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ETTY HILLESUM La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtris, le jasmin derrière la maison, les

persécutions, les atrocités sans nombre, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant, je l'accepte comme une totalité indivisible et je commence à comprendre de mieux en mieux - pour mon propre usage, sans pouvoir encore l'expliquer à d'autres - la logique de cette totalité. Je voudrais vivre assez longtemps pour être un jour en mesure de l'expliquer ; mais si cela ne m'est pas donné, eh bien, un autre le fera à ma place, un autre reprendra le fil de ma vie là où il se sera rompu, et c'est pourquoi je dois vivre cette vie jusqu'à mon dernier souffle avec toute la conscience et la conviction possibles . . . C'est une expérience de plus en plus forte chez moi ces derniers temps : dans mes actions et mes sensations quotidiennes les plus infimes se glisse un soupçon d'éternité. Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée, je le suis à l'unisson de millions d'autres à travers les siècles, tout cela c'est la vie ; la vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l'on sache y ménager une place pour tout et la porter tout entière en soi dans son unité ; alors, d'une manière ou d'une autre, elle forme un ensemble parfait. Dès qu'on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l'on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde : dès lors que l'ensemble est perdu, tout devient arbitraire. Je suis surtout reconnaissante de n'éprouver ni rancoeur ni haine, mais de sentir en moi un grand acquiescement qui est bien autre chose que de la résignation, et une forme de compréhension de notre époque, si étrange que cela puisse paraître. . . Une chose est sûre : on doit tout accepter, être prêt à tout et savoir qu'on ne saurait nous prendre nos retranchements les plus secrets ; cette pensée vous donne un grand calme intérieur et l'on se sent à même d'accomplir les démarches pratiques réclamées par les circonstances . . . Notre unique obligation morale, c'est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu'à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition . . . Le grand obstacle, c'est toujours la représentation et non la réalité. La réalité, on la prend en charge avec toute la souffrance, toutes les difficultés qui s'y attachent - on la prend en charge, on la hisse sur ses épaules et c'est en la portant que l'on accroît son endurance. Mais la représentation de la souffrance - qui n'est pas la souffrance, car celle-ci est féconde et peut vous rendre la vie précieuse - il faut la briser. Et en brisant ces représentations qui emprisonnent la vie derrière leurs grilles, on libère en soi-même la vie réelle avec toutes ses forces, et l'on devient capable de supporter la souffrance réelle, dans sa propre vie et dans celle de l'humanité. . . Oui, la détresse est grande, pourtant il m'arrive souvent le soir, quand le jour écoulé s'est évanoui dans les profondeurs, de longer d'un pas souple les barbelés et de sentir monter de mon coeur une sorte d'enthousiasme (je n'y puis rien, c'est ainsi, cela vient d'une force élémentaire) : la vie est une chose merveilleuse et grande, après la

guerre nous aurons à construire un monde entièrement nouveau et, à chaque nouvelle exaction, chaque nouvelle cruauté, nous devrons opposer un petit supplément d'amour et de bonté à conquérir sur nous-mêmes. Nous avons le droit de souffrir, mais pas de succomber. Et si nous survivons à cette époque sains de corps et d'âme, d'âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons peut-être notre mot à dire après la guerre. . . Je ne pense plus en termes de projets ou de risques, advienne que pourra, et tout sera bien." Etty Hillesum, Une vie bouleversée (Seuil - 1985).