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Comic Books et super-héros : comment se fabrique une mythologie ?

Comic Books et super-héros : comment se fabrique une mythologie ?

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Étude de la naissance d'une mythologie nouvelle et contemporaine, celle des comic books américains.
Étude de la naissance d'une mythologie nouvelle et contemporaine, celle des comic books américains.

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Published by: Clément Thelightcarrier on Mar 29, 2012
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Nous l'avons vu, le super-héros peut être considéré comme le garant d'un ordre social,
le protecteur d'une cité contre tous les agents pouvant menacer cet ordre, il est donc en
quelque sorte un défenseur du status quo social. Il est celui qui vit et lutte pour l'autre,
sacrifiant nous l'avons vu, jusqu'à sa propre personne, pour aider et sauver une collectivité. Il
est donc un rempart contre la peur, et contre toutes les formes que celle-ci peut prendre dans
notre société. Le visage le plus commun que peut prendre cette peur est celui du Mal
essentiel, de la monstruosité. On est là dans la lutte originelle, inhérente aux comic books, et
opposant une force nuisible au héros protecteur. Prenons l'exemple de Doomsday. Nous
l'avons évoqué, ce personnage est bien connu dans l'univers des comics pour avoir été le
bourreau de Superman dans la série The Death of Superman68

. Incarnation d'un mal pur et
destructeur, il n'est mû que par son besoin de tuer, de détruire, d'extérioriser une violence

68The Death and Return of Superman, DC Comics (Octobre 1992 – Octobre 1993)

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primaire et brutale sur tout ce qui croise son chemin. Définition même du monstre,
Doomsday ne se nourrit pas, ne dort pas, et se présente sous la forme d'une créature
immense et laide dont le corps est recouvert d'excroissances osseuses qu'il utilise en tant
qu'armes. Cet être formé de protubérances létales s'inscrit parfaitement dans la définition
que donnait Aristote du monstre en tant qu' « excès de matière sur la forme »69

. Il est
capable de s'adapter à ses adversaires en s'inspirant de leurs pouvoirs et de leurs aptitudes
diverses et n'a d'autres buts que de détruire toute forme de vie.

Doomsday dans The Death of Superman

C'est au terme du sacrifice ultime que Superman parviendra à sauver Metropolis et la Terre
de cette menace. Le nom même de Doomsday est d'ailleurs annonciateur de l'apocalypse,
d'une fin à venir. La lutte du super-héros ne peut être plus manichéenne et Superman se
place en protecteur de la cité contre une force de destruction pure. Spider-Man s'est lui aussi
plusieurs fois illustré par sa lutte fondamentale contre le Mal. Le super-villain Carnage est,
comme Doomsday, dans une logique de destruction pure et gratuite. Carnage est un mutant
du même type que Venom, à savoir l'hôte d'un symbiote parasitant le corps d'un homme,

69« Monstre. » In. C. Godin, Dictionnaire de philosophie, op. cit.

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Cletus Kasady. Contrairement à Venom, Carnage n'a aucune limite. Plus fort physiquement
que Spider-Man, il est également plus rapide et plus résistant. En plus d'être doté d'un
facteur d'auto-régénérescence, il est polymorphe et peut générer des lames aux extrémités de
ses membres. Kasady étant déjà un personnage violent, un tueur en série maniaque, l'arrivée
du symbiote alien dans son organisme ne fait qu'exacerber son goût pour le crime. Il est
l'archétype du monstre effrayant et difforme, s'exclamant lors de sa première apparition :
« You should have known better than to trust a raving lunatic! I am the ultimate insanity! I
am Carnage »70

. Le super-héros, en la personne de Spider-Man, doit combattre un monstre
fou, ne connaissant aucune limite et représentant encore cette idée manichéenne d'un mal
pur n'ayant comme seul objectif que la destruction et le chaos. Il n'est intéressé ni par
l'argent, ni par le pouvoir mais uniquement par l'amour de la violence.

70« Tu devrais pourtant savoir qu'il ne faut pas faire confiance à un fou-furieux lunatique! Je suis la démence incarnée!
Je suis Carnage! » The Amazing Spider-Man #344, Marvel Comics (Mars 1991)

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Première apparition de Carnage dans The Amazing Spider-Man #344 en mars 1991.

