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LES
PETITS BüLLANDISTES
VIES DES SAINTS
de l'Ancien et du Nouveau Testament
des )Ia.rtyrs, des Pèrefl, des Auteurs sacrés et ellclésiastiques
DES VÉNÉIUBLES ET PERSONNES HORTES 11cr ODEUR DB SAINTETÉ
NOTICES SUR LES CONGRÉGATIONS ET LES ORDRES RELIGIEUX
IIiltoire des Reliques, des Pèlerinages, des Dévol;:>ns populaires, des Monuments dus à la piété
depuis le commencement du monde jusqu'aujourd'hui
D'APRÈS LE PÈRE GIRY
dont le travail, pour les Vies qu'Il a traitées, forme le fond de cet ouvrage
LBS GRANDS BOI.LANDISTES QUI ONT üË DE NOUVEAU INTtGRALE14ENT ANALYSÉS
SORIUS. RIBADE JEIRA. GODESCARD. BAILLET. LES HAGIOLOGIES ET LES PROPRES DE CHAQUE 0I0CtSE
tant de France que de l'Etranger
ET LES TRAVAUX, SOIT ARCUÉOLOGIQUES, SOIT HAGIOGRAPHIQUES, LES PLUS RÉCENTS
A vce l'hl.toire de Nolre-Selgneur Jésus-Cbrist et dela Sainte Vierge, des Discours sur et les Fêtes
une Année chrétleune
le martyrologe romain, les mart)'rologes français et les martyrologes de tous les Ordres rellgieux
une Table alphabétique de tous Saints connus, uno autre selon l'ordre chronolol\ique
nlle autre de toutelles Matlbres répandu,,. dalls rOuvl'age, destinée aux Cr.téchistes, aux Prédicateurs, etc.
Par Paul GUÉRIN
c.:\.uÉatER bR èlA 5AI:N'IET'Ê LÉON :nn
iiEPTlÈME EDITION, REVUE, CORRIGÉE ET CONSIDÉRABLEMENT
lirage)
NEUVIÈME
DU 24 JUILLET AU 11 AOUT

BLOUD ET BARRAL, LIBRAIRES-ÉDITEURS
4, RUL: ET RUL: DE 5tl
1SSS
LES PETITS BOLLANDISTES
VIES DES SAINTS
TOME NEUVIÈME
XXVlr JOUR DE JUILLET
MARTYROLOGE ROMAIN.
A Nicomédie, en Bithynie, le martyre de saini PANTALÉON, médecin, qui, ayant été arrêté poor
la cause de la foi par l'ordre de l'empereur Maximien, fut tourmenté sur le chevalet el brùlé avec
des torches ardentes; mais, a'Jant été consolé dans ses supplices par l'apparition de Notre-Seigneur,
il consomma son martyre par le glaive. 303. - Dans la même ville, saint Hel'molaüs, prêtre, qui
avail converti saint Pantaléon par ses instl'Uctions ; et les saints Hermippe et Hermocrate, frères,
qui, après plusieurs autl'es peines qu'on leur fit souffrir, furent enfin décapités pour la confession
de Jésus-Christ par arrêt du même Itlaximien. IV· s. - A Nole, en Italie, les saints martyrs Félix,
Julie et Juconde. - A Bisceglia, dans la Pouille, saint Maul', évêque, martyrisé sous Trajan avec
saint Pantaléémon et saint Serge. II· s. - Au pays des Homérites, dans l'Arabie heureuse,la
mémoire des saints Martyrs qui furent brùlés vifs pour la roi de Jés\ls-Christ, sous le tyran Dunaan.
- A Cordoue, en Espagne, les saints martyrs Georges, diacre, Félix, Aurèle, Natalie et Liliose,
qui furent mis à mort, durant la persécution des Arabes 1, 852. - A Epbès_e, dans l'Asie-Mineure,
la naissance au ciel des SEPT BIENHEUREUX DORMANTS, Mnimien, Malcbus, Martinien, Denis, Jean,
Sérapion et Constantin. décès de saint Ethêre, évêque de ce siège et con­
fesseur. Vers 510. - A Constantinople, sainte Anthuse, vierge, qui, après avoir été battue de
verges, sous CORstantin Copronyme, pOlIr le cnlte des saintes images, fut ensuite envoyée en exil,
et s'y endormit en paix. vm· s.
MARTYROLOGE DB FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ.
