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Révision par l’ombudsman de Radio-Canada d’une plainte à propos des reportages de M. Alain Gravel et de Mme Marie-Maude Denis, sur l’arrêt d’une filature par la Sûreté du Québec, diffusés par Radio-Canada le 8 août 2012.

LES REPORTAGES
Les reportages de M. Alain Gravel et de M Marie-Maude Denis, dont il est question ici, portaient sur une filature que la Sûreté du Québec (SQ) a interrompue après que l’individu surveillé soit entré en contact avec le premier ministre Jean Charest. Ils ont été diffusés le 8 août 2012 à partir de 16 heures à la Radio, à la Télévision et sur le site Internet de Radio-Canada. Le me reportage de M. Gravel était suivi de celui de M Denis. Pour une meilleure compréhension de la plainte et de cette révision, j’en rappelle ici l’essentiel :
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Le reportage d’Alain Gravel
Le 6 mars 2009, la SQ a pris en filature M. Eddy Brandone, l’ex-secrétaire-trésorier de la FTQConstruction. La veille, Radio-Canada avait diffusé un reportage démontrant comment M. Jocelyn Dupuis, le directeur général de cette même organisation syndicale, l’avait fraudée en produisant de faux comptes de dépenses au moment où M. Brandone dirigeait les finances du syndicat. Le reportage raconte comment la police a suivi M. Brandone jusqu’à un hôtel où se déroulait une rencontre entre les leaders inuits, des ministres québécois et fédéraux et le premier ministre du Québec, Jean Charest. M. Gravel explique qu’Eddy Brandone n’était pas invité à cette réunion, même s’il affirme le contraire. Toujours est-il qu’à la pause du midi de cette réunion, M. Brandone réussit à s’approcher du premier ministre avec qui il converse pendant deux minutes. Puis, explique M. Gravel, l’ordre est donné de cesser la filature. Le journaliste se demande ensuite qui a donné cet ordre et pourquoi. Le porte-parole de la SQ refuse de commenter l’incident, dit-il, parce que la filature fait partie de la preuve dans le dossier judiciaire de M. Jocelyn Dupuis, qui fait maintenant face à des accusations criminelles. Le même porte-parole lui affirme cependant qu’il n’y a eu aucune intervention politique dans cette affaire et que la SQ jouit d’une indépendance totale. M. Gravel conclut en disant que M. Charest a réagi par lettre à cette affaire. Le premier ministre admet avoir croisé M. Brandone lors de l’événement mentionné dans le reportage, affirme qu’il est « absurde » de croire qu’il ait pu avoir un lien quelconque avec la filature ou son interruption, et que les membres de son gouvernement et lui n’interviennent jamais dans les enquêtes policières.

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Le reportage de Marie-Maude Denis
M Denis explique d’abord que l’équipe d’enquête de Radio-Canada fouille cette affaire depuis longtemps et qu’elle a rencontré Eddy Brandone en 2010 pour lui demander « pourquoi il était allé rencontrer Jean Charest le 6 mars 2009 ». Cette rencontre a été filmée avec une caméra cachée. Le reportage en montre des extraits où on entend M. Brandone affirmer qu’il était invité à la rencontre des Premières Nations où se trouvait M. Charest, qu’il savait que ce dernier y serait, et qu’il était là « bien plus pour faire du PR avec les Indiens ». M Denis ajoute que M. Brandone disait vouloir vendre des roulottes de chantier aux Inuits et que sa conversation avec M. Charest était anodine. Elle indique toutefois qu’un représentant de la communauté inuite, « qui a été témoin de la scène », affirme que M. Brandone n’était pas invité à cette réunion et que celui-ci lui avait confié que sa présence avait comme unique objectif de voir M. Charest. La journaliste précise que la conversation entre M. Brandone et M. Charest, durant la pause du dîner, a duré deux minutes. Le reportage nous indique ensuite que M. Brandone connaît M. Charest depuis une vingtaine d’années, qu’il l’a rencontré en 1993 lors de la course à la direction du Parti conservateur, à laquelle M. Charest participait, qu’il y militait aux côtés de M. Tony Tomassi, l’ex-ministre de M. Charest qui fait aujourd’hui face à des accusations criminelles. La journaliste ajoute que M. Brandone fréquentait assidûment les soirées du Parti libéral du Québec, et qu’il avait des contacts avec le monde interlope. M
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Denis explique qu’il était un proche de M. Johnny Bertolo, « un caïd de la mafia assassiné en

2006 » et qu’il admet connaître Raynald Desjardins, « mafieux notoire, aujourd’hui accusé de meurtre », tout en se défendant d’en être un proche. Elle ajoute que M. Brandone est aussi propriétaire avec sa famille de quatre condominiums dans un immeuble d’habitation où plusieurs proches de la mafia et des dirigeants de la FTQ sont aussi propriétaires. Puis, le reportage nous fait entendre brièvement M. Brandone lors d’une conversation téléphonique récente dans laquelle il nie complètement avoir rencontré M. Charest le 6 mars 2009. M
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Denis raconte ensuite que l’interruption de la filature de M. Brandone a laissé des

« impressions très différentes chez les policiers de la SQ proches de cette enquête ». Elle indique que certains ont accepté de parler à Radio-Canada, mais sous le couvert de l’anonymat, convaincus qu’une sortie publique « mettrait fin à leur carrière ». La journaliste poursuit en citant quatre de ces policiers : « De façon générale, lui dit un premier policier, il y a un principe non écrit de protection du gouvernement. Il ne faut pas laisser l’impression qu’une enquête criminelle s’approche du premier ministre »;

3 Un deuxième soutient que « le responsable de l’opération a tout simplement paniqué quand il a vu le premier ministre et a décidé d’ordonner le black-out, sans en parler à l’état-major »; « Normalement, soutient un troisième, quand on fait une filature c’est pour voir qui le sujet va aller rencontrer. C’était complètement inhabituel de cesser la filature »; Enfin, un quatrième policier estime « que c’était bizarre d’arrêter la filature parce qu’ils étaient à une étape où chaque détail compte » et que l’événement « avait clairement créé un malaise ». M
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Denis conclut son reportage en disant qu’il n’y a pas qu’à la SQ que l’arrêt de cette filature

soulève des questions puisque, dit-elle, il en sera « vraisemblablement » question lors des travaux de la Commission Charbonneau (Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction).

LES AUTRES ÉLÉMENTS DE LA COUVERTURE
J’ai déclenché cette révision à la demande d’un plaignant insatisfait des reportages de M. Gravel me et de M Denis, mais j’ai reçu d’autres plaintes qui portent sur l’ensemble de la couverture assurée par Radio-Canada sur l’affaire dévoilée par les deux journalistes. Je présente donc ici certains des éléments de cette couverture que j’ai dû examiner de plus près.

L’introduction des reportages lue par les animateurs
Voici l’introduction des deux reportages qui a été lue en ondes par les animateurs des différents bulletins de la Radio et de la Télévision qui les ont présentés : « Radio-Canada a appris qu’une filature de la Sûreté du Québec impliquant un ex-dirigeant de la FTQ-Construction a été interrompue après qu’il fut entré en contact avec le premier ministre Jean Charest. Cela s’est passé au lendemain des premiers scandales sur l’industrie de la construction. L’homme concerné, Eddy Brandone, est un militant de longue date du Parti libéral du Québec et a été proche d’un membre de la mafia. L’incident a choqué les enquêteurs de la SQ qui se demandent pourquoi il a fallu interrompre la filature. »

Les manchettes, les nouvelles brèves et les titres
Les textes qui suivent, et certaines variantes de ces textes, ont été utilisés en manchette dans les bulletins de nouvelles de la Radio et de la Télévision; comme aguiches au RDI et à la Chaîne principale de la Télévision; dans les bulletins de nouvelles brèves RDI express; et dans la bande défilante du RDI qui apparaît au bas de l’écran. Radio-Canada.ca a aussi utilisé comme titre un texte semblable.

