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[…] À ce stade de notre réflexion, il est très instructif de faire le parallèle avec l’affaire Dreyfus.

En effet, des complotistes comme Jim Marrs prennent exemple de l’affaire Dreyfus pour tenter de démontrer qu’une conspiration d’un gouvernement est possible. Leur argument est le suivant : il n’est pas idiot d’imaginer un complot des hautes sphères de décision aux Etats-Unis pour tuer Kennedy, puisque cela s’est passé historiquement avec l’affaire Dreyfus en France. C'est très utile pour eux, car ils ont besoin de soutenir leur position et de chercher à montrer que celle-ci n'est pas utopique. L'affaire Dreyfus, connue très confusément, devient alors une sorte de caution. Mais si, vue de loin, une telle argumentation pourrait passer pour logique, en réalité, le parallèle entre les deux affaires ne soutient pas les complotistes, bien au contraire.

Ä Résumé de l’affaire Dreyfus. Paris, septembre 1894. Les services du contre-espionnage français découvrent un document retrouvé à l’ambassade allemande, un "bordereau". Il s’agit d’une lettre non signée, écrite par un officier français, annonçant à l’attaché militaire allemand l’envoi de documents militaires confidentiels. Scandale : un espion français vendrait-il des secrets militaires aux Allemands ? Une enquête est ouverte. Le capitaine Alfred Dreyfus, de confession israélite, un temps rattaché à l’état major, est suspecté par le service de renseignements. Accusé de trahison, il est arrêté et emprisonné en octobre 1894. Son procès s’ouvre en huis-clos devant le conseil de guerre de Paris. A l’insu de la défense, un "dossier secret" est préparé contre Dreyfus, et montré au jury. Chargé de l’enquête, le major Henry croyait sincèrement que Dreyfus était coupable. Mais comme il ne parvenait pas à obtenir des aveux de sa part, et alors que sa hiérarchie faisait pression sur lui pour qu’il obtienne des preuves, il s’est résolu à fabriquer un faux document, irrecevable par la Cour, donc sans risque pour lui. Mais afin d’assurer une condamnation de Dreyfus, le Ministère de la guerre donna l’ordre à Henry de faire passer aux juges le dossier d’enquête sur Dreyfus, dossier qui, normalement, était irrecevable, et donc ne devait pas être donné aux juges. C’était illégal, mais c’était un ordre. Et Henry, de peur d’avouer qu’il avait fait un faux document (avec l’idée que celui-ci ne serait jamais utilisé), s’est tu, et l’a laissé dans le dossier remis aux juges. Dreyfus est condamné. A l’unanimité, le Conseil de guerre le déclare coupable d’espionnage au profit de l’Allemagne. Dreyfus clame son innocence, mais rien n’y fait. Il est condamné à la déportation à vie en Guyane, et à la dégradation, en décembre 1894. Dreyfus est envoyé à l’île du diable. Mais sans porter de jugement sur cette affaire, et sans donner d’avis sur ce que le pauvre homme eut à subir, il faut ici souligner que voilà tout ce qui a été fait de malhonnête, voilà tout ce qu’il y a eu comme "conspiration" dans l’affaire Dreyfus : quelques officiers de l’état-major, croyant vraiment que Dreyfus était le coupable, qui conspirent pour cacher une procédure interdite (remettre secrètement le dossier aux juges afin qu’ils aient des arguments contre Dreyfus), et un faux document — qu’eux mêmes ne soupçonnaient pas — fabriqué par un homme seul. C’est tout. Seule la famille de Dreyfus croit en son innocence. L’opinion publique, le Parlement, la presse trouvent la déportation trop douce pour un "traître à la patrie". L’affaire Dreyfus ranime l’antisémitisme. Que se passe-t-il ensuite ? En septembre 1896, le colonel Picquart, un antisémite (point important à noter), nouveau chef du service de renseignements, est chargé de travailler sur une amélioration des procédures de sécurité, et s’aperçoit, dans son enquête, que le dossier secret sur Dreyfus a été remis illégalement aux juges. Il en fait part à sa hiérarchie immédiatement, et demande que le verdict soit annulé, avant que les Dreyfus l’apprennent. Et lorsque ses supérieurs lui insinuent que les Dreyfus ne le sauront jamais s’il ne le dit à personne, il s’insurge, en disant que ce serait abominable, et que ça le déshonorerait. Ceci est le point crucial, à bien souligner. Voilà comment un colonel antisémite a réagi quand sa hiérarchie militaire lui a demandé de conspirer contre un juif : il a refusé catégoriquement. Le colonel Picquart, découvre qu’on a fourni de faux documents au jury militaire qui a condamné Dreyfus. Il est persuadé que le commandant Esterhazy est l’auteur du fameux bordereau. Que font alors les généraux ? Le font-ils tuer ? Non. Ils le font simplement punir en le nommant à un poste en Afrique du Nord. Esterhazy, de son côté, jugé en 1898, est acquitté malgré les présomptions qui pèsent sur lui. Mais Picquart, plutôt que de sauver sa carrière, ne peut se résoudre à garder le terrible secret, et il le répète. Madame Dreyfus est mise au courant. Le nouveau ministre de la guerre, le général Cavaignac, lui-même convaincu honnêtement de la culpabilité de Dreyfus, et n’ayant pas connaissance des manœuvres secrètes, met sur pied une nouvelle enquête militaire. L’enquêteur découvre le faux document, et (encore une fois) ne garde pas l’information pour lui mais la rapporte au ministre. Emile Zola, dans le journal l’Aurore, publie "J’accuse", qui servira de déclic au combat des dreyfusards. Ceux-ci évoquent l’erreur judiciaire flagrante. Les preuves de l’innocence de Dreyfus sont mises à jour : les faux documents fournis aux juges (ceux de Esterhazy et de Henry, qui se suicide le 31 août 1898).