Aux diocèses de Cologne, Sens, Cahors et Perpignan, saint Pantaléon, manyr, cité au martyro­
loge l'ornain de ce jour.-Aux diocèses de Metz, Nantes, Quimper et Lyon, mémoire du même
saint Pantaléon, martll'. - Aux diocèses de Saint-Clat/de et de Besançon, saint DÉSIRÉ, évèque
de ce dernier siége et confesseur. Vers 4ft. - Aux diocèses de Laval et du Mans, saint Apolli­
naire, évêque et martyr, dont nous avons donné la vie au 23 juillet. - Au diocèse de Metz, sainle
Glossinde, vierge et abbesse, dont nous avons donné la vie au 25 de ce mois. - Aux diocèses de
Nantes et de Quimpel', saint Samsou, évêque régionnaire et conresseur, dont nous donnons la vie
au jour suivant. - Au diocèse de lleims, saint Arnoul, évêque et martyr, déjà cité au martyrologe
de France du 17 et du t8 juillet, jours sous lesquels on peut lire quelques détails sur sa vie. VIO s.
- Au diocèse de Lyon, saint Pérégrin, prêtre, cité au martyrologe romain du jour suivant. - Au
diocèse de saint Phronimc, évêque de ce siége, que, contrairement à l'opinion exp l'esse des
Bollandistes, beaucoup d'hagiographes, Baronius entre autl'es, dans ses Noies au martyrologe, con­
fondent avec samt Firmin ou Fremin, cité au martyrologe romain du t8 août. - Au bourg de
Lescar (Basses-Pyrénées), an diocèse de Bayonne, saint Galactoire ou Galactaire., évêqne de l'ancien
liége de Lescar el martyr, dont nous avons donné la vie au t2 février. 501. - A Limoges, la
translation de saint Just, prêtre et confesseur, dont la fête est indiquée au martyrologe de France
du 26 novembre. - A Aix-la-Chapelle, dans la province rhénane, translation des reliques du bien­
heureux Charlemagne, roi de France et empereur d'Occident, dont la fêLe se célèbl'c le 28 janvier,
jour SOns lequel nous avons donné sa l'ie. - Au diocèse de Paris, les saints Aurèle, Félix, Natalie et
1. Saint Georges était né dans le territoire de Bethléem, et avait embrassé la vie contemplative dans
le monastèrc do Saint-Sabas, à trois Ilenes de Jérusalem. - Féli:< et Au.rèle étalent parents: leurs mal­
Ions servaient d'oratoire aux chrétiens persécutés. - Natalie, appelée aussi Sabigothon, était l'épouse
d'Aurèle, et Llliose celle de Féli:<. - Les chrétiens enlevèrent les corps des Martyrs, pendant la nuit, et;
les enterrèrent en différents endroits. Ils mirent le corps de saint Georges et de saint Aurèle dans le
monastère de Phnemellar, celui de saint Félix dans l'abbaye de Saint-Christophe, celui de sainte Natalie
dans l'église des TIQis-Marlyr", et celUi de sainte LlIlose dans celle de Saiut·Genet.- Baillet, Godescard.
47
MARTYROT.OGES.
Liliose, martyrs, cités au martyrologe romain de ce jour. - A Tours, samt Ours de Cahors, fon­
dateur et abbé de plusieurs monastères de France, et dont nous parlerons demain, jour où il est
honoré à Bourges. 508. - A Trèves, saint Magnéric, archevêque de ce siége et confesseur, dona
nous avons donné la vie au 25 de ce mois. 596.
MARTYROI.OGES DES ORDRES RELIGIEUX.
Martyrologe des Franciscains. - Au monastère de Sandecs, sainte Kinge ou Cunégonde, qui,
mariée à Boleslas (1.239), duc de Pologne, gal'da sa virginité dans le mariage pendant quarante ans,
et après la mort de son mari (1.279) emhl'assa la profession monastique du second Ordre de Saint­
François. Elle s'en alla vers le céleste Epoux le 24 juillet, très-célèbre par ses miracles 1. 1.292.
Martyrologe des Augustins. - A Amélia, ville du royaume d'Italie, la bienbeureuse Lucie de
Bufalare, prieure des religieuses de notre Ordre, dont le corps est honoré très-pieusement dans cette
ville, et est invoqué spécialement pour la délivrance des possédés. 1.350.
Martyrologe des Camaldules. - A Faênza, ville forte de la Romagne, le bienheureux NÉvo­
LON, confessenr, oblat camaldule, qui entreprit par dévolion plusieurs pèlerinages très-fatigants,
et qui, brisé par les veilles et les faligues, se reposa dans une sainte mort. 1.280.
