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LE PAYSAN

Il m’en coûte beaucoup de dire que La Terre, de M. Émile Zola, est un mauvais
ouvrage, mauvais socialement, mauvais littérairement. — Mais qui donc, parmi les plus fiers
écrivains, n’eut son heure de faiblesse ? Le bon Homère s’endormit quelquefois sur ses
épopées, à ce qu’on nous affirmait, au collège dans les versions latines . — Il m’en coûte de
constater cette chute regrettable, car j’ai pour M. Émile Zola, ce rude et puissant travailleur,
une admiration sincère , admiration justifiée par d’admirables œuvres que n’entameront point
les maigres insectes de la protestation : trop faible est leur vrille pour percer ce bois dur qui
résiste à d’autres térébrations, et fut en proie à de plus dangereux termites . Je souhaite au
littérateur délicat et dégoûté qui s’insurge si fort contre des incongruités très regrettables de
La Terre, et qui écrivait, en épigraphe d’un livre paru récemment : « Je secoue mes poux », je
souhaite que ses heures de génie soient aussi belles que les heures de faiblesse de M. Zola. Il
pourrait même se contenter à moins, ce gentilhomme. Mais vous, ô Rosny, vous qui avez dit
magnifiquement les grands drames du ciel, que veniez-vous faire là ?…

Si le roman de M. Émile Zola est si complètement raté dans son ensemble, c’est que le
sujet en était trop vaste pour tenir enfermé, même dans l’épaisseur anormale d’un volume de
huit cents pages. La Terre !… la terre, où les villes les plus immenses et les plus tumultueuses
ne tiennent pas plus de place, dans l’étendue, qu’un nid d’alouette posé au versant d’un sillon,
et qui sont cachées par une ride de terrain ou un bouquet d’arbres, comme le nid par quelques
brins de chaume ; La Terre, cela n’évoquait pas l’idée d’un petit village, exceptionnellement
sadique, où « glaner, c’est avoir les fesses hautes ». C’était l’embrassement de toute la vie, de
tout le mystère de la vie, c’était le poème émerveillant et formidable de la Nature . Il fallait à
ce poème, attendu sur la foi de ce titre écrasant, un chantre qui ne s’est pas rencontré en M.
Zola, qui ne s’est rencontré en personne, jusqu’ici, qui jamais ne se rencontrera, parmi les
hommes futurs, malgré les espérances du transformisme. Car, devant l’énorme, l’infini
frémissement de la Vie universelle, que savons-nous ? Qu’avons-nous pénétré, avec la
faiblesse de nos organes et l’action limitée de notre système nerveux ? Rien, ou peu de
choses, puisqu’il nous suffit de causer, pendant une heure, avec une poule , pour que toutes les
conquêtes de la science s’en aillent en déroute, et que s’offrent à nos méditations
impuissantes, une quantité effroyable de problèmes dont la solution n’est point de ce monde.
Le mystère reste fermé, et personne, pas plus M. Gustave Guiches que M. Émile Zola, n’est
venu renverser ces invisibles murs derrière lesquels est la lumière. Je comprends donc que M.
Zola ait circonscrit à un petit village l’action de son œuvre nouvelle, et qu’il en ait écarté, en
dépit des promesses grandioses de son titre, les grands symbolismes et les grandes synthèses .
Alors il devait se borner à restituer scrupuleusement la vie de ce coin de terre choisi par lui ;
et c’est ce qu’il n’a pas fait. Avant d’entreprendre cette étude, une des plus larges, une des
plus généreuses que puisse tenter un artiste, M. Zola ne connaissait que les paysans de Médan,
qui ne sont point des paysans – des rôdeurs de banlieue tout au plus. Il s’en est fié, pour le
reste, à un voyage rapide, forcément superficiel, dans la Beauce , à quelques racontars
bourgeois qu’il y a surpris, à son intuition qui, cette fois, l’a grossièrement trahi. Il a
démesurément simplifié ce qu’on appelle les défauts, les vices du paysan ; il a rapetissé sans
justice ses sublimes qualités. Or, c’est le contraire qui arrive dans la nature. Au milieu de la
splendeur des choses, les défauts du paysan, ses vices, ce qu’on appelle sa laideur, s’effacent,
et il se montre dans toute la noblesse sévère, dans la grandeur divine de sa mission, la plus
pure, la plus auguste qui ait été dévolue à l’homme. Mais il faut le voir comme l’ont vu les
gothiques , il faut le comprendre et l’aimer comme le comprit et l’aima Millet , qui tout
naturellement, sans chercher à le grandir, le bloqua, en ses fusains, avec la forme plastique et
la beauté sculpturale d’un marbre de Michel-Ange.

N’avez-vous donc jamais vu, courbé sur son champ, un vieux paysan ? Et devant cette
vivante ruine qui marche et qui va, encore enfantant la vie, n’avez-vous pas été pris d’une
émotion et d’un irrésistible respect qu’inspirent les vieux arbres qui vous ont donné les fruits,
les vieux murs qui vous ont abrité, les vieux chiens qui vous ont aimé, les vieux clochers où
vous avez bégayé votre premier cri d’amour ? Son corps est tordu ainsi qu’un très ancien
tronc de chêne, contre lequel toujours le vent s’est acharné, et, sous son vêtement rapiécé, l’on
voit pointer les apophyses de ses os, se bossuer les nœuds de ses muscles, comme s’il allait lui
pousser des branches ; ses yeux ne reflètent rien que le nuage qui passe ; aucune douleur,
aucune déception, aucune inquiétude – douleurs, déceptions, inquiétudes dont est faite son
existence, pourtant – n’affleurent à ses énigmatiques prunelles, que la résignation et le silence
ont rendues pareilles à celles des animaux domestiques ; ses gestes sont lents, graves, larges
comme l’horizon, hauts comme le ciel, religieux et sacrés comme un mystère de création.
C’est qu’à chaque levée de ses bras, chaque enjambée dans le sillon creusé, par lui, la vie
s’échappe, s’élance, s’éparpille, se rassemble, florit des germes éclatés, ruisselle en moissons ;
et que lui, le pauvre vieux, aux jambes débiles, aux reins cassés, et qui mourra demain peut-
être, verse à flots la richesse dans nos greniers, le sang dans nos veines et la joie dans nos
cœurs .
On dit que l’on voit des choses extraordinaires et terrifiantes sur les vieux murs que le
temps a tassés, ébréchés, effrités, dont les lichens ont mangé la pierre galeuse. L’on voit de
ces choses sur le corps du vieux paysan, et sur son visage crevé, raviné, tout en angles
rugueux, tout en gerçures, ce visage superbe sur lequel a poussé aussi une sorte de mousse
parasite, une moisissure brunâtre qui indique la mort prochaine. L’on y voit toute sa vie, son
énorme labeur, ses incessantes privations, son éternelle misère, sa lutte constante avec le soleil
qui brûle et dessèche, avec la pluie qui pourrit, avec le vent et la grêle qui exterminent, avec
l’abandon et l’indifférence où on le relègue.
Car, en face de ces ennemis contre lesquels il ne peut rien, il est tout seul, tout seul
avec son héroïque courage qui jamais, même aux plus mauvais jours, ne se dément, avec sa
résignation sublime qui ne le quitte pas un instant. Les ouvriers des villes réclament ; ils ont,
pour les défendre, des gens puissants, écoutés. Le paysan, lui, n’a personne. Le
gouvernement, qui devrait le protéger, ne se manifeste à lui que sous la forme du percepteur,
qui vient tondre sur sa misère le peu d’argent qu’il a pu gagner. Il paie, et tout est dit. Jamais il
ne se plaint, jamais il ne réclame. Et il s’en va, après une tempête, du même pas tranquille et
sans hâte, regarder sa ruine, ses moissons couchées, ses arbres abattus, comme il va voir mûrir
ses blés, dans une douce brise.
Bientôt il mourra. Son corps se paralyse, la force a quitté ses membres, ses jambes ne
peuvent plus le porter. Il a fini son temps. C’est bien. À d’autres ! Pourquoi désirer vivre, si
l’on n’est plus bon à rien ? Et il envisage la mort qui vient, comme il a envisagé la vie, d’un
œil sec et résigné. Il mourra sans une plainte, sans un regret. Ses enfants sont là, autour de lui,
qui continueront l’œuvre de création ; et, après ses enfants, ses petits-enfants, et d’autres
encore après ceux-là. Lui, que ferait-il sur la terre, puisque ses bras sont devenus trop faibles
pour l’étreindre désormais, ses reins trop vieux pour la féconder ? Il faut qu’il s’en aille. Mais
pas d’attendrissement, pas de pleurs, pas de douleurs où l’on s’amollit. Les foins sont là, dans
les prés, qu’il faut rentrer ; les moissons attendent les faux des travailleurs. Il mourra bien tout
seul. Adieu !
M. Émile Zola n’a pas vu le paysan ; il ne l’a compris ni aimé. Il est passé à côté de
lui, et il ne l’a pas reconnu. La Terre ne saurait donc avoir la portée d’une œuvre sociale que
d’aucuns voudront lui attribuer ; c’est une œuvre d’imagination douteuse, une fantaisie
d’artiste mal inspiré . Pourtant, elle ne sera pas inutile, car le bruit qui s’est fait et qui se fera
autour de ce livre va peut-être attirer l’attention sur ce dédaigné, sur ce délaissé, sur ce paria
stoïque de notre société sans amour et sans pitié : le paysan.
Le Gaulois, 21 septembre 1887

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