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JUDITH VIMMER / JULIETTE ROUX

Dans le numéro du Gil Blas daté du dimanche 25 novembre 1883 (et paru le samedi 24 dans la capitale), on pouvait lire, sous la rubrique des « Nouvelles et échos », cet entrefilet :
Grand dîner, mardi soir, dans un restaurant voisin des boulevards, offert par la fine fleur des clubmen d’un cercle de la rue de la Paix.. – On a beaucoup ri, et la fête s’est terminée fort tard. / Malheureusement, comme horizontales, c’était un peu panaché, il y en avait de toutes les marques. / Citons parmi les présentes : Fanny Jackson ; la comtesse Latischeff, la présidente de toutes les fêtes du royal gommeux ; Andhrée Vignon, dont la bonne humeur anime toutes les fêtes où elle va, et qui, sous peu, pendra une crémaillère qui fera époque dans les annales du monde de la haute noce ; Judith Winmer, cette Parisienne qui semble sortie du crayon de Grévin, etc.

Or, la belle Judith n’était autre que la maîtresse d’Octave Mirbeau, celle qui le poussa à fuir, un mois plus tard, au fin fond de la Bretagne, et qui lui inspira le personnage de Juliette Roux dans Le Calvaire. Les lettres que Mirbeau adressa d’Audierne à Paul Hervieu nous avaient déjà révélé le prénom de la jeune femme1 ; ce sont les registres du cadastre conservés aux Archives de Paris qui ont permis de découvrir à la fois son patronyme et ce qui semble être son nom de guerre dans le demi-monde. Le 5 juin 1883, rappelons-le, Mirbeau se rendit au Palais de Justice pour déclarer son intention de fonder, comme gérant, un journal hebdomadaire, Les Grimaces. Il donna une adresse dans le quartier de la Plaine-Monceau, 43 rue de Prony. Le 13 juin, le substitut Eugène Duval demanda au préfet de police des renseignements sur son compte, et le contrôleur général des services extérieurs de la police municipale, Gautier de Noyelle, lui répondit de la sorte, le 23 juillet :
M. Mirbeau, qui prend la qualité d’homme de lettres, est célibataire et demeure depuis deux ans et demi, non rue Prony n° 43, comme l’indique la note, mais rue de Constantinople n° 9, où il occupe un appartement au loyer annuel de 1 200 frs. [...] M. Mirbeau a de fréquentes relations avec une dame demeurant rue Prony n° 43. Cette dame passe pour être sa maîtresse et le dénommé doit, paraît-il, se marier avec elle. / Les autres renseignements recueillis sur la conduite et sur la moralité de M. Mirbeau ne lui sont pas défavorables. Sa position pécuniaire est aisée et ses opinions politiques sont monarchiques 2.

Les registres du cadastre nous apprennent que l’immeuble de la rue de Prony fut construit en 1882. À la fin de cette année, un seul appartement y était occupé, celui du propriétaire, Ernest Canas. Les premiers locataires arrivèrent en 1883, et parmi eux se trouvait une certaine « Vinmer dame ». Cette dernière occupait un appartement situé au deuxième étage, directement au-dessus de celui de Canas, et elle signa au mois d’octobre un bail de trois ans, moyennant 2 560 francs par an. En 1885, la désignation « Vinmer dame » fut rayée et remplacée par « Vimmer Judith », le vrai nom sans doute de la locataire, qui signa en avril 1888 un nouveau bail de trois ans. De 1884 à 1887, il est souvent question de Judith dans les « Nouvelles et échos » du Gil Blas, le titulaire de la rubrique, le baron Charles-Maurice de Vaux, étant fort bien

2 renseigné sur ce qu’il appelle le « bataillon de Cythère ». Mais on y trouve plusieurs avatars de son nom : Judith Winmer, Judith Winther, Judith Veimmer, Judith Winner et Judith Vinmer. Le 9 février 1884, on apprend qu’elle a assisté, deux jours plus tôt, à une des deux représentations annuelles du cirque Molier, qui ont lieu dans un hôtel particulier de la rue Benouville (comme le dit l’échotier, la première représentation est réservée aux femmes du monde, la seconde à celles qui n’en sont pas). Le 25 mars, elle se trouve dans la « tribune des horizontales » au concours hippique du Palais de l’Industrie3, et elle y retourne le 31 pour le Prix de la Coupe, (Gil Blas, 27 mars et 2 avril). Le 6 avril 1885, lundi de Pâques, elle est à Longchamp pour l’ouverture des courses (GB, 8 avril), puis, dans le Gil Blas du 10 juillet, le baron de Vaux écrit ces lignes :
Le monde de la haute noce est en ce moment sous le coup d’une émotion très grande. / Deux des plus jolies tendresses du bataillon de Cythère se trouvent en ce moment très malades. / L’une d’elles, Judith Vinmer, a été obligée de se défaire de ses chevaux et de ses voitures, qui étaient sans emploi.

Fausse alerte, apparemment, car Judith commence avant la fin du mois une cure à Châtelguyon (GB, 21 juillet). Le 11 septembre, elle est à l’Hippodrome, avenue de l’Alma, parmi les « plus jolies filles du Paris qui s’amuse », et le 2 octobre à l’Alcazar, le célèbre music-hall de la rue du Faubourg-Poissonnière, entourée de « coqs fanfarons et de chercheuses d’œufs d’or au brillant plumage » (GB, 13 septembre et 4 octobre). Le 5 février 1886, le baron de Vaux l’aperçoit au théâtre des Menus-Plaisirs, dans la « bande habituelle des demi-mondaines », et le 11 avril elle danse, « délicieusement jolie », au Bal des artistes dramatiques (GB, 7 février et 13 avril). Le 30 mai, à Auteuil, elle assiste au Grand Steeple-chase de Paris, parmi les « plus fringantes croqueuses de cœurs » (GB, 1er juin), et le 11 juin elle est à l’Hippodrome. Le baron de Vaux précise, dans le Gil Blas du 13 juin :
La salle présentait un coup d’œil vraiment merveilleux, et jamais nous n’y avons vu une plus complète collection de jolies femmes. Parmi celles-là citons Judith Vinmer, Marcelle Préval, les plus beaux cheveux de Paris, Thérèse Rubens, Jenny Maillard, Marthe Boisset, Jeanne d’Harville, etc.

Le 7 juin 1887 enfin, elle se trouve de nouveau au cirque Molier, accompagnée, selon l’échotier, de sa sœur (GB, 9 juin). Pendant trois ans, on ne trouve plus le nom de Judith dans le Gil Blas. Mais en 1890, le baron de Vaux y publie régulièrement des vers, souvent assez grivois, sous le titre « Nos horizontales en quatrain ». Voici, à titre d’exemple, le quatrain sur Valtesse de la Bigne, paru dans le numéro daté du 12 avril :
Du charme, de la grâce et de la griserie; De bien des officiers fut la tendre Manon. Mais ne peut pas sentir ceux de l’artillerie, Car ils se mettent trois pour un coup ... de canon !

Le 21 août, c’est le tour de « Judith W... » :
Brune, taille onduleuse, et deux yeux éclatants, Où l’amoureux devine une tendre chimère; Vint de Reims à Paris quand elle eut vingt printemps,

3
S’amusa, fut aimée, aima, puis “devint mère”!

J’ai cherché en vain, dans les registres d’état-civil de Paris et de Reims, le nom de Judith Vimmer, ou Vinmer, ou Winmer, dont la « taille onduleuse » et les « yeux éclatants » font penser au « corps souple, nerveux, aux ondulations passionnées » de Juliette Roux et à ses « admirables yeux qui se posaient sur les objets comme des rayons d’astre 4 ». Owen MORGAN Université McMaster (Canada)

1

NOTES Octave Mirbeau, Correspondance générale, édition établie, présentée et annotée par Pierre Michel, avec l’aide de Jean-François Nivet, Lausanne, L’Âge d’Homme, 2002, pp. 322-356. 2 Dossier Octave Mirbeau, Archives de la Préfecture de police de Paris, Ba 1190, f° 5. Au début de juillet 1883, dans une lettre à Henry Bauër, Mirbeau donna également comme adresse 43 rue de Prony (Correspondance générale, t. I, pp. 307-308). 3 À la fin de février, elle a rejoint Mirbeau à Rennes, pendant une semaine. 4 Octave Mirbeau, Le Calvaire, in Œuvre romanesque, éd. Pierre Michel, Buchet/Chastel, 2000, vol. I, pp. 200 et 172.
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