Ma7'lY"otoge de la Congnlgation de Saint-Sylvestre. - A Sentino, dans l'ancienne Ombrie,
le bienheureux Hugues " confesseur et disciple de notre Père saint Sylvestre, abbé, illustre par la
noblesse de son orlgma, et plus illustre encore par la gloire de sa charité et de ses miracles; il
mourut le 26 Juillet. XIII" s.
Martyrologe de Vallombreuse. - Saint Vincent de Paul, confessenr, dont il est fait mention
le 19 juillet 3. 1660.
Mal'tyrologe des Carmes Déchaussés. - L'Octave de saint Elie, prophète, notre Père ••
ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLAl"IDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES.
Chez les Grecs, avec saint Pantaléon de Nicomédie, cité au martyrologe romain de ce jour,
mémoire du saint aveugle guéri par lui. Les menées des Grecs disent à ce sujet: « Après avoir
reçu de saint Pantaléon la lumière du COI'pS, l'épée du martyre qui trancha le fil de ses jours lui
ouvrit les yeux de l'esprit, et il put contempler la gloire de Dieu )J. 303. - A Barcelone, en
Espagne, dans la Catalogne, les saintes Julienne et Semprooie, vierges et martyres. Converties à la
foi par saint Cucuphas, dont nous avons donné la vie au 25 juillet, ces généreuses athlètes de la
foi furent ensevelies aux côtés de celui qui les avait engendrées 11 Jésus-Christ. Vers 303. - A
!\olilan, saint Laurent, archevè>que de ce siége et confesseul', Il accompagna saint Epiphane de Pavie
qui se rendait 11 Ravenne près du roi Théodoric : tous deux plaidèrent devant ce prince la cause
des peuples opprimés et dépouillés par des lois iniques qui venaient d'êlre portées el dont ils obtin­
rent l'adoucissement. Laurent assista ensuite au Concile tenu à Rome, 'en 502, sous Symmaque,
et dans lequel ce saint Pape fut déclaré innocent des accusations port'ées contre lui. On trouve
plusieurs de ses homélies dans la Bibliothèque des Pères, 51.2. - A Ravenne, en Italie, saint
Ecclèse, évêque de ce siége et confesseur, dont le corps repose dans l'église Saint-Vital de cette
ville. 534. - A Lincoln, en Angleterre, sur la Wilham, le bienheureux Hugues, enfant, martyrisé
par les Juifs en haine de la religion catholique. 1.255. - Au monastère de Gmten ou Steiergasten
(Cœnobzum Garstense), dans la Haute-Autriche, le bienheureux Berthold, abbé. Ottokar, margrave
de Styrie, ayant fondé cette maison religieuse, mit 11 sa tète Berthold, qui avait passé du couvent
de Saint-Blaise, comme prieur, 11- celui de Gœttwein. Il ,consacrait une grande partia de son temps
11 entendre la confession des nombreux chrétiens qui recherchaient avec avidité ses sublimes et
puissantes exhortations. Il se fit deux lranslatiolls de ses reliques vénérables: l'une, le 3 juin 1.617;
l'autre, le 4 juin 1.686. Vers 1.140. - Au diocèse de Naples, saint Pantaléon, martyr, cité au mar·
tyrologe romain de ce jour.
1. Voir son Eloge dans le mert)'I'oloS'o des Bollandistes, an lI4 jnUlet.
2. TI naquit à Serra-di-San-Quirico, dans la Marche d'Ancône, et lit ses études à l'Université de
Bologne; après quoi il entrai dans la Congrégation de Saint-S)'lvestre, malgré les obstacles qne S8 fam\l1e
apporta daDll cette affaIre. - Les habitants de Monte-Granarlo, en Italie, parmi lesquels notre Bieuheu­
l'eux avait fait nn long séjonr, le choisirent pour lenr patrou Immédiatement après S8 mort, érigèrent nn
.8utel en son honneur et n'ont jamais cessé de lui reudre un luite religieux, célébrant sa fête le 19 lep­
tembre, Son culte a été approuvé en 1757 (27 juillet), par le pape BenoIt XlV. - Cf, Butler.
8. Voil' sa vie à ce jour. - •. Voir"", vie au 20 juillet.
.(8 27 JUILLET•
LES SEPT BIENHEUREUX FRÈRES DORMANTS,
MARTYRS A ÉPIŒSE, DANS L'ASIE-MINEURE
250. - Vacane. dn Saint-Siélle. - Empereur romain: Dèce.
La mort se relèvera en présentant sa victime, et,
comme au sortir d'un long assoupissement, l'âme
s·a.vaDcera pour rejoindre son corpl.