4 Les voici : « Une filature de la Sûreté du Québec interrompue après une rencontre avec le premier ministre Jean Charest. » « Nous vous présentons un reportage exclusif sur une filature d'un exdirigeant de la FTQ-Construction, filature de la Sûreté du Québec interrompue après une rencontre avec le premier ministre Jean Charest. » « La Sûreté du Québec interrompt la filature d’un ex-dirigeant de la FTQConstruction après sa rencontre avec Jean Charest. » « Pourquoi une filature de la Sûreté du Québec a-t-elle été interrompue après une rencontre avec Jean Charest? » « Filature d’un ex-dirigeant de la FTQ-Construction interrompue après une rencontre avec Charest. » « Une filature policière d’un dirigeant de la FTQ-Construction a été interrompue après qu’il eut rencontré Jean Charest. »

La séquence de la couverture
Voici, pour le 8 août, des repères qui donnent un aperçu du déroulement de la couverture par me Radio-Canada des reportages de M. Gravel et de M Denis et des réactions et commentaires qu’ils ont provoqués : 8 août, 17 heures : diffusion des reportages en ouverture du Téléjournal RDI et du Radiojournal de 17 heures; 8 août, 18 heures : diffusion des reportages dans les radiojournaux et dans les téléjournaux régionaux de 18 heures; en plus, Le téléjournal Grand Montréal a aussi présenté après les reportages une analyse de leurs conséquences possibles dans un échange entre l’animateur Christian Latreille et le chef de bureau de Radio-Canada à l’Assemblée nationale, Sébastien Bovet; puis à 18 h 30, dans la deuxième partie de l’émission, le journaliste Patrice Roy, qui couvre la campagne électorale, à présenté la réaction de la chef du Parti québécois, Pauline Marois, avant de s’entretenir de l’affaire avec l’analyste politique Michel C. Auger; 8 août, 18 heures : entretien de l’animateur avec les journalistes Gravel et Denis qui expliquent le contenu de leurs reportages; entretien de l’animateur avec l’analyste politique de Radio-Canada Michel Pepin; 8 août, 19 heures : diffusion des reportages dans l’émission d’actualités du RDI, 24 heures en 60 minutes et discussion entre les journalistes Alain Gravel et Marie-Maude Denis et l’animatrice Anne-Marie Dussault; présentation en direct du

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5 point de presse du premier ministre Jean Charest qui réagit pour la première fois en personne au contenu des reportages en niant être intervenu pour arrêter la filature et en s’en prenant à l’éthique de Radio-Canada; entrevue de M Dussault avec l’ancien ministre de la Justice et de la Sécurité publique du gouvernement Charest, M. Jacques Dupuis, qui défend le point de vue de M. Charest; entrevue de me M Dussault avec l’expert en affaires judiciaires et policières André Cédilot; entrevue de M Dussault avec Jean-Pierre Charbonneau à titre d’ex-politicien et d’ancien journaliste spécialisé dans les matières policières et judiciaires; rediffusion du point de presse de M. Charest; entretien de M politiques Vincent Marissal et Josée Legault; 8 août, 21 heures : diffusion des reportages au Téléjournal RDI de 21 heures et échange entre l’animatrice Claudine Bourbonnais et les journalistes Gravel et Denis; échange avec la journaliste Martine Biron qui livre les réactions du premier ministre Jean Charest aux reportages, et avec la journaliste Josée Thibeault qui fait part de celle de la chef péquiste Pauline Marois; 8 août, 22 heures : diffusion des reportages au Téléjournal de 22 heures suivie d’un échange entre l’animatrice Céline Galipeau et les journalistes Gravel et Denis; échange avec la journaliste Martine Biron qui livre les réactions du premier ministre Jean Charest aux reportages, et avec la journaliste Josée Thibeault qui fait part de celle de la chef péquiste Pauline Marois. Le lendemain, 9 août, l’affaire a continué d’occuper l’avant-scène, surtout à cause des réactions provoquées par le contenu des reportages et leur diffusion. Tout au long de la journée, on a pu entendre les réactions de tous les partis impliqués dans la campagne et les commentaires de différents analystes dans les bulletins de nouvelles de la Radio et de la Télévision, dans les émissions d’actualités de la Radio comme La Tribune et L’été du monde, et du RDI comme Le match des candidats, Le club des ex et 24 heures en 60 minutes, tandis que Radio-Canada.ca diffusait des articles constamment mis à jour sur ces mêmes réactions au fur et à mesure qu’elles se présentaient.
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Dussault avec les analystes

LA PLAINTE
Lorsque l’ombudsman reçoit une plainte d’un citoyen, il la fait d’abord suivre à la direction de l’Information afin qu’elle réponde au plaignant. Ce n’est que lorsque le plaignant se montre insatisfait de cette réponse et qu’il demande à l’ombudsman de réviser le dossier que celui-ci peut intervenir, puisque le Bureau de l’ombudsman est une instance d’appel. M. Michel Ludger St-Jacques est le premier à m’avoir demandé une révision de sa plainte sur les me reportages de M. Gravel et de M Denis. Mais il n’est pas le seul à s’en être plaint. Mon bureau a reçu une cinquantaine de courriels d’auditeurs qui s’en sont montrés insatisfaits. Voici la plainte de M. St-Jacques :

6 « Je dénonce le caractère indigne et incendiaire du reportage qu’a fait Radio-Canada récemment au sujet de l’arrêt d’une filature de la SQ et de l’allégation non établie d’une intervention politique. Le reportage est incomplet, malicieux et discrédite tout à fait gratuitement nos institutions. C’est un power trip journalistique inacceptable et combien dévastateur dans un monde où la confiance en général est fragilisée mais encore plus lorsque la confiance en général est en crise. J’ai peine à croire que ce reportage rencontre les normes journalistiques de notre Société publique. Je porte plainte et demande que ce reportage soit l’objet d’une analyse objective de votre part. » Je cite également quelques extraits des autres plaintes que j’ai reçues pour donner la mesure de ce que les plaignants avaient à reprocher aux reportages : « Que font valoir les contenus de ces deux reportages signés Gravel/Denis? Il y avait filature de X, peut-être écoute électronique, X a eu une très brève conversation avec le PM, par la suite dans un délai d'au plus 30 minutes un black out de la filature a été décrété sans explications fournies aux pisteurs déployés. Point à la ligne. En réaction, le PM n'a pas nié connaître X depuis longtemps, d'avoir parlé brièvement avec lui, il nie avoir pu demander que cesse la filature et affirme ne pas avoir été mis au courant de celle-ci. Point à la ligne. Où est donc l'intérêt public à diffuser ainsi ces reportages, au moment où vous le faites? Ajouter aux apparences de non-intégrité du PM, de ses ministres, aux doutes, aux soupçons de copinage avec même des mafieux? (…) » « À mon avis, les reportages reposant sur des sources systématiquement anonymes sont discutables, quelque soit la validation interne de la SRC dont vous (l’ombudsman) devez obligatoirement être indépendant. La méthode d’association de témoignages systématiquement anonymes pour tirer des conclusions est du ressort d’allégations non soutenues par des preuves solides (…). » « Comme vous le savez trop bien, nous vivons dans un monde de perception. Le choix des mots, du traitement et la décision de "sortir" une nouvelle à un moment donné jouent un rôle majeur dans cette perception. Le reportage d’hier des journalistes Alain Gravel et Marie-Maude Denis est un manque flagrant à votre propre guide. Il vient "jouer" dans une campagne électorale. Il joue avec la perception des citoyens (…). » « "Ce soir à l’émission, la SQ interrompt la filature d’un ex dirigeant de la FTQ-Construction dans les minutes qui ont suivi sa rencontre avec Jean Charest" (…) Pourquoi ce choix de mots dans le titre quand de nombreuses variantes plus précises étaient disponibles? En particulier, pourquoi l’utilisation du générique "la SQ" qui porte à confusion? Si la SQ interrompt

7 une filature, c’est qu’une entité externe à la SQ lui en a donné l’ordre, et donc, forcément, il ne peut s'agir que du politique (…). Le titre, pour être plus exact, aurait dû être : "Ce soir à l’émission, des agents de la SQ sont obligés par leur état-major (…) d’interrompre la filature d’un ex-dirigeant de la FTQ-Construction dans les minutes qui ont suivi sa rencontre avec Jean Charest". Évidemment, (…) l’effet médiatique et les cotes d’écoute qui en découlent ne sont plus les mêmes. On n’est pas loin du journalisme à la National Enquirer. »; « Je suis vraiment déçu qu’un journaliste d’une grande institution comme Radio-Canada ait laissé croire, sans réserve, que le premier ministre s’est ingéré dans une enquête policière (…). » « Il y a plusieurs raisons pour arrêter des procédures : manques de preuves, de ressources, de jugement, etc. (…) à tous les niveaux de l'appareil policier et judiciaire. Vos journalistes ont tranché, c'est M. Charest. Cette conclusion a tourné en boucle au bas de l'écran pendant presque toute l'émission et aux nouvelles express (…). » « Je tiens à porter plainte sur l’acharnement et le manque d’impartialité de la Société Radio-Canada, et ce, principalement (et non exclusif) dans son émission 24 heures en 60 minutes avec Anne-Marie Dussault. (…) L’émission qui dure normalement 60 minutes a consacré 52 minutes sur le dossier de la filature. En aucun cas, on prouve l’implication du gouvernement mais quand on utilise 52 minutes sur 60 minutes à ce sujet on peut croire qu’il y a acharnement et prise de position… »

