Marc-Aurèle

MARC-AURELE

Le temps de la vie de l'homme, un instant ; sa substance, mouvante ; ses sensations, vagues ; l'assemblage de tout son corps, facilement décomposable ; son âme, un tourbillon ; son destin, difficilement conjecturable ; sa renommée, une vague opinion. Pour le dire en un mot, tout ce qui est de son corps est eau courante ; tout ce qui est de son âme, songe et fumée. Sa vie est une guerre, un séjour sur une terre étrangère ; sa renommée posthume, une forme d'oubli. Qu'est-ce donc qui peut nous guider ? Une seule et unique chose : la sagesse. Et la sagesse consiste en ceci : à veiller à ce que le génie qui est en nous reste sans outrage et sans dommage, et soit au-dessus des plaisirs et des peines ; à ce qu'il ne fasse rien au hasard, ni par mensonge ni par faux-semblant ; à ce qu'il ne s'attache point à ce que les autres font ou ne font pas. Et, en outre, à accepter ce qui arrive et ce qui lui est dévolu, comme venant de là d'où lui-même est venu. N'estime jamais comme utile à toi-même ce qui t'obligera un jour à transgresser ta foi, à quitter la pudeur, à concevoir de la haine pour quelqu'un, à suspecter, à maudire, à dissimuler, à désirer ce qui a besoin de murs et de tentures. L'homme qui, avant tout, a opté pour sa raison, son génie et le culte dû à la dignité de ce génie, ne joue pas la tragédie, ne gémit pas et n'a besoin ni d'isolement ni d'affluence. Suprême liberté : il vivra sans rechercher ni fuir quoi que ce soit. Le petit métier que tu as appris, aime-le et donne-lui tout ton acquiescement. Le reste de ta vie, passe-le en homme qui, de toute ton âme, compte sur les Dieux pour tout ce qui le concerne, et ne se fait le tyran ni l'esclave de personne. Creuse au-dedans de toi. Au-dedans de toi est la source du bien, et une source qui peut toujours jaillir, si toujours tu creuses. Lorsque tu as fait du bien et qu'un autre y a trouvé son bien, quelle troisième chose recherches-tu en outre, comme les insensés ? Passer pour avoir fait du bien ? Être payé de retour ? Ce concombre est amer, jette-le ; il y a des ronces dans le chemin ; évite-les. Cela suffit. N'ajoute pas : "Pourquoi cela existe-t-il dans le monde ?" Ne te borne pas seulement à respirer avec l'air qui t'environne, mais à penser désormais avec l'intelligence qui imprègne tout. La force intelligente, en effet, n'est pas moins répandue partout, et ne s'insinue pas moins, en tout être capable de s'en pénétrer, que l'air en tout être qui peut le respirer.

Marc-Aurèle

Un tel me méprisera ? Ce sera son affaire. La mienne, c'est que je ne sois jamais pris à faire ou à dire quelque chose qui soit digne de mépris. Un tel va me haïr ? Ce sera son affaire. Mais la mienne sera de me montrer bienveillant et doux à l'égard de tous. La bienveillance est invincible, si elle est sincère, sans grimacerie et sans hypocrisie. Que pourra te faire, en effet, le plus violent des hommes si tu persistes à rester pour lui bienveillant, et si, à l'occasion, tu l'exhortes avec douceur, et, au moment même où il essaie de te faire du mal, tu entreprends tranquillement de le faire changer d'avis... Il faut alors le faire sans ironie, sans aigreur, mais affectueusement et sans rancune au fond de l'âme, et non comme un maître à l'école, ni pour te faire admirer d'un témoin, mais adresse-toi à lui seul, même s'il y a des gens qui sont autour. Songe que tout n'est qu'opinion, et que l'opinion elle-même dépend de toi. Supprime donc ton opinion. Et, comme un vaisseau qui a doublé le cap, tu trouveras mer apaisée, calme complet, golfe sans vagues. Pensées pour moi-même (Flammarion).