise de voir arriver la fin de la longue épreuve que le Bon Dieu impose au monde depuis quatre ou cinq ans. Le monde comprendra-t-il que tous les progrès matériels dont il est si fier ne suffisent pas pour rendre heureux ? C'est une arme à deux tranchants. Le tranchant qui joue depuis quelques années fait surtout de la douleur et de la mort. » Quel fut, à Voiron, le diagnostic du médecin ? Qu'avait révélé l'examen clinique ? En tout cas, Dom Augustin reprit sa vie conventuelle. C'est l'époque, ne l'oublions pas, où, dans les moments d'accalmie, il rédigeait ses Élévations sur l'Évangile de saint Jean ; on le trouvait, écrivant debout devant la fenêtre. Il avouait, alors, qu'il sentait très vif son goût pour la vie intellectuelle... Un trait datant de ces dernières semaines montre bien avec quelle énergie il lutta contre la maladie. Un
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jour, un Père le rencontra, se promenant à pas lents dans la galerie des Cartes. Il le salua de la tête, selon la coutume ; mais ayant remarqué son extrême pâleur, il lui dit : « Mon Père, vous êtes fatigué, vous seriez mieux dans votre lit. » — « Oui, répondit-il, je suis fatigué, mais je préfère me promener. » L'éminent praticien, qui fut appelé en consultation au début de sa maladie, ne s'y trompa pas : « Vous avez trop forcé, lui dit-il, vous vous êtes usé, il n'y a plus rien à faire. » Face au Seigneur qui vient Dans les premiers jours de 1945, Dom Augustin dut, un jour, sortir du chœur pendant l'Office. Quand on fut le visiter quelques instants plus tard, on le trouva évanoui sur le sol de sa cellule, et il avait eu un grave vomissement de sang. Il essaya, les jours suivants, de reprendre les observances régulières, mais il dut bientôt convenir, malgré son énergie extraordinaire, que cet effort excédait ses forces. Alors commencèrent des semaines où se mêlèrent pour lui de très grandes joies et de très profondes souffrances. Joies qui lui venaient, autant qu'on en puisse juger, non pas de connaissances extraordinaires, mais d'une intensification de la lumière de Dieu sur ces grandes vérités johanniques dont il avait été si avide pendant sa vie religieuse et surtout pendant ses dernières années. Souffrances qui, elles, lui venaient de la douloureuse maladie qui affectait sévèrement son corps, mais aussi d'une sorte d'angoisse ou de scrupule qui s'était emparé de son âme. « C'est pire que la mort ! Je suis au-delà de la mort ! » l'entendit-on répéter plusieurs fois, dans ces dernières semaines de maladie : mais sa foi et sa résignation étaient admirables, il ne se plaignait jamais. Des anecdotes qui nous ont été confiées sur ses derniers temps, pourquoi parler ? Respectons ici plus que jamais son « silence cartusien ». Nous ne garderons que ces deux paroles, parce qu'elles sont très liées à cette spiritualité qui se dégage de toute son existence, et pour ainsi dire l'achèvent. Un Père lui portait la communion après Matines, vers 2 h 30 ou 3 heures du matin. Un jour, après avoir communié, Dom Augustin dit au moine qui lui présentait un peu d'eau : « Attendez ! Attendez ! Comment tant de joie et tant de souffrances peuvent-elles s'accorder à ce point ? » Un autre jour, au Père qui lui demande comment il a passé la nuit : « Ah ! mon Père, répond-il, cette nuit, j'ai vu la mort. » — « Cela ne doit pas être agréable? » — « Vous parlez bien, c'est terrible, répondit
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Dom Augustin d'une voix grave où passait une angoisse, une terreur... Au matin, j'ai brûlé tous mes papiers. » C'était exact, à la Grande Chartreuse, avant son grand départ, Dom Augustin brûla tous ses papiers, comme il avait brûlé tous ses papiers en quittant San Francesco, en quittant Vedana. Tous ? Non, pas tout à fait. Un de ses neveux lui avait fait promettre de lui laisser certaines notes à sa mort, et l'on trouva en effet sur son étagère un bloc d'écrits enveloppés dans une chemise, sur laquelle il avait écrit : « Notes sans valeur — Remettre ou envoyer à mon neveu, M. P... dans la suite des temps, si les circonstances le permettent (26). » Le 12 mars, les Pères de la Grande Chartreuse prévinrent la famille de Dom Augustin que son état s'aggravait. « Il n'y a plus de crises violentes comme auparavant, disait-on, mais il est de plus en plus épuisé. Nous pouvons donc craindre qu'il ne résiste plus longtemps. » Il résistera un mois encore. Les derniers jours, sa respiration était devenue tellement pénible que chaque inspiration paraissait devoir être la dernière. Et cela dura longtemps : il confia à quelqu'un qui le veillait qu'il voulait faire de tous ces efforts, autant d'actes d'amour... et cela jusqu'au bout ! La mort Le 12 avril 1945, à 16 h 30, en pleine connaissance, Dom Augustin s'éteignit silencieusement, sans témoin, presque sans qu'on s'en aperçût, quelques instants après que son infirmier l'eut quitté. Il mourait dans la simplicité, en vrai chartreux. En vrai chartreux ! Je n'ai pas caché ce qui pouvait manquer à son tempérament pour faire de lui cet homme de parfait équilibre qui correspond à l'idéal cartusien. Lui-même, n'avouait-il pas à un confident, à la fin de sa vie, qu'il « ne s'était pas assez détaché pour atteindre à la plénitude de la vie cartusienne » ? Mais il arrive que le Seigneur appelle parfois certaines âmes à la vie religieuse, sans leur en donner, au départ, toutes les qualités humaines : ce qu'il leur donne par contre, c'est la
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Il convient de noter dans quelles circonstances ce neveu avait demandé ces notes à Dom Augustin. Pour échapper au S. T. O., le jeune homme s'était réfugié dans un maquis de Chartreuse. Il avait eu alors plusieurs fois l'occasion de visiter son oncle. Il avait connaissance de ces notes, et en particulier du Saint Jean auquel Dom Augustin travaillait beaucoup en ce temps. Il lui demanda de ne pas les détruire, mais de les lui réserver. 103

force de sa grâce. Ces âmes luttent, s'humilient en secret de leurs défauts et de leurs fautes, souffrent de faire souffrir les autres... Elles portent cette Croix avec amour. Par-dessus toutes leurs difficultés, à travers toutes leurs difficultés, elles jettent leur regard vers le but, elles tendent vers le but, elles s'attachent avec d'autant plus d'amour au but que la voie, pour elles, est plus rude ou plus obscure. Et finalement, lorsqu'elles ont atteint le but, nous devons reconnaître qu'elles ont manifesté à l'égard de leur vocation, de leur Ordre, de leurs frères ou de leurs sœurs, un singulier amour. Devant cette existence, on ne peut pas ne pas répéter le célèbre texte d'Isaïe, qu'aimait tant Dom Augustin : « Vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes voies ne sont pas vos voies, oracle de Yahvé. » Les quelques écrits qui nous restent de Dom Augustin éveillent dans les âmes d'aujourd'hui de profondes et divines résonances. Cela non plus, ses frères en saint Bruno, et lui-même moins encore que ses frères, ne l'avaient prévu, ne l'ont voulu. Les voies du Seigneur, décidément, ne sont pas nos voies. En admettant un jour à la profession cartusienne, malgré ses difficultés de santé, l'abbé Maxime Guillerand, Dom Florent Mièges, le prieur de la Valsainte, Dom Hughes le Maître des novices, et la communauté du couvent, avaient bien interprété « les voies de Dieu ». Le 12 avril 1945, le Frère « Scribe » du Très Révérend Père Prieur Général, annonçait à l'Ordre la mort du « Vénérable Père dans le Christ, Augustin Guillerand, Prêtre, profès de la Valsainte, coadjuteur de la Grande Chartreuse, prieur de Vedana, convisiteur de la province d'Italie, autrefois vicaire des moniales de San Francesco, et vicaire de sa Maison de Profession ». Pour Dom Augustin, comme pour tout chartreux qui meurt, les religieux de l'Ordre récitèrent l'office des morts. À la Valsainte, sa maison de profession, à la Grande Chartreuse où il mourut, à Vedana dont il était toujours prieur, chaque prêtre selon la coutume cartusienne, célébra six messes... En contemplant cette existence à la fois dramatique et pacifiée, comment ne pas évoquer ce passage de la lettre de saint Bruno à la communauté de Chartreuse : « Vous montrez par vos œuvres ce que vous aimez et ce que vous connaissez. Car vous pratiquez avec tout le soin et le zèle possibles la véritable obéissance, qui est l'accomplisse104

ment des vouloirs de Dieu, la clef et le sceau de toute l'observance spirituelle : jamais elle n'existe sans une grande humilité et une patience insigne, et toujours elle s'accompagne d'un chaste amour du Seigneur et d'une authentique charité. Il est par là évident que vous recueillez avec sagesse le fruit tout suave et vivifiant des divines Écritures. »

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LA PENSÉE SPIRITUELLE DE DOM AUGUSTIN GUILLERAND
(Extraits commentés)

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Au terme de cette étude biographique, il nous apparaît clairement que la spiritualité de Dom Augustin, tout en étant fondée solidement en théologie et même en philosophie (27), est avant tout la projection en de grands principes, de son expérience personnelle des choses de Dieu. « Vicaire » des moniales de San Francesco, prieur de Vedana, il s'est révélé à nous comme un éducateur d'âmes, plutôt que comme un théoricien de la spiritualité. Il nous faut pourtant jeter à présent un regard d'ensemble sur ses écrits, et chercher à les présenter, sinon en synthèse, du moins en symphonie : ce sont des thèmes plutôt que des thèses dont il convient de faire apparaître l'accord profond. Parmi les conseils qui m'ont été largement distribués tandis que je préparais cette biographie, il en est un qui m'a beaucoup frappé : « Dom Augustin, m'a-t-on dit, n'aurait pas aimé être 'fixé' comme un papillon sur une planche de collection. » Et à l'appui de ce conseil, on me rappelait de lui cette parole assez mystérieuse, mais qui se comprend mieux à présent : « On gagne beaucoup à être deviné », — et une habitude : il donnait rarement aux âmes des conseils pratiques, il préférait leur répéter les grands principes qui atteignent le fond de l'âme et inspirent en27

Peut-être sera-t-il un jour utile d'étudier les « sources » de la pensée de Dom Augustin. Le temps ne m'en semble pas encore venu. Contentons-nous de signaler ici que certaines des influences qui se sont exercées sur Dom Augustin apparaissent clairement : d'abord l'évangile de saint Jean, et surtout le Prologue, — ce qui confère un primat parmi les écrits à son commentaire de saint Jean : Au seuil de l'Abîme de Dieu ; puis, parmi les Pères, saint Augustin, son patron, qu'il cite à plusieurs reprises dans ses lettres et pour lequel il avait une très grande dévotion ; parmi les théologiens, saint Thomas d'Aquin et surtout Thomassin, ce grand Oratorien du XVIIe siècle qui lui paraissait, à juste titre, symphoniser à merveille saint Augustin et saint Thomas ; enfin parmi les « Spirituels », il avait une préférence marquée pour l'Imitation de Jésus-Christ et pour saint François de Sales. Nous possédons quelques liasses de notes qui paraissent des résumés ou des extraits de ses lectures : c'est ainsi qu'on voit qu'il a lu, plume en main, Lessius, Merkelbach, Didiot, etc... donc des maîtres et des vulgarisateurs. Plusieurs fois au cours de sa correspondance, il conseille à ses correspondants la lecture de tel ouvrage de spiritualité, et révèle une information assez abondante. Il cite par exemple Mgr de Segur, ou le P. Caussade, en homme qui a lu sérieusement ces auteurs. On a pu aussi trouver entre sa pensée et certains auteurs, comme le P. Gratry qu'il aimait beaucoup, le P. Grou, le P. Caussade, le P. Libermann, des correspondances étonnantes : il serait imprudent cependant de conclure à une influence véritable. 107

suite, au gré de l'action intime du Saint-Esprit, toutes les conduites, gestes, actes, paroles, comme par une efflorescence spontanée. N'oublions jamais que Dom Augustin, si racé fût-il, était un paysan : il aimait les « germes » vivants et savait qu'il faut au grain de blé du temps, de la pluie et du soleil pour mûrir en épi... L'instinct de vivre, une ardeur aiguë, une exigence foncière de vivre d'une vie qui soit vraie, voilà semble-t-il, jusqu'où il faut remonter chez Maxime Guillerand, si l'on veut comprendre ses démarches spirituelles, sa vocation sacerdotale, sa vocation de chartreux, son combat spirituel, bref son destin. Passionné comme il l'est, il a de la vie le goût, l'appétit, le désir, et de la mort l'horreur. Qu'on ne le trompe pas et qu'on ne cherche pas à lui faire illusion, il discerne très vite ce qui est la vie authentique et ses contrefaçons. Dès l'enfance, chez ce grand affectif, un sentiment douloureux s'est éveillé : cette vie qu'il vit, ces êtres, cette maison de Reugny, cette famille, ces amis, ces compagnons de sacerdoce qu'il aime, sont-ils emportés eux aussi par ce mouvement rapide qui entraîne toutes choses vers l'anéantissement, vers la mort ? Ne seraient-ils pas « vrais » ? Et lui-même, voici que les jours s'ajoutent à ses jours, les ans à ses ans : ne serait-il qu'un être éphémère, dont rien bientôt ne subsistera ? Il faut percevoir dans sa correspondance familière avec quelle nostalgie il compte son âge : à 40 ans, il se considère déjà comme proche de la mort ; il souligne volontiers devant ses intimes que ses cheveux grisonnent, qu'il a 50 ans, 60, 67... qu'il y a 10 ans, 27 ans, il partait pour la Valsainte. La maladie, la fatigue entrent peut-être pour quelque chose en cette arithmétique. Peu importe. Il suffit pour lui : la vie d'ici-bas n'est pas la vraie vie. Tout ce qu'il aime et tout ce qu'il est, il le projette dans l'éternel. Avec une vigueur et une rigueur que son caractère absolu exagère, surtout à certains moments. Il ne veut plus que de l'éternel. Il se refuse même parfois à compter les heures et les ans : c'est l'instant, chaque instant, qu'il veut remplir de l'éternité, de l'immutabilité de Dieu, dont il veut faire déjà ce qu'il appelle joliment... une « minute éternelle ». La foi propose une solution à cette exigence de son âme : anticiper le ciel dès cette terre, participer par la grâce, mieux encore : par une prise de conscience de la grâce, à ce qui est la vie éternelle : le mouvement de la vie de la Trinité elle-même. Son goût de la vie par un contrecoup en apparence paradoxal, le pousse à la pure contemplation. Saint Jean est pour lui l'Évangile de lumière. Il le lit et le relit, le commente et recom108

mence sans cesse son commentaire, parce qu'il trouve dans les pages admirables de l'Apôtre tout ce qui émeut son âme : l'appel à la vraie Vie, la révélation de la vie de Dieu, de l'amour réciproque, de cet « unum » mystérieux qui lie dans la Trinité le Père et le Fils, et nous lie nousmêmes au Fils et par le Fils au Père. « Croire, dit-il, ce n'est pas seulement donner son esprit à la vérité, c'est livrer toute son âme et tout son être à Celui qui la parle et qui est la Vérité. Croire, c'est vivre, et cette vie est la Vie même. » Les mots majeurs de la Révélation du Christ : Vie, Lumière, Amour, Source, exercent sur lui une fascination et se chargent, en son style, d'une puissance extraordinaire de sentiment. « Le bonheur, écrit-il un jour, est dans l'âme, bien plus que dans les choses. » Le voici donc en possession de la perle précieuse qu'il recherchait avec un cœur avide. Sa foi le comble. Par elle, il récupère pour l'éternité tout ce que le temps lui arrachait. Il éprouve à vivre en son absolu la « plénitude » que saint Paul promettait à ses chrétiens d'Éphèse et qu'il leur présentait comme une participation en Jésus-Christ à « la Plénitude de Dieu ». Notons bien ce caractère de sa dévotion trinitaire : en dépit de certaines subtilités de pensée et de quelques complaisances de langage, ce que cherche Dom Augustin dans le dogme de la Trinité, ce n'est pas seulement la joie d'une connaissance, c'est surtout un « mouvement » vital, une Vie qui participe à la vie même de Dieu. « Il faut se mettre d'accord avec le Fond des Choses. » Cette formule, un peu mystérieuse, dont usait volontiers Dom Augustin en ses conversations, au dire de plusieurs témoins, et qu'il emploie au moins une fois dans sa correspondance (28), nous pouvons la reprendre en prélude à toute sa pensée spirituelle. Elle rappelle en quelque façon la formule par laquelle les écrivains mystiques essaient d'exprimer à quelle profondeur d'intériorité Dieu agit dans l'homme : « le fond de l'âme ». L'une et l'autre expressions signifient que la vie spirituelle, lorsqu'elle est vécue en toute sincérité et générosité, entraîne l'âme au-delà du visible ou du psychologique, jusqu'en ces régions où la connaissance se fait conscience du mystère et amour, plutôt encore que science et dialectique. L'âme a le sentiment, alors, qu'elle touche à l'essentiel, qu'elle atteint la vérité des choses et la vérité d'elle-même. Ses cheminements vers ce terme sont souvent douloureux ; c'est à coup d'arrachements et de sacrifices qu'elle progresse, et les derniers pas sont parfois les plus cruels.
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Cf. Harmonie Cartusienne, 2e édit. p. 36. 109

Pourtant, en sa souffrance même elle éprouve ou commence à éprouver une joie qui est au-delà des joies ordinaires, une paix qui est au-delà de toute paix ; elle se sent appartenir à Dieu et en retour, posséder Dieu. Quelque chose de la joie de Dieu, quelque chose de la paix de Dieu habite à présent en elle : lumière au milieu de ses ténèbres, réalité au cœur des apparences fugaces qui s'écoulent et la déçoivent, perle précieuse dont le gain ne saurait se payer trop cher. Cette joie ne supprime pas la souffrance, mais elle compose avec elle en un état d'âme original. Peutêtre est-ce dans ce sentiment antinomique qu'il faut chercher la clé de cette phrase qui, on se le rappelle, échappait à Dom Augustin en ces jours d'agonie : « Comment tant de joie et tant de souffrance peuventelles s'accorder à ce point ? » Alors, il n'aurait pas exprimé seulement ce qu'il éprouvait en ces instants suprêmes, mais il aurait, à l'occasion de ce dernier combat, laissé entrevoir le secret de son âme et de sa vie tout entière (29).

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1. Clé des sigles et abréviations : AS = Au Seuil de l'Abîme de Dieu — FD = Face à Dieu — HS = Hauteurs Sereines — CM = Contemplations Mariales — Voix C = Voix Cartusienne — VC = Vivantes Clartés — SC = Silence Cartusien — HC = Harmonie Cartusienne — LA = Liturgie d'âme.

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I. AU CENTRE DE LA PENSÉE SPIRITUELLE DE DOM AUGUSTIN
DIEU APPELLE L’HOMME A VIVRE DE LA VIE TRINITAIRE QUI EST ESSENTIELLEMENT MOUVEMENT D’AMOUR

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1. La Vie Trinitaire : Dieu est Amour « Le fond des choses » pour Dom Augustin, c'est Dieu. Et Dieu, c'est essentiellement le Dieu Trinité, le Dieu Vivant, dont toute l'action, soit à l'intime de lui-même soit à l'extérieur, est essentiellement don de soi, amour. « Nous voilà en plein Dieu, ose-t-il écrire, en pleine vie divine, en face des relations et des communications mutuelles qui unissent et distinguent à la fois les trois Personnes de la Sainte Trinité. » Ces relations, ces communications mutuelles lui apparaissent comme un immense, un infini « mouvement (30) » d'amour réciproque. Éternellement, le Père engendre le Verbe, le Verbe reflète le Père, l' « exprime » en plénitude, l'Esprit unit le Père et le Verbe. Tous ces mots ne sont pas pour Dom Augustin des concepts abstraits ou usés, mais il les charge d'un sens vivant, réel, actuel. Ils lui semblent même insuffisants pour cerner l'indicible réalité. Il les dilate, pour ainsi dire, aux dimensions de sa foi. Il en admet l'humaine pauvreté afin de mieux les dépasser par toute la valeur mystique que leur confère la Révélation. « L'acte de l'Être, c'est le don de soi, c'est l'Amour qui se donne. » Tel est le sentiment majeur qui inspire, anime, harmonise toute la pensée spirituelle de Dom Augustin. Fidèle à son Maître, Thomas d'Aquin, il conçoit Dieu d'abord comme l'Être supérieur, mais l'Être qui, parce qu'il est précisément l'Être supérieur, est tout entier Amour. Il aime, dans sa correspondance, appeler Dieu : Caritas, Amour. Il a une conscience aiguë du dynamisme de la vie trinitaire. « In Ipso vita erat... En Lui était la Vie. » Le mot de saint Jean en sa première Épître, est au cœur de sa pensée spirituelle : « Dieu est Amour. » Il faut participer à ce sentiment fondamental de Dom Augustin, le faire nôtre par la foi, si nous voulons l'accompagner en son odyssée spirituelle : c'est ici que tout débute et prend essor, et c'est ici que finalement tout s'accomplit.

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L'A. use fréquemment de ce mot « mouvement » pour désigner la vie trinitaire. Il s'est expliqué ailleurs sur le sens qu'il lui donne : « Son 'mouvement' n'est pas notre mouvement. Je suis dans un monde tout nouveau, où rien ne commence, ni ne continue, ni ne finit. » « Nos esprits rectilignes en sont tout d'abord déconcertés. Nous croyons qu'avancer c'est aller d'un point à un autre, et cela est vrai quand le point initial est néant ou indigence. Quand c'est l'Être même, le développement ne peut se faire qu'en Lui, dans la communication... de son Être. »

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Voilà ce qui était au commencement : l'Esprit infini qui se parlait, et se disait éternellement ce qu'il est, qui se voyait en lui-même, dans sa Pensée, son Verbe, qui reproduisait ce Verbe pour se voir en lui, qui était tout et qui se voyait tout dans ce Verbe. Un esprit est une demeure ; plus il est esprit, plus il a un dedans et plus il y demeure. L'Esprit pur, l'Esprit infini procède de lui-même et s'y achève. Éternellement il produit en lui une image de lui-même qui est son Verbe. Éternellement, il la pose en face de lui, il la voit, il la regarde, il l'engendre ; éternellement l'image demeure là et reproduit Celui qui la produit. Éternellement le Verbe se tient dans cette demeure, dans ce foyer, dans ce sein paternel, recevant le souffle spirituel qui l'engendre, et, animé de ce souffle, rentrant et restant dans l'immensité infinie qui est son principe. Il y a donc là, dans cette demeure (apud Deum) qui est du Père (in sinu Patris) un mouvement mutuel qui égale l'Être communiqué, qui est cet Être même et cette demeure, qui en procède comme d'un principe, qui se reproduit infiniment dans une image parfaite, infinie, égale au principe, et qui, communiqué à l'image, reçu par elle, lui fait accomplir le don de soi qui est l'acte infini du principe. Le principe la voit en luimême, il se contemple en elle, il se connaît par elle ; il voit qu'il lui donne tout ce qu'il est, que se donner c'est son être ; il le voit parce qu'il voit son image se donner ; il voit le mouvement qu'elle accomplit et qui est son mouvement ; il jouit de se donner et du don d'elle-même qu'elle lui fait ; il jouit de cet amour, il jouit d'être cet amour et de le répandre en lui ; il jouit de communiquer cette jouissance et de la jouissance de celui auquel il la communique. L'image se tient toute tournée vers le Père, toute en face de lui, pour accueillir cet amour, ce souffle qui devient son être, son amour, sa vie et sa joie, et pour les reproduire, afin que le Père les retrouve en elle, en soit heureux et glorifié. Elle reçoit le mouvement qui procède du Père, qui la fait Fils, et qui procède d'elle pour faire en elle et par elle ce qu'il fait dans le Père. Une immense circulation d'amour anime donc cette demeure, est cette demeure et, dans cette demeure qui est l'Être même, se communique à trois tenues, les unit de l'unité la plus complète, l'unité de l'Être, et les distingue en même temps de toute la grandeur de cet Être qui s'oppose. Ces trois termes sont trois Personnes ; ce sont des esprits ; elles sont uniquement spirituelles ; leurs actes sont des actes uniquement spirituels ; elles connaissent et elles aiment ; elles ne font que cela : se connaître et s'aimer. La connaissance et l'amour, c'est le mouvement
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même de leur être, et ce mouvement est infini comme leur être, il est leur être même, mais leur être qui se meut pour se donner. Or se donner, c'est leur être ; elles ne sont l'une et l'autre qu'amour et don de soi. Elles se donnent infiniment l'une à l'autre cet être qui n'est que mouvement et amour. Éternellement elles se le communiquent ; éternellement, dans le sein du Père, il va du Père au Fils et du Fils au Père ; éternellement l'Esprit procède du Père et du Fils et les unit de ce don de soi qui est leur don de soi mutuel. Éternellement ils contemplent ce don de soi, et ils jouissent de se donner, d'être l'un dans l'autre, l'un par l'autre, l'un pour l'autre. Nulle mesure, nulle restriction dans ce don de soi qui est l'Être même et qui se donne comme il est ; nulle étroitesse, nul égoïsme, nulle limite. C'est l'Océan infini qui se répand en lui-même, grâce à sa spiritualité infinie, en se reflétant dans une image qui le reproduit tout entier et qui se répand elle-même dans le même lit sans rivage. (AS, p. 9-11) Le Verbe ! C'est-à-dire la parole de « Celui qui est », la parole de l'Être infini. Car l'Être parle ; il s'exprime ; il se dit éternellement à lui-même ce qu'il est ; il produit une image qui reproduit ses traits et les lui montre. L'Être est esprit ; il l'est nécessairement ; il l'est autant qu'il est ; il est l'Esprit infini comme il est l'Être infini. « L'Être qui est » est infiniment déterminé ; c'est le sens du mot « parfait ». Il est parfait parce qu'il est complètement fait. Il est tout ce qu'il peut être, il a tout ce qu'il peut avoir. Il n'y a donc pas de matière en lui ; il est immatériel, il est esprit, pur esprit. Or un esprit possède une propriété caractéristique : il réfléchit ; c'est un miroir. Il reproduit l'image de ce qui est en face de lui. S'il se regarde lui-même, il reproduit ses propres traits. C'est ce que nous appelons sa pensée ou son verbe. Le Verbe, c'est la parole de l'Esprit, la parole sans mots, la parole intérieure et ailée. Les mots sont une traduction extérieure et sensible pour les esprits qui sont plongés dans la matière. « L'Être qui est », le pur esprit, n'emploie pas de mots. Sa parole est toute spirituelle, comme lui ; elle est son image parfaite qui le reproduit tel qu'il est, qui l'exprime tout entier et l'égale. (AS, 8.9) Vous, ô mon Dieu, vous trouvez en vous-même l'objet de votre pensée. C'est votre Être. Vous le contemplez éternellement et éternellement vous produisez en vous son Image qui est votre Pensée, votre Parole
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intérieure, votre Verbe, votre Fils, le fruit de votre union avec vousmême. Éternellement, il reçoit cet Être, et éternellement Il le reproduit. Il fait ce que vous faites, car Il est ce que vous êtes. Vous vous donnez à Lui et Il se donne. Le mouvement qu'il engendre est son mouvement parce que c'est le vôtre. Voilà votre Vie : le mouvement, intérieur, qui va de vous à votre Image, qui engendre celle-ci, et qui va de votre Image à vous. C'est comme un souffle qui part de votre sein, qui y reste, qui s'y donne et vous montre en le reproduisant ce que vous êtes. Ce mouvement n'est pas une certaine forme de la vie comme celles que je connais : ce n'est pas le mouvement d'un être, c'est le mouvement de l'Être même, et c'est pourquoi c'est la Vie même. C'est le mouvement d'un océan qui n'aurait pas de rivages. Nulle source ne l'alimente ; rien ne lui vient du dehors, rien ne sort de son sein infini ; il se meut en luimême. Son onde, c'est une lumière qui en illumine toute l'immensité, c'est cette immensité même et c'est le mouvement de cette immensité. Je distingue cependant dans cette immensité, dans ce mouvement unique, dans cette lumière qui l'emplit, deux termes. Vous regardez votre Image et votre Image vous regarde, vous êtes l'un en face de l'autre, vous vous opposez l'un à l'autre, vous prenez cette position opposée (je ne dis pas contraire) pour vous voir, pour vous donner, pour vous unir, pour ne faire qu'un. Vous êtes distincts pour ne faire qu'un, et vous êtes infiniment distincts comme vous êtes infiniment un. De là ce mouvement qui est votre Vie et la Vie même. Vous vous mouvez l'un vers l'autre, vous vous mouvez l'un dans l'autre, comme mon esprit dans sa pensée et ma pensée dans mon esprit, comme la lumière dans le miroir et le miroir dans la lumière, comme tous ceux qui s'aiment quand ils s'aiment de toutes les forces de leur être. Mais ce ne sont là que des comparaisons lointaines ; si elles expriment l'unité, elles ne rendent pas la distinction ; si elles disent bien la distinction, l'unité est menacée. (FD, p.166-168) Et le Verbe était Dieu (I, 1). C'est la conclusion de ce qui précède. En Dieu, il n'y a que Dieu. Dieu est à lui-même sa demeure. L'image, le Fils, la pensée qu'il produit en lui, c'est lui-même. Il ne peut produire que lui-même. Seule une image infinie peut représenter l'infini. Seul un Fils parfait peut procéder d'un Père qui est toute perfection. L'Être parfait accomplit un acte parfait, et le terme de son acte, le fruit de sa génération est parfait comme lui.
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Mais ce fruit se distingue de Celui qui engendre. Le Fils n'est pas le Père. Il peut avoir le même être, il peut accomplir le même acte, il peut occuper le même lieu, il peut posséder la même perfection, il peut lui être égal en tout, il peut ne faire qu'un avec lui, mais il n'est pas lui ; il est nécessairement distinct de lui. Distinct ne veut pas dire différent. Plus un être est, plus il se distingue de tout autre. Un homme distingué est un homme qui ne se confond avec aucun autre ; il possède la même humanité, mais il a sa manière à lui de la posséder. Le Père et le Fils possèdent la même divinité, le même être infini, mais ils ne le possèdent pas de la même façon. L'un le donne sans le recevoir ; l'autre le reçoit et le donne. Le Père engendre, le Fils est engendré. Voici ce qui les distingue. Et voilà ce qui les unit. Ils sont unis dans cet être qu'ils se donnent mutuellement : c'est l'Être infini... et il ne peut y avoir qu'un infini. Ils sont unis dans cette unité infinie. « Le Verbe était Dieu », parce que le Père est Dieu et comme le Père est Dieu. « Et Deus erat Verbum. » (AS, p. 12-13) Cette image est aussi amour, don de soi, car l'Être se donne comme il est et comme il se montre. Être, se montrer, se donner, c'est pour lui la même chose, c'est le même acte, le même mouvement : c'est sa vie. Mais les rapports diffèrent et exigent des termes distincts qui sont les Personnes divines. L'Être qui produit cette image que j'appelle Fils, Verbe, Parole, je le nomme Père. L'image qui le reproduit, qui a tout son être, toute sa lumière, tout son amour et toute sa vie : c'est le Fils. Le mouvement d'amour qui donne au Fils tout ce qu'a le Père et qui fait accomplir au Fils le même don total de soi pour reproduire le Père et le montrer, c'est leur Esprit ; le souffle unique qui part du Père, l'exprime dans le Fils, qui repart du Fils et montre au Père ce qu'il est. Père qui produit l'image, engendre le Fils, s'exprime dans son Verbe ou Parole, se montre dans le rayon de lumière qu'il émet ; Fils qui est cette image, cette Parole, ce rayon, l'éclat et la splendeur de ce rayon, la figure qui porte ses traits et les lui montre ; mouvement d'Amour qui se donne, dans le Père pour se reproduire, et dans le Fils pour que le Père voit cette reproduction et en jouisse : voilà le Dieu qui veut également se reproduire en nous et nous faire ses enfants. (AS, p. 57) Il la voit parce qu'elle s'est manifestée. Le Père qui donne au Fils d'être ce qu'il est et de faire ce qu'il fait, qui l'engendre de ce don « avant toute aurore », qui se connaît en lui, qui voit son amour dans l'amour de
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son Fils, qui jouit en lui de cette connaissance et de cet amour, a voulu nous communiquer ce trésor sans prix. Il a proféré cette parole hors de lui, dans le néant ; par elle il nous a appelés à l'être et à la vie : « Tout a été fait par lui. » Tout est son œuvre :... tout, mais surtout la vie, et au sommet la Vie vraie qui consiste à connaître et à aimer ce qu'il aime, à le connaître et à l'aimer comme il se connaît et comme il s'aime. (AS, p. 18-19) J'aimerais m'arrêter sur votre vouloir qui a fait toutes choses de son seul « je veux » et qui les a faites dans la plus complète indépendance à leur égard, sous la seule et infiniment libre pression de votre Amour. Je vous vois tourné vers vous-même, occupé de vous seul — mais de tout en vous — lié par vous seul, plongé dans la joie infinie de vous donner à vous-même et de répandre dans l'océan de votre Être autonome toutes les richesses dont Il est la plénitude, de les communiquer en les gardant, de les garder en les répandant, de les reprendre par le même acte qui les donne. Acte unique, don unique, vouloir unique, commun pourtant à trois Personnes, qui agissent, s'aiment, se donnent et veulent cela et jouissent de ce vouloir. Mais là encore je me sens si perdu dans un monde trop grand ! (FD, p. 175) En lui était la Vie, et la Vie était la lumière des hommes (I, 4) Jean avance dans sa description ; ses phrases brèves ont une plénitude à laquelle je n'ose même pas songer... tant elles me dépassent. Celle que je viens d'écrire enferme un triple mystère, le mystère de la vie en sa source divine, le mystère de cette vie répandue hors de sa source, et le mystère de lumière qui procède de cette vie. Je passerai mon éternité à contempler ces mystères sans les pénétrer pleinement. Que puis-je espérer des quelques heures d'ici-bas consacrées à les méditer ? Le mystère de la vie divine, c'est ce que l'évangéliste a décrit en commençant : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était chez Dieu. » La vie est un mouvement, c'est le mouvement qui part des profondeurs de l'être, qui s'y développe et s'y achève sans en sortir. Plus il est intérieur plus il est « vie ». Le vivant par excellence c'est l'Être même, « l'Être qui est », dans lequel tout est, auquel il ne manque rien. Il n'a pas à sortir de lui-même pour s'entretenir ou se développer. Il a
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tout, il est tout... et tout est en lui ; il y demeure. Dans cette demeure cependant il se meut. C'est ce mouvement que Jean a décrit au premier verset de son Évangile : « Au commencement était le Verbe, il était chez Dieu et il était Dieu. » Le Verbe est le terme de ce mouvement, et il le reproduit. L'Être est esprit ; il se regarde ; il se tient en face de lui-même comme en face d'un miroir ; il y produit son image qui lui montre ce qu'il est. Il se donne à elle ; il lui donne d'être ce qu'il est, de faire ce qu'il fait. L'Être se donne et l'Image se donne. Ce don de soi est leur mouvement, et ce mouvement est leur vie. Mouvement unique, mais en sens inverse ; mouvement de l'Être en lui-même et en face de lui-même. Dans l'Être qui se regarde, c'est une expiration, un souffle qui se communique. Dans l'image qui le reproduit, c'est une aspiration. Elle est comme reprise et portée par ce souffle dans le sein qui la produit en l'expirant... et qu'elle n'a pas quitté. Éternellement, l'Être expire et aspire son Verbe ; éternellement le Verbe est expiré et aspiré en même temps ; éternellement ils se communiquent ce souffle, cet Esprit qui est l'Amour même, le don de soi essentiel ; éternellement cet Esprit, cet Amour, ce don de soi va de l'un à l'autre, demeure dans l'un et l'autre, les fait demeurer l'un dans l'autre, les tient dans l'unité de ce même être qu'ils se donnent, de ce même don et de ce même mouvement : et c'est la vie. Jean la voit dans Celui qu'il aime, et il nous le dit : « En lui était la Vie. » (AS, p. 17-18) Notre esprit à nous reste ébloui devant cette réalité ; l'idée qu'il s'en fait, les comparaisons qu'il peut tenter restent à une distance proprement infinie. Je songe à une famille : un père, une mère, un enfant, dont les âmes d'une délicatesse parfaite, affinées, dégagées, spiritualisées, vivent dans la plus complète intimité qui se puisse concevoir ; les pensées de l'un sont les pensées des deux autres, leurs vouloirs, leurs sentiments, leurs impressions se communiquent sans cesse, s'accordent, s'unifient en tout ; tout ce qui constitue leur vie d'âme est commun ; les mots, les gestes, l'expression de physionomie, les mouvements se sont peu à peu identifiés ; les corps eux-mêmes — au moins dans tout ce qui peut devenir reflet du dedans — participent à cette unité spirituelle. Tout enfermés dans ce cercle et dans cette intimité, isolés de tout et de tous par leur amour qui les unit, ils goûtent, si rien du dehors ne les atteint et si leur sensibilité échappe aux heurts fatals de la vie, une paix et une joie
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profondes, ils en sont baignés et emplis ; leur amour est comme une demeure ; ils y vivent, ils s'y déploient comme dans les murs d'une maison ; il les inonde et les enveloppe ; c'est un mouvement d'âme qui va sans cesse de l'un à l'autre, dans lequel chacun s'écoule, s'exprime, se communique et reçoit tout ce qu'il donne. Je pourrais prolonger longtemps la comparaison. Hélas ! la comparaison d'une part est irréelle ; elle fait abstraction du corps, des sensibilités, de tout ce qui diversifie et sépare fatalement les âmes les plus unies. D'autre part elle n'est qu'une comparaison ; elle part du fini pour donner l'idée de l'infini ; l'idée qu'elle me donne me laisse à une distance infinie de l'infini. L'infini est par-delà, dans cette lumière que l'Écriture nomme si justement « inaccessible », la lumière où nous n'avons pas accès. Le « chez Dieu » où le Père profère éternellement sa Parole en lui communiquant son Esprit d'amour qui est tout son être et tout son acte, où le Fils lui répond éternellement par la même communication du même acte et du même souffle, et se donne comme il se donne, où ce don mutuel, égal, infini, immuable, les plonge et les retient dans l'unité de ce même Être et de cet unique Amour ; c'est là un sanctuaire réservé où tout effort pour entrer est vain, que seul peut nous ouvrir Celui qui est venu nous en révéler la merveille toute simple, mais sans nom. (AS, p. 11-12)

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2. La Création : une œuvre d’amour Parce qu'il est Amour, Dieu a décidé de créer. Au sommet de la Création, il a placé l'homme et lui a donné « le pouvoir de devenir fils de Dieu ». Dom Augustin ne cesse de commenter, de répéter, avec une admiration toujours renouvelée, ce mot du Prologue de Jean l'évangéliste. Cette vocation de l'homme à la vie divine le plonge dans l'étonnement et la reconnaissance : « L'homme est un porte-Dieu... Le mouvement divin devient notre mouvement intérieur... Nous sommes parfaitement nés à cette vie divine. Ex Deo nati sunt... » Cette merveilleuse destinée se réalise pour l'homme par JésusChrist, le Verbe fait chair. « Tout est sorti de Dieu pour y rentrer. Tout y rentre en Jésus. » La Gloire de Dieu, c'est que l'homme accepte aussi d'entrer dans le « mouvement de Dieu », à la suite de Jésus qui a revêtu la nature humaine, afin que nous devenions en Lui et par Lui « des fils adoptifs » du Père.