LA RÉPONSE DE LA DIRECTION
C’est M. Jean Pelletier, premier directeur, Information Télévision, qui a répondu aux plaignants au nom de la direction de l’Information. Je reproduis ici l’essentiel de sa réponse : « M. Charest reproche à Radio-Canada de manquer d’éthique en l’accusant d’avoir fait suspendre la filature de M. Eddy Brandone lorsque ce dernier est venu le rencontrer le 6 mars 2009 dans un hôtel de l’ouest de Montréal. Notre reportage n’affirme pas ni même n’insinue que le premier ministre luimême a ordonné l’arrêt de cette filature. Le reportage fournit d’ailleurs le témoignage de quatre sources policières hautement crédibles qui chacune donne une interprétation différente de cette suspension sans jamais toutefois déclarer que le premier ministre y a joué un rôle. Ce reportage, au-delà de cette filature avortée, soulève en vérité plusieurs questions troublantes et d’intérêt public. Pourquoi M. Brandone, un acteur important au sein de la FTQ-Construction, et aux relations troubles avec le

8 milieu mafieux, au lendemain d’un reportage révélant qu’il était responsable d’endosser les dépenses abusives du directeur de la FTQ-Construction, Jocelyn Dupuis, faisait-il l’objet d’une filature policière? Pourquoi M. Brandone, sans y être invité, a pu rencontrer M. Charest à l’occasion d’une rencontre de haut niveau avec des ministres fédéraux et provinciaux et des représentants inuits? Au nom de quoi jouissait-il d’un tel accès auprès du premier ministre? Notre reportage expose clairement qui est M. Brandone et ses relations avec certaines personnes liées au crime organisé. Il nous incombe comme entreprise de presse de faire la lumière sur ces personnages et leurs agissements et, dans le cas de cet ex-patron de la FTQ-Construction, nous ne pouvions passer sous silence l’accès qu’il avait auprès de M. Charest. On nous reproche de diffuser cette information en pleine campagne électorale donc avec l’intention préméditée de nuire au PLQ. Rien n’est plus faux. Quel qu’eut été le parti politique et sur la base de faits identiques, nous aurions signé le même reportage avec le même calendrier de diffusion. Ce n’est qu’au cours des dernières semaines, après avoir eu confirmation du déroulement précis de cette filature, que nous avons pris la décision de diffuser ce reportage. Si nous avions agi autrement, on nous aurait reproché, avec raison, notre silence. L’émission Enquête et les bulletins de nouvelles de Radio-Canada ne font jamais relâche. Ils ne décident pas non plus de la date d’un scrutin. Depuis trois ans, la Société Radio-Canada a révélé, mois après mois, l’ampleur de la corruption au sein de l’industrie de la construction. Elle a mis au jour la collusion qui dure depuis des décennies entre le milieu de la construction et les organisateurs de partis politiques de toutes les tendances. Elle a fait un tel étalage de ces faits troublants que le gouvernement Charest, après s’y être opposé pendant plus d’un an, a décidé de mettre sur pied une commission d’enquête publique que dirige la juge France Charbonneau. Nous avons produit ce reportage au seul nom de l’intérêt public. M. Brandone a rencontré le premier ministre du Québec tout en faisant l’objet d’une filature de la Sûreté du Québec dans le cadre d’une vaste enquête sur la corruption dans l’industrie de la construction et ses répercussions sur le financement des partis politiques. Au nom de quoi faudrait-il taire cette information? »

LA DEMANDE DE RÉVISION
Cette réponse de M. Jean Pelletier n’a pas satisfait M. St-Jacques qui m’a demandé, en ces termes, de réviser le dossier :

9 « Votre explication ne saurait en soi constituer la, et ou une justification raisonnable (défendable) d’avoir dénoncé en ondes un incident opérationnel de la SQ et d’avoir construit sciemment le reportage de manière à laisser croire à une collusion malsaine entre le monde politique, le monde interlope et le monde judiciaire. Je maintiens que le reportage en cause, loin d’être complet, n’a rien d’utile ou de constructif pour notre société, que son caractère incendiaire est inacceptable de la part de journalistes qui se prétendent professionnels au sein d’une entreprise de communication tant nécessaire dans notre société. » D’autres plaignants ont aussi réagi à cette réponse de M. Pelletier. Voici quelques extraits de ces répliques : « Aucune correction convaincante sur l’interprétation de ce reportage n’a été formulée dans les jours qui l’ont suivi, ce qui aurait eu comme effet de rectifier ce que le public devrait retenir du reportage en question ici. Je maintiens donc ma plainte conjointe envers Radio-Canada, le directeur des nouvelles et les journalistes ici concernés à cause des réponses incomplètes qui ont été données dans les reportages précités et les impacts de ce reportage sur la campagne, sur le Parti libéral et M. Charest. Je crois que le fait de soulever des questions sans espoir de fournir des réponses à ces questions, représente un manque de jugement et une démonstration de partisanerie lors d’une campagne électorale (…). » « Vous n’avez aucunement répondu à ma plainte. (…) Je peux croire que je ne suis pas la seule personne à être indignée (…) de l’acharnement politique fait sur cette nouvelle durant l’émission 24 heures en 60 minutes et la demi-heure précédant et suivant cette émission (…). » « M. Pelletier, nous vous demandons : qui aurait pu vous reprocher de vous garder de diffuser en l'état ces deux reportages en pleine campagne électorale? Qui? Que des gens qui étaient très au courant des enquêtes journalistiques que vous meniez à l'interne (…). Peut-être, entre autres, les quatre sources policières hautement crédibles qui auraient pu, si vous n'aviez pas diffusé le tout, faire couler l'info à TVA, au PQ ou à M. Duchesneau! Comment la population, vos téléspectateurs, aurait pu vous reprocher une autocensure pour cause de campagne électorale, puisqu'elle ignore la teneur et le suivi de vos enquêtes?! »

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LA RÉVISION 1
Par souci de transparence, je dois d’abord établir que j’ai été, dans mes fonctions antérieures , au fait de cette affaire de filature sur laquelle travaillait l’équipe d’enquête de Radio-Canada. Lorsque j’ai quitté mes fonctions au sein de la direction de l’Information, en novembre 2011, je savais que les journalistes Gravel et Denis étaient déjà en possession, depuis au moins un an, de certains éléments probants et de témoignages sur cette affaire. À l’époque, la direction les avait toutefois jugés insuffisants pour permettre la diffusion de reportages. J’estime cependant que cela ne me rend pas inapte à juger de la qualité et de la pertinence des reportages diffusés les 8 et 9 août dernier sur la filature policière de M. Eddy Brandone, ou de 3 leur conformité aux Normes et pratiques journalistiques (NPJ) de Radio-Canada. Ni de la façon dont Radio-Canada a, de façon générale, traité ce dossier. Pour les besoins de cette révision, j’ai écouté, lu et regardé tout ce que Radio-Canada a publié ou diffusé à la Radio, à la Télévision ou sur Radio-Canada.ca les 8 et 9 août 2012 sur la filature avortée de M. Brandone par la SQ. J’ai également écouté et lu une grande partie de ce qui s’est dit et écrit sur le sujet dans les autres médias. J’ai aussi échangé de certains aspects de la couverture accordée par Radio-Canada à cette affaire avec le directeur général de l’Information de Radio-Canada, M. Michel Cormier, et rencontré ou discuté avec plusieurs personnes, journalistes, universitaires, juristes ou autres, dont l’expertise m’apparaissait utile. Enfin, j’ai longuement rencontré les journalistes Gravel et Denis. Les plaintes que j’ai reçues soulèvent plusieurs questions. D’abord sur la véracité et la crédibilité des deux reportages des journalistes Marie-Maude Denis et Alain Gravel, diffusés en primeur le 8 août 2012 et, incidemment, sur la fiabilité de leurs sources. Plusieurs remettent également en cause la pertinence même de ces reportages, estimant que les informations qu’ils contenaient n’appelaient aucune conclusion précise, qu’ils étaient incomplets parce qu’ils soulevaient plus de questions qu’ils n’apportaient de réponses, et qu’en conséquence il n’était pas dans l’intérêt public de les diffuser. Certains vont plus loin et considèrent que ces reportages ne sont qu’un tissu d’insinuations qui visaient simplement à salir la réputation de M. Charest. La plupart des plaignants s’indignent également que Radio-Canada ait choisi de diffuser ces reportages en pleine campagne électorale, devenant ainsi une protagoniste « partiale » de celleci.
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Mandat de l’ombudsman : http://blogues.radio-canada.ca/ombudsman/mandat Premier directeur responsable des nouvelles (Radio, Télévision, Web) 3 http://cbc.radio-canada.ca/fr/rendre-des-comptes-aux-canadiens/lois-etpolitiques/programmation/journalistique/
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11 De nombreux plaignants soutiennent par ailleurs que M
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Denis et M. Gravel accusaient

M. Charest d’être intervenu personnellement auprès de la SQ pour faire cesser la filature de M. Brandone. Certains politiciens en campagne, au premier chef M. Charest lui-même, ont perçu la même chose, ou choisi de tirer la même conclusion des reportages. Ce dernier aspect peut paraître accessoire. Il est au contraire au cœur de la controverse suscitée par la diffusion des reportages. Les deux journalistes ont-ils effectivement affirmé ou laissé entendre que M. Charest avait lui-même ordonné à la SQ d’arrêter la filature? Sinon, d’où vient cette interprétation? Enfin, d’autres auditeurs considèrent qu’on a donné beaucoup trop d’importance aux questions soulevées par les reportages. Un d’entre eux soulève en particulier le cas de l’édition du 8 août de l’émission d’actualités 24 heures en 60 minutes, diffusée au RDI. En vertu de son mandat, l’ombudsman doit analyser les plaintes qu’il reçoit à la lumière des NPJ de Radio-Canada. J’y ferai donc référence lorsque nécessaire pour l’analyse du cas qui nous occupe ici.

