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SXXI JUIN 2005

SXXI JUIN 2005

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1

C CH HI IL LI I


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O
O X XX XI I




É Éd di it ti io on n s sp pé éc ci iu ul le e - - R Re ev vo oe e d de e p pr re es ss se e - - J Jo oi in n 2 20 00 05 5 - - P PA AI I 3 3


la Bolivie, la guerre juste d’un pays à l’avant garde
michelle
bachelet, ex
ministre de la
santé et de la
défense, seule
candidate
du centre-
gauche aux
présidentielles
de décembre
entretien avec
juan guzmán,
l’ex juge
chilien qui a
inculpé à
plusieurs
reprises l’ancien
dictateur
Pinochet
la justice
enquête sur
les réseaux
d’argent sale
du clan
Pinochet
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hhi
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lli
ii
2

LOS ANGELES, CHILI (AP) - «Je re-
gardais devant moi. Je ne vou-
lais pas voir mes camarades
tomber.» Le jeune soldat chilien a
réchappé à la pire tempête de
neige qu'ait connue le pays en 30
ans, mais au moins 21 militaires
ont trouvé la mort lors d'une mar-
che dans les Andes et 24 autres
restaient portés disparus diman-
che. Dans l'armée, les têtes ont
commencé à tomber.

Les trois plus haut gradés du ré-
giment ont été démis de leurs
fonctions et une enquête a été
ouverte. «Cette marche n'aurait
jamais dû commencer dans ces
conditions météorologiques. Et
sinon elle aurait dû être sus-
pendue. Ces officiers étaient
des spécialistes de la monta-
gne», a tonné le général Emilio
Cheyre, commandant en chef de
l'armée de terre.

Profitant d'une éclaircie après la
tempête de mercredi, près de 150
hommes se sont déployés vendredi
et samedi dans la montagne et
dans les airs. Vingt-et-un corps ont
été retrouvés dans la zone recou-
verte d'un manteau blanc de deux
mètres d'épaisseur et le général
Cheyre ne se faisait guère d'illu-
sion pour les derniers soldats re-
cherchés. Quelque 112 rescapés
de la marche, dont sept femmes,
qui avaient réussi à s'abriter, ont
pour leur part été héliportés sur
Los Angeles, à 640 km au sud de
la capitale, Santiago. Ces jeunes
de 18 ou 19 ans avaient entamé le
mois dernier leur année de service
militaire.

«Nous sommes tristes pour ces
jeunes Chiliens qui sont morts
dans la montagne», a déclaré le
président Ricardo Lagos, venu à
Los Angeles pour suivre les recher-
ches. Il a décrété trois jours de
deuil national et participé, visible-
ment ému, à une cérémonie reli-
gieuse pour les victimes. La veille,
les familles avaient conspué le
commandant régional qui décrivait
les efforts de
l'armée.

Au début de
la tempête,
on était sans
nouvelles de
près d'une
centaine des
485 mem-
bres du 17
e

régiment de
montagne
mais beau-
coup ont été
localisés
dans les
deux jours suivants. Les rescapés
sont en bonne santé, à part quel-
ques problèmes d'yeux et de peau
causés par le froid. Les larmes ont
coulé lors des retrouvailles avec
leurs proches, nombreux à avoir
passé la nuit dans la caserne du
régiment pour les attendre.

«Je savais que nous devions
essayer de rester calmes pen-
dant la tempête. J'ai eu
confiance en Dieu et Il m'a
sauvé», a déclaré l'un des cons-
crits, David Figueroa, 18 ans. «Le
froid était terrible. Certains de
nos camarades se sont sentis
près de mourir mais pas moi.»
Certains ont vu leurs camarades
mourir d'épuisement et de froid.

«J'ai regardé en arrière et j'ai
vu des camarades tomber. Les
gradés les ont relevés mais ils
ne pouvaient plus les aider. Je
ne voulais plus regarder. Ils
sont tombés dans la neige et y
sont restés. Les gradés ont été
obligés de les abandonner pour
sauver leur propre vie», raconte
Juan Millar, 18 ans, hanté par ces
images.

«A un moment, je suis tombé.
J'étais au bord de l'évanouis-
sement mais le lieutenant nous
a dit de jeter nos paquetages
(45kg, ndlr) et de sauver nos
vies», poursuit la jeune recrue.
Dans certains cas, des gradés au-
raient traîné les plus faibles dans
des sacs de couchage pour les
ramener vivants.
A présent, l'affaire se trouve entre
les mains des tribunaux militaires.
© AP - The Associated Press




SANTIAGO
Le comman-
dant de l'ar-
mée du Chili,
le général
Juan Emilio
Cheyre a
écarté la
possibilité de
sa démission
pour la tra-
gédie d'An-
tuco (sud du
Chili) dans
laquelle 44
soldats ont
trouvé la
SCANDALE AU CHILI POUR LA
MORT DE 44 JEUNES SOLDATS
FEDERICO QUILODRÁN
LE PRÉSIDENT LAGOS À LA CHAPELLE ARDENTE ÉRIGÉE AUX 44 JEUNES RECRUES
3

mort, a-t-on appris de la presse
locale.

Le général Cheyre a affirmé n'avoir
jamais fait l'objet d'autant de sou-
tien et de solidarité ces derniers
jours, faisant allusion à une décla-
ration faite par le ministre de la
Défense Jaime Ravinet et par d'au-
tres hommes politiques.

Le ministre de la Défense l'a ren-
contré auparavant et a exprimé sa
confiance en lui, malgré les appels
à la démission du général Cheyre.

"Je n'ai jamais été aussi com-
pris que ces jours-ci, jamais je
n'ai reçu autant de reconnais-
sance pour ce que j'ai fait ces
jours-ci", a souligné le général
chilien.
"Je n'ai pas
le droit de
me lasser, ni
de baisser
ma vigilance,
en raison du
soutien que
j'ai reçu pour
traiter cette
situation", a
poursuivi le
commandant
de l'armée.

Fin mai, le
général
Cheyre a limo-
gé trois offi-
ciers du
XVII
ème
régiment, qui effectuait
des manoeuvres dans la montagne
d'Antuco dans les Andes -une mar-
che de 25 km entre deux refuges-
sur laquelle une tempête de neige
s'est abattue et a provoqué de très
lourdes pertes parmi les soldats.
Les officiers limogés font l'objet
d'une enquête pour la responsabili-
té du commandement de ces exer-
cices. La tragédie a secoué le pays
et suscité des critiques à l'encontre
de l'armée.

Selon des sources judiciaires, le
procureur militaire Iván González
a été chargé de décider les chefs
d'inculpation pour les officiers
ayant ordonné la marche du 18
mai au cours de laquelle les sol-
dats se sont perdus. Les respon-
sables pourraient être accusés
d'homicide involontaire et risque-
raient alors jusqu'à dix années de
prison.



Le général
Cheyre a
annoncé
que son
institution
verserait
des indem-
nités de
plus de 6
millions de
pesos (10 000 dollars) aux familles
des victimes et une pension men-
suelle de 257 657 pesos (450 dol-
lars).

La "tragédie d'Antuco" -la pire
de l'histoire de l'armée chilienne
en temps de paix- a aussi relancé
la discussion sur le caractère obli-
gatoire du service militaire. Pour le
Réseau des objecteurs de cons-
cience, elle révèle "le manque de
sécurité des conscrits et la fai-
ble transparence des enquêtes"
sur ce type d'affaires. (XINHUANET)
VOLCAN ANTUCO
A 640 K AU SUD
DE SANTIAGO
4

L'ex-ministre des Affaires
étrangères chilienne, la démo-
crate-chrétienne Soledad Al-
vear a surpris la classe politi-
que de son pays et renoncé à
sa candidature pour la prési-
dentielle de décembre, laissant
la voie libre à l'ex-ministre Mi-
chelle Bachelet, pasionaria de
la gauche.
Mme Alvear a annoncé sa décision
fin mai et a tenu une conférence
de presse dans un café en pré-
sence de Mme Bachelet, apportant
un soutien appuyé à la très popu-
laire ex-ministre de la Défense,
créditée de plus de 50% des inten-
tions de vote pour le scrutin du 11
décembre.
"Je souhaite énormément de
succès à Michelle et je suis
sûre qu'en mars prochain, elle
entrera à La Moneda en tant
que première femme prési-
dente du Chili", a-t-elle dit.
La veille, Mme Alvear avait dit
jeter l'éponge, "dans l'intérêt su-
périeur du Chili, de mon parti (la
Démocratie chrétienne) et de la
Concertation (démocratique, coali-
tion de gauche au pouvoir)".
Les deux femmes étaient données
au coude à coude par les instituts
de sondages pour succéder au
président socialiste Ricardo Lagos,
loin devant l'économiste de droite
Joaquín Lavín. Des primaires
étaient prévues le 31 juillet au sein
de la coalition au pouvoir pour les
départager.
Mais la campagne électorale avait
été bouleversée il y a dix jours par
l'irruption dans la course à la pré-
sidence de l'entrepreneur Sebas-
tián Piñera du parti Rénovation
nationale, qui soutenait aupara-
vant la candidature de M. Lavín
(Union démocrate indépendante).
Non content de faire exploser le
consensus à droite, sa candidature
était considérée comme très nuisi-
ble à Mme Alvear.
Cette dernière avait commencé à
douter de ses chances après une
interview en mars du président
Lagos qui avait indirectement sou-
tenu Mme Bachelet, membre
comme lui du Parti socialiste.
"Je suis content de ce qu'elle a
fait. Le geste de Soledad Alvear
est très important et nous le
reconnaissons tous", a déclaré
M. Lagos, à propos du retrait de
Mme Alvear.
MICHELLE BACHELET, UNE FEMME EX MINISTRE AUX PRÉSIDENTIELLES DE DÉCEMBRE
UNE CANDIDATE UNIQUE DU CENTRE GAUCHE
Le 8 janvier 2002, Michelle
Bachelet fut la première
femme à avoir été nommée
Ministre de la Défense au
Chili mais aussi en Amérique
latine. Elle est la fille du
général Alberto Bachelet,
qui fut emprisonné pour sa
loyauté envers le président
Allende et qui mourut sous
la torture.