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Tout a été fait par lui (I, 3). Jean nous a dit la grandeur du Verbe dans le sein de l'Être infini qui l'engendre... et ce qu'il y fait. Il est égal à lui, infini comme lui ; il est son Image parfaite ; il le reproduit comme un miroir sans bornes et d'une transparence absolue... mais un miroir vivant, un miroir qui est l'Être et la Vie même. Le Père se reflète en lui et s'y contemple ; il voit ce qu'il est ; il voit ce qu'il fait ; il voit qu'il est la Lumière qui aime et se donne, et il se connaît dans cette lumière et cet amour. Le disciple aimé va nous dire maintenant ce que le Verbe fait hors de ce sein, de cette Lumière et de cet Amour. « Hors de l'Être » ? Mes mots de plus en plus sont insuffisants, jusqu'à n'avoir plus de sens. Qu'y a-t-il et que peut-il y avoir hors de l'Être ? Il n'y a et il ne peut y avoir que le néant. C'est là que le Verbe exercera son activité, reproduira son acte éternel unique, exprimera l'Être qui est : cette expression extérieure, c'est la création. La création est le prolongement hors de Dieu du mystère de sa vie ; il y répète ce qu'il dit en lui ; il y profère le même Verbe, dans le mouvement du même amour. (AS, p. 16) Le Verbe est en Dieu ; il est Dieu même, Dieu qui s'exprime, qui se dit intérieurement ce qu'il est, qui s'illumine pour se voir, qui se parle pour s'entendre, qui se montre pour se connaître. Il est là dans cet être immense ; il l'emplit de cette lumière qui est l'éclat, le rayon, la splendeur, la face, la figure de Dieu, et qui ne fait qu'un avec lui. Il est cet Être même en qui tout est, par qui tout est, qui a répandu hors de luimême, comme un trop-plein, les richesses de son être, qui s'est exprimé dans la création comme il s'exprime en lui-même, mais en mots finis, multiples, innombrables. En lui la lumière qui a illuminé l'abîme ténébreux et en lui cet abîme ; en lui les plantes et les astres qui les font éclore de la terre où ils sommeillent en germes à peine perceptibles ; en lui tout ce qui peuple cette terre, et le double monde des eaux et des airs où elle semble baigner comme dans un océan ; en lui l'homme et la Lumière supérieure qui l'éclaire et l'Esprit qui l'anime ; en lui surtout, comme dans sa source, la divine clarté directement tombée de sa face et qui révèle ce qui est, la face vraie de cet Être, l'amour ou don de soi. Toute cette œuvre magnifique est de lui ; elle est en lui avant d'être faite ; il en est le foyer éternel ; il en est aussi l'exemplaire, le modèle. Lumière et firmament ; plantes et astres, animaux, poissons, oiseaux, hommes avec le double rayon de clarté qui découvre en tout ce qui a été
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fait son auteur, et dans cet auteur un Père, sont faits par lui et pour lui, selon des images de son être, qui le reproduisent, le manifestent, font connaître sa beauté et la source première de toute beauté, le principe, le Père, l'Être qui est et qui se donne, l'Amour. Il a tout fait pour manifester cet amour, et pour qu'en voyant cet amour l'œuvre entière qui en sort batte des mains en criant : « Terre, chante le Seigneur, œuvres du Seigneur, bénissez-le toutes... Seigneur Dieu vous êtes digne de toute gloire, de tout honneur et de toute puissance, car vous avez tout créé, tout a procédé de votre vouloir. » (AS, p. 59-60) La vie créée, avec ses formes diverses, n'est qu'une reproduction hors de lui de cette vie pleine qui est la sienne. En face du germe qui se développe, de la plante qui croît, de la fleur qui s'épanouit, du fruit mûr sur la branche féconde, de l'animal qui se meut pour chercher à se nourrir et transforme en lui-même sa proie, de tous ses sens qui le mettent en contact avec les êtres qui l'entourent, — en face de l'homme qui partage avec l'animal cette vie sensible et qui, des images recueillies par les sens, fait des idées générales, des sentiments, toute une vie proprement spirituelle, — en face du saint qui dans tout le monde matériel et ses mouvements, dans le monde des esprits et des actes supérieurs reconnaît et adore le Dieu-Amour, qui prend contact avec lui par ses facultés surnaturelles, qui embrasse sa vérité par la foi, sa bonté par l'espérance, son amour par la charité,... en face de ces étapes de la vie créée il faut voir la Vie incréée, le mouvement éternel qui va du Père au Verbe, du Verbe au Père, et qui s'est manifesté à nous dans le Verbe incarné, le Christ Jésus. « En lui était la Vie », avant qu'elle ne fût répandue hors de sa source infinie. Elle était là comme dans un océan sans rivages. Elle se répandait dans cet océan ; elle l'emplissait de son activité immuable, de ce don mutuel qui, sans quitter le sein du Père, porte l'une vers l'autre et retient l'une dans l'autre les trois Personnes divines. La vie était là, dans le Verbe qui l'exprimait. Elle était le souffle d'amour que le Père lui communiquait et qui l'emportait dans le Père, qui le tenait en face de lui et en lui ; souffle unique, mouvement unique, vie unique, amour unique, dans lequel les Trois s'unissent et ne font qu'un. (AS, p. 22-23)

Et le Verbe s’est fait chair, et a habité parmi nous (I, 14)
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L'Incarnation ne suffit pas, il faut l'habitation en nous. L'Incarnation nous offre le Verbe ; elle le met à notre disposition : elle nous permet de l'accueillir, si nous voulons, elle donne le pouvoir de devenir enfants ; elle ne nous constitue pas « enfants ». Nous devenons enfants si le Verbe devenu l'un de nous, homme comme nous, par l'Incarnation, entre en nous, en chacun de nous, y renouvelle pour chacun et en chacun cette Incarnation, s'empare de notre nature individuelle comme, par l'Incarnation en Marie, il s'est emparé de la nature humaine en général, y vit sa vie terrestre, en renouvelle plus ou moins toutes les étapes. Il ne le fait que si nous lui sommes un sein de mère entièrement livré à l'action de l'Esprit-Saint. De là le rôle de la Sainte Vierge et celui de l'Esprit-Saint — et aussi la place nécessaire plus effacée de saint Joseph et des saints anges — dans une vie chrétienne. La Vierge doit être là pour nous aider à livrer notre corps à l'Esprit. Sans elle il n'a jamais été dit : « Qu'il me soit fait selon votre parole » (Lc. I. 38), et il ne sera jamais dit : « Me voici, je suis à vous », à Dieu qui offre son Fils par son Esprit. Elle doit être là dans la préparation plus ou moins longue, souterraine et cachée, où l'Esprit enfante l'amour dans notre esprit pour se communiquer à partir de là à notre chair. Tout ce qui s'est fait en elle doit donc se faire en nous... et par elle. Elle est mêlée (et indispensablement) à tous nos divins rapports. Elle est toujours « Marie de qui Jésus naît ». L'action de l'Esprit qui se fait en nous comme en elle présente un mystère analogue : « Il te couvrira de son ombre » (Lc. I. 37). Jésus s'incarne dans l'ombre, dans une ombre qui est le reflet même de la Lumière vraie. Le Saint-Esprit ne peut pas se donner à une âme humaine dans sa clarté propre tant qu'elle est encore ici-bas. Car il est esprit pur, et l'âme est ensevelie dans un corps. L'ombre dont il s'enveloppe est une précaution de l'Amour ; il veut se communiquer ; et il ne peut le faire que dans cette ombre. Dans la matière sa Lumière s'incarne ; l'ombre est le reflet de la Lumière dans la matière à travers laquelle elle se donne à nous. Pour nous cette ombre c'est la foi. (AS, p. 53-54) Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu (Jn 11,40). Pendant ce temps on se rend au tombeau : sorte de caverne creusée dans le rocher (au moins pour les familles riches) et fermée par une
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lourde pierre. En arrivant devant le lieu où repose (Lazare), de nouveau le Maître laisse libre cours à son émotion ; il éprouve ce même frémissement intime qu'il a ressenti en face de Marie, et il dit, en proie à ce sentiment humain qu'il commande et permet à la fois : « Ôtez la pierre. » Il fait écarter l'obstacle matériel qui le sépare encore de celui qu'il a aimé d'amitié vraie (la plus vraie, la seule complètement idéale et vraie qui ait jamais existé). L'évangéliste, avec son souci de vérité et de détails précis, note à ce moment la réflexion si naturelle et si réaliste de Marthe toujours maîtresse d'elle-même et soucieuse de ce qui peut heurter les convenances et le respect qu'elle doit à Notre-Seigneur : « Maître, dit-elle, il y a déjà quatre jours qu'il est mort ; déjà il sent. » Jésus ne lui en veut pas ; il l'aime jusque dans ce souci qu'il comprend sans le partager, mais il l'en dégage, il l'élève jusqu'à sa propre pensée, et il l'aime parce qu'il peut ainsi se l'unir et qu'elle est toujours prête à se laisser élever : « Ne t'ai-je pas dit que si tu as vraiment confiance, tu verras éclater la gloire de Dieu ? » La gloire de Dieu, voilà son seul souci à lui, celui qu'il veut communiquer à tous... et qui reparaît sans cesse en toutes ces scènes que Jean a relatées. La maladie et la mort de Lazare, sa propre absence et jusqu'à ces menues circonstances d'un cadavre que la putréfaction gagne, tout a pour but le terme unique, terme de tout, de ce qui est grand et de ce qui est vulgaire et même répugnant : Dieu glorifié, et Dieu glorifié par la foi des âmes ! La gloire donc dans la foi, dans la foi qui voit cette gloire. Jésus n'a vu et voulu que cela ; et il veut que ceux qu'il aime le rejoignent là où il est. (AS, p. 368-369) Notre vie divine est là : dans notre réponse à la Lumière. C'est cette réponse qui accroît notre être. C'est elle que le Verbe, Lumière vraie, est venu faire ici-bas pour que nous voyions comment répond le Fils et comment, à son exemple, nous pouvons devenir fils. Voilà pourquoi « il est venu parmi nous », dans ce monde qui est son œuvre, dans cette terre juive qui était plus particulièrement sa terre. Et voilà pourquoi il se présente à chacun de nous pour que chacun puisse le recevoir, faire ce qu'il a fait, devenir peu à peu ce qu'il est. (AS, p. 56)

Quand donc il dit : « Je suis Fils de Dieu », sa parole n'est pas un blasphème ; c'est une expression scripturaire et qui, dans son cas, s'ap124

plique et se vérifie de façon exceptionnelle. Car il n'est pas Fils seulement parce que la révélation divine et les paroles qui l'expriment sont tombées et ont levé dans la terre de son âme. Ce mode de filiation est celui des créatures qui « reçoivent et conservent en leur cœur ce que Dieu a dit ». Ils deviennent des verbes de Dieu. Lui, il est le Verbe éternel, la Parole qui exprime le Père tout entier, qui reproduit tout son Être, le Verbe de tous les verbes créés, la Parole unique, le Fils par nature. Ses actes le pouvent ; ce sont les actes de Dieu ; ils prouvent que Dieu appuie sa prétention, qu'il dit la vérité quand il se nomme « Fils de Dieu », qu'il mérite donc d'être cru. C'est cette foi en lui qui donnera de devenir fils à ceux qui entendent la parole de l'Écriture ; car la parole de l'Écriture c'est sa parole, et elle fait des verbes de ceux qui l'accueillent parce qu'elle est l'expression créée, multiple du mot unique qu'il prononce, lui, éternellement, au sein du Père. (AS, p. 352)

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3. L’union à Dieu par le Christ ; une union d’amour Les mots traditionnels, par lesquels la théologie s'efforce d'exprimer le mystère de notre participation à la vie divine par le Christ Jésus, prennent sous la plume de Dom Augustin un dynamisme, une vie, un réalisme étonnants. Ils se transfigurent. C'est saint Jean et le Discours après la Cène, ou saint Paul et le début de l'Épître aux Ephésiens qui s'évoquent irrésistiblement. Son style vibre, il frémit dès qu'il parle de ce mystère de salut « sur lequel les anges se penchent avec convoitise » (1 Pet. 1,12). « Le mot grâce est le plus beau mot d'ici-bas, dit-il, et le sens même en est magnifique : il signifie la vie même de Dieu répandue dans nos âmes. » La formule la plus dense que Dom Augustin ait donnée de la vie de grâce, est peut-être celle-ci : « Le Fils Unique dit tout ce que dit le Père en son sein ; les fils adoptifs le disent hors du sein de Dieu ; ils rentrent dans le sein en le disant, dans la mesure où ils le disent. Ils le disent dans la mesure où ils sont devenus fils unis au Fils unique. Ils sont unis au Fils unique dans la mesure où ils ont reçu l'Esprit qui les unit au Père. » En quoi consiste donc cette union au Fils ? « Par la grâce, nous sommes ce qu'il est, nous faisons ce qu'il fait, nous donnons à son imitation, nous voyons ce don de Lui dans le don qu'Il nous fait accomplir nous-mêmes. » Il s'agit donc avant tout de l'union des volontés. Mais unis au Fils, nous voici par le fait même unis au Père, et alors nous touchons au terme ; car « rentre en Lui le mouvement qu'Il a déclenché ; ce mouvement est une effusion dans l'âme de son Esprit d'amour. »

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Nous connaissons ce mouvement quand nous le reproduisons nousmêmes et que nous le voyons reproduit en nous. Alors nous sommes fils ; nous sommes ce qu'il est, et nous faisons ce qu'il fait, nous nous donnons comme il se donne, et nous voyons ce don de lui dans le don qu'il nous fait accomplir nous-mêmes. La Vie est ce don mutuel et elle le manifeste. Tel est le Verbe : « En lui était la Vie, et la Vie était la lumière des hommes. » (AS, p. 25) Mon Dieu, je crois bien ce que vous m'avez dit. Je crois que mon âme en grâce avec vous est un temple où réside réellement le Dieu trois fois saint, le Dieu en trois Personnes. En vous et par vous je possède ce Dieu, je possède ces trois Personnes. Elles déploient en moi cette vie éternelle qui est leur amour mutuel et infini ; elles me communiquent cette vie ; elles me font entrer dans cette grande circulation de leur être unique que le Père verse tout entier dans son Fils et que le Fils retourne à son Père et fait rentrer tout entier dans son Père ; elles vivent en moi ce don mystérieux et plein de tout leur être qui est leur Esprit commun, leur unique amour. Elles me demandent de me donner comme elles se donnent et m'apprennent à le faire. (LA, p. 23) Du premier coup le Pater nous met en face de Dieu. Pas d'hésitations, pas de détours, pas de complications ; un mot, et nous voilà en rapport. Et ce rapport, nul autre que le Fils éternel ne pouvait le connaître et nous le révéler. Ce rapport, c'est le sien : rapport de Père à Fils et de Fils à Père : nous l'appelons « notre Père ». Père, celui qui nous engendre, nous donne la vie, nous la garde, nous soutient, nous nourrit, nous instruit, nous enveloppe sans cesse de vigilance, de soins, de tout ce que la tendresse peut imaginer. Ce rapport nous fait entrer dans son foyer, il nous fait membres de sa famille, il nous unit à son divin Fils et en lui à tous ceux ayant le même Esprit, la douce Vierge Marie, mère de son divin Fils et qui devient notre mère, les anges, les Saints, toute la cour céleste, tous ceux de cette maison où il n'y a plus ni division, ni haine, ni jalousie, ni amourpropre, mais un immense amour qui de tous ne fait plus qu'un. Et c'est pourquoi nous ne disons pas seulement « Père », mais « notre Père ». Le foyer, le lieu où nous trouvons toute cette famille qui nous aime, c'est le ciel. Le ciel est le lieu, la maison de Dieu. Or, ce lieu, nous n'avons pas à aller le chercher bien loin. Je vous ai déjà rappelé la parole si significative de Notre-Seigneur au même endroit de l'Évangile :
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« Quand vous prierez ne sortez donc pas de chez vous, ne quittez pas votre maison, n'allez pas sur les places publiques ; au contraire, entrez dans la partie la plus retirée et la plus secrète, la plus silencieuse et la plus intime de votre demeure, allez jusqu'à la chambre à coucher, et là, priez votre Père qui vous y voit dans le secret » (Mt. 6,6). Il s'y cache, mais pour vous y attendre ; il vous y appelle, il vous y attire, il est là pour vous recevoir, vous écouter et jouer son rôle de Père qui répand en ses fils la lumière et la vie. Le ciel c'est cela : c'est la demeure secrète de l'âme, les grandes profondeurs, le centre, le foyer intime de l'âme, loin du dehors, du mouvement, du bruit. Dieu est là, de là il rayonne, se donne, éclaire et vivifie. Voilà où on le trouve ; voilà où il nous invite ; voilà le lieu du Père, voilà la patrie, voilà où le divin Maître nous conduit pour nous parler et nous unir à Lui. Voilà ce qui a été le grand enseignement de sa vie, l'enseignement capital, sur lequel il est revenu sans cesse pour l'inculquer profondément, sur lequel roule en particulier son dernier entretien après la Cène : « Si quelqu'un m'aime, dit-il, nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure » (Jn 14,23) ; nous y parlerons, nous y prendrons nos repas, nous y vivrons. Voilà où nous introduit le Pater en ces mots : « Notre Père qui êtes aux cieux. » Voilà où nous devrions venir souvent, nous tenir le plus longtemps et le plus intimement possible, seuls, silencieux, indifférents à tout ce qui n'est pas lui et qui est néant éphémère, occupés de lui seul, de sa présence, de son amour, de sa vie qu'il répand sans cesse en nous et, sans cesse, lui redisant ce mot qui dit tout : « Père ». (VC, p. 60-63) « J'espère bien que le Bon Dieu vous laissera cultiver la petite plante aimée qu'il vient de déposer dans votre parterre. En réalité, elle doit aller achever de s'épanouir dans le sien ; et c'est là que vous la connaîtrez bien un jour et que vous comprendrez la beauté et la grandeur de ce tout petit être. Mais, s'il le veut — et je prie beaucoup pour qu'il nous accorde cela - elle doit d'abord se développer entre vos mains. Promettezlui bien de diriger ce développement dans ce sens-là... Elle est fille de Dieu — du Père qui est aux cieux — avant d'être votre fille. Il vous la confie pendant un certain temps pour que vous fassiez briller ses traits paternels dans son âme. C'est ce que vous avez commencé de faire en la baptisant. Le baptême restaure l'image divine que le péché originel avait défigurée. Oh ! qu'elle est devenue belle ce jour-là. Malheureusement je ne puis
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pas vous la décrire. Nos mots de la terre ne sont pas faits pour traduire ces magnificences. Sainte Thérèse dit que si nous voyions la beauté d'une âme en état de grâce nous mourrions de joie. Mais rien — non, absolument rien — n'en peut donner l'idée sur la terre. Les traits les plus heureux, les voix les plus harmonieuses, les pensées les plus belles et nos meilleurs sentiments, et les rapports les plus doux que peuvent avoir ceux qui s'aiment, ne sont qu'une pauvre et lointaine et pâle image des traits spirituels d'une âme qui porte en elle l'image de son Père des Cieux, de la beauté de ses pensées et de ses sentiments, et de la douceur de leurs rapports. Elle voit ce qu'il voit, elle aime ce qu'il aime, elle parle comme il parle, elle veut ce qu'il veut ; elle vit dans un accord parfait avec lui ; il la console de ses caresses, il la couvre de sa protection. Il ne lui envoie des croix — et il lui en envoie beaucoup, comme à son Fils bien-aimé Jésus, — que pour qu'elle puisse s'unir davantage à lui et se détacher de tous les faux biens de la terre, comme il en est si complètement détaché lui-même. Voilà ce que doit être A..., et voilà le laborieux et très doux et très utile travail auquel vous aurez à vous livrer. » (Lettre de 1926)

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4. Le péché ou la rupture du lien d’amour Ce « plan bienveillant » de Dieu, ce désir de Dieu de faire de nous ses fils en son Fils Jésus-Christ, le péché d'Adam l'a ruiné. Et chacun d'entre nous a le redoutable pouvoir de rompre en soi par ses péchés personnels le « mouvement » de vie divine auquel il participe depuis son baptême. Du péché, Dom Augustin, comme tous les vrais spirituels, mesure la gravité : les ténèbres sont coupables de ne pas accueillir la lumière. Mais il connaît aussi le caner infini de notre Père des Cieux ; Il sait sa bonté, sa miséricorde, sa patience. « Dieu aime mieux les âmes spontanées que les âmes impeccables. Sa joie n'est pas dans la perfection toute faite, mais dans celle donnée par lui-même, jour après jour, lentement, au gré du mouvement de vie. Cette éducation est une génération, et son bonheur est de s'engendrer en nous. Le fil des grâces qui rend Jésus maître des âmes comporte cette succession où beaucoup d'insuffisances et de misères conduisent à la plus haute perfection. » Le péché permet à Dieu-Amour de se révéler à l'homme sous une forme plus bouleversante encore que le don : le pardon.

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Ce mouvement de l'Esprit qui peu à peu avait répandu la lumière, la vie, l'ordre et la beauté dans la création, l'homme au lieu de le transmettre et de le faire rentrer en son principe, l'homme l'intercepta ; il l'arrêta à lui-même. Il se fit terme de l'œuvre de Dieu. Il regarda le créé sans Dieu, au lieu de le voir en Dieu. Sans Dieu, hors de la lumière de Dieu, le créé — et l'homme lui-même — est ténèbres. Ce qui l'illumine c'est son rapport avec la lumière du Verbe. Une plaine ensoleillée et tout ce qui l'emplit, un chef-d'œuvre de l'art ou de la littérature, l'activité naturelle la plus brillante ou bienfaisante, n'est que de la nuit sans ce rapport ; cela n'est pas éclairé par la Lumière vraie ; et tout l'éclat dont il brille n'apparaît pas dans la clarté qui seule compte et demeure dans l'Être. À toutes les oeuvres de Dieu, si l'homme ne les voit pas dans cette clarté seule vraie et définitive, il manque d'être en face de leur principe. De lui seul elles reçoivent le jour. Sans lui la lumière brille, mais dans les ténèbres. Celui qui devrait l'accueillir et, en l'accueillant, dissiper les ténèbres, se dérobe à son rôle et laisse le monde dans « l'ombre de la mort ». (AS, p. 29) Mais l'homme n'a pas su reconnaître cette seule vraie clarté ; et c'est par cette méconnaissance qu'il est devenu « le monde ». L'homme, éclairé par le Verbe, était au-dessus du monde ; il était dans le monde pour l'élever jusqu'à son auteur ; sa double nature faisait de lui l'anneau qui les reliait. Toute la nature inférieure était dans son corps, tout son corps uni substantiellement à son âme pouvait s'unir à Dieu. En lui, tout le monde pouvait rejoindre son Créateur. Mais l'homme, éclairé par le Verbe, uni au Verbe dans cette lumière, ne devait voir et chercher que Dieu dans tout ce monde. Son regard d'âme devait dépasser ces ombres pour rester uni à la vraie lumière. (AS, p. 37) La faute consista dans un mouvement qui le détourna de Dieu. Ce fut la grande habileté du démon : « Pourquoi ne mangez-vous pas du fruit de cet arbre ?... Ève regarda le fruit, elle vit qu'il était beau aux yeux, doux au goût » (Gen. 3,6). Ève vit cela en dehors de Dieu, sans la lumière de l'amour. Elle ne vit plus que des ombres passagères : la beauté qui ravit les yeux, la suavité qui flatte le goût. Vus en Dieu, ces attraits sensibles sont de la lumière ; ils reçoivent de la Lumière vraie dans laquelle on les regarde une beauté surélevée qui est la beauté même du Verbe. La plus humble fleur, le fruit le plus vulgaire, l'être le plus banal, participent à cette beauté.
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Vus en dehors de Dieu, ce sont les ténèbres. Ève s'arrêta à cette surface ténébreuse ; elle ne regarda plus avec la lumière du Verbe qui la dépasse ; elle ne vit plus l'Être vrai qui se cachait sous ces dehors sensibles ; elle n'entendit plus la voix qui disait : « Je suis la Vérité et la Vie » (Jn 14,6). « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il a la lumière qui est la vraie vie ; il a la vie qui est la lumière vraie. » La voix avait dit : « Si vous mangez de ce fruit vous mourrez. » Une autre voix disait : « Vous ne mourrez pas... vous deviendrez comme des dieux. » Le fruit, entre ces deux voix, fait entendre la sienne, la voix de ses attraits extérieurs. Ève écoute cette voix, la voix de cette forme qui est belle, qui promet aux sens du plaisir. Ève reste dans cette région des ténèbres, est sourde à la voix de Celui qui s'est caché sous ces attraits pour se donner à ceux qui sauront les dépasser. Elle est faite pour lui et elle reste en dehors de lui. Elle perd ses rapports avec lui qui est Lumière et Vie ; elle leur préfère ses rapports avec le créé qui est ombre et néant ; et elle reste dans cette « ombre de la mort ». Elle y reste... et elle y entraîne Adam avec elle. Ensemble ils engendrent des enfants de ténèbres au lieu d'enfants de Dieu qui est Lumière. Les enfants des ténèbres forment « le monde ». Le péché divise de Dieu son œuvre créée. Il l'avait faite hors de lui pour qu'elle rentrât en lui. Elle était l'expression extérieure du Verbe qu'il engendre éternellement dans son sein. Elle devait à ce rapport toute sa raison d'être et toute sa beauté. Séparée, elle perdait l'une et l'autre. Le monde né de la faute est un non-sens, une réalité affreuse, un enfer. Saint Jean résume tout cela d'un mot qui semble nu et froid, et qui est total et terrible : « Il était dans le monde qui a été fait par lui et le monde ne l'a pas connu. » (AS, p. 37-39) Le divin Maître s'explique cette fois. Il ne veut pas qu'on le croit descendu sur ce terrain de la politique qui n'est pas le sien : l'esclavage dont il parle, le seul dont il se préoccupe c'est l'esclavage du péché. Une âme qui pèche s'en fait l'esclave ; elle se soumet à un maître qui n'a pas droit sur elle. Elle est fille de Dieu ; elle lui appartient et elle n'appartient qu'à lui ; mais elle a la faculté de se donner à qui elle veut ; si elle se donne à Dieu, elle est libre ; elle a la liberté de l'enfant dans la famille ; la maison de son Père est sa maison, les droits et les biens de son Père sont ses droits et ses biens ; tout est à elle, à sa disposition ; tout est commun ; le
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Père et le Fils ne font qu'un, ce qui est à l'un est à l'autre, et la vie se déroule dans l'unité de l'amour. Si elle se donne au péché, elle se sépare de ce Père, elle quitte cette maison, elle perd ses droits ; elle tombe sous la domination d'un maître qui n'a ni amour, ni maison, ni droits à lui donner. Il peut et il veut seulement se la soumettre, l'arracher à des biens qu'il a perdus, l'entraîner dans son esclavage et son supplice. Voilà la servitude sous laquelle gémit le monde depuis la faute originelle. (AS, p. 316) Cette union (avec Jésus) dans la foi qui fait le thème de toute la prédication évangélique confère à ceux qui sont unis une grandeur qui est une sorte d'identification à lui : « En vérité, en vérité je vous le déclare : celui qui reçoit un de mes envoyés me reçoit et qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé. » En croyant en Jésus on entre en lui, on ne fait plus qu'un avec lui, et on participe à l'unité qui le relie à son Père. Il est clair qu'une telle foi est la foi épanouie, aimante et vivante, qui livre tout un être à tout un autre être... et qui les consomme de cette union même. Le divin Maître y reviendra en ce dernier entretien ; il fera de cette idée essentielle la trame aisément visible de cet épanchement d'âme. Voilà ce que Judas refuse pour suivre sa passion et gagner quelques deniers. Il s'enferme en lui-même, et il se ferme à l'horizon infini qui s'ouvre devant lui et s'offre à se donner à lui. (AS, p. 393) À partir de là, la scène se précipite, cependant toujours dans le même mystère pour le groupe des apôtres. Ils voient un geste, ils entendent une parole... mais ils ne comprennent ni l'un ni l'autre. Un seul comprend, celui qui nous le dit... et qui nous le dit avec sa rapidité impersonnelle accoutumée : « Dès que Judas eut pris ce morceau, Satan entra en lui. Et Jésus lui dit : Ce que tu fais, fais-le vite. » Le morceau de pain trempé était la dernière planche de salut tendue par l'Amour au traître qui se refusait. Jusque-là, travaillé par les deux esprits qui luttaient en son cœur, il pouvait encore choisir. Le geste suprême du Maître provoque un suprême combat où Satan a la victoire... et c'est fini. Le vainqueur obtient enfin le droit d'entrer définitivement en cette âme et de s'en emparer. Alors la séparation s'impose. Jésus commande lui-même cette séparation. Ici, comme en toute sa Passion, il reste maître et affirme sa maîtrise. Il a hâte de voir disparaître cette ombre à l'heure où il va répandre l'immense lumière de son Amour
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à travers les mots de l'entretien qui suit la Cène et les plaies de son corps brisé par la Passion : « Ce que tu fais, fais-le vite. » Puisque le rêve de son cœur ne peut se réaliser en Judas, le traître n'a plus qu'à jouer le rôle d'instrument qui permettra de le réaliser dans les autres. Car Judas — comme le démon même et tous les comparses qui font son jeu — sert l'Amour et concourt à ses desseins. Jésus ordonne la disparition du traître, il ne commande pas la trahison. Il a tout fait pour la prévenir et l'empêcher, sauf d'atteindre ce qui en lui est plus cher qu'une âme, à savoir la liberté de cette âme. La liberté est la condition de l'amour... et l'amour est sa raison d'être. Le cœur du Maître n'en est pas moins brisé par cette rupture et la perte qu'elle représente. L'évangéliste n'en dit rien. Il tait toujours, et comme de parti pris, ces états d'âme qui devaient pourtant avoir retenti si fort dans son âme propre. Il raconte, il dit les faits ; il laisse à ses auditeurs ou lecteurs le soin d'entrer en ce divin sanctuaire du cœur adorable où il a reposé à cette heure ; il sait que l'Esprit-Saint se chargera d'en ouvrir à chacun les portes et d'en découvrir les secrets. Jésus pousse à l'extrême sa délicatesse pour Judas ; il ne le découvre qu'au seul confident intime... qui probablement — et peut-être depuis longtemps — a tout deviné. Espère-t-il encore le retenir sur la pente ? ou le ressaisir prochainement ? Veut-il tout simplement nous donner une leçon de discrétion divine et nous montrer jusqu'à quelles bornes nous devons le suivre en cette voie ? Judas avait réussi à masquer son âme et son dessein dans ce petit groupe qui vivait depuis de longs mois constamment ensemble ; il avait extérieurement la confiance du Maître. Tout son extérieur devait être d'une correction impeccable, comme il arrive aux âmes factices. Elles se font peu à peu des dehors artificiels que peu de regards pénètrent. Judas découvert part en toute hâte. Il a suivi la petite scène entre Jésus et le disciple aimé, compris le geste et la parole du Maître ; il n'a plus rien à attendre ; il n'a plus qu'à disparaître et à se jeter dans le crime : « Ayant donc pris la bouchée de pain trempé, il sortit aussitôt. Il était nuit. » (AS, p. 399-401)

La Rédemption, le sang divin coulant à l'agonie, au Calvaire, au prétoire, voilà le dernier mot de l'Amour... si l'Amour peut avoir un dernier mot ! Mon Dieu, vous êtes cet Amour, vous êtes ce sommet suprême, et c'est là que ma vie de louange doit se fixer. La création n'en est pas ab134

sente : je reste le chantre de tout ce que vous avez fait, mais c'est au pied de la croix que je dois jeter ma note et toute note avec la mienne, unie à celle du Fils qui remet son esprit entre vos mains. Là s'achèvent toutes choses, là tout est consommé. La Miséricorde, vue du Calvaire, demanderait pour être qualifiée, un qualificatif qui n'existe pas : il faudrait exprimer ce Dieu qui meurt — il est essentiellement inexprimable — il faudrait sonder l'abîme qui sépare ces deux mots : Dieu et mourir ; il faudrait aussi sonder cette mort et toutes les circonstances dont Celui qui mourait a voulu se parer — simples accidents sans doute, et plus accessibles que l'être qui meurt et que la mort d'un tel être, mais qui n'en dépassent pas moins l'imagination. Il faudrait savoir toute la capacité de sentir et, par conséquent, de souffrir de cet organisme dont tout — littéralement tout — a été brisé, froissé, pressé comme un raisin bien mûr pour en exprimer tout le suc ; il faudrait donc connaître l'âme qui l'animait et en laquelle retentissaient tous ces coups. Là encore — là comme toujours - il faut s'arrêter... Des perspectives sans fin de torture physique et de martyre moral s'allongent devant mon regard et semblent le défier, défier mon courage (ou mieux ma paresse), à les regarder comme il faudrait. Des âmes saintes l'ont fait, n'ont fait que cela et, au terme de leur contemplation, ont déclaré : « Nous n'avons pas même entrevu le seuil de cet abîme. » (FD, p. 158159)

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5. La Rédemption : un dessein d’amour À une âme qui sent aussi vivement que Dieu est essentiellement Amour, la Passion elle-même apparaîtra moins comme un événement historique, si capital et si dramatique soit-il, que comme une nouvelle et éclatante manifestation du « Don de Dieu » : « Le plan total et définitif du Dieu très bon, écrit Dom Augustin en une phrase dont il faut peser tous les mots, c'est le Verbe créateur rejeté par la création et repris par un acte d'amour plus grand que la création elle-même. » Bethléem, Nazareth, la Passion du Christ, sa Mort, sa Résurrection, son Ascension, tout cela n'a qu'un but : réintégrer l'homme et, par l'homme, la Création tout entière, dans le « mouvement » de la vie trinitaire, reprendre sur un plan plus magnifique encore, le « dessein d'amour » ruiné par le péché, restaurer la gloire de Dieu. Le « Tout est consommé » du Calvaire n'est pas un échec, mais l'acte suprême par lequel Jésus mourant rend la plus grande gloire à son Père. Dom Augustin voit en Lui « non pas quelqu'un qui souffre et meurt, mais quelqu'un qui se donne à l'éternel Don de soi ».

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Il faut que le Fils de l'homme soit élevé (3,14). La croix est immédiatement présentée sous son véritable aspect. Le Fils de l'homme y sera élevé ; il y trouvera sa véritable grandeur, sa grandeur de Fils de Dieu qui reproduit le Père et, en le reproduisant, rentre en lui. La croix manifeste ce mouvement qui l'anime ; elle fait l'union qui est la vie et elle la révèle en même temps. La Lumière procède du mouvement ; elle le fait connaître ; elle montre le terme d'où il procède. Le Fils de l'homme montera en croix pour reproduire le mouvement du Père et pour qu'on connaisse ce mouvement. Il se donnera au Père comme le Père se donne à lui ; il retrouvera en lui, au lieu de l'existence passagère qu'il perd, la vie vraie, le mouvement profond de vie qui a sa source dans le Père ; il rentrera en cette source et il y vivra éternellement de ce don qui ne cessera plus. Voilà ce qu'on devra voir dans la croix pour être sauvé : non pas quelqu'un qui souffre et meurt, mais quelqu'un qui se donne à l'éternel don de soi et y trouve la vraie vie. La condamnation de ceux qui ne croiront pas ne sera donc pas un acte positif de Dieu ; il n'aura pas à intervenir ; ils n'entreront pas en lui et ne seront pas rejetés ; ils resteront en dehors ; ils refuseront euxmêmes d'entrer, ils se condamneront par ce refus : ou mieux encore — car ce futur n'a pas de sens et ne correspond à aucune réalité - ils sont condamnés. La condamnation est leur état actuel dont ils ne voudront pas sortir. Là comme toujours nous intervertissons les choses : nos idées et nos mots sont au rebours de ce qui est. Nous nous posons en face de Dieu comme des êtres qui sont en lui, qui ont droit d'y être ; nous sommes dans le néant, et le néant est notre place. Dieu ne nous fait pas entrer dans la Vie en nous créant ; il nous donne seulement le pouvoir d'y prendre place : « Il leur a donné le pouvoir de devenir des fils de Dieu. » Nous pouvons devenir des fils ; nous réaliserons ce pouvoir, nous serons des fils quand nous nous serons unis à la source en rentrant en elle. Cette rentrée implique un mouvement qui nous conduira du néant à l'Être, de la mort à la Vie. Nous devrons nous dégager des liens de mort qui nous retiennent loin de la Vie : « Ex sanguinibus, ex voluntate carvis, ex voluntate viri. » La vie est au terme ; la vie c'est le Père qui en est la source et qui veut nous enfanter. Mais il n'engendre que dans son sein ; et il n'engendre qu'un Fils. Il faut donc s'unir au Fils, devenir ce Fils ; on s'unit dans la foi : « His qui credunt in nomine ejus. » On s'unit quand on croit qu'il est le Verbe fait chair et venu habiter parmi nous. On devient lui quand on le voit dans cette gloire de Fils unique : « Et
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vidimus gloriam ejus,... quasi unigeniti a Patre. » La vue le fait entrer en nous, nous fait à son image, forme en nous ses traits ; nous devenons lui... et nous trouvons place avec lui, en lui, dans le sein paternel. La croix sera la grande manifestation de cette gloire. À ce moment, on verra ce que la vie humaine, l'existence extérieure cache : on verra le mouvement secret qui anime Jésus, on verra où tendait ce mouvement et toutes les formes de cette activité. Il allait à son Père ; il ne faisait que cela... mais on ne le voyait pas... Au Calvaire, le mouvement est à son terme et ce terme le révèle. On voit qu'il ne vivait que pour ce terme : « Je suis sorti du Père et venu dans le monde. Maintenant je quitte le monde et je vais au Père » (Jn 16, 28). Sa mort n'est pas une séparation de la vie, c'est une génération ; et voilà pourquoi elle est source de joie : « La femme, quand elle enfante, est triste... mais quand elle a enfanté, elle ne se souvient plus de sa douleur, parce qu'un homme est né dans le monde » (Jn 16, 21). Quiconque voit cela en regardant la croix, consent à être pressuré avec la vigne divine, naît avec elle et porte du fruit : « Je suis la vraie vigne, et vous êtes les sarments » (Jn 15, 5). Les hommes sont en ce monde pour réaliser cette union, et le Fils de Dieu se dressera devant eux dans sa gloire, dans la gloire de son amour qui se donne totalement, sans réserve. À ce moment ils prendront euxmêmes position dans la vie ou dans la mort ; ils se condamneront donc eux-mêmes s'ils refusent d'entrer en lui, et avec lui dans le Père. « Car voilà la condamnation : la Lumière est venue en ce monde, et les hommes lui ont préféré les ténèbres. » (AS, p. 157-159) L'union à son Père, la manifestation de cette union, la manifestation du mouvement d'amour, du souffle divin, de l'Esprit qui l'anime, le soulève, l'emporte à son Père, voilà la raison d'être et le caractère vrai de la Passion : c'est une ascension qui le reconduit, le fait remonter, le fait entrer en lui. Il souffre pour que l'on voie cela : « Afin que le monde sache », pour que ce souffle se manifeste, soit connu, puisse se communiquer à ceux qui comprendront et verront. Aussi, quand il parle à l'avance de sa Passion, quand il l'annonce, il l'appelle toujours une exaltation, une ascension : « De même, dit-il à Nicodème, aux premiers temps de sa vie publique, que Moïse a élevé le serpent d'airain dans le désert, ainsi le Fils de l'homme doit être élevé, exalté, et tous ceux qui dans cette exaltation sauront voir la vie éternelle, l'union éternelle du Père et du Fils, participeront à cette union et entreront dans cette vie »
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(Jn 3,14-15). Il reprend la même formule devant les Juifs à son dernier séjour à Jérusalem : « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai à moi tous les hommes » (ibid., 12,32). Et, le même jour, dans une image peutêtre encore plus expressive : « Si le grain de froment ne tombe pas en terre, il reste inerte et stérile ; s'il meurt, il porte beaucoup de fruit » (ibid., 12,24). La Passion et la mort ne sont que des réalités passagères, superficielles ; on pourrait presque dire des apparences : la réalité profonde, c'est la vie qui se renouvelle, la nouvelle plante qui naît, c'est son ascension féconde dans l'air radieux qui est sa patrie, c'est-à-dire le lieu paternel. Et pourquoi cette fécondité et cette vie qui se renouvelle ? Parce qu'en tombant dans le sol la petite graine rentre en contact avec les éléments nourriciers dont elle est formée ; le sol où elle tombe est sa patrie, remarquez le mot : il veut dire le lieu paternel, le sein du Père. La Passion et la mort c'est le retour en ce sein. Ce qui tombe et meurt n'était qu'une écorce, une enveloppe, une protection pour le temps de formation et de croissance. La formation achevée, l'enveloppe doit disparaître, éclater, livrer passage à la vie ; c'est une pierre tombale ; l'Esprit la soulève. C'est ce Souffle, cet Esprit, ce mouvement intime qui se communiqua de nouveau au corps le matin de Pâques, et, cette fois, comme le Christ n'avait plus à nous ressembler dans la souffrance et la mort, il se l'assimila complètement, le fit corps spiritualisé, lui communiqua son agilité ; et, un jour, à l'heure voulue, devant les apôtres et les disciples réunis, pour réaliser le dessein divin, pour faire connaître ce Souffle au monde, le mouvement le souleva lentement et l'emporta au sein du Père. Voilà ce que nous célébrons aujourd'hui : c'est le terme définitif, le couronnement glorieux, l'éclatante manifestation du mouvement de l'Esprit d'amour qui a animé toute la vie et toute l'activité de Jésus... et qu'il est venu manifester. Mais pour le voir, cet Esprit, il faut l'avoir. Les apôtres ne l'ont pas encore ; voilà pourquoi, oublieux de la recommandation et de la promesse qui viennent de leur être faites, ils s'attardent à regarder ce corps et cette nuée qui le leur a ravi. Les anges doivent venir et le leur rappeler : « Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? » Sous cette forme visible, sa mission est achevée, il nous a donné tout ce qu'il devait nous donner. Ce qu'il nous faut maintenant, c'est nous livrer totalement à ce
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Souffle d'amour qui a animé sa vie, c'est nous plonger, nous immerger en cet Esprit comme dans un bain qui de nous fera des hommes nouveaux. Il faut que, mus par ce souffle sacré, nous refassions à sa suite cette lente ascension de sa vie, en suivant le chemin qu'il a suivi : car, nous dit saint Paul, nous sommes appelés à rentrer avec lui dans le sein du Père, à y régner éternellement avec lui, mais nous ne régnerons avec lui que si nous avons souffert avec lui : « Si nous tenons ferme, avec lui nous régnerons » (2 Tim. 2,12). (VC, p. 92-94)

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6. L’Eucharistie : le Don suprême de l’amour Dans un tel univers spirituel, Dom Augustin ne pouvait que réserver une place éminente à l'Eucharistie : l'Eucharistie est le Don par excellence, que Dieu nous donne, et qui nous donne Dieu, qui nous introduit toujours plus avant dans la vie trinitaire et provoque en nous le désir de nous donner à notre tour comme Dieu se donne. « Entrez dans ma chair, et vous trouverez le Père, le principe de vie qui me la communique, vous accueillerez le souffle de sa vie par lequel il m'engendre et vous vivrez de cette vie. Vous ferez ce que je fais, vous vous donnerez comme je me donne... Vous vous donnerez parce que l'Esprit d'amour qui m'unit au Père sera en vous et vous unira à moi comme je m'unis à lui... Nous ne ferons plus, tous, que nous donner mutuellement : et c'est la vie éternelle. » Aussi l'Eucharistie, en même temps qu'elle est don personnel, le plus intime des dons personnels, nous entraîne-t-elle, par son dynamisme même, vers la création entière, et surtout vers nos frères de la terre : elle nous invite à en assumer, pour notre part, le salut, elle nous plonge dans le mouvement total de la Rédemption : « L'âme eucharistique doit s'emplir de toute la création »... « (À ce terme) le Maître arrive par le don total de soi aux hommes, les apôtres y arriveront par le même don de soi à leurs frères. Tel est le commandement nouveau. » Ici s'achève le cycle du don de Dieu à l'homme : l'Eucharistie est le moyen suprême, le plus personnel, le plus inespéré, que Dieu a inventé pour introduire chacun de nous dans sa vie trinitaire.