La véracité et la crédibilité des reportages
Les NPJ ont prévu des règles de conduite spécifiques à l’exercice du journalisme d’enquête . En voici les extraits les plus pertinents: « Caractéristiques particulières - Journalisme d'enquête Le journalisme d’enquête est un genre particulier qui peut mener à des conclusions et, parfois, à des jugements sévères. Une enquête journalistique s’appuie généralement sur une prémisse, mais nous ne diffusons jamais le résultat d'une enquête avant d'avoir suffisamment de faits et d'éléments de preuve pour nous permettre de tirer des conclusions et de porter des jugements. Par souci d’équité, nous tentons avec diligence de présenter le point de vue des personnes ou des institutions visées par l’enquête. » Vérification auprès d'une deuxième source Notre engagement en faveur de l’exactitude et de l’intégrité implique que nous nous efforcions de contre-vérifier l'information auprès d’une deuxième source. Il peut même arriver que plus de deux sources soient nécessaires. Nos reportages sont fondés sur des informations validées. Chaque fois que cela est possible, nos reportages font appel à des sources identifiées, de
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http://cbc.radio-canada.ca/fr/rendre-des-comptes-aux-canadiens/lois-etpolitiques/programmation/journalistique/journalisme-d-enquete/

12 première main, qu’il s’agisse de participants à un événement ou de documents authentifiés. L’importance d’avoir une ou plusieurs sources dépend de la nature et de la qualité de la première source. Si la première source est confidentielle, nous nous efforçons de vérifier l’exactitude de l’information en la corroborant de manière indépendante. Toute décision de publier un sujet fondé sur une seule source confidentielle doit être autorisée par le directeur. Protection des sources - Garantie de confidentialité La possibilité de protéger nos sources nous permet de recevoir des informations importantes et de les divulguer au public. Si nous ne protégeons pas convenablement nos sources confidentielles, nous perdrons la confiance de nos informateurs et cela compromettra notre capacité de dévoiler les abus de pouvoir. Nous offrons une protection à nos sources en nous basant sur plusieurs facteurs, dont l’importance de l’information, son impact possible sur la vie des Canadiens et son influence potentielle sur des enjeux d’intérêt général. Nous prenons aussi en considération le degré des difficultés personnelles ou professionnelles de la source et les dangers possibles auxquels elle s’expose, si elle est reconnue. Nous devons faire les efforts nécessaires pour établir la crédibilité de l’informateur et trouver des moyens de corroborer l’information. Une fois que nous nous sommes engagés à protéger une source d’information, nous veillons à ce qu’aucun détail pouvant conduire à son identification ne soit diffusé. Nous utilisons les documents de recherche avec prudence. Nous employons les meilleurs moyens techniques pour masquer son identité pendant la diffusion. Lorsque l'anonymat est accordé à quelqu'un, le journaliste comme la source doivent être tout à fait conscients que cet engagement lie également RadioCanada et qu'il ne se limite pas seulement au journaliste. La protection d’une source peut avoir des répercussions sur le plan juridique. Les journalistes doivent être au courant des règles en vigueur ou encore demander un avis juridique. Avant qu’une source d’information confidentielle ne soit utilisée pour un sujet ou qu’un sujet ne soit publié sur la foi de l’information fournie, le rédacteur en chef doit connaître l’identité de la source ainsi que la nature exacte de l’entente conclue avec elle.

13 Le dévoilement des sources au sein de la hiérarchie éditoriale n'équivaut pas à une divulgation publique. L'ampleur et l'importance du sujet, ainsi que son incidence possible sur les personnes ou les institutions, détermineront à quel niveau hiérarchique la décision doit être prise. » Plusieurs plaignants remettent en cause la crédibilité des reportages de M
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Denis et de

M. Gravel. Plus spécifiquement, certains soutiennent que les faits qui y sont présentés ne prouvent pas qu’il y ait eu une intervention politique pour faire cesser la filature, et encore moins une intervention du premier ministre lui-même. Bref, que les reportages sont au mieux « incomplets », comme le prétend M. St-Jacques, ou tout à fait inutiles selon d’autres auditeurs. La première norme journalistique citée plus haut dit : « une enquête journalistique s’appuie généralement sur une prémisse, mais nous ne diffusons jamais le résultat d'une enquête avant d'avoir suffisamment de faits et d'éléments de preuve pour nous permettre de tirer des conclusions et de porter des jugements. » Les reportages présentés à la Radio et à la Télévision, dans les bulletins de nouvelles, sont coiffés par une introduction lue par l’animateur. On trouve habituellement dans ce genre d’introduction un résumé de l’exposé qui vient ensuite dans le reportage qu’elle présente. Celle qui précédait les reportages de M. Gravel et de me M Denis ne fait pas exception. Et cette introduction ne dit pas que les reportages concluent à une intervention politique, ou de M. Charest. Pas plus que les reportages d’ailleurs. Il suffit de les réécouter ou de les lire pour s’en convaincre. Les reportages étaient-ils inutiles et incomplets pour autant? Si je comprends bien les plaignants, il aurait fallu que les journalistes attendent d’avoir des preuves d’une intervention politique ou de M. Charest lui-même avant de diffuser leurs reportages. Un point de vue partagé par cet autre auditeur que j’ai cité plus haut et pour qui le fait de « soulever des questions sans espoir de fournir des réponses à ces questions représente un manque de jugement et une démonstration de partisanerie lors d’une campagne électorale ». Là-dessus, je dirai d’abord qu’il n’appartient pas qu’aux journalistes de « fournir des réponses » aux questions qu’ils soulèvent, et qu’en ce sens M. Gravel et M Denis espéraient certainement que les personnes concernées par leurs reportages en fournissent. Revenons à la norme. Quelle était la prémisse de ces reportages? Réponse : qu’une filature de la SQ avait été interrompue après que la personne sous surveillance ait rencontré le premier ministre Jean Charest, et que cette interruption avait provoqué des remous parmi les enquêteurs de la SQ parce qu’ils la trouvaient inhabituelle. Quelles sont les « conclusions » tirées dans ces reportages? Il y en a plusieurs, à commencer par le fait que cette filature a bien eu lieu, et que son interruption a coïncidé avec la rencontre
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14 avec M. Charest, que cette rencontre a eu lieu le lendemain d’un reportage qui plaçait M. Brandone dans une situation délicate, etc. Quant aux « jugements » portés, ils sont aussi nombreux : l’affirmation que M. Brandone n’était pas invité à la rencontre où il s’est présenté, contrairement à ce qu’il prétend; qu’il était bien en relation avec le monde interlope; que l’interruption de la filature était inhabituelle, etc. Sur les raisons de l’interruption de la filature, le reportage de M Denis propose quatre opinions que je qualifierais d’éclairées même si elles viennent de sources non identifiées. Je reviendrai sur cet aspect plus loin. Aucune de ces opinions ne suggère qu’une intervention politique serait à l’origine de l’arrêt de la surveillance de M. Brandone, encore moins une intervention directe de M. Charest. Tout au plus, le premier policier cité par M
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Denis parle-t-il d’un « principe