Agée de 50 ans, Michelle
Bachelet a fait ses études à
l'Académie chilienne d'étu-
des politiques et stratégi-
ques de l'armée, ainsi qu'au
Collège interaméricain de
défense de Washington. Elle
fut conseillère au ministère
chilien de la Défense de
1998 à 2000, puis Ministre
de la Santé avant de pren-
dre en main les armées.

Michelle Bachelet avait pour
mission de terminer la réor-
ganisation de l´armée chi-
lienne, autrement dit : ré-
duire le rôle politique que la
constitution héritée de Pino-
chet confère encore à
l´armée. Sa nomination
avait été saluée alors
comme une nouvelle étape
dans la consolidation de la
démocratie chilienne.

AFP. / 25 mai 2005
MME BACHELET ET LE PRÉSIDENT LAGOS
ACCUEILLIE A PARIS PAR MME ALLIOT
MARIE, MINISTRE DE LA DEFENSE
5

La candidature du milliardaire
Sebastián Piñera, libéral et
anti-Pinochet, redonne des
chances à la droite. Le quoti-
dien La Tercera se félicite
néanmoins d'un pluralisme qui
réveille le débat politique.
J´ai assisté à de curieuses réac-
tions lors d´un déjeuner d´anciens
ministres de gauche, juste après la
désignation de Sebastián Piñera en
tant que candidat de la Rénovation
nationale (RN, droite) à la prési-
dence. Une fois passée la joie due
à l´impact que cette candidature
aura sur le candidat traditionnel de
la droite, Joaquín Lavín [ancien
conseiller de Pinochet et ex-maire
de Santiago], l´inquiétude était
palpable.
Personne n´imaginait qu´il serait
possible de rompre avec la routine
politique de ces quinze dernières
années : c´est-à-dire, deux coali-
tions, une de droite [directement
liée à l´ancien dictateur] et une de
gauche [alliance de démocrates-
chrétiens et de socialistes], qui
monopolisent le pays. Et puis,
soudain, quelqu´un vient donner
un coup de pied dans la fourmi-
lière. Personne ne sait comment
réagir à cette nouvelle donne ni
quel effet aura cette candidature
sur la Concertation [la coalition de
la gauche au pouvoir], jusque-là
favorite. La transition démocrati-
que avait mis l´accent sur la gou-
vernabilité. Après Pinochet, les
deux coalitions étaient apparues
pour éviter une fragmentation des
partis politiques, comme avant
1973. La formule a été un vrai
succès, ouvrant une période de
larges consensus, de paix et de
stabilité. Mais le Chili a aussi payé
un lourd tribut à cela : une réelle
pauvreté du débat et des diffi-
cultés à interpréter les nouvelles
attentes de la population. Au-
jourd´hui, la politique chilienne
n´est plus un espace pluraliste. Les
partis ont été sacrifiés et, avec
eux, la qualité de notre démocratie
et sa capacité d´innovation. Il suffit
de nous comparer avec n´importe
quel pays européen pour ressentir
le coût d´une telle uniformité. Le
développement du Chili passe par
un débat plus exigeant et plus
approfondi.

La politique a horreur du vide.
Piñera s´en est rendu compte et a
saisi l´occasion. Il a pris pour cible
de campagne aussi bien Lavín que
la Concertation. Désormais, il ne
suffit plus à la gauche de procla-
mer : ¨C'est moi qui vais ga-
gner!¨ ou de paraphraser Louis
XIV en disant : ¨La classe
moyenne, c'est moi¨. Quant à
Lavín, il ne peut plus s´appuyer sur
la base de son parti pour neutrali-
ser Piñera [car la droite dure est
en déroute depuis les mises en
cause de Pinochet pour corrup-
tion].
La candidature de Piñera aura des
effets à droite comme à gauche. A
la bonne heure ! On pourra exiger
davantage des politiques, indépen-
damment du vainqueur. Il ne suffit
plus que la Concertation fasse
étalage de sa crédibilité démocra-
tique pour gouverner ou de sa
capacité à ne pas verser dans le
désordre de la droite. Il ne suffit
pas non plus de se servir de Piñera
pour venir à bout de Lavín !
La Concertation, qui était sur-
nommée à l´origine "l´arc-en-ciel¨,
n´est plus qu´une alliance idéalisée.
Elle est aujourd´hui coupée des
identités qui lui ont donné vie. Le
pays ne veut pas être réduit à ce
choix trop pauvre entre la Concer-
tation et le "reste¨. Il est peut-être
très commode pour certains petits
partis de se rallier aux deux coali-
tions et de gérer ainsi leur patri-
moine électoral. Mais le Chili ne se
réduit pas à deux moitiés qui se
reprochent leur manque de convic-
tion démocratique et se disputent
la première place. Un troisième
candidat est la meilleure solution
contre le manichéisme.
Pour tenter de choisir un seul can-
didat pour la droite, Lavín a propo-
sé des élections primaires sur-le-
champ, le même jour que la
Concertation. Heureusement, Piñe-
ra a dit non. Cela aurait été ridi-
cule ! Cela n´aurait aucun sens que
tous votent le même jour pour
départager quatre candidats et
n´en garder que deux, alors qu´on
peut faire la même chose pour la
présidentielle en décembre 2005 et
choisir ainsi un seul candidat. Le
suffrage universel est là pour ça.
Une double primaire aurait mis en
évidence la terreur qu´inspire la
diversité à la classe politique.
Contrairement à ce qu´on pourrait
croire, elle en serait sortie discré-
ditée.
Avant Piñera, la Concertation pou-
vait se targuer d´un excellent bilan.
Lavín n´avait plus grand-chose à
proposer. La Concertation occupait
l´espace avec sa primaire qui pro-
posait deux candidates, une nou-
veauté. L´irruption de Piñera a mis
fin à tout cela. Dans les mois à
venir, la classe politique va devoir
faire preuve de plus d´imagination.

Tomás Jocelyn-Holt
LA TERCERA - AFP

PIÑERA, LE CANDIDAT DE RENOVATION NATIONAL
SUSPENSE RELANCÉ À DROITE POUR
LA PRÉSIDENTIELLE DE DÉCEMBRE
Sebastián Pinera est le directeur
général de la compagnie aé-
rienne Lan Chile. Il vient de dé-
missionner de certaines de ses
fonctions à la tête de plusieurs
autres entreprises du pays pour
faire campagne.
Joaquín Lavín, ex maire de San-
tiago, populiste d'ultra droite
(UDI) proche de Pinochet, même
s'il a essayé de s'en démarquer
lors de sa campagne
6

Rendu célèbre pour avoir inculpé
à plusieurs reprises l'ancien maî-
tre du Chili (1973-1990), le juge
Juan Guzmán a pris sa retraite le
2 mai. Désormais libre de sa pa-
role, il s'exprime sur la terreur
d'État imposée par Pinochet, sur
la difficulté d'instruire le procès
du vieux caudillo et sur la démo-
cratie de son pays.

Le jour du coup d'État d'Augusto
Pinochet, le 11 septembre 1973
vous avez débouché une bou-
teille de champagne. Trente ans
plus tard, vous avez inculpé le
dictateur. Comment a évolué le
juge Guzmán?
Je garde un souvenir amer de cette
coupe de champagne... Je suis le fils
d'un pays démocratique et je viens
d'une famille profondément démo-
cratique, même si elle est de centre
droit. Sous le gouvernement socia-
liste de Salvador Allende (1970-
1973), la situation au Chili était
chaotique. Je pensais qu'il fallait
rétablir l'ordre. Mais en fêtant le
coup d'État, je reconnais que j'ai fait
un faux pas. Ma joie a été de courte
durée. Elle s'est terminée quand j'ai
appris la mort du président Allende.
Et puis j'ai cru que la junte militaire
serait temporaire.
Comme beaucoup de Chiliens, j'avais
confiance dans l'armée qui, par le
passé, avait toujours respecté les
institutions démocratiques. J'ai
commis un péché. Je connais en
revanche beaucoup de personnes qui
se sont toujours opposées au régime
militaire. Elles voyaient clairement la
situation, la fin de l'État de droit, les
assassinats et les violations des
droits de l'homme. Je n'ai commencé
à percevoir la répression qu'en 1975-
1976. J'étais juge rapporteur et
j'étais choqué par l'indifférence de la
grande majorité des juges de la cour
d'appel de Santiago face aux viola-
tions des libertés individuelles. Mais
c'est au cours de mes enquêtes rela-
tives au dossier Pinochet que j'ai
vraiment réalisé l'ampleur des cri-
mes commis contre les droits de
l'homme. Quand j'ai fait des fouilles
macabres à travers tout le Chili pour
retrouver les corps des disparus.
Quand j'ai interrogé des centaines de
témoins. Quand j'ai découvert les
formes aberrantes de tortures qui
étaient pratiquées et les exécutions
sommaires. Certains militaires m'ont
raconté avec force détails quand, où
et comment ils avaient tué leurs
victimes.
Pendant sept ans d'enquête,
vous avez vécu au quotidien avec
la mort et l'horreur ce que vous
appelez «lo más hondo de la
noche» (le plus profond de la
nuit), dans votre livre AU BORD DU
MONDE
1
. Quelles ont été les
conséquences dans votre vie
personnelle?
J'ai toujours pensé que les juges
devaient être comme des scientifi-
ques qui se contentent d'observer les
phénomènes sans éprouver de sen-
timent. Je me suis rendu compte que
cela était impossible pour un juge
d'instruction confronté à des récits
de douleur extrême. Certains témoi-
gnages ont été éprouvants. J'ai dû
prendre des cachets pour dormir. J'ai
ressenti une immense compassion
pour les familles des victimes. Mais
cette compassion m'a beaucoup
aidé. Elle m'a donné la ténacité né-
cessaire pour poursuivre mes enquê-
tes.
Pour ma femme et mes deux filles,
cela a été dur aussi. Notre vie a
changé tout d'un coup. Nous vivions
sans cesse entourés de gardes du
corps. Les partisans de Pinochet sont
venus m'injurier à la porte de notre
maison. J'étais devenu un person-
nage médiatique. J'ai subi des re-
montrances de la Cour suprême et
des attaques personnelles. Je n'ai
pas reçu de menaces et je n'ai ja-
mais eu peur pour ma vie. Mais j'ai
craint pour ma famille.

