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Gramsci Lettres de Prison

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Prison de Turi, 17 novembre 1930.

Très chère Thérésine,

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J'ai reçu ta lettre du 11 avec la photographie des enfants. Ils sont très sympa-
thiques et très gracieux et ils sont aussi sains et robustes, je crois. Je suis émerveillé
de constater comment François a forci; tu m'avais envoyé il y a quelque temps l'une
de ses photographies où il apparaissait maigre et fragile; à présent il paraît nettement
fort, svelte et vif. J'en suis très content et je te serais reconnaissant si tu envoyais la
même photographie à Tatiana qui l'enverra à Julie : j'ai envoyé moi-même d'autres
photographies (qui étaient techniquement mal réussies) et Julie m'écrivit que Délio et
julien s'y intéressèrent beaucoup et posèrent à leur sujet tant et tant de questions.

J'ai été fort en souci parce que depuis plus d'un mois je ne recevais plus de nou-
velles de ma mère : Charles ne m'a plus écrit depuis son voyage à Turi (en tout cas je
n'ai pas reçu de lettre de lui); Nannaro, lui, malgré toutes ses promesses ne m'a jamais
écrit (en ce qui le concerne il est probable que les lettres ne m'ont jamais été remises).
Tu devrais te décider à m'écrire plus souvent et à me donner plus particulièrement des
nouvelles de tes enfants. Cela m'intéresse beaucoup. Ce que tu me dis de François qui
écrit « de longues lettres à sa manière » et qui vous amusent, me plaît : cela veut dire
qu'il a de l'imagination, qu'il a quelque chose à dire et qu'il s'efforce de donner une
représentation à ce qui s'agite dans sa tête. Qui sait s'il ressemblera à nous deux : tu te
souviens combien nous étions passionnés de lecture et de rédaction ? Il me semble
que sur tes dix ans, n'ayant plus de livres nouveaux, tu as lu toi aussi les Codes en
entier. Mimi, au contraire, ne me paraît pas d'imagination très vive; elle a l'expression
étonnée de ceux qui ont déjà trop à faire en admirant le monde pour qu'il leur reste du
temps pour rêver et imaginer. La petite me paraît surtout contente d'être protégée par
ses aînés et de pouvoir ainsi se fier avec indifférence à l'appareil photographique et à
son aspect de loup-garou. Il me semble même qu'elle a un certain air de défi avec sa
tête penchée sur le côté. Je me trompe ? Naturellement une photographie raidit un
mouvement naturel et il est possible de mal interpréter une attitude, même si elle est
émouvante comme sur la photographie de tes enfants.

Antonio GRAMSCI, Lettres de la prison (1926-1937). Traduction, 1953.

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Donne-moi aussi des nouvelles de maman et de son véritable état de santé. Vaines
ton apathie, ne te laisse pas gagner par l'atmosphère monotone du bureau, de sa clien-
tèle et des sottes et lassantes plaisanteries de celle-ci. Retrouve ta vivacité d'antan
(non au sens physique du mot parce que, je crois, tu n'as jamais été vive dans ce sens-
là) mais ta vivacité intellectuelle, afin de pouvoir bien diriger tes enfants quand ils ne
sont pas en classe au lieu de les abandonner à eux-mêmes, comme cela arrive trop
souvent et plus particulièrement dans les familles soi-disant « bien ».

Je t'embrasse affectueusement.

ANTOINE.

Antonio GRAMSCI, Lettres de la prison (1926-1937). Traduction, 1953.

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