non écrit » à la SQ à l’effet qu’« il ne faut pas laisser l’impression qu’une enquête criminelle s’approche du premier ministre ». Je constate donc, et tout le monde peut faire le même constat, que nulle part dans les deux reportages, pas plus que dans l’introduction de ceux-ci, lue par les animateurs, il n’a été mentionné explicitement ou directement allégué que l’interruption de la filature était due à une intervention politique, comme l’affirme M. St-Jacques dans sa plainte, encore moins de M. Charest lui-même comme le soutiennent d’autres plaignants. Les NPJ requièrent aussi que les journalistes d’investigation tentent « avec diligence de présenter le point de vue des personnes ou des institutions visées » par leurs enquêtes. Les reportages sont suffisamment clairs à cet égard puisqu’on y entend les réactions de M. Brandone et d’un porte-parole de la SQ, et que M. Gravel rend compte lui-même de celle du premier ministre Jean Charest parce que celui-ci n’a pas souhaité lui donner d’entrevue. Plusieurs auditeurs n’ont pas apprécié le recours par les reporters à des sources anonymes, estimant que de telles sources sont peu fiables, l’un de ceux que j’ai cité plus haut considérant même que les conclusions tirées des témoignages de telles sources sont « du ressort d’allégations non soutenues par des preuves solides ». Je peux comprendre cette perception des choses. Après tout, un journaliste pourrait faire dire n’importe quoi à une source qu’il ne montre pas et n’identifie pas. Mais ce serait oublier que les journalistes ne sont pas au-dessus des lois et qu’ils doivent répondre de leurs gestes et de leurs propos devant la population et devant les cours de justice, le cas échéant. Par ailleurs, les journalistes d’enquête ne disposent d’aucun des pouvoirs dont les enquêteurs policiers, les tribunaux ou les commissions d’enquête, par exemple, disposent pour mettre la main sur des preuves physiques ou documentaires, ni pour contraindre quelqu’un à témoigner. Ils ne peuvent donc compter que sur leur persévérance et leur pouvoir de conviction pour amener quelqu’un à fournir des preuves ou des témoignages. Un des rares arguments dont ils disposent est la garantie de l’anonymat. C’est pourquoi la confidentialité des sources est si importante pour les journalistes, en particulier pour ceux qui font dans l’enquête.

15 À Radio-Canada, comme le démontrent les extraits des NPJ que j’ai cités plus haut, le recours aux sources anonymes est très bien balisé. La crédibilité de telles sources doit être établie, les informations qu’elles fournissent doivent être validées et corroborées, leur utilisation dans des reportages autorisée par la direction de l’Information, et les conséquences juridiques de leurs témoignages évaluées et prises en compte. Les NPJ insistent également sur la protection et la garantie de confidentialité que les journalistes et Radio-Canada doivent accorder à ces sources. « Si nous ne protégeons pas convenablement nos sources confidentielles, y lit-on, nous perdrons la confiance de nos informateurs et cela compromettra notre capacité de dévoiler les abus de pouvoir. (…) Nous prenons aussi en considération le degré des difficultés personnelles ou professionnelles de la source et les dangers possibles auxquels elle s’expose, si elle est reconnue. » Or, pour les vérifications que j’ai faites dans le cadre de cette révision, j’ai examiné attentivement la démarche journalistique des journalistes Gravel et Denis. J’ai notamment pu vérifier le nombre et la qualité de leurs sources, anonymes ou non, citées ou non dans leurs reportages. J’ai également pu constater que les informations qu’ils avaient colligées, les conclusions qu’ils en avaient tirées, et leur compréhension et appréciation de ces conclusions ne reposaient pas uniquement sur des témoignages, mais aussi sur une preuve documentaire importante. Enfin, j’ai aussi pris acte du fait que la démarche et les reportages des deux journalistes avaient été soumis à l’examen de conseillers juridiques qui s’en étaient montrés satisfaits. Je suis donc convaincu de la crédibilité des sources de M. Gravel et de M
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Denis et de la

conformité de leur démarche journalistique et de leurs reportages avec les NPJ.

L’intérêt public des reportages et le moment de leur diffusion
Des plaignants soutiennent qu’il n’était pas dans l’intérêt public de diffuser les reportages de me M Denis et de M. Gravel, qu’ils ne faisaient que soulever des questions sans apporter de réponses, qu’ils n’en voyaient pas la pertinence puisqu’ils ne concluaient pas à une intervention politique. Cela pose évidemment l’interprétation que chacun fait des reportages, ou de la perception qu’on en a eue. Je reviendrai à cet aspect plus loin. La plupart des plaignants considèrent qu’il était en plus fort malvenu de diffuser ces reportages dans le cadre d’une campagne électorale. « Où est donc l'intérêt public à diffuser ainsi ces reportages, au moment où vous le faites?, se demande l’un d’eux. Ajouter aux apparences de nonintégrité du premier ministre, de ses ministres, aux doutes, aux soupçons de copinage avec même des mafieux? » Je rappelle ici les principes et valeurs des NPJ qui traitent de l’intérêt public et, en corollaire, de l’indépendance de Radio-Canada et de l’impartialité, puisqu’il faut comprendre de certaines plaintes que la diffusion des reportages en pleine campagne électorale équivaudrait à une intervention partisane destinée à embarrasser le premier ministre.

16 « Préserver notre indépendance
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Nous sommes indépendants des lobbies et des pouvoirs politiques et économiques. Nous défendons la liberté d’expression et la liberté de la presse, garantes d’une société libre et démocratique. L’intérêt public guide toutes nos décisions. » « Servir l’intérêt public Notre mission est d’informer, de révéler, de contribuer à la compréhension d’enjeux d’intérêt public et d’encourager la participation des Canadiens à notre société libre et démocratique. » « Impartialité Notre jugement professionnel se fonde sur des faits et sur l’expertise. Nous ne défendons pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public. »

Je constate d’abord du premier principe cité ci-haut que, peu importe le contexte, c’est « l’intérêt public » qui doit guider les décisions du service de l’Information de Radio-Canada, et que celui-ci doit défendre la liberté de presse et la liberté d’expression « garantes d’une société libre et démocratique » en toute indépendance, entre autres, du pouvoir politique. Il m’apparaît très clair que les NPJ établissent que Radio-Canada ne doit pas s’empêcher de diffuser des informations d’intérêt public parce qu’on se trouve en période électorale. La question est donc de savoir si les reportages des journalistes Gravel et Denis étaient d’intérêt public. Les NPJ ne définissent pas l’intérêt public, laissant ainsi la liberté de décider de ce qui l’est ou pas à sa direction éditoriale et à ses journalistes. Il en est de même dans à peu près toutes les sociétés démocratiques où on ne cherche pas à limiter les libertés de presse et d’expression. En filigrane des NPJ, on comprend toutefois qu’une information d’intérêt public en est une qui permet au citoyen de mieux comprendre un enjeu de société et de s’en faire une opinion plus complète dans le cadre des décisions qu’il doit prendre pour participer « à notre société libre et démocratique ». Cette lecture de la notion d’intérêt public se rapproche de ce que d’autres appellent « l’intérêt général », considéré être la somme des intérêts individuels, ou encore « l’intérêt collectif ». Dans les sociétés démocratiques, cet intérêt collectif est régi par la loi, elle-même adoptée par des législateurs choisis par le peuple.

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http://cbc.radio-canada.ca/fr/rendre-des-comptes-aux-canadiens/lois-etpolitiques/programmation/journalistique/

17 Il reste que la notion d’intérêt public n’est à peu près jamais clairement définie, même par les tribunaux. De sorte qu’en droit comme en journalisme, la détermination de ce qui est ou non d’intérêt public ne peut faire abstraction du contexte dans lequel ce principe est invoqué. La corruption dans le milieu de la construction, les liens entre les entrepreneurs, les partis politiques et certains politiciens, la collusion dans l’attribution de contrats gouvernementaux, la liberté même de la police dans la conduite de ses enquêtes, tout ça est dans l’actualité depuis des années au Québec. Il m’apparaît donc clairement qu’il était dans l’intérêt des citoyens de connaître les révélations contenues et les questions soulevées dans les reportages des journalistes Gravel et Denis. Ça l’était avant la campagne électorale, ça l’aurait été après, et ça l’était pendant. Cela dit, le moment de la diffusion des reportages doit aussi être analysé à la lumière de la valeur d’impartialité des NPJ qui disent à cet égard que ses journalistes ne défendent « pas un point de vue particulier dans les questions qui font l’objet d’un débat public ». J’ai déjà établi que la démarche journalistique de M. Gravel et de M
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Denis respectait les NPJ.

Radio-Canada a choisi de diffuser leurs reportages durant la campagne électorale, c’était légitime. Une question se pose toutefois : a-t-on délibérément attendu la campagne électorale pour diffuser les reportages en question? Auquel cas il s’agirait, à mon avis, d’une manœuvre délibérée visant à intervenir dans la campagne, ce qui équivaudrait à défendre « un point de vue particulier ». La question est d’autant plus pertinente que Radio-Canada a fait la promotion en ondes de sa couverture électorale en annonçant que son équipe d’enquête y participerait. J’ai demandé des explications à cet égard aux journalistes. Ils m’ont donné les détails des renseignements qui leur manquaient, et le déroulement des événements qui leur ont permis de les obtenir, le 7 août, soit la veille de leur diffusion. Tout ce que je peux dire ici, sans risquer de compromettre la confidentialité de leurs sources, c’est que je n’ai aucun doute sur le fait que ces reportages particuliers n’ont pas été retenus expressément pour être diffusés pendant la campagne électorale.

L’interprétation et la perception des reportages
Comme je l’ai établi plus haut, Radio-Canada n’a jamais attribué explicitement l’interruption de la filature de M. Brandone à une intervention politique quelconque ou de M. Charest personnellement. Alors, pourquoi donc cette affirmation est-elle au cœur de la plupart des plaintes que j’ai reçues? Pour plusieurs raisons, à mon avis, l’une d’elles n’étant pas étrangère au fait qu’on se trouvait en campagne électorale et que ses protagonistes ont interprété les reportages, et réagi à ceux-ci, de la manière la plus à même de servir leurs intérêts. À la lumière des éléments que j’ai recueillis auprès de M. Gravel, lorsqu’il m’a expliqué les détails de sa démarche journalistique, je comprends que, avant même la diffusion des reportages, le

18 premier ministre Charest considérait déjà que le journaliste ne cherchait qu’à l’impliquer personnellement dans l’interruption de la filature de M. Brandone. C’est la conclusion que je tire de l’échange de courriels entre M. Gravel et l’attaché de presse du premier ministre, M. Hugo D’Amours, le matin du 8 août, soit plusieurs heures avant la diffusion des reportages. Avant de reproduire cet échange, je précise que M. Gravel dit avoir appelé M. D’Amours un peu avant 8 heures ce jour-là pour lui parler d’un reportage qu’il comptait diffuser à 17 heures et pour lequel il souhaitait une réaction de M. Charest. M. Gravel affirme qu’il a beaucoup insisté sur l’importance de s’entretenir rapidement avec lui de ce reportage; M. D’Amours lui aurait expliqué qu’il était en réunion et qu’il le rappellerait le plus vite possible. M. Gravel n’a donc pu discuter du contenu de son reportage avec M. D’Amours. Vers 9 heures, n’ayant pas de nouvelle de M. D’Amours, M. Gravel lui a envoyé un courriel exposant brièvement le contenu de son reportage et sollicitant une réaction de M. Charest. M. D’Amours a répondu à M. Gravel trois heures plus tard en envoyant copie de sa réponse au directeur général de l’Information, M. Michel Cormier, au président-directeur général de CBC/Radio-Canada, M. Hubert Lacroix, au président du conseil d’administration de CBC/RadioCanada, M. Rémi Racine, ainsi qu’à la vice-présidente responsable des Services juridiques de CBC/Radio-Canada, M Maryse Bertrand. M. Gravel l’a relancé vers 12 h 20, et la réponse définitive de M. D’Amours est venue à 14 h 30. Voici cet échange entre M. Gravel et M. D’Amours. Premier courriel d’Alain Gravel à Hugo D’Amours : M. D'Amours, Nous comptons diffuser ce soir un reportage sur une filature policière de la SQ interrompue mystérieusement lors d'un contact entre la personne suivie et le premier ministre Charest. L'événement a eu lieu le 6 mars 2009 au Marriott Courtyard à ville St-Laurent où se trouvait M. Charest. L'homme visé par la filature est Eddy Brandone, l'ex-secrétaire financier de la FTQ-Construction. C'est lui qui avait la responsabilité d'approuver les comptes de dépenses de Jocelyn Dupuis. Or, la filature a eu lieu le lendemain de la diffusion de notre reportage sur les comptes de dépenses de M. Dupuis et sur ses liens avec le crime organisé. M. Brandone est connu comme étant un militant libéral impliqué lors de soirées de financement de votre parti. Il est connu aussi pour avoir des amitiés "troubles", notamment avec Johnny Bertolo, ancien trafiquant de drogue assassiné en 2005 et Raynald Desjardins. Nous aimerions avoir la réaction de M. Charest avant la diffusion de notre reportage prévu pour 17 heures aujourd'hui.
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19 J'attends votre réponse. Alain Gravel, animateur, Enquête, Radio-Canada Réponse de M. D’Amours à M. Gravel : M. Gravel, Le 6 mars 2009, le premier ministre participait à une activité d'envergure de la table ronde Katimajiit en présence de ministres du gouvernement fédéral, de ministres du gouvernement provincial, de représentants des communautés inuites du Nord du Québec et de nombreux autres participants et observateurs. Il est possible qu'il y ait croisé M. Brandone comme vous le suggérez. Toutefois, nous sommes estomaqués par les prétentions absurdes et sans fondement que vous faites à l'effet que M. Charest ait pu avoir un quelconque lien avec une opération policière de filature et, a fortiori, avec l'interruption de celle-ci. M. Charest et les membres du gouvernement n'interviennent jamais dans les enquêtes policières, la Sûreté du Québec est indépendante et vous le savez très bien. La SRC nous a habitués à plus de rigueur. Enfin, nous pensons qu'une responsabilité additionnelle s'impose à votre service de nouvelles dans le contexte d'une campagne électorale puisque la seule supposition d'une ingérence politique dans ce contexte, si absurde et fausse soit-elle, peut créer une impression injustifiée chez les électeurs. Hugo D'Amours, attaché de presse Réplique de M. Gravel à M. D’Amours : M. D'Amours, Est-ce que je dois comprendre que votre lettre est la seule réaction que nous aurons de M. Charest, et que donc il n'y aura pas d'entrevue avant la diffusion de notre reportage? Merci. Alain Gravel, animateur, Enquête Dernière réponse de M. D’Amours à M. Gravel : Monsieur Gravel, Nous n'avons pas l'intention d'alimenter un reportage qui tente de faire des liens aussi grotesques que malveillants. Hugo D'Amours

20 De cet échange, il ressort donc clairement que M. Gravel souhaite avoir une entrevue avec le premier ministre Jean Charest « sur une filature policière de la SQ interrompue mystérieusement lors d'un contact entre la personne suivie et le premier ministre Charest ». Nulle part dans sa demande il ne dit qu’il entend impliquer personnellement le premier ministre dans l’interruption de cette filature. M. D’Amours peut très bien en avoir déduit que ce serait le cas, mais il me semble qu’une discussion de vive voix avec le journaliste Gravel lui aurait permis d’avoir une meilleure connaissance de ce que Radio-Canada entendait diffuser. Toujours est-il que sur la foi de ce seul courriel de M. Gravel, sans avoir discuté avec lui et, évidemment, sans avoir vu les reportages, M. D’Amours considère d’ores et déjà qu’ils vont établir des liens « absurdes, grotesques et malveillants » entre M. Charest et l’interruption de la filature de M. Brandone. Le soir même, en point de presse vers 19 heures, soit environ deux heures après la diffusion des reportages, M. Charest réagira, personnellement cette fois-ci, à peu près dans les mêmes termes que ceux qui étaient utilisés par son attaché de presse dans son échange de courriels avec M. Gravel. À partir de ce moment, l’interprétation du reportage de M. Charest, son « spin » pour utiliser le terme utilisé par les journalistes politiques pour désigner le sens qu’un politicien cherche à donner à un événement, a commencé à s’installer. Dès cet instant, la crédibilité et la pertinence du reportage sont devenus aussi importants dans l’univers médiatique que le contenu des reportages eux-mêmes. Les questions légitimes soulevées par les reportages, soit les raisons qui ont poussé la SQ à interrompre la filature de M. Brandone après sa rencontre avec M. Charest; le sujet dont M. Brandone, au lendemain d’un reportage sur une fraude le mettant en cause, voulait entretenir le premier ministre; l’accès facile de M. Brandone au premier ministre, etc., ont été reléguées au second plan. Par la suite, chaque fois que le sujet a été traité, les journalistes et animateurs de Radio-Canada se sont retrouvés dans la position de préciser que les reportages des journalistes Gravel et Denis n’avaient jamais prétendu ou allégué que c’était M. Charest qui était intervenu pour faire cesser la filature, ni même qu’une intervention politique en était à l’origine. D’autres politiciens en campagne ont par la suite martelé cette interprétation qui permettait d’attaquer à la fois le message et les messagers. Des libéraux, bien sûr, mais aussi des adversaires de M. Charest qui y trouvaient sans doute leur compte. Voici deux exemples de ceci. Le premier est un échange entre la candidate libérale dans le comté de Nelligan et ministre dans le dernier cabinet du gouvernement Charest, me M Yolande James, et M. Simon Durivage, animateur de l’émission Le match des candidats, présentée à 9 h 30 au RDI le lendemain de la diffusion des reportages. Le deuxième est une me déclaration de la chef du PQ, M Pauline Marois, présentée au Téléjournal midi par le chef de bureau de Radio-Canada à l’Assemblée nationale, M. Sébastien Bovet. Extrait du Match des élus du 9 août 2012 :