Au cours de l'instruction, vous
avez affirmé avoir subi des pres-
sions. Pouvez-vous préciser les-
quelles et comment vous y avez
réagi?
On a d'abord essayé de faire pres-
sion sur moi à travers les membres
de ma famille, des amis, des magis-
trats à la retraite et des responsa-
bles ecclésiastiques. On voulait me
convaincre de ne soumettre Pinochet
qu'à des examens physiques et non
à une évaluation de son état mental
comme l'exige la loi pour les person-
nes âgées de plus de 70 ans. L'idée
était que soit appliqué le même cri-
tère qu'en Grande-Bretagne et que
Pinochet soit déclaré incapable d'af-
fronter un procès pour des raisons
physiques. Il y a eu ensuite des
pressions du gouvernement, du mi-
nistère de la justice, d'anciens minis-
tres, de responsables de l'institut
médico-légal. Ils me demandaient de
renoncer à mettre en accusation le
général Pinochet. Mais je suis un
homme têtu! Je ne pouvais pas ac-
cepter que des politiciens cherchent
à influencer un juge. J'ai décidé de
dénoncer ces pressions à travers le
journal Le Monde (9 janvier 2001).
Cette information a fait le tour du
monde en moins d'une demi-heure
et les pressions ont immédiatement
cessé. La Cour suprême m'a dure-
JUAN GUZMÁN, LE TOMBEUR D’AUGUSTO PINOCHET
LE JUGE ET LE DICTATEUR

PARCOURS D'UN
« INCORRUPTIBLE »

Juan Guzmán Tapia est né le 22
avril 1939 au Salvador où son
père, Juan Guzmán Cruchaga,
diplomate et écrivain renommé,
était en poste. De retour au Chili
en 1958, le jeune Guzmán fait
ses études d'avocat à l'Université
catholique de Santiago. En 1967,
il part étudier à Paris. Au cours
d'un voyage dans le sud-ouest de
la France, il fait la connaissance
de sa future femme, une Fran-
çaise, Inès Watine. Le couple
rejoint le Chili en 1970. Guzmán
est d'abord huissier à Valparaiso.
En 1989, le général Pinochet le
nomme magistrat à la cour d'ap-
pel de Santiago. Profondément
catholique, le magistrat se rend
célèbre en 1997 en interdisant la
projection du film de Martin Scor-
sese LA DERNIERE TENTATION DU
CHRIST.
En 1998, il instruit la première
plainte déposée contre le dicta-
teur. En 2003, le quotidien espa-
gnol EL PAIS désigne Juan Guzmán
comme l'un des onze magistrats
« incorruptibles » dans le monde.
Le 2 mai 2005, il prend sa re-
traite après trente-cinq ans
d'exercice de la justice. Le juge
Victor Montiglio a été désigné
pour le remplacer dans le dossier
Pinochet.
7

ment reproché mes relations avec la
presse. En général, les magistrats ne
parlent pas avec les journalistes.
Mais étant donné la nature de l'af-
faire Pinochet, j'ai considéré utile
d'utiliser, à bon escient, la presse.
Les médias sont les yeux du monde.
Au Chili, Pinochet était un intoucha-
ble. Les gens avaient tendance à ne
pas croire aux violations des droits
de l'homme. C'est pourquoi j'ai sou-
vent voulu que des journalistes
m'accompagnent. Pour voir ce que je
voyais et pour que le monde entier
découvre la gravité des faits qui
s'étaient produits au Chili.

Considérez-vous que l'interpella-
tion de Pinochet à Londres, le 16
octobre 1998, sur ordre du juge
espagnol Baltasar Garzón, a été
décisive pour que l'ex-dictateur
soit jugé au Chili?
Cela n'a pas été décisif pour mon
enquête car elle était déjà bien
avancée. J'étais décidé à la mener à
bien et j'avais réuni beaucoup de
preuves. Mais il est vrai
que cela m'a aidé. Ce
qui n'avait été jusque-là
qu'une cause judiciaire
importante au Chili s'est
converti en un thème
de justice internatio-
nale. L'intervention d'un
juge espagnol a fait que
l'un des dictateurs les plus embléma-
tiques du XX
e
siècle soit prisonnier
pendant 503 jours en Grande-
Bretagne. C'était une pression im-
portante pour qu'au Chili les juges
fassent plus facilement leur travail.
Le monde entier avait les yeux rivés
sur le Chili. J'ai toujours été partisan
que Pinochet soit jugé à Santiago et
non à Madrid. C'est au Chili que les
crimes ont été commis. C'est là que
sont les preuves, les témoins et les
victimes. Ce sont des crimes de lèse-
humanité qui ont été commis au
Chili. J'ai toujours été convaincu que
la justice chilienne était en mesure
de juger le général Pinochet.

Pourquoi est-ce vous qui avez
été désigné pour instruire les
plaintes déposées contre Pino-
chet?
J'étais de permanence à la cour d'ap-
pel de Santiago le jour où a été dé-
posée la première plainte contre
Pinochet, qui
était à ce mo-
ment-là séna-
teur à vie.
C'était en jan-
vier 1998. Cette
première plainte
avait été pré-
sentée par Gla-
dys Marín, la
dirigeante du Parti communiste chi-
lien, aujourd'hui décédée. Les plain-
tes se sont ensuite multipliées, sur-
tout à partir de 1999 lorsque Pino-
chet était détenu à Londres. En vertu
du principe d'accumulation, j'ai été
chargé d'instruire toutes les plaintes
contre lui.

Comment a évolué la justice chi-
lienne, depuis la dictature mili-
taire?
Pendant la dictature, la justice a eu
une attitude passive en ce qui
concerne les violations des droits de
l'homme. Beaucoup de juges de la
Cour suprême et de la cour d'appel
de Santiago ont été des
collaborateurs de la dictature, que ce
soit par conviction, par convenance
ou par pusillanimité. Ceci explique
l'impunité dont jouissaient les tor-
tionnaires et la poursuite des viola-
tions massives des droits de
l'homme.
Après le retour de la démocratie en
1990 les choses ont évolué lente-
ment. Il faut rappeler le rôle décisif
joué par l'Eglise catholique à travers
le Vicariat de la solidarité [organisme
lié à l'archevêché de Santiago défen-
dant la vie des persécutés et luttant
pour la liberté des prisonniers]. Les
avocats de défense des droits de
l'homme ont également fait un tra-
vail héroïque. Tout comme les famil-
les de toutes tendances politiques
qui luttent inlassablement pour re-
trouver les corps de leurs disparus et
qui réclament justice. Sans oublier
les victimes des tortures qui souf-
frent aujourd'hui encore des consé-
quences physiques et psychologiques
de leurs sévices. Je crois que la Cour
suprême devrait demander pardon
aux Chiliens pour avoir été un tribu-
nal soumis à la dictature

Croyez-vous qu'il y aura un pro-
cès Pinochet au Chili?
J'ai toujours été optimiste. Je pense
que toutes les conditions, humaines
et institutionnelles, sont réunies pour
qu'il y ait un procès Pinochet. Même
s'il y a des anticorps au sein du pou-
voir judiciaire, ils sont minoritaires. Il
existe une majorité de juges honnê-
tes au sein de la Cour suprême et de
la cour d'appel de Santiago. La
preuve en est qu'à deux reprises les
juges ont été capables de lever l'im-
munité du général Pinochet.

Désormais éloigné du pouvoir
judiciaire, quel regard portez-
vous sur la démocratie chilienne?
Il existe une démocratie formelle,
mais tant que seront maintenues les
institutions héritées de la Constitu-
tion de 1980 façonnée par Pinochet
on ne pourra parler de pleine démo-
cratie au Chili.

Vous avez interrogé le général
Pinochet à deux reprises: dans le
cadre de «la caravane de la
mort», l'unité militaire qui a par-
couru le pays au lendemain du
coup d'État et a fusillé 74 oppo-
sants, et du plan «CONDOR»,
l'opération conjointe des dictatu-
res latino-américaines pour éli-
miner leurs opposants dans les
années 1970 et 1980. Comment
se sont passés ces face-à-face et
quel a été votre regard sur l'an-
cien dictateur?
Les jours qui ont précédé les interro-
gatoires, j'étais nerveux comme
avant un examen. J'allais me trouver
face à face avec homme
qui avait gouverné
d'une main de fer pen-
dant dix-sept ans et qui
continuait à être très
puissant. La Constitu-
tion chilienne est un
héritage de Pinochet.
C'est le juge, par
exemple, qui devait se rendre au
domicile de Pinochet pour l'interroger
et non l´inverse. Augusto Pinochet
continuait à jouir de privilèges. Cela
me plaçait dans une situation d'infé-
riorité.
La première fois, je l'ai trouvé en
bonne forme et doté d'une excellente
mémoire. Quatre ans plus tard, il
m'a paru physiquement diminué,
plus gros. Il était moins aimable
avec moi mais il a répondu sans
difficulté à mes cinq questions. Il a
nié toute intervention dans les as-
sassinats du plan «Condor». Il m'a
affirmé qu'il ne s'occupait pas de
«choses secondaires», mais des
sujets importants comme les rela-
tions internationales. Bien évidem-
ment, en tant que commandant en
chef de l'armée, il ne pouvait pas
ignorer les crimes commis au Chili et
sous d'autres dictatures amies.
L'entourage de Pinochet voulait me
convaincre qu'il était très malade. Le
plus difficile pour moi a été d'évaluer
ses facultés mentales. Je disposais
des rapports de deux neurologues -
l'un nommé par le tribunal, l'autre
par les avocats de Pinochet - et d'un
psychiatre désigné par les familles
des victimes. Les deux neurologues
estimaient que Pinochet était atteint
de démence. De son côté, le psy-
chiatre m'expliquait que Pinochet
« ce sont des crimes de lèse humanité
qui ont été commis au Chili »
JUGE GUZMÁN
8

pouvait présenter une détérioration
neurologique due à son âge mais
que, malgré cela, il jouissait d'une
parfaite capacité de discernement et
qu'il pouvait tout à fait distinguer le
bien du mal.
Avant de prendre ma décision, j'ai
décidé d'analyser la cassette vidéo
d'une longue interview accordée un
an auparavant à une chaîne de télé-
vision de Miami. J'ai constaté que
Pinochet répondait avec clarté, avec
humour même, à toutes les ques-
tions. J'ai également consulté l'inter-
rogatoire de l'ex dictateur dans le
cadre de l'enquête sur l'existence de
fonds secrets dont Pinochet dispose-
rait aux États-Unis. Là encore, il
apparaissait en totale possession de
ses facultés mentales. Je l'ai donc
inculpé. Je ne devais céder à aucun
sentiment de compassion que l'on
peut éprouver face à un vieillard de
88 ans. Pinochet m'a reçu avec ama-
bilité mais sans se départir d'un
certain autoritarisme. A la fin de
l'interrogatoire, par exemple, au
moment de signer sa déclaration, il a
grommelé: «Je dois la lire entiè-
rement parce que ce type me
change tout. »

