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Lucrèce

LUCRECE

Le genre humain travaille sans profit, en pure perte, toujours, et se consume dans de vains soucis : évidemment c'est qu'il ne connaît pas la limite de la possession, et jusqu'où peut s'étendre le véritable plaisir. Et cette ignorance peu à peu nous a entraînés dans la tempête, et a déchaîné les orages et les ruines de la guerre. La plus grande richesse pour l'homme est de vivre le cœur content de peu ; car de ce peu il n'y a jamais disette. Mais les hommes ont voulu se rendre illustres et puissants pour asseoir leur fortune sur des fondement solides, et pouvoir au milieu de l'opulence mener une vie paisible : ambition vaine, car les luttes qu'ils soutiennent pour arriver au faîte des honneurs en ont rendu la route pleine de dangers... L'envie, comme la foudre, embrase de préférence les sommets et tout ce qui dépasse le niveau commun. Aussi vaut-il bien mieux obéir paisiblement que de vouloir soumettre le monde à son empire. Vénus se joue des amants par des images illusoires ; la vue d'un beau corps n'est pas capable de les rassasier, et c'est en vain que sur ces membres délicats leurs mains errent irrésolues : elles n'en peuvent détacher aucune parcelle. Enfin, lorsque deux jeunes corps réunis jouissent de leur vigueur, lorsqu'ils frémissent aux premier accès du plaisir, que Vénus est sur le point de féconder le sein maternel, les amants se serrent étroitement, joignent leurs lèvres ; leurs bouches confondent leurs haleines ; en vain : ils ne se fait pas une communication de substance ; les âmes ne peuvent se pénétrer, les corps ne peuvent s'identifier. Car on voit bien que c'est là l'objet de leurs désirs et le but de leurs efforts, tant ils s'unissent intimement sous les nœuds de l'amour, quand leurs membres, ébranlés par la secousse du plaisir, se résolvent en une liqueur abondante. Mortel, pourquoi te désespérer ainsi sans mesure ? pourquoi gémir et pleurer aux approches de la mort ? Si tu as passé jusqu'ici des jours agréables, si ton âme n'a pas été un vase sans fond où se soient perdus les plaisirs et le bonheur, que ne sors-tu de la vie comme un convive rassasié ? Pourquoi ne vois-tu pas arriver tranquillement le moment du repos ? Si, au contraire, tu as laissé échapper tous les biens qui se sont offerts, si la vie ne t'offre plus que des dégoûts, pourquoi voudrais-tu multiplier des jours qui doivent s'écouler avec le même désagrément... Ton corps, dis-tu, n'est pas encore usé par la vieillesse, ni tes membres flétris par les ans : mais attends-toi à voir toujours la même suite d'objets, quand même ta vie triompherait d'un grand nombre de siècles, et bien plus encore si jamais elle ne doit finir. Prête ton attention à la voix de la vérité. Une chose étonnamment nouvelle s'apprête à

Lucrèce

frapper ton oreille, un nouvel aspect de la nature va se révéler à toi... Et tout d'abord contemple la couleur claire et pure du ciel, et tous les mondes qu'il renferme en lui, les astres errants de toutes parts, la lune, le soleil et sa lumière à l'éclat incomparable : si tous ces objets aujourd'hui pour la première fois apparaissaient aux mortels, si brusquement, à l'improviste, ils surgissaient à leur regards, que pourrait-on citer de plus merveilleux que cet ensemble, et dont l'imagination des hommes eût moins osé concevoir l'existence ? Rien à mon avis, tant ce spectacle eût paru prodigieux. Mais regarde : personne, tant on est fatigué et blasé de cette vue, ne daigne plus lever les yeux sur les régions lumineuses du ciel. Lucrèce, De la Nature (Gallimard)