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[Pentecôte] Voilà l'Esprit qui anime, qui unit, qui orne toute la sainte cité dont saint Jean a tracé le magnifique tableau, et dont nous célébrons la fête en ce jour. Il est lui-même cette cité, et il en est l'ornement ; il est cet époux qui est la parure et la beauté de l'épouse. C'est l'Esprit de l'Agneau immolé. Comme il l'a reçu, avec son corps et sa nature humaine, dans le sein de la Vierge qui s'est donnée comme il se donne, il l'a manifesté par toute son existence terrestre. Sa Passion en a été la suprême démonstration et n'a pas eu d'autre but. Il l'a répandu dans le monde pour qu'il puisse s'emparer de tous ceux qui se donneront à son image ; et éternellement il resplendit en tous comme un soleil dont ils seraient les réflecteurs très purs. En attendant, il les prépare ; il les prépare en les purifiant ; il les purifie en les attirant à lui, il les attire à lui en les détournant de tout ce qui n'est pas lui ; il leur fait entendre sans cesse la douce note d'amour que Jean a entendue : « Venez, quittez-vous, sortez de vous, venez à lui. » Il la répète sans fin jusqu'à ce qu'il ait réalisé l'union parfaite dont parle le disciple bien-aimé : « L'Esprit et l'épouse disent : venez », l'Esprit et l'âme épouse disent en même temps, au présent, à l'éternel présent, donc disent d'une seule voix et vivent le même mot éternellement réalisé et renouvelé, qui est le terme de toutes les divines communications : « Venez. » (VC, p. 102-103) De plus en plus Jésus lui-même maintient ses positions et son attitude. Il affirme ; il n'explique pas ; il ne cherche pas à se justifier : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang vraiment une boisson. » En tout ce passage, le caractère pressant de son langage éclate. « A moins que vous ne mangiez », dit-il. Cette manducation qui vous fait horreur est condition nécessaire ; c'est le seul moyen d'arriver à la vie désirée ; c'est le seul moyen d'arriver à ce pain de vie dont il a dit précédemment : « Je suis le pain de vie. » La chair est donc le chemin qui conduit à la vie ; elle est toute vivifiée et imprégnée de vie éternelle. Elle est entre nous et cette vie ; il faut passer par elle... et il n'y a pas d'autre voie : « Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et moi en lui. La vie est immanente ; c'est un principe intérieur ; elle se déploie à
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partir du dedans et se communique de là au dehors. Il faut donc entrer en lui et le rejoindre en son être intime ; et lui, de son côté, doit entrer en nous et venir occuper le fond de notre être. Or la manducation seule permet cela. L'aliment est ingéré pour être digéré ; il est introduit en nous et transformé en nous par le principe intime avec lequel en le mangeant nous l'avons fait communiquer. Celui qui mange la chair du Fils de l'homme est ainsi uni à lui, assimilé par lui en cet intime foyer où ils se sont rejoints. En lui, en ce dedans que le Verbe du Père occupe, où le Père se donne à lui-même en se montrant son être qu'il exprime, celui qui mange les trouve l'un et l'autre, dans l'acte éternel de communication mutuelle, de communion qui est leur vie : « De même que le Père qui vit m'a envoyé et que je vis par mon Père, ainsi celui qui me mange vivra aussi par moi. » Le divin Maître décrit cette vie en quelques mots simples et courts comme d'habitude, mais d'une substance inépuisable où tout le mystère divin avec son prolongement jusqu'à nous vibre et s'offre à notre méditation. Il a été envoyé pour cela. Il part du foyer essentiel et premier, le Père : « De même que le Père qui vit m'a envoyé... » Il se rattache tout entier à cette mission ; elle le constitue dans son être et dans son rôle ; elle continue la génération éternelle du sein infini et elle la reproduit parmi nous et pour nous. Revêtu de cette chair à laquelle il attribue un si grand rôle, il est toujours le Fils qui procède de l'Amour infini, qui en reçoit le souffle et qui aime comme il est aimé, se donne au Père comme le Père se donne à lui. Sous ce voile créé qui le place sous nos yeux, qui fait le contact entre nous et lui, qui le fait l'un de nous, il vit de cette communication paternelle, et le souffle qu'il reçoit l'aspire sans cesse, le reprend, le retourne et le fait rentrer par amour dans l'Amour qui se donne à lui. Le mouvement de l'amour paternel fait en lui ce qu'il fait dans le Père, il le fait se donner... Toute sa vie terrestre de Verbe incarné est là : « Moi, je vis par le Père. » Il ne voit que son Père, il ne veut que lui, il ne tend qu'à lui faire plaisir en réalisant tous ses vouloirs... Et c'est pour réaliser cette volonté qu'il parle en ce moment et qu'il appelle ses auditeurs à manger sa chair. Car le mystère de cette vie infinie qu'il reçoit du Père et qui le fait vivre pour lui et en lui, il l'offre à qui mangera sa chair : « Celui qui me mange vivra aussi par moi. » Cette manducation lui communiquera le souffle d'amour qui l'anime, et le fera se donner à lui comme lui-même se donne à qui communie. Le communiant — celui qui communie vraiment — reçoit le mouvement
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qui porte le Père dans son Fils, le Fils dans son Père, et les tient éternellement embrassés. Il est saisi par cet Esprit qui les lie, et que la chair de Jésus a fait entrer en lui, et il est emporté à son tour dans Celui qui, par le véhicule de cette chair, est venu en lui ; et, uni à lui, il entre dans le sein où ce mouvement et ce baiser sont la Vie même de Dieu, la vie éternelle : « Il a la vie éternelle. » (AS, p. 266-268) L'exposé divin est achevé. Il est splendide. On n'admire pas assez les discours de Notre-Seigneur. Ils se déploient avec une telle plénitude qu'on ne la remarque pas ; il en est de sa parole comme de sa vie : la simplicité en masque la perfection et la beauté. « Cherchez, a-t-il dit à ses auditeurs, un aliment qui demeure et donne de vivre à jamais. Demandez-moi cela, et non un pain matériel qui refasse vos corps chaque jour et qui vous laisse dans la vie périssable de la matière. Ce pain, vous l'avez. Le Père vous l'a donné ; je suis ce pain ; si vous entrez en moi par la foi, vous l'y trouvez et vous êtes à l'abri de l'usure ; vous n'aurez plus ni faim ni soif ; vous ne mourrez plus, et même vos corps participeront au dernier jour à cette vie qui demeure. Mais il faut me manger. Comment cela ? En prenant ma chair, en vous unissant à moi dans la chair, comme je me suis uni à vous quand je l'ai prise. Je suis descendu, il faut que vous remontiez ; je suis descendu par elle ; vous devez remonter par elle. Entrez dans ma chair et vous trouverez le Père, le principe de vie qui me la communique, vous accueillerez le souffle de sa vie par lequel il m'engendre, et vous vivrez de cette vie. » « Vous ferez ce que je fais, vous vous donnerez comme je me donne. Vous donnerez votre esprit en croyant ; vous donnerez votre volonté en aimant ; vous donnerez votre sensibilité en réalisant votre foi et votre amour. Vous vous donnerez parce que l'Esprit d'amour qui m'unit au Père sera en vous, et vous unira à moi comme je m'unis à lui. Vous ferez ce que je fais comme je fais ce que fait le Père. Nous ne ferons plus tous que nous donner mutuellement : et c'est la vie éternelle. » (AS, p. 268269) [Prière d'offertoire] Que puis-je vous offrir ? Que puis-je vous sacrifier ? Le pain sur la patène d'or, le vin dans la coupe du calice ne vous attirent pas par leur valeur propre : vous les agréez parce qu'ils vont devenir votre Corps et votre Sang, et surtout parce que sous cette forme vous pouvez donner libre cours au désir immense qui vous consume de vous unir à nous et de nous transformer en vous.
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La transformation en vous, la communication de vous-même, infiniment et éternellement beau, à nous-mêmes, pauvres et si pleins de faiblesse et de misères, l'union c'est-à-dire la communauté de pensée, de sentiments, de volonté, d'activité, voilà votre rêve divin et aimant. Le pain et le vin dont vous voulez nous nourrir, c'est vous. Et le pain et le vin dont vous voulez vous nourrir vous-même, c'est nous. C'est moi, moi-même, mon corps et mon âme, mon être tel qu'il est et tel que vous le connaissez si bien, avec ses imperfections et ses insuffisances : voilà ce que je dépose à vos pieds, voilà mon offrande. (LA, p. 37-38) [Consécration] Voilà, Jésus, le moment sacré par excellence, le moment divin où vous venez à nous ! Mais comment venez-vous ? Que se passe-t-il alors sur l'autel ? J'ose à peine y penser. C'est si étrange et si grand, cette transformation subite du pain et du vin en votre Corps et votre Sang, cette présence, réelle de votre infinie Beauté sous les apparences banales de substances matérielles si communes... et cette immolation mystérieuse qui, là sous mes yeux, renouvelle sans fin, partout et pour tous le grand drame du Calvaire ! Malheureusement, quand je songe à cela je ne sais pas me plonger dans la foi qui fait voir. Je voudrais comprendre, je cherche des explications, des comparaisons... Combien j'ai tort ! Ce mystère dépasse la raison, mais qu'il est doux au cœur ! N'est-ce pas tout simple qu'un Amour tout-puissant ne soit pas arrêté par ce qui limite nos faibles tendresses ? Vous m'aimez ! Voilà toute l'explication de ces mystères. Elle me suffit délicieusement. Vous vous transformez pour prendre ma forme et vous rapprocher de moi ; vous vous immolez parce que des fautes nous séparent et que l'immolation les efface ; vous venez me rejoindre jusqu'en l'abîme de toutes mes misères pour me faire remonter avec vous jusqu'au sommet glorieux de votre Sainteté. Ces démarches de votre Amour peuvent surprendre uniquement ceux qui n'entendent rien à l'amour. Mais quiconque a goûté la joie de se sacrifier pour des aimés les comprend et les admire. La Crèche, la Croix, l'Autel, ce sont les étapes qui vous ont conduit jusqu'à nos cœurs. La Crèche vous a fait à notre taille ; la Croix vous a broyé et pétri pour vous rendre plus accessible ; l'Autel vous fait nourriture qu'on assimile. La consécration qui s'opère sur l'autel en prépare donc une autre. Vous vous transformez pour me transformer ; vous prenez une forme que je puisse faire passer en moi, afin de pouvoir me faire passer en vous. Votre sacrifice appelle mon sacrifice. Je dois être prête à mourir à
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moi-même pour que vous me communiquiez votre vie. C'est ainsi que le Calvaire se continue dans un cœur et que la consécration s'y renouvelle. La mort à moi-même n'est qu'une substitution : on cède la place à quelqu'un. Comme la substance inférieure du pain et du vin se retire sur l'autel pour faire place à votre Corps et à votre Sang, ainsi ma vie naturelle, mes pensées et mes sentiments s'effacent devant vos pensées et vos sentiments. Mais est-ce là mourir ? Ma vie naturelle n'est qu'une ombre : la vraie vie, c'est la vôtre. Mon sacrifice n'est donc pas vraie mort, mais union à la Vie vraie. Puis-je même dire que ma vie naturelle est immolée ? O mystère sacré des transformations qui remplissent tous vos ouvrages ! Je commence à comprendre la merveille de la transformation divine de mon âme que vous annoncez. L'humus et la goutte de rosée qui deviennent couleur et parfum dans la fleur, la fleur qui devient mouvement et sensation dans l'animal et l'animal dont la chair alimente ma propre vie, tout cela présage et prépare ce banquet de la table sainte où vous vous livrez à moi, pour vous emparer de tout mon être et le changer en vous ! Votre vie en moi n'est pas une destruction de ma vie, mais sa transformation et sa « consécration ». Vous me faites « chose sacrée », c'est-àdire donnée à Dieu, vouée à son service et participant à toutes ses richesses et à toutes ses joies. (LA, P. 44-47) [Messe de la Vie] Mon Dieu, cette fois je suis au terme. Le terme, c'est Vous et je vous possède. Je n'ai plus qu'à demeurer : « Demeurez en moi, demeurez dans mon amour, demeurez unis à moi comme la branche de vigne au cep qui la porte et la nourrit... » (Jn 15,4 et 8), avezvous dit à vos apôtres après la première communion du Cénacle. Vous me le redîtes ; et rien ne m'est plus doux que cette invitation à ne plus vous quitter. Dans cette union continue, en effet, c'est ma vie entière qui devient une messe. A tout instant, en tout lieu et en toute circonstance je puis m'offrir à Vous, m'immoler avec Vous et pour Vous, communier à vos pensées et à vos sentiments, et me transformer peu à peu en Vous. C'est la messe éternelle : elle est le but de l'autre. Dans le secret du tabernacle vous vous offrez à votre Père dans l'anéantissement des saintes espèces, dans le silence et trop souvent l'oubli indifférent des âmes. Vous vous immolez aussi dans le sanctuaire de nos âmes. Toute âme chrétienne est prêtre ; c'est l'Esprit-Saint luimême qui l'affirme dans nos saints Livres (1 Pet. 2,9). Elle possède en dedans d'elle-même un autel et son Dieu. Elle peut l'offrir et l'immoler.
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Et quand elle le fait, c'est elle-même qu'elle offre et qu'elle immole, car elle ne fait plus qu'un avec son Dieu : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, celui-là demeure en moi et moi en lui » (Jn 6,57). Hélas ! Je ne sais pas croire et vivre cette réalité. Je ne sais pas assister à ma Messe d'âme ! Je ne sais pas le faire, mais je puis l'apprendre. La vie de la terre n'est qu'un apprentissage. Vous vous êtes fait mon Maître pour m'enseigner la vraie vie et l'union éternelle. Ce que vous faites au tabernacle, ce que vous avez fait durant les trente-trois années de votre existence terrestre, je le ferai un jour avec Vous et comme Vous. Éternellement nous nous offrirons et nous nous unirons au Père dans la plénitude reposée d'un amour définitif et ce sera la Messe du ciel. En attendant, je consens à n'être qu'une élève et une apprentie, souvent distraite et gâchant beaucoup de ces minutes avec lesquelles je pourrais faire des trésors et de l'éternité. Je ne me découragerai pas, je reprendrai chaque jour et mille fois par jour la marche vers Vous, qui est aussi la marche avec Vous. Le secret de la victoire, c'est la continuité. C'est notre façon à nous d'imiter votre éternité et d'y entrer un jour. « Demeurez en nous » signifie cela : il ne s'agit pas encore de la permanence du ciel, mais de l'exercice et de la lutte qui la préparent. La victoire est belle, mais la bataille doit l'acheter. (LA, p. 61-63)

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II. LA RÉPONSE DE L’HOMME À L’APPEL DE DIEU

COMMENT CHACUN DE NOUS ENTRE DANS LE « MOUVEMENT » DE LA VIE TRINITAIRE

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7. La foi commence et s’achève dans l’amour Nous percevons à quelle profondeur Dom Augustin situe le mystère de notre vie chrétienne. À l'offre divine, l'âme répond par la foi. Une foi parfaitement libre : l'âme peut se refuser. Et cette foi ne se limite pas à l'adhésion de l'intelligence : « Croire, ce n'est pas seulement donner son esprit à la vérité, c'est livrer toute son âme et tout son être à Celui qui la parle et qui est la Vérité. Croire, c'est vivre, et cette vie est la Vie même. » La foi est donc elle-même « mouvement », un « mouvement de tout l'être qui croit, vers tout l'Être auquel il croit ». La foi ne s'arrête pas à elle-même. Elle commence et elle « s'achève dans l'amour ». Elle est « le premier pas du don de soi ». Ainsi se définit nettement l'atmosphère de cette spiritualité : « Dans le plan divin, tout est ordonné par l'Amour à l'amour, et tout le provoque. » Dom Guillerand est trop augustinien pour oublier que toutes ces démarches qui finalement aboutissent à nous démettre de notre liberté et à la remettre entre les mains de Dieu sont elles-mêmes don gratuit de Dieu. « La foi est un don du Père, dit-il magnifiquement. C'est Lui qui dépose au fond d'une âme le principe de ce mystérieux mouvement par lequel une âme est attirée et vient ; c'est une participation au mouvement éternel par lequel Il se donne à son Fils et son Fils à Lui. L'âme qui a reçu ce principe, s'émeut, comprend et répond. » Aussi redoute-t-il par-dessus tout que la foi ne s'en tienne aux mots. Les mots sont indispensables à la foi ; mais ils ne sont sincères que s'ils sont à l'image du Verbe de Dieu, des mots vivants, des mots-vie. Ils le sont, si l'âme, en même temps qu'elle les prononce, s'unit vitalement, par tout son vouloir et son être, à Jésus-Christ, le Verbe fait chair. « Un jour, je verrai (votre) Vérité, dit-il en s'adressant à Dieu ; et je prononcerai moi aussi le mot qui est tout Lumière et Amour, parce que je serai en Lui. En attendant, je suis déjà quelque peu en Lui, quand je crois en Lui, et je puis chaque jour développer ma foi qui me fait entrer plus avant en Lui, ma foi qui est adhésion de mon être à son Être, de mon intelligence à son Intelligence, de ma volonté à sa Volonté, de mon amour à son Amour, et qui nous fera `un', ensemble dans l'unité de son Esprit. Ut sint unum. » La foi est, pour Dom Augustin, le don de tout nous-même à Celui qui est le Don du Père, Jésus de Nazareth, le Verbe de Vie, qui s'est fait chair. Elle est donc essentiellement « foi au Dieu-Charité », « Et nos credidimus caritati... » (1 Jn 4,16).
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Tels sont les rapports qui unissent le Père au Fils, et les motifs qu'a Jésus de se faire l'égal du Père et de s'établir au-dessus des préceptes. Il dispose de la loi qu'il a faite ; il est le précepte et la loi ; c'est en lui, en face de lui que tout jugement sera prononcé un jour ; quiconque sera trouvé conforme à lui sera introduit dans la vie ; quiconque lui sera dissemblable sera jeté dans la mort. L'honorer c'est honorer le Père : ils ne font qu'un. Le Père l'a envoyé pour se montrer et se donner en lui ; recevoir l'un c'est recevoir l'autre ; refuser cet envoyé c'est déshonorer le Père qui l'envoie, dont il est le représentant qualifié. La vie du Père passe toute en lui pour qu'il la communique ; qui l'accueille accueille cette vie qui est la vie éternelle, et c'est cette vie accueillie ou refusée qui juge un homme. En l'accueillant on prend les traits du Père, on se fait à son image et à sa ressemblance, on prend place au foyer de famille. Jésus est venu dire cela. Celui qui laisse sa parole pénétrer en lui est transformé par elle, et refait à l'image divine. Pour lui, dès lors, la condamnation est impossible ; la vie est en lui, le Père et le Fils sont en lui ; ils se donnent à lui, et lui-même par la foi se donne à eux. L'Esprit d'amour occupe et vivifie ce cœur. Il est passé de mort à vie. Il est entré dans le grand mouvement de l'éternel don de soi qui est la vie des trois Personnes. (AS, p. 232) Laissée à elle-même ma raison ne peut aller plus loin. Elle emprunte ses clartés à des êtres qui ne lui révèlent que cette surface. Tout le dedans de Dieu reste caché. Une lumière l'habite, l'emplit, qui est la Lumière même, mais je ne puis y accéder. Ma raison peut l'accueillir, mais elle n'en dispose pas. Il faut que cette lumière se donne, ouvre la porte du mystère, du sanctuaire où Dieu aime et se donne. Jésus est cette lumière, et il est cette porte. Il vient pour l'ouvrir. Mais il ne l'ouvre qu'à ceux qui ouvrent eux-mêmes la porte de leur âme ; la foi est le mouvement de l'âme qui s'ouvre à cette lumière. L'âme qui croit s'ouvre parce qu'elle aime. La foi est un mouvement d'amour qui se donne à l'Amour. La foi dans la lumière divine découvre le divin amour ; elle est la réponse d'amour que fait l'âme à Dieu qui l'aime et se donne à elle en l'éclairant. (AS, p. 211) Le Fils de l'homme est venu en ce monde pour cela, pour qu'on puisse le voir, le regarder avec amour, s'unir à lui par ce regard d'amour. Or ce regard d'amour au-dessus de la terre, du désert, du vide, du néant, c'est son Esprit. Il faut donc être baptisé, plongé dans cet Esprit.
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Être plongé dans l'eau qui purifie ne suffit pas. Être plongé dans l'eau c'est acquérir les dispositions que demande l'Esprit pour se donner. Ces dispositions sont nécessaires ; l'Esprit ne se donne qu'à ceux qui les ont ; mais il ne se donne pas parce qu'ils les ont : il se donne à qui il veut ; il souffle où il veut ; personne ne connaît ni ne peut régler son amour ; il aime parce qu'il aime ; il aime ceux qu'il aime ; son amour est libre comme lui-même. Seul il le règle ; les hommes ne peuvent que se disposer à être aimés et à répondre à cet amour... puis attendre le mouvement intime de Dieu qui les transporte et les transforme en lui. S'ils font cela, il viendra ; il ne peut pas ne pas venir ; il se donnera ; il ne peut pas ne pas se donner ; mais il viendra à son heure ; il se donnera selon sa mesure. (AS, p. 178-179) La foi est donc un amour ; elle a donc pour principe un amour ; elle exige donc la condition de l'amour qui est la conformité des vouloirs. C'est pourquoi, pour juger de l'origine divine de Jésus, de sa mission, de la valeur de sa doctrine, il faut aimer Dieu, être uni à lui, participer à son Esprit d'amour... C'est l'Esprit-Saint seul présent dans une âme qui peut dire à cette âme : « Cet homme que vous entendez est vraiment de Dieu ; il ne parle pas en son nom ; il n'a pas de doctrine propre ; il ne dit que ce qu'il entend, il ne fait que ce qu'il voit faire ; il n'est que la parole, l'expression, l'image du Père... c'est vraiment le Fils auquel le Père démontre tout ce qu'il fait et qui le reproduit parfaitement ici-bas. » Seule l'âme qu'occupe l'Esprit du Père et du Fils voit cette parfaite égalité et conformité. Elle la voit parce qu'elle est en elle, et c'est par elle qu'elle juge ; elle est ellemême conforme ; cette forme est la sienne ; l'accomplissement de la volonté la lui a communiquée ; elle met tout en face de cette lumière et, dans cette lumière qui est l'Amour, elle dit : « Voilà l'Esprit de Dieu ; telle doctrine est la sienne, tel enseignement est divin, tel homme est envoyé de Dieu. » (AS, p. 284) Pour Jésus, la vie divine n'est pas seulement une science qu'il a étudiée ; c'est la connaissance de ce qu'il voit et de ce qu'il vit. Il dit l'objet de sa vision, et cette vision est sa vie même ; il est témoin, et c'est un témoignage qu'il apporte. De là sa supériorité et le caractère aisé, simple, familier, de son exposé. Il parle du ciel et des choses du ciel, c'est ce qu'on en peut voir en les regardant à partir de la terre, et c'est ce qu'on en peut exprimer avec notre langage humain. S'il n'est pas entendu quand il emploie ce langage et présente cet aspect du mystère, comment
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le sera-t-il quand il découvrira les intimes secrets ? Comment cela serat-il ? Il va l'expliquer sur-le-champ. Entre le ciel et la terre il existe un trait d'union ; il y a quelqu'un qui va de l'un à l'autre et qui sert d'intermédiaire ; il y a un médiateur. Médiateur unique, mais qui s'offre à rétablir en lui tout rapport : « Nul n'est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme qui est au ciel. » Pour s'élever jusqu'au ciel il faut être du ciel ; seul remonte à ces hauteurs celui qui en est descendu. La terre possède quelqu'un qui est du ciel, qui lui a apporté la vision de la patrie, qui peut en parler, en révéler les secrets, et en ouvrir la porte : c'est le Fils de l'homme que Daniel et les prophètes ont annoncé, que l'humanité attend, et qui doit venir de là-haut pour rétablir les ponts coupés. La foi qui fait pénétrer dans la patrie est donc la foi en lui. On ne peut y entrer qu'en lui et par lui. Il est le signe divin donné au monde pour que le monde uni à lui s'unisse à Dieu et voie le céleste royaume. C'est précisément ce que demandait Nicodème. À travers le mouvement souple de ses réponses à première vue décousues et si déconcertantes, le Maître a donné toute satisfaction à ce disciple. Aussi celui-ci arrête là ses questions. A-t-il compris à quel point Jésus a éclairé le problème qui l'intéresse ? Les auditeurs du Sauveur devinaient plus qu'ils ne comprenaient ; ils sentaient plus qu'ils ne voyaient. Ils se sentaient en face de quelqu'un qui disposait vraiment de la lumière et de la vérité ; ils étaient saisis, conquis, l'âme pleine de semences qui lèveraient plus tard, et ils s'en allaient riches de promesses dont ils soupçonnaient seulement que le monde et eux-mêmes en seraient transformés. (AS, p. 151-152) Jésus n'insiste pas ; il ne défend pas son honneur ; il laisse à son Père le soin de le faire, de même que son Père lui a confié le soin de procurer sa gloire : « Pour moi, je ne cherche pas ma gloire ; il en est un qui la cherche et qui la juge. » Et d'un mot il redit — car il n'a cessé de le dire en tous ses entretiens — en quoi consiste cette gloire. Sa gloire c'est de répandre la vie qui est au sein du Père, que le Père lui communique éternellement avec son Esprit d'amour, et qu'il est venu révéler aux hommes, pour qu'ils s'unissent à lui, et en lui vivent à jamais : « En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui gardera ma parole, celui-là ne connaîtra pas la mort. » Cette affirmation a pénétré l'âme de Nicodème et y germera silencieusement jusqu'à l'heure où elle aura vaincu ses hésitations et sa timidité de caste ; elle a conquis et soulève l'âme égarée, mais simple et di152

recte de la Samaritaine ; elle a gagné l'âme des foules galiléennes qui ont reculé devant le scandale de sa chair à manger, mais qui ont cru qu'elles pouvaient attendre de lui la vie ; elle a arrêté les ministres du Sanhédrin envoyés pour s'emparer de lui et qui ont dit : « Jamais homme n'a parlé comme cet homme. » Mais les dirigeants, les Pharisiens rivés à leurs observances, et les princes des prêtres à leurs intérêts, ne s'ouvrent pas à cette idée. Pour eux, tout le dessein divin est clos avec le régime dont ils vivent. L'idée d'un Sauveur qui le renouvelle sans le détruire, qui le prolonge et le réforme s'il en a besoin, n'est pas entrée dans leur esprit. Ils n'ont rien compris à cette Loi dont ils se réclament, à ces ancêtres qui n'étaient que des annonces, aux Écritures qui préparaient ce Sauveur. (AS, p. 322-323) Celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu que lui donne l'Esprit sans mesure (3,34). Jean s'élève à chaque mot qu'il prononce... et nous élève avec lui. Nous voilà en plein Dieu, en pleine vie divine, en face des relations et des communications mutuelles qui unissent et distinguent à la fois les trois Personnes de la Très Sainte Trinité. En des mots simples et courts, il nous conduit en ce sanctuaire infini ; il nous en ouvre les portes ; il nous en révèle l'ineffable mystère. « Celui, dit-il, que Dieu envoie, prononce les paroles de Dieu, car Dieu lui communique son Esprit sans mesure. » Cette voix, cette parole, ce Verbe, c'est le Fils unique. C'est lui qui baptise dans l'Esprit ; il est venu nous le communiquer comme le Père le lui communique. Mais cette communication n'est pas sans mesure. Elle est limitée par notre être borné dans lequel nous le recevons et par la mesure selon laquelle nous l'accueillons. Le Fils unique dit tout ce que dit le Père en son sein ; les fils adoptifs le disent hors du sein divin, dans le néant. Ils rentrent dans le sein en le disant, dans la mesure où ils le disent ; ils le disent dans la mesure où ils sont devenus fils unis au Fils unique ; ils sont unis au Fils unique dans la mesure où ils ont reçu l'Esprit que lui communique le Père. Ils doivent le recevoir sans mesure dans leur être mesuré. Dieu le donne sans mesure ; leur acceptation doit être sans mesure. À cette condition ils deviennent images du Fils qui est image du Père. L'Esprit qui unit le Père au Fils et le Fils au Père, qui part du Père pour se donner au Fils et repart du Fils pour rentrer dans le Père, est dans le Fils fait homme, comme un fleuve, pour répandre en eux son eau jaillissante, et il doit repartir d'eux pour rentrer dans le
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Verbe incarné, et par lui dans le Père. Son eau est la vie éternelle ; son mouvement est le mouvement intérieur qui la constitue et qui s'est répandu hors de l'océan infini pour se communiquer aux eaux de l'abîme et les faire rentrer transformées et divinisées dans l'océan. Ce fleuve est le fleuve de paix. Il se répand sans se répandre ; c'est un mouvement qui comble, qui communique ce qui est au néant et le fait être. Il n'est pas exact de dire qu'il est reçu ni qu'il n'est pas reçu. Il reçoit en lui en même temps qu'il est reçu en celui qui le reçoit. Voilà pourquoi le divin Fils emploie le mot « baptiser ». Il baptise dans l'Esprit, c'est-à-dire, il plonge dans l'Esprit ; et nous recevons l'Esprit dans la mesure de notre être. L'Esprit est l'océan plein et débordant qui se répand en tout vase vide... et dans la mesure de ce vide. Les vases doivent donc se vider de tout ce qui les emplit. Le Fils demande ce vide pour se donner à eux. Il demande qu'ils le regardent, lui, et non plus eux ni rien de borné. Tout ce qu'ils regardent en dehors de lui les mesure, et ils ne reçoivent pas l'Esprit sans mesure comme le Père le leur donne. (AS, p. 175-176) Tout cet entretien — comme les précédents — roule sur la foi, l'exige, en fait la condition de salut et d'union à lui. Il est venu et il parle pour l'obtenir. Quiconque la lui accorde, fût-il une Samaritaine, le rejoint, devient sien. Avec quiconque la lui refuse, fût-il un Juif et un habitué de son ministère, un fossé se creuse et la division est définitive. Or cette foi est un don du Père à une âme. On ne croit pas parce que la raison est satisfaite, ni parce que la volonté le commande... On croit parce qu'une lumière divine éclaire l'esprit, montre en ce qui est dit la parole de Dieu, et qu'une force intérieure meut la volonté à imposer à l'intelligence l'adhésion qui lui est réclamée. Cette adhésion unit l'âme au Père ; elle fait rentrer en lui le mouvement qu'il a déclenché ; ce mouvement est une effusion dans l'âme de son Esprit d'amour ; animée de cet Esprit l'âme se retourne vers Celui qui le lui communique et lui dit : « Je suis vôtre ; ce que vous dites devient ma pensée parce que c'est votre pensée, mon verbe parce que c'est votre Verbe », et elle refait le mouvement du Verbe éternel, elle se donne comme elle voit le Père se donner à elle. Elle se donne pour que l'attrait du Père en elle se réalise, pour que le souffle de son Esprit lui fasse accomplir le mouvement qu'il accomplit, le don de soi. (AS, p. 273-274) Je remarque ce mot : « Venire ad me », pour désigner la foi. La foi
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est un mouvement de tout l'être qui croit vers tout l'être auquel il croit. C'est ce mouvement qui s'achève « in » et devient l'amour. La foi est le premier pas du don de soi ; un amour l'anime qui ne doit pas s'arrêter en route, mais la stimuler jusqu'à ce que les deux êtres soient l'un dans l'autre. La foi c'est l'activité de l'Esprit-Saint que le Père répand pour se reproduire, et qui, reproduit, fait rentrer un être dans son principe auquel il se donne, comme il voit le principe se donner à lui. Tel est le Fils. Voilà ce qu'il est venu apprendre... et ce que les Juifs ne veulent pas accepter. (AS, p. 239-240) Je crois donc... et je m'en tiens là. Je ne veux plus chercher ni à voir ni à dire. Je veux m'habituer à regarder dans l'ombre où la lumière se tamise pour n'arriver sans me blesser, à écouter ce silence où parle la Voix qui dit tout sans paroles, à aimer cet Amour qui se donne en m'éclairant et en me parlant sous cette forme plus haute que moi-même, et plus près de la Lumière et de la Vérité. Car vous n'avez pas voulu la garder pour vous-même cette communication qui vous unit tous Trois dans le sein unique et infini : vous la répandez en nous. Elle est « l'eau qui jaillit en vie éternelle » (Jn 4,14). Elle forme ces « fleuves qui coulent dans les entrailles spirituelles des âmes qui accueillent le Saint-Esprit et qui vibrent au souffle de l'Amour » (Jn 7,38-39). Elle bat très fort aux portes closes des âmes qui la refusent, elle brise parfois ces portes de son mouvement qui emporte toute résistance. Parfois elle attend longtemps avant d'inonder toutes les puissances ; elle se glisse imperceptiblement à travers les montagnes, les collines, les durs rochers ; on la voit à peine ; les broussailles recouvrent son mouvement silencieux ; elle avance néanmoins si elle le peut, elle se fait son lit, d'abord étroit et contesté, puis de plus en plus large et empli jusqu'au bord. Mystère étrange que j'essaye de pénétrer par ces analogies ! Réalité plus vraie, aussi proche que moi, plus intime en moi que les réalités auxquelles je la compare, mais dont j'ai peine à prendre conscience parce que j'ai glissé dans le sensible et qu'elle est spirituelle, que je la perçois pourtant de mieux en mieux en la poursuivant de mon regard d'âme, qu'aiguise un désir qui est déjà un amour et que seul l'Amour infini présent en moi a pu exciter. (FD, p. 169-170) « C'est que mon existence de religieux ne m'a pas vieilli du tout. Je me sens au contraire une âme de plus en plus jeune. J'aime les fleurs et
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les oiseaux, j'aime le soleil et le printemps, j'aimerais entendre chanter les sapins s'ils étaient encore debout et que je fusse moins loin. Je reporte mon amour des sapins disparus sur la maison qu'ils ont longtemps cachée à la vue et sur ceux qui l'occupent. Je trouve tout cela grand et beau parce que j'y vois les moyens dont le Bon Dieu s'est servi pour m'élever à lui et me faire l'âme avec laquelle je vais l'aimer et le chanter pendant toute l'éternité. Il n'y a rien ici-bas qui ne puisse nous rapprocher de Lui. Ce qui nous manque le plus (et ce qui rendrait la vie belle et douce en toutes ses circonstances), c'est d'envisager les hommes, les choses et les événements sous cet aspect-là. Nous ne les voyons que sous l'aspect étroit et maigre des impressions qu'ils font sur notre sensibilité et des avantages ou des inconvénients qu'ils représentent au moment même où on les rencontre. La vie est bien plus grande que cela, et les choses aussi, et nos âmes surtout. Il y a du divin, il y a de l'éternel, il y a de la joie infinie en tout. Dans un rayon de soleil et dans un murmure de ruisseau, dans une aiguille de sapin et dans une ramure de chêne, dans une journée de frimas, de grippe, d'épreuves variées comme dans les heures, hélas ! plus rares, de visites aimées ou de lettres attendues, nous pourrions et nous devrions voir Dieu qui, de toute éternité, a prévu, voulu, préparé, ordonné tout cela ; nous devrions croire qu'il l'a fait par bonté et amour, puisqu'il n'y a en lui qu'amour et bonté, et nous devrions adorer, baiser, chanter cet amour. Voyez-vous ce qu'on appelle la foi, la vie de foi, l'esprit de foi ? La foi est un regard profond de l'âme chrétienne qui, en toutes choses, lui fait voir Dieu et son amour paternel. Ah ! comme la récitation du « Notre Père » devient douce, simple, aisée et constante quand on pratique ce regard. Malheureusement, il est en nous comme l'organe des nouveau-nés ; il existe, mais nous ne savons pas nous en servir. Le baptême nous a fait enfants de Dieu ; c'est la vie du ciel en germe ; c'est bien, à condition que le germe se développe. J'aimerais bien que cette vie divine, cette seule vraie vie grandisse en nous. Le moyen est très simple : se nourrir et agir. Se nourrir : c'est-à-dire faire de bonnes lectures, recevoir les sacrements, surtout le sacrement qui est nourriture. Et puis agir, c'est-à-dire faire des actes de foi, de confiance et d'amour, et pratiquer les commandements du Père des Cieux. Vous le faites ! Vous le faites plus que vous ne pensez. Vous apprenez même à le faire à ceux que le bon Dieu vous a donnés. Il faut continuer ; il faut le faire de plus en plus. Il faut envisager cela comme la part capitale de l'existence : celle qui restera. Voilà le seul moyen sérieux de comprendre et de porter la vie. Ce n'est pas la vie qui est lourde, ce sont
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nos âmes qui ne sont pas de taille à en soutenir le poids. Il leur manque précisément cette lumière de foi qui en révèle la grandeur et la beauté. Voyez-vous, nous ne sommes pas faits pour souffrir. Souffrir nous blessera toujours ; c'est contre nature. Nous sommes faits pour le bonheur. Mais le bonheur est très souvent au fond de la souffrance. Il faut y aller, à ce fond. Si nous restons à la surface, c'est nécessairement la peine et la blessure que nous rencontrons. Or, on va au fond avec le regard très spécial dont je vous parlais tout à l'heure. Il ne supprime pas la peine, mais il fait voir ce qu'elle renferme ; et c'est en le faisant voir qu'il donne la force d'accepter la surface pénible. (Lettre de 1926) « J'ai donné toute la journée d'hier à la sainte Famille. Je réserve les instants libres de celle d'aujourd'hui à une famille qui n'est pas encore sainte, mais que le Bon Dieu voudra bien, je l'espère, sanctifier de plus en plus... Se donner, voilà le secret de ne pas mourir. C'est l'Éternel qui nous l'a livré, ce secret. Il le connaît ; il le pratique à jamais ; c'est sa vie divine. Si on pouvait expliquer le mystère des Trois Personnes en Dieu, ce serait là l'explication. Le Père donne son être infini et il engendre un Fils infini comme lui-même ; le Fils, égal à son Père, fait ce que fait le Père ; il se donne tout entier, comme le Père se donne tout entier. C'est là leur Esprit commun, le Saint-Esprit ; c'est leur mutuel amour, c'est leur don réciproque, le don qui les unit, qui les plonge l'un dans l'autre, et qui fait qu'ils ne sont qu'un seul et même Dieu. Cette union, cet amour mutuel, cette même façon de penser, d'aimer, de dire et de faire, ne trouvez-vous pas que c'est un bien beau modèle pour une famille ? Je vous souhaite de le regarder, de l'aimer, de le prier, de vous efforcer de le reproduire. Vous y trouverez grande paix et joie. Alors, plus d'amour-propre, plus d'égoïsme, plus de vues personnelles et étroites, plus d'exigences mesquines que les exigences des autres blessent et qui blessent celles des autres. On a un seul et même amour ; on imite la vie de Dieu et on participe à son Esprit-Saint. Hélas ! ici-bas, on ne fait qu'y tendre et toujours de bien loin. Mais c'est bien beau déjà d'y tendre... et bien rare. Soyons ces oiseaux rares qui volent vers les régions d'en haut ; l'existence terrestre n'en souffre pas, elle en est adoucie et embellie. » (Lettre de 1926) « J'ai salué en hâte tous les enfants. Je me rends compte que ce petit
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monde pousse comme nous-mêmes jadis,... probablement pas sans défauts, mais avec de la bonne volonté qui peu à peu supprimera les défauts. Employez beaucoup pour les corriger le grand moyen de la prière et de la foi. Les autres manquent d'action et d'efficacité profonde. La vraie correction doit se faire d'abord dans l'âme. Ensuite elle passe dans les actes et dans l'extérieur. Il faut leur donner des idées justes dans l'esprit, des sentiments délicats dans le cœur. Il faut leur donner un modèle à imiter ; il faut les encourager dans leurs prières et leurs exercices de piété. S'ils aiment le bon Dieu, s'ils songent à lui faire plaisir, s'ils connaissent Notre-Seigneur et s'ils ont le désir de lui ressembler, votre travail d'éducation se fera beaucoup plus facilement et donnera des résultats beaucoup plus solides et durables. Autrement on construit sur du sable, et après quelque temps il ne reste plus rien. » (Lettre de 1934?)

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8. La pédagogie de la foi On tirerait facilement des écrits de Dom Augustin toute une pédagogie de la foi. L'acte de foi est une chose : il est absolu, net de toute ambiguïté, formel. La vie de foi en est une autre : elle naît, elle se développe, elle recule, elle grandit... C'est surtout à propos de l'expérience spirituelle des Apôtres que Dom Augustin expose ses vues sur l'éducation de la foi. Ce n'est pas d'emblée que les Apôtres sont entrés dans le mystère de Jésus, Fils de Dieu ; leur intelligence a mis du temps à s'ouvrir aux paroles du Maître ; ses mots n'ont pas pris pour eux du premier coup leur sens plénier. À certaines heures, ils auraient même semblé plus proches de l'incrédulité que de la foi vive. Que cela ne nous déconcerte pas ! « Le plan divin comporte des (alternances) de foi et d'incrédulité, de générosité et de faiblesse, qui soutiennent l'élan et le gardent humble. » La vertu essentielle en cet itinéraire de la foi est la sincérité dans le don de soi. Définissant l'état d'âme des Apôtres à la veille de la Passion, Dom Augustin écrit : « Si lents qu'ils soient, et si peu ouverts, après trois années, aux secrets de l'union divine, les Apôtres ne donnent pas moins (à Jésus) satisfaction. Ils sont ce qu'Il veut qu'ils soient : donnés à Lui. » Ils sont « en mouvement » vers Lui : c'est l'essentiel. Le reste s'accomplira de lui-même. « Ils ont déjà la qualité d'âme qui permet de recevoir un jour (l'Esprit) : la sincérité. Ces hommes sont vrais. La vérité est le premier trait de Dieu, la ligne essentielle de sa physionomie, la première que trace l'Amour en mouvant l'Être infini, la ligne qui va de l'Être à l'Être... la ligne qui fait communiquer l'Être qui se donne avec l'Être qui le reçoit. » Il faut relire sur ce sujet, son commentaire de la scène du lavement des pieds. Pierre vient de s'écrier : « Maître, comment, vous, me laver les pieds ? » Et Dom Augustin de commenter : « L'âme si caractéristique et si attachante de Pierre éclate en cette protestation. Ce qu'il voit, il le dit. Il se trompe... mais il parle toujours dans la sincérité ; et c'est ce qu'aime Jésus. Le Maître est là pour rectifier et éclairer. » Au contraire, voici Judas : « Il s'enferme en lui-même, et il se ferme à l'horizon infini qui s'ouvre devant lui et s'offre à se donner à lui. » Et Dom Augustin de marquer d'une main pleine d'expérience l'itinéraire qui conduit l'âme à la plénitude de foi et de vie spirituelle : « Il faut se donner longtemps dans la faiblesse pour accueillir peu à peu la force dans laquelle on se donne davantage. Il y a une joie dans le don de soi qui peut être égoïste et périlleuse... On se donne en reconnaissant son néant et en accueillant l'Être qui l'emplit. Il appartient à celui qui
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n'est pas de le recevoir de Lui à l'heure où Il le donne, dans la mesure et les conditions où Il le donne. » Notre rien et le Tout de Dieu, ce n'est que lorsque l'âme a transformé ces vérités en valeurs de vie que Dieu peut agir en elle en toute liberté et en toute gratuité.

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Il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu à ceux qui croient en son nom (1,12). On devient enfants de Dieu par la foi ; on développe le germe de vie divine en développant la foi. La foi est tout dans l'Évangile. Je l'ai remarqué nettement. J'y reviendrai ; l'idée est absolument capitale. Croire n'est pas seulement donner son esprit à la vérité, c'est livrer toute son âme et tout son être à celui qui la parle... et qui est cette vérité. Croire, c'est vivre... et cette vie est la Vie même : « Croyez en moi, dit Jésus. Celui qui croit en moi a la vie éternelle. » L'enfant de Dieu, c'est celui qui croit à la présence de cette vie en Jésus et qui, par cette foi, s'unit à elle en lui, s'en empare, la fait sienne... et devient sien. Croire, c'est le recevoir. C'est recevoir l'Esprit que le Père lui communique : c'est sa vie, et c'est la vie du Père. Elle le fait fils, et elle nous fait enfants. Ceux qui croient en lui sont donc enfants en lui et comme lui, mais adoptés. En entrant dans une âme par la foi, Jésus ne donne que de pouvoir devenir enfants. Il faut vivre ce titre pour le réaliser ; il faut vivre en enfants. C'est la loi de tous les développements de vie créée. Dieu ne donne que le germe. L'être vivant trouve dans le germe une énergie qui lui permet de devenir. Le devenir est sa loi. L'être est la loi de Dieu. La créature vivante n'est pas uniquement l'œuvre du Créateur ; elle est aussi son œuvre, la fille de ses œuvres. Cette loi du développement vivant, à partir d'un germe, par l'énergie dont il est pourvu est infiniment importante à connaître et intéressante à étudier. Saint Jean, dans ce passage de son Prologue, en donne une formule qui ne peut pas être dépassée : il distingue très nettement les deux aspects de l'opération vivante, la foi qui unit au principe de vie et qui est l'aspect positif, — et le détachement qui élimine tous les obstacles et qui est l'aspect négatif. Dieu a voulu que la vie créée se développât par ces deux actes ; assimilation et désassimilation. L'être vivant créé trouve la vie autour de lui dans d'autres êtres qui sont à sa disposition. Mais il ne la trouve pas toute faite. Il doit la faire en lui communiquant ce qu'il possède. Ce qu'il en possède, c'est sa forme. C'est une énergie étrange. Sous un volume très restreint, si elle est matérielle, elle enferme un principe qui s'empare de la vie contenue dans des masses énormes. Elle s'en empare en se donnant à ce qui peut l'accueillir. Or, tout ne peut pas l'accueillir. Il y a
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des rapports secrets entre les êtres qui ne dépendent pas d'eux. L'ordre du monde qui est une merveille, la merveille des merveilles, en est fait. Le petit germe, à peine perceptible, enfermé dans la graine de violette, trouve une convenance spéciale dans certains principes que contient l'humus du sol. Il le sait... Avec un instinct infaillible il tend ses bras qui sont ses racines, et il les attire à lui, il les sépare de la masse de terre qui l'avoisine, il les divise en eux-mêmes des éléments qui ne présentent pas avec lui cette convenance ; il leur communique la forme « violette » dont il est animé, il les fait à son image et à sa ressemblance ; il rejette ceux qui ne peuvent accueillir sa vie et ses traits ; et du fumier qui lui a été offert — comme de la lumière, de la rosée dont se nourrissent ses branches — il fait cette petite réalité vivante, délicate, au doux parfum, à l'humble contenance, aux propriétés bienfaisantes dans laquelle d'autres êtres trouveront des principes de vie plus haute, et même de la plus haute vie. Ce que fait le germe de la violette, c'est ce que fait le Verbe accueilli par une âme. Il est l'énergie divine qui divinise tout... et en se développant fait de tout ce qui entre en contact avec lui la vie du Verbe, du Fils du Dieu vivant. Il rejette et il assimile. Il divise, mais pour unir. Il tue et il vivifie. Il rejette tout ce qui est inférieur à lui... Il assimile tout ce qui peut recevoir sa forme supérieure. Quel travail ! Le suivre en ses opérations n'est pas possible. L'un des émerveillements du ciel sera d'en percevoir en pleine clarté tous les détails. Saint Jean résume tout ce travail en trois mots qui représentent les trois étapes principales des divines transformations. Ceux qui font accueil au Verbe, il les dégage successivement des liens charnels, des attaches de sensibilité et des vues de raison. Il divinise peu à peu tout cela. Il ne supprime rien ; il est créateur ; il l'est essentiellement ; il n'aime pas, il ne fait pas le néant ; il l'emplit de son être ; il le supprime en le faisant être. La matière est tout ce qu'il y a de plus près du néant ; il s'attaque donc d'abord à elle. Il fait passer en elle son Esprit, l'Esprit qui planait sur les eaux de l'abîme et qui les a informées peu à peu en se communiquant à elles. Il refait ce que le péché a défait par une nouvelle communication de cet Esprit. L'Esprit attire les âmes à lui comme il a attiré les eaux inférieures ; il les sépare, il les dégage de la matière ; il les élève, il les spiritualise, il les entraîne à sa suite sur les hauteurs. (AS, p. 44-47)

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Le don divin s'exécute selon un plan progressif qui est le plan de vie. Il débute par un petit germe. Les apôtres choisis ne sont pas seulement des pauvres gens, sans valeur humaine qui puisse appuyer l'action divine ; ils ne reçoivent cette action elle-même que peu à peu. Ils ne voient d'abord que la réalisation d'une parole de la Bible. Le Saint-Esprit éclaire cette parole et la rapproche de l'acte d'éclat accompli par leur Maître. C'est la première lueur de la grande lumière qui les inondera un jour pour qu'ils la répandent sur le monde. La déclaration qui suit celleci, le rapprochement entre le temple et son corps, le relèvement de l'un et la résurrection de l'autre, ne sera compris que plus tard, après l'événement. Jésus les forme comme il développe une plante ; ou comme il fait lever une aurore, par des voies normales, aussi normales que possible. Les moyens extraordinaires sont réduits au strict nécessaire. La foi ne s'impose pas : elle se montre, elle se justifie ; elle se fait « hommage qu'il est raisonnable de rendre » ; elle ne violente pas notre nature ; elle respecte merveilleusement la liberté. Ceux qui croiront auront des raisons de le faire ; ceux qui refuseront leur adhésion d'esprit ne pourront s'appuyer sur des motifs raisonnables ; leur esprit sera satisfait. S'il ne l'est pas, c'est qu'il exigera une satisfaction qui ne lui est pas due. Il doit se rendre à un témoignage venu du dehors quand il l'a reconnu valable, comme au témoignage qui monte de son propre fond. Récuser le premier, n'accepter que le second est orgueil... et, comme tout orgueil, étroitesse. On se limite ainsi à son propre jugement, on s'enferme dans la prison du « moi »... Dieu appelle les âmes à l'horizon immense et libre de sa vérité affirmée par lui et prouvée par des actes que seul il peut faire. Les apôtres suivent, se laissent conduire, et vont devenir les colonnes d'un nouveau monde. Les Juifs reculent, s'enferment dans leur raison et y demeurent stériles, à jamais paralysés. (AS, p. 136-137) Ce que Jésus veut, c'est dessiller ces yeux ; il est la lumière de l'Amour ; il est venu pour se faire voir : et c'est ce que Pierre ne voit pas encore, mais verra plus tard. Pierre aime déjà, mais son amour n'est pas éclairé. Il aime, mais il ne connaît pas l'Amour ; il ne sait pas ce que c'est qu'aimer et aimer « jusqu'à la fin, in finem ». Il faut qu'il l'apprenne. Ces derniers moments de la vie de son Maître vont le lui apprendre. Le lavement des pieds en est le premier acte. Notre-Seigneur procède surtout par affirmation ; il n'exprime pas, ou très peu. Il ne s'adresse pas à la raison ; il n'est pas venu la satisfaire, mais la soumettre. Il ne la condamne pas ; il ne veut pas s'en passer,
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mais il veut lui communiquer une lumière supérieure si elle consent à renoncer à la sienne propre. Comme Pierre, si généreux pourtant, est encore loin de lui ! Mais il possède en son âme le levier qui permet de l'élever jusqu'au niveau du Maître : il aime. Jésus appuie sur ce levier : « Si je ne te lave pas, tu n'auras pas de part avec moi. » (AS, p. 385)

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9. La « virginité spirituelle » ou le détachement Cette entrée dans le monde de la foi, cette union toujours plus intime avec Dieu s'accompagne — elle en est l'effet et la cause tout ensemble, — de ce que les maîtres de la spiritualité cartusienne appellent « la virginité spirituelle ». Nous touchons ici à un point extrêmement délicat de cette spiritualité : il importe de ne pas commettre de contresens sur cette admirable attitude d'âme. « La virginité, écrit Dom Augustin de Marie, mère de Jésus, est un mouvement qui procède d'une lumière. La Vierge voit Dieu... Elle est attirée, emportée, elle se meut avec Lui, elle s'attache à Lui ; elle se détache de tout ce qui n'est pas Lui. » Elle se détache... voici le mot dont il faut lever l'ambiguïté. En quoi consiste ce détachement, — Dom Augustin préférait dire le « dégagement » — du créé ? « Le détachement, ce n'est pas l'absence d'attache, c'est l'attachement à ce qui est plus grand que nous. » Non, les créatures ne sont ni vaines, ni mauvaises. Elles ne nous trompent pas. Tout au contraire : « Une immense circulation de mouvement et de clarté, écrit-il, faisant écho à Augustin, le saint Évêque d'Hippone, relie tous les êtres, reproduit sur un mode inférieur la communication de mouvement et de clarté. » Mais si les créatures ne nous trompent pas, c'est nous qui nous trompons nous-mêmes, si nous nous arrêtons à elles « comme si elles avaient l'être en elles-mêmes ». C'est donc notre âme dont il faut rectifier l'attitude, c'est notre regard qu'il faut purifier, aiguiser. « Plutôt que de se dégager du sensible, conseillait un jour Dom Augustin, il faut le pénétrer à fond. Pour y trouver non seulement l'apparence extérieure et changeante, mais ce qu'il y a de caché, de substantiel, d'être en un mot : car Dieu est l'Être. Il faut donc Retrouver Dieu sous les dehors sensibles des choses. C'est le sens de l'Incarnation... L'Incarnation a fait cette merveille inconcevable, qu'en aimant et imitant Jésus en chair et en os, on aime et imite Dieu lui-même. » La virginité spirituelle n'est pas très différente, au fond, de cette « liberté de gloire des fils de Dieu », vers laquelle selon saint Paul (Rom. 8,19-22) nous devons tendre et à laquelle aspire la création tout entière « en gémissant ».

