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MAJID RAHNEMA

La propagation généralisée de la misère et de l'indigence est un scandale social évidemment inadmissible, surtout dans des sociétés parfaitement à même de l'éviter. Et la révolte viscérale qu'elle suscite en chacun de nous est tout à fait compréhensible et justifiée. Mais ce n'est pas en augmentant la puissance de la machine à créer des biens et des produits matériels que ce scandale prendra fin, car la machine mise en action à cet effet est la même qui fabrique systématiquement la misère en multipliant les raretés et les envies. Comme le disait Gandhi : "La planète est capable de satisfaire tous les besoins des hommes, mais pas toutes leurs convoitises." Il s'agit aujourd'hui de chercher à comprendre les raisons multiples et profondes du scandale. C'est cette recherche qui m'amène aujourd'hui à montrer combien une transformation radicale de nos modes de vie, notamment une réinvention de la pauvreté choisie, est désormais devenue la condition sine qua non de toute lutte sérieuse contre les nouvelles formes de production de la misère. Une économie dont l'objectif majeur est de transformer la rareté en abondance ne tarde-t-elle pas à devenir elle-même la principale productrice de besoins engendrant de nouvelles formes de rareté, et par conséquent, modernisant la misère... Tous ces changements donnent naissance à la "pauvreté modernisée", une condition toute nouvelle créée par l'économicisation des sociétés, c'est-à-dire leur subordination croissante à l'économie, et par la prolifération de besoins induits - des besoins de plus en plus difficiles, sinon impossibles, à satisfaire, pour la plus grande majorité de la population. Cette pauvreté soumet purement et simplement ses victimes à une version moderne du supplice de Tantale. J'avance l'hypothèse selon laquelle, pour contrer la misère mondialisée, il est illusoire d'attendre une solution miracle venue des institutions d'une société soumise aux seuls impératifs économiques. L'espoir d'un véritable changement ne peut venir que des résultats d'une patiente "révolution intérieure", une révolution permettant à un nombre de plus en plus important d'acteurs sociaux de porter un regard nouveau sur leurs propres pauvretés et richesses. Seule cette vision les conduirait, non seulement à ne plus participer à la production de la misère, mais aussi à comprendre tout le bénéfice qu'il y aurait à réinventer les grandes traditions de simplicité et de convivialité en les adaptant aux exigences de la vie moderne... C'est dans cette composante humaine, dans ce "temple intérieur de la vie" que réside le seul espoir pour qu'un véritable présent soit réinventé. La première mesure consisterait assurément, pour chacun de nous, en une prise de conscience de nos capacités individuelles d'action et en un réapprentissage de la simplicité

volontaire et de la convivialité dans l'exercice de toutes nos activités quotidiennes. Toutefois, la critique d'une économie productiviste servant les seuls intérêts d'une machine à produire des besoins et des raretés socialement fabriqués ne devrait pas être perçue comme une attaque contre toute forme de production économique, mais comme une invitation à réinventer cette dernière en la "réenchâssant" dans le social. Quelles sont les chances réelles de voir le monde affranchi de toute pauvreté, c'està-dire de procurer aux quatre à cinq milliards de personnes vivant aujourd'hui avec moins de 2 à 3 dollars par jour le même confort dont jouissent les quelque cinq cents millions de personnes appartenant aux classes moyennes ? Si l'on définit la pauvreté en se basant sur les ressources nécessaire à la satisfaction de besoins toujours croissants, la réponse est claire : non, la pauvreté ne pourra jamais être résorbée ou éradiquée... Si, en revanche, nous définissons la pauvreté comme un mode de vie simple et libéré de tout superflu, rien n'interdit de penser, au moins théoriquement, que pourrait voir le jour un monde plus clément pour la majorité de ses habitants, un monde moins pollué, un monde, enfin, où l'éthique de vie en commun permettrait à chacun de vivre au diapason du Dieu qu'il s'est choisi. L'économicisation rapide des sociétés dénie toute valeur sociale et économique aux notions de solidarité et de partage, et réduit le "principe actif" humain à la seule rentabilité. C'est dire combien la croyance en un " dieu intérieur" pourrait aider chacun à lutter contre les mécanismes de paupérisation, notamment en restaurant la dimension holistique de l'individu à l'origine de toutes ses richesses relationnelles. Heureusement, sans attendre une trop illusoire "solution planétaire", chacun de nous peut se frayer des chemins plus lumineux, capables d'éclairer aussi les plus désespérés. Selon notre rôle et le lieu où nous vivons, cette lumière peut être petite ou grande, et commence toujours de se manifester par une main tendue, par un signe d'affection, une amitié partagée... Selon notre tempérament ou notre type d'engagement, nous pouvons utiliser la parole, l'action directe ou indirecte, ou la subversion positive pour faire ce que notre coeur de pauvre nous demande de faire. Encore faut-il se garder des actions d'éclat ! Il faut savoir nouer des relations, partager, écouter, apprendre, sans idées préconçues. Comme me le disait un jour Ivan Illich : "Allumez une bougie dans l'obscurité, soyez cette bougie, sachez que vous êtes une flamme dans le noir." Quand la misère chasse la pauvreté (Fayard/ Actes Sud - 2003).