Saint Âmbroise.
nn'y a point de Saints dont la mort, selon la manière de parler de la
sainte Ecriture, ne puisse être appelée un sommeil, parce qu'ils ne meurent
pas pour demeurer éternellement dans le sépulcre, mais pour ressusciter
un jour glorieusement comme s'ils n'avaient été qu'endormis. Mais les Mar­
tyrs que l'Eglise nous propose aujourd'hui sont appelés normants, pour une
cause toute particulière, et parce qu'en effet ils furent, longtemps après
leur décès, dans le même état et dans la même posture que sont les hommes
qui dorment, et qu'ils se levèrent enfin du lieu où ils étaient comme des
personnes qui se réveillent après avoir suffisamment reposé. C'est ce qui
paraîtra par leur histoire que nous allons rapporter.
Entre les empereurs romains qui ont persécuté l'Eglise, il est certain
que Dèce, qui vivait en 2.19, a été l'un des plus cruels: aussi c'est dans le
peu d'années qu'il a régné que nos principaux Martyrs d'Italie, des Gaules
et d'Espagne ont souffert la mort, et que tout le monde chrétien a envoyé
une infinité d'innocentes victimes dans le ciel. Ce tyran, étant passé en Asie,
s'arrêta quelques jours à Ephèse, où, pour maintenir le culte de Diane et
des antres fausses divinités, très-respectées en cette ville, il s'attachaparti­
culièrement à faire tourmenter les chrétiens, afin de les forcer de les re­
connaître, de les adorer et de leur offrir de l'encens. Cette conduite impie
et cruelle mit le trouble dans l'assemblée des fidèles. Les uns cherchèrent
leur salut dans la fuite, d'autres se cachèrent en des lieux souterrains, dans
l'espérance que l'orage passerait bientôt; quelques-uns, intimidés par les
menaces de ce tigre, et ne croyant pas pouvoir souffrir la rigueur des tour­
ments, renoncèrent à leur Créateur pour obéir à un monstre. D'autres,
enfin, qui avaient pour Jésus- Christ un amour constant et parfait, déplorant
la lâcheté de ceux-ci, s'exposèrent avec un courage intrépide à toutes sortes
de supplices, pour ne point perdre la grâce qu'ils avaient reçue dans le Bap­
tême. De ce nombre furent les sept bienheureux Martyrs dont nous parlons,
que saint Grégoire de Tours nomme frères germains, et que le martyrologe
romain appelle, après lui, Maximien, Malchus, Martinien, Denis, Jean, Sé­
rapion et Constantin. Siméon Métaphraste donne à quelques-uns d'entre
eux d'autres noms; peut-être en avaient-ils deux, ou cet auteur s'est-il servi
d'un exemplaire de leur vie peu correct. Ils étaient d'une naissance fort
illustre et avaient pour parents les premiers de la ville. Voyant la persécu­
tion allumée, ils se mirent tous ensemble, pour s'animer davantage l'un
l'autre à la défense de la foi. Ils allaient tous les jours en secret à l'église,
où, par leurs prières, leurs l?jémissements et leurs larmes, ils demandaiwt à
49 LES SEPT BIENHEUREUX FRÈRES DORMANTS, MARTYRS.
Dieu, ou qu'il fortifiât ses serviteurs, pour ne pas succomber sous le poids
d'une tentation si terrible, ou qu'il la détournât de bonne heure de dessus
leur tête. Leur zèle et leur dévotion les ayant découverts, ils furent pré­
sentés à l'empereur comme des chrétiens opiniâtres et désobéissants à ses
ordres. Il fit tous ses efforts, par des promesses, des menaces et des discours
artificieux, pour les obliger à se rendre à ses volontés; il ne pouvait se ré­
soudre à perdre sept jeunes hommes de belle stature, et dont il espérait
tirer de grands services dans ses armées; mais voyant que ses persuasions
étaient inutiles, il les cassa de sa milice et leur fit ôter la ceinture de che­
valie.rs, après quoi il les renvoya pour un temps chez eux, leur disant qu'il
n'usait de cette indulgence en leur endroit, que par compassion pour leur
jeunesse, et dans l'espérance que, devenant plus sages, ils auraient, dans la
suite, plus d'égard pour ses commandements, et estimeraient davantage sa
bienveillance et son amitié.
