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Comic Books et super-héros : comment se fabrique une mythologie ?

Comic Books et super-héros : comment se fabrique une mythologie ?

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Étude de la naissance d'une mythologie nouvelle et contemporaine, celle des comic books américains.
Étude de la naissance d'une mythologie nouvelle et contemporaine, celle des comic books américains.

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Published by: Clément Thelightcarrier on Mar 29, 2012
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05/13/2013

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Par définition, le culte que vouaient les Grecs aux héros pendant l'Antiquité était un
culte posthume. Ils louaient les exploits d'un mort ayant vécu dans un passé légendaire, et le
vénéraient comme une divinité. L'entité collective importe tellement pour le héros qu'elle est

53Avengers Dissassembled, Marvel Comics (août 2004 – janvier 2005)
54Un cross-over est une série ou un ensemble de séries regroupant ponctuellement des personnages dont les aventures
se déroulent d'habitude de manière indépendante.

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parfois à l'origine de sa mort, de son sacrifice. Ce n'est pas le cas pour un héros comme
Ulysse, dont le seul but est de retrouver Ithaque, et qui n'œuvre à aucun moment pour la
cité, mais les mythes fondateurs de Prométhée et Sisyphe sont porteurs d'un tout autre
propos. Les fameux supplices subis par Sisyphe et Prométhée ont tous deux comme origine
l'idée d'un affront fait aux dieux. Sisyphe, simple humain, tente de découvrir le secret de
l'immortalité des dieux pour le faire parvenir à l'homme. Puni par les dieux, il est condamné
pour l'éternité à pousser un rocher au sommet d'une colline et à voir ce dernier redescendre.
Prométhée lui, est condamné à se faire dévorer chaque jour le foie par un aigle pour avoir
subtilisé le feu divin et l'avoir donné aux hommes. Achille et Hector meurent tous deux sur
le champ de bataille lors de la Guerre de Troie. Cette notion de culte posthume et de
sacrifice est-elle présente dans les comic books ?
En tant que justiciers, les super-héros sacrifient beaucoup : Superman abandonne sa
famille aimante pour aller servir Metropolis, comme le font Peter Parker pour devenir
Spider-Man et Matt Murdock pour devenir Daredevil. Ces sacrifices sont plus d'ordre social,
leur statut de justicier étant difficilement conciliable avec une vie amoureuse et sociale stable.
Mais qu'en est-il du véritable sacrifice, du sacrifice ultime ?
L'étude des différentes structures de la production de comics dans notre première partie
nous a démontré que les héros ne vieillissaient pas. Ayant démontré que l'univers fictionnel
dans lequel évoluaient ces héros était lui étroitement lié à son époque et aux changements
sociaux, nous avions expliqué ce paradoxe par l'aura mythique que conférait cette longévité
aux super-héros. Le fondement des comics reposant sur la tension, le combat entre deux
entités, entre les super-héros et leurs ennemis, la mort doit pourtant trouver sa place au
milieu de cette narration aux temporalités multiples. Elle doit être présente en terme d'enjeu,
au risque sinon d'annuler totalement le ressort dramatique de la narration. On constate que
les morts de super-héros, si elles ne sont pas fréquentes, existent bien, et sont, de par leur
rareté, un événement majeur dans la continuité sérielle des comics.
La mort la plus marquante de l'univers Marvel est celle de Jean Grey, que nous avons
déjà présentée. Elle revêt une dimension dramatique digne des plus grandes tragédies
antiques, ce qui en fait un épisode très commenté de la mythologie moderne que sont les
comic books. La mutante membre des X-Men est l'hôte d'une force cosmique gigantesque,
la Phœnix Force, qui la rend extrêmement puissante mais qu'elle parvient mal à maîtriser. Lors

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de la saga The Dark Phœnix55

, Grey est manipulée par Mastermind qui modifie sa perception
de la réalité pour parvenir à faire d'elle une alliée, et profiter ainsi de son pouvoir. C'est dans
une projection mentale factice imposée à Jean, que Cyclope, son petit ami, se fait tuer par
Mastermind. Ce choc émotionnel déclenche une réaction violente de Jean qui se transforme
en une version maléfique du Phœnix. Après avoir vaincu Mastermind et combattu ses
camarades des X-Men, elle s'envole vers une galaxie lointaine qu'elle détruit en se
nourrissant de l'énergie des différentes étoiles, tuant par la même occasion des milliards
d'êtres vivants présents sur les planètes de cette galaxie. Face à la menace qu'elle représente
pour l'univers, Jean Grey, dans un sursaut de conscience, décide de mettre fin à ses jours. Ce
sacrifice pour la collectivité inscrit le personnage de Jean Grey dans une tradition héroïque
claire : la perte progressive de conscience et l'abandon aux forces maléfiques du Dark
Phœnix sont la descente aux Enfers que vivent les héros de l'antiquité, la catabase. Tout
comme Ulysse, Énée ou Héraclès, Jean Grey, avant de commettre l'acte héroïque ultime, va
devoir connaître l'enfer.