Au cours de l'enquête sur le plan
«CONDOR», avez-vous recueilli
des preuves sur la participation
des Etats-Unis et sur le rôle joué
par Henry Kissinger, l'ancien
secrétaire d'État américain?
Beaucoup de matériel permet de
démontrer l'intervention des États-
Unis dans les affaires chiliennes. Non
seulement dans le plan «Condor»,
mais aussi dans le coup d'État contre
Allende en 1973 et même avant,
pour empêcher que l'Unité populaire
n´arrive au pouvoir aux élections de
1970. II existe de nombreux témoi-
gnages, comme celui du journaliste
John Dinges. J'ai envoyé à deux
reprises une série de questions à
Kissinger. Il ne m'a jamais répondu.

Pourquoi avez-vous décidé de
prendre votre retraite alors que
vous pouviez exercer votre
charge quelques années de plus?
N'est-ce pas abandonner en
quelque sorte le dossier Pino-
chet?
J'ai pratiquement bouclé mes enquê-
tes. J'ai inculpé des dizaines de mili-
taires et de civils pour violations des
droits de l'homme. J'ai inculpé Pino-
chet. On ne peut donc pas parler
d'abandon. Le système judiciaire
chilien est très lent. En raison des
procédures d'appel, des recours en
cassation, il faudra au moins dix ans
de plus pour qu'intervienne une
condamnation. La plupart des in-
culpés seront morts et sans doute
Pinochet. J'ai accompli fidèlement la
mission qui m'avait été confiée. Au
Chili, c'est le même juge qui instruit
et qui est chargé de prononcer la
sentence. Je me suis beaucoup im-
pliqué dans le dossier Pinochet et je
ne me sens pas en condition d'aller
au terme de la condamnation. Pour
plus d'impartialité, il me semble
préférable que ce soit un autre ma-
gistrat qui prononce la sentence.

Toute ma vie, je me suis promis que
je prendrais ma retraite à 65 ans. Je
veux passer du temps avec ma fa-
mille, avec ma femme, qui m'a ac-
compagné avec héroïsme ces derniè-
res années, mes deux filles et ma
mère qui a 90 ans. Je veux me
consacrer à la défense des droits de
l'homme. Je veux terminer égale-
ment un roman que j'ai mis de côté
il y a trente ans. Il parle de la géné-
ration perdue au Chili, celle des an-
nées 1970, qui n'a pu aller au bout
de ses engagements à cause des
dix-sept années de dictature. Je dois
aussi donner des cours à l'université
car la retraite d'un juge au Chili
n'équivaut qu'au cinquième de son
salaire. J'espère avoir le temps de
réaliser mes rêves.


PROPOS RECUEILLIS PAR
CHRISTINE LEGRAND POUR
LE MONDE 2

AU BORD DU MONDE, de Juan Guz-
mán, à paraître en septembre aux
Editions des Arènes.


PINOCHET FACE
À LA JUSTICE












16 octobre 1998
L'ex-dictateur est interpellé à
Londres à l'initiative du juge
espagnol Baltasar Garzón. Deux
instructions sont en cours à Ma-
drid, l'une sur la disparition d'Es-
pagnols pendant la dictature,
l'autre sur l'enlèvement et l'as-
sassinat d'opposants lors du plan
«CONDOR».

28 octobre 1998
La Haute Cour de Londres juge
que Pinochet bénéficie en tant
qu'ancien chef d'État de l'immu-
nité diplomatique. Cette décision
est cassée en novembre et ouvre
la voie à une extradition vers
l'Espagne.

11 janvier 2000
Le ministre britannique de l'inté-
rieur, Jack Straw, renonce à
extrader Pinochet en raison de
son état de santé. Il est libéré le
2 mars.

1 décembre 2000
Le juge Guzmán inculpe Pinochet
pour sa responsabilité dans l'en-
lèvement et l'assassinat de pri-
sonniers politiques par la «CARA-
VANE DE LA MORT». L'affaire est
classée en 2002 par la Cour
suprême chilienne, qui estime
que la «démence légère» du
caudillo ne lui permet pas d'as-
surer sa défense. En 2004,
Guzmán engage des poursuites
contre Pinochet pour sa respon-
sabilité dans le plan «CONDOR»
et pour détournement de fonds.

4 janvier 2005
La Cour suprême de Santiago
confirme l'inculpation de Pino-
chet dans le dossier CONDOR.
L'ex-dictateur est aujourd'hui en
liberté sous caution.
9

On connaissait la responsabilité du
général Augusto Pinochet dans les
ordres donnés pour arrêter, déte-
nir et exécuter ses opposants. Le
28 novembre 2004, le gouverne-
ment chilien a ajouté à l'horreur en
rendant public un document acca-
blant révélant l'ampleur de l'utili-
sation de la torture -35000 cas
pendant la dictature. En revanche,
ce qu'on a longtemps ignoré, c'est
que, pendant vingt cinq ans, le
«probe» dictateur a tissé un ré-
seau financier complexe qui lui a
permis de mettre à l'abri au moins
17 millions de dollars sur des
comptes secrets.
JOSÉ MALDAVSKY

«Chacun lutte férocement pour
sa vie, sa pauvre vie désespé-
rée et animale, cette dernière
mérite à ses yeux qu'on doive
lui sacrifier la vie de tous les
autres. Cette mort morale,
cette dérision de tout sens de
la solidarité, cet oubli de la
dignité humaine, sont beau-
coup plus tristes que la mort
physique»
LUCIANA NISSIM MOMIGLIANO

Nous. La voix de nos tortionnaires,
dans les locaux de la police secrète
du général Pinochet. Leur ton pé-
remptoire et grossier. La peur. La
honte d'avoir à enlever ses vête-
ments et de rester nus pendant
plusieurs heures par jour, les yeux
bandés, devant un groupe d'incon-
nus s'acharnant, insultant, rouant
de coups, martyrisant nos testicu-
les avec force décharges électri-
ques.
Et moi... Que me reprochaient ces
inconnus ? D'avoir écrit que la
répression ciblait les journalistes,
les juristes, les hommes politiques,
les étudiants, les enfants de la rue
et les paysans. Que le caractère
systématique des violations des
droits humains empêchait le déve-
loppement de toute vie commu-
nautaire ou coopérative dans les
villes et les campagnes. Que les
personnes arrêtées, aux mains de
soldats sans formation et in-
capables de mener une enquête,
subissaient souvent la torture. Que
se banalisaient le recours aux gi-
fles violentes sur les oreilles pou-
vant provoquer la perforation des
tympans, les bastonnades, la liga-
ture des chevilles autour d'un bâ-
ton, d'autres horreurs. Et surtout
d'avoir révélé «un charnier où des
cadavres de personnes tuées par
balles avaient les mains liées der-
rière le dos».

Avoir la chance de survivre. Respi-
rer l'odeur nauséabonde d'une
prison, après avoir subi tant de
violence, peut apparaître comme
un cadeau. Plus tard, être resté en
vie semblera aberrant, et surtout
injuste pour tous les camarades
morts dans la résistance...
Pendant très longtemps, les chefs
de l'armée ont soutenu que les
tortures, disparitions et assassi-
nats commis sous la dictature
s'expliquaient par des « excès »
relevant de «responsabilités indivi-
duelles». Le général Ricardo Izu-
rieta, qui prit la tête des forces
armées après le général Augusto
Pinochet, estimait ainsi, en 1999 :
«Ce serait une erreur de dire
que, durant le régime militaire,
personne n'a commis d'erreurs,
mais de là à penser qu'il y a eu
une politique institutionnalisée
de violations des droits hu-
mains, c'est modifier les faits»
Il a fallu attendre le 5 novembre
2004, plus de trente et un ans
après le coup d'Etat qui a renversé
Salvador Allende, pour que soit
pris un tournant spectaculaire
1
.
Dans un document officiel, intitulé
« Armée chilienne : la fin d'une
vision », le commandant en chef
de l'armée, le général Juan Emilio
Cheyre, a annoncé : «L'armée
chilienne a pris la dure mais
irréversible décision d'assumer
les responsabilités qui lui re-
viennent comme institution
dans les faits punissables et
moralement inacceptables du
passé»

Le 28 novembre, le gouvernement
du président socialiste Ricardo
Lagos rendait public à son tour le
rapport de la «Commission prison
politique et torture», mise en place
à sa demande. Le document acca-
blant sur les arrestations illégales
et le tortures sauvages pratiquées
par les agents du régime pendant
les dix-sept années de dictature
(1973-1990) confirme la respon-
sabilité du général Pinochet dans
3000 assassinats et disparitions,
ainsi que dans 35000 cas de tor-
ture - les noms de 28000 victimes,
authentifiées, ont été publiés dans
tous les journaux du Chili. Plus de
800 centres de détention et de
torture et plus de 3600 tortionnai-
res ont été répertoriés.

