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Villon, Ballade dite des proverbes

Tant grate chievre que mal gist
Tant va le pot a l’eaue qu’il brise
Tant chauffe on le fer qu’il rougist
Tant le maille on qu’il se debrise
5 Tant vault l’omme comme on le prise
Tant s’eslongne il qu’il n’en souvient
Tant mauvais est qu’on le desprise
Tant crie l’on Noel qu’il vient

Tant parle on qu’on se contredist
10 Tant vaut bon bruyt que grace acquise
Tant promet on qu’on s’en desdist
Tant prie on que chose est acquise
Tant plus est chiere et plus est quise
Tant la quiert on qu’on y parvient
15 Tant plus commune et mains requise
Tant crie l’on Noel qu’il vient

Tant ayme on chien qu’on le nourrist
Tant court chanson qu’elle est apprise
Tant garde on fruit qu’il se pourrist
20 Tant bat on place qu’elle est prise
Tant tarde on qu’on fault a l’emprise
Tant se haste on que mal advient
Tant embrasse on que chiet la prise
Tant crie l’on Noel qu’il vient

25 Tant raille on que plus on n’en rit
Tant despent on qu’on n’a chemise
Tant est on franc que tout se frit
Tant vault tien que chose promise
Tant ayme on Dieu qu’on fuit l’eglise
30 Tant donne on qu’emprunter convient
Tant tourne vent qu’il chiet en bise
Tant crie l’on Noel qu’il vient

Prince tant vit fol qu’il s’advise
Tant va il qu’apres il revient
35 Tant le mate on qu’il se radvise
Tant crie l’on Noel qu’il vient
 texte en moyen-français
 ballade de 36 octosyllabes : 4 huitains ou strophes (ababbcbc) de 8 vers + un quatrain
(envoi ; bcbc)
 ponctuation moderne ajoutée par les éditeurs successifs du texte (introduite en
1525 par Geoffroy Tory, l’apostrophe était inconnue du moyen-français) ; il y a de fortes
chances pour que certaines graphies aient été normalisées
 « Ballade des proverbes » : titre dû à Paul Lacroix (P.-L. Jacob, bibliophile) ; dans cer-
taines éditions, le deuxième huitain est manquant

Remarques à propos du refrain :

« Le peuple crioit Noël à l’arrivée des princes, à leur naissance, et dans quelques autres solenni-
tés publiques. Le verbe crier a deux sens ; il signifie crier et appeler. Le proverbe joue sur cette dou-
ble signification. Le peuple, dans ses cris de joie, appelle si souvent Noël qu’à la fin il arrive. »
J.-H.-R. Prompsault, 1835, p. 323

À ce sujet, Louis Thuasne (1923, p. 553) signale un passage du Journal d’un bourgeois de
Paris 1405-1449 (Alexandre Tuetey, 1881, p. 200) :
La scène décrite se passe le 8 septembre 1424. Charles VI est mort le 21 octobre 1422 ; son successeur
(par le traité de Troyes), le roi d’Angleterre Henri V, est mort (à Vincennes) peu avant, le 31 août 1422
et le prince de Galles — le futur Henri VI —, né le 6 décembre 1421, n’est pas en âge de régner. C’est par
conséquent son oncle, John of Lancaster, 1st Duke of Bedford, qui est alors (et jusqu’à sa mort, en 1435 à
Rouen) régent de France.
« Environ cinq heures après disner » : vers 17 h

Il faut lire crië (2 syllabes), faute de quoi le vers est boiteux, et Noé (la consonne finale
est purement graphique). Illustrations : « C’est cil qui nasqui au noé » (Rutebeuf, La Vie
sainte Marie l’Egiptianne, v. 1060, rimant avec cloé), « Tant que chascuns devra crier : Noé ! »
(Eustache Deschamps, refrain de la ballade ayant pour incipit Esjoui toi, Jerusalem dolente
et où le mot rime avec des formes de participe passé en -é), « C’est trop à la bille joué ;
Chantons Noé, Noé, Noé » (Clément Marot, Chansons) ; Christine de Pizan, Livre des fais et
bonnes meurs du sage roi Charles V, à propos du baptême de Charles VI, le 6 décembre
1368 :

sanz faire aulcun ouvrage : la journée est chômée

Notes

v. 1 gist : cf. Comme on fait son lit, on se couche
v. 2 brise : cf. Tant va la cruche à l’eau… ; remarquer l’emploi intransitif
v. 3 chauffe on : -e est élidé dans toutes les formes verbales précédant on, sauf au refrain
v. 4 maille : mail « marteau » (cf. maillet), donc « marteler »
v. 4 debrise : nous avons conservé le déverbal « débris » ; autre emploi chez Villon :
En ce temps que j’ay dict devant […]
Me vint ung vouloir de brisier
La tresamoureuse prison
Qui faisoit mon cueur debrisier
v. 5 prise : du verbe prisier « évaluer à un certain prix, estimer », nous n’avons conservé
que « prisé » et « commissaire-priseur »
Tout leur maton*, ne toute leur potée * « lait caillé »
Ne prise ung ail, je le dy sans noisier
v. 6 s’eslongne : « s’éloigne » ; -ongn- note la prononciation [õɲ]
v. 7 desprise : desprisier « déprécier ‖ mépriser », cf. it. disprezzo, esp. desprecio « mépris »
v. 10 bruyt : « réputation »
v. 13 quise et v. 14 quiert (+ v. 15 requise) : du verbe querre « rechercher », devenu « qué-
rir » comme courre est devenu « courir »
v. 15 mains : issu de meins, a évolué en « moins »
v. 20 bat : les assiégeants d’une ville fortifiée (une place forte) en attaquaient les murs à
coups de bélier ou de canon
v. 21 fault : de faillir « échouer »
v. 21 emprise, du verbe emprendre « commencer, mettre en œuvre », cf. it. impresa (Le
cortesie, l’audaci imprese, io canto Arioste). Selon le DRAE, l’esp. empresa est emprunté à
l’italien; l’anglais emprise (Chaucer, Spenser, Milton) vient du français
v. 23 embrasse : « serre dans ses bras ou contre soi, étreint » (sens conservé dans l’anglais
to embrace), cf. Qui trop embrasse…
v. 23 + v. 31 chiet : « tombe », de cheoir (le -e- intérieur, qui a disparu des mots de la famil-
le tels que « chute » ou « chance », s’est maintenu dans « (d)échéance » et (le cas) « éché-
ant »)
v. 26 despent : « dépense », de despendre, qui survit dans la forme anglaise à aphérèse to
spend
v. 27 franc : « généreux » (voir le sens du vers précédent)
v. 27 frit : on comprend généralement « tout y passe »
v. 28 tien : il ne s’agit pas ici de l’adjectif possessif mais de l’impératif (« tien ou tiens — le
premier est le plus suivi », écrit Vaugelas, et Féraud en 1787 n’y contredit pas), cf. La
Fontaine (V, 3 : Le petit poisson et le pêcheur, vv. 24-25) dans l’édition Barbin de 1668 :
v. 29 fuit : conjectural ; le texte porte fait ou ſuit
v. 30 convient : « devient nécessaire, inévitable »
v. 33 fol : « sot »
v. 33 s’advise : « devient sage »
v. 35 mate : « vainc, dompter »
v. 35 se radvise : « s’assagit »

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