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Parfois, le perturbateur peut prendre une forme plus nuancée, plus subtile. Ainsi Batman
affronte à plusieurs reprises un ennemi nommé Scarecrow dont le masque dissimule le
docteur Jonathan Crane. Brimé durant toute sa jeunesse, Crane va consacrer ses recherches
à la notion de peur et aux différentes manières de la déclencher. Après s'être fait licencier de
son poste de professeur, il décide de se venger de la société en mettant à profit ses recherches.
À l'aide de différentes drogues, il va tenter de terroriser tout Gotham City. Il peut provoquer
des hallucinations chez ses victimes en faisant se matérialiser leurs pires phobies.
L'incarnation de la peur se fait moins destructrice que Doomsday ou Carnage, et est, de
plus, motivée par un motif (aussi futile qu'il puisse paraître), mais le modus operandi et le
résultat sont en tout point similaires : le héros doit, pour protéger l'ordre de la cité,
combattre un ennemi ayant pour but final de susciter la peur. Mais l'archenemy de Batman et
un des supervillains les plus commentés est sans nul doute le Joker. Ce personnage insaisissable
se présente tour à tour comme un psychopathe sauvage et sadique71

un agent perturbateur

dont le seul but est de semer le chaos dans Gotham72

, ou encore, notamment pendant le
Silver Age, comme un gangster farceur loin du monstre maniaque qu'il est devenu
aujourd'hui. Il peut lui aussi s'inscrire dans la lutte première contre le mal que nous étudions
ici. Sa versatilité le rend très dur à définir et fait de lui un personnage complexe aussi
inquiétant pour le lecteur que pour les habitants de Gotham. Quel est donc le but du Joker?
Une constante du personnage est son obsession pour Batman. Sa volonté de le détruire se
traduit par des attaques diverses dans Gotham : avec le Joker, la menace contre la cité ne
passe donc pas par l'annihilation totale de la ville, ni par la peur comme pourrait la
concevoir Scarecrow, mais par une certaine conception du désordre. C'est en effet le point le
plus mis en avant pour définir le personnage fou et instable du Joker : son but serait
uniquement de déstabiliser l'ordre de la cité afin d'exposer Batman. On est alors face à un
exact contraire de l'homme chauve-souris. Le Joker appartient autant à Gotham City que
Batman, mais il en propose une autre vision, une autre conception. Il conçoit Gotham par le
désordre et le chaos quand Batman tente d'y imposer un ordre et une justice. Il est lui aussi
une figure apparemment primaire de la mort, de la peur et de la violence mais présentée
avec plus de subtilité que le destructeur Doomsday ou le tueur Carnage. Enfin, cette
conception d'une lutte des origines entre Bien et Mal peut se lire, à un niveau autre, dans le

71Batman R.I.P #676-#681, DC Comics (mai – novembre 2008)
72F. Miller, K. Janson et L. Varley, Batman : The Dark Knight Returns, DC Comics (février – juin 1986)

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combat que mènent les X-Men contre les Sentinels. Ces robots programmés pour éliminer
tout individu portant en lui un gène mutant sont le symbole d'une lutte primaire entre deux
groupes. Les héros ne protègent plus ici la cité dans son entier mais on retrouve tout de
même cette idée de communauté à protéger, celle des mutants. Les X-Men doivent lutter
contre des machines dénuées de tout jugement, de toute nuance, qui massacrent les mutants
sans distinction aucune. Ils sont la manifestation la moins équivoque de la haine que vouent
les humains aux mutants, une haine systématique, unilatérale et donc monstrueuse. Les X-
Men n'ont pas pour mission de raisonner, de convaincre, mais d'éliminer une menace faite à
la collectivité mutante. Les rôles sont donc inversés puisque du point de vue de la cité, les
mutants sont les monstres, les abominations à détruire, mais on retrouve bien cette idée
d'une lutte contre la peur, présente dans les deux camps, une lutte contre l'inconnu.
Bien qu'elle se présente parfois de manière assez subtile, on relève dans les comic
books cette opposition manichéenne entre une entité chaotique et foncièrement mauvaise et
une entité protectrice qui agira en réaction à une menace.

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