Retrouver son nom inscrit noir sur
blanc dans cette longue liste de
personnes torturées donne la chair
de poule. Car, sans reconnais-
sance, point de réparation. Et sans
réparation, impossible de vivre en
paix : certains survivants du géno-
cide nazi, comme Primo Levi, faute
d'avoir surmonté leur trauma-
tisme, n'ont ils pas fini par se sui-
cider ? En reconnaissant enfin ses
crimes, l'« ennemi » d'hier permet
à ses anciennes victimes de com-
mencer à apaiser leur douleur,
voire leur humiliation.

Le général Cheyre affirme que les
crimes de la dictature ne peuvent
se justifier, malgré le contexte de
LE LINGE SALE DE LA DICTATURE CHILIENNE
TORTURE D'HIER, TORTURE D'AUJOURD'HUI
PAU D’ARARA, DOCUMENT DE
L’UNIVERSITE DE STANFORD
10

confrontation politique que vivait le
Chili à l'époque. Selon lui, l'armée
chilienne n'a pas pu échapper au
«tourbillon sans appel» de la
guerre froide. «Ce scénario de
conflit mondial excuse-t-il les at-
teintes aux droits humains qui ont
eu lieu au Chili? interroge le mili-
taire. Ma réponse est sans ambi-
guïté : "non". Les violations des
droits humains ne peuvent jamais
et pour personne avoir de justifica-
tion»

Cette prise de position intervient
alors que les tribunaux chiliens
poursuivent 161 militaires, accusés
de violations des droits de la per-
sonne. L'ancien dictateur Augusto
Pinochet lui-même est mis en
cause. Le juge Juan Guzmán Tapia
a décidé de le poursuivre, en se
fondant sur l'expertise médicale et
psychologique ordonnée pour dé-
terminer si le vieux général, qui a
fêté ses 89 ans le 25 novembre
2004, pouvait être jugé. En 2002,
une « démence subcorticale légère
«causée par microhémorragies lui
avait permis d'échapper à un pre-
mier procès pour des disparitions
et assassinats d'opposants politi-
ques. Cette fois, la plus haute juri-
diction chilienne de justice -la Cour
suprême de justice- a validé les
décisions du juge Guzmán : l'in-
culpation de Pino-
chet pour homicide
et neuf enlèvements
perpétrés dans le
cadre de l'opération
«CONDOR»
2
, un
programme conjoint
des dictatures mili-
taires sudamé-
ricaines, dans les
années 1970 et
1980, pour éliminer
leurs opposants.

PINOCHET, PUTCHISTE...
ET VOLEUR
Pour la première fois, d'anciens
collaborateurs civils et militaires du
général prennent leur distance vis-
à-vis de celui qui fut leur chef.
Beaucoup plus que la mise au jour
des violations des droits humains,
celle, en juillet 2004, de l'existence
de fonds secrets de l'ex dictateur
déposés à la banque Riggs de
Washington a provoqué une dé-
bandade dans leurs rangs. Clin
d'oeil ou effet boomerang de l'his-
toire, c'est de l'ancien allié qu'est
venu le coup de grâce quand, aux
Etats-Unis, une commission du
Sénat a rendu publique une ins-
pection du Bureau du contrôleur de
la monnaie. Dans le cadre du Pa-
triot Act, de la lutte contre le ter-
rorisme (pas d'Etat, celui-là !) et
du durcissement de la législation
sur le blanchiment de l'argent dou-
teux, cette institution s'est intéres-
sée à la banque Riggs, a constaté
l'absence de pièces justifiant les
sommes déposées par le général
Pinochet ainsi que les transferts
opérés pour son compte entre les
Etats-Unis, l'Espagne, le Royaume-
Uni et le Chili, avec l'aide de deux
sociétés écrans installées aux Ba-
hamas
3
.

Les sommes en possession de l'ex
dictateur -elles pourraient attein-
dre plus de 17 millions de dollars
déposés sur 125 comptes et pla-
cements financiers (28 auprès de
la banque Riggs et 97 dans d'au-
tres établissements bancaires
américains) -ont déclenché une
autre enquête judiciaire au Chili. Et
ces nouvelles charges ont détruit
l'image de probité dont bénéficiait
le régime militaire auprès de ses
partisans, notamment au sein de
l'armée de terre.
M. Ricardo Lagos a qualifié le do-
cument du général Cheyre d' «a
avancée historique» et expliqué
que cette claire condamnation par
l'armée des violations des droits
humains le remplissaient «d'or-
gueil et de satisfaction en tant que
président du Chili».

Toutefois, la nouvelle orientation
du général Çheyre ne fait pas
l'unanimité au sein des forces ar-
mées. Ainsi le commandant en
chef de la marine, l'amiral Miguel
Angel Vergara, celui des forces
aériennes, le général Osvaldo Sa-
ravia, et celui des carabiniers, le
général Alberto Cienfuegos Becer-
ra, refusent de reconnaître la res-
ponsabilité collective de leurs insti-
tutions dans les crimes perpétrés
pendant la dictature. L'ancien chef
de la direction du renseignement
national (DINA, police secrète de
Pinochet), le général Manuel
Contreras, a même accusé le gé-
néral Cheyre de «trahison» -il est
vrai que Contreras vient d'être
condamné, avec ses collaborateurs
les plus proches, à de lourdes pei-
nes de prison pour l'assassinat
d'opposants politiques.

A l'inverse, l'association des ex-
prisonniers politiques a dénoncé le
caractère «incomplet et insuffi-
sant» du rapport du gouverne-
ment sur les droits humains en
déclarant que celui-ci «ne satis-
faisait pas ses attentes de véri-
té, de justice et de réparation
intégrale». Selon elle, les 35000
personnes nommées dans le dos-
sier «ne représenteraient que
10 % des victimes d'exac-
tions»: elle annonce «la publica-
tion des noms de tortionnaires
contre lesquels une série de plain-
tes devrait être déposée bientôt
devant les tribunaux». L'associa-
tion regrette également «la confi-
dentialité garantie par la loi
[aux tortionnaires] pour une du-
rée de cinquante ans, [qui] ne
contribue pas à l'établissement
total de la vérité et consacre
l'existence de l'impunité». Sans
compter les indemnités, qu'elle
qualifie de «dérisoires», accor-
dées aux victimes (112 euros par
mois). «Il est honteux, poursuit
la déclaration, que l'Etat octroie
une indemnité " anti-stress "
aux militaires tortionnaires» et
qu'il accorde 10 % des revenus
provenant des ventes du cuivre
aux forces armées
4
, «malgré la
connaissance de la situation
des victimes et des ravages
socio-économiques que le mo-
dèle néolibéral provoque dans
les secteurs les plus démunis
de la population chilienne».
Les dictatures se nourrissent de la
peur qu'elles sèment. Celle du
général Pinochet hante encore,
malgré tout, les Chiliens, et il
convient de rester vigilant. «Les
pinochétistes ambitionnent
toujours de reconquérir le pou-
voir»-affirme Volodia Teitelboim.
Ecrivain et dirigeant communiste, il
fait allusion à Joaquin Lavin, an-
cien haut fonctionnaire du gouver-
nement Pinochet, qui a obtenu
près de 49 % des votes lors de la
dernière présidentielle en l'an 2000
11

et qui vient de se porter candidat
pour l'élection de 2006. Toutefois,
en dévoilant le rapport explosif de
la «Commission prison politique et
torture», en permettant au Chili
d'affronter son passé, le président
Lagos a fait preuve d'un courage
politique qui pourrait changer la
donne dans la perspective de ce
prochain scrutin.

Sans doute est-il trop tôt pour
affirmer que la réconciliation entre
Chiliens a vraiment commencé
5
.
Mais le signe le plus évocateur du
nouveau «climat», ce sont les re-
mords exemplaires de la journa-
liste chilienne Maria Angélica de
Luigi, une des plumes les plus
renommées du grand quotidien El
Mercurio, l'adversaire le plus fa-
rouche du régime de Salvador
Allende. Elle vient de publier un
impressionnant mea culpa :

«Je rêvais de choses simples :
de la tendresse, un peu d'éro-
tisme, une maisonnette, d'un
bon collège pour mon fils... Mes
plaisirs : écrire bien, poser des
questions intelligentes, mettre
dans l'embarras mes interlocu-
teurs... Quelqu'un a-t-il eu
l'idée de faire, dans El Mercu-
rio, un reportage dans les cen-
tres de torture de la DINA?
Personne, pas même moi. Je ne
peux mettre personne en
cause. Je n'ai jamais été cen-
surée. J'étais une chienne. Et
pendant ce temps, il y avait des
chiliennes à qui ils défonçaient
le vagin avec des animaux, des
bouteilles, de l'électricité, avec
des coups de poing ; et ils
tuaient leurs enfants et leurs
parents. Au même moment,
moi, je lisais des contes à mon
fils, j'avais un petit copain,
j'allais à la plage avec mes
amis journalistes. Demander
pardon à tous, à personne? Je
préfère personnifier : je te de-
mande pardon à toi, journa-
liste, Olivia Mora, qui portait le
drapeau d'Allende, toi la gau-
chiste, qui a joué sa vie pour sa
cause sans tomber dans les
sectarismes. Tu n'as jamais
voulu tuer personne, mais ré-
aliser la justice sociale... Olivia,
pardonne-moi, car je n'ai rien
fait pour casser la chaîne
d'horreur qui a emporté l'un de
tes enfants»


NOTES :
1.- Lire Tomás Moulián, «Le rêve
brisé de Salvador Allende», Le
Monde diplomatique, septembre
2003.
2.- Le général Pinochet pourrait
aussi être jugé par contumace à
Paris. Selon M William Bourdon, un
des avocats des familles de Fran-
çais disparus au Chili (René Chan-
freau, Etienne Pesle, Georges Klein
et Jean-Yves Claudet-Fernández),
son renvoi devant une cour d'assi-
ses serait «imminent». Le parquet
du tribunal de grande instance de
Paris a bouclé son réquisitoire dé-
finitif le 15 octobre 2004.
3.- Pour éviter un procès sur les
comptes secrets de l'ex-général, la
banque Riggs a accepté de verser
près de 6,9 millions d'euros aux
victimes de la dictature.
4.- Cette dîme de 10 % a été oc-
troyée aux militaires, dès le début
de la dictature, par le général Pi-
nochet. Le Chili est le premier pro-
ducteur de cuivre du monde.
5.- Le 29 novembre 2004, en Ar-
gentine, à la demande d'Interpol
Chili, M. Sergio Galvarino Apablaza
Guerra -«Commandant Salvador»-
a été arrêté. Dirigeant du Front
patriotique Manuel Rodríguez, il
est accusé d'être l'«auteur intellec-
tuel» de l'assassinat de Jaime
Guzmán, un sénateur d'extrême
droite ayant étroitement collaboré
avec la dictature. Le 28 décembre
2004, la Cour suprême du Chili a
validé la demande d'extradition.