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On se figure trop souvent que le détachement chrétien consiste à ne rien aimer. C'est horriblement inexact. Il n'y a jamais eu de cœur plus aimant que celui de Jésus ; et nos cœurs doivent se modeler sur le sien. Aimer est le grand — et même l'unique — commandement : « Hoc est primum mandatum... diliges Dominum Deum tuum ex toto corde tuo et... proximum. » Nous avons là tout l'Évangile et toute la vie et tout Dieu, qui est « Deus Caritas » : l'amour. Mais un amour ordonné, un amour qui puisse vivre et se communiquer, et par conséquent immoler tout ce qui l'empêche de se donner. Cette immolation c'est le détachement. Le détachement c'est donc la face négative de l'attachement (ou amour). Le détachement c'est l'ordre des amours : « Ordinavit in me caritatem. » Le Dieu d'Amour vivant dans une âme lui fait aimer tous les êtres selon leur degré de participation à Lui-même, qui est l'Être. L'âme doit les aimer comme Dieu les aime, c'est-à-dire, comme Dieu se donne à eux. Ce don de l'Être infini à un être fini, c'est ce qui le fait être, et c'est la mesure de notre amour. Notre amour mesuré par Dieu même et par ce que nous trouvons de Lui dans ses œuvres, est un amour ordonné. Dès lors, pas d'attachements qui ne soient pas conformes à cette règle. Si l'âme en découvre en ellemême, elle les discipline, mais elle ne les supprime pas. L'idée d'ordre est à la base de tout. Le détachement est la condition de l'ordre, comme l'ordre est la condition de l'amour. Et c'est pourquoi on peut dire que le détachement c'est l'amour ordonné. (SC, p. 35-36) La sérénité de notre âme et les mouvements de confiance que nous éprouvons... ces impressions et ces mouvements partent du fond calme où Dieu réside et prouvent sa présence. Ils sont le rayonnement du Soleil divin qui est en nous ; ils nous rappellent cette présence, mais de la créent pas. Elle existe indépendamment du rayonnement sensible qui la manifeste ; et c'est elle qui est notre vie. Le Bon Dieu nous attire manifestement à l'union avec Lui. Or cette union se fait dans la foi, et non dans la sensibilité. Habituons-nous, par des actes répétés, à cette vie de foi, qui nous met très réellement en contact avec Lui. Évidemment ce sont des actes spirituels, c'est un contact spirituel. On ne sent rien, on ne voit rien, on n'entend rien. Souvent, au contraire, on est tout plongé dans un état d'insensibilité décourageante. Alors c'est la vie d'hiver ; mais c'est vie cependant, vie nécessaire parce que nous ne sommes pas dans la patrie ; l'exil est l'exil : il faut savoir l'accepter tant que Dieu le veut et avec toutes les circonstances qu'il
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veut. Cette acceptation unit, et l'union seule compte. Peu à peu, par ces exercices, nous acquérons notre indépendance à l'égard de ces circonstances ; nous sommes supérieurs à elles, puisque nous les acceptons ; nous sommes plus forts qu'elles, puisque nous les prenons, nous participons à la force du divin Maître Jésus qui précisément a fait cela. Malheureusement, on vit en général dans une grande illusion à cet égard. On se figure que le détachement, la force consistent dans l'éloignement des choses. C'est une erreur. La vraie force consiste à fuir ce que Dieu nous demande de fuir, et à accepter ce qu'il veut que nous acceptions ; elle consiste dans la soumission à sa sainte volonté. Voilà la sainte indifférence qui est aussi la sainte indépendance, la liberté des enfants de Dieu. Les enfants de Dieu vivent extérieurement comme les autres, mais intérieurement ils sont très différents. Ce qui domine les autres, eux le dominent. Ils le dominent parce qu'ils ne veulent que Dieu. Leur volonté n'est donc pas inclinée, ni surtout emportée : elle est libre. Le Saint-Esprit, qui est l'Esprit des fils adoptifs comme Il est l'Esprit du Fils unique, nous attirera de plus en plus dans cette voie... et nous la suivrons parce que nous sommes des âmes de bonne volonté ! « Pax hominibus bonae voluntatis. » C'est pourquoi il est si important de se constituer une vie profonde. C'est là, en ces grandes profondeurs que rien ne peut atteindre parce qu'elles sont la résidence de l'Éternel Amour, que nous nous donnons le rendez-vous qui ne manque pas. (VC, p. 51-53) La paix est comme l'atmosphère de l'âme qui tend vers Dieu ; elle a besoin de se sentir tranquille sur le dur chemin qui y mène. Sa tranquillité ne vient pas de ce qu'elle se sent forte et bonne, mais de ce qu'elle s'appuie sur Celui qui est « Deus Fortis » et « Deus Caritas ». L'âme qui a la conviction de cet appui ne craint plus rien et ne peut plus rien craindre... ou si elle craint, ses craintes ne sont que des impressions qu'elle jette bien vite dans le sein de la Charité infinie pour les transformer en confiance et en amour. Dans ce grand plan de l'Amour divin, nos affections deviennent légitimes et sanctifiantes. On peut même dire qu'elles sont nécessaires. Jésus n'était pas un cœur desséché ; il a aimé inexprimablement sa sainte Mère, saint Jean, la famille de Béthanie... Mais ses affections étaient réglées et ordonnées ; et quand il a fallu quitter les uns après les autres tous ces êtres auxquels son cœur s'était donné sans réticence, il a pro167

noncé son « flat » qui était encore une façon d'aimer et de se donner. (VC, p. 41) Mais l'esprit lui-même ne se donne pas la vie. Il n'est pas son principe ni son terme. Ses vues ne sont pas la vérité même, ses vouloirs ne sont pas le bien. Il peut participer la Vérité et le Bien ; il peut les recevoir de Celui qui en est le seul principe. Il faut donc que lui aussi sache se dépasser, sortir de lui-même, se renoncer pour s'unir à ce seul principe. Il ne se renonce pas pour se perdre ; il se renonce pour trouver en ce principe ce qui n'est pas en lui-même ; il se renonce pour se compléter, s'achever, devenir un être complètement fait et parfait. Pour faire place au Verbe qui est Lumière vraie et Vie même, ces trois détachements sont nécessaires. Les liens du sang, la vie de l'esprit dans la chair et les mouvements qu'il y déclenche, la vie de l'esprit en lui-même et les mouvements supérieurs qui la constituent font l'homme, l'enfant des hommes. Mais l'homme qui n'est qu'homme est un être incomplet, découronné. Dieu aurait pu l'arrêter à ce sommet de la nature humaine. L'homme eût été déjà si grand, chef de toute créature et rattaché à son Créateur par des liens profonds, une connaissance et un amour qui l'auraient mis à ses pieds, ravi d'admiration adorante et de soumission. Mais à ce sommet humain Dieu a ajouté un couronnement... et ce couronnement c'est lui-même, c'est sa propre nature et sa propre vie, c'est ce mouvement ineffable qui en lui répand et retient éternellement les trois Personnes l'une dans l'autre, unies jusqu'à ne faire qu'un, et distinctes dans la mesure même de cette unité parfaite et de cet Être infini qu'elles se donnent. Dieu a donné à l'homme de pouvoir participer ce mouvement, cette unité, cette distinction, s'il consent à se donner comme lui-même se donne. Les détachements qu'il réclame sont ce don. Nous leur donnons ce nom de détachements parce que notre langage, hélas ! n'exprime que l'envers des choses. Mais nous ne nous détachons que pour nous unir. Nous nous détachons de ce qui n'est pas pour nous unir à Celui qui est. Il nous tire ainsi du néant que nous prenons pour l'être, et il nous fait entrer dans son être à lui qui est l'Être même. Qui accueille le Verbe, vraie lumière, acquiert avec lui et en lui le pouvoir de s'unir à l'Être ; mais à condition de quitter le néant auquel il s'est donné par la faute. Selon ce plan divin l'homme qui arrive en ce monde porte au plus profond de lui-même cette lumière ; elle n'y est pas parce qu'il est enfant
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des hommes, mais parce que Dieu lui a communiqué gracieusement sa propre vie et l'a fait son enfant : le Verbe est en lui, en ce fond reculé de sa nature. Cette nature est à lui ; il l'illumine ; il lui montre ce qui est et ce qui n'est pas ; il se donne en le montrant ; il devient sa vie en l'illuminant de la clarté éternelle que le Père lui communique. Tel est le plan de Dieu sur tout homme. Le péché l'a troublé pour la créature qui doit le réaliser ; mais il ne l'a pas supprimé ; il n'a pas interrompu le mouvement de Dieu. Refusé dans la grâce surnaturelle qui mettait au cœur d'Adam ce mouvement divin et en faisait son enfant, Dieu est revenu par son Verbe... et s'offre de nouveau. Voilà ce que nous expose saint Jean en ces lignes denses du Prologue de son Évangile ; voilà ce qu'il racontera en quelques brefs chapitres au long de son Évangile. L'homme est un porte-Dieu. Sur sa nature comme sur une tige vivante, Dieu peut germer, se développer, s'épanouir. La vie humaine peut devenir vie divine, vie du Verbe incarné, vie du Père qui l'engendre en ce nouveau sein comme en son sein de l'éternelle aurore ; vie de l'Esprit qui est leur amour mutuel, et qu'ils se communiquent en nos âmes comme ils se le communiquent dans le miroir limpide de leur Être infini. Deux conditions sont requises : l'une qui remet l'âme à Dieu pour qu'il y engendre, l'autre qui est cette génération même. Il faut d'abord que l'âme se donne ; il faut qu'elle accueille Dieu, qu'elle s'ouvre et lui fasse place, or la place est prise. L'âme s'est laissé envahir et occuper ; elle s'est donnée à la créature. Elle ne s'appartient plus ; elle doit se déprendre, briser ces trois liens : le sang, la sensibilité et la raison. Une triple bataille s'impose pour cette libération absolument indispensable, une bataille qui fait tomber les trois forteresses où le démon nous a internés : l'attache aux créatures qui nous entourent, l'attache à nous-mêmes, à notre sensibilité et à notre raison. Ces murs abattus, la Lumière entre à nouveau dans l'obscur cachot, elle y reflète ses traits dans le miroir de notre âme, elle s'y engendre et nous fait vivre de la vie de Dieu. Le mouvement divin devient notre mouvement intérieur, se communique peu à peu à l'intérieur. Nous ne sommes plus seulement des germes d'où peut sortir la vie divine, nous sommes nés à cette vie, « ex Deo nati ». Nous sommes des enfants de Dieu parce que nous ne sommes plus enfants des ténèbres. Les ténèbres ont cédé la place à la Lumière, et la Lumière est notre vie. Voilà pourquoi le Verbe s'est fait chair, est venu habiter au milieu de nous. (AS, p. 49-52)
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...C'est l'unique secret des sérénités vraies et durables. Elles résident dans le détachement des réalités et des événements éphémères qui forment la trame superficielle de notre vie. Toute cette surface nous laisse vides et déçus, quand elle ne nous blesse pas. Nous avons besoin d'autre chose, et nous allons d'instinct dans la seule réalité durable d'ici-bas, qui est le fond de notre âme. Nous portons en nous, en effet, comme un germe primitif d'où part tout notre être et tous ses développements. Cette petite semence, en sa racine initiale, ne change pas. C'est elle qui assure la pérennité de notre être à travers l'incessant changement de chaque jour et de chaque heure. Elle est le don continu que nous fait de Lui-même Celui qui Est. Elle participe à son Immensité, à son Immutabilité. Quand nous nous détachons de tout ce qui passe, et que nous descendons en ces profondeurs, nous nous sentons en dehors de l'Éphémère et du Rien : et nous goûtons une paix, qui est sa Paix. « Pacem meam do vobis. » Or Jésus nous a appris que ce lieu intime est le royaume du Père, que Celui qui y règne, n'est pas seulement l'Être qui est, mais l'Amour qui se donne. C'est son lieu à Lui, le sein du Père, « in sinu Patris ». C'est là qu'Il nous appelle : « Venite ad me omnes, qui laboratis, et Ego reficiam vos », Je vous ferai de nouveau. Là, en effet, il s'opère une création continue. (SC, p. 1-2) L'âme qui prie s'élève à Dieu, se met en face de lui et lui parle. La prière n'est pas si elle n'est pas cela : ascension et entretien. Arrivé sur les hauteurs, on parle. Le mouvement même qui y conduit est déjà une parole. Il répond à un amour ; il en est le souffle. L'Esprit, qui est l'Amour même, anime et soulève et porte l'âme que ces sommets attirent. Il s'ensuit un dégagement des choses d'ici-bas, qui est la simplicité. Rien n'intéresse plus l'âme que cet objet infiniment pur. Pour lui, pour le rejoindre, pour nouer avec lui des rapports, pour que ces rapports ne soient pas gênés, pour qu'elle soit seule avec lui seul, elle laisse tout, elle se fait indifférente à tout. Cette indifférence la purifie. C'est une idée que l'on ne peut pas trop creuser. L'âme est un miroir vivant qui se donne aux choses, s'unit à elles, les fait entrer en elle-même. Inférieures à elle, elles l'abaissent, elles la souillent comme un grain de poussière sur un vêtement immaculé. L'âme est faite pour Dieu. Lui seul est assez grand et noble pour elle. Tout autre objet fait tache en elle et la diminue. Il la retient à un niveau inférieur, elle n'est pas en face de Dieu. Les relations intimes sont impossibles. Si elle lui parle, c'est de loin, comme des
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gens qui ne se connaissent pas encore et restent à distance. La prière nous élève jusqu'à Dieu, nous met bien en face de lui, nous transforme en lui. C'est là son essence et sa beauté indispensable. Toute étude, toute analyse révèle ce fond qui est le fond des choses et de notre vie. Sur ce fond essentiel on peut greffer des distinctions, distinguer entre prière qui adore et prière qui demande, entre prière qui s'oublie et prière qui rappelle ses besoins, entre prière qui veut effacer un passé regretté et prière qui veut assurer un avenir plus fidèle. Un trait profond relie toutes ces formes de prière : c'est le mouvement d'âme qui se tient plus haut qu'elle-même et qui veut se fixer à la hauteur de Dieu. Ce mouvement, c'est la vie : la prière est donc à la fois vie et condition de vie. Encore une fois tout ce qu'on peut dire ou écrire se ramène là... et s'y achève. (FD, p. 53-54) La virginité n'est pas le détachement ; elle le produit et elle en procède. La virginité est un mouvement qui procède d'une lumière. La Vierge voit Dieu, elle le voit grand et beau ; elle est attirée, emportée, elle se meut vers Lui, elle s'attache à Lui, elle se donne à Lui, elle se détache de tout ce qui n'est pas Lui. Le détachement de la Vierge n'est donc que l'aspect négatif de son mouvement ; elle ne tend pas à se séparer du créé, elle tend à s'unir à l'Incréé. Voilà pourquoi le créé qui est dans l'Incréé est aimé par elle. Elle se sépare de ce qui pourrait la retenir loin de Dieu. La séparation est un fait, ce n'est pas un but. Le but, c'est l'union. Si pour s'unir il faut se désunir, elle le fait, elle écarte tout ce qui s'oppose à l'union. En un mot, la Vierge aime. L'amour commande tout. L'amour est la fin, la lumière qui montre l'objet aimé, le mouvement qui y conduit, le terme qui le possède... (CM, p. 54)

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10. Simplicité, silence, solitude Simplicité, silence, solitude. Trois mots qui se lient étroitement dans la spiritualité cartusienne. Saint Bruno a recommandé à ses fils « le clair regard dont la pureté contemple Dieu ». Ce clair regard, le chartreux cherche à l'acquérir dans le silence et la solitude. Un texte encore inédit d'un historien des origines de la vie cartusienne le déclare excellemment : « Ce n'est pas seulement par la solitude, mais en elle, que se réalise la consécration du chartreux... Ces deux notions, de solitude et de consécration, s'interpénètrent intimement. La vie solitaire est tout à la fois le lieu où l'ermite s'unit à Dieu, le mode d'expression même et le signe permanent de sa consécration. » Cette « pureté » de la vie de foi, cette exigence d'absolu dans l'appartenance à Dieu, cette « virginité spirituelle », qu'on appelle ce désir de quelque nom qu'on veuille, ne fut pas étranger, si nous en croyons sa correspondance, à la vocation cartusienne de Dom Augustin Guillerand.

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Les mystères ne sont pas des ombres noires, devant lesquelles il faut fermer les yeux et se taire : ce sont au contraire des clartés éblouissantes, dont il faut emplir notre regard, tout en reconnaissant qu'elles le débordent et qu'il n'en peut porter le plein éclat. C'est en les regardant, c'est en en parlant, que nous nous disposons à en accueillir dès ici-bas ce que le Bon Dieu veut bien nous en donner, et à recevoir un jour la pleine lumière, qui fera le fond de notre béatitude. (SC, p. 34) Le cartusianisme repose sur un fond de silence, que vous connaissez et que vous aimez. C'est en ce fond que naît pour chacun de nous Celui qui est la Parole éternelle. Toute notre vocation est là : écouter Celui qui engendre cette Parole, et en vivre. La Parole procède du Silence, et nous nous efforçons de l'atteindre en son Principe. C'est que le Silence dont il s'agit, n'est pas un Vide et un Néant, c'est, au contraire, l'Être en sa plénitude féconde. Voilà pourquoi il engendre et voilà pourquoi nous nous taisons. Je ne sais où j'ai lu que les livres valent plus par ce qu'ils ne disent pas que par ce qu'ils disent. Le lecteur est comme celui qui regarde un horizon : il cherche, par-delà les lignes qu'il voit, des perspectives qu'il devine à peine, et qui l'attirent précisément par leur mystère qui n'est que pressenti. Les ouvrages qu'on aime, sont les ouvrages qui font penser. On y cherche le silence d'où ces paroles sont nées. Ce silence, ce sont les profondeurs d'âme, que les mots ne peuvent traduire, parce qu'elles sont plus grandes qu'eux ; c'est ce qu'il y a d'immense, d'éternel et de divin en nous. (SC, p. 16-17) Le silence et le souvenir s'accordent très bien ensemble. Nous savons que le silence n'est pas vide : il est au contraire essentiellement plein... et c'est une Plénitude où l'on parle. Les paroles qui sortent de l'agitation et du bruit sont nécessairement superficielles. Le fond d'un être doit être occupé par le silence... et cet être ne parle une parole vraie et profonde que si elle part de ce silence, si elle en est l'expression. Voilà pourquoi le langage du monde, les conversations, les journaux... sont vides et fatiguent au lieu de reposer et de nourrir. Voilà pourquoi au contraire en Chartreuse on goûte tant de paix. Tout y procède des profondeurs calmes de l'âme où elle se recueille et fait silence. C'est là que Dieu demeure et qu'on le trouve infailliblement si on y réside soi-même. Il est clair que les conditions de leur vie ne permettent pas à tous de réaliser ce recueillement comme en Chartreuse. Ne craignons pas néan173

moins, dans la mesure du possible, de nous réserver quelques instants — très courts s'il le faut — pour nous recueillir et donner quelques minutes à Celui qui demeure en nous, qui y parle silencieusement, et qui nous invite à venir l'écouter. (Voix C, p. 86-87) ... Vous savez que ce que les lèvres cartusiennes ne prononcent pas, ou ce que nos plumes n'ont pas le temps d'écrire, nous le disons au Bon Dieu pour ceux que nous aimons. Notre silence n'est pas un silence de mort, c'est le recueillement d'un sanctuaire. Nos maisons et nos âmes sont occupées par quelqu'un : « Magister adest et vocat te » ; Il est patron, Il a droit à tout ; Il nous prend nos heures, les unes après les autres, et Il les remplit. Mais en Lui Il nous permet, Il nous commande de voir ceux qui sont aussi « in sinu suo, ». Penser à eux est un devoir, auquel il faudrait satisfaire même si nous ne l'aimions pas. (SC, p. 12) Il y a des âmes qui cherchent la solitude pour se trouver elles-mêmes, et il y en a qui la cherchent pour se donner. Reste à la vivre ! Heureux ceux qui savent mettre leur âme en tout ce qu'ils font ! Ils peuvent souffrir beaucoup, car ils se donnent. Mais ils jouissent plus encore qu'ils ne souffrent : car le don de soi est source et condition de vie, donc d'épanouissement et de joie. Continuons à nous donner ; continuons à souffrir ; continuons à trouver notre joie dans la belle souffrance du don de soi. Le Dieu fait homme n'a rien su faire de mieux sur notre terre. (SC, p. 54)

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11. La véritable « vie spirituelle » Ainsi se dessine de façon de plus en plus précise à nos yeux l'idée que Dom Augustin se faisait de la « vie » spirituelle. Rien de formel, ni de plaqué, mais une union permanente, ininterrompue de l'âme avec Dieu présent en elle. Avec Jean et André, il pose à Jésus cette question essentielle : « Maître, où demeurez-vous ? » « Venez et voyez, avait répondu simplement Notre-Seigneur. Et il les avait emmenés chez lui. Quel était ce chez lui ? L'évangile ne le dit pas ; la réponse vraie est dans le premier mot de son Évangile : la demeure de Jésus, c'est le Verbe. C'est là que Jean fut introduit dès le premier jour. Il y est resté... Et c'est là qu'il nous conduit à son tour. » Aussi le mot « demeurer » estil un des mots qui caractérisent la pensée de Dom Augustin comme il caractérise la pensée de saint Jean. Il désigne excellemment, nous le verrons plus loin, la contemplation. Mais Dom Augustin le fait éclater en sens inattendus. « Une immense circulation d'amour anime cette demeure, est cette demeure et, dans cette demeure qui est l'Être même, se communique à trois termes, les unit de l'unité la plus complète et les distingue en même temps de toute la grandeur de cet Être qui s'oppose. Ces trois termes sont trois Personnes... Elles connaissent et elles aiment ; elles ne font que cela : se connaître et s'aimer. La connaissance et l'amour, c'est le mouvement même de leur être, et ce mouvement est infini comme leur être, il est leur être même, mais leur être qui se meut pour se donner... » Et à ce mouvement divin, l'âme qui « demeure » en Dieu, participe... C'est cela la vraie vie !

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(Le Prologue de l'Évangile de Saint-Jean). C'est incontestablement la plus profonde page d'histoire qui ait été écrite. Les plus grands génies — un saint Augustin, un Bossuet — se sont efforcés de la pénétrer. Bossuet éclate en cris d'admiration et d'enthousiasme, comme étourdi par l'horizon qu'il y découvre. Et cependant ils sont restés sur le premier seuil de l'abîme que contemplait saint Jean. Et lui-même, le disciple aimé, le disciple au regard d'aigle qui a passé sa vie en face de cet abîme, peut-on dire qu'il en a dépassé le bord ? Il faut toujours se rappeler cela quand on lit l'Écriture Sainte,... et surtout ce Prologue du quatrième Évangile, où le plus contemplatif — parce que le plus aimant — des écrivains sacrés a résumé en quelques lignes préliminaires l'histoire de Celui qui pour lui est « Lumière et Vie ». Ces lignes ne sont qu'un vêtement humain, vêtement trop court — inexprimablement trop court — de réalités qui nous dépassent tous et toujours. Quand on les a longuement méditées, avec toute son âme et pendant toute sa vie, les perspectives qu'elles ouvrent s'étendent de plus en plus et, dans une lumière sans cesse accrue, — et si fraîche et toujours jeune — révèlent un monde qui se déploie par-delà tout ce qu'on voit et tout ce qu'on dit. C'est la joie, — parfois grisante, toujours douce et incomparable — de cette méditation : ce qu'elle donne n'est rien ; ce qu'elle promet est beaucoup plus : « Ceux qui me mangent auront toujours faim, ceux qui me boivent toujours soif » (Eccli. 24,29). C'est profondément vrai. Dieu, sa vérité, sa vie, sa beauté, toute la plénitude sans nom que nos mots s'efforcent en vain de traduire, c'est un aliment qui comble sans rassasier. Saint Jean, en commençant d'écrire son Évangile, nous place tout de suite sur ces hauteurs, en face du Verbe, de Celui qui était quand tout a commencé, par qui tout a commencé et qui, lui, n'a jamais commencé. Il a raison : Jésus est d'abord cela. On ne le voit bien que dans cette lumière, « Lumière vraie qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jn 1,9). C'est à la contempler qu'il invita le disciple aimé qu'André accompagnait dès leur première entrevue, « Maître, où demeurez-vous? » (Jn 1,38) lui demandèrent les deux disciples de Jean-Baptiste auxquels le Précurseur avait dit en le montrant : « Voici l'Agneau de Dieu » — « Venez et voyez », avait répondu simplement Notre-Seigneur. Il les avait emmenés chez lui. Quel était ce chez lui ? L'évangéliste ne le dit pas. Sa réponse vraie est dans ce premier mot de son Évangile. La demeure de Jésus, c'est le Verbe. C'est là que Jean fut introduit dès ce premier jour. Il y est resté. Et c'est là qu'il nous conduit à son tour.
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Suivons-le et restons-y avec lui. (AS, p. 5-6) Et cette vie était la lumière des hommes (1,4). Vie et lumière en saint Jean sont toujours unies. Évidemment, ce sont des vues profondes avec lesquelles il faut se familiariser ; il faut regarder longuement, souvent, avec toute son âme, ces réalités qui, pour le disciple aimé, étaient devenues l'unique spectacle intérieur et l'unique pensée. La vie est le mouvement de la lumière ; la lumière est la manifestation de la vie. La vie se montre en se mouvant ; c'est son mouvement qui la fait voir. Vivre c'est se mouvoir ; en se mouvant on se montre. Lumière et vie sont donc intimement liées, et en définitive ne font qu'un. Ce sont les divers aspects de l'Être. L'Être est unique, mais dans cet Être unique des termes distincts peuvent exister, s'opposer, se donner, avoir des relations mutuelles qui sont leur vie. Ils peuvent se mouvoir l'un vers l'autre pour se connaître et s'aimer. Nous pouvons, nous devons comprendre cela. Le mystère n'est pas dans ces rapports, que nous trouvons en nous ; il est dans le caractère personnel de ces termes. L'esprit créé qui se connaît et s'aime reste un seul esprit et une seule personne. Pourquoi en Dieu trois Personnes ? Je ne sais, je n'ai pas de termes de comparaison. Je suis dans un autre monde dont je ne puis ni juger ni parler. Mon impuissance à le faire n'exclut pas sa réalité. Je dois dire : « Je ne comprends pas. » Je ne puis pas dire : « Cela n'est pas. » Et si une clarté supérieure m'arrive des hauteurs, bien loin de la repousser je dois l'accueillir avec une reconnaissance sans bornes, et dire : « Je ne comprends pas, mais je crois. » Je ne comprends pas, parce que comprendre c'est voir dans ma propre lumière, et que le fait la dépasse. Mais je crois, parce que croire c'est voir dans une lumière supérieure qui éclaire ces régions plus hautes. « La Vie est dans le Verbe, et c'est cette vie même qui éclaire les hommes. » (AS, p. 23-24) L'homme est donc armé pour le reconnaître et nouer avec lui ces rapports qui sont la vie supérieure des esprits. Il participe à la Lumière vraie qui le révèle. Il voit ce que Dieu voit. Il trouve dans sa raison naturelle ce rayon divin. Avec cette lumière naturelle, si douce et belle déjà, Dieu avait donné
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à Adam quelque chose de sa propre lumière, cette lumière dans laquelle il se contemple éternellement, qui est son image parfaite, qui ne fait qu'un avec lui, qui est précisément le Verbe même. Adam par grâce ne voyait pas seulement ce que Dieu voit, mais il le voyait en quelque sorte comme Dieu le voit, il ne voyait pas seulement l'Etre qui est et donne d'être ; il voyait l'Être qui aime et se donne, et qui lui communiquait à lui-même d'aimer et de se donner. C'était la Lumière vraie, le sommet de toutes les autres : la Lumière de l'Amour. Elle éclairait le mouvement qui partait du cœur du premier homme, et elle lui révélait le cœur de Dieu qui en était le principe. En voyant ce mouvement en lui-même, Adam connaissait que Dieu se « mouvait » ainsi, que c'était sa vie, la vraie vie. Adam se retournait vers son principe présent en lui parce que ce principe lui communiquait ce mouvement qui était le sien. (AS, p. 36-37) La foi dans un esprit est d'abord une source, elle est un germe, une esquisse, un principe. Elle doit devenir un fleuve, et mieux encore des fleuves qui arrosent l'âme entière et la fertilisent. Elle le devient par le mouvement qui est la vie. Ce mouvement c'est l'Amour, l'Esprit de Dieu communiqué par le Père au Fils et par le Fils au Père. Ce mouvement c'est le fleuve de la vie éternelle qui en nous se divise pour inonder nos divers principes d'agir. Il passe de l'intelligence dans le vouloir, il retourne du vouloir dans l'intelligence, et de là, de ce foyer spirituel, il se communique à tout l'être humain ; il arrose la terre, la part inférieure que Jésus ici désigne par le mot « de ventre ejus ». Il sort d'elle comme la source qui au premier jour du monde recouvrait l'abîme, et sous l'action de l'Esprit devait devenir la beauté ordonnée des choses. (AS, p. 292) « Tu emploies le bon, le seul moyen : la pensée que le bon Dieu te garde, l'abandon confiant entre ses mains, le doux sentiment de sa présence en ton âme, le souvenir de la pensée de N.-S. qui, tout seul lui aussi dans son tabernacle, pense à toi, t'enveloppe de sa pensée éternelle et de son incessant amour de façon que vos deux pensées se rejoignent et que ta solitude n'est plus solitude et que ta maison trop grande est peuplée d'êtres invisibles et très réels dont tu as raison de te faire une société pleine de tendresse et pleine de charmes. Cela, vois-tu, c'est comprendre la Vie, la vraie Vie. Nous avons à notre disposition des sources de joie inexprimable... Comme je suis heureux de voir que tu
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commences à en profiter. Ce n'est pas là de l'imagination et du rêve. C'est, au contraire, la seule réalité. Et voilà pourquoi cela ne laisse pas vide comme les plaisirs creux où on cherche couramment le bonheur. Tu en feras l'expérience de plus en plus. Le Bon Dieu, c'est une lumière supérieure, c'est la vraie Lumière. Il faut voir les choses, les hommes, les événements sous un jour tout nouveau, comme il les voit lui-même. Il s'est placé au fond de nos âmes le jour du baptême pour s'y développer en même temps que nous et nous faire vivre ainsi de sa vie qui consiste précisément à se connaître luimême. Nous l'y enfermons ; nous l'y oublions, nous l'en chassons même parfois, au lieu de vivre très unis à Lui, de lui demander sa lumière. Nous aimons mieux nos lumières à nous. Et alors nous jugeons de tout avec nos sens ou avec notre seule raison. Or, beaucoup de choses sont très désagréables à nos sens et fort peu satisfaisantes à notre raison. Elles nous font souffrir. Nous souffrons et nous ne pouvons pas ne pas être heurtés, froissés, blessés de tout ce qui nous est contraire. Nous avons besoin de chaleur et il fait froid, nous avons besoin d'amour et on nous déteste... Souffrance ! C'est fatal. Mais la lumière du Bon Dieu nous montre tout cela sous un autre aspect qui est autrement grand, et entièrement beau et bon. Le Bon Dieu a tout fait pour se faire connaître. Or, il est l'Amour et la Bonté infinie. Tout donc nous parle de son amour, tout nous dit sa bonté, tout est une manifestation de sa sagesse et de sa tendresse. Et sa lumière dans une âme consiste précisément à faire voir à cette âme cette sagesse et cette bonté en toutes choses. Alors cette âme voit ce que Dieu voit, comment Dieu voit. Elle ne voit que bonté et amour comme Dieu ne voit que bonté et amour. Elle voit par l'Esprit du Bon Dieu qui est en elle, et dont elle prend les vues, auquel elle aime mieux croire qu'à elle-même et à ses impressions sensibles et à sa raison. Alors elle vit de la vie de Dieu. Ce n'est plus elle qui vit, c'est Dieu qui vit en elle. Voilà comment sainte Thérèse et tous les autres saints, après Notre-Seigneur qui est venu nous apprendre cela, pouvait dire : « Ou souffrir ou mourir. » Tu te figures que Sainte Thérèse et tous les autres saints ne sentaient rien. Si ! Si ! ils sentaient comme nous, ils souffraient comme nous et souvent plus que nous, parce que leur sensibilité était très vive. Mais ils appréciaient leurs souffrances dans cette autre lumière dont je te parlais tout à l'heure et qui montre en elles des caresses du Père, des moyens de nous réunir à lui, de purifier nos âmes et de nous rassembler au foyer de la Lumière infinie.
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C'est cela que Notre-Seigneur est venu nous apprendre. Et c'est cela qu'il enseigne doucement, délicatement, incessamment au fond des âmes. Voilà pourquoi et comment il est 'la vraie lumière qui éclaire tout homme en ce monde'. Relis la page absolument céleste et divine qui sert d'Évangile à la fin de la messe. Relis-la en la comprenant dans le sens que je viens de te dire. Tu verras ce que signifient en particulier ces mots que je te recommande par-dessus tout : 'A ceux qui l'ont accueillie, cette Lumière vraie, il a donné de devenir des enfants de Dieu'. Vois-tu la Lumière infinie que nous appelons le Père, qui s'est toute communiquée à son Fils, le Verbe, et qui par Lui se communique à chacun de nous pour nous faire fils comme Lui. La vois-tu au fond de nos âmes essayant de se donner, projetant sans cesse ces bonnes pensées qui sont ses rayons et qui sont l'expression de sa vie en nous. Vois-tu l'âme qui accueille par la foi et la confiance, ces pensées du Père, et qui peu à peu se fait à son image, qui pense comme lui, qui apprécie les hommes et les choses comme lui. Vois-tu les traits du Père (ce sont précisément ses pensées, ses façons de voir, de sentir, d'aimer, de vouloir, d'agir), surgissant lentement sur le fond de l'âme comme les lignes d'un dessin sur une toile, ou mieux encore, comme les êtres dont une campagne est pleine sous le rayon de lumière chaque matin. Vois-tu par conséquent l'enfantement de cette âme à la vie divine. Il se passe vraiment de bien belles choses dans une âme qui vit en état de grâce, et la lumière qui les montre est une bien douce Lumière, et il faut beaucoup l'aimer, car c'est quelqu'un de très vivant, de très réel, de très aimant et très bienfaisant : c'est l'esprit de Notre-Seigneur. Il faut vivre très près de Lui, il faut Lui tenir compagnie. Il me semble que je t'ai copié quelques pensées de sœur Élisabeth de la Trinité qui te disent cela et qui le disent très bien. Prie-la de te le rappeler chaque jour de temps en temps. C'était sa vocation d'attirer les âmes à vivre au fond d'elles-mêmes avec le Bon Dieu dont elles sont la demeure, le tabernacle. » (Lettre de 1921) « Tu te figures que tout cela ce sont des fautes et tu te désoles... Mais non ; la plupart du temps tu ne peux pas les dominer ; tu as l'air mécontente et maussade à certains jours comme le chardon a des épines. Ce n'est pas une faute. Sans doute il ne faut pas les aimer, ces défauts ; il ne faut pas les ménager, ni surtout les engraisser. Il faut lutter et reprendre chaque jour la lutte, en s'assurant du secours du Bon Dieu. Et cette lutte, il faut la mener de deux façons : 1° en s'efforçant de les ma180

ter et d'en restreindre les manifestations ; 2° en acceptant patiemment qu'ils demeurent dans la place, jusqu'à ce que le Bon Dieu (qui seul le peut) donne la grâce de les mettre dehors. Or, cette seconde façon est bien souvent la seule réalisable. Eh bien ! alors il faut s'en contenter. Dieu ne nous demande pas l'impossible. S'il veut que nous restions longtemps avec nos défauts pour nous humilier, c'est que cela nous est bon. En définitive, il n'y a qu'une seule chose qui nous soit bonne : ce que le Bon Dieu veut. Encore une fois, je me rends bien compte que tu es dans ces vues-là beaucoup plus que tu ne penses. Seulement, tu ne le sais pas... et c'est grand dommage. Ce qui nous manque le plus, c'est cela : nous vivons trop dans notre sensibilité superficielle, là où on sent le froid, le chaud, les petits froissements, les oublis, les indifférences, etc., etc. Cette région-là en effet, n'est pas gaie. Mais il y en a une autre en nous, heureusement. Elle est tout au fond de l'âme. C'est là que le Bon Dieu a établi sa demeure : c'est son sanctuaire ; c'est comme un appartement intime, très secret, très lointain, où il réside, où il vit, où il aime, où il se donne. Malheureusement, c'est une région toute spirituelle, comme l'âme ; et, avec nos habitudes de ne voir que ce qui tombe sous les sens, nous ne croyons pas à la réalité de ce qui est spirituel. En quoi consiste cette vie ? Veux-tu que j'essaie de te l'expliquer ? Me voilà parti dans la haute philosophie. Mais ça ne fait rien. Je cause avec toi, cela me suffit : le sujet ne compte pas ; je ne vois que l'interlocutrice aimée, seule sous notre vieux toit de famille, avec le bandeau de ses cheveux grisonnants, et semblant me dire en souriant à demi : `ces choses-là, va, ça se sent et ça se croit, bien plus que ça ne se démontre ». Comme tu as raison... Mais j'ai commencé. Il n'y a rien de difficile à arrêter comme un silencieux qui a commencé à parler. Donc je disais que le Bon Dieu a sa résidence au fond de notre âme (quand elle est en état de grâce) et qu'il lui donne une vie supérieure qui est la vraie vie et que nous appelons la vie éternelle. En quoi consiste-t-elle ? Voilà comment je me représente cela. Évidemment ce n'est qu'une comparaison. La réalité est bien plus belle, mais inexprimable. Représente-toi notre plaine de Reugny vue du château de Moraches à minuit par nuit de novembre. Il y a bien là la vallée que nous aimons, les prairies et les champs, les sentiers verts et la bordure des haies... et cependant on ne voit rien. Pourquoi cela ? Parce que la lumière manque. Et puis voilà que le matin arrive ; le jour se lève ; peu à peu toute la
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plaine s'anime ; les formes qui la remplissent se distinguent, tous les détails apparaissent ; on voit la masse noire des sapins, la toiture bleue ou rouge des maisons, et jusqu'à la silhouette de ceux qui parcourent les prés... C'est quelque chose de semblable qui se passe dans une âme où vit le Bon Dieu : c'est comme un lever de jour qui lui montre ce qu'elle ne voyait pas auparavant. Qu'est-ce donc qu'on voit quand on a le Bon Dieu dans son cœur par la grâce ? Il me serait bien difficile de tout énumérer : car c'est un monde immense, plus vaste, plus varié, plus peuplé que notre pauvre globe terrestre. On voit que le monde est l'œuvre d'un Être très grand et très bon ; on voit que cet Être est un Père pour ceux qui le connaissent et qui l'aiment ; car sa vie c'est de se connaître et de s'aimer ; s'il leur donne de le connaître et de l'aimer, il leur donne donc sa vie ; et donner sa vie, c'est être Père. On voit que cette vie divine est infiniment plus précieuse et plus haute que la vie du corps et même que la vie naturelle de l'intelligence, et qu'il vaut incomparablement mieux la posséder que de posséder des milliards ou de connaître toutes les sciences ou d'atteindre tous les honneurs d'ici-bas. On voit que Notre-Seigneur nous a vraiment aimés comme jamais nous ne l'avons été ni ne pourrons l'être, qu'il est un être bien concret, bien réel et vivant, qu'il réside avec son corps et son âme dans la sainte Eucharistie, qu'il pense à nous, nous regarde, nous éclaire, nous protège, que nous pouvons avoir avec lui des rapports très intimes et très doux. On voit que la vie est bien vide et bien courte quand elle se limite aux quelques rapides journées d'ici-bas, qu'elle ne vaudrait pas la peine d'être vécue si elle ne préparait pas une existence plus durable et des jours meilleurs. On voit que toute l'intelligence et toute la sagesse consistent à préparer cette autre vie. On voit que tous les secours du ciel, la prière, les sacrements, les bons mouvements de la grâce en nous, ont pour but de nous orienter vers cette autre vie et de nous l'assurer. On voit que des milliers d'âmes la possèdent déjà, cette vie meilleure, et qu'elles ont eu raison de multiplier les efforts et les sacrifices pour y arriver. On voit encore mille autres choses et on en découvre chaque jour de nouvelles. Et on aime ces choses : ce Dieu, ce Jésus, ce ciel... Et parce que la vie d'un esprit c'est de connaître et d'aimer, l'âme qui connaît et qui aime tout cela est une âme qui vit. Elle vit beaucoup si elle connaît et si elle aime beaucoup cela. Tu vois comment on peut être intelligent et savant au point de vue
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naturel et cependant ne pas avoir cette vie... Et tu vois aussi, j'espère, pourquoi j'apprécie maigrement les résultats et les réussites d'ordre matériel et extérieur. Mais qu'il faut de temps et de lignes pour expliquer une chose infiniment simple!... La vie de l'âme en état de grâce, qui est la vie de Dieu en nous... Les plus longues explications nous laissent insatisfaits, tandis qu'un acte d'amour de Dieu, un sacrifice, une communion nous comblent de joie. » (Lettre de 1922 ?) L'expression « demeurer » est un mot caractéristique de l'enseignement de Jésus conservé par saint Jean. Il avait produit en l'âme aimante du disciple aimé une impression profonde ; il lui avait trouvé immédiatement une résonance, une vibration qui avait ému tout son être. Entre ce mot et lui il y avait un accord de fond. Saint Jean — plus on l'étudie, plus on comprend cela, — était essentiellement un contemplatif. C'était sa marque ; il aimait « demeurer », rester longtemps en face de ce qu'il regardait... parce qu'il aimait. Il se donnait tout de suite ; c'était le propre de son âme, et c'est ce que Jésus a aimé en lui, comme en MarieMadeleine ; car Jésus est cela : quelqu'un qui aime, qui demeure, et qui veut qu'on demeure avec lui. Ses délices, c'est d'être avec quelqu'un qui trouve ses délices en lui. De là ses appels : « Demeurez en moi ; demeurez dans mon cœur. » De là la promesse eucharistique avec la même note : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang, celui-là demeure en moi et moi en lui » (Jn 6,57). Les deux disciples de Jean-Baptiste en se mettant sur ses pas ont saisi cela. Je ne dis pas que cette perception première ait eu la netteté précise et claire qu'elle devait prendre peu à peu dans leur esprit. Pour eux comme pour tous la lumière devait se lever d'un mouvement progressif, de ce mouvement irrésistible qui, en forçant ou en tournant l'obstacle, se fait son chemin si sûr... mais qu'on ne remarque pas, et qu'il ne faut pas chercher à voir. C'est le mouvement de la vie qui est le mouvement de l'amour ; ce mouvement était celui de l'Esprit du Maître en eux... Toutes ces considérations, l'évangéliste devait les faire éclore dans son esprit, au cours de sa longue vie, sous l'action de cet Esprit nouveau qui l'entraînait sur les pas de Jésus. Mais elles étaient vraiment en germe dans ce mot : « Maître, où demeurez-vous ? » Le Maître attendait cette question. Sa démarche, ce passage à deux pas de ces âmes qu'il pénétrait au plus intime, le mouvement de son corps qui se retourne, sa question, sa physionomie, sa voix, tous ces détails qui en lui étaient si parfaitement accordés à ses pensées et à ses
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sentiments, préparaient et appelaient son invitation : « Venez voir. » Il ne leur indique pas le lieu de sa résidence : il les attire, il les emmène, il demande le rapport immédiat. (AS, p. 97-98) Notre âme est une demeure faite de plusieurs appartements. Dans le premier, elle est là avec le corps : c'est la région de la sensibilité. Elle voit quand l'ceil voit, elle entend quand l'oreille entend, elle se meut avec les muscles, elle se souvient, elle imagine, elle apprécie les distances, quand nous nous livrons à toutes ces activités qui sont le terrain de sa commune action avec le corps. Dans le second, elle est seule et elle agit seule ; le corps est là — il y est toujours - mais il n'agit plus, il n'a aucune part à cette action ; seule l'âme pense et aime ; le corps et les sens préparent les matériaux, les éléments, les conditions de cette activité spirituelle, mais n'interviennent pas pour la produire. Cette chambre est close, l'âme y est seule, y vit seule. Dans cette chambre spirituelle, il y a une partie plus reculée encore : c'est le lieu de l'Être qui se communique et nous fait être. Notre habitude de vivre tournés vers le dehors et le sensible nous en tient détournés. Nous n'en ouvrons presque jamais la porte et nous n'y jetons que rarement les yeux. Combien d'hommes meurent sans la soupçonner ! Nous ne sommes pas l'Être qui est et qui donne à tout être d'être. Nous recevons l'être ; nous en recevons l'être ; nous en recevons une certaine part qui ne dépend pas de nous. Nous la recevons pour un certain temps, sous de certaines formes. Les hommes se demandent où est Dieu, ce qu'est Dieu. Il est là... il est au fond de leur être. Et de là, il les fait être. Ils ne sont que par lui, ils ne sont que ce qu'il leur donne d'être ; il est au principe de toutes leurs activités et, quel que soit leur vouloir de les continuer, ils en sont incapables quand il n'est plus là. Mais il faut réfléchir pour comprendre cela, et la réflexion, acte humain par excellence, a cédé la place à l'activité extérieure et au mouvement local qui sont communs avec les bêtes et la matière. L'âme qui prie entre dans cette chambre haute, elle se met en face de cet Être qui se donne et elle entre en communication avec lui. « Communiquer », c'est avoir quelque chose de commun et c'est s'unir par ce quelque chose qui est commun aux deux. On se touche, on se parle, on se répand l'un dans l'autre. Sans ce quelque chose, on reste à distance, on ne communique pas.
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Dieu est Amour ; on entre en communication avec lui si on aime et dans la mesure où on aime. L'âme qui aime, et que l'amour a introduite dans la demeure où réside l'Amour même, peut lui parler. La prière est ce colloque. (FD, p. 106-107)