21 Yolande James : « Le problème avec le reportage d’hier, c’est qu’on laisse entendre sans faits qu’il y aurait eu une intervention politique de la part de M. Charest au niveau de la filature de M. Brandone. Dans le reportage d’hier, on voit très très bien que le monsieur a eu un échange avec le premier ministre et par la suite qu’il y a eu l’arrêt de la filature. Est-ce que M. Brandone était au courant qu’il y avait une filature? Non. Alors qu’à la fin du reportage, l’auditeur a compris que M. Charest a fait une intervention alors que jamais, jamais (…). » Simon Durivage : « Ça n’a jamais été dit, vous dites des choses qui ne sont pas justes, là (…). » Yolande James : « Ça n’a jamais été dit, mais c’est très clair que la perception du reportage c’est ça! » Extrait du Téléjournal midi du 9 août 2012 : Pauline Marois : « Ça a des odeurs de scandale. C’est exceptionnel. Moi j’ai rarement vu ou entendu quelqu’un dire que le premier ministre avait demandé à la Sûreté du Québec d’abandonner une filature. C’est ce qui est relaté par l’émission Enquête. Ce ne sont pas mes propos. Mais c’est ce qui est relaté par l’émission Enquête. Et si c’était le cas, c’est scandaleux. » Sébastien Bovet : « M
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Marois est dans l’interprétation, évidemment.

Jamais dans les reportages nos collègues n’ont dit que M. Charest a demandé l’interruption de la filature policière. C’est l’interprétation de M
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Marois à la suite de nos reportages. »

Je pourrais citer une dizaine d’autres exemples du genre entendus à la Radio ou à la Télévision de Radio-Canada dans les 30 heures qui ont suivi la diffusion des reportages des journalistes Gravel et Denis qui ont eux-mêmes dû commencer à faire le même genre de mises au point que MM. Durivage et Bovet dès la fin du point de presse de M. Charest, le 8 août vers 19 h 10. À mon avis, tout ça illustre bien comment il est facile de perdre le contrôle d’un message, et comment il est difficile de ramer à contre-courant durant une campagne électorale.

L’interprétation et la perception des reportages
La direction de l’Information de Radio-Canada a tout à fait le droit de diffuser des reportages d’enquête dans le cadre d’une campagne électorale. Toutefois, elle doit comprendre que ce droit ne l’empêchera pas de devenir pour les politiciens un joueur dans cette campagne au même titre que leurs adversaires des autres partis. À cet égard, je cite une fois de plus ces propos d’un des plaignants :

22 « Comme vous le savez trop bien, nous vivons dans un monde de perception. Le choix des mots, du traitement et la décision de « sortir » une nouvelle à un moment donné jouent un rôle majeur dans cette perception. Le reportage d’hier des journalistes Alain Gravel et Marie-Maude Denis (…) vient « jouer » dans une campagne électorale. Il joue avec la perception des citoyens. » Le mot clé ici est perception. Le premier ministre Jean Charest affirme que les reportages l’impliquaient directement dans la décision de la SQ d’interrompre la filature d’Eddy Brandone. Comme je l’ai démontré plus haut dans cette révision, ça n’est jamais dit dans les reportages. Reste la perception. Radio-Canada et leurs journalistes sont libres de choisir le contenu et la forme de leurs reportages. Mais, une fois diffusés, l’interprétation qu’on en fait leur échappe en grande partie. Le public, les gens visés ou mis en cause dans un reportage, à plus forte raison un premier ministre en campagne électorale sont tout à fait libres d’en interpréter le contenu à leur façon. J’ai eu l’occasion de le répéter souvent dans les analyses que j’ai produites durant la grève étudiante : tout le monde reçoit l’information des médias à travers le prisme de ses propres perceptions, sentiments, valeurs, opinions ou intérêts. Voilà pourquoi les médias doivent tout faire pour que leurs reportages et leurs couvertures traduisent le plus fidèlement possible le message qu’ils cherchent à livrer. Il est facile de jouer les gérants d’estrade, pour utiliser une expression propre au journalisme sportif. Cependant, je rappelle que, dans le cas qui nous occupe, les journalistes et la direction de l’Information de Radio-Canada connaissaient déjà, par l’intermédiaire de son attaché de presse Hugo D’Amours, la réaction du premier ministre Jean Charest au courriel de M. Gravel. Il me semble qu’on aurait pu en déduire que cette réaction ne changerait pas après la diffusion des reportages. De fait, M. Charest a utilisé lors de son point de presse les termes « estomaqué » et « absurde » qui se trouvaient déjà dans la réaction envoyée par courriel par son attaché de presse, Hugo D’Amours, avant la diffusion des reportages. Je crois donc que les responsables de l’Information auraient pu prévenir les coups au lieu d’y réagir et prendre les moyens nécessaires pour éviter que l’interprétation des reportages mise de l’avant par M. Charest ne s’installe dans le public. Comment? Par des mises en garde claires dans l’introduction des reportages lue par les animateurs? Par une meilleure préparation de ceux qui ont dû traiter en ondes du contenu des reportages des journalistes Gravel et Denis? Par un meilleur choix de mots dans les manchettes et les titres? J’ai le beau rôle de celui qui analyse les événements après coup. Dans une machine aussi complexe que celle de Radio-Canada, qui diffuse sur deux chaînes radio et deux chaînes télévision, dans un réseau national et dans de nombreuses stations régionales, en information

23 continue au RDI et sur Internet, il n’est pas facile de tout contrôler une fois que la roue s’est mise à rouler, encore moins durant une campagne électorale dont l’actualité évolue constamment. Mais si la perception que Radio-Canada accusait le premier ministre Charest d’avoir fait interrompre la filature de M. Brandone a pu s’installer chez certains auditeurs, et même chez certains journalistes, c’est que cette interprétation a pu se nourrir d’éléments de la couverture d’ensemble de Radio-Canada, et pas seulement du « spin » des politiciens. D’abord et surtout des manchettes qui ont été entendues le 8 août dans les bulletins de nouvelles du RDI et à la Première Chaîne Télévision, de même qu’à la Radio. En voici la première version, utilisée, selon ce que j’ai pu constater, par le Téléjournal RDI de 17 heures, par l’émission d’actualités du RDI, 24 heures en 60 minutes, et toute la soirée à partir de 17h30 dans le RDI Express, ce petit bulletin de nouvelles brèves qui résume l’actualité du moment et que le réseau diffuse quelques fois fois l’heure : « Une filature de la Sûreté du Québec interrompue après une rencontre avec le premier ministre Jean Charest. » Je souligne que cette manchette a aussi été utilisée deux fois comme aguiche par l’animatrice de 24 heures en 60 minutes, Mme Anne-Marie Dussault, pour annoncer le contenu de son émission dans l’heure qui l’a précédée. Durant les entrevues menées par l’animatrice pendant son émission, on voyait aussi en surimpression à l’écran la phrase suivante : « La SQ interrompt la filature d’un ex-dirigeant de la FTQ-Construction après sa rencontre avec J. Charest. » Le RDI Express a fait de même, utilisant, en surimpression sur des images de M. Eddy Brandone, un texte qui disait : « filature interrompue après une rencontre avec Charest. » Cette manchette, ou des variantes des versions suivantes, ont aussi été reprises sur Twitter et se sont répandues dans l’ensemble des médias sociaux. À la radio, on a plutôt utilisé le texte suivant dans le Radiojournal de 17h00 : « Nous vous présentons un reportage exclusif sur une filature d'un exdirigeant de la FTQ Construction, filature de la Sûreté du Québec interrompue après une rencontre avec le premier ministre Jean Charest. » Une autre version a été utilisée, entre autres au Téléjournal Grand Montréal, et au Téléjournal RDI de 21h00, mais dans ce dernier cas, suivi d’un extrait filmé de M. Charest qu’on entend dire : « jamais, jamais, jamais je ne suis intervenu, jamais. » La voici : « La Sûreté du Québec interrompt la filature d’un ex-dirigeant de la FTQConstruction après sa rencontre avec Jean Charest. » Quant au Téléjournal de 22h00 à la chaîne principale de Radio-Canada, il a présenté cette manchette-ci, elle aussi suivie de la dénégation de M. Charest : « Pourquoi une filature de la Sûreté du Québec a-t-elle été interrompue après une rencontre avec Jean Charest? »