JOSÉ MALDAVSKY, Journaliste, co-
auteur de Chili : 11 septembre
1973, Le Serpent à plumes - Arte
éditions, Paris, 2003.
LE MONDE DIPLOMATIQUE
avril 2005

PINOCHET ENGLUÉ DANS
SON ARGENT SALE

Accusé de détournement et blan-
chiment, l'ancien dictateur pourrait
perdre son immunité.
Une nouvelle page judiciaire s'ou-
vre pour l'ancien dictateur Augusto
Pinochet, âgé de 89 ans. Pour la
première fois, le Palais de justice
de Santiago ne résonnera pas des
mots tortures, meurtres ou dispa-
ritions. Autant de crimes commis
sous une dictature (1973-1990)
qui a fait plus de 30 000 morts.
Crimes pour lesquels l'ancien dic-
tateur est montré du doigt dans
plus de 300 affaires.
COMPTES SECRETS. La cour d'ap-
pel examinera si elle lève ou non
l'immunité (1) de Pinochet, im-
munité que lui confère son statut
d'ancien président (autoproclamé)
dans l'affaire Riggs. Cette banque
américaine, devenue le symbole
du blanchiment d'argent aux Etats-
Unis, est au Chili celui de la for-
tune secrète de la famille Pinochet.
En juillet, le Sénat américain pu-
blie un rapport qui épluche les
comptes de la banque Riggs, tom-
bée sous le coup de la loi améri-
caine contre le blanchiment d'ar-
gent sale. On y découvre l'ancien
dictateur, qui s'est toujours pré-
senté comme un exemple de pro-
bité, à la tête d'une fortune au-
jourd'hui estimée à plus de 17
millions de dollars par le juge
d'instruction Sergio Muñoz, en
charge de l'affaire au Chili. Une
fortune inexplicable pour un simple
fonctionnaire, même aux plus hau-
tes fonctions de l'Etat, qui a, de
surcroît, circulé sur un réseau ban-
caire impressionnant.
Un rapport complémentaire du
Sénat publié en mars révèle qu'en-
tre 1979 et 2004, Augusto Pino-
chet Ugarte a piloté plus de 125
comptes sur le territoire américain
dans neuf institutions bancaires
différentes (notamment la Riggs,
Citigroup, Banco de Chile). Des
comptes ouverts en son nom pro-
pre, mais aussi sous douze faux
noms (José Pinochet Ugarte, José
Ramon Ugarte ou encore Daniel
Lopez), notamment à l'aide de
faux passeports, afin de dissimuler
ses opérations et ses affaires. Cer-
tains membres de sa famille, des
proches ainsi que de hauts gradés
sont également impliqués. Leurs
noms, parfois leurs alias, figurent
dans le maillage bancaire qui
compte également une dizaine de
sociétés offshore dans des paradis
12

fiscaux, les Bahamas et les îles
Caïmans, et qui s'étendrait à d'au-
tres pays : l'Argentine, Gibraltar,
le Luxembourg, l'Espagne, la
Suisse et le Royaume-Uni.

«Toutes ces opérations sont
typiques du blanchiment d'ar-
gent, et l'argent se blanchit
quand son origine est illégale»,
constate l'avocate Carmen Hertz,
qui a déposé plainte contre Pino-
chet pour détournements de fonds
et corruption. Une affirmation que
soutient le Conseil de défense de
l'Etat (CDE), à l'origine des pour-
suites contre Pinochet pour blan-
chiment d'argent. Même si l'orga-
nisme représentant l'Etat chilien
face à la justice n'a pas encore pu
le prouver, l'origine de l'argent
n'est pas totalement élucidée. On
sait pour le moment que l'ancien
président et commandant en chef
de l'armée de terre s'est allégre-
ment servi dans les fonds secrets
de l'Etat.

VENTES D'ARMES. Le rapport amé-
ricain souligne aussi que si Pino-
chet n'a jamais été condamné, des
soupçons planent sur sa participa-
tion dans des trafics de drogue, de
la corruption et des ventes d'ar-
mes. Et l'avocate Carmen Hertz
rappelle : «Le quotidien londo-
nien The Guardian a publié ré-
cemment une enquête dans
laquelle il signale la coïnci-
dence exacte des visites de
Pinochet au Royaume-Uni, en
Malaisie, au Brésil et en Chine,
entre 1995 et 1997, avec des
dépôts d'argent réalisés sur
ses comptes secrets à la Riggs.
Il était invité par la Royal Or-
denance, filiale de la plus
grande entreprise d'armements
britanniques.»
Ce qui est sûr, c'est qu'entre 1984
et 2004, Pinochet a omis quelques
zéros sur ses déclarations d'im-
pôts, ce qui élèverait sa dette au
fisc à plus de 5,7 millions de dol-
lars. Accusé de fraude fiscale par
le juge chilien Sergio Muñoz, il l'est
aussi pour six autres délits, no-
tamment pour faux et usage de
faux (faux passeports, faux docu-
ments publics) et obstruction à la
justice. Quand, le 19 octobre
1998, au lieu de respecter l'ordre
de mise sous séquestre de ses
biens formulé par le juge espagnol
Baltasar Garzón, il fait en sorte
que sa fortune soit transférée vers
une société offshore.

ROLE DE L'ARMEE. La justice
n'épargne pas les proches de Pino-
chet. Sa secrétaire et son exécu-
teur testamentaire sont déjà mis
en examen, sa femme, Lucia Hi-
riart, et leurs cinq enfants sont
dans le collimateur de la justice
pour fraude fiscale. Concernant
l'épouse Pinochet, qui n'a jamais
fait une seule déclaration d'impôts,
étant «femme au foyer», elle au-
rait omis de déclarer plus de 2,4
millions de dollars correspondant à
ses comptes à l'étranger. Quant
aux militaires mouillés, ils gênent.
Car la question se pose : jusqu'où
l'armée chilienne est-elle impli-
quée?

L'étau judiciaire se resserre et le
vieillard pourra difficilement cette
fois se cacher derrière sa supposée
démence, qui lui a permis
d'échapper à nombre d'affaires de
droits de l'homme. Selon ses quel-
que 60 employés, interrogés sur
ordre du juge, il s'avère que Pino-
chet commence sa journée par des
exercices physiques et la lecture
de quatre quotidiens, il mène en-
suite des réunions avec ses pro-
ches collaborateurs, ses avocats, il
va acheter des livres à la librairie.
Et, jusqu'au 29 décembre, il gérait
lui-même l'ensemble du patrimoine
familial. Difficile d'arguer la dé-
mence donc, d'autant que les
Etats-Unis sembleraient faire pres-
sion sur la justice chilienne pour
que ce procès contre l'ancien dic-
tateur celui-là au moins aboutisse.

(1) Si l'immunité est levée dans
une affaire, elle reste efficiente
dans toutes les autres. C'est la
Cour suprême qui décide au final
s'il y a ou non levée d'immunité.

Claire MARTIN
LIBERATION, mai 2005

URGENCES MEDICALES ET RENDEZ
VOUS JUDICIAIRES

Pinochet, accusé de plusieurs cen-
taines d'atteintes aux droits de
l'homme, n'a jamais été condam-
né. La Cour suprême du Chili a
pourtant par deux fois confirmé
des décisions judiciaires recom-
mandant la levée de l'immunité de
Pinochet pour qu'il soit inculpé,
mais le cas qui est allé le plus loin
a été rejeté quand la défense a fait
valoir que la démence légère de
l'ancien chef de la junte l'empê-
chait de se défendre.

A plusieurs occasions, les urgences
médicales d'Augusto Pinochet ont
coïncidé avec d'importants rendez-
vous judiciaires. La cour d'appel de
Santiago a écouté les arguments
sur la levée de l'immunité du vieil
homme, cette fois pour qu'il puisse
répondre à des accusations de
corruption, détournement de fonds
et fraude fiscale portant sur un
montant de 17 millions de dollars
(13,4 millions d'euros) dissimulés
dans des comptes bancaires se-
crets.
LEMONDE.FR

LE CLAN PINOCHET ET SES PROCHES, DESORMAIS DANS LE COLLIMATEUR DES JUGES POUR DETOURNEMENT DE FONDS,
BLANCHIMENT D’ARGENT SALE, CORRUPTION, FRAUDE FISCALE, FAUX ET USAGE DE FAUX, OBSTRUCTION A LA JUSTICE…
13

La Bolivie existe-t-elle vraiment? On
a de temps en temps des nouvelles
de son existence: quand on tua le
Che Guevara à La Higuera, à l´occa-
sion d´un golpe (mais pas tant que
ça, d´ailleurs, s´il y en a eu 191 en
180 années d´indépendance), quand
on parle de la coca. Par certains
côtés, on en viendrait à dire qu´elle
n´existe pas. Dans la lointaine année
1870, le président bolivien de
l´époque, Mariano Melgarejo, un ex-
sergent golpiste un peu rustre, irrité
par l´ambassadeur anglais à La Paz,
le fit enduire de chocolat et faire un
tour de ville monté en croupe à
l´envers sur une mule. Quand
l´incident parvint à Londres, la reine
Victoria donna l´ordre de bombarder
La Paz ; et quand le premier ministre
Gladstone lui indiqua que La Paz
était à 500 kilomètres de la mer, la
reine se fit porter une carte géogra-
phique et, après avoir découvert où
se trouvait le pays, elle l´effaça d´un
trait de plume en déclarant : «La
Bolivie n´existe pas».

Peut-être l´épisode ne s´est-il pas
déroulé exactement comme ça ;
mais ce geste et ces paroles
d´arrogance impériale résument bien
les histoires tourmentées que la
Bolivie traîne avec elle aujourd´hui
encore. Si pour la reine Victoria -le
Bush de l´époque- la Bolivie avait
cessé d´exister, elle avait existé, et
elle continue à exister pour les hor-
des de conquistadores qui l´ont ron-
gée jusqu´à l´os pendant des centai-
nes d´années.

C´est le pays le plus pauvre
d´Amérique latine, après l´insurpas-
sable Haïti. Le plus indio, avec ses
60% de quechua et aymara, qui
deviennent 80-90% avec les cholos
(les métis). Le plus isolé, depuis que
le Chili lui a pris ses ports et son
littoral avec la guerre du Pacifique en
1879. Le plus saccagé: l´argent aux
espagnols, la potasse aux anglais, le
cuivre aux chiliens, l´étain aux trois
barons boliviens Patiño-Hochscild-
Aramayo qui n´ont laissé en Bolivie
que les trous des mines et les cime-
tières des mineurs ; l´eau, c´est les
nord-américains de Bechtel et les
français de Suez-Lyonnaise des Eaux
qui voulaient la prendre pour eux, le
gaz - dernière ressource de valeur-
une vingtaine de compagnies multi-
nationales avec tous les noms du
gotha de l´économie globale:les an-
glais de British Gaz, les français de
Total, les nord-américains de Mobil
et Enron, les espagnols de Repsol,
les brésiliens de Petrobras.

Même les derniers épisodes de
l´histoire de la Bolivie, ceux qui ont
conduit d´abord à la démission et
fuite (à Miami) du président néo-
libéral et proaméricain Sanchez de
Lozada, en octobre 2003, et mainte-
nant à la démission (sans fuite et
sans morts, soit dit à son honneur)
de Carlos Meza, pourraient être lus
et « effacés » comme des convul-
sions négligeables d´un pays qui
n´existe pas. Et au contraire, non,
qu´on le regarde à l´échelle latino-
américaine ou à une échelle plus
vaste. Globale, justement.
L´Amérique latine est plus que jamais
« le continent de l´espoir », comme
disait le pape polonais en pensant à
son troupeau. Mais aujourd´hui, cet
espoir, au-delà des latino-
américains, est le «notre», même si
les nouvelles vagues de présidents
sont en général et tout au plus social
démocrates. L´Amérique latine est
peut-être le seul endroit au monde
qui est en train de se rebeller contre
le néo-libéralisme et contre la globa-
lisation american (and european)
style. Les indigènes, d´élément rési-
duel de l´histoire de la «civilisation»,
sont passés de la résistance à
l´offensive, à un «réveil» que
d´aucuns se risquent à appeler «In-
tifada india». Les populations -des
indiens en Bolivie et en Equateur,
aux blancs en Argentine- ont dit
basta au saccage, basta à un sys-
tème qui engraisse les comptes des
oligarchies locales et les bilans des
banques des pays riches, mais
n´apporte que misère, violence et
mort à tous les autres.

C´est pour cela qu´en Amérique latine
les présidents, même élus démocra-
tiquement, mais tous ou presque
avec l´estampille néo-libérale, tom-
bent comme des quilles. Ils sont déjà
11 depuis 1992 : le brésilien Collor,
le vénézuélien Andrés Pérez, les
équatoriens Bucaram, Mahuad et
Gutiérrez, le paraguayen Cubas, le
péruvien Fujimori, l´argentin De la
Rua, l´haïtien Aristide (même si la
c´est, au moins en partie, une autre
histoire), les boliviens Sanchez de
Lozada et Mesa. Et au moins deux
autres -le péruvien Toledo et le nica-
raguayen Bolaños- sont à risques.

Beaucoup, à chaque chute et fuite,
ont pleuré pour la démocratie. Mais il
n´y a pas à pleurer parce qu´elle
n´était - n´est - qu´une sous-espèce
de démocratie formelle, qui s´épuise
avec les élections.
Comment se fait-il que des journaux
comme le New York Times et
l´Economist, écrivant sur l´Argentine
de Menem ou la Bolivie de Sanchez
de Lozada, définissaient ces gouver-
nements, dont les résultats coûtent
cher aujourd´hui, comme des «world
class success stories» ?

La «guerre de l´eau» d´abord, et la
«guerre du gaz» maintenant - qui
est la vraie raison du conflit -font de
la Bolivie un des pays les plus exis-
tants au monde. Un pays très mo-
derne et d´avant-garde. Parce que
c´est là que se joue la partie entre la
mondialisation néo-libérale et la
mondialisation des droits et des res-
sources humaines. Etant données les
forces en présence - matérielles et
médiatiques-, et même si la raison
induit au pessimisme quant à la fin
de l´histoire (même) du gaz bolivien,
voilà, oui, une guerre qui est juste.
Pas seulement en Bolivie.

IL MANIFESTO
Edition du 8 juin 2005. Traduit de
l´italien par Marie-Ange Patrizio
Image : INDYMEDIA
LA BOLIVIE
LA GUERRE JUSTE D’UN PAYS À L’AVANT-GARDE
MAURIZIO MATTEUZZI
14

LE PRÉSIDENT BRÉSI-
LIEN, LULA DA SILVA.
JEAN ZIEGLER CITE LE
CAS BRESILIEN
COMME EXEMPLE DE
PAYS TENTANT
D'ORGANISER LA
RESISTANCE MALGRE
LE GARROT MAINTENU
PAR LE FMI.
DANS SON DERNIER ouvrage,
L´Empire de la honte (éd. Fayard),
Jean Ziegler, rapporteur spécial des
Nations unies pour le droit à
l´alimentation, analyse la façon dont
les grandes compagnies privées
soumettent les peuples, grâce à la
dette et à la faim, "deux armes de
destruction massive¨. L´ancien pro-
fesseur de sociologie montre aussi
comment les Éthiopiens ou encore le
Brésil du président Lula tentent
d´organiser la résistance.

En quoi la situation d'injustice
actuelle est-elle inédite ?

Depuis que je suis en poste aux
Nations unies, j´ai accès à une réalité
insoupçonnée et terrifiante. Toutes
les sept secondes un enfant meurt
de faim et toutes les quatre minutes
quelqu´un perd la vue par manque
de vitamine A. Or la planète, regorge
aujourd´hui de richesses. Alors que,
selon un récent rapport de la FAO, la
production agricole actuelle pourrait
nourrir 12 milliards d´êtres humains,
100000 personnes meurent de faim
chaque jour. Pour la première fois
dans l´histoire de l´humanité, nous
sommes sortis du royaume de la
nécessité, grâce
aux révolutions
technologiques et
scientifiques, et
pourtant, jamais le
massacre d´êtres
humains ne s´est
produit à une aussi
grande échelle.
Car ces crève-la-
faim meurent as-
sassinés.

Qui sont les res-
ponsables de ces
inégalités ?

Il s´agit exclusive-
ment d´un problème de distribution
des richesses, dû au monopole exer-
cé par les seigneurs des sociétés
transnationales privées comme Nes-
tlé, dont je parle dans le livre, Pechi-
ney et consorts. Leur unique but est
la maximalisation du profit. L´an
dernier, les cinq cents plus grandes
multinationales privées contrôlaient
52% du produit planétaire brut.
N´importe quel "cosmocrate¨ gagne
au moins 20 ou 25 millions d´euros
par an et met des gens à la porte,
quand l´Union européenne affiche 18
millions de chômeurs permanents.
C´est ce que j´appelle la reféodalisa-
tion du monde.

Quel rôle a joué le 11 septembre
2001 ?

Aujourd´hui le Programme alimen-
taire mondial ne reçoit que la moitié
des subventions promises car les
frais de sécurité (police, armée, sur-
veillance) sont devenus la priorité
absolue. Or ces frais sont pris direc-
tement sur les budgets destinés à
l´aide humanitaire d´urgence. Les
États-unis constituent le bras armé
des féodaux. C´est le grand empê-
cheur de tourner en rond des Nations
unies. Ils tentent actuellement de
saper la réputation de Kofi Annan
parce qu´ils veulent placer un général
thaïlandais qui leur est favorable.

Dans votre livre, vous évoquez
une surveillance des Nations
unies par les Américains ?
Il existe en effet une cellule secrète
souterraine à la Maison-Blanche
chargée de surveiller les cadres des
Nations unies à partir du grade P5.
Leur pression est permanente. Rap-
pelons également que Wolfowitz a
été nommé à la tête de la Banque
mondiale et que Rice a dirigé la
compagnie pétrolière Chevron.

De quels recours disposent les
pays du Sud contre ce que vous
appelez cette machine à broyer?

L´utopie et la honte sont les forces
révolutionnaires les plus puissantes
de l´histoire. Je raconte dans le livre
la honte de cette mère, au nord du
Brésil, qui met des pierres dans l´eau
de la casserole, pour calmer ses
enfants et leur faire croire qu´il y a
quelque chose à manger ce soir-là,
espérant qu´ils finiront par
s´endormir. Depuis le 1er janvier
2003, un ouvrier métallurgiste, Lula,
est au pouvoir au Brésil, avec 68%
des voix, une légitimité démocrati-
que extraordinaire. Il a lancé qua-
rante et une mesures dans le cadre
de son pro-
gramme
"Fome zero¨
("Faim zéro¨).
Seulement, la
dette exté-
rieure du
pays est la
deuxième du
monde et le
FMI continue
à maintenir le
garrot. Plus
de la moitié
du PNB appar-
tient aux pays
du Nord. C´est
là que ça nous
concerne,
puisque les
banques sont
ici. C´est aussi
ici que l´insur-
rection des
consciences
est nécessaire pour apporter son
soutien au programme de Lula

Pensez-vous que la prise de
conscience est suffisante ?