Ces illustres Martyrs ne se virent pas plus tôt hors des mains de
l'empereur, qu'au lieu de se relâcher de leur première ferveur, ils se
prômirent de nouveau de demeurer fermes et inébranlables dans la fidé­
lité qu'ils devaient à Jésus-Christ. Ils ne laissèrent pas, néanmoins, de
délibérer entre eux sur la conduite qu'ils devaient tenir, et la conclu­
sion fut qu'ils s'absenteraient pour un temps, afin de ne pas s'exposer
sans nécessité aux violences et aux cruautés de leur persécuteur. Ils
tirèrent donc ce qu'ils purent d'argent de leurs parents, et, en ayant di!­
tribué la plus grande partie aux pauvres, ils gardèrent le reste pour sub­
venir à leurs nécessités dans le lieu où ils se tiendraient à couvert. En­
suite ils sortirent de la ville, s'allèrent cacher dans une caverne, qui était
liur une montagne voisine, que l'on nommait le Mont-Ochlon, où ils demeu­
rèrent plusieurs jours, priant continuellement la divine Majesté de les rem­
/
plir de l'esprit de force pour confesser généreusement son nom jusqu'à la
mort. Mais comme cette grotte ne leur fournissait pas de quoi vivre, ils en­
voyaient de temps en temps le plus jeune d'entre eux à la ville, pour leur
apjorter des aliments. Il s'acquittait de cet office avec beaucoup d'adresse;
car c'était un homme d'esprit, et qui avait beaucoup de prudence. Il se dé­
guisait ordinairement en pauvre, et, néanmoins, il ne faisait point de voyage
sans donner encore l'aumÔne aux autres pauvres, et sans apprendre des
nouvelles de l'empereur et de la persécution des chrétiens.
Cependant ce prince, qui était allé en d'autres villes d'Asie, pour y faire
ressentir sa cruauté aux serviteurs du vrai Dieu, revint à Ephèse et y or­
donna un grand sacrifice, pour remercier ses idoles du succès de ses affaires
et du bonheur de son retour. Il appela, à cette cérémonie sacrilége, les prin­
cipaux de la ville, et commanda, entre autres, qu'on y fît venir les sept
Confesseurs qu'il avait interrogés et relâchés à son premier voyage. On lui
dit qu'ils n'étaient plus dans la ville, mais qu'ils s'étaient retirés secrète­
ment, sans qu'on süt ce qu'ils étaient devenus. Il entra là-dessus dans une
grande colère, et jura qUIlles en quelque lieu qu'ils fussent, et
qu'il leur ferait sentir ce que c'était de le mépriser. Le pieux économe des
Saints apprit tout ce qui se passaii; et s'étant sauvé adroitement, il s'en alla
les retrouver, leur portant des vivres, avec la nouvelle des enquêtes qu'on
allait faire personnes et des tourments qui leur étaient préparés.
Ce récit, bien loin de les abattre, enflamma davantage leur courage. Ils pri­
rent paisiblement leur réfection, et, après avoir fait leur prière avec une
ferveur extraordinaire, ils se couchèrent sur la terre et s'endormirent aussi
tranquillement que s'ils n'eussent eu rien à craindr{l. Ce sommeilJut
VIES DES SAINTS. - TOlllE IX. Ii
so
27 1UJlLET.
eux un sommeil de mort. Ils décédèrent tous les sept avant le Jopr et sans
j1 "se réveiller, et, bieu ayant mis leurs âmes dans un lieu de repos, leurs corps
demeurèrent sur la place dans le même état qu'ils étaient en s'endormant.
L'empereur ayant -enfin appris où ils étaient, résolut, non sans un <!.es­
sein particulier de la divine Providence, de les faire enfermer dans cette
grotte, afin que le désespoir et la faim les y fît mourir, et qu'ils fussent en­
sevelis tout vivants dans ce sépulcre qu'ils s'étaient choisi eux-mêmes. L'en­
trée de la caverne fut donc bouchée de grosses pierres, et, afin que per­
sonne du dehors n'eût la hardiesse de les délivrer, ony mit son seeau avec
celui de la ville. Mais Théodose et Barbe, deux officiers de sa chambre,
qui étaient chrétiens, prirent le soin de faire graver, sur une plaque de
plomb, les noms des saints Confesseurs, avec le temps et le genre de leur
martyre, et, ayant mis eette plaque dans une boîte de cuivre, qu'ils scel­
lèrent fort diligemment, ils trouvèrent moyen de la jeter dans la caverne'J
avant que la porte en fût tout à fait bouchée.