Autre mort emblématique, de l'univers DC Comics cette fois, celle de Superman, en

1992.56

Le surhomme livre un combat sans merci contre un super-villain nommé Doomsday
et parvient à sauver Metropolis en tuant le monstre originaire de Krypton. Dans les bras de
Lois Lane, Superman succombe à ses blessures, non sans avoir vérifié que Doomsday était
bien hors d'état de nuire. L'archétype du super-héros s'offre ici une mort digne des héros
antiques en se sacrifiant pour la cité.
Plus récemment enfin, l'univers Marvel a été passablement perturbé par la mort d'un
de ses héros emblématiques : Captain America.57

Au cours de la saga Civil War58

, Steve
Rogers s'oppose au Registration Act, une loi visant à abolir l'anonymat des super-héros en les
forçant à s'enregistrer, dévoilant ainsi leur identité secrète. Deux camps s'affrontent
violemment, menés d'une part par Captain America et de l'autre par Iron Man. Lors d'un
affrontement extrêmement violent entre les deux hommes, Captain America se rend compte
qu'un tel combat met en danger la vie de nombreux civils, allant à l'encontre de tout ce pour
quoi il s'est toujours battu. Il décide donc de se rendre pour éviter un autre carnage. Alors
qu'il monte les marches du tribunal, menotté, il est assassiné par un sniper.

55The X-Men #129-#138, Marvel Comics (Janvier – Octobre 1980)
56The Death and Return of Superman, DC Comics (Octobre 1992 – Octobre 1993)
57Captain America vol. 5, #25-#42, Marvel Comics (avril 2007 – novembre 2008)
58Civil War, Marvel Comics (juillet 2006 – janvier 2007)

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La mort des super-héros dans les comic books, si elle est un évènement rare, est
toujours présentée comme un sacrifice héroïque, un acte de désintéressement ultime
inscrivant le héros moderne dans la lignée des héros antiques. Nous évoquions
précédemment la tension entre la narration fixe, celle du héros mythique et symbolique, figé
dans le temps, et la narration romanesque, inhérente à la forme feuilleton des comic books.
Comment les auteurs de comics peuvent-ils intégrer la mort d'un personnage à la structure
sérielle de leur médium ?

Toutes les morts évoquées précédemment n'en sont pas vraiment. L'arme utilisée par
Captain America était une arme spéciale, ayant enfermé Steve Rogers dans une dimension
parallèle, figé dans les limbes. Le Phœnix (et donc le Dark Phœnix) n'était pas Jean Grey
mais un double qui avait placé le corps de Grey dans un cocon régénérateur au fond d'un
lac. Il y restera pendant plusieurs années avant de refaire surface 6 ans après le suicide de
son double.59

Quant à Superman, son corps a été subtilisé par un justicier alien, The Last Son
of Krypton
qui l'a enfermé dans une matrice régénératrice afin de s'approprier les pouvoirs du
surhomme. Superman parvient ensuite à s'échapper et à revenir sur Terre.
Les morts de super-héros dans les Univers Marvel et DC sont donc factices. Elles
importent par leur impact à un instant T, et permettent d'évoquer les thèses héroïques du
sacrifice, mais aussi d'exprimer les angoisses de la société face à la mort. Elles sont en
revanche contredites, contrefaites, en utilisant des subterfuges narratifs, afin de pouvoir
continuer à écrire cette mythologie moderne pour les générations à venir.
Il est intéressant de noter que certains héros subsistent parfois avec sous le masque une
personne différente. Ainsi, depuis la mort supposée de Steve Rogers, et malgré son retour de
la dimension dans laquelle il était piégé, le rôle de Captain America était assuré par l'ancien
bras droit de Rogers, Bucky, un rôle qu'il a tenu jusqu'en juillet 2011 avant de mourir et
d'être à son tour remplacé par Rogers.
Ce procédé n'est pas rare et revêt plusieurs significations. Il est d'abord le signe d'une
recherche de réalisme de la part des auteurs. Si les auteurs ainsi que le lectorat fidèle, savent
que ces disparitions sont momentanées, il est important pour la cohérence de l'histoire que
l'univers fictionnel réagisse de manière adaptée à la mort d'un personnage central de ce
dernier. Le fait de remplacer le héros « sous le masque » est une manière de valider la mort

59Fantastic Four #286, Marvel Comics (Janvier 1986)

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de l'ancien et d'accentuer la force de cette continuité sérielle et chronologique réaliste que
nous évoquions en première partie. De plus, ce procédé est le signe d'une persistance des
valeurs véhiculées par un héros après sa mort. Les idées survivent à l'homme et l'on
s'approche de l'idée de héros mythique comme concept, dont les valeurs ont plus
d'importance que celui qui les incarne.
Ce traitement de la mort des super-héros dans les comics prouve de nouveau la
principale différence entre la fabrique mythologique antique finie, et une mythologie
moderne évolutive, à savoir la nécessité de conserver les personnages principaux d'une série
s'inscrivant dans une industrie culturelle. Cependant, par les thèmes convoqués et par les
circonstances entourant la mort des super-héros, les comics rapprochent fortement le héros
moderne du héros antique. Dans une approche plus vaste, on peut aussi voir cette éternelle
résurrection des super-héros comme le signe ultime d'une fonction mythique des comic
books, fonction qui serait celle du mythe comme récit des origines, comme éternel
recommencement de l'acte créateur.

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