Ce livre voudrait être une arme.
Aucune fatalité n´est en train de nous
frapper. Il n´y a pas de lois "naturel-
les¨ en économie, une quelconque
inéluctabilité du système. La société
civile a tous les pouvoirs. Nous de-
vons exiger de nos gouvernants
qu´ils changent la politique au FMI. Il
faut briser l´idéologie de la main
invisible.

L'EMPIRE DE LA HONTE
Jean Ziegler
Éd. Fayard,
324 p., 20 C
JEAN ZIEGLER, RAPPORTEUR SPECIAL DE L’ONU
“IL EST TEMPS D’ARMER
LES CONSCIENCES”
ENTRETIEN DE CLAIRE COUSIN
PAUL WOLFO-
WITZ, DE NUME-
RO DEUX DE LA
DEFENSE AMERI-
CAINE A LA TETE
DE LA BANQUE
MONDIALE
15

Saint-Simon, le célèbre mémo-
rialiste de la cour de Louis XIV,
voulait que ses écrits ne soient
publiés que cinquante ans
après sa mort. Cabales, intri-
gues, rancæurs, l'ensemble de
passions humaines ne devaient
résister, d'après lui, au pas-
sage de deux générations. Si le
temps change en sable les
rocs, à quoi réduit-il les conflits
sociaux ?
Les conquêtes pour lesquelles on
s´entretuait hier, aujourd´hui sont
oubliées. Si demain quelques sur-
vivants en témoignent, dans cin-
quante ans leurs récits prennent
l´allure d´une fiction.
Acteurs du présent, nous sommes
pour la génération qui suit les res-
ponsables directs du monde que
nous leur avons transmis. Avec la
deuxième génération, les liens
historiques sont déjà rompus. A
leurs yeux, notre présent n´a que
peu de rapport avec le leur, ils
n´héritent rien directement de
nous. C´est par eux que Saint-
Simon voulait être lu. Loin des
polémiques qui agitent les succes-
seurs, ses Mémoires devaient être
parcourues au bout de cinquante
ans avec le détachement qui sied à
la lecture d´un roman.

Le devenir histoire de l´actualité
est le devenir fiction de l´histoire.
Actualité, histoire, fiction. Il n´est
pas aisé d´échapper à ce cycle dont
nous suivons les étapes dans notre
propre histoire familiale. Nous
nous battons contre nos parents
pour bâtir notre vie, jusqu´au jour
où, parents à notre tour, la filiation
nous rattrape. Avec nos grands-
parents, c´est déjà différent. La
mort estompe trop vite leur réalité
de chair pour que nous voyions en
eux autre chose que des person-
nages du récit parental.
L´histoire des nations, et celle du
Chili en particulier, n´échappe pas
à cette règle. 1973 est à présent
loin derrière nous. Les enfants qui
sont nés après le putsch sont au-
jourd´hui des parents. Pour leurs
enfants, le coup d´état, la répres-
sion militaire seront plus légende
qu´histoire. Le récent rapport Va-
lech clôt, avec un certain retard,
l´époque des témoignages.
L´histoire se déclinera désormais
sous forme de fiction.

Le rapport Valech, fin d´un cycle
donc, et quelle fin ! Voilà enfin, au
bout de trente ans, un récit assez
complet des atrocités commises
sous la dictature militaire. Je dis
bien récit, car pour ce qui est des
acteurs, il nous faudra sans doute
patienter. Le rapport Valech, une
histoire sans noms, un drame sans
personnages, des crimes anony-
mes commis par des X sur des Y.
Drôle d´équation. Drôle de réversi-
bilité aussi. Aux noms sans corps
des disparus succèdent les corps
sans nom des torturés. Nom ou
corps, il faut choisir, les victimes
ne sauraient être présentées que
par morceaux. Le crime
d´enlèvement permanent devient
ici crime d´anonymat permanent.
Si l´appareil répressif est respon-
sable du premier, c´est l´appareil
judiciaire qui suscite le dernier. La
justice, nous rappellent à juste
titre les rapporteurs, a besoin du
silence. Les noms s´usent sous la
lumière des rues, la pénombre des
tribunaux les préserve. Patience
donc et en attendant quelques
indemnisations. Il faut d´abord que
les corps descendent sous terre
pour que les noms affleurent sur
les pages du rapport. La vérité est
une affaire de cadavres ou, dans le
meilleur des cas, des vieillards en
passe de sombrer. Les bourreaux
ont besoin de masques, tout
comme les victimes ont besoin
d´être amputées. Etrange loi de
compensations. Etrange dissymé-
trie du temps. Infiniment long pour
ceux qui souffrent, secourable pour
ceux qui vieillissent chez eux. Cin-
quante ans. Deux générations.
Aucune révolte ne semble pouvoir
accélérer le processus ni écourter
sa durée. Faut-il rester les bras
croisés en attendant que le temps
fasse son travail, ou, pour em-
ployer les termes officiels, que la
justice accomplisse, sereinement
et sans pression d´aucune sorte, sa
mission ?

Je veux croire que nous pouvons
accélérer le cours des choses, mais
sûrement pas en aval, en amont,
c´est-à-dire du côté de la fiction. Si
la lenteur judiciaire a eu des effets
de censure sur le rapport Valech,
si les noms ont dû être gommés,
faute d´avoir jugé ceux qui les
portent, et bien, changeons-les,
mettons d´autres noms à leur place
et racontons, une fois pour toutes,
ce que tant de femmes et
d´hommes ont vécu, souffert, aimé
pendant ces années terribles de la
dictature militaire. Donnons une
voix à ces corps sans nom, un
présent à ces vies laissées en sus-
pens. L´histoire s´attarde dans les
tribunaux, hâtons l´avènement de
la fiction. La vérité judiciaire est
indispensable, tout comme la
compréhension politique, économi-
que, sociologique. Il est essentiel
d´avancer sur tous les fronts. Mais
seule la fiction peut nous donner
un aperçu de l´intégralité de
l´expérience, c´est-à-dire de la
manière dont les faits politiques,
sociaux, familiaux, économiques
ont été vécus par chacun. Le de-
venir fiction de l´histoire n´est pas
un travestissement de la réalité
vécue, mais, au contraire, la seule
façon de la rendre éternellement
présente et humaine.

Le temps de la fiction est venu.
Quelques signes se font sentir ici
et là. Le retentissement provoqué
par le film Mon ami Machuca nous
prouve, contre ceux qui préten-
daient que de telles histoires
n´intéressaient plus personne, que
nous avons aujourd´hui plus que
jamais besoin de la fiction.
Beaucoup de gens ont intérêt à ce
que nous nous taisions. La liste de
LE CHILI ET SA MEMOIRE DE L’HISTOIRE RÉCENTE
LA FICTION AU SECOURS D’UNE LOURDE RÉALITÉ
16

responsabilités est longue, elle
dépasse de beaucoup les seules
Forces armées. Derrière la main de
criminel une foule indistincte se
dissimule. Complices, alliés objec-
tifs, pinochetistes fervents et
mous, indifférents nés, individua-
listes de toujours, chacun pressé
de tourner la page, soucieux de
détourner notre caméra, troublé
par les ombres que depuis le passé
l´accusent.

Ne laissons pas à leur censure plus
de territoire. La peur a gouverné
nos vies longtemps. L´oubli nous a
été salutaire un temps. Les cicatri-
ces se sont refermées tant bien
que mal. Nous avons appris à ap-
privoiser le présent. Il est grand
temps que les langues se délient,
que tel un scalpel, les plumes rou-
vrent les blessures et replongent
dans le sang. Il nous faut savoir où
nous avons été blessés et pourquoi
nous continuons à avoir mal.
Quelques efforts
viennent d´être ac-
complis, louables
mais encore timides,
nous devons pous-
ser l´objectif plus
loin. Chiliens, encore
un effort !
BERNARDO TORO



L'HISTOIRE


CHILI 1973. Deux enfants âgés
de 11 ans, l'un Gonzalo Infante,
timide issu d'une famille aisée,
réside dans les beaux quartiers,
l'autre Pedro Machuca, fils de
paysans survit dans un bidon-
ville. Ces deux garçons que tout
oppose vont se rencontrer sur
les bancs de l'école grâce à l'ini-
tiative idéaliste du Père Mac En-
roe : intégrer au collège catholi-
que très huppé de Santiago des
enfants de milieu défavorisé. Le
but : apprendre à tous respect et
tolérance alors que le climat poli-
tique et social se détériore dans
le pays. Parmi les parents des
enfants certains approuvent,
d´autres crient au scandale. De
cette ambiance turbulente naît
une amitié profonde entre deux
garçons qui partagent un pre-
mier amour, des rêves de justice
et un instinct de rébellion.


Ensemble, ils seront les témoins
impuissants du coup d´état san-
glant qui signe la fin de l'époque
d'Allende. Le réalisateur chilien
André Wood avait huit ans le 11
septembre 1973, au moment du
putsch orchestré par le général
Pinochet et du suicide de Salvador
Allende. Il évoque ses souvenirs
d´enfance et rend hommage à ce
prêtre qu´il a connu et qui croyait
en l´égalité, la fraternité et la dé-
mocratie. Il nous permet de mieux
comprendre, à travers l´amitié de
ces deux enfants, le fossé existant
entre riches et pauvres. C´est
poignant, fort, réaliste. La critique
du monde adulte vue à travers le
regard d´un enfant.


I IL L S SI IG GL LO OX XX XI I
Édition spéciule - Revoe de Presse
parmi nos sources ce mois-ci

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