Nous allons maintenant admirer les voies de Dieu et la sage conduite
de sa Providence, qui n'a jamais permis le mal que pour en tirer un plus
granibieIl, et qui fait des prodiges inouïs pour glorifier ses serviteurs ét
pour appuyer la foi et la doctrine de son Eglise. L'empereur Dèce étant
mort, avec beaucoup d'autres qui lui succédèrent, la monarchie de l'uni­
vers tomba enfin, vers l'année 408, entre les mains de Théodose le Jeune,
fils d'Arcadius et petit-fils de "Théodose le Grand. Ce prince, étant 1rès­
religieux, fit tout ce qu'il put pour soutenir la gloire de la religion chré­
tienne et pour répuimer la fureur des hérétiques qui en voulaient
corrompre l'innocence et la pureté. Cependant, outre le Nestorianisme,
qu'il fit eondamner au Concile général d'Ephèse, il s'éleva, vers la fin de
son règne, une autre hérésie, ce11e des Sadducéens, qui, en niant la résur­
rection des morts, ruinait l'espérance desjustcs et détournait les fidèles de
la pratique des bonnes œuvres. Cc prince en fut extrêmement affligé; mais
Dieu le consola bientôt, en se servant de nos __martyr:;
confondre cette nouvelle hérésie et établir la vérité de la résurrection.
Il y avait dans Ephèse un seigneur nommé Adolius, qui était devenu
possesseur de la montagne et de l'antre où ces Saints s'étaient endormis.
Comme il avait un grand nombre de troupeaux, il résolut d'y faire bâtir
une bergerie où on les pût mettre à couvert. Les ouvriers qu'il y envoya,
cherchant des pierres de tous côtés, prirent celles qui bouchaient lUIJorte
de la caverne: de sorte qu'elle demeura ouverie, sans néanmoins que per­
rsonne cntràt dedans. Alors, la puissance divine répandit l'esprit de
1 nos sept Dormants, et les ressuscita. Ils se levèrent aussitôt, et, après avoir
fait leur prière à Dieu, selon leur louable eoutume, ils se saluèrent l'un
) l'autre, sans aucun signe d'étonnement: aussi, il n'y avait nul changement
"en leurs personnes, et il ne paraissait rien qui leur pût faire connaître
qu'ils avaient été morts durant tant d'années. Leurs habits n'étaient pas
plus usés qu'avant leur assoupissement. Leurs corps étaient sans corruption
ni altération. Leurs csprits se trouvaient dans le même état qu'autrefois;
et, quoiqu'il y eût près de deux cents llu'ils eussent perdu le sentiment
avec la vie, ils paraissaient eomme s'ils s'étaient endormis la vcille au soir,
et qu'ils se fussent réveillés au matin à leur ordinaire. Enfin, ils étaient
encore dans les mêmes soucis sur l'affaire de leur religion et sur la persé­
cution de Dèce, dont ils attendaient toujours l'issue. Maximien, qui était
le plus âgé, leur fit même une exhortation pour les engager à souffrir géné.
reusement pour Jésus-Christ tous les tourments que le tyran leur prépa­
51 LES SEPT BIENHEUREUX mRES DORMANTS, MARTYRS.
rait, dans l'espérance de la récompense de la vie éternelle. Après quoi, il
donna ordre à leur économe ordinaire de faire encore en cachette un
voyage à la ville pour acheter du pain et pour apprendre ce qui se passait.
Le saint jeune homme partit de la caverne dès la pointe du jour, ne
s'apercevant encore d'aucun changement; mais il fut bien surpris l o ~ q u e ,
le soleil étant levé, il vit à toutes les portes de la ville le signe salutaire de
la sainte croix, planté avec beaucoup d'honneur et de gloire, et le mon-de
qui la saluait, en passant, avec grand respect. Il ne savait s'il veillait ou
s'il dormait, si c'était une vérité ou un fantôme. « Quoi donc! l) disait-il
'\ en lui-même, cc hier ce signe était en horreur, et il n'y avait point de cave
assez profonde pour le cacher, et aujourd'hui le voilà triomphant et glo­
rieux, et personne n'appréhende de lui rendre publiquement de l'honneur.