Dreyfus revient en France, et son procès est révisé devant le Conseil de guerre de Rennes, du 7 août au 9 septembre 1899. Il aura été déporté du 12 mars 1895 au 9 juin 1899. De longues années de lutte et l’arrivée de nouveaux dirigeants (Emile Loubet, élu président de la République le 18 février 1899) aboutiront à sa réhabilitation. C’est d’ailleurs Emile Loubet qui va le gracier le 19 septembre 1899. Le 12 juillet 1906, la Cour de cassation casse le verdict de Rennes, et le 13 juillet 1906, le Parlement vote une loi réintégrant Dreyfus dans l’armée. Le 21 juillet 1906, le commandant Dreyfus reçoit les insignes de la Légion d’Honneur.

Ainsi, on peut en tirer les observations et conclusions suivantes : - dans l’affaire Dreyfus, les conspirateurs (identifiés) sont des officiers patriotes, alors que dans l’affaire Kennedy, les conspirateurs (non-identifiés) sont supposés être des traîtres à leur patrie (ils veulent tuer le commandant en chef). - dans l’affaire Dreyfus, la victime est un simple officier, un homme sans envergure nationale, presque un inconnu, alors que dans l’affaire Kennedy, la victime est le président, l’homme le plus puissant du pays. - dans l’affaire Dreyfus, la famille se démène, se lance dans la bataille pour l’innocenter, pour faire éclater la vérité, alors que dans l’affaire Kennedy, aucun membre de la famille Kennedy, pourtant une famille incontestablement unie et puissante, ne fera le moindre geste pour dénoncer un complot, persuadés qu’ils sont que la version officielle est vraie. Car ni les membres de la famille de JFK, ni ses proches collaborateurs et amis n’adhèreront jamais aux thèses loufoques des complotistes. - dans l’affaire Dreyfus, personne, parmi les conspirateurs du début — des hommes puissants — n’a demandé à ce qu’on tue Dreyfus, dans son île du diable, alors que dans l’affaire Kennedy, les complotistes voudraient nous faire croire que les conspirateurs ont fait tuer des dizaines de témoins gênants sans problème, ni état d’âme. - dans l’affaire Dreyfus, le colonel Picquart ne peut garder son secret, et veut faire savoir la vérité, au risque de briser sa propre carrière, alors que dans l’affaire Kennedy, les complotistes voudraient nous faire croire que des dizaines de conspirateurs ont tous continué à garder le secret jusque dans leur tombe. - dans l’affaire Dreyfus, le nouvel enquêteur n’a pas cherché à cacher la vérité qu’il venait de découvrir, pour couvrir les généraux conspirateurs (ses supérieurs), alors que dans l’affaire Kennedy, les complotistes voudraient nous faire croire que ceux qui savent la vérité gardent le silence pour protéger les coupables. Alors, si même une seule personne, dans l’affaire Dreyfus, refuse de perdre son honneur, on voit mal comment dix, cent, mille personnes, dans l’affaire Kennedy, auraient pu comploter, organiser l’assassinat, puis le cover-up, et tuer les nombreux témoins — Américains moyens qui n’avaient fait de mal à personne — et sans jamais rien divulguer, ni jamais avoir le moindre scrupule, ni jamais rien avouer à quiconque, même sur leur lit de mort. Il y a loin, très loin, entre un vrai complot ayant existé dans la réalité, et le complot imaginaire des complotistes de Kennedy. Le parallèle fait par Jim Marrs va, en fait, à l’encontre de sa théorie. On le voit, les élucubrations des complotistes reposent sur leur paranoïa, leur vision déformée du monde, et leur imagination, mais sûrement pas sur le monde réel. L’explication est sans doute que les complotistes voient le monde tel que dans les films. Mais la vie réelle est bien loin des James Bond de celluloïd. Un homme politique puissant, dans nos sociétés, n’hésitera pas à recourir au mensonge pour se couvrir, ou cacher ses opérations malhonnêtes, on le sait bien. Mais il ne donne pas l’ordre de tuer, il n’y pense même pas, car il sait bien que ses subordonnés ne sont pas assez fous, ou pas assez obéissants, pour aller jusqu’à exécuter un tel ordre. Pire, donner l’ordre d’aller tuer un témoin gênant peut s’avérer catastrophique, en ce sens que c’est un ordre qui risque d’être désobéi et qu’ensuite, l’information risque d’être répétée et divulguée, ruinant ainsi le complot secret. Si on suivait le raisonnement des complotistes, on pourrait se demander pourquoi Edouard Balladur, alors Premier Ministre, n’a pas fait assassiner Jacques Chirac en 1995, afin d’avoir la voie libre pour devenir président de la République ? C’est si simple ! Et pourquoi Laurent Fabius ne s’est-il pas arrangé pour faire éliminer, en douce, sa rivale Ségolène Royal avant les élections présidentielles de 2007 ? Pourtant, à en croire les complotistes, c’est ce qui se fait. Mais on ne le répètera jamais assez, le monde imaginaire des complotistes a très peu de choses à voir avec la réalité.