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UN CRIME DE LIBRAIRIE

Un livre vient de paraître. Ce livre s’appelle : Sarah Barnum1. M. Paul Bonnetain*, l’auteur
de Charlot s’amuse, l’a écrit ; Mlle Marie Colombier*, une vieille actrice, l’a signé. Ce livre est
tellement ignoble, il contient tant d’infamies, tant d’insultes, tant de mensonges, tant de lâchetés et
tant de boue, qu’aucun éditeur, redoutant sans doute des représailles méritées, n’a osé mettre son
nom au bas de la couverture. On accuse cependant tout haut la maison Marpon et Flammarion,
l’éditeur ordinaire de Mlle Colombier2 et de ses amis, de s’être prêtée à ce commerce du plus bas
proxénétisme. Ce qu’il y a de certain, c’est que cela s’achète beaucoup, et s’achète sous le regard
encourageant de la police des mœurs3.
J’ai dit que M. Paul Bonnetain avait écrit Sarah Barnum : « l’ami reconnaissant » de Mlle
Marie Colombier4 ne peut renier cette œuvre, car on rencontre à chaque ligne son vocabulaire
habituel et la forme pénible et torturée de son style – si l’on peut dire que cela soit du style. Le
vocabulaire de M. Bonnetain se compose de peu de mots – les mots obscènes exceptés – et se borne
à peu près à ceci : « irradier... irradiance... irradiation... irradiement... » Feuilletez les pages et
comptez combien de fois ces mots sont employés. Puis ce ne sont que « des eaux qui mettent des
clapotements sombres dans la nuit », ou bien « du soleil qui met des nappes d’or », ou « la lune qui
met des nappes d’argent », etc., etc. Donc, M. Bonnetain aura beau dire : « Je ne suis pas l’auteur
de ce livre », M. Bonnetain mentira.
Sarah Barnum, œuvre de la rancune d’une fille5 et de la complaisance très définie d’un
monsieur, a la prétention de raconter la vie privée de Mme Sarah Bernhardt. Ce qu’il y a d’ordures
entassées là, vous ne l’imaginez pas.
On accuse cette femme de toutes les vilenies, de toutes les prostitutions, de tous les crimes
même ; on fait le compte de ses amants, on établit les sommes qu’ils ont payées, on détaille les
plaisirs qu’ils ont goûtés ; on dévoile leurs habitudes, leurs vices, leurs infirmités ; on s’en prend à
la famille de l’actrice ; on montre la mère vendant sa fille, la sœur vendant sa sœur, et toutes deux
se prostituant l’une devant l’autre. Puis, comme si toutes ces horreurs, dont, par respect pour les
lecteurs, je n’ai donné qu’une faible nomenclature, ne suffisaient pas, on décrit par avance le mort
de cette malheureuse, ivre d’absinthe, se fendant le crâne contre l’angle d’une table de nuit6 ; une
mort hideuse, dégradante, telle que peut la souhaiter une créature hystérisée de débauche, comme
Mlle Marie Colombier7.
À la lecture de ces pages, il vous monte aux lèvres un tel dégoût, une telle colère vous vient
contre la mauvaise et lâche action de ces deux misérables, qu’instinctivement vous êtes pris d’une
grande pitié pour cette femme si odieusement roulée dans de telles fanges, et vous éprouvez, vous