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12. L’amour consiste dans l’union des volontés Le sens de l'absolu qui poussait Dom Augustin à tendre vers la vraie vie, le faisait se méfier des contrefaçons de la foi et de l'amour. « Demeurer » en Dieu avait pour lui un sens très précis, le sens que lui donnait déjà Jésus d'après saint Jean, le sens d'une fidélité totale dans l'obéissance : « Demeurez en mon amour. Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure en son amour. » Il craignait que les divines réalités de la foi ne se tournent en sensibilité, et plus encore en sentimentalité. Le Don était pour lui un acte de la volonté, de l'être entier, et non pas un élan éphémère du cœur. L'union, à laquelle il tendait, était nettement l'union de sa volonté avec la Volonté de Dieu. Et la Volonté de Dieu, il la cherchait dans le Décalogue, dans les obligations de ses Vœux, dans les moindres observances cartusiennes, mais aussi dans les événements, les joies et les souffrances, la santé et la maladie, jusque dans les variations du temps... Cet acquiescement parfait à la Volonté de Dieu était sa manière de faire de chaque minute qui passe « une minute éternelle ».

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Il faut faire la vérité. Faire la vérité ! Quelle parole inépuisable ! Nulle peut-être ne nous introduit plus avant dans le divin mystère. La vérité, c'est le rapport de l'Être en lui-même, quand il se pose en face de lui-même et se dit à lui-même ce qu'il est. Ce qu'il se dit, NotreSeigneur l'exprime au sermon sur la montagne quand il nous donne la règle d'or de tout verbe humain : « Dites toujours : ce qui est est, ce qui n'est pas n'est pas » (Mt. 5,37). La vérité, c'est le rapport parfait, c'est la répétition, la reproduction exacte de l'Être. C'est l'Être même, mais l'Être qui semble comme sortir de lui-même, s'exprimer (ex-premere), pour se voir et s'entendre. La vérité, c'est cette expression, qui fait voir et connaître. La vérité, c'est donc le don de soi connu, reconnu. Cette reconnaissance implique deux termes ; celui qui se montre pour se voir, et celui qui répète ce qu'il dit. Celui-ci fait la vérité ; il ne dit pas seulement ce qui est, il le fait ; ou mieux il le dit parce qu'il le fait. Dire et faire, dans l'Être, c'est tout un. C'est dans le néant que dire et faire peuvent différer. Dans l'Être il n'y a qu'être ; les actes sont des paroles, et les paroles sont des actes ; paroles et actes — qui ne font qu'un — le reproduisent. S'ils ne le reproduisent pas, ils sont hors de l'Être, ils ne sont pas. Voilà comment « celui qui fait la vérité vient à la Lumière », il entre dans l'Être qui se montre, et il se montre avec lui, il se montre en lui, il montre qu'il est ; ses actes qui l'expriment sont vus dans cette clarté ; c'est de l'Être qui se traduit, qui devient manifeste, visible, connaissable. En les voyant, on peut dire (et on dit) : « Cela est, cela est... », comme en face de ce qui n'est pas on dit : « Cela n'est pas. » Faire la vérité, c'est donc entrer dans l'Être ; c'est le reproduire, le répéter ; c'est le faire connaître, et c'est être connu soi-même en lui. Quiconque croit au Fils de Dieu, le reçoit comme tel, entre dans sa vérité ; il participe à son Esprit qui est l'Esprit du Père, il fait ce qu'il fait ; il voit ce qu'il voit ; il aime ce qu'il aime ; il n'y a qu'un seul agir : et c'est cela « faire la vérité ». La vérité éternelle du Père est répétée sur la terre : on voit le royaume de Dieu ; on vit la vie de Dieu. Ce royaume, cette vie : voilà ce que le divin Fils est venu montrer à la terre, et offrir aux hommes qui croient en lui. Nicodème peut se retirer ; il emporte des clartés que ni lui ni personne jamais n'épuisera. Il part sans un mot, l'âme trop pleine pour parler, pleine de germes comme une terre ensemencée à l'automne. Les germes lèveront, car la terre est bonne. Il faudra du temps pour qu'ils germent et apparaissent, et recouvrent le sol. Mais le temps n'est pas pour Dieu.
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Voilà pourquoi ses paroles ne sont pas décourageantes. Leur forme ramassée en fait des foyers de lumière. A première vue, elles troublent parce qu'on ne les voit pas dans sa perspective éternelle. Il n'est pas requis de faire parfaitement la vérité du premier coup. Il donne le pouvoir de s'arracher peu à peu aux ténèbres ; il ne donne pas de se faire fils de lumière en un jour. La loi humaine reste la loi de l'esprit dans la chair, de l'esprit que régit la durée successive. Pour lui, faire la vérité c'est se tenir en face de Dieu avec le développement d'être déjà atteint. Si ce développement est à peine commencé, c'est à cet être naissant qu'il verse son rayon vivifiant pour qu'il croisse ; si la croissance est en bonne voie, c'est à cette plante grandie qu'il donne le rayon plus clair et plus chaud dont elle a besoin ; il ne demande que d'être accueilli dans la demeure de l'âme ; tout accueil agrandit l'appartement ; tout agrandissement appelle un don qui l'emplit ; chaque communication divine reçue fait la vérité et la prépare ; de lumière en lumière, l'âme avance en Celui qui est la Lumière vraie, prend place au sein qu'elle occupe, et chante avec elle le cantique éternel des fils de lumière : « Il est ! Il est ! » (AS, p. 165-167) « Je profite de mes loisirs très relatifs de Marseille pour bavarder un peu. Très relatifs en effet, si j'en juge par la rapidité avec laquelle passent les jours. Je boucle en ce moment ma quatrième semaine d'absence... Car c'est comme cela : rien ne fait courir l'aiguille de l'horloge comme les occupations et les préoccupations. Quand on a beaucoup à faire, on ne voit plus passer les heures. Voilà pourquoi on ne les verra plus passer du tout de l'autre côté. On sera trop occupé. On sera tellement absorbé dans l'amour du Bon Dieu qu'on ne verra et qu'on ne voudra plus rien d'autre... Mais cette occupation-là ne sera pas préoccupation. On ne se souciera plus avant de ce qui arrivera après. Il n'y aura plus d'avant ni d'après. Il n'y aura plus que du présent, et il comblera tous nos désirs. Je souhaite beaucoup à X... de s'habituer à vivre dans ce présent et dans un très lointain avant-goût de ce bonheur. Il lui suffirait pour cela de ne pas se laisser tracasser par ce qu'elle ne peut pas empêcher et par ce qui n'est pas encore réalisé. Il me vient toujours à l'esprit la pensée de lui taper sur les doigts quand je vois qu'elle les avances sur le terrain de l'avenir qui ne lui appartient pas. 'A chaque jour suffit son mal.' On ne l'allège pas en en gémissant, mais en écartant avec calme ce qui veut bien se laisser mettre à la porte, et en se résignant avec le même calme à ce qui n'ac188

cepte pas de prendre aussi volontiers la même direction. Chose très curieuse, et pourtant très vraie, le mal qui malgré toi a pris un siège et qui s'est installé chez toi devient un bien quand tu lui as dit : 'La volonté qui veut que tu sois là et que tu y restes est meilleure que toi et c'est en m'accordant à elle que je suis plus fort que toi et que je transfigure.' Toute la difficulté, vois-tu, vient de ce que nous voudrions sentir cela, et qu'ici-bas il faut se contenter de le croire. Nous verrons plus tard ; ce sera clair comme le jour. Maintenant, ce n'est clair que comme la nuit. La nuit tu dis : il y a là un mur, il y a avantage à ne pas passer sur lui ; il y a un peu plus loin des escaliers où l'on se casse les jambes, il faut y aller marche à marche (et non pas tout en gros). Ce mur et ces escaliers, tu ne les vois pas ; et cependant tu agis comme si tu les voyais ; tu fais de la foi et ta foi te conduit, malgré l'obscurité, à travers les obstacles, sans encombre. La foi c'est la lumière des ténèbres de la terre ; elle montre ce qu'il y a dans ces ténèbres, et ce qu'il y a, c'est Dieu qui nous aime, nous appelle, et qui veut que nous allions à lui non pas avec les lumières de notre raison, mais avec les lumières de sa raison à Lui. Comme il est beaucoup plus, infiniment plus raisonnable que nous, croire est infiniment raisonnable. De là la paix de ceux qui ont la foi ; de là la grande paix de ceux qui ont une grande foi, et la paix parfaite de ceux qui ont une foi parfaite. Nous n'en sommes pas là ni l'un ni l'autre. Mais nous ne serons pas damnés parce que nous n'en sommes pas là. Il n'est pas nécessaire d'être au troisième ciel pour être sauvé ; il est nécessaire de le désirer et d'y tendre... » (Lettre de janvier 1929) « Le Bon Dieu compte sur ton influence pour préparer les retours et les lumières à l'heure voulue. Je te renouvelle l'assurance de ma pleine confiance que cette heure sonnera. Quand ? Comment ? Je n'en sais rien. C'est le secret du Bon Dieu. Il en a beaucoup, non moins que de miséricorde. Il a des façons très mystérieuses de retourner les âmes et de les ramener à Lui. II faut savoir s'en remettre à Lui, attendre ses moments qui sont les bons, attendre en se taisant et en priant, sans gâter le travail qui s'accomplit sous terre en voulant le réaliser en surface quand il doit s'accomplir souterrainement. Il faut avouer que le Bon Dieu n'est pas pressé... et que nous le sommes beaucoup. Il faut avouer aussi que cela se comprend. Notre temps est court... et le sien très long. Mais il nous offre d'allonger le nôtre en entrant dans le sien, et de faire de la vie éternelle avec nos pauvres jours qui s'envolent si vite. Je te souhaite de bien transformer
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toutes les minutes de 1931 en vie éternelle. » (Lettre de 1930) « Que l'existence deviendrait grande et belle si nous pouvions nous tenir ainsi en contact incessant avec Celui qui est la Bonté même, qui ne peut et ne sait que se donner, et qui s'est, par le baptême, installé au fond de nos âmes pour y répandre sans cesse sa vie et sa joie ! Comme tout changerait d'aspect si nous savions rejoindre — simplement de temps en temps — Celui qui a fait de nos cœurs sa résidence et qui nous invite à faire de Lui-même notre demeure : `Demeurez en moi, Celui qui m'aime, celui-là observe mes commandements, et nous viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure... Celui qui mange ma chair et boit mon sang, celui-là demeure en moi et moi en lui. » C'est un mystère sans doute ! Mais l'affirmation est si claire, et il l'a accompagnée de tant de preuves de puissance et de vérité ! Et puis, un mystère ? Qu'est-ce cela ? C'est une vérité que nous ne comprenons pas. En voilà une affaire ! Croire sans comprendre? Mais nous ne faisons que cela, tous, tous, du matin au soir ! Depuis la première respiration sortie de ma poitrine dont je ne sais pas à fond le mécanisme, et ma première pensée qui l'accompagne dont j'ignore totalement le fonctionnement, en passant par à peu près tous les mouvements de mon corps et de mon âme que les savants expliquent de façons fort différentes, et souvent fort peu et fort mal... je vis de mystères, je vis dans le mystère, je suis un mystère vivant à moi-même... et je ne m'arrête pas de vivre pour cela ! Le grand mystère de la présence divine en mon âme est d'un autre genre, sans doute, mais il n'est pas beaucoup plus étrange quand on sait que le Bon Dieu est pur esprit et qu'il aime. Ce n'est pas en se touchant, en se respirant ou en se voyant que deux esprits s'unissent, c'est en ayant les mêmes pensées et les mêmes sentiments. Prenons les pensées de Jésus, ses sentiments, ses manières d'être et d'agir, et nous lui serons unis ; notre esprit ne fera plus qu'un avec le sien ; il vivra en nous et nous en Lui. C'est pour cela qu'il faut l'étudier. » (Lettre de déc. 1932 ou janv. 1933)

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13. La personnalité chrétienne dans l’Église Le chrétien, fût-il le plus solitaire des ermites, est membre de l'Église. C'est par l'Église, dans l'Église, avec l'Église qu'il va au Christ. Dans la spiritualité de Dom Augustin, quelle est la place de l'Église ? Ici il faut nous rappeler que les écrits de Dom Augustin n'ont aucun caractère de « Somme » ou de synthèse théologique... Il y a des questions qu'il n'a pas traitées ex professo. Celle que nous posons en est une. Ce qui ne signifie pas que nous ignorions sa pensée. Sa pensée n'est autre que celle qui anime l'Ordre cartusien : c'est par sa prière et sa pénitence, mieux encore par son idéal religieux vécu que le chartreux influe sur la vie de l'Église et qu'il y est réellement apôtre. Dom Augustin aurait aimé ce texte de saint Paul aux Colossiens, par lequel s'exprime, au codeur de cette histoire de l'Ordre cartusien que constitue le Musée de la Correrie de la Grande Chartreuse, le secret le plus profond de la vocation cartusienne : « Votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. » Quoi qu'il en soit, Dom Augustin vivait encore à la Valsainte, quand Pie XI publia son importante Constitution Apostolique UMBRATILEM. Il put donc y lire, comme tous les chartreux, comme tous les chrétiens, ces lignes nettes : « Qui n'admirerait ces moines, entièrement éloignés et séparés par toute leur vie de la société des hommes, afin de travailler au salut éternel de ceux-ci par un apostolat caché et silencieux ?... On le comprend facilement : au progrès de l'Église et au salut du genre humain, ceux qui avec un zèle assidu se vouent à la prière et à la pénitence, contribuent beaucoup plus (multo plus) que les ouvriers qui cultivent le champ du Seigneur ; car si ceux-là ne faisaient point descendre sur ce champ l'abondance des grâces divines, les ouvriers apostoliques ne tireraient de leur travail que les plus maigres fruits. » Deux ans plus tard, en 1926, paraissait la célèbre Encyclique de Pie XI sur l'apostolat missionnaire : RERUM ECCLESIAE GESTARUM : le Pape, après avoir évoqué de façon explicite la Constitution UMBRATILEM de 1924, invitait les Évêques des pays de missions à solliciter « le précieux concours » des contemplatifs. Il suffit, pour ne pas s'étonner de l'insistance du « Pape des Missions et de l'Action Catholique » de se rappeler la doctrine du Corps Mystique. « La mort fait son œuvre en nous et la vie en vous » (2 Cor. 4,10). Quant à Dom Augustin, il regardait tout simplement Jésus lui-même, le mystère de sa vie cachée à Nazareth, le mystère de ses nuits de prière, pendant sa vie publique : était-il moins alors le Sauveur du Monde ? Dans une spiritualité du Don, la réponse n'est pas douteuse...
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Jésus vient ; il est du ciel et il est de la terre ; il est Dieu et il est homme. Il est le lien les unissant, il est l'amour les rapprochant, il est la vie naissant de ces rapports rétablis. Il sait Dieu ; il sait qu'il est le Créateur et le Maître, que tout lui doit l'être et doit lui rendre gloire. Il sait l'homme ; il le sait créature, il sait qu'il doit reconnaître la divine maîtrise. Il humilie l'homme devant Dieu ; petit, pauvre, obéissant en même temps qu'immense, éternel et tout-puissant, il peut d'un seul de ses actes, et à lui tout seul, remettre le ciel et la terre dans les rapports exacts rendant gloire au Créateur et donnant paix à la créature. En lui, il y a Celui qui est adorable et tout ce qui lui doit l'adoration. S'il adore, toute la création s'incline avec lui devant Dieu, et il est le Dieu devant lequel il s'incline. Ainsi Dieu a sa gloire et l'homme est pacifié. Il apparaît supérieur à tout, plus estimé et plus aimé que tout. Ce petit enfant qui, pour le glorifier, renonce à toute satisfaction, affirme sa grandeur. Il renonce à tout parce qu'il le croit plus grand que tout. L'homme a la paix, est pleinement content : en revenant à Dieu, celui-ci le comble. Il n'a plus de désir l'agitant et l'attirant en sens divers. Une seule pensée, un seul désir l'occupent : Dieu. Détaché de tout, il possède le « Tout ». Noël, c'est donc le divin détachement séparant de la créature et unissant au Créateur ; et Jésus est l'Être unique dans lequel Créateur et créature se sont unis pour nous montrer la réalisation de cet idéal. (VC, p. 17-19) La Croix est exaltée par Jésus... Il a projeté sur elle une lumière qui la fait voir grande, immense, couvrant le monde, l'illuminant d'un rayon qui l'a transformé. Le monde, avant la Croix, était devenu tout petit. Il ne savait plus s'élever. Les hommes et les choses restaient en euxmêmes, dans leur étroitesse. Les choses ne se livraient plus à l'homme. Il les prenait de vive force, mais elles ne se donnaient pas. La guerre régnait dans toute la création ; elle était sa loi. Le grand courant d'amour qui circulait dans l'œuvre divine avait été arrêté par le péché. Les choses voulaient bien se donner à Dieu par l'homme, mais elles se donnaient à l'homme pour l'homme. L'homme n'est pas leur terme parce qu'il n'est pas leur principe. En les arrêtant à lui, et en s'arrêtant lui-même à luimême, il s'est fait usurpateur et tyran. Les choses se sont révoltées et il s'est révolté lui-même contre lui-même. C'est normal. Enfermé en luimême, le monde créé est devenu étroit et mesquin. Il a été découronné. Il a perdu tout le prolongement divin qui le faisait immense et, en
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quelque sorte, infini. La Croix l'a remis en contact avec cette immensité. Mais cette croix, ce n'est ni le bois ni sa forme, ni le supplice qu'il représente, c'est le mouvement qui s'est accompli dans ses bras. Le Christ a pris la croix sur ses épaules. La croix a pris le Christ entre ses bras. L'exaltation de la Sainte Croix c'est l'exaltation de tout. Le monde tout entier est remis debout, rétabli en sa grandeur première, traversé de nouveau par le souffle de l'Esprit de Dieu, unifié par la lumière qui est la Lumière en croix et par l'amour s'y manifestant et qui, parti de Dieu, rentre en Dieu. La Croix est lumineuse. Elle n'est pas la Lumière, mais elle porte en ses bras Celui qui est la lumière du monde, elle l'offre à ceux qui la regardent, et la lumière s'engendre en eux, et ils deviennent « fils de lumière » (Lc 16,8 ; Jn 12,36). La lumière de Vie est une lumière qui se montre en se donnant, et qui se donne en se montrant. On la voit agir dans le don d'elle-même, dans le mouvement qu'elle fait en ceux qui l'ont reçue. Ce mouvement la révèle. C'est un mouvement qui s'accomplit dans le vivant même ; il part de lui et reste en lui : c'est le mouvement caractéristique de la vie ; mais ce mouvement de la vie est une lumière, car c'est le mouvement de la Lumière même. On voit donc dans ce seul mouvement l'une et l'autre, l'une par l'autre, l'une dans l'autre, la Lumière dans la Vie et la Vie dans la Lumière : « En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes » (Jn 1,4). (VC, p. 47-50) (Pater) Mon Dieu, en transformant mon âme en vous, vous la faites bien grande. Vous abattez les frontières où s'enferme si jalousement son moi si restreint ; vous lui donnez les dimensions de votre cœur sans bornes. Alors elle peut prier ; elle peut s'unir à toute cette famille dans laquelle vous la faites entrer ; elle peut reprendre les grands mots si simples de votre prière : « Notre Père ! » Pater noster ! Je les ai tant répétés, ces mots, qu'ils sont devenus presque banals et comme usés sur mes lèvres. Je veux les rajeunir en les redisant avec vous, dans le cadre intime de cette Messe d'âme, à la lumière de votre immolation. Notre Père ! C'est le ciel et la terre réunis. Le ciel, c'est lui, le Père ! La terre, c'est nous. Leur union est votre œuvre et c'est surtout l'œuvre de ce suprême sacrifice que la Messe reproduit. En venant à nous et en mourant pour nous, vous nous avez rouvert les portes du foyer paternel, vous nous avez refaits enfants de Dieu. Ce foyer du Père où nous le re193

joignons, où nous reprenons ses traits, où nous recevons communication de sa vie, c'est précisément ce sanctuaire profond de nos âmes. Voilà le lieu où il réside, où il nous invite à demeurer avec lui, où se prononcent les grands mots de la divine et filiale prière : « Notre Père. » La vraie vie, c'est cette connaissance. C'est votre Vie éternelle. Une âme entre dans cette vie quand elle vous voit, quand elle voit et aime Celui qui est en elle et qui la fait vivre, quand elle reconnaît en Lui la source première vivante et aimante de son être et quand elle lui dit : « Notre Père. » Alors elle voit que sa propre vie est la vie de Dieu en elle ; en voyant cela elle le glorifie, elle chante sa grandeur d'où toute grandeur dérive. Et pour ne pas perdre une goutte de cette vie qui s'écoule en elle, elle se tient étroitement unie à sa Source ; elle accepte et elle accomplit toutes les volontés de ce Père ; elle en fait son Maître et son Roi : « Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite... » Elle attend de Lui seul cette vie sous toutes ses formes ; elle lui demande de l'entretenir en la nourrissant, de la défendre en écartant les dangers dont elle peut être menacée : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour, pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivreznous du mal. » Jésus, je veux dire cela désormais avec Vous, avec votre âme de Fils immolé à la gloire de ce Père. Apprenez-moi de plus en plus à le faire. Apprenez-moi à descendre bien souvent dans ces secrètes profondeurs où il réside, à lui tenir compagnie, à en faire ma société incessante et si inexprimablement douce, à nouer avec Lui et avec Vous en Lui et avec votre Esprit d'Amour (qui vous lie en Lui et qui me liera moi-même à Vous en Lui) des rapports bien vivants. Jusque-là j'ai vécu au-dehors ; j'ai regardé par les fenêtres ; je me suis laissé distraire et prendre par les mille choses passagères qui m'entouraient. Je leur demandais ce qu'elles n'avaient pas. Ce ne sont que des apparences vaines. Comme Vous, je veux les quitter ; je veux les dépasser, je veux aller jusqu'à l’être vrai qu'elles recouvrent, qui est en elles et qui les fait être, qui est la grande et unique Réalité. En tout et en tous je veux ne voir et n'aimer que Lui. Alors je pourrai dire : « Notre Père », car tous les hommes m'apparaîtront comme ses enfants et mes frères. Alors je pourrai dire : « Que votre volonté soit faite », car tout ce qu'il veut m'apparaîtra comme un témoignage de son amour paternel. Alors je pourrai dire et répéter sans fin : Amen ! « Qu'il en soit ainsi... » J'accepte, j'adore, j'aime et je bénis
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le Père infiniment sage et bon en tout ce qu'Il fait ! (LA, p. 49-53) La Compassion se rattache intimement, comme la Passion ellemême, à la prière sacerdotale. Jésus en croix, entre ciel et terre, déjà détaché de celle-ci et levé vers le ciel, en chemin vers son Père, mais tout près de ce qu'Il quitte, en cette position intermédiaire de Médiateur, fait le pont entre les deux mondes que la faute a divisés et que Lui est venu réunir. Il se consomme en faisant cette union. En Lui elle est parfaite... La doctrine de la maternité spirituelle de Marie est absolument claire quand on l'étudie au pied de la croix. Elle s'impose, autant qu'une manière de faire peut s'imposer à Dieu. Elle convient en ce lieu à l'Amour infini et à ses réalisations finies. Le rôle de Marie s'étend jusqu'où s'étend le rôle de Jésus, il s'exerce où s'exerce et quand s'exerce le rôle de Rédempteur. Notre-Seigneur se donne et nous arrive par Marie. Entre Lui et nous, elle est toujours là : tel est le plan divin. Ce qui est dans l'un doit donc retentir dans l'autre avant de retentir en nous et pour y retentir... Car une nouvelle vie commence pour Lui, donc un nouvel enfantement pour elle. Ce qu'il faut voir au Calvaire, c'est cette nouvelle vie et cette nouvelle mère des vivants. Marie offre Jésus et s'offre avec Lui au Père, car toute sa vie est là avec Jésus sur la croix, sa chair qu'Il a reçue d'elle et son âme... Cette présence de Marie à la Passion est voulue de Dieu, elle a un sens et un but. Marie ne nous est pas signalée au pied de la croix sans une raison spéciale qu'il est bon de rechercher. Elle est là comme mère. L'idée de maternité domine la scène où Jésus la donne à Jean. « Il y avait là Marie sa mère », dit le doux Évangéliste, devenu fils de Marie et à ce titre nouveau, frère de Jésus. Puis, le divin Fils regarde cette mère et dit à Jean : « Voilà votre mère » (Jn 19, 25 et 27). Le rôle de Marie en cette circonstance ne peut être plus nettement marqué. Or Jésus, à cette même heure, achève de nous engendrer. Marie assiste à cet acte de génération. Elle y assiste comme mère : une mère qui perd un fils pour en avoir un autre. La substitution d'ailleurs n'est qu'extérieure et apparente, comme la perte elle-même. (Marie) ne perd rien, n'acquiert rien : elle continue. Une unité profonde lie toutes ces existences et toutes les circonstances qui en font la trame. La mort de Jésus, si décisive soit-elle, n'est qu'un incident. Il ne faut pas l'isoler de ce qui précède ou de ce qui suit... Le rôle de Marie, au Calvaire, ne change pas, il s'étend... Une nouvelle génération part de là, embrasse tous ceux qui ont cru ou qui croi195

ront. D'innombrables fils lui sont donnés : Elle les a reçus en recevant saint Jean. Et saint Jean lui-même les a reçus pour jouer à leur égard un rôle spécial qui n'est pas assez connu. C'est en elle, dans son sein spirituel, dans son amour de mère, qu'ils trouveront Jésus et qu'ils se feront fils à son image et à sa ressemblance. La nouvelle création se fera là. Le dessein divin est clair, absolument clair : « Femme, voilà votre fils » ; cette parole a fait sur-le-champ de Marie le sein immense où tous nous avons place. Son effet a été immédiat, total. Nulle résistance à l'Esprit d'Amour qui lui a été communiqué. Elle a redit intérieurement la parole de sa vie : « Fiat, qu'il me soit fait selon votre parole. » Et cela a été fait. Elle est devenue la mère de tous ceux auxquels Jésus communiquera son Esprit d'Amour. Elle a reçu cet Esprit d'Amour d'une façon spéciale à ce moment, par cette parole, dans ce but. Elle sera présente le jour de la Pentecôte pour la recevoir comme membre de l'Église. À la Croix elle le reçoit comme mère... Jésus est là pour qu'on connaisse cet Amour, pour révéler cet Esprit qui l'anime, qui a animé toute sa vie terrestre : « Afin que le monde sache que j'aime mon Père et que j'agis selon son commandement » (Jn 14,31). Marie debout, calme et brisée, calme pour accueillir en plein cet Esprit, brisée pour que nul être propre ne fasse obstacle, voit cet Amour, s'en imprègne, s'en pénètre, est prise, emportée hors d'elle-même par ce souffle et devient foyer d'amour à son tour, foyer qui reçoit tout pour le répandre sur tous... (CM, p. 104-109)

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14. La charité Communion avec le créé par l'offrande eucharistique... Communion avec tous les hommes par la charité fraternelle... l'âme qui au Dieu qui se donne répond en se donnant à son tour, participe profondément au mouvement de la vie trinitaire. « La charité fraternelle reproduit ici-bas la charité de là-haut ; elle est le trait caractéristique de la physionomie divine ; elle l'exprime ; elle est le mouvement de sa Parole qui, entendue par une âme, refait en cette âme et par cette âme ce que fait le Verbe au sein du Père, et ce qu'il est venu faire parmi nous. Elle est le trait du Verbe incarné... et de tous ceux auxquels il se communique. » Ainsi peut-on dessiner, au moins dans ses traits majeurs, l'attitude de l'âme qui s'efforcerait de répondre au Don de Dieu par son propre don et de participer en toute générosité à la Vie qui se propose à elle.

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Le commandement nouveau du Maître est très ancien. Saint Jean le note et l'explique dans son Épître. Il rappelle l'ordre essentiel qui régit la création entière et que le Créateur a inscrit au plus profond du cœur humain. Tous les êtres ont reçu de l'Esprit de Dieu qui « couvait l'abîme » le mouvement qui les unit... et ce mouvement est le mouvement de l'éternel Amour. Tous se donnent mutuellement et se constituent de ce don de soi. En se donnant « à la face de l'abîme », l'Esprit attire à lui les eaux superficielles, leur communique son agilité, sa transparence ; sa lumière en procède, et le firmament qui les sépare des eaux inférieures. La terre ferme surgit, est exposée à l'action de l'Esprit, et peut à son tour accueillir son action qui, pour elle aussi, sera don de soi et lui apprendra à se donner. Elle donne tout ce qui en elle est assimilable et peut accueillir la forme spirituelle. (AS, P. 407-408) La charité fraternelle est le sommet conscient de ce mouvement qui anime ce monde inférieur, mais que celui-ci ignore. L'homme résume en lui tous ces êtres qui lui sont remis et qui ne se donnent les uns aux autres que pour qu'il les offre tous avec lui à Celui qui a tout fait. L'immense circulation de l'Esprit les anime sans qu'ils s'en doutent et sans qu'ils puissent le reconnaître. L'homme le sait pour faire en leur nom cet acte de reconnaissance qui les relie à leur création. Dans ce but l'Esprit se donne à lui d'une façon nouvelle. Il lui donne de le retrouver dans tout ce qu'il a fait et dans son être propre ; puis de refaire, au nom de l'œuvre entière, le mouvement même qui est la vie de Dieu. L'homme voit dans son âme et dans la création l'Être qui est et qui se donne, et qui s'achève de ce don ; et il se donne lui-même à cet Être pour s'achever et tout achever en lui. Jésus, quand l'homme eut refusé ce don et perdu la lumière qui en procédait, est venu le reprendre au nom de l'humanité tombée et nous rendre la lumière disparue. Sa Passion consomme ce don et cette clarté ; elle refait le contact qui est vie ; elle répare l'anneau humain rompu, et en lui les rapports de Dieu avec son œuvre. En lui, la nature humaine est reliée à son principe et la chaîne créée à son principe. Par lui, l'Esprit d'amour circule de nouveau d'un bout à l'autre de la chaîne et rapporte au principe, avec l'être qu'il a répandu, la gloire de s'être donné à tout et d'avoir donné à tout de pouvoir reproduire le don de soi qui est sa vie. (AS, p. 408-409)

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Le silence n'est pas l'oubli. Nous croyons et nous nous efforçons de vivre cela en Chartreuse... Votre souvenir a donc rempli ces mois de long silence... et il s'est traduit dans cette parole intime, qui ne rompt pas le silence, mais lui donne valeur et vie. Vous savez bien que cette parole vivante et vivifiante s'échappe des cœurs chaque jour, pour vous, dans la maison de paix et de joie que vous connaissez... Les distances s'effacent ; et les rapports par ondes invisibles, qui traversent le monde en un instant, sont ce qu'il y a de plus courant aujourd'hui. Quand ces ondes sont des ondes lancées et propagées et accueillies par l'amitié, de quoi ne sont-elles pas capables ?... La grande vérité que le Saint-Esprit crie au fond de nos cœurs « in gemitibus inenarrabilibus » est que l'Infini est là présent, vivant, aimant, s'offrant sans cesse, Vérité à l'intelligence, Charité au cœur, et que nous n'avons qu'à faire un acte de foi pour nous en emparer et nouer avec Lui des rapports d'amour éternel. « Qui credit in me habet vitam aeternam. » Remarquez « habet » au présent : et c'est tout à fait juste. (SC, p. 14-15)

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III. LE PROGRÈS DE L'ÂME DANS LE DON DE SOI

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15. Se simplifier et tout simplifier dans l’amour Nous avons dit dans la partie biographique de ce livre, il y avait en Dom Augustin un éducateur-né. Dès les premières années de son ministère, il révéla, soit comme professeur ou « préfet de division », soit en famille auprès de ses neveux et nièces, soit au confessionnal et en direction, un sens très vif de l'âme humaine, de ses cheminements, de ses progrès et de ses faiblesses. De par son tempérament, il avait d'ailleurs une rare lucidité à s'analyser lui-même et à prendre conscience de ses expériences personnelles. Du progrès spirituel, la loi fondamentale semble s'être imposée à lui très tôt : c'est en se simplifiant toujours davantage que l'âme accède aux secrets les plus profonds, les plus vivants du « mystère du Christ ». Pour Dom Augustin, la plus haute contemplation et le plus total amour se situent dans le prolongement même de la foi la plus humble. La croissance dans la vie de don ne s'accomplit pas par un accroissement de révélations, mais par une adhésion de plus en plus ferme à la Révélation, par une intensification de la foi vive. « Nos relations, écrit-il, avec le monde de là-haut, avec toute la famille céleste, qui constituent notre vraie vie dès ici-bas, et qui en préparent l'épanouissement plein, emprunteraient à une foi vive une douceur et une force qui seraient le trésor de la terre. » Une foi vive... C'est que, au cœur même de l'acte de foi initial et, à plus forte raison, de tout acte de foi, Dom Augustin perçoit le dynamisme de l'Amour. Or, l'amour est « simple », et le progrès spirituel consiste essentiellement à se simplifier et à tout simplifier dans l'amour : « L'amour est simple, parce qu'il unifie. Il ramasse toute la vie et la tend toute vers l'Aimé. »

