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Boèce

BOECE

La Fortune est plus bénéfique aux êtres humains quand elle est mauvaise que quand elle est bonne. L'une, en effet, quand elle se montre séduisante, est toujours en train de mentir avec son apparence de bonheur ; l'autre, au contraire, est toujours sincère quand elle révèle, par ses volte-face, son instabilité. L'une trompe, l'autre instruit ; l'une en faisant croire à un faux bonheur, ligote l'âme de ceux qui y trouvent leur jouissance, l'autre la libère en lui faisant prendre conscience de la précarité de la chance... La bonne Fortune use de ses charmes pour égarer les gens loin du bien véritable, tandis que la mauvaise les accroche au passage pour les ramener vers les véritables valeurs. N'espère rien, n'aie peur de rien Et tu désarmeras ton adversaire. Quand on est agité par la crainte ou l'espoir, Faute d'être calme et de se contrôler On lâche son bouclier, on abandonne son poste Et on resserre le lien qui sert à nous traîner. Qu'est-ce que la santé des âmes sinon la bonté ? Et leur maladie sinon la méchanceté ? Les sages n'éprouvent pas la moindre tentation de haine. Car qui pourrait haïr les bons, sinon des imbéciles ? Quant à haïr les méchants, ce serait déraisonnable. Si en effet, de même que l'asthénie est une maladie du corps, la méchanceté est une sorte de maladie de l'âme, étant donné qu'à nos yeux, les gens malades dans leur corps ne méritent absolument pas d'être haïs mais plutôt d'être pris en pitié, raison de plus de prendre en pitié plutôt que de les harceler, ceux dont l'âme est accablée par un mal plus pitoyable que n'importe quelle forme d'asthénie : la méchanceté. Veux-tu retourner à autrui ce qu'il mérite ? Aime les bons et prends pitié des méchants. Plus une chose s'éloigne de l'Intelligence suprême, plus les liens du destin l'enserrent, et une chose est d'autant moins dépendante du destin qu'elle se rapproche étroitement de ce pivot de l'univers. Si elle adhère fermement à l'Intelligence supérieure stable, elle échappe aussi à la nécessité du destin. Si tu veux, sous une lumière limpide discerner le vrai, Coupe au plus court : chasse les joies, chasse la peur, Défie-toi de l'espoir, éloigne la douleur. L'esprit est embrumé et bridé quand il est sous leur emprise .

Boèce

La sagesse consiste à évaluer la finalité de toutes choses et c'est précisément cette faculté de passer d'un extrême à l'autre qui ne rend pas redoutables les menaces de la Fortune, ni souhaitables, ses séductions. Si on cherche profondément le vrai Et qu'on désire ne pas se fourvoyer, On doit réfléchir sur soi sa lumière intérieure, Concentrer les amples mouvements de sa pensée Et apprendre à son âme que ce qu'elle entreprend au-dehors, Elle le possède déjà, déposé secrètement en elle. Tout homme heureux est un dieu. Bien qu'il n'y ait évidemment qu'un seul Dieu par nature, par participation, rien n'empêche qu'il n'y en ait autant qu'on veut. O bienheureux genre humain Si votre cœur obéit à l'amour Auquel obéit le ciel. Vous cherchez, je crois, à bannir le besoin par l'abondance. Or cela vous mène au résultat inverse. En effet, on a besoin de nombreuses aides pour protéger son mobilier précieux, quand on en a beaucoup, et il vrai que les besoins sont multiples quand on possède beaucoup, alors qu'ils sont très réduits quand on mesure sa richesse à ce que nécessite la nature et non à une ambition démesurée. Si le besoin, éternelle bouche béante sans cesse à l'affût, trouve sa satisfaction dans les richesses, il subsiste nécessairement un autre besoin à satisfaire. Sans compter qu'il suffit d'un rien pour satisfaire la nature tandis que rien ne suffit à satisfaire la convoitise. Dans ces conditions, si les richesses, loin d'écarter le besoin, créent elles-mêmes leurs propres besoins, comment peut-on croire qu'elles offrent une garantie d'indépendance ? Mais non ! Plus dévastateur que l'Etna, Brûle le dévorant désir de posséder ! Où se cache le bien qu'ils convoitent, Peu leur importe de l'ignorer : Au lieu de le chercher par-delà le ciel étoilé, Ils le cherchent, englués dans la terre... Comment les blâmer à la mesure de leur bêtise ? Qu'ils sollicitent richesse et honneurs ! Quand ils auront peiné pour acquérir les faux biens, Qu'ils apprennent alors à distinguer les vrais. Accorde, Père, à mon esprit de rejoindre le lieu de ton règne, Accorde-lui de visiter la source du bien, de trouver la lumière Et de ne plus poser que sur Toi les regards de mon âme.

Boèce

Disloque les nuages et pesanteurs de la masse terrestre Et resplendis de tous tes feux ! Car Tu es la sérénité, Tu es le repos et la paix des justes : Te voir est leur fin, Toi l'origine, le conducteur, le guide, le chemin et l'arrivée tout à la fois. Extraits de la Consolation de la Philosophie (Ed. Rivages - 1989).