1
Marie Colombier, Les Mémoires de Sarah Barnum, avec une préface de Paul Bonnetain, Paris, Chez tous les
libraires, 1883, XV-332 pages. Roman à clefs et à scandale, paru sans nom d’éditeur, mais disponible « chez tous les
libraires », Marie Colombier et son “nègre” et amant Paul Bonnetain s’y livrent sans vergogne à une démystification de
la diva Sarah Bernhardt, dont ils dévoilent les multiples artifices pour se procurer de l’argent, qu’elle jette ensuite par la
fenêtre.
2
Elle y a notamment publié Le Pistolet de la petite baronne, avec une préface par Armand Silvestre*. Elle est
aussi l’auteur de Voyage de Sarah Bernhardt en Amérique, avec une préface par Arsène Houssaye* (ouvrage orné d’un
portrait de l’auteur par Édouard Manet) et du carnet d’une Parisienne.
3
Mirbeau est également attaqué dans Sarah Barnum, ce qui explique pour une part sa virulence : « Cet écrivain,
petit poseur, qui jouait au pamphlétaire et poussait l’outrecuidance jusqu’à se croire un Rochefort – ce qui le fit
surnommer Rochefaible par Sébastien Roll [Aurélien Scholl] – s’avisa de publier sur les gens de théâtre un article
aussi sot que fielleux. Le prudent personnage n’osait désigner personne et s’en prenait à tout le monde ».
4
Bonnetain termine sa préface en assurant Marie Colombier de sa « reconnaissante amitié » (p. XV).
5
Marie Colombier a accompagné Sarah Bernhardt en Amérique, en 1880-1881, et s’est alors brouillée avec elle.
6
Dans le bref chapitre XIII et dernier, qui est le seul à ne pas avoir de titre.
7
Marie Colombier est d’autant plus mal placée pour faire de la morale qu’elle vit de ses charmes et a été une des
premières à les exhiber sur scène.
qui ne l’aimez pas, vous qui aviez peut-être de la haine et du mépris pour elle, le besoin de la
défendre.
Je défie qui que ce soit, d’échapper à ce sentiment ; je défie qui que ce soit, femme perdue
ou forçat, journaliste raté ou rebut de tripot, d’oser faire l’éloge de ce livre abominable.
On dira : « Mais à quoi bon parler de cela ? Vous faites de la réclame à ces coquins, et c’est
ce qu’ils cherchent. » Le beau raisonnement en vérité. Il ressemble absolument à celui qui
consisterait à dire aux jurés chargés de juger deux voleurs ou deux assassins : « Laissez-les donc
tranquilles, vous ne savez donc pas que vous attirez l’attention sur eux ; ils seront ravis. »
Ce n’est point comme écrivains que je parle de M. Paul Bonnetain et de Mlle Marie
Colombier, c’est comme malfaiteurs de droit commun, comme malfaiteurs dangereux qu’il faut, une
bonne fois, exécuter, car aucun journal ne se chargera de cette besogne8.
Je me demande vraiment à quoi pense la Justice, ce que fait la police, où elle se cache, et
pourquoi l’on prétend qu’elle existe, si de pareilles monstruosités peuvent impunément s’étaler au
plein jour et à la pleine lumière. Pourtant, quand une fille abêtie par le vice et harcelée par la faim,
la nuit, sur un trottoir ou dans un endroit public, se livre à des pratiques obscènes, ou simplement
insulte les passants, vite des agents spéciaux la prennent au collet de son manteau et la conduisent à
Saint-Lazare. Mlle Marie Colombier a fait pis que cette fille, et elle est libre ! Son livre ne se
dissimule pas dans les poches des marchands de cartes transparentes : il est là, à toutes les vitrines
des libraires, qui vomit l’outrage, qui insulte la pudeur et nargue la loi. Et Mlle Colombier est libre !
Elle cuve son infamie, tranquillement étendue sur un divan disloquée ou couchée dans son lit banal,
au lieu d’être jetée sur le grabat d’une cellule, les cheveux coupés et vêtue de la tenue de honte ! Et
M. Paul Bonnetain, qui s’est prudemment caché sous la signature de Mlle Colombier, s’épanouit à
Tortoni, une cigarette aux dents, et, souriant, fait des mots, et rumine « sa reconnaissance. »
Je me demande aussi à quoi pensent les personnages désignées, nommés, caricaturés et
diffamés par ce couple de gredins – des ambassadeurs, des maréchaux de France, des maris – et
pourquoi ils n’exigent pas la saisie du livre, comme on exigea celle des Mémoires de M. Horace de
Viel-Castel9, qui étaient loin pourtant d’être aussi immondes et aussi outrageants.
Je me demande surtout ce qu’attend M. Maurice Bernhardt10, pour tirer des deux insulteurs
de sa mère une vengeance éclatante et terrible à laquelle tout le monde applaudira11.
Et je le dis, sincèrement. Si j’étais M. Maurice Bernhardt – ce n’est pas un vœu que
j’exprime –, je prendrais un marteau et j’irais fendre le crâne de M. Bonnetain ; puis traînant Mlle
Colombier dans un endroit public, je trousserais ses jupes et montrerais à la foule son vieux derrière
ridé, flétri et souillé, sur lequel j’appliquerais une formidable et rouge fessée12.
Les Grimaces, 15 décembre 1883

8
C’est le même discours que tiendra un quotidien de chantage, Le Succès, fin juillet 1885, à l’encontre de
Mirbeau, lorsque le romancier fera pression sur l’éditeur Havard pour qu’il retire un autre roman scandaleux, Le Druide
de Gyp*.
9
Les Mémoires d’Horace de Viel-Castel* ont été publiés en six volumes de 1881 à 1883 et ont fait scandale par
les évocations fort crues des mœurs du Second Empire et de la cour des Tuileries.
10
Fils de Sarah et du prince de Ligne (1864-1928). Sa mère lui a acheté successivement le théâtre de l’Ambigu
en 1882 et le théâtre de la Porte Saint-Martin en 1883...
11
Maurice Bernhardt a entendu le conseil : il a fait irruption chez la Colombier et a déchiré notamment un dessin
d’Adolphe Willette. Puis sa mère, accompagnée de Richepin*, son nouvel amant, a saccagé le salon...
12
À la suite de l’article, Bonnetain demandera une réparation par les armes, niant être l’auteur du livre. Le duel
aura lieu le 18 décembre ; Bonnetain sera légèrement blessé au bras à deux reprises.