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L'Amour est simple parce qu'il unifie. Il ramasse toute la vie et la tend toute vers l'Aimé. S'il ne la rassemble pas, il n'est pas l'Amour, il n'est plus qu'un amour et l'Aimé n'est plus qu'un des objets vers lesquels on tend. De là la dispersion. Le multiple disperse, comme l'un rassemble. On est « occupé de beaucoup de choses » (Lc 10,41), au lieu d'être « aux pieds du Seigneur » (ibid. 39). On a beaucoup de maîtres ; il n'en faut qu'un. La simplicité est une vertu délicieuse. Comme l'unité, elle ne rapetisse pas... au contraire. Dans l'objet unique elle peut faire tenir toutes choses. Elle n'exclut que ce qui n'est pas, car elle aime tout ce qui est dans Celui qui est tout. Mais comme l'humilité, elle met tout en place. Elle ne supprime pas ; elle ordonne. Je retrouve sans cesse cette idée d'ordre ; elle est au fond de tout comme l'idée d'unité... La simplicité n'est donc pas une vertu ; c'est l'ensemble des vertus qui fait qu'un être est tout ce qu'il doit être et fait tout ce qu'il doit faire. Nous distinguons tout cela dans le monde créé parce que nous ne savons pas voir les ensembles. Mais nous les aimons. Nous les regardons d'un regard plus grand que l'esprit qui divise pour saisir. Nous les regardons en Celui où tout est un et ordonné... La simplicité est faite de cette vue ordonnée des choses et de l'auteur des choses. Ceux-là sont simples qui en tout et toujours voient et veulent ce principe, tout en Lui et tout pour Lui. Ainsi ils peuvent tout voir, ils peuvent tout aimer ; en réalité, ils ne voient et n'aiment que Lui. Telle est la simplicité de Dieu, telle fut, telle est à jamais la simplicité de Jésus, celle de Marie et des saints. La simplicité, plus encore que l'humilité, est fille de l'Amour, elle en est la fleur extrême. (CM, p. 40-41) L'union des vouloirs ajuste. Le vouloir humain s'identifie au vouloir de Dieu ; il est toujours le même ; donc toujours pur comme Dieu même. Dans les complications il reste simple, car ce qu'on veut, ce n'est pas la multitude des choses qu'on poursuit ni des actes qu'on fait, mais Celui qui veut ces choses ou demande ces actes. Unité, pureté, simplicité, quand on va au fond, on retrouve toujours, sous la multiplicité des expressions, la réalité unique qui s'exprime en elles et qui, par elles, nous conduit à Celui qui est. Et cette Réalité, c'est le Souffle d'Amour qui part de Lui et rentre en Lui. C'est l'Esprit d'Amour qui prie dans l'âme et qui, pour qu'elle prie, la fait soumise, pure, simple, adorante et aimante, et la fait prier pour qu'elle le devienne de plus en plus. (FD, p. 55-56)
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« Soyez sans crainte aucune : le Seigneur qui a mis dans votre cœur le désir infini dont vous me parlez ne vous abandonnera jamais. Il désire lui-même infiniment le satisfaire. Votre désir n'est qu'une étincelle du sien : c'est le don essentiel de Dieu à nos âmes. Plus une âme en souffre, plus elle a reçu ce don, plus elle est grande et aimée. Nos désirs nous mesurent, et nous sommes à peu près ce que nous désirons. Évidemment ces désirs ne sont que des germes ; le Seigneur les a jetés dans la terre de nos âmes pour qu'ils se développent. Mais son amour qui a donné le désir donne aussi le développement. Il suffit qu'il trouve en nous la bonne volonté. La bonne volonté c'est la bonne terre... et vous l'avez. Dieu fera le reste. » (Lettre du 11 juin 1935) Notre vie en Dieu est participation à toutes ses perfections, immutabilité, éternité. Cependant jusqu'à la fin des temps — en raison du corps — nous sommes encore, dans un certain sens et une certaine mesure, soumis au régime de la durée successive. Le régime de la durée éternelle ne bat son plein qu'après la réassomption du corps par l'âme. Mais cette réassomption n'est changement proprement dit que pour le corps, qui prend un état nouveau. L'âme, elle-même, ne change pas, pas plus que Dieu quand Il crée. Toutes ces questions sont fort difficiles, parce que les réalités dont il s'agit, sont fort différentes des nôtres. Le temps spirituel n'est pas notre temps. Il ne mesure plus le mouvement de la matière, mais l'activité des esprits. Un instant de ce temps c'est un acte d'esprit. Ces instants peuvent n'être pas liés comme les nôtres. Mais nous ne saisissons pas bien, parce que nous n'avons pas de termes de comparaison adéquats. La vie est simple ; et plus elle est vie vraie et haute, plus elle est simple. Mais la science de la vie est bien compliquée. (SC, p. 83-84) En Chartreuse les changements ne nous surprennent ni ne nous troublent. C'est le pèlerinage du ciel qui continue sous d'autres cieux ; mais le but est le même, et la même lumière nous guide. La paix est le grand bien, le bien des biens, le bien de Dieu, ce que nous demandons sans cesse, le « Requiem aeternam ». Elle nous fait tout envisager dans la lumière du Dieu de paix. Elle nous montre que tout est commandé en définitive par Lui et que même les mouvements excentriques rentrent dans son plan de gloire et concourent à sa réalisation. Quand on a compris cela en effet plus rien ne trouble ni ne peut troubler. (VC, p. 88)
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« Je viens d'écrire à tous et je n'ai plus rien à dire. Alors je recommence la même chanson. Entre nous ce n'est pas la variété des notes qui nous intéresse, mais l'âme fraternelle que nous y mettons... Ce sont quelques minutes passées ensemble en attendant la grande réunion définitive dans la patrie où il n'y a plus qu'une seule minute... mais une minute éternelle. Ce sera drôle, n'est-ce pas ? Et pourtant c'est bien la vérité vraie et la vraie vie. Et nous pourrions — en nous exerçant peu à peu — commencer à la vivre ici-bas. Vous surtout, à vos longues heures de solitude et de silence où vous ressemblez si bien à un chartreux dans sa cellule. C'est très difficile parce que c'est très simple, et que nous sommes très compliqués. Aussi le moyen d'y arriver est-il de se simplifier. Voici comment : (Je m'excuse d'avance si je m'explique mal, car je n'en suis pas encore à cette simplicité !) Avez-vous remarqué (oui, évidemment, je le sais, vous l'avez remarqué — et bien des fois) que la complication ou la simplicité d'un dessin ne viennent pas du nombre des lignes qui le composent, mais de leur ordre et de leur disposition. Beaucoup d'épines autour d'une croix ou d'une tête qu'elles couronnent, si elles la font ressortir au lieu de l'écraser, peuvent donner quelque chose de très clair. Une seule arabesque tracée par A... ou J... sur la plus vaste feuille de papier peut être très compliquée, parce qu'on ne saisit pas très bien ce qu'elles ont voulu exprimer. Cela viendra plus tard avec les idées. La simplicité vient d'une idée autour de laquelle tout se dispose avec ordre. C'est simple parce qu'il n'y a qu'une chose ; mais c'est riche parce que cette chose unique en renferme beaucoup d'autres. Suivez-vous mon idée à moi ? Je ne lui trouve pas, pour mon compte, toute la simplicité que je rêverais... et je vous permets bien d'en faire autant... Mais je babille et c'est l'essentiel. Mon idée, ma grande idée, mon idée que je voudrais unique, c'est que tout est prévu, préparé, ordonné ou permis, et réalisé à chaque seconde par la volonté toute-puissante de quelqu'un qui nous aime. Une âme simple est donc celle qui au fond de tout ce qui arrive sait découvrir, adorer, aimer cette volonté. Une vie simple est une vie qui se passe dans l'union de foi à cet amour. Remarquez : j'ai bien soin de dire : union de foi. C'est là ce qui déroute. Nous voulons voir, nous aimons voir, nous avons besoin de voir. Or, la foi croit et ne voit pas. Elle croit ce qu'un autre voit. Quand elle l'aura fait pendant la course de ses journées de la terre, alors elle deviendra vision à son tour. Mais en attendant, elle doit s'en rapporter à Celui qui voit et qui est venu nous dire : voilà la Vérité, voilà ce qu'il y a
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là-haut ; voilà ce qui vous attend et vous sera donné si vous avez confiance en ma parole. Ayez confiance. Disposez toute votre vie autour de cette confiance, et vous la simplifierez... et vous commencerez, à travers les saisons qui passent, les joies ou les peines qui se succèdent, à vivre un peu la minute qui ne passe plus. » (Lettre de 1927?) « Tu vois comment je veux que tu ne sois plus seule dans ta solitude de Reugny qui de temps en temps te fait joliment ressembler à un anachorète des premiers siècles et qui te place bien au-dessus du chartreux en cellule. C'est un grand et beau secret. Mais il ne se découvre pas en un jour, il n'écarte pas les épreuves ; il ne donne pas encore accès au ciel. On reste encore d'ici-bas ; on a encore bien des défauts ; les autres n'en sont pas guéris eux-mêmes ; les petits ennuis en relations, les distractions dans la prière, les chancellements des vertus insuffisamment enracinées, mettent encore beaucoup de gris dans l'existence. Que veuxtu ? C'est comme cela que se fait la traversée de la vallée de larmes, et personne n'en est dispensé. Les yeux levés vers la patrie, et les souffles de bon air qui en arrivent de temps en temps, cela soutient tout de même. » (Lettre de 1928?) « Vos petits sont pleins de défauts, c'est entendu ; votre travail d'éducation ajouté à toutes vos occupations et préoccupations est accablant, c'est encore entendu. Il y a des jours et des heures où, malgré toute la bonne volonté du monde, on perd patience,... toujours entendu. Et cependant il faut, sans vous décourager ni de vous-mêmes ni d'eux, recommencer et continuer sans fin. Il ne s'agit pas du succès et des résultats ; cela ne dépend pas toujours de nous, en rien ni pour rien. Il s'agit de faire ce qu'on peut et de confier au Bon Dieu le soin de faire le reste. Parmi les moyens à employer, je vous en conseille deux en particulier : 1o Le premier moyen c'est de les conduire par la raison, jamais par la peur, par les cris et les coups. Par exemple : `Andrée, ce que tu fais n'est pas bien » à mi-voix, en regardant à peine. Et puis cesser de lui parler et de la regarder pendant toute une journée, mais avec calme et presque indifférence apparente. Ou bien : `R. tu as été obéissant ce matin, c'est bien ». Rien de plus. Bref, il leur faut leur apprendre ce qui est bien, ce qui est mal, et les habituer à agir pour ces motifs. C'est ce que j'appelle éduquer, former la raison.
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2o Le deuxième est la foi. Nous sommes des images de Dieu ; nous devons le reproduire fidèlement. Le modèle c'est Jésus, le Dieu fait homme. Vous leur faites connaître ce modèle et vous les engagez à l'imiter. Il y a beaucoup d'autres moyens. Si vous employez courageusement ceux-là, sans vous lasser, le Bon Dieu vous fera connaître les autres en temps voulu. » (Lettre de 1930?) « Je vois que ce petit monde pousse bien... et vite ! Vous n'êtes peutêtre pas toujours et en tout de mon avis. C'est parce que vous voyez les choses de trop près. Il y a des choses qui de près ne sont pas au point. Mais c'est naturel ; c'est la loi de nos pauvres êtres créés. Il ne faut pas s'en étonner. Il faut la prendre comme un fait auquel on ne peut rien. Et puis il faut s'élever au-dessus des détails passagers, et voir l'ensemble créé. Vous faites cela chaque année. Vous ne vous laissez pas impressionner par la diversité changeante du ciel, des jours, de la température, des intempéries ou des 'tempéries', vous voyez seulement si à la fin de l'année la grange est pleine et la bourse aussi. Basta ! disent les Italiens, c'est-à-dire : cela suffit. De même pour les petits : les défauts, les escapades quotidiennes, il faut les surveiller, corriger, mais sans vous émouvoir. Il suffit que peu à peu la formation, le développement physique et moral se réalise. » (Lettre de 1929?) « Je m'unis à toutes vos joies et je prie pour qu'aucun nuage ne vienne les assombrir. Dans quelle mesure serai-je exaucé ? C'est une tout autre question. Nous y répondrons plus tard quand l'avenir sera devenu le passé, après avoir été le rapide présent. Ce que je sais bien, c'est que malgré tous les désirs, toutes les bonnes volontés, et même toutes les prières, le ciel ne sera jamais, ni pour vous ni pour ceux que vous aimez, ni pour qui que ce soit, inaltérablement pur. L'inaltérable pureté est réservée au ciel de là-haut. Celui de la terre est toujours plus ou moins traversé d'ombres. Aussi le grand remède contre l'épreuve n'est-il pas la suppression totale. Notre faute à tous est de rêver cela. Mais ce n'est qu'un rêve. Bientôt la réalité nous réveille avec sa physionomie accoutumée qui est trop souvent un peu rude. Alors nous poussons des soupirs parce que nous ne nous attendions pas à cela. Nous rêvions de rose ou de bleu, et c'est du violet ou du noir qui se présente. Que faire ? Cesser de rêver ; regarder en face la réalité, se faire une âme vigoureuse
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capable de la porter, de lui sourire quand elle sourit (la chose lui arrive de temps en temps), et de lui faire encore bon visage quand elle prend ses grands airs sérieux. Il faut apprendre cela, quand on est jeune et quand on a des jeunesses à enseigner. C'est le plus grand service à rendre à ceux qu'on aime. A... aura vingt ans un jour, une maison à tenir, une destinée à vivre, des croix à porter. Apprenez-lui tout cela. Commencez de très bonne heure. Ne craignez pas de lui demander très prochainement de tout petits efforts et de lui refuser gentiment quelques caprices. Plus tard vous lui direz pourquoi ; vous lui expliquerez la grande loi du sacrifice et de la croix ; vous lui montrerez un crucifix ; vous lui révélerez les vues du Bon Dieu sur tous ces points ; ce ne sont pas celles des hommes, de nos jours surtout. Voilà pourquoi on souffre tant, malgré toutes les réjouissances et les satisfactions qu'on se procure. Il n'y a plus de vraie joie, parce qu'on ne sait plus la trouver là où elle a sa source. Revenez-y pour votre compte et conduisez-y celle dont vous voulez le bonheur. » (Lettre de 1930?) « Le petit Jésus ne demande pas à A... et à R... de mourir à sa place ; mais il leur demande de lui faire l'hospitalité au fond de leurs âmes. La grande grâce du baptême lui a donné ce droit ; elle l'y a installé pour qu'il y vive, pour qu'il s'y développe en même temps. Pour R..., il demeurera encore plus de quelques semaines avant de prendre ces développements d'une façon bien saisissable. Mais pour sa grande sœur, cela viendra très vite. Oh ! qu'il entre de choses dans ces petits yeux, et dans ces oreilles toutes menues ! Tout cela est joliment ouvert ; tout cela regarde, écoute, remarque, emmagasine des mots, des gestes, des attitudes, des habitudes ; et ces observations deviendront des pensées sans qu'elle s'en doute et sans même que vous vous en doutiez assez ; et un jour, à dix, quinze, vingt ans, vous vous trouverez en face d'une formation d'âme que vous ne changerez plus guère et qui se rattachera aux impressions de l'enfance. Faites-lui faire très sérieusement ses petits commencements de prière. Il faut qu'elle se devine en face de quelqu'un de très grand qui l'écoute, qui l'aime, qui demeure en elle, qui voit ses pensées, ses sentiments, qui les juge, les inspire ou les condamne. Il faut le lui faire voir, par la foi, dans les choses qui l'entourent, dans les fleurs qu'elle doit aimer, dans les étoiles... et surtout dans la sainte hostie à la messe. Sa foi,
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elle ne la possède qu'en germe, comme une semence déposée au sol de son âme. Il faut l'arroser, l'éclairer, la réchauffer comme on fait pour les graines. La rosée, la lumière, la chaleur, ce sont les bonnes pensées et les bons exemples. Oh ! qu'une maman et un papa ont un beau rôle à jouer, et qu'ils se préparent de joie pour plus tard quand leurs leçons apparaîtront sous la forme de qualités et de vertus qui feront aimer leurs enfants. » (Lettre de 1931) « Les petits sont ce qu'on les fait, et s'ils ne le sont pas tout à fait du premier coup, on les refait. Les noms de papa et maman signifient exactement cela : ceux qui font les enfants, le corps, les dispositions de nature, puis les habitudes acquises qui corrigent les dispositions naturelles. Et voilà comment ils doivent s'y prendre, voilà les moyens dont ils disposent. Les petits ont contact avec eux par deux sens principaux : les yeux et les oreilles : ce sont les deux sens de l'éducation et de la formation. Les yeux d'abord et les yeux surtout. Bien avant de comprendre des mots, les petits voient des actes, des manières d'être, de parler, d'agir... et ils imitent cela. Aussi le premier moyen de l'éducation c'est l'exemple. Si donc G... et R... désirent des petits calmes, sages, aimants, obéissants, qui ne songent qu'à se rendre service, à faire plaisir, qui sachent jouer et parler sans crier, sans mouvements violents, sans disputes, il faut absolument qu'ils leur fassent respirer cet air-là. La première condition des éducations réussies, c'est une atmosphère dont on s'imprègne à tout instant, sans même s'en douter. Ensuite quand le cœur, l'esprit, sont imprégnés, quand déjà des habitudes, ou au moins des germes d'habitudes sont créés, on développe cela par les oreilles, c'est-à-dire par la parole. On leur explique comment un enfant doit faire, on leur donne les raisons, on leur dit la nécessité, la beauté de la vertu, du calme, de la charité, de l'obéissance ; on leur montre la laideur des vices contraires... en un mot on leur fait prendre conscience de cette atmosphère qui déjà existe. Alors les explications, les encouragements (beaucoup d'encouragements, beaucoup plus que de reproches qui, s'ils sont trop fréquents et trop vifs, font plus de mal que de bien), pénètrent facilement parce que le terrain est préparé. Les exemples ont ensemencé le sol qui reçoit les enseignements ; les deux réunis assurent la récolte. Évidemment, tout cela est facile à dire. Le monde est plein de prédi208

cateurs ; il n'y a pas autant de réalisateurs. L'éducation qui est la vraie paternité et la vraie maternité est une œuvre difficile, douloureuse, lente, un véritable martyre. Le père et la mère y donnent leur temps, leurs forces, leur sang... et meurent à la peine. Et tout cela sans grande consolation, car à l'heure où le fruit est mûr, où ils pourraient en jouir, il doit prendre leur place et s'employer à son tour à faire pour d'autres ce qu'on a fait pour lui... et alors les parents sont oubliés. Toute leur consolation consiste à continuer de se dépenser sans récompense. Voilà la vie. Il faut la prendre comme elle est, et c'est en la prenant ainsi, c'est en se dévouant et en se donnant jusqu'à la mort qu'on trouve, même ici-bas, la plus grande joie. C'est la loi, nous ne changerons pas cela. » Conclusions pratiques 1. Ne pas perdre son temps et ses forces à se plaindre des marmitons. Les prendre comme ils sont, voir ce qui est bon et le développer par l'encouragement et la direction. Ne pas craindre de dire : ceci est très bien, voilà comment il faut faire. Voir aussi ce qui n'est pas bon et le supprimer, par des conseils d'abord, des explications et des excitations,... ensuite par des reproches quand c'est nécessaire, en choisissant son moment et en parlant toujours à voix calme. 2. Poursuivre cet effort-là sans cesse, jour et nuit, et être content de mourir à la peine. 3. S'appuyer beaucoup, en priant et en faisant prier, sur « Notre Père » qui est aux cieux, les saints, les anges, toutes les forces qui valent mieux que nous. (Lettre de 1932) (Sur le Ps. 112 : Laudate pueri) Mon Dieu, je reprends mon hymne de louange. Vous louer sera ma vie éternelle et j'ai appris à le faire aux jours de ma vie temporelle. Ces jours ne me sont donnés que pour cela. Mon hymne de louange est le vôtre. Vous vous le chantez à vous-même éternellement dans ce sein glorieux où l'on s'aime tant qu'on ne fait qu'un. Vous l'avez dicté à un homme de notre terre pour qu'en le chantant à notre tour nous puissions nous unir à cette unité de l'amour. « Enfants, louez le Seigneur, louez son nom. » Quels sont ces enfants invités à vous louer ? Comment être enfants ? Ne le sommes-nous pas tous ? Ne sommes-nous pas tous l'œuvre de vos mains ? Suffit-il d'être votre créature pour être votre enfant ? La louange de l'enfant est-elle une louange spéciale ? Voilà bien des questions sur
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lesquelles je demande à votre douce lumière de m'éclairer. La réponse est bien simple. Je sais bien qu'un ouvrage n'est pas un enfant et que jamais la perfection d'un chef d'œuvre des mains ou de l'esprit ne peut réjouir et louer comme le regard du petit être né de notre chair ou qui a grandi de notre pensée. Parmi vos œuvres, vos enfants sont donc appelés à une louange spéciale. Quelle est cette louange ? C'est la reproduction de votre Beauté. Vos enfants sont des images ; ils sont enfants et ils vous louent dans la mesure où ils vous ressemblent. Si, en les voyant, vous retrouvez vos traits et si tous ceux qui les regardent sont obligés de dire : « leur Père est grand et beau », vous obtenez en eux votre louange parfaite. Quels sont donc vos traits ? Quelle est cette image qu'il faut reproduire et dont la reproduction sera un hymne de gloire à votre nom ? Vos traits, ô Père adoré, ô Dieu Créateur qui m'avez fait à votre image et à votre ressemblance, c'est cet acte unique, plein, infini par lequel vous vous connaissez, vous enfantez votre Fils, et par lequel vous vous aimez dans cette connaissance de vous-même qui est votre Fils. Et, en vous aimant, vous produisez votre Esprit d'Amour, lien mutuel vous unissant Vous et votre Fils éternellement et si parfaitement que vous ne faites qu'Un. (LA, p. 95-97)

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16. La lutte contre les fautes et les défauts Éclairés par cette loi fondamentale de simplicité spirituelle, nous comprendrons, sans risquer le contresens, la conception que se fait Dom Augustin du combat spirituel. De la nécessité de ce combat contre nos défauts et nos fautes, il a une conscience aiguë. Notre sanctification est en perpétuel devenir : nous marchons vers le But, ici-bas nous ne l'atteignons pas. Les plus hautes vertus elles-mêmes, celles qui semblent le mieux affermies, doivent progresser, sous peine de régresser. « La vie est une bataille, la bataille de Dieu contre le mal. Une âme où l'on ne se bat pas est une âme perdue sans espoir. Une âme qui ne prie pas est une âme battue sans combat. » Les propos de ce ton remplissent sa correspondance... et y revêtent un accent personnel. Lui-même connaissait la dureté de ces combats intimes : il avait chaque jour à maîtriser une nervosité naturelle que la fragilité de sa santé exacerbait encore ! La ressemblance avec Jésus se conquiert. « La grande grâce, c'est l'union à Jésus, et l'union c'est la ressemblance : comment ressembler à Jésus sans la Croix ? » L'effort, l'effort soutenu par une volonté constante avec elle-même, telle est par excellence la vertu ouvrière du progrès spirituel. Mais cet effort n'offre aucune ombre de pélagianisme ni de semi pélagianisme. Dom Augustin demande à l'âme de mener cette lutte, d'abord en s'appuyant sur la force de Dieu. Avec la conviction solide que Dieu seul, par sa grâce gratuite, peut faire aboutir cet effort. Et il lui demande encore de prier avec cette conviction non moins solide que Dieu pour donner gratuitement sa grâce requiert d'elle, l'effort. C'est la doctrine commune de la coopération de Dieu et de l'homme dans l'œuvre de sanctification. L'originalité de Dom Augustin, s'il en est une, consiste en ce que lui-même a mis tant d'énergie et de courage à lutter contre ses défauts que, lorsqu'il parle de l'effort, sa phrase révèle volontiers une tension presque excessive. Il suffit pour rétablir l'équilibre, de mettre en face de ces propos ses conseils de calme, de patience, d'attente pacifique des « heures de Dieu » : « Il faut aimer Dieu avec modération pour l'aimer sans mesure. La modération est la mesure de Dieu. »

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La sensibilité et la vivacité d'impression sont un trésor. Elles font la richesse d'une nature ; elles font aussi son tourment. Mais elles sont, aussi, un danger. Car la sensibilité n'est pas réglée par elle-même. Elle doit chercher et trouver sa règle dans la raison. Si elle le fait, elle la complète merveilleusement en lui donnant l'élan et la chaleur, sans lesquels la raison reste froide et stérile. Si elle ne le fait pas, elle est mère de tous les écarts et de tous les caprices. Comment l'assujettir à cette règle ? Il y a deux moyens, qui d'ailleurs ne sont pas exclusifs et indépendants l'un de l'autre, mais ordonnés et complémentaires. L'un est d'ordre naturel et l'autre d'ordre surnaturel. Le premier relève de la psychologie. Il s'appelle l'éducation de la volonté, le gouvernement de soi-même, la discipline des passions. Il consiste, pour qui n'a pas fait suffisamment ce travail au début de la vie — et malheureusement c'est le grand nombre de nos jours — en des exercices graduels, méthodiques, bien suivis et longtemps poursuivis, par lesquels on prend l'habitude de soumettre tous ses mouvements de sensibilité au contrôle de la raison. Ce travail nous le connaissons... nous l'avons pratiqué... Mais il n'a peut-être pas donné tous les résultats que nous attendions. Pour des raisons subjectives, qui peuvent être innombrables et qui sont toujours difficiles à démêler, il arrive souvent que la sensibilité résiste et que le travail de soumission ne fait que l'aviver. C'est là que les moyens surnaturels interviennent et donnent une solution à la fois profonde et simple, très efficace et pacifiante. Les motifs surnaturels sont ceux de Dieu en nous. Dieu n'a en vue que sa gloire, qui est de se donner à nous et de se montrer grand et bon en le faisant. Nos âmes ne doivent avoir d'autre but : manifester cette grandeur et cette bonté ; ou mieux, cette grande bonté, car la grandeur de Dieu c'est d'être infiniment bon. Voilà ce que Dieu veut au fond d'une âme ; voilà ce que l'âme doit vouloir pour s'unir à Lui : voilà où elle trouve la sérénité et la force. Or il y a des âmes qui doivent glorifier Dieu par une sensibilité plus délicate et plus frémissante, dont la soumission à la raison exige des efforts beaucoup plus grands, et demeure toujours plus ou moins imparfaite. Saint Augustin était une de ces âmes... À ces âmes-là l'effort de discipline ne suffit pas : car il reste inefficace en bien des circonstances. Elles doivent y joindre l'acceptation calme et reconnaissante du tempérament que Dieu leur a donné. Elles doivent Le glorifier par cette acceptation. Elles doivent voir dans leur impuissance à supprimer — souvent même à dominer — leur impressionabilité, un moyen de se soumettre à un plan de bonté, car il est conçu par Celui qui est « Deus caritas », et il
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est exécuté par le « Père tout-puissant ». (SC, p. 44-46) Saint Jean donne à la sensibilité un nom très expressif ; il l'appelle « la volonté de la chair ». Il y a en effet dans notre chair des vouloirs : ce sont les passions, les mouvements de la sensibilité. La présence d'êtres qui peuvent ou la satisfaire ou la heurter l'émeut, provoque ces mouvements. Devant le coloris d'une fleur la main de l'enfant se tend pour s'en emparer ; elle s'éloigne du feu qui l'a brûlée ; l'enfant se détourne d'une bête qui l'effraie ; il ferme les yeux à un spectacle repoussant et les oreilles à des sons qui les blessent. La chair veut ce qui lui plaît ; ne veut pas ce qui lui est désagréable. Elle le veut par l'âme qui l'anime. Mais l'âme, éclairée par des vues plus hautes, peut vouloir ce qu'elle ne veut pas, et repousser ce qui l'attire. La sensibilité doit céder. L'ordre humain, la paix et la joie de l'individu sont à ce prix. L'esprit doit commander à la chair. L'homme, séparé de ses parents, pour se constituer, se développer, se faire sa vie propre, doit se séparer de luimême pour s'achever dans ce qu'il y a de plus haut en lui-même. La chair, région matérielle, élément inférieur, doit se soumettre à l'esprit. (AS, p. 49) Les troubles de la sensibilité ne sont pas dans notre vouloir ; nous ne les cherchons pas, nous ne les désirons pas ; nous ne faisons rien pour nous les procurer. Ils ne font pas partie de notre vie morale. Notre vie morale est un mouvement de pensées et de sentiments qui est indépendant de ces pensées et de ces sentiments. Nous pouvons les faire entrer dans notre vie morale, comme on y fait entrer une fièvre. Car au fond ce ne sont que des fièvres, des fièvres de la sensibilité. Et c'est ce qui explique notre souffrance. Nous avons besoin de paix et d'unité ; nous voudrions que tout en nous se développât dans cette unité harmonieuse. Nous voudrions que d'un seul coup nos vouloirs se communiquent à la partie inférieure et que tout de suite cette partie inférieure se soumette aux ordres de l'esprit. Mais cette parfaite soumission n'existe plus depuis le péché originel. Nous sommes divisés d'avec nous-mêmes. Relisons l'Épître aux Romains de saint Paul et sa fameuse plainte : « Je sens deux hommes en moi... Je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. Qui me délivrera de ces tendances au mal ? » Et il répond tranquillement : « La grâce de Jésus. » Jésus est venu pour cela. Il est venu restaurer l'ordre et l'unité perdus.
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Mais ce n'est pas l'œuvre d'un jour : c'est l'œuvre de notre vie. Il faut sans cesse recommencer la lutte et l'effort, accepter les troubles d'une nature divisée qui ne peut se pacifier toute seule et, tout en les acceptant jusqu'à la parfaite guérison, les combattre et les refouler. Nous savons que l'Écriture appelle la vie une bataille... Nous voulons être de bons soldats de Jésus « bonus miles Christi ». C'est dans notre cœur que nous livrons les plus rudes combats et c'est contre nousmêmes que nous devons remporter des victoires. Battons-nous pour Jésus, pour que son règne arrive en nous. Ne nous demandons pas où nous en sommes, ce que nous faisons. Oublions-nous. Le bon soldat ne discute pas les plans de bataille : il marche et se bat. Les ordres de Jésus ce sont nos journées, ce sont nos états d'âme, ce sont ces ténèbres, ces craintes qui nous font peur. Prenons-nous comme nous sommes. Donnons-nous comme nous sommes. Soyons sûrs de Celui qui dirige le combat et qui se bat en nous, avec nous et pour nous : « Nolite timere... pax vobis — Ego vici mundum — Jacta in Domino curam tuam — Venite ad me omnes qui laboratis... et ego reficiam vos. » (Voix C, p. 74-76) Un foyer toujours allumé de concupiscence occupe le centre de l'âme, répand dans les puissances sa chaleur malsaine, dans la chair la sensualité sous ses formes si variées, dans l'esprit l'erreur et l'illusion qui nous font prendre pour l'Être ce qui n'est pas et pour le bien ce qui nous en détourne, dans la volonté une tendance au bien passager que les sens lui présentent, une impuissance à suivre son mouvement foncier qui la porte au bien spirituel. Ce foyer est un héritage de nos premiers parents. Au cours des temps, les générations successives l'ont lourdement accru. Nos fautes personnelles ajoutent chaque jour à ce poids... Il en est résulté dans tout notre être un état de désordre et d'anarchie dont on souffre longtemps, tant que le sens de l'ordre et de la discipline persiste, mais dont on peut finir, hélas ! par s'accommoder plus ou moins... et c'est la suprême misère. (FD, p. 20) Les créatures — et le démon qui en use — ne se laissent pas évincer sans combat. La vie d'oraison exige des batailles continuelles : c'est le grand effort — et le plus long — d'une existence qui se voue à Dieu. Cet effort porte un beau nom : il s'appelle la garde du cœur. Le cœur humain est une cité ; il devrait être une forteresse. Le péché l'a livré. Depuis,
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c'est une cité ouverte dont il faut rebâtir les murs. L'ennemi se jette sans cesse à la traverse. Il le fait avec son habileté et sa force, avec fourberie et avec fougue. Il présente des pensées si heureuses, parfois si utiles, des images si charmantes ou si redoutables, il enveloppe le tout de raisons si pressantes, qu'il arrive à chaque instant à nous distraire, à nous tirer hors de la divine présence. Il faut sans cesse s'y remettre. Ces reprises perpétuelles, ce recommencement sans fin, plus encore que la lutte proprement dite, nous lassent et abattent. Nous préférerions une violente bataille... violente, mais définitive. Le Bon Dieu ne le veut pas en général. Il préfère cet état de guerre, ces embûches et ces guets-apens, ces précautions et ces vigilances. Il est l'Amour et la longue guerre exige plus d'amour et le développe davantage. D'ailleurs, il est là, il mène lui-même le combat ; il contient l'ennemi ; il surveille et déjoue ses manœuvres, il s'en sert ; il le laisse s'avancer pour mieux le frapper et l'abattre. Il prépare des triomphes magnifiques par des insuccès passagers, même par des désastres. ............... Il faut se déprendre d'en bas. La simple récitation mécanique ne suffit pas ; la distraction entretenue volontairement paralyse ; les occupations poursuivies sont un obstacle. On ne fait pas sa part à Dieu ; on ne lui donne rien si on ne lui donne pas toute l'attention dont on dispose. Que de travaux, que de soucis, que de préoccupations vaines auxquels nous donnons une importance excessive et dont nous ne savons pas écarter la pensée dans nos prières ! Nous croyons y chercher uniquement le règne de Dieu et sa gloire... et nous nous cherchons nous-mêmes. Ils ont pour principe la nature et non l'Esprit-Saint. Le démon est là qui nous dit leur utilité extrême, nous excite, nous aide, les fait avec nous, parce qu'ils font reculer l'union divine et le doux contact du cœur. Pour l'âme pacifiée et libre, qui garde son cœur dégagé et le tourne vers Dieu, toute occupation est prière. Pour l'âme qui se donne toute à ses travaux et en oublie Dieu, la prière même est stérile et le temps en est perdu. « Tout ce que vous dîtes se rattache à votre nature. Or ce n'est pas par notre nature que nous valons aux yeux de Dieu. Ce qui compte pour Lui c'est ce que nous voulons. Même si notre volonté est impuissante, c'est sa direction qu'il regarde et qui nous caractérise à ses yeux. Je ne dis pas cela pour justifier nos misères. Je me place à un point de vue qui ne peut pas être celui de la casuistique, de l'application particulière des principes à un individu tel jour ou à telle heure. Je me place au point de vue de l'Amour infini du Bon Dieu pour une
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âme ; je me place dans le plan de cet amour ; je regarde l'ensemble de ce plan. Or dans cet ensemble je suis absolument convaincu de deux choses : c'est que le Bon Dieu vous aime tel que vous êtes, malgré tout, et que vousmême au fond vous l'aimez,... et vous n'aimez que Lui. Sans doute cet amour est contrarié, il rencontre des résistances, il ne sait pas encore triompher d'une nature rebelle... les victoires passagères de cette nature sont infiniment regrettables... et il les faut regretter. Cependant elles ne suppriment pas le mouvement du fond de votre âme qui veut Dieu et qui va à Dieu... et qui arrivera certainement. Vous êtes comme un enfant qui apprend à marcher et dont les jambes sont faibles. Il tombe... mais il veut marcher. Il marchera. Vous voulez marcher. Vous l'avez toujours voulu... Et vous marcherez. ............. Il vous faut aussi les conseils de votre directeur au point de vue rééducation psychologique (et non pas seulement morale). Son idée sur la toute-puissance de la volonté en psychothérapie n'est pas complète. Il est juste que la volonté joue un rôle de premier plan ; il n'est pas vrai qu'elle peut tout et qu'à elle seule elle suffit. Il faut remettre le corps en équilibre par des moyens corporels (ce sont les remèdes du médecin), puis renforcer l'ordre de l'âme par des exercices spirituels même naturels, et surtout par des exercices surnaturels : prière très confiante et très abandonnée, soumission filiale à la volonté divine quelle qu'elle soit, puis les sacrements et certaines dévotions que le directeur indique ou que l'Esprit-Saint suggère. Au point de vue naturel il faut : un grand calme, une activité bien réglée et commandée, des heures de travail précises, un travail lent, tranquille, sans préoccupations ni du passé ni de l'avenir, autant que possible plume à la main, des heures de repos bien complètes durant lesquelles vous ne pensez plus à rien qu'à vous détendre à fond, un régime alimentaire léger, assez substantiel, des repas distribués en quatre petits, sans charger l'estomac. Évitez surtout de vous tendre, de vous préoccuper. Cela use beaucoup et déséquilibre le système nerveux. Épanouissez-vous tant que vous pourrez naturellement et surnaturellement. Ayez confiance en vous, et dans la vie ; vous avez tout ce qu'il faut pour réussir et vous réussirez tôt ou tard. Ayez confiance en Dieu surtout. Voici qu'il commence à récompenser vos efforts et votre prière. Croyez qu'il est Père et qu'il vous aime. » (Lettre de 1939?) Le cœur n'est pas la sensibilité... sinon à l'étage supérieur, l'étage de
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la raison. Il est avantageux de bien les distinguer. La sensibilité est le cœur de la bête ; la bête a beaucoup de cœur, mais l'homme qui n'en a pas d'autre, en manque absolument. Quel manque de psychologie de nos jours ! On confond la plus inférieure impressionnabilité animale avec cette sensibilité qui est essentielle à l'homme vrai que seuls émeuvent la vérité et le bien, la justice et la beauté. La componction est la pointe qui s'enfonce au cœur de l'homme à la pensée et au souvenir de ces grandes réalités... et surtout à la pensée et au souvenir de la réalité des réalités : Dieu. Elle prend des formes diverses et elle peut avoir des causes différentes. Le mot semble réservé pour désigner le brisement du cœur à la pensée ou au souvenir du péché... et plus spécialement des péchés que l'on a commis soi-même. Mais il s'applique aussi aux vives impressions que provoquent en un cœur les péchés des autres ou la possibilité d'en commettre ou la crainte des si graves conséquences des fautes ou la seule pensée de la Passion qui les a toutes effacées ou celle du Dieu présent qui se donne et garde de tout mal ou l'espoir de la réunion future avec lui dans la patrie ou la peine de voir se prolonger l'exil qui sépare. Les mouvements provoqués sont les mêmes... avec seulement quelques nuances que seul le sujet discerne. La cause profonde est identique : c'est l'amour. Regret, désir, espoir ou joie... la componction est toujours un fruit de la charité divine, elle en porte le caractère..., et elle en a, devant Dieu, le mérite. Il y retrouve son souffle qui, parti de son propre cœur, se communique au nôtre et rentre dans le sien, enrichi de tout ce que notre cœur a aimé. La componction vraie et complètement surnaturelle est une grâce de choix. Elle implique sur Dieu, sur nos relations avec lui, sur la douceur de la vie que constituent ces relations, sur sa grandeur et sa beauté, sur son amour, des lumières vives et rares. L'âme qui les reçoit doit avoir une transparence que seul un long exercice du détachement d'amour peut obtenir. Les saints Pères ont chanté cette grâce en termes splendides : « Humble larme de cœur, écrit saint Jérôme, tu es une reine, tu es toute-puissante ; tu ne redoutes pas le tribunal du juge, tu imposes silence à tes accusateurs ; rien ne t'arrête ; tu as accès au trône de la grâce et tu ne t'en éloignes jamais les mains vides ; et la peine que tu fais au démon lui est plus terrible que la peine même de l'enfer. Tu triomphes de l'Invincible, tu lies et obliges le Tout-Puissant. La prière seule L'adoucit, mais l'âme qui pleure en priant Lui est irrésistible ; la prière est une huile qui Le dispose à exaucer, les larmes sont un coup qui Le blesse au cœur et Le force à agir... »
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Évidemment, les larmes dont il s'agit ici ne sont pas nécessairement les larmes des yeux. Des âmes superficielles peuvent s'y tromper. Elles se surexcitent, se représentent vivement ce qui peut les émouvoir, sont heureuses quand elles les provoquent et apprécient leur amour de Dieu à cette marque extérieure parfois enfantine. Il s'agit des larmes du cœur que l'effort à se procurer les autres peut aisément tarir. Il s'agit d'un mouvement tout intérieur et spirituel que seul l'Esprit d'amour peut exciter en nous, qu'il faut lui demander avec confiance et attendre dans la paix. C'est une flamme claire et pure qui soudain s'élève comme d'un brasier caché, illumine l'esprit, touche les sources de la sensibilité, émeut l'âme tout entière et fait passer en elle comme un frisson divin qui l'arrache à elle-même et lui fait dire : « Mon Dieu » d'une façon nouvelle et qu'elle ne connaissait pas. Alors la distance la séparant de Celui qui se révèle ainsi, le souvenir de ses fautes qui ont creusé cet abîme, Jésus en croix et Marie à ses pieds pour les expier, l'enfer qui les punit, hélas, sans les acquitter, ces pensées, surgissant soudain devant l'âme, cessant d'être des pensées pour devenir des vues, tout cela l'opprime comme un fruit mûr et fait jaillir la douce et enivrante liqueur des larmes. Les larmes du cœur ne sont pourtant pas un sommet : l'âme qui pleure voit plus haut qu'elle-même, y aspire, entrevoit qu'elle peut et doit se dépasser et néanmoins reste encore dans le cercle d'un moi élargi, non brisé et disparu. L'Esprit d'amour, qui veut l'en arracher, prépare ainsi le rapt divin, qui est son but définitif. Il veut l'avoir toute, l'enlever à elle-même et au créé, l'emporter en lui. Alors, les larmes cessent, qui sont fleurs de la route, et elle goûte les joies anticipées de la Patrie. Quoi qu'il en soit, la grâce des larmes est un don précieux. Il faut le désirer, le demander, s'y préparer. Il faut le désirer et le demander avec la pensée certaine, la conviction profonde et vivante que Dieu veut nous l'accorder bien plus fort que nous ne pouvons le vouloir nous-mêmes, et que notre désir n'est jamais — même celui d'une sainte Thérèse ou d'un saint Jean de la Croix — qu'une toute petite étincelle de l'immense désir qu'Il a de nous exaucer. (FD, p. 92-96)

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17. La souffrance, source de progrès authentique La souffrance est un des moyens par lesquels Dieu invite l'âme chrétienne à progresser dans le don d'elle-même. C'est la correspondance qui nous révèle le mieux cet aspect de la pensée de Dom Augustin. Il a lui-même — et combien ! — expérience de la souffrance, et dans sa sensibilité, — son hypersensibilité, faudrait-il dire — la souffrance a eu des répercussions profondes et longues : tout le déchirait. Mais il a recueilli de cette expérience la conviction que rien n'exige, plus que la souffrance, que l'âme recoure à la foi pure ! Seule la foi donne à la souffrance une explication, et même une justification, une valeur positive, une espérance : Jésus-Christ l'a choisie. De la solitude et du silence, la souffrance a tous les effets : elle fait de celui qui souffre, un séparé, un « dégagé », bref un contemplatif, au sens de Dom Augustin, une âme qui se met face à Dieu dans la foi et l'amour. Et sur la solitude et le silence, la souffrance a un avantage : elle ne permet ni les illusions ni les dérobades. Elle accule l'âme à l'union et au don !

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« La lourdeur de la vie n'est pas contestable ; et son poids est peutêtre encore plus effrayant pour ceux qui n'ont pas l'air de s'en douter et que nous appelons les heureux de la terre. Mais il faut savoir la porter, quelle qu'elle soit ; et le bonheur consiste beaucoup moins dans l'absence de croix que dans le courage à les accepter. Le bonheur est dans l'âme bien plus que dans les choses. Voilà pourquoi il y a des âmes qui sont toujours écrasées, même par des riens (et surtout par des riens) parce que ces riens sont au-dessus de leurs forces ; et il y en a d'autres qui sont toujours debout et vaillantes, parce que leurs forces sont à la hauteur de toute épreuve. Or, il y a une source où on peut puiser une vaillance au-dessus de toute souffrance, parce qu'il y a une force qui sait faire de la joie même avec de la croix. C'est un bien beau secret. » (Lettre de 1932?) On a raison de faire le silence sur les dures épreuves de cette vie. En parler les réveille : et il faut l'éviter à tout prix. Il faut s'en évader par un regard vers la bonté infinie qui, de toute souffrance, composera notre joie sans fin. Les souffrances passent et la joie reste. Malheureusement, nous nous arrêtons à ce qui passe et nous en sommes blessés. Cette blessure est une grâce ! Elle amène sur nos lèvres et dans notre cœur une prière que nous n'aurions peut-être pas faite avec la même âme. Pour avoir cette prière le Bon Dieu n'hésite pas à nous briser... comme pour guérir un enfant malade nous n'hésiterons pas devant une opération nécessaire. L'amour ne s'arrête pas au moyen, il voit la fin et il accepte le moyen pour obtenir la fin. Nous verrons un jour que la dure période de vie que l'on doit quelquefois traverser n'est pas perdue. Elle a son sens, sa raison d'être, sa place et son rôle nécessaire dans le plan de notre vie. Il y a des choses que nous ne saurions pas et que nous ne pourrions pas comprendre si nous ne les avions pas vécues. Nous conseillerons, nous consolerons, nous soutiendrons un jour d'autres âmes d'une certaine façon et avec un certain cœur que nous devrons à notre épreuve ; et nous remercierons alors le Bon Dieu, qui voit mieux que nous, de nous l'avoir imposée. Ne nous troublons pas de n'avoir pu prier durant ce temps : pour une âme confiante, souffrir c'est prier, et c'est souvent la meilleure prière. Nous avons à cet égard des idées insuffisantes. Ce ne sont pas les mouvements de nos lèvres, ni même les mouvements de nos cours bien aperçus, qui rejoignent le mieux le cœur de Dieu : Cor contritum et humiliatum, Deus, non despicies. (SC, p. 88-89)
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Jésus veut l'union ; Il ne peut pas ne pas la vouloir, car Il est l'Amour. Il faut que ceux qu'Il aime soient là où Il est. Quand Il est en croix, il faut qu'ils souffrent avec Lui ; quand son cœur est percé d'un glaive, il faut que la pointe s'enfonce au cœur des siens. On ne peut être « sien » qu'à cette condition. Il ne peut se passer d'eux sous le pressoir parce qu'Il ne veut pas être sans eux dans le triomphe et le bonheur. Jésus a vécu dans le sentiment constamment présent et vif de la prédication de Siméon, dans l'impression de la grande souffrance qui l'attend ; Il a vécu sans arrêt cette souffrance en son cœur et Il l'a fait participer à Marie. Ils ne font qu'un pendant trente-trois ans sous la pointe du glaive... Tous deux ensemble sont frappés constamment et tous deux souffrent mais tous deux voient. La Lumière illumine cette souffrance, la traverse, en montre le par-delà, et ce par-delà c'est la joie, car c'est l'amour et c'est l'union. La souffrance est un chemin qui débouche sur le bonheur. En route on ne voit rien que la souffrance ; elle fait ombre de tous côtés. A peine, à travers le mouvement des branches noires qui bordent le chemin, quand un coup de vent les agite ou quand la lumière est très vive, à peine devine-t-on que le grand soleil illumine toutes choses et qu'on le trouvera au bout du parcours. Jésus a voulu cela pour Lui et sa mère, et après eux pour tous ceux qui voudront venir à leur suite. Il a voulu le parcours, Il a voulu la foi qui soutient en le faisant, II a voulu le terme qui paye l'effort et réconforte dans la route. (CM, p. 114-116) La souffrance est un vouloir divin : l'âme qui l'accepte avec amour s'unit à ce vouloir, ne fait plus qu'un avec Celui dont le vouloir c'est l'Être. Pourquoi le Bon Dieu nous appelle souvent sur ce chemin où on Le rencontre le plus sûrement ? C'est une marque de prédilection. Ce sont des rendez-vous qu'Il nous donne. Remercions-L'en et soyons fidèles. Être fidèle ne signifie pas ne pas souffrir. C'est notre grande illusion : nous nous figurons que nous souffrons mal, parce que nous souffrons. La souffrance est et restera toujours la souffrance, c'est-à-dire une violence faite à notre nature. Dieu Lui-même ne peut pas changer cela : « Fecisti nos ad te. » Or « te » c'est le bonheur. La souffrance s'oppose à ce « fecisti » et au mouvement vers le terme « te ». En souffrant avec nous et pour nous, Jésus a fait rentrer cette opposition dans le mouvement : la souffrance est redevenue chemin, mais c'est
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« per accidens ». Essentiellement et prise en elle-même, elle reste un contraire, un ennemi. C'est seulement quand on a engagé la bataille contre elle, quand on l'a vaincue, quand on a été plus fort qu'elle, en la portant, qu'elle devient un instrument et un serviteur. Continuons donc de porter vaillamment la souffrance, et de la faire servir à notre déploiement de vie : et continuons d'aimer le bon Dieu quand Il nous prépare ces heures exceptionnellement développantes, où le cœur broyé garde juste la force de redire : « Fiat. » (SC, p. 50-51) Ne nous laissons pas démolir par les petits incidents de la vie. C'est du passager. Notre âme est immensément plus grande que cela. L'une de ses grandeurs est précisément de pouvoir dépasser tout cet éphémère et rejoindre l'éternel à travers ce qui passe. Les causes — ou les occasions — de nos peines ne sont que des instruments. Il faut voir l'ouvrier qui s'en sert : c'est toujours « Deus Caritas ». L'esprit de foi découvre cet « Amour » dans la souffrance et l'illumine. La lumière de l'Amour, c'est-à-dire, au fond, la lumière de l'Esprit-Saint, voilà ce qui donne de la douceur et de la bonté à tout... Les croix quotidiennes sont les exercices, par lesquels l'Esprit-Saint développe dans une âme l'habitude de se servir de cette lumière. (SC, p. 49) Ainsi se réalise le plan divin : le silence, l'obscurité, la méconnaissance des hommes absorbés par leurs soucis de néant, L'enveloppent comme d'un abri. Derrière cet abri, Celui qui est la Lumière du monde et la Toute-Puissance, se prépare aux déconcertantes opérations qui nous relèveront en Dieu ; et déjà, comme des préludes lointains et rapides, des rayons partent du voile où Il se cache et inondent les âmes de bonne volonté qui se meuvent autour de sa tendresse infinie. (ms. inédit) Ne vous étonnez pas que votre prière demeure douloureuse ; elle n'en est ni moins prière ni moins puissante sur le cœur de Dieu. Le Bon Dieu ne demande pas de ne pas souffrir ; il demande de prendre votre croix à deux mains et de la lui offrir en union avec la sienne. Nous comprendrons un jour que les heures où Il La dépose sur nos épaules sont les plus précieuses de nos vies. `Bienheureux ceux qui pleurent parce qu'ils seront consolés. » Méditez parfois cette association de mots `Bienheureux » et `ceux qui pleurent ». Évidemment c'est une vérité qui nous dépasse ici-bas. La terre
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n'est pas la patrie de la vérité ; on n'y connaît que des vérités partielles. Et c'est pourquoi le Bon Dieu a ajouté au regard de raison qui est trop court le regard de foi qui est une participation à son propre regard. Il développe en vous en ce moment ce regard supérieur. Vous l'en remercierez un jour. » (Lettre du 26 déc. 1932) Voilà pourquoi des âmes de haute vertu, de piété ardente sont soumises par Dieu à l'épreuve des aridités. L'Esprit-Saint, le divin Consolateur, au lieu de répandre en elles ce sens délicieux de sa tendresse, au lieu de leur parler son doux langage d'amour, au lieu de leur faire goûter le charme de sa présence, semble se retirer, se taire, les laisser seules, abandonnées à elles-mêmes. Pendant longtemps dès qu'elles se mettaient en prière, elles le trouvaient là, elles le sentaient, elles l'entendaient, une intimité charmante et goûtée régnait entre eux ; l'âme oubliait le monde, en comprenait la vanité et le vide, s'en détachait, laissait tomber les uns après les autres tous les liens qui auraient pu la retenir et l'empêcher de se livrer tout entière aux divins rapports. Dieu lui devenait chaque jour de plus en plus tout et le reste de plus en plus rien... Puis, soudain, Dieu se retire, Il disparaît, Il laisse l'âme dans la solitude et l'abandon, sans la terre qu'elle a sacrifiée pour lui, sans lui-même qui devait remplacer tout ce qu'elle sacrifiait. Seuls ceux qui ont aimé et concentré leur vie autour d'un seul objet peuvent comprendre l'horreur de cette solitude et de cet abandon. Il n'est pas rare que l'épreuve se complique. Dieu permet à l'ennemi de profiter de sa retraite apparente pour lancer des attaques plus vives ; maladies, persécutions, tentations, épreuves de toutes sortes fondent sur l'abandonnée. Le ciel s'unit à la terre pour l'écraser, et la prière, seul secours qui lui reste, semble se perdre dans le vide de son cœur déserté. Autour d'elle, ceux qui ne prient pas connaissent la prospérité et la joie : tout leur réussit, le Maître qu'ils oublient les comble... et ils l'insultent ; il répond par des récompenses ! Le démon en profite. Il relève ces anomalies ; il reprend ces « pourquoi » : pourquoi ne pas suivre une voie qui mène à ces bonheurs, pourquoi rester fidèle à un maître si impuissant ou si cruel ? Ce Maître va souvent plus loin dans ses expériences d'amour ; à son silence et à son abandon apparent, il ne craint pas de joindre des attitudes de mécontentement : il se fait irrité, implacable ; il prend une face d'ennemi, il traite durement un amour qui n'a plus que lui. Ce sont de grandes heures, aussi grandes que dures. La foi, qui est
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devenue le mouvement de la charité, la foi qui a pris le nom de confiance, s'enracine alors à des profondeurs qui préparent de merveilleux épanouissements. Aux âmes fermes, qui savent poursuivre jusqu'au fond d'elles-mêmes le Dieu qui s'y cache, il réserve des rencontres nouvelles et des intimités qu'elles ne soupçonnent pas. Il ne se retire que pour les y attirer. Il veut connaître, au feu de l'épreuve, la réalité et la force de leur attachement. Il veut les entraîner en des parts d'être assez éloignées du monde, de la nature, de tout le créé, pour qu'elles ne puissent plus revenir en arrière. Il les oblige à couper les ponts, à se jeter à la nage, à le rejoindre par-delà le fleuve. Aimer, c'est se donner. Se donner, c'est s'oublier. D'ailleurs Il est là, lui, le Don essentiel de soi, qui soutient secrètement et, qui, sans qu'on le sente, attire de façon de plus en plus irrésistible et douce. On ne le voit plus, on n'a plus conscience de cette action,... cependant une assurance accrue, d'un caractère nouveau et plus solide que jamais, monte lentement comme une lueur d'aube dans la nuit encore noire,... et l'âme sait que ce nouveau jour est plus près de la Vérité et de la Vie. Ce n'est pas l'allégresse perdue, mais une impression de douceur possible à laquelle se mêle le souvenir des joies passées ou l'espoir de jouissances prochaines, plus profondes et plus pures. L'âme entend une voix dans ce silence, elle sent une présence dans cette solitude, elle devine un amour dans cet oubli et même cette hostilité, et, dans tout cet effort divin, la main qui la façonne et la refait de plus en plus à l'image du divin Modèle. (FD, p. 137-140)

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18. La prière, et surtout la contemplation Un grand moyen, selon Dom Augustin, pour se simplifier et progresser dans le don de soi, c'est la « contemplation », et d'une façon générale la prière filiale. En s'incarnant, en prenant, au sein de la Vierge Marie, un corps d'homme semblable au nôtre, le Verbe se propose de disposer, dans ses relations avec les hommes, d'un moyen clair de révélation. Ses paroles, ses gestes, sa vie, sa mort, tout en lui nous révèle, en un langage qui nous est accessible puisque c'est notre langage, la Vie, la Lumière, l'Amour de notre Père des Cieux. Il s'agit donc pour nous d'ouvrir tout grands sur cette Révélation, nos yeux, nos oreilles, notre imagination et notre sensibilité, notre intelligence, afin que par tous nos sens et toutes nos facultés parvienne jusqu'à la pointe la plus spirituelle de notre âme la Parole de Dieu. L'âme doit retrouver une ingénuité pour se mettre en face du texte évangélique et là, dans le repos, se laisser imprégner des faits et des mots qui porteront en elle le Verbe éternel. C'est cela la contemplation évangélique : elle se situe au cœur de notre vie de foi. Pour traduire ce qui se passe alors dans le contemplatif, Dom Augustin recourt spontanément à l'expression préférée dont il use pour décrire les relations des Personnes divines : « demeurer »... C'était le mot dont usait saint Jean : « Saint Jean... était essentiellement un contemplatif. C'était sa marque : il aimait `demeurer', rester longtemps en face de ce qu'il regardait, parce qu'il aimait. » Attente non pas passive, mais extrêmement active. Que l'âme en cet état se répète inlassablement les mots de Jésus comme saint Jean, qui « redit et se donne la joie de se redire ». C'est ainsi que nous parvenons peu à peu « au fond des mots de Jésus, je parle du fond que nous pouvons atteindre, un fond que j'appellerais humain, car ces mots ont un fond divin qui est sans fond ». Ainsi la contemplation exige-t-elle un engagement, non seulement de notre intelligence, mais de tout notre être dans la foi. La contemplation évangélique est une des formes, — la principale, si l'on veut — de la prière proprement dite. La prière est, pour Dom Augustin, l'acte même de notre vie spirituelle : elle met en exercice la foi, l'espérance et la charité en une attitude vivante et simple. « La prière est comme un face à face avec Dieu. Une âme ne prie que si elle se
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tourne vers Lui. » Que signifie cette image ? Elle signifie ce mouvement essentiel de détachement et d'attachement qui est le fond de la vie spirituelle, détachement de nous-même et du monde (en tant qu'ils s'opposent à Dieu) et attachement à Dieu : c'est le rythme de notre baptême. La prière dès lors n'est plus une occupation passagère de l'esprit, elle est un acte permanent de l'être total. Elle peut se réaliser même dans la sécheresse, même dans la nuit. « L'intention du vouloir » prime « l'attention de l'esprit »... Car ce que nous demandons par la prière et dans la prière, c'est l'union vivante avec le Christ et, par le Christ, avec le Père. « Ce qu'il convient de demander (à Dieu), c'est Lui, c'est de Lui être uni, c'est d'être transformé en Lui... c'est de devenir ses fils par une communication aussi complète que possible de son Esprit d'amour, c'est de participer à la joie et à la vie, qui sont sa Joie et sa Vie, la Joie même et la Vie même. » Prier, c'est vivre sa vie de fils de Dieu. Le Pater noster est le sommet de la prière chrétienne. Après tous les maîtres spirituels, Dom Augustin l'a commenté dans ses sermons aux Frères de la Grande Chartreuse, dans les années 1940-1944, et son texte, par bonheur, nous est parvenu.

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La voix de Dieu c'est le Verbe ; les Écritures n'en sont que des échos multiples et appropriés à notre faiblesse. On les comprend quand on connaît le Verbe et quand on le reconnaît et le retrouve en elles. L'intelligence des paroles divines exige en un esprit la présence du Verbe qui les y profère et les explique. Les Juifs n'écoutent pas les paroles divines dont l'Écriture est pleine parce qu'ils n'ont pas en eux la parole essentielle, le Verbe de Dieu qui les dit en Dieu avant de les proférer dans le monde, et qui ne les dit dans un esprit créé que si cet esprit croit en lui. Il est ce Verbe qui dit éternellement au sein du Père les paroles de l'Écriture — et tout mot de Dieu en cette terre. Les Juifs, en refusant de croire en lui, se ferment à ces paroles : « Sa parole n'habite pas en vous, puisque vous ne croyez pas en Celui qu'il a envoyé. » (AS, p. 238) Les Juifs n'entendent pas cette expression, et ils ne l'ont jamais entendue, quelque forme qu'elle ait prise. Et pourtant c'est en l'entendant, c'est dans l'accueil en eux de ce Verbe qu'ils trouveraient la vie : « Vous scrutez les Écritures, parce que vous pensez trouver en elles la vie éternelle. » Les Écritures ne contiennent pas la vie ; on ne vit pas parce qu'on les lit et médite ; on en vit quand en elles on rejoint le Verbe qui seul est la Vérité et la Vie : « En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. » Vivre c'est voir la parole divine que cachent et contiennent tous les mots de l'Écriture. L'Écriture est le témoignage rendu par le Père à son Verbe qui, en quelque sorte, a pris chair en elle avant de le faire corporellement, physiquement dans le sein de Marie. Ceux-là seuls y trouvent la vie qui comprennent ce témoignage, qui rejoignent le Verbe dont Dieu témoigne, et dans le Verbe le Père qui s'en fait le témoin. Nous n'allons plus au fond des mots de Jésus ; je parle du fond auquel nous pouvons atteindre, un fond que j'appellerais humain, car ces mots ont un fond divin qui est sans fond. En les regardant longuement, comme faisaient les âmes tranquilles des siècles passés, nous y découvririons des richesses et des profondeurs inouïes. (CM, p. 101) « Je t'avais promis d'écrire à ton intention quelques-unes des bonnes pensées que je rencontre dans mes lectures et réflexions. J'ai commencé ; j'ai même recommencé à plusieurs reprises, parce que j'en trouvais sans cesse de plus bienfaisantes que les premières ; et à force de reprises et de recommencements, je n'ai rien à t'offrir que ma bonne volonté et
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ma bonne vieille tendresse. Le mal n'est pas grand. Les pensées qui me font du bien ne sont pas nécessairement celles qui te conviennent ; celles qui nous ravissent aujourd'hui, souvent nous laissent froids demain. Ce ne sont donc pas surtout des pensées qui nous sont nécessaires, c'est l'accord de ces pensées avec nos âmes. Et cet accord, c'est Dieu qui le donne à ceux qui sont bien accordés avec Lui. Le Bon Dieu est la Lumière infinie. Quand on le possède on vit dans la Lumière et on voit beaucoup de choses dans tout ce qu'on lit. Bien souvent même, on n'a pas besoin de lire. On comprend tout seul, comme s'il y avait en nous un Maître qui enseigne la vérité. Et c'est vrai que ce Maître est en nous, qu'il y parle, qu'il y enseigne, qu'il nous communique ses manières de voir. Tu me dis que les épreuves de 1929 ont été accueillies avec une patience grandie, sinon parfaite. Sais-tu pourquoi ? C'est que ce Maître du dedans a parlé et a fait voir ces épreuves sous un jour nouveau. Pourquoi a-t-il parlé ? Est-ce qu'il ne parlait pas autrefois ? Si, si... il parlait, mais sa voix n'était pas aussi bien entendue parce que l'âme était moins accordée et vibrait moins à ses enseignements. Quand l'âme est très bien accordée, elle vibre à toutes ses paroles, et elle l'entend sans cesse. Alors elle comprend tout, parce que le Maître intérieur qui est la Vérité même explique chaque chose au moment même où elle se produit. Alors cette âme-là vit vraiment. Car ces paroles, cet enseignement qui retentissent en elle, c'est la vraie vie que le Père qui est aux cieux lui communique et qu'elle reçoit sans cesse si elle est docile. Évidemment, c'est une vie spirituelle faite de pensées, de sentiments, puisque le Père est un pur Esprit. Mais précisément parce qu'elle est spirituelle, elle n'est pas sans cesse usée par le temps ; elle n'est pas menacée de finir... et voilà pourquoi nous la nommons la vie éternelle. Oui,... le Bon Dieu, quand nous sommes en état de grâce, vit en nous sa vie du ciel, et notre âme est un ciel où nous devrions nous tenir sans cesse avec Lui pour regarder sans trouble les mouvements des choses qui nous entourent. Tu penses bien que je n'invente rien de tout cela : c'est dans l'Évangile. J'aurais voulu te le montrer dans quelques pages écrites à ton intention. Je le ferai d'ailleurs un jour. Pour aujourd'hui, je te galope ces mots à la hâte sans trop savoir ce que je te dis... Mais il faut que ma lettre parte enfin, et c'est l'heure. » (Lettre de 1929) Dieu est brasier d'amour ; la prière nous rapproche de lui ; en s'approchant, on s'embrase. Le feu ardent communique sa forme. La prière en dépend. L'âme s'élève sous l'action de ce feu qui est souffle, esprit,
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qui spiritualise et emporte. Elle se dégage de tout ce qui la retient pesante et attachée à la lourde terre. Le psalmiste la compare à l'encens (Ps. 140,2). L'encens a un symbolisme universellement connu, exceptionnellement riche. Mais de toute substance que le feu pénètre, sous forme de flamme ou de chaleur, il procède un mouvement qui la fait sortir d'elle-même et la grandit en la communiquant à ce qui l'entoure. Le mouvement de l'âme qui prie a quelque chose de particulier : il la répand d'elle-même en elle-même. Elle sort d'elle-même sans se quitter. Elle va de son être naturel à son être surnaturel, d'elle-même-en-ellemême à elle-même-en-Dieu. Ces expressions, à première vue, sont mystérieuses. Le mystère n'est pas en elles, mais dans notre esprit qui n'est pas habitué à ces réalités. Il doit s'habituer. (FD, p. 105) La prière est comme un face à face avec Dieu. Une âme ne prie que si elle se tourne vers lui ; elle prie tant qu'elle reste ainsi tournée ; elle cesse de prier quand elle se détourne. La préparation à la prière est donc le mouvement qui nous détourne de tout ce qui n'est pas Dieu et nous tourne vers lui. De là, ce beau mot qui définit essentiellement la prière et qui en précise le mouvement : la prière est une ascension, une élévation. On se prépare à prier quand on se détache du créé et qu'on s'élève jusqu'au Créateur. La pensée essentielle d'où naît ce détachement est celle de notre « néant ». De là, le mot profond du Sauveur : « Celui qui s'abaisse s'élève » (Mt. 24,12 ; Le 18,14). De là, sa vie terrestre faite d'un abaissement continuel et de plus en plus profond. Saint Bernard n'hésite pas à dire : « Cela nous met face à face. » De là, la paix des âmes tombées, quand, relevées par Dieu, elles se trouvent en sa présence. L'abîme reconnu, confessé, c'est en ce fond qu'elles le trouvent. Elles le trouvent parce qu'il se montre. Le seul obstacle est le moi. L'aveu de notre misère l'abat ; le moi abattu, le miroir est pur et Dieu y engendre son image. L'âme est toute pleine de ces traits qui se fondent dans la divine harmonie et la Beauté parfaite. Tout cet ensemble de perfections qui feront notre ravissement sans fin et qui se ramènent à ce mouvement unique de l'Être qui illumine en se donnant... l'âme, dégagée et élevée au-dessus d'elle-même, en face de cette Lumière et de cet Amour, en reproduit l'image, devient image à son tour, fait ce que l'Être fait, participe à ce qu'il est. C'est ce qu'explique Notre-Seigneur dans cette parole capitale du Sermon sur la montagne, que toutes les considérations humaines sur la prière répètent sans fin... et sans en atteindre la riche plénitude :
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« Quand vous prierez, entrez dans la demeure intime de l'âme, et là, après avoir bien fermé la porte, parlez à votre Père qui vous voit en ces profondeurs secrètes... et dites-lui : `Notre Père qui êtes aux cieux... » » (d'après Mt. 6,6). La présence à soi-même, la foi en Celui qui en est le fond secret et s'y donne, le silence avec tout ce qui n'est pas Lui pour être tout à Lui, voilà la préparation à la prière. Évidemment, un tel état d'âme ne se réalise pas sans être lui-même préparé par tout un ensemble de circonstances. Et c'est ce qu'on ne sait pas assez de façon pratique. On se prépare à la prière en menant une vie divine... et la prière, en définitive, c'est cette vie divine. Tout ce qui nous fait à l'image de Dieu, tout ce qui nous met en dehors et au-dessus du créé, tout sacrifice qui nous en détache, toute vue de foi qui dans un être nous montre Celui qui est, tout mouvement d'amour vrai, désintéressé, qui nous met à l'unisson des Trois en Un, tout cela est prière et nous prépare à une prière plus intime. Tout cela réalise la divine parole du Sermon sur la montagne et le double mouvement qu'elle recommande : « fermez la porte » et « parlez au Père ». En la prononçant, cette parole, le Verbe divin montrait à quel point Il connaissait notre être et ses lois, Il se révélait notre Auteur et se faisait notre Rédempteur, Il manifestait qu'Il nous a fait et que seul Il peut nous refaire. Nous ne nous suffisons pas ; nous ne trouvons pas en nous-mêmes ce qui peut nous achever ; nous avons besoin de complément. Je m'exprime mal quand je dis : ce complément n'est pas en nous. Il est en nous, mais il est dans une part de nous qui est comme au-delà de nous-mêmes. En nous, comme en Dieu, il y a diverses demeures. Dieu occupe la demeure du fond, la plus reculée... Elle est en nous, mais par le péché nous en sommes sortis. Quand Ève a regardé le fruit défendu et a tendu la main pour le cueillir, les lèvres pour le manger, elle a quitté cette chambre intime, ce vrai paradis terrestre où Dieu venait visiter nos premiers parents et leur parler. Depuis lors, Dieu est en nous, mais nous n'y sommes plus. La préparation à la prière consiste à y rentrer. Renoncement, détachement, recueillement, quels que soient les mots dont on use, la réalité est la même, et c'est tout le secret de la prière : « Fermez et entrez. » Il faut deux mots pour la traduire, mais elle est unique. C'est un mouvement, car tout ce qui nous unit à Dieu est mouvement. Les deux mots se rapportent aux deux termes : si on parle du terme abandonné, on dit et on réalise « fermez » ; si on songe au terme rejoint, « entrez ». Il faut se fermer à ce qui n'est pas ; il faut entrer en Celui qui est. Tout le secret de
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la prière est là. (FD, p. 101-104) Je pourrais continuer longtemps ainsi, promener ma pensée à travers les lieux, les temps, la diversité des êtres, y consacrer ma vie. La Bible le fait, je le fais avec elle en mes Offices : « Toutes les œuvres du Seigneur bénissez le Seigneur... De la terre louez le Seigneur... Poussez des cris de joie vers le Seigneur... » Ma vie est pleine de cette louange... et elle ne l'est encore ni assez, ni assez consciemment, ardemment, délicieusement. La lumière me manque qui me montre en ce chant la plénitude de ma vocation, et dans cette vocation la plus haute expression de l'Esprit de Dieu ici-bas. La lumière me manque qui ferait de ce chant le mouvement total de mon être et le don parfait de moi-même à Celui qui en tout se donne pour que je me donne à lui en tout et que je lui rapporte la note sublimée de ce tout. (FD, p. 178) Cette prière est un sommet. Avant d'y arriver, et même quand il est atteint, la prière peut présenter successivement les divers aspects dont à la fin elle est constituée. L'âme filiale, toute docile, les accepte au fur et à mesure que l'Esprit du Père les lui communique. Tantôt elle voit le Juge au clair regard, qui sonde les replis de son cœur et de ses jours et qui lui révèle toutes les misères dont une vie est toujours plus ou moins pleine : égoïsmes, sensualités, orgueil ou vanité, jalousie et rancune, violences ou lâchetés, ardeurs folles ou craintes et paresses défilent tour à tour devant sa pensée ou s'assemblent en foules dans un tableau qui accable. Tantôt elle se trouve en face du Créateur qui lui communique tout ce qu'elle a d'être et de vie. Elle le voit, par la foi, présent au fond d'ellemême, répandant en elle cet être qui les lie... Elle se sent faite par lui, écoulée de lui, unie à lui, comme emplie et inondée par lui. Elle le voit se communiquant ainsi à toute créature : toute la terre est son œuvre, tous les êtres sont par lui et ne sont que par lui... et par-delà tous les mondes, son Être immense se déploie en lui-même, procède de lui seul et s'achève en lui seul, unique, indépendant, immuable, éternel, Source de toute intelligence et de toute bonté, Source qui se garde en se donnant, qui se déploie sans se grandir, devant laquelle (il faut toujours en revenir là) notre esprit s'arrête étourdi, ébloui... et notre cœur doucement attiré. Tantôt et le plus souvent l'Esprit de Jésus, divin Fils incarné, murmure seulement un mot : « Père. » L'âme sent passer en elle comme un
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souffle : c'est le souffle de la vie divine, c'est l'Esprit que le Père communique éternellement au Fils... À ce souffle, l'âme se sent retournée, attirée, emportée vers Celui qui se donne à elle. L'Esprit la soulève, l'arrache à elle-même, répand en elle des lumières, des énergies qu'elle ne se connaissait pas... Elle comprend que ce reflet de la beauté divine en elle magnifie ce Père, lui procure joie et gloire. Elle demande, elle veut cette joie et cette gloire pour Celui qui répand en elle sa Vie et sa splendide Lumière d'amour. Elle la demande pour elle-même, elle la demande pour d'autres, pour le plus grand nombre possible, pour toute la terre. Elle ne comprend pas que toutes les âmes ne soient pas transportées et transformées par ce désir ; elle les appelle, elle les invite, elle chante : « Œuvres du Seigneur, bénissez et louez... » En face du tableau de cette création qui loue et bénit, l'Esprit montre l'indifférence et l'incompréhension des hommes, les âmes qui se révoltent et entonnent le cantique de la haine. Il est des âmes qui passent de longues années devant ce spectacle qui pour elles s'anime, entre dans leur cœur, les oppresse et les brise. Jésus leur fait partager, de loin — de très loin — ses heures d'agonie au jardin des Oliviers et de suprême abandon au Calvaire. A l'impression qui les écrase, les étouffe, elles entrevoient ce qu'un cœur infiniment tendre et délicat, — plus que le cœur de toutes les mères et de toutes les épouses et de tous les amis de tous les temps et de toute la terre — a dû ressentir à ces heures-là ! Il en est qui ne voient plus rien, ne veulent plus rien, entrent dans un silence profond ; Dieu leur est comme une retraite lointaine et cachée ; elles se tiennent là avec lui ; elles le goûtent comme on goûte un fruit mûr ; elles écoutent la douceur de sa voix et ses paroles les emplissent de suavités dont rien ne peut donner l'idée ici-bas ; une immense paix les inonde, les recouvre, les berce comme une mère son enfant. Elles semblent avoir franchi pour un instant la porte de la demeure où on s'aime dans la lumière et la vérité, et elles comprennent que rester là est la vraie Vie. Mais ici-bas ce repos est court, ce repos est rare ; il faut reprendre la marche et l'effort, il faut se résigner au pèlerinage vers la Patrie et à la condition d'enfant aimé, mais exilé. Ces formes si diverses de la prière se rattachent toutes à une unité profonde : le même Souffle divin les inspire, le même Amour les commande ; le même Verbe les parle, le même Père prononce ce Verbe au fond des cœurs. Unité et distinction ! Traits divins qui marquent toute vie d'âme comme tout être. C'est le même Dieu encore qui se donne aux âmes, et du même amour, sous les diverses attitudes qu'il prend à leur égard quand elles prient.
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Cette diversité d'attitudes est bien étrange, au moins à première vue. Ne répugne-t-elle pas à l'amour ? La retrouve-t-on dans les rapports entre une mère et son enfant qui sont l'analogie la plus proche dans le monde des tendresses naturelles ? La tendresse maternelle — et toutes les affections de la terre — sont des analogies, mais ce ne sont que des analogies. Elles en donnent une idée, elles ne la reproduisent pas intégralement. De plus, nous sommes des coupables et des malades. L'enfant coupable reste aimé, mais on lui fait sentir sa faute, et s'il le faut pour son bien on le punit. L'enfant malade est entouré des soins les plus délicats, mais si une opération pénible s'impose, on n'hésite pas à la consentir. Qui aime veut le bien de l'aimé et tout ce qui peut le procurer. Les diverses attitudes de Dieu dans la prière n'ont pas d'autre explication. (FD, p. 131-136) L'Oraison dominicale, le Pater, est la prière parfaite, la prière par excellence, la prière qui résume toutes les autres. Elle établit entre l'âme et Dieu un rapport qui est proprement et véritablement la vie éternelle. Quand nous prononçons bien ce simple mot « Père », quand nous y mettons bien toute la richesse de sens qu'il comporte, quand, en le prononçant, nous nous tenons bien détournés de tout ce qui n'est pas lui et tout tournés vers lui seul, quand nous voyons bien par la foi le mouvement de ce Père qui verse sa vie et son être en notre âme, qui y grave ses traits, qui nous fait fils, à son image et à sa ressemblance, quand nous accueillons avec amour ces traits, quand, en un mot, nous nous donnons comme il se donne, il est certain, absolument certain, que les trois Personnes de la Sainte Trinité sont là, en nous, qu'elles y vivent leur vie du ciel, qu'elles s'y connaissent, s'y aiment, s'y donnent mutuellement l'une à l'autre, absolument comme au ciel... que, par conséquent, cette vie du ciel, que nous appelons la vie éternelle, la vie divine, se développe en nous, que la félicité infinie qui est cette vie même est participée par notre âme, sous un voile sans doute, le voile de la foi, mais, encore une fois, très réellement, et il faut y penser. Et c'est pourquoi une âme, si elle y est attirée par la grâce, peut se contenter de cette prière, et même — ce qui est évidemment plus rare et exceptionnel — s'en tenir au premier mot qui dit tout. (VC, p. 53-54)

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19. L’abandon filial « L'humble qui prie se présente avec la force attractive du vide pour l'Être qui veut l'occuper... Dieu veut cette attitude. » Cette phrase de Dom Augustin pourrait être dite de « l'humble qui lutte », de « l'humble qui souffre »... C'est l'attitude du fils qui fait confiance à son Père des Cieux, qui s'abandonne totalement à sa Providence. L'abandon est, dans ces perspectives spirituelles, la plus haute et la plus parfaite forme du don. À cet abandon actif, filial, qui consiste à n'avoir plus d'autre volonté que la volonté de Dieu, à l'exemple de Jésus-Christ, Dom Augustin Guillerand ne cessait de tendre lui-même et de faire tendre les âmes que Dieu lui confiait.

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Entre le développement de la prière et l'ascension des âmes, il existe un rapport unanimement constaté et qui s'impose. En s'élevant, les âmes gagnent des régions où l'agitation des choses passagères ne les atteint pas, le mouvement cesse ou diminue, les passions s'apaisent, le bruit du monde, ses soucis, nos pensées même se font comme lointains, l'attention se concentre sur Celui qui est Silence, Repos, Dieu de paix ; on se sent envahi de calme et comme revêtu de l'Immutabilité divine, qui semble se communiquer à tout l'être. C'est le terrain de la prière, du pieux élan d'amour qui nous tend vers Dieu, sans cesse lui-même tendu vers nous. Son Esprit nous enveloppe, nous pénètre, descend en nous et dit : « Mon fils » et, repartant des profondeurs de notre être qu'il retourne vers son Principe, il répond : « Père. » Nulle heure plus grande et plus féconde, nulle activité plus haute n'est possible. Mais dans l'âme qui prie ainsi, des dispositions sont requises, qui réclament de longs exercices et de rudes labeurs. (FD, p. 112) Pour nous (chartreux) le temps, le lieu, ne sont que des accidents d'une réalité très faible. Nous vivons au-delà des bornes qu'ils tracent au passager. Je songe à notre bonne conversation d'il y a huit jours sur l'Immutabilité divine. Nous devons atteindre à la perfection même du « Père céleste ». Nous devons nous revêtir peu à peu de ces lignes de physionomie que nous appelons ses attributs. Telle est la raison profonde et l'aspect vrai du détachement chrétien. Ce n'est pas un détachement, mais un attachement. Nous quittons ce qui passe, pour entrer dans Celui qui demeure. Voilà le secret de la paix d'âme. (SC, p. 69) Oh ! Quelle profonde définition de la paix dans saint Augustin ! À cette heure surtout où le monde entier est secoué jusqu'aux entrailles, où les hommes et les choses — les choses par les hommes — ne servent qu'à tuer et à détruire, comme il faudrait méditer ces mots dans la sonorité desquels s'est empreint le calme qu'ils expriment : « La paix est la tranquillité de l'ordre. » L'ordre, ce sont les êtres à la place qui leur convient : le Principe qui les a faits au-dessus de tous, et tous tournés vers lui pour recevoir à chaque instant cet être qu'il leur communique, l'en remercier et l'en bénir. Voilà ce qu'il avait fait, voilà l'ordre et voilà la paix ; voilà ce qu'était, en sa réalité profonde, le paradis terrestre. Voilà ce que sera un
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jour, pour ceux qui auront compris et repris cette attitude, le paradis céleste. J'ai vu une bête égarée, poursuivie et effarée, franchissant la porte, laissée ouverte, d'un parterre en fleurs. Quel désastre après son passage ! C'est l'image — réduction sur un plan très inférieur — de l'âme qui s'ouvre à la bête du monde, après que nos premiers parents se détournèrent de Dieu pour écouter le démon. Depuis lors, nous sommes en pays envahi ; il faut nous libérer, jeter l'ennemi dehors, nous détourner de lui, nous retourner vers Dieu. Il faut le faire sans armée, sans force organisée, avec des facultés dissociées, une vie diminuée et des ennemis ou des indifférents de toutes parts. Notre impuissance est la plus complète qui se puisse imaginer... sans Dieu. De là, la nécessité de la prière et la recommandation si pressante du Sauveur : « Il faut prier et prier toujours. » De là, sa déclaration accablante : « Sans moi vous ne pouvez rien » (Jn 15,5). De là, son invitation qui console et réconforte : « Venez à moi » (Mt. 11,28). La prière est la réponse de l'âme qui vient, dit sa misère, demande secours, lumière pour l'esprit, force pour la volonté, soumission des passions à l'âme supérieure, de celle-ci à Dieu, ordre et paix. Dieu dit : « Je suis et reste Père, je vous aime, je vous attends, venez. » L'âme répond : « Mon Dieu je n'en puis plus, venez vous-même. » (FD, p. 15-16) C'est que l'union à Dieu, qui produit la paix divine des cœurs, ne consiste pas nécessairement dans la perfection naturelle humaine ; elle consiste dans l'accord parfait avec le dessein divin sur nous. Une âme peut être parfaite surnaturellement — et dès lors pacifiée — avec beaucoup d'imperfections, et en particulier avec une sensibilité demeurée trop vive, avec un organisme qui vibre à tout souffle du dehors, et un cœur où retentissent toutes les vibrations. Il suffit pour cela qu'elle accepte cet état de choses et qu'elle fasse un effort quotidien, simple, calme et confiant, pour tenir en main cette part inférieure et la soumettre au commandement de la raison, et surtout aux vues de la foi. Voilà exactement en quoi consistent l'oubli de soi et l'abandon à Dieu. S'oublier ce n'est pas ne pas penser à soi-même, c'est y penser dans une certaine mesure voulue par Dieu. Dieu veut que nous prenions, pour notre vie du corps et de l'âme, des dispositions que la raison nous indique et que la foi règle de façon transcendante, en vue d'une destinée plus haute. Ne pas le faire, n'est pas s'abandonner à Dieu, ni s'oublier,
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c'est tenter Dieu et sortir de son dessein. On s'abandonne quand on a pris ces mesures, en se désintéressant des résultats, en laissant à Dieu le soin de les produire ou de ne pas les produire, à son gré. Voilà le véritable abandon, qui glorifie Dieu et qui pacifie une âme : « Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bonae voluntatis. » La volonté bonne c'est la volonté de Celui qui est Bonté même et Amour même. La volonté humaine est bonne, quand elle s'identifie en tout à celle-là. (SC, p. 4748) « Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui ôte les péchés. » Voilà la victime très pure qui m'offre sa pureté infinie. L'horrible tache qui nous faisait dissemblables et distants, son sacrifice l'a effacée. Plus rien ne nous sépare. Alors, il se fait aliment : « Prenez et mangez » (Mt. 26,26). Asseyez-vous avec moi à la table du Père de famille. Tout désaccord est supprimé. La paix du Seigneur, la paix des fils qui sont aimés et qui aiment, la paix qui nous unit, mon Père et moi dans notre commun Amour, vous unit à moi et au Père et entre vous : « La paix du Seigneur soit toujours avec vous. » « Mon anéantissement a supprimé tout ce qui divise. En moi il n'y a plus rien en propre, rien qui oppose une âme à une autre âme ; j'ai tout immolé ; et maintenant je suis un être sans bornes, où tous peuvent s'accorder et s'unir. La paix soit avec vous, la paix de l'Amour ! La paix du Seigneur ! La paix de tous les fils réconciliés par mon sacrifice et réunis à la table du Père ! La paix que les anges ont chantée sur mon berceau et que j'ai promise moi-même à tous les miens avant de mourir ! La paix que le monde ne connaît pas, car il n'a pas mon Esprit et il ne sait pas consentir à immoler comme moi sa vie et son amour-propre, pour entrer dans le large courant de l'Amour divin ! La paix des victimes qui, en mourant pour moi, m'ont suivi sur les rivages éternels, dont le corps seul reste mêlé au flux et au reflux des choses mobiles, mais dont l'âme unie à mon âme goûte déjà par avance la paix de la patrie ! » « La paix du Seigneur soit toujours avec vous. » (LA, p. 55-56) (Sur le Ps. 110 : Confitebor...) La terre, n'est-ce pas déjà un peu le ciel ? Cela pourrait être, cela devrait être. Car le ciel, c'est Vous, ce sont les doux rapports, c'est la vie de famille avec Vous. Or ces rapports, cette vie commencent ici-bas : « Je ne vous laisserai pas orphelins » (Jn, 14, 18), a dit Jésus au moment de nous quitter. « Je vous enverrai mon Esprit ; il sera votre lumière, votre consolation, votre paix. Il vivra en
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vous, il fera en vous ce que je m'en vais faire et ce qu'il fait éternellement lui-même là-haut. Vous ne le verrez pas encore ; la terre est le pays de la foi qui prépare la vision. Croyez cela, croyez avec tout votre cœur, croyez et aimez, et déjà dans les parts profondes de vous-mêmes, vous serez unis à la louange éternelle que se donnent mutuellement les Trois qui ne font qu'Un. » Je crois cela, ô mon Dieu, je crois que vous louer en mon cœur, c'est d'avance participer à votre vie et avoir place au ciel. Le psaume 110 est une note de ce chant ; il vous loue dans vos œuvres pour m'apprendre à vous louer un jour en vous-même. C'est un peu votre perfection qui brille en elles ; elles me disent votre sagesse et votre puissance, elles publient votre amour et votre bonté. « Grandes sont les œuvres du Seigneur, recherchées par tous ceux qui les aiment. » Mon Dieu, merci pour mon Baptême ; il m'a arraché à la tyrannie d'un maître plus dur que le pharaon d'Égypte. Merci pour votre Eucharistie ; elle me soutient comme la manne dans le désert de cette vie et dans la marche vers la terre promise. Merci pour toutes les grâces dont, à chaque instant, vous comblez ma pauvre âme altérée de vous. Merci pour tous vos bienfaits. O que ce mot est vrai ! Tout ce que vous faites est « bien fait ». Bien fait, parce que la réalisation en est soignée et parfaite. Bien fait, parce que cela nous est bon. Merci pour l'air que je respire, pour la lumière qui éclaire mes pas, pour le soleil qui me réchauffe, pour les fleurs qui me réjouissent et les plantes qui refont mes forces. Merci pour les joies et les peines dont je puis enrichir ma couronne éternelle ; merci pour la douce clarté qui me révèle dans les unes et les autres votre tendre amour éternel ! Confitebor... Je vous loue pour tout cela, je vous loue à plein cœur, je vous loue pour ceux qui ne le font pas ; je veux le faire sans respect humain, très haut et très fort, devant ceux qui, comme moi, peuvent comprendre que la suprême intelligence et la plus haute sagesse consistent dans cette louange : « Vraiment avisés sont ceux que dirige la crainte du Seigneur ; sa louange subsiste à jamais. » (LA, p. 81-85)

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IV. LA FAMILLE ÉTERNELLE

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20. La Vierge Marie Une spiritualité dont les perspectives sont aussi radicalement orientées vers les réalités invisibles et éternelles pousse naturellement l'âme à se complaire dans la société des Saints, à vivre, en quelque sorte avec eux et à projeter ses amitiés et ses relations d'ici-bas au-delà du temps, — en tout cas à lier étroitement famille du ciel et famille de la terre en une seule et même famille éternelle. Dom Augustin avait ses préférés parmi les Saints. Mais d'abord et avant tout autre, il avait une dévotion fervente à l'égard de la Vierge Marie. Le liminaire de Contemplations Mariales définit l'atmosphère de cette dévotion... En Marie, il reconnaît d'abord évidemment la femme « de qui est né Jésus » et la Mère « de qui naît Jésus » dans son âme comme dans toute âme chrétienne. Mais il se complaît surtout à voir en elle cet être humain en qui le plan d'amour de Dieu s'est pleinement accompli et pour qui les relations avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit atteignent leur perfection. « Je retrouve en elle tout l'abîme de ce divin mystère qui m'attire depuis si longtemps et si fort : je retrouve les Trois qui ne font qu'un. Et en face d'eux, cette âme de simple paysanne de Galilée, choisie par eux pour nous faire participer à ce qu'ils se donnent éternellement, la nature divine. »

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Il est difficile d'écrire de Marie... Elle conduit immédiatement aux grandes profondeurs où un mot dit tout... et ce mot n'est pas exprimable par les nôtres... ............... Je retrouve en elle tout l'abîme de ce divin mystère qui m'attire depuis si longtemps et si fort : je retrouve les Trois qui ne font qu'Un. Et, en face d'eux, cette âme de simple paysanne de Galilée, choisie par eux pour l'un d'eux... Les rapports de Marie avec la Trinité Sainte, la vie qui se déploya dans son cœur dès le premier instant où son âme s'unit à son corps, le mouvement éperdu et plein, sans cesse croissant qui l'emporta dans le cœur de Dieu, qui la tint liée, plongée en Lui, dans toutes ses vues et ses vouloirs, dans toutes ses pensées et ses sentiments, le désir qu'elle a de répandre cela dans nos cœurs, de nous communiquer cette union et cette vie, de nous faire un avec elle, par elle avec Jésus, et par Jésus avec le Père, le Fils et le Saint-Esprit... quel sujet de méditation, de contemplation, de long regard qui recommence sans fin et se renouvelle en recommençant !... ............... Évidemment nous ne pouvons pas, nous ne devons pas songer à pénétrer cet abîme : c'est un mystère, c'est le mystère des mystères. Nous ne devons pourtant pas craindre de le regarder, car c'est un mystère de lumière et d'amour ; Il (Dieu) veut qu'on le regarde, qu'on prolonge le plus possible ce regard et qu'on le renouvelle souvent ; Il se donne dans la mesure de ce regard et de sa pureté... Ce ne sont que des balbutiements d'enfant. Il faut nous en contenter. La Vierge elle-même, si haute qu'ait été la contemplation de Marie, a accepté de suivre nos sentiers obscurs de la vie de foi ; nous devons les suivre comme elle, mais avec elle, la main dans sa main très douce, le cœur dans son cœur très pur et très bon... (CM, p. 11-12) Ils n'ont plus de vin (Jn. 2,3). « Ils n'ont plus de vin », dit Marie. Nulle explication, nulle demande. La Vierge dit une situation ; elle le fait dans le moins de mots possible : ce devait être l'usage de la maison où avait grandi le Verbe qui écrase tous nos mots. On y vivait par le dedans ; on y parlait un langage intérieur, tout spirituel ; on se comprenait sans paroles, par le mouvement même des âmes que des sensibilités parfaitement ordonnées traduisaient sans le déformer. C'est dans cette union intime qu'il faut comprendre les
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mots échangés ici, et ce qui à première vue semble dur dans la réponse du divin Maître. Cette réponse est une suite ; elle fait partie d'un ensemble qui l'explique. On ne peut pas la considérer comme une attitude nouvelle, inusitée dans les rapports de ces deux êtres qui n'ont vécu que l'un dans l'autre et l'un de l'autre. Marie dit à Jésus : « Ils n'ont plus de vin », comme elle lui disait chaque jour : « C'est l'heure du repas », ou, après une absence : « Un tel est venu commander un joug. » Elle se fait toute impersonnelle pour mieux se tenir dans cette personne qui est son fils et qui est l'Infini. Si grand qu'il soit, elle ne le voit pas dans un nuage ; leur vie se passe toute dans la réalité concrète des incidents de chaque jour. En ce moment, elle connaît une situation pénible pour cette famille qui les accueille ; elle le dit. Ce qu'elle dit, Jésus le sait ; mais elle n'hésite pas à lui dire ce qu'il sait ; elle n'a pas à le lui apprendre, mais à intervenir dans une activité qui veut cette intervention, et qui la veut avec toutes ses circonstances. Ces brèves paroles et leur caractère appartiennent à un plan qu'ils doivent réaliser, et qui commande toute leur vie. Ils les prononcent et ils les voient dans ce plan. (AS, p. 119-120) Faites tout ce qu'il vous dira (Jn. 2,5). Elle disparaît extérieurement en apparence. Mais elle a déclenché une activité qui va très loin et dans laquelle elle a une part qui ne peut pas être oubliée. Nous l'oublions aisément parce que nous en restons aux apparences. Nous ne voyons que le Maître, les serviteurs, le chef des services, l'époux et, en perspective, la foi des Douze qui est capitale pour Jésus. Mais l'ombre dans laquelle la médiatrice s'est retirée est foyer de lumière féconde : c'est l'ombre de la toute-puissance qui l'a enveloppée quand l'Esprit-Saint est survenu en elle et qu'elle a enfanté « le Saint qui aura nom le Fils de Dieu » (Lc 1,35). Cette ombre s'exprime à Cana comme à Nazareth : « Voici la servante du Seigneur, je suis au service du Seigneur. » Mais elle s'adresse aux serviteurs. Elle répand sa lumière, et elle l'enfante spirituellement. Elle devient mère de sainteté, de la sainteté que l'Esprit produit en elle et par elle. Son rôle dans l'Église et en toute l'histoire chrétienne est là tout entier, et avec ses caractères de discrétion et de confiance qui marquent si nettement ses vrais enfants. Elle redit cela très spécialement à ceux qui s'abandonnent entre ses mains : « Faites tout ce que vous dira Jésus, comme j'ai fait moi-même tout ce que son Esprit m'a dit... et comme moi vous l'enfanterez : en lui nous entrerons dans des rapports communs que tous les mots
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d'amour laissent entrevoir, mais ne traduisent pas et ne traduiront jamais. » (AS, p. 122-123) Jusqu'à la fin des temps les disciples de Jésus, et plus spécialement les natures intimes, intérieures, contemplatives, les êtres de tendresse, de sensibilité concentrée, auront avec Marie ces relations de fils à mère. Le Maître leur communiquera par elle son esprit. Il le leur communiquera au pied de la croix. Ils s'y trouveront sans avoir plus à lutter ni à souffrir que d'autres. Ils y seront par un concours de circonstances très particulières ; ils s'y tiendront avec aisance... (CM, p. 103) (Magnificat) Mon Dieu, je vais, pour terminer mon Office du Dimanche soir, emprunter une voix plus haute que celle du psalmiste. Une âme vous a loué et béni dans un élan de tout elle-même jamais dépassé ni égalé ici-bas. Et cette âme est celle de ma tendre mère, Marie. Prier comme elle, vous redire les mots qu'elle vous a adressés, m'efforcer de faire naître en mon cœur les sentiments qui ont animé le sien, c'est certainement la ravir et vous donner de la joie. La petite enfant que je suis peut-elle plus sûrement trouver le chemin du cœur paternel qu'en prenant le langage maternel ? C'était dans une heure si grande de sa vie ! Vous veniez, par une mystérieuse et ineffable opération de votre Esprit d'amour, de déposer en son sein virginal votre Verbe éternel, le Fils de vos complaisances. Écrasée et ravie à la fois de cette grâce des grâces, elle était allée porter son trésor et sa joie à sa cousine Élisabeth et donner à son Sauveur, à peine conçu, la joie de racheter une âme très chère. Là, sur le seuil de cette maison, devant celle qui la comprenait, que vous éclairiez d'une si pure lumière et qui reconnaissait en elle la mère de son Seigneur et la femme bénie entre toutes les femmes, sous le coup de cette louange qui lui est adressée en votre nom, mais doit remonter jusqu'à vous, elle laisse couler ses sentiments contenus depuis quelques jours et qui l'oppressent, et elle chante ce cantique dont je veux faire moi-même l'hymne de toute mon âme et le résumé de ma prière du Dimanche soir : Magnificat... (LA, p. 111-112)

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Le regard de ma mère (31) Le céleste regard d'incessante tendresse Que votre cœur aimant déverse sur mon cœur, Mère du bel Amour, est la douce caresse Où je trouve toute douceur. C'est un allégement dans la dure souffrance, Où le Dieu qui me veut brise la résistance De mon corps matériel à son Esprit d'Amour, Venu pour l'emporter en son divin séjour. C'est un soulèvement dans l'effort de mon âme, Que voudrait retenir le néant passager, C'est une voix qui la réclame Sur les hauteurs, loin du danger. C'est un lien sacré, comme un baiser de mère, Qui forme autour de moi le rempart assuré De Celui qui par elle est devenu mon frère, Jésus, Maître adoré. (CM, p. 155)

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Cette poésie a été composée par Dom Augustin quelques jours avant sa mort. C’est donc l’un de ses derniers, sinon son dernier « écrit spirituel ». Nous le citons comme tel, et non pour sa réussite poétique.

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21. Saint Jean-Baptiste À saint Jean-Baptiste, il portait une dévotion extrême ; sans doute intervenait en ce sentiment le culte dont, par tradition, tout chartreux entoure le Précurseur et le vénère comme son second Patron. Mais sa dévotion était, semble-t-il, très spontanée. Elle s'enracinait dans son goût personnel pour « le désert », et plus encore dans sa conception de la vie spirituelle. Dans un sermon qu'il donna à la Grande Chartreuse, et dont le style est malheureusement hâtif et trop jeté, il trace l'itinéraire spirituel du Baptiste. Après avoir rappelé son admirable réponse à ses disciples jaloux du succès de Jésus de Nazareth : « L'ami de l'époux qui se tient là et qui l'entend, est ravi de joie à la voix de l'époux », Dom Augustin conclut : « Cette fois nous sommes arrivés à l'extrême fond de son âme et au sommet de sa grandeur. Le divin tressaillement, commencé au sein d'Élisabeth, poursuivi au désert, poursuivi dans la prédication publique, le divin tressaillement qu'a été sa vie, s'achève là, dans cette attitude unique, définitive, aux côtés de l'Époux, écoutant sa voix, ne faisant que cela, y trouvant repos et félicité, et convaincu que, sous le régime de la foi et dans les ombres de la terre, c'est vraiment cela la vie éternelle. » En Jean-Baptiste, Dom Augustin voyait avant tout un contemplatif, c'est-à-dire l'homme de la Lumière de Dieu.

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« Et l'enfant tressaillit dans le sein d'Élisabeth » (Lc. 1.41). Ce tressaillement l'arrache au monde dès ses jeunes années. Il doit rester en terre pour accomplir sa destinée, mais il en quitte l'agitation qui troublerait son repos en Dieu, et il gagne le désert. Il y reste jusqu'à trente ans. Trente ans de silence et de solitude!...Trente ans d'union divine, de lumières incessamment et inexprimablement croissantes, d'énergies qui s'accumulent, d'une force surhumaine et qui grandit. Les évangélistes n'ont dit que peu de mots de ces années ; ils s'accordent à ce silence ; ils le traduisent en s'y accordant. Ils le traduisent ensuite en disant ce qui en surgit à l'heure de Dieu. Ce qui en surgit, quand l'Esprit, qui l'avait arraché à sa famille et au monde, l'arrache à son désert, c'est une voix. Tout le reste semble disparu, ne compte plus. Jean est « la voix du désert », la voix qui éclate dans le silence de tout le créé. Il n'est plus, les choses ne sont plus ; tout est mort en lui et pour lui. Seul l'Esprit demeure et parle. Il parle de Dieu ; il ne parle que de Dieu : un être qui, par la mort, est entré dans la réalité vraie, ne peut plus parler que de Dieu. Mais il parle de Dieu à des hommes, à un monde qui s'en est détourné. Il doit le retourner. Il doit lui dire ce qu'il a à faire pour se remettre en face de Dieu et le retrouver. (AS, P. 75-76) Le regard du Baptiste sur Jésus n'est pas un regard de complaisance personnelle, c'est un regard de témoin : il fait partie de sa mission. Il regarde Jésus pour expliquer sa parole et mener à celui qu'il montre. Il regarde Jésus pour que d'autres le voient et le suivent. La grandeur surhumaine du dernier des prophètes est dans ce renoncement. La nature en lui est anéantie, frustrée de tout : à son corps il ne donne que des aliments frustes, ce qu'il trouve sur place, et des vêtements durs, réduits à la plus simple expression. À son cœur, la solitude, le silence complets pendant trente ans dans le désert ; pendant trois ans au milieu d'un monde qui ne le comprend pas, et de quelques disciples très chers qui doivent le quitter pour un autre... cet autre, il est vrai, lui est tout. Des liens se sont noués entre eux dès avant leur naissance qui des deux âmes n'ont fait qu'une seule ; mais il ne le verra que pour un acte de justice officielle, et ensuite en passant pour lui remettre ses disciples. (AS, p. 91) Celui qui ne croit pas au Fils incarné, qui ne prend pas son Esprit,
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n'aura pas la lumière qui illumine et manifeste la vie ; il ne verra pas ce mouvement intime qui meut Dieu à se donner hors de lui comme il se donne en lui-même. Il ne connaîtra pas le souffle qui se donne à Dieu en Dieu, qui va du Père au Fils et du Fils au Père, qui leur communique le même être infini et qui les fait un seul être dans la plénitude de ce seul être, l'Être qui est. Il ne connaîtra pas la vie. On voit la vie quand on a ce souffle en soi, ce souffle qui est lui-même la lumière qui se révèle, se révèle en se montrant, se montre en se donnant. Celui qui croit au Fils se donne au Fils ; c'est dans ce don de soi par la foi qu'il connaît l'Esprit qui est ce don et la vie qui est le mouvement de ce don mutuel. Celui qui ne croit pas au Fils reste dans son être fini, hors de la lumière qu'il est venu apporter au monde, hors de la vie qu'il révèle, hors de l'amour qui est cette vie communiquée avec la lumière et par la lumière, hors de l'Esprit du Fils qui la manifeste ; au lieu de l'amour il voit la colère de Dieu qui demeure en lui et sur lui comme une ombre de la mort ; il y demeure assis ; il ne se lève pas ; il ne se meut pas ; il n'entre pas dans la maison où on se donne ; il n'est pas animé par le souffle qui porte le Père dans le Fils et le Fils dans le Père. Il demeure inerte, sans mouvement, donc sans vie. L'amour qui est ce mouvement et cette vie ne l'arrache pas à lui-même, ne le soulève pas au-dessus de lui-même. En ce dernier trait éclate l'âme ardente du prophète qui a compris l'amour et la face nouvelle que Dieu montre à la terre, mais qui demeure encore imprégné de l'esprit ancien à cheval sur les deux Testaments, et en reflétant dans sa parole la double tendance, tendre et humble comme l'Époux qu'il regarde et présente au monde, rude et sévère comme le Créateur auquel le premier homme et ses descendants ont préféré la créature. Voilà ce que Jean, l'ami de l'époux, voit et entend aux côtés de l'époux où il se tient, dans le silence de son rôle, dans l'humilité aimante et ravie de son cœur d'ami qui ne regarde que l'ami, qui est suspendu à sa voix pour ne rien perdre de ses paroles. Il voit l'amour qui se donne, il voit la lumière qui rayonne ; il voit la vie qui se répand ; il voit l'Esprit que l'époux communique à l'épouse, et l'épouse animée de cet Esprit qui fait ce que fait l'époux, qui répète ses mots, ses gestes, son mouvement, qui redit : « Viens », parce qu'il dit « Viens », qui vient à lui et se donne parce que l'époux vient à elle et se donne (Apoc. 22,17). Jean voit cela, est au comble de ses vœux, a sa joie pleine. Il est l'époux en même temps que l'ami de l'époux. Le Fils a épousé son âme quand ils étaient encore tous les deux au sein de leurs mères. Jean a vécu cette union pendant toute sa vie. Ce qu'il voit comme ami, c'est ce
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qu'il fait comme épouse. Il dit le spectacle dont il jouit en son cœur. Voilà pourquoi des années se sont écoulées sans que Jean ait eu aucun rapport extérieur avec Jésus. À quoi bon ? La vie a été pour lui un jour de noces, un mariage continuel, une union dont l'intimité ne s'est pas desserrée, mais au contraire a noué sans cesse des liens plus étroits. Il a vécu, il vit cela... à jamais ; maintenant il peut partir : son rôle terrestre est fini. (AS, p. 179-180) Cependant, ces manifestations ne sont que la seule surface, l'écorce de sa vie. Il faut les dépasser : c'est Celui qu'il regarde qui en est l'âme, le moteur et le foyer, c'est le mouvement intérieur et profond qui le porte à lui. C'est ce qu'il a expliqué lui-même dans des paroles plus belles que celles d'Isaïe et de Jérémie, toutes imprégnées d'une tendresse inconnue, la tendresse de la Nouvelle Alliance. Ce sont les dernières. Ses disciples se plaignaient de ce que Jésus baptisait de son côté et que tous allaient à lui. Jean répondit : « Lui est l'époux, moi je ne suis que l'ami de l'époux. » Le rôle de l'ami consiste à se tenir aux côtés de l'époux, et toute sa joie est de l'écouter. Et il ajoutera : « C'est là ma joie, et elle est complète... Croire cela, croire au Fils qui est l'époux, se donner à lui, c'est la vie éternelle » (Jn 3, 29-36). Cette fois, nous sommes arrivés à l'extrême fond de son âme et au sommet de sa grandeur. Le divin tressaillement, commencé au sein d'Élisabeth, poursuivi au désert, poursuivi dans la prédication publique, le divin tressaillement qu'a été sa vie, s'achève là, aux côtés de l'époux, écoutant sa voix, ne faisant que cela, y trouvant repos et félicité, et convaincu que, sous le régime de foi et dans les ombres de la terre, c'est vraiment cela la vie éternelle commencée : « Qui croit au Fils a la vie éternelle. » (VC, p. 108-109)

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22. Les « saints patrons » Ce même « mystère » de Dieu présent dans l'âme humaine attire Dom Augustin vers certains Saints ou certaines âmes très intérieures. Il a grande dévotion à son Patron de religion, saint Augustin : il en connaît et en goûte la doctrine, il célèbre chaque année sa fête avec joie et, s'il écrit quelque lettre ce jour-là, il ne manque pas d'inscrire le nom de son saint Patron en tête de sa page. Nous citerons ici une méditation et une prière de saint Augustin qu'il recopia pour un de ses correspondants. Au temps où il séjourna à Marseille, il fit pèlerinage à la sainte Baume et, au retour, transcrivit ses impressions en une courte biographie de sainte Marie-Madeleine, qu'il intitula : « Visite d'un solitaire à une grande solitaire. » Il semble, d'après sa correspondance, qu'il ait trouvé beaucoup de fruit spirituel à la lecture de Sœur Élisabeth de la Trinité : pour l'une de ses sœurs, il retraça brièvement sa vie et copia quelques pensées qui lui paraissaient plus caractéristiques. Enfin, plusieurs fois, à la naissance d'un petit neveu ou d'une petite nièce, il a, en guise de cadeau de baptême, relaté en quelques pages la vie du saint Patron ou de la sainte Patronne de l'enfant. C'est ainsi que sont parvenues jusqu'à nous une biographie de sainte Monique et une autre de saint André. Opuscules exquis, et où nous avons la surprise de retrouver en filigrane ses plus chères idées sur la sainteté ! Nous citerons quelques lignes des biographies de sainte Monique, de saint André et de sainte Marie-Madeleine, afin de saisir au moins le mouvement de sa pensée.

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Méditation de saint Augustin « Heureuse l'âme qui a brisé ses liens terrestres et, libre, a gagné le ciel. Elle contemple face à face le Seigneur infiniment doux ; toute crainte de mort est bannie ; elle baigne dans la gloire et la joie qui n'ont pas de fin. Elle est dans la sécurité et la paix ; elle n'a plus peur d'aucun ennemi. Elle possède le Maître aimant et bon qu'elle a si longtemps cherché et qui a été son grand amour. Elle s'associe aux voix qui le louent ; elle prend part aux chants plus doux que le miel de la fête qui n'a pas de soir ; elle célèbre à jamais son roi glorieux, le bon Jésus. Un torrent de délices l'inonde et l'enivre. O douce société des élus ! ô glorieuse réunion de ceux qui rentrent dans la patrie après le dur exil ! O charme de la beauté infinie, de la splendeur totale, de l'éternel honneur ! O ravissants cantiques ! délicieuses mélodies ! merveilleux accord de toutes les voix réunies et de tous les instruments. Là, toute amertume a disparu, toute souffrance est à jamais inconnue. Plus de mal, plus de péché, plus de fiel dans les âmes, plus de division dans les esprits, plus de discorde dans les cœurs ; nulle violence, nulle dispute, nulle crainte, nul souci, mais la paix souveraine, l'universel amour, le repos sans fin, l'éternelle louange de Dieu et la pleine joie dans l'Esprit du Père et du Fils. Nous verrons Dieu face à face, nous connaîtrons tout dans cette vision. Ce sera notre unique aliment. Nous en serons sans cesse rassasiés et sans cesse nous en goûterons la douceur incessamment renouvelée. La splendeur éclatante du Soleil de Justice versera son rayon dans nos âmes et les fera réflecteurs de lumière. Ce sera notre éternel enfantement. Le Père de toute lumière, en se communiquant à nous, nous fera tous « fils de Lumière ». O Père, a dit le Fils unique avant de nous quitter, je veux que ceux que vous avez fait miens soient avec moi où je suis ; je veux qu'ils deviennent fils comme moi ; je veux qu'ils voient et qu'ils aient mon éclat, afin que nous soyons tous à jamais unis et que, comme vous êtes en moi, ô Père, et moi en vous, eux aussi soient en nous et ne fassent plus qu'un en nous et avec nous. Voilà le royaume des cieux ! Voilà la vie éternelle ! C'est l'union parfaite dans le parfait amour ! Voilà ce qu'on voit, ce qu'on possède, ce qu'on goûte éternellement au ciel ! »

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Prière de saint Augustin pour demander la douceur du divin amour. « Je vous aime, ô mon Dieu, et je veux vous aimer de plus en plus. Seigneur Jésus, ô vous, le plus beau des enfants des hommes, donnezmoi de vous aimer autant que je le désire et que je le dois. Vous êtes l'immense et vous devez être aimé sans mesure. Vous nous avez tant aimés vous-même, vous avez tant fait pour nous. O doux Christ, ô bon Jésus, ô charité, ô mon Dieu, embrasez-moi de ce feu qui brûle sans cesse et qui ne s'éteint jamais. Emplissez-moi tout entier de la douceur de votre amour, ô Maître très bon et infiniment beau. Consumez mon âme de cette flamme ; faites qu'elle devienne comme une vapeur légère qui, pure et dégagée, monte droit à vous, emportant dans votre sein toutes ses pensées, tous ses sentiments, toute l'activité dont elle est capable, et que là, entièrement pénétrée de votre lumière et de votre amour, ne voyant que vous, ne voulant que vous, elle se repose à jamais dans la louange éternelle de votre Charité. » P. S. Écrit il y a 1600 ans — quelques jours d'épreuve conduisent là ! (28 août 1926) « Le samedi saint, 25 avril 387, à Milan, dans la cathédrale. Augustin vient d'être plongé dans l'eau sainte. Il s'y est préparé longuement. Il a passé l'hiver dans une maison de campagne aux portes de la ville, dans la réflexion et la prière, dans le silence et l'étude, avec sa mère et quelques amis... Journées charmantes où l'intimité des âmes préparait et disait l'intimité avec Dieu. Maintenant cette intimité est réalisée. Il se sent le temple de Dieu. Les trois Personnes divines, l'ineffable vie divine, le mystère insondable qui les fait se donner mutuellement l'une à l'autre jusqu'à n'être qu'un, il possède cela, il vit cela, il se plonge et se perd dans cette réalité devant laquelle toutes les réalités d'ici-bas ne sont qu'ombre et misère. — Oh ! comme il se sent grand, immense et heureux ! Plus et mieux que lui, Monique comprend et goûte la joie de l'avoir mis en rapport avec la société divine, et de le voir enfant de Dieu. Pour elle, le voile qui recouvre les mystères de nos âmes rachetées est presque déchiré. Les yeux clos, toute repliée et comme plongée en ellemême, elle contemple le divin trésor dont elle vit depuis cinquante-cinq ans et dont son fils vient de s'enrichir... Elle revoit toute sa vie dans cette grande et définitive lumière de Dieu qui l'a dirigée. Elle se rappelle les récits de sa nourrice, ses pre251

miers élans vers le ciel, sa jeunesse fervente, son mariage, son existence qui se fait plus lourde d'épreuves et des responsabilités, le grand souci de cette âme d'enfant prédestiné qu'elle voit glisser dans l'erreur et dans le mal... A-t-elle fait tout ce qu'elle pouvait pour prévenir et enrayer la descente ? Mais de quel long martyre d'âme elle a payé ses insuffisances maternelles, si elles ont existé ! Elle ne regrette rien. Elle ne songe même pas à le faire. Elle ne voit que la main divine qui a tout conduit... et elle la baise avec confiance et paix. Dieu a tout permis, Dieu a tout voulu pour cette heure qui répare tout. Dans le dessein divin, tout prend sa place et joue son rôle : les joies et les peines, les peines plus encore que les joies... Ses joies l'ont soutenue. La prédiction du vieil évêque annonçant la conversion d'Augustin n'a pas cessé de traverser, comme un rayon de douce lumière, les heures les plus sombres de son épreuve. Ses peines ont détaché son âme de ce monde ; elles l'ont assouplie à la volonté divine, elles ont acquitté sa dette, et d'avance celle de son fils. Mais comme elles sont noyées maintenant dans la grande paix immense de cette heure du ciel. Et qui sait si la plus pénétrante douceur qu'elle éprouve ne vient pas de ce qu'elle a beaucoup pleuré. Il faut rentrer. Il faut quitter cette nef qui lui sera désormais plus chère et qui est devenue comme le sein maternel de son fils régénéré. Il faut quitter ses pensées de reconnaissance et cette rêverie bienfaisante le long des chemins de son existence où la main de Dieu a si nettement et si paternellement marqué son action. Mais elle ne quittera plus sa joie profonde. » (Vie de sainte Monique, 1926 ?) « C'était il y a presque deux mille ans en Palestine, sur les bords du Jourdain, non loin de l'endroit où il se jette dans la Mer Morte. Un homme annonçait la venue du Sauveur du monde. Il avait trente ans : trente années de silence et de solitude, de prière et de pénitence, trente années de désert, seul avec Dieu. Il en était sorti l'âme pleine des choses du ciel, sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, et il les prêchait. De toute la contrée on accourait pour l'entendre. Pharisiens, princes des prêtres et docteurs de la Loi, soldats des garnisons nationales ou des postes romains, publicains chargés de la perception des impôts, pêcheurs des bords du lac de Génésareth ou paysans du plateau galiléen, tous venaient à Lui, écoutaient son appel et se faisaient baptiser dans les
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eaux du Jourdain. Les plus fervents prolongeaient leur séjour à ses côtés et formaient un groupe spécial de disciples. Il les instruisait avec plus de soin ; il leur révélait les secrets du ciel ; il les préparait à reconnaître et à accueillir ce Sauveur que tous attendaient d'un si grand désir. Il y avait environ six mois qu'il se livrait à ce ministère quand il vit venir à lui un jeune charpentier de Nazareth, en Galilée. Il avait trente ans comme lui et se nommait Jésus. En l'apercevant les yeux de l'austère prophète se mouillèrent de larmes ; une émotion qui n'est pas de la terre le traversa tout entier ; une voix intime, profonde, infaillible, dit tout bas en son cœur : « C'est Lui ! » Il le baptisa. En le plongeant dans les eaux du Jourdain, il eut la conviction qu'il sanctifiait les eaux. Jésus baptisé se releva, remonta sur la berge du fleuve et se mit en prière. Et voilà que des cieux entrouverts une voix se fait entendre : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances. » Et en même temps l'Esprit-Saint, sous la forme d'une colombe, descendait sur sa tête et s'y reposait. Depuis ce jour Jean-Baptiste vit comme hors de lui-même. Son âme est sans cesse emportée vers cet homme qui, sous des apparences si simples, cache la Vie éternelle. Quelques semaines se passent. Jean est encore sur la rive du fleuve, debout, ayant à ses côtés deux disciples, deux jeunes Galiléens des bords du lac. L'un d'eux s'appelle André... Jésus paraît... Il semble passer son chemin sans s'occuper du groupe qui le regarde. Mais le prophète se sent remué de la même émotion que la première fois. Il le montre à ses disciples et leur dit : « Voici l'Agneau de Dieu, voici Celui qui ôte les péchés du monde. » À leur tour les deux disciples sont saisis. Une force irrésistible les entraîne. Ils laissent là leur Maître cependant si admiré et si grand ; ils suivent cet Ouvrier silencieux. Ils ne le connaissent pas ; ils ne l'ont jamais vu ; il ne leur a pas dit un mot ni donné un regard ; nul geste de lui ne les a appelés ; encore maintenant il ne semble prêter aucune attention à leur démarche... et ils vont comme emportés malgré eux. Jésus continue son chemin quelque temps ; il semble ne pas tenir compte d'eux... Enfin il se retourne ; il leur montre ce visage humain sous les simples apparences duquel se voile la face de l'Éternelle Beauté ; il leur fait entendre sa voix, la voix du Verbe éternel : — « Qui cherchez-vous ? »
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— « Maître, où demeurez-vous ? » Jésus comprend. Ils lui demandent une entrevue intime, un entretien du « chez soi » où les âmes se livrent. Ils veulent lui parler à l'aise, s'asseoir près de Lui, l'écouter longuement, entrer dans sa familiarité. — « Venez et voyez », dit-il. Ils vont, ils voient ; ils passent avec Lui le reste du jour. Où les conduisit-il ? En quittant Nazareth et sa tendre mère, il a pour toujours renoncé à la douceur d'un foyer à Lui. « Les oiseaux du ciel ont leurs nids et les renards leurs tanières, dira-t-il plus tard, mais le Fils de l'homme n'a pas même une pierre pour reposer sa tête. » Quelque grotte dans le rocher, bien solitaire et silencieuse, abritait probablement son repos et sa prière. Ils s'y dirigèrent. L'entretien commencé sur le parcours continua. Il dura jusqu'à la nuit. Que fut-il ? Ces premiers épanchements du divin Cœur ne nous sont pas connus. Nous ne savons que le résultat. Il fut complet. En se retirant, les deux jeunes Galiléens emportaient un amour qui ne devait pas mourir. ... Heures décisives, heures inoubliables, douces comme les tendresses premières des plus pures unions d'ici-bas ! À quoi ces pêcheurs d'un pauvre village galiléen durent-ils de les goûter ? Qu'avait été leur vie jusque-là ? Qu'étaient leurs âmes ? De quel heureux et solide métal étaient-elles trempées ? De quelles pensées et de quels sentiments les avaient-ils nourries ? Par quels chemins, par quelles grâces, par quelles faveurs spirituelles et secrètes Dieu les avaient-ils conduits à cette rencontre ? Avec quelle générosité avaient-ils répondu à ces appels ? C'est le mystère des desseins divins qu'il faut adorer toujours, et que chacun doit suivre quand il les découvre ! » (Vie de saint André, chap. t, 1927 ?) « Ce matin-là, ses hôtes de passage (32) sont des solitaires. Ils ont hâte de gagner le silence des sentiers montants et des maigres forêts de pins rabougris. Les chemins montent beaucoup, et le soleil qui monte lui aussi nous accompagne d'un rayon très assidu et déjà chaud. Mais le but est là ; il faut l'atteindre. L'effort est accepté. Or, l'effort accepté ce n'est presque plus l'effort ; et après l'avoir consenti un certain temps, on l'accomplit sans s'en douter. Tant il est vrai que ce ne sont pas toujours les forces
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Il s'agit de Cuges-les-Pins « gentil petit village provençal ragaillardi par le soleil et d'allure citadine ».

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qui manquent, mais le courage à les mettre en jeu, et que la volonté, en imposant ce jeu aux muscles, le rend presque naturel et aisé. Chemins ou sentiers s'élèvent rapidement en lacets plus ou moins sinueux au-dessus de vallées profondes et pauvres, sans eau, où la solitude, le silence et la forêt règnent pour longtemps encore... Riboux ! — Et après Riboux, la montagne « qui se fait de plus en plus rude et sauvage ; et le long de sa ligne inégale, un sommet apparaît, surmonté d'un petit édicule qui se confond presque avec la teinte générale et l'ensemble des monts. C'est le saint Pilon, le but du pèlerinage, avec la grotte ou sainte Baume qu'il surplombe... La distance n'est pas considérable, mais les échelons sont rudes. Les échelons, ce sont des rochers nus ou couverts de broussailles épineuses, piquants ou glissants qui, sans souci d'harmonie pour le regard ou de mœlleux pour la marche, défendent de tous côtés le site sacré. On va ! Les pieds se posent comme ils peuvent ; le bâton ferré offre son concours souvent encombrant ; les mains se tendent pour aider... Enfin, à 11 h 30, l'assaut est terminé ; il n'y a plus qu'à jouir de la victoire. La jouissance est vive. La Provence, la mer, des perspectives qu'on devine plus peut-être qu'on ne les voit : c'est la fête des yeux. La fête du cœur est plus belle encore. Ce sommet est un sanctuaire. Un grand amour l'a sanctifié ; une des plus hautes âmes qui aient existé y a enseveli sa vie et y a répandu sa prière en des rapports avec Dieu d'une intimité sans nom. Chaque jour les anges la transportaient de la grotte qu'elle occupait au flanc du rocher sur ce sommet dégagé de la terre et elle y écoulait son cœur dans un acte de charité simple et profond qui était un ravissement ininterrompu. Puis, le long de la falaise verticale que le saint Pilon domine, ils la redescendaient dans la caverne (Sainte-Baume), et elle y reprenait sa prière, insouciante des hommes, des choses et d'elle-même, toute à Dieu et en Dieu... Combien d'années sainte Marie-Madeleine a-t-elle passées dans cette retraite ? On l'ignore. Peu importe ! Que sont ces années auprès de l'éternel bonheur qu'elle a conquis ? Que sont-elles — même si on se place au point de vue bien inférieur des incroyants — comparées à l'auréole de gloire terrestre dont les hommes entourent son nom ? Matrones romaines, reines et impératrices du temps sont plus ou moins ensevelies dans la poussière et dans l'oubli. Qui songe à elles aujourd'hui ? Qui se préoccupe de leur souvenir ? Qui court à leur tombe ? Qui les célèbre et surtout les invoque ?... Et elle, la solitaire qui s'est cachée dans une ca255

verne, loin de tout et de tous, qui n'a vécu que du ciel et pour le ciel, comme son souvenir est vivant ! Les hommes même qui ne la comprennent pas la connaissent et la vantent ; des cœurs innombrables la prient ; son nom est devenu le symbole de ce qu'il y a de plus grand sur la terre et au ciel : l'amour divin!... Puisse-t-elle (Marie-Madeleine), du sommet définitif de tous ses rêves, obtenir à ceux que le cadre extérieur de sa pénitence et de sa prière a rapprochés d'elle le rapprochement plus précieux et plus vrai des âmes dans cet unique amour ! Puisse-t-elle obtenir à tous ceux ou à toutes celles qui imitent ses longues heures de silence et de solitude de les emplir de la pensée de Celui qui est la Parole Éternelle et la Plénitude infinie ! Loué soit Jésus ! » (Vie de sainte Marie-Madeleine, 20 mars 1929)

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23. Les défunts Il manquerait quelque chose à cette présentation de la « famille éternelle » si nous ne signalions la dévotion que nourrissait Dom Augustin pour les « défunts ». En cela, il dépassait même la ferveur cartusienne ! Le Ciel était vraiment à ses yeux le lieu de rendez-vous où il retrouverait, pour ne plus les quitter, ses amis, ses confrères de Sacerdoce ou de religion, les membres de sa famille de la terre. On se rappelle qu'il demanda à ses frères et sœurs de consacrer « à des Messes ou à des bonnes œuvres pour les défunts » la somme d'argent qu'ils avaient gardée jusqu'à sa profession perpétuelle. Sa prière, en tout cas, leur était très fidèle, et cette fidélité, où il voyait un strict devoir, était aussi pour lui une joie dans la foi.

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« Les justes, en face de Dieu, tressaillent d'allégresse » (Ps. 67,4). La fête de la Toussaint résume et couronne toutes les autres. L'office est très beau, il est manifestement composé dans ce sens et dans ce but. L'Église nous y fait chanter tour à tour Celui qui est, Celui par qui tout est, de qui nous recevons tout et à tout instant, et qui, en nous donnant son Fils qui est sa vie, est devenu notre Père ; puis ce divin Fils luimême, mais ce Fils sous les traits humains dont il s'est revêtu pour que nous trouvions en lui cette relation douce et glorieuse d'enfant de Dieu ; puis celle qui partage avec le Père céleste le privilège de l'avoir enfanté, qui l'enfante incessamment en nous, si nous voulons, et qui est donc incessamment notre mère ; puis, en groupes ordonnés, à la fois distincts et unis, comme Dieu même, l'innombrable multitude de tous ceux, Prophètes, Apôtres, Martyrs, Confesseurs, Vierges, qui portent au front le signe paternel, le sang de l'Agneau immolé. L'intention de l'Église en cette journée est donc claire : elle veut que nous la passions tout entière avec le ciel tout entier. Et c'est pourquoi elle nous fait lire la page splendide où le disciple aimé, admis, au soir d'une longue vie d'amour, à contempler le divin mystère, nous a décrit cette société, cette famille de là-haut qui veut si intensément devenir notre famille. Sa description, faite avec nos mots de la terre, est évidemment bien loin de la réalité ; elle n'en donne qu'une très pâle image ; si imparfaite qu'elle soit cependant, elle n'en représente pas moins tout ce qu'il est utile de savoir de cette vie qui doit devenir notre vie. Le tableau est celui d'une cité immense où tout est plénitude et perfection. Tout deuil, toute peine, tout ce qui peut même heurter la sensibilité inférieure, en est banni ; toute larme est essuyée de la main même de Dieu. Toutes les richesses de la terre, toutes les splendeurs de la création, tout ce qui est enchantement des yeux, charme et caresse des sens, tout ce qui peut ravir et combler s'y trouve réuni ; tout y est très pur, cristal limpide, lumière radieuse... Et tout cela n'est pas seulement ornement, revêtement de surface : tout cela entre dans la structure de tout ; les murs, la cité, la place, le cœur et le cadre de la cité en sont constitués. En ce centre un trône s'élève, et sur ce trône quelqu'un d'assis. Saint Jean ne dit pas son nom ; il dit seulement ce qu'il fait, car son nom c'est son être, et son être c'est son acte ; il est le don de soi essentiel, il est l'Amour, « Dieu charité ». Il est la Lumière et il la rayonne ; de lui part un fleuve qui répand la vie, qui inonde tout et tous ; un arbre le borde de
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toutes parts dont les fruits conservent cette vie en son intégrité et sa plénitude. Dès lors, plus de soleil, plus de lune, plus d'astres, plus de temple ; il est tout cela, il tient lieu de tout. Sur le même trône, à la fois distinct de lui et ne faisant qu'un avec lui, l'Agneau. Les élus sont là, en face du trône, en face de Celui qui l'occupe et qui est l'Être, la Lumière et la Vie, en face de l'Agneau qui les reproduit ; ils ont la robe nuptiale qui est le sang de l'Agneau immolé ; il les lave, il les revêt et il les orne ; il leur donne la pureté qui est le détachement : nulle tache créée qui les souille et puisse intercepter le divin rayon ; il leur donne surtout la clarté blanche et vierge, la lumière de l'Amour qui est la couleur propre et la beauté de Dieu. Ils deviennent eux-mêmes réflecteurs de Dieu. D'eux aussi un rayon part, le rayon qu'ils ont reçu, qui est devenu leur être et leur vie et qui, toujours, par la voie du divin médiateur, de l'Agneau immolé, remonte au Principe premier, à Celui qui est assis sur le trône. Ce rayon est le chant de tout leur être ; il dit sans fin à Celui qui est assis sur le trône et à l'Agneau « Salut, honneur, gloire à jamais dans les siècles des siècles » (Apoc. 7,12). Alors, la divine prière du Cénacle est réalisée : « Père saint, je veux que ceux que tu m'as donnés soient là où je suis, et qu'ils voient la Lumière d'amour dans laquelle je baigne en toi bien avant que le monde soit, afin qu'ils soient dans notre unité consommés, moi en eux et moi en toi, afin qu'ils voient ma gloire et qu'elle devienne leur gloire. » Dès icibas, sous le voile de la foi, au fond secret des âmes, en cette retraite mystérieuse où Dieu se donne, le mystère divin qui nous soulèvera d'éternelle allégresse, se déroule déjà dès cette terre : le Père est là, nous voit, nous appelle ; le divin chef est là par son Esprit pour nous guider aux sources des eaux de la vraie vie, tout le ciel est là et nous attend. Mais nous... sommes-nous là ? Sommes-nous « devant le trône de Dieu » ? N'y a-t-il pas d'autre trône ? Avons-nous abattu toutes les idoles ? Le sang de l'Agneau, le sacrifice total sans réserve, a-t-il tout purifié ? Le regard pleinement détaché est-il concentré sur l'objet unique ? Nous devons trouver un jour un nom écrit dans le ciel ; ce nom sera le nom commun du Père, auquel, par nos actes, nous aurons donné la forme personnelle et unique qui sera notre nom propre ; ce nom brillera sur nos fronts pour l'éternité ; c'est de ce nom que Jésus dit : « Je connais mes brebis nommément par leur nom propre » ; c'est ce nom, prononcé par cette voix divine qui nous fera tressaillir d'allégresse éter259

nelle... Or de ce nom, il n'apparaîtra au ciel seulement que ce que nous aurons écrit en lui et par lui. « Tout le reste, dit l'Écriture, est écrit sur la terre. » Un coup de vent passe, emporte tout. Puissions-nous ne plus écrire que des mots qui demeurent ; pour cela, écrivons-les devant le trône de notre Père céleste, pour sa gloire, avec et dans le sang de l'Agneau. (VC, P. 110-116)

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CONCLUSION
Le manuscrit des Élévations sur l'Évangile de saint Jean est inachevé... La mort a interrompu la contemplation de Dom Augustin... Mais, eût-il eu le temps d'en commenter le dernier verset, que son texte serait resté, en quelque sorte, en suspens. Il est symbolique que la dernière Élévation ait pour thème le mot de Jésus : « Je suis le chemin »... Un chemin qui ne s'achève pas ici-bas, un chemin qui aboutit « à la demeure du Père ». Le plus beau des Élévations, soit dit sans paradoxe, ce n'est pas ce que Dom Augustin écrit, c'est ce qu'il suggère. « Je me suis toujours trouvé en face de ces grands mots comme en face de ces rochers tout droits qui défient toute escalade... Le sommet se perd dans une nuée qu'on devine pleine de lumière, mais qu'on ne pénètre pas... » C'est vrai : cette Lumière est inaccessible, mais il convient que nous restions tournés vers elle le visage tendu, les yeux avides, en contemplation. Car cette Lumière nous indique quelle est notre vocation divine en Jésus-Christ : cette Lumière recèle et nous révèle le Principe et le But : le Père, par qui nous avons été créés, et qui nous offre de rentrer en lui, chez lui, comme des fils, ici-bas et éternellement, et de participer à cet immense mouvement d'amour qu'il échange dans la vie trinitaire avec le Verbe et l'Esprit. « C'est un mystère. C'est le mystère des mystères. Nous ne devons pourtant pas craindre de le regarder, car c'est un mystère de Lumière et d'Amour. Dieu veut qu'on le regarde, qu'on prolonge le plus possible ce regard et le renouvelle souvent ; et il se donne dans la mesure de ce regard et de sa pureté. » Il s'agit alors, dans la pensée de Dom Augustin, de la Vierge Marie et de ses rapports avec la Trinité : mais le destin de la Vierge, si privilégié soit-il, n'est pas autre, en son fond, que notre destin.

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J'ai voulu pèleriner aux lieux où vécut Maxime Guillerand. Reugny, aux toits aujourd'hui délabrés... Pignelin et les carnets de notes de l'écolier,... Nevers, le Grand Séminaire et le collège Saint-Cyr,... Corbigny où il fut vicaire,... Ruages et le canal où se noya le petit Pierre,... Limon et le chemin s'enfonçant dans le silence et la solitude de la forêt,... la Valsainte,... San Francesco,... La Grande Chartreuse... Pèlerinages émouvants... Et je me suis demandé souvent ce qu'il pouvait y avoir de commun entre l'enfant joyeux et frêle qui jouait dans la cour de la ferme nivernaise, « à l'ombre des grands sapins » et le moine qui vivait de l'Évangile de saint Jean dans sa cellule du couvent de Saint-Bruno, au cœur du Massif de Chartreuse. De commun ? Rien ou pas grand-chose, je crois. Mais Dieu l'avait choisi « pour être avec lui » (Mc 3,14). Mystère des choix de Dieu ! Mystère ensuite des conduites de Dieu sur ceux qu'il choisit. À chacun, il pourrait dire ce qu'il dit un jour à Pierre : « En vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu allais où tu voulais ; quand tu seras devenu vieux, tu étendras les mains, un autre te nouera ta ceinture et te mènera là où tu ne voulais pas d'abord aller » (Jn 21,18). Le titre de ce livre promettait au lecteur la rencontre d'un « Maître spirituel de notre temps ». La promesse a-t-elle été tenue ? Ce n'est pas à nous de répondre... Les âmes ont déjà répondu. Par milliers, elles ont accueilli ces écrits, malgré leur insuffisance et leurs défauts littéraires, et bien qu'il n'y ait eu autour d'eux qu'une précaire publicité. Il y a là un fait incontestable et étrange. Comment donc et pourquoi ce chartreux trouve-t-il une telle audience auprès de nos contemporains ?... Lorsque Jésus de Nazareth entreprit de prêcher la Bonne Nouvelle, il la présenta aux foules qui l'écoutaient, comme une promesse de Vie, de Vie vraie, de Vie Éternelle, une victoire définitive de la Vie sur la mort. N'est-ce pas finalement pour avoir senti confusément dans son être tout entier, et jusqu'au fond de sa sensibilité, ce divin appel, et pour y avoir cru et répondu, que Dom Augustin Guillerand est apparu aux âmes d'aujourd'hui comme un « Maître » ? En lisant les écrits de ce moine, elles ont le sentiment de découvrir ou d'approfondir en elles cette chose dont Dieu a déposé en nous le désir, comme un aiguillon de foi et notre meilleure chance de salut, la Vie.

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« La vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui qui tu as envoyé, JÉSUS-CHRIST » (Jn 17, 3) A. R.

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TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE ............................................................................................................. 1 L'HOMME ET SA VOCATION .................................................................................... 4 I. « Nos gentils vallons nivernais » ......................................................................... 5 II. Profès de la Valsainte ...................................................................................... 22 III. En « exil » sur terre française : Marseille et Montrieux ................................... 42 IV. Vicaire des moniales à San -Francesco............................................................ 47 V. Le prieur de Vedana ........................................................................................ 71 VI. À la Grande Chartreuse .................................................................................. 88 LA PENSÉE SPIRITUELLE DE DOM AUGUSTIN GUILLERAND ..................... 106 I. AU CENTRE DE LA PENSÉE SPIRITUELLE DE DOM AUGUSTIN .......... 111 1. La Vie Trinitaire : Dieu est Amour................................................................. 112 2. La Création : une œuvre d’amour ................................................................. 120 3. L’union à Dieu par le Christ ; une union d’amour......................................... 126 4. Le péché ou la rupture du lien d’amour ......................................................... 130 5. La Rédemption : un dessein d’amour ............................................................. 136 6. L’Eucharistie : le Don suprême de l’amour ................................................... 141 II. LA RÉPONSE DE L’HOMME À L’APPEL DE DIEU .................................. 148 7. La foi commence et s’achève dans l’amour .................................................... 149 8. La pédagogie de la foi .................................................................................... 159 9. La « virginité spirituelle » ou le détachement ................................................ 165 10. Simplicité, silence, solitude .......................................................................... 172 11. La véritable « vie spirituelle » ...................................................................... 175 12. L’amour consiste dans l’union des volontés ................................................. 186 13. La personnalité chrétienne dans l’Église ..................................................... 191 14. La charité ..................................................................................................... 197 III. LE PROGRÈS DE L'ÂME DANS LE DON DE SOI ................................... 200 15. Se simplifier et tout simplifier dans l’amour ................................................ 201 16. La lutte contre les fautes et les défauts ......................................................... 211 17. La souffrance, source de progrès authentique ............................................. 219 18. La prière, et surtout la contemplation .......................................................... 225 19. L’abandon filial ............................................................................................ 234 IV. LA FAMILLE ÉTERNELLE ....................................................................... 239 20. La Vierge Marie ........................................................................................... 240 21. Saint Jean-Baptiste ....................................................................................... 245 22. Les « saints patrons » ................................................................................... 249 23. Les défunts .................................................................................................... 257 CONCLUSION ................................................................................................. 261 Table des matières ............................................................................................. 264

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