24 Sur le site Internet de Radio-Canada, c’est plutôt ce texte qui a été utilisé comme titre pour son article sur le sujet : « Filature d’un ex-dirigeant de la FTQ-Construction interrompue après une rencontre avec Charest. » Enfin, la bande défilante qui apparaît au bas de l’écran au RDI, a diffusé les deux textes suivants : « Une filature d’un ex-dirigeant de la FTQ-Construction a été interrompue après qu’il eut rencontré Charest. » Et : « Une filature policière d’un ex-dirigeant de la FTQ-Construction a été interrompue après qu’il eut rencontré Jean Charest. » Le propre d’une manchette est d’attirer l’attention, un peu comme le titre d’un article de journal ou de magazine. Tous les journalistes de la presse écrite se sont plaints, à un moment ou à un autre, que le titre dont la rédaction avait coiffé leur article en rendait mal, voire trahissait son contenu. Dans ce cas-ci, aucune des versions des textes qui ont servi de manchette, de nouvelle brève ou de titre ne sont fausses, mais elles sont confuses et imprécises et prêtent ainsi nettement à plusieurs interprétations, entre autres à celle voulant que ce soit le premier ministre qui ait demandé l’interruption de la filature. Pourquoi? Parce que, bien que ces phrases ne précisent pas qui a rencontré le premier ministre, on peut facilement en déduire, pour les quatre premières, que c’est la Sureté du Québec. La signification la plus évidente de ces phrases, de mon point de vue et de celui de nombreux plaignants, est que le premier ministre a rencontré la SQ et que celle-ci a interrompu une filature après cette rencontre. La suite logique dans l’interprétation de cette phrase est d’inférer que c’est M. Charest qui a demandé à la SQ d’interrompre cette filature. Les autres versions utilisées, dans les RDI express, sur Radio-Canada.ca, ou sur la bande défilante du RDI, indiquent que c’est l’ex-dirigeant de la FTQ-Construction, et non la SQ, qui a rencontré M. Charest. Mais là non plus le texte ne ferme pas la porte à l’interprétation selon laquelle c’est le premier ministre qui a demandé l’interruption de la filature. Je constate d’ailleurs que l’article de Radio-Canada.ca, toujours coiffé du même titre, est encore en ligne. Lorsque les manchettes ouvrent un bulletin de nouvelles, il y a de fortes chances que l’auditeur écoute le reportage qui suit et « ajuste » son interprétation de la manchette à la lumière de ce qu’on lui explique dans le reportage. Il peut aussi se produire le contraire, soit que son interprétation de la manchette oriente sa compréhension du reportage. Mais si les manchettes sont utilisées seules, comme on le fait pour annoncer au public le contenu d’un bulletin de nouvelles ou d’une émission d’actualités dans les heures ou les minutes qui les précèdent, ou alors dans un bulletin de nouvelles brèves comme le RDI express, l’interprétation qu’en tire l’auditeur n’est pas modérée par l’écoute des reportages. En tous cas, pas immédiatement, et peut-être qu’elle ne le sera jamais.

25 Par ailleurs, la perception des auditeurs peut être orientée par la façon dont on traite les réactions à un reportage. Quand une journaliste nous dit en ondes que tous les citoyens à qui elle a parlé dans le comté du premier ministre ne croient pas M. Charest lorsqu’il nie être intervenu pour faire cesser la filature, et qu’on présente uniquement l’opinion de deux personnes qui sont de cet avis, on renforce la perception que Radio-Canada a effectivement affirmé que le premier ministre Charest était intervenu.

L’importance accordée à cette affaire par Radio-Canada
Plusieurs plaignants ont trouvé que Radio-Canada avait accordé trop de place à cette affaire de filature. Un auditeur se plaint en particulier de l’émission d’actualités du RDI 24 heures en 60 minutes, diffusée le 8 août à 19 heures, soit deux heures après la première diffusion des reportages d’Alain Gravel et de Marie-Maude Denis. Cet auditeur considère que l’émission a fait preuve « d’acharnement politique » : « En aucun cas, écrit-il, on ne prouve l’implication du gouvernement, mais quand on utilise 52 minutes sur 60 minutes à ce sujet on peut croire qui il y a acharnement et prise de position (…). » Un autre auditeur soutient de son côté que Radio-Canada n’a pas fait les mises au point qui me s’imposaient, selon lui, à la suite de la diffusion des reportages de M. Gravel et de M Denis et de la réaction du premier ministre Charest. « Aucune correction convaincante sur l’interprétation de ce reportage, écritil, n’a été formulée dans les jours qui l’ont suivi, ce qui aurait eu comme effet de rectifier ce que le public devrait retenir du reportage en question ici. » Je ne peux partager ce point de vue. J’ai déjà expliqué comment, dès la réaction de M. Charest, les journalistes Gravel et Denis, le chef du bureau politique de Radio-Canada à l’Assemblée nationale, Sébastien Bovet, et plusieurs animateurs, s’étaient constamment retrouvés dans la situation de rappeler que les reportages n’affirmaient pas que le premier ministre était responsable de l’interruption de la filature. Il est vrai, par contre, que les manchettes et les nouvelles brèves continuaient d’entretenir l’ambigüité dont j’ai parlé plus tôt. Je remarque également que l’édition du 8 août de l’émission 24 heures en 60 minutes a été prolongée d’une heure en raison des révélations de Radio-Canada. Mais si l’émission a effectivement été consacrée presque en entier à l’affaire de la filature, une partie importante du temps accordé à ce sujet a été occupée par le point de vue de ceux qui critiquaient le comportement de Radio-Canada. Je rappelle d’abord que l’émission était présentée deux heures à peine après la première diffusion des reportages des journalistes Gravel et Denis. L’affaire était donc encore récente et suffisamment controversée pour qu’une émission d’actualités, comme celle qu’anime Anne-Marie Dussault, y consacre tout le temps qu’il fallait, d’abord pour la présenter et en

26 discuter avec les journalistes qui l’avaient dévoilée, puis pour entendre les réactions qu’elle suscitait et tenter de l’analyser. J’ajoute d’ailleurs que, ce soir-là, on prévoyait d’une minute à l’autre un point de presse du premier ministre Jean Charest et qu’on s’attendait à ce qu’il commente les reportages pour la première fois. Après avoir consacré les 12 premières minutes de l’émission à présenter les reportages sur la filature et à échanger avec leurs auteurs, Alain Gravel et Marie-Maude Denis, me M Dussault a donc cédé l’antenne pendant les cinq minutes suivantes au point de presse du premier ministre qui a réagi en direct dans les termes que l’on sait. Après le point de presse, Sébastien Bovet a résumé la réaction de M. Charest avant de présenter me celle de la chef péquiste, M Pauline Marois. M
me

Dussault a ensuite reçu en entrevue pendant 12 minutes l’ancien ministre de la Sécurité

publique et de la Justice, M. Jacques Dupuis, qui a vivement défendu et expliqué un point de vue similaire à celui présenté plus tôt par M. Charest. Puis l’animatrice a échangé pendant huit minutes avec l’expert en affaires judiciaires et policières André Cédilot, et pendant hui autres minutes avec M. Jean-Pierre Charbonneau à titre d’expoliticien et d’ancien journaliste spécialisé dans les matières policières et judiciaires. Mme Dussault a fait entendre à nouveau le point de presse de M. Charest, avant de conclure sur le sujet en s’entretenant avec deux analystes politiques, M. Vincent Marissal et Mme Josée Legault. Les émissions d’actualités et d’affaires publiques ont comme mandat d’approfondir et d’analyser les sujets qui font la nouvelle, de faire entendre le plus d’opinions possibles sur les sujets discutés. Il n’aurait pas été responsable de la part de Radio-Canada de simplement diffuser les reportages de M. Gravel et de M
me

Denis sans chercher à les analyser, à en expliquer la démarche

journalistique et à faire entendre les points de vue de ceux qui n’étaient pas d’accord avec leur contenu. Il n’y avait donc, dans cette édition de 24 heures en 60 minutes, ni acharnement, ni prise de position. Bien au contraire, puisque les journalistes Gravel et Denis ont pu expliquer que leurs reportages ne prêtaient aucune responsabilité au premier ministre Jean Charest dans l’interruption de la filature de M. Eddy Brandone, et que les auditeurs ont pu entendre les réactions de MM. Charest et Dupuis.

CONCLUSION
Les reportages de M. Alain Gravel et de M
me

Marie-Maude Denis respectent les Normes et

pratiques journalistiques de Radio-Canada. En décidant de les diffuser en campagne électorale, la direction de l’Information ne les a pas enfreintes elle non plus.

27 Toutefois, les manchettes entendues à la Radio et à la Télévision pour présenter ces reportages, le titre qui en coiffait la version écrite sur Radio-Canada.ca, et les différentes variantes de ces textes utilisées en ondes au RDI et sur sa bande défilante, prêtaient à différentes interprétations. D’autres éléments de la couverture ont pu contribuer à entretenir une perception des reportages non souhaitée par le service de l’Information. Celui-ci devrait donc réfléchir à la meilleure façon de contrôler la perception de ses reportages d’enquête en période électorale.

Pierre Tourangeau Ombudsman des Services français Société Radio-Canada Le 21 août 2012

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