LETTRE A DESTINATION DES DECIDEURS FRANÇAIS EN MATIERE DE POLITIQUE CULTURELLE

Cher Monsieur [Chère Madame], Grâce à une politique volontariste et intelligente, la France a su préserver un cinéma national alors que tous ses grands voisins européens voyaient disparaître leur industrie cinématographique au seul profit du cinéma américain. Cette politique a permis la construction d’un modèle économique résiliant qui, sans faire appel à l’argent public, n’a cessé de démontrer sa pertinence et son efficacité au fil du temps, en permettant la production et la distribution de plus de deux cents films français et européens chaque année. Outre les emplois maintenus et créés dans la filière, cette politique a doté la France d’un « soft power » lui permettant non seulement de préserver son identité, mais aussi de faire rayonner sa culture à travers le monde. N’en doutons pas une seule seconde, sans ce modèle économique unique, il n’y aurait plus de création cinématographique française depuis bien longtemps, tant il est illusoire de prétendre vouloir laisser seul le marché fixer la valeur des biens culturels et assurer le financement de la création sur la durée. Aujourd’hui ce système est ébranlé dans ses fondements par une révolution numérique qui n’en finit pas de produire ses effets. Les dangers et les menaces qui se profilent laissent craindre purement et simplement la disparition du système de soutien à la création tel qu’on le connaît aujourd’hui. L’évolution extrêmement rapide des modes de consommation du cinéma lié à la dématérialisation des supports et à la délinéarisation de la consommation de la télévision, nous oblige à avoir le courage et l‘audace de repenser globalement le système. La démarche qui est la nôtre, producteurs de cinéma, ne consiste pas à vouloir obtenir toujours plus d’aides et de compensations financières pour faire durer quelques années de plus un système que l’évolution des technologies aurait rendu obsolète. C’est une véritable révolution copernicienne que nous appelons de nos vœux pour assurer l’avenir de la création cinématographique française dans un monde ouvert et interconnecté. Les syndicats de producteurs de cinéma français ont donc décidé de se concerter afin d’adopter un programme d’actions commun qui soit à la hauteur des enjeux qui sont les nôtres en 2012. Ce programme, aujourd’hui établi et accepté par tous, s’articule autour de quatre réformes fondamentales. 1. Donner son juste prix à la VàD transactionnelle 17% de l’investissement annuel dans la création cinématographique française provient des entreprises privées de distribution d’œuvres cinématographiques, par le biais de minima garantis versés aux producteurs au titre de l’acquisition des mandats de distribution. Les distributeurs constituent donc un rouage essentiel du dispositif de financement du cinéma français. Or ces entreprises réalisent la quasitotalité de leurs profits grâce aux marges générées par l’activité vidéo, l’exploitation en salles des films étant, dans la très grande majorité des cas, déficitaire pour le distributeur, du fait des montants très élevés des frais d’édition. La montée en puissance de la VàD remet sérieusement en question cet équilibre économique. En effet, quand une personne regarde un film en vidéo à partir d’un support physique, la marge dégagée par le distributeur est d’environ 8 euros. Quand cette même personne au même moment regarde ce même film en VàD, la marge générée n’est plus que de 2,30 euros. Il y a fort à parier que l’on assiste en 2012

à une très forte dégradation du marché de la vidéo physique (DVD, Blu-Ray) au profit de la vidéo dématérialisée (VàD, SVOD), comme ce fut le cas en 2011 dans un grand nombre de pays, tant en Europe qu’en Amérique. Les entreprises de distribution française ne survivront pas à une perte de valeur d’une telle ampleur et ne seront plus en mesure de financer la création comme elles l’ont fait jusqu’à présent. Il est par ailleurs illusoire d’espérer que le prix de la VàD remonte par le seul jeu des négociations commerciales entre les différents acteurs du marché. En effet, ces négociations étant régies essentiellement par le rapport de force entre les parties, les distributeurs, des TPE pour la plupart, ne font pas le poids face aux opérateurs de plateforme de distribution digitale, généralement propriété des FAI, opérateurs télécom ou grands groupes medias, qui ont un intérêt réel à maintenir le plus bas possible le prix de la VàD transactionnelle pour donner de la valeur à leur abonnement triple play. C’est pourquoi nous demandons à ce que soit fixé par décret un prix minimum de reversement aux ayants droits de 4 euros par transaction ; cela représente déjà une baisse de marge de près de 50% par rapport à la vidéo physique, correspondant à l’économie réalisée grâce à la dématérialisation. Cette mesure, permise par le code du cinéma et de l’image animée, aurait pour effet de protéger la valeur des œuvres dans un système de diffusion de plus en plus digitalisé. Elle serait pour le cinéma aussi salvatrice qu’a pu l’être la loi Lang pour l’édition littéraire française. 2. Mettre en place une obligation légale de préfinancement des œuvres par les opérateurs de service de VàD Contrairement à une œuvre musicale, l’acte de visionnage d’un film est faiblement répétitif. Chaque film est un actif qui, en fonction de sa qualité, possède un capital de visionnage limité. La valeur de cet actif est de ce fait conditionnée à son degré d'usure. C’est pourquoi les ayants droits et leurs mandants veillent à espacer autant que faire se peut les diffusions des œuvres à la télévision en veillant au respect de fenêtres de diffusion préalablement négociées. La consommation des œuvres en VàD représente des visionnages supplémentaires qui participent à l’accélération de l’usure des œuvres et à la baisse de valeur des négatifs. La montée en puissance de la VàD transactionnelle en France, disponible quatre mois après la sortie en salle des films, explique en partie la baisse des audiences réalisées par le cinéma sur les grandes chaines de télévision française et laisse craindre dans le futur une révision à la baisse des obligations de préfinancement pesant sur ces chaînes. De plus, les services de VàD par abonnement ne sont en réalité rien d’autre que des chaines de télévision payante délinéarisées. Il serait donc tout à fait légitime que les services de VàD, qui bénéficient des mêmes droits que les opérateurs de télévision en matière d’accès aux œuvres, s’acquittent des mêmes devoirs à l’égard de la création par le biais d’obligations légales de préfinancement des films. Ces obligations légales de préfinancement seraient assises sur un pourcentage du chiffre d’affaires annuel de ces services, devraient prendre une forme similaire à celles applicables aux chaînes de télévision pour ce qui concerne les services de VàD par abonnement et donneraient droit à des périodes limitées d’exclusivité d’exploitation en VàD des œuvres, négociées entre l’ayant-droit et le service concerné. Les obligations de préfinancement faites aux chaînes de télévision historiques au milieu des années 80 ont constitué une mesure historique pour la sauvegarde et la pérennité du cinéma français. Il en serait de même d’obligations de préfinancement imposées aux différentes catégories de services de VàD dans le contexte de la numérisation des œuvres.

3. Interdire l’achat groupé de droits par les groupes medias possédant plusieurs chaînes de télévision Les chaînes de télévision historiques ont pris l’habitude d’imposer aux ayants-droit, dans les négociations d’acquisition de droits de diffusion des œuvres sur leurs chaines principales, des diffusions supplémentaires sur leurs chaines TNT sans contrepartie financière. Ces pratiques commerciales étaient justifiées par les opérateurs par la nécessité, d’une part, de favoriser l’essor des chaînes naissantes de la TNT, d’autre part, de compenser la baisse d’audience des films de cinéma sur les grandes chaînes consécutive au développement de la VàD. Ces pratiques pèsent fortement sur la rentabilité du secteur et entrainent une baisse de la valeur des catalogues sur laquelle est assise la valorisation patrimoniale des entreprises de cinéma. Surtout, elles ne sont plus justifiées aujourd’hui, compte tenu des audiences réalisées par les chaînes de la TNT qui bénéficient désormais d’une couverture nationale. Par exemple, il arrive régulièrement que les audiences de W9 dépassent les audiences de France 3 en prime time. La concentration en cours dans le paysage audiovisuel français autour de quatre grands groupes de télévision, chacun multi-chaines, gratuites et/ou payantes, laisse craindre un développement de ces pratiques commerciales d’achat groupé. Cette pratique provoque une perte de chance significative, en privant les entreprises du secteur de la production cinématographique des opportunités de croissance consécutives à la multiplication des canaux de diffusion. Le rapport de force étant par nature déséquilibré, il appartient au législateur de protéger la création française en interdisant l’achat groupé de droits, aussi bien à l’extérieur qu’à l’intérieur d’une même fenêtre de diffusion, par un groupe possédant plusieurs chaines de télévision. 4. Asseoir l’assiette de redistribution des parts distributeurs sur la totalité des recettes réalisées par les exploitants de salles de cinéma L’exploitation de salles de cinéma constitue aujourd’hui le métier le plus attractif de la chaine cinématographique. Avec plus de 600 films sortis en salles chaque année, soit 11 nouveaux films en moyenne par semaine, les exploitants disposent d’un panel de films qui leur permet d’optimiser leurs recettes dans des conditions inégalées jusqu’alors. Les distributeurs se battent pour leur part au quotidien pour maintenir leurs films dans les salles et leur assurer un temps minimal d’exposition pour commencer à compenser les investissements élevés que représentent le tournage et la sortie d’une œuvre de cinéma. Aujourd’hui la part revenant aux ayants-droit sur ce que paye un spectateur qui se déplace pour aller voir un film dans une salle de cinéma est uniquement calculée sur la base du prix du billet de cinéma. Or les exploitants de salles réalisent une part substantielle de leurs profits sur les ventes annexes, en grande partie constituées de l’activité confiserie. Il serait donc légitime que l’assiette prise en compte pour calculer la part revenant aux ayants-droit comprenne également le chiffre d’affaires confiserie réalisé par les exploitants de salles de cinéma. Cette réforme est d’autant plus pertinente qu’il est de plus en plus courant que le prix du billet soit discounté afin d’attirer plus de monde dans les complexes et ainsi augmenter le chiffre d’affaires confiserie, qui lui n’est pas soumis à redistribution. Cette situation est injuste puisque c’est l’attractivité du film qui fait venir le spectateur dans les salles et non l’offre annexe. ***

Si ces quatre réformes fondamentales étaient menées à leur terme, le système de soutien au financement de la création cinématographique française serait à la fois révolutionné dans ses modalités et pérennisé dans son principe dans le contexte d’une révolution numérique aux innombrables conséquences. En l’absence d’une politique visionnaire et volontariste, c’est au contraire la loi du marché qui prévaudra : elle sonnera la fin de l’exception culturelle française. Après analyse, il apparait que la mise en œuvre de ce programme ne pose pas de problème d’exécution au regard de la législation en vigueur, tant à Paris qu’à Bruxelles. Elle est par ailleurs d’un coût nul pour les finances publiques. Les trois syndicats professionnels de producteurs de cinéma à l’origine de ce texte, l’APC, le SPI et l’UPF, ont donc fait approuver par vote auprès de leurs adhérents respectifs cette plateforme programmatique et sont déterminés à en expliquer sans relâche le bien-fondé. En espérant avoir l’opportunité de vous rencontrer personnellement afin de vous convaincre de la nécessité de ces changements, nous vous prions de croire, Cher Monsieur [Chère Madame], en l’expression de notre respectueuse considération. Les présidents de APC, SPI, UPF