Comment le monde a-t-il pu changer si prodigieusement en une nuit, et
comment a-1-on pu même travailler de si benes croix en si peu de temps? ))
'l'out ce qu'il rencontrait augmentait son admiration: car il voyait les édi­
fices embellis, les places élargies, les habits et la manière de parler totale­
ment changés, ce qu'il y.avait auparavant dans Ephèse dans une disposition
toute différente. Il lui vint donc en pensée qu'on l'avait peut-être transporté
dans une autre ville, et il demanda effectivement comment on appelait
celle où il était; on lui dit qu'elle s'appelait Ephèse, ce qui l'étonna encore
davantage. Il résolut de prendre au plus tôt du pain et de s'en aller vers
ses compagnons, pour leur faire part d'une nouveauté si surprenante. Mais,
lorsqu'il voulut satisfaLre le boulanger, la monnaie qu'il offl'ü en paiement
parut si ancienne à ceux qu[étUîent présents, qu'ils se mirent dans l'esprit
qu'il avait trouvé quelque trésor caché dans la terre. Cela fit qu'on le mena
devant l'évêque et le magistrat, avec lesquels il rut obligé de s'expliquer.
Il était fort surpris de ne plus voir dans Ephèse ni temple profane, ni
simulacre de faux dieux, ni aucun vestige de ce culte qu'on avait autrefois
rendu à Diane, et d'y voir, au contraire, une église magnifiquedédiéeàu
vrai Dieu ëf un évêque honoré de tout le peuple; màis on ne l'était pas
moins de l'entendre paPIer de l'empereur Dèce, de la persécution des chré­
tiens, du massacre des martyrs et de beaucoup d'autres événements qu'il­
assurait avoir vu la veille, quoiqu'il y efttprès de deux cents ans q u ~ t
cela se fùt passé. Dans cet étonnement mutuel, il dit au prélat et aux offi­
çiers-que, pour être persuadés de ce qu'il leur disait, ils n'avaient qti'à-_venir
avec lui, et qu'ilieur montrerait ses six compagnons que la cruauté de cet
empereur avait contraints de se cacher dans une grotte. Ils le suiviI'ent
volontiers, avec beaucoup de personnes, qui voulurent voir l'issue d'une
rencontre si prodigieuse.
Lorsqu'ils furent sur la montagne, le saint Martyr leur montra la porte
de la caveme. L'évêque y entra le premier, et rencontra d'abord entre deux
pierres le petit coffre de cuivre dont nous avons déjà parlé. Il y trouva des
plaques de plomb où la persécution et le martyre des sept Confesseurs
1 étaient écrits, il les lut en présence de toute la compagnie, qui s'écria
d'étonnement que Dieu était admirable en ses œuvres et qu'il lui fallait
donner une infinité de louanges. Ensuite ils s'avancèrent tous plus avant
dans la caverne, où ils aperçurent les six bienheureux avec un visage lumi­
neux èt tout éclatant de gloire. Il n'y eut personne de la compagnie qui ne
se prosternât contre terre pour honorer des hommes si extraordinaires et
si favorisés du ciel; nous ne doutons point même que chacun ne s'empres­
sât pour leur baiser les pieds et les mains. Maximien, le plus âgé, expiiqua
bien au long ce qui s'était passé à leur égard sous l'empereur Dèce, et l'état
27 roItLET.
52
où était l'Eglise en ce temps; voyant que les choses étaient si merveilleu­
sement changées durant leur sommeil, il en rendit mille louanges à Dieu.
On donna au plus tôt avis à l'empereur de ce qui se passait; il vint lui­
même à Ephèse, il entra dans la caverne d'où les serviteurs de Dieu n'avaient
pas vOUlU sortir; il les vénéra, dit saint Grégoire de Tours, le visage collé
contre terre, et les entretint avec beaucoup de consolation. Et ces bien­
heureux, à qui Dieu avait fait connaître son dessein sur leur résurrection,
prenant la pal'Ole, lui dirent: (( Auguste prince, ce n'est pas sans sujet que
Dieu nous a conservés si longtemps sans corruption et qu'il nous a rendu
la vie: c'est pour confondre des hérétiques qui se sont élevés dans votre
empire, lesquels ont assez d'impiété pour nier la résurrection des morts,
afin d'arracher du cœur des chrétiens la foi qui opère par l'espérance et la
charité. Apprenez donc, par notre résurrection, qu'il n'est rien de plus
vraT que ce que dit l'apôtre saint Paul, que tous, tant que nous sommes,
nous paraîtrons en corps et en âme à la fin des siècles devant le tribu!1al de
Jésus-Christ, pour y être jugés de tout le bien et de tout le mal que nous
aurons fait. Et gardez-vous bien de vous laisser surprendre par [es fausses
raisons de ces imposteurs)). L'empereur é00uta ce discours avec bien de la
joie, et rendit grâces à Dieu de sa miséricol'de.
Ensuite les sept Martyrs ayant pris congé de la compagnie et fait leur
Dieu, reprirent leu'r première posture et s'endormirent de nouveau
en Notre-Seigneur, pour régner éternellement avec lui dans le ciel. Théo­
dore,-apI' s leur décès, voulant leur donner des marques de sa magnificence
royale, commanda qu'on leur fît à chacun un sépulcre d'or; mais, la
suivante, ils lui apparurent et le prièrent de ne point faire cette dépense et
de les laisser dans leur caverne. Ce prince, recevarif"ceÜë vision commeun
ordre du ciel, révoqua celuI qu'il avait donné: et les Saints demeurèrent
- dans le lieu qu'ils avaient si longtemps sanctifié par leur présence, couver"ts
seulement de petjts voiles de soie ou de linge. Saint Grégoire Q.8 et
Métaphraste disent qu'ils y étaient encore de leur temps. La caverne où
leurs corps furent trouvés devint célèbre par la dévotion des fidèles. On la
montre encore aux voyageurs qui vont dans le Levant.
/ Il Ya deux manières d'expliquer ce miracle: la première est qu'ils s'en­
dormirent d'un et sans mourir, et qu'après deux sièclès
ils se réveillèrent:La deuxième, qu'ils moururent, et que, leurs corps étant
demeurés sans corruption, ils ce qui fit appeler leur mort
un sommeil, et qu'on leur 'donne le nom de D01'mallts. Baronius, dans ses
Notes sur le martyrologe, cite pour la première, parmi Grecs, Méta­
phraste, Nicéphore, Calixte et Cédrénus, et parmi les Latins saint Grégoire
de Tours et Sigebert. Mais ces auteurs sont pour la seconde. Quoi qu'il en
\ soit, il n'y a rien, dans ce que nous avons rapporté, qui ne soit au pouvoir
. de Dieu, et les difficultés que l'on peut proposer pour le combattre sont
'\ aisées à résoudre. Surtout, il est constant qu'il ya eu sept martyrs qui ont,.
1de toute antiquité, été appelés Septem dormientes; ce n'a pas été sans motif.
Ce prodige n'était pas plus difficile à constater qu'un autre: il faut récuser
partout ailleurs le témoignage de Grégoire de Tours et de Métaphraste, si
on ne l'admet pas ici, où ils ne sont démentis par aucun historien antérieur
ou contemporain. .
Les martyrologes latins font mémoire en ce jour, 27 juillet, de ces sept
Martyrs; les Grecs, dans leur ménologe, au 4 août et au 22 octobre, qui
sont le jour où ils furent enfermés dans la caverne, et celui où ils furent
trouvés depuis.
53 SAINT PANT!LÉON, MÉDECIN, MARTYR.
On voit à Rome, dans le Musmum Victorium, une pierre qui ressemble
assez à une pierre précieuse. On a gravé au dessus un groupe de figures
qui représentent les sept Dormants, chacun avec son nom. Jean et Cons­
tantin ont deux massues près d'eux; il y en a une pleine de nœuds près de
Maximilien. Malchus et Martinien ont deux haches à leurs côtés; Sérapion,
une torche enflammée; et Denis, un grand clou. On a voulu représenter les
différents genres de supplices qu'on leur fit souffrir. Les sept martyrs
paraissent fort jeunes, ce qui s'accorde avec plusieurs anciens monuments
où ils sont appelés enfants.
Tiré de saint Grégoire de Tours et de Siméon Métaphraste, - cr, Acta Sanctorum et l'ouvrag. im­
primé à Rome en 1741, 111-4', sous le titre de Disse>'tatio de sanem septem Dormientibus,
SAINT PANTALÉON, MÉDECIN,
MARTYR A NICOMÉDIE, EN BIl'BYNIE.
303. - Pape: Saint Marcellin. - Empereurs romains : Dioclétien et Maximien.
Nil ornnipotentiam Vtl'bi clariorem reddit, qUa1ll
quod omnipotentes {oeil omnes qui in se sperant.
Ce qui donne le plus d'éclat il la toute-puissance
du Verbc. c'est la puissance qu'il communique
~ ceux qui espèrent en lui.
S. Dernard, lerm. LXXXIII sup. Canto
Pantaléon est un des plus illustres Martyrs qui aient soutenu la gloire de
la religion chrétienne dans la persécution des empereurs Dioclétien et Maxi­
mien. Il était de Nicomédie, où il eut pour père un païen fort obstiné
nommé Eustorge, et pour mère une chrétienne très-sainte et très-religieuse
appelée Eubule. Sa mère étant morte durant son bas âge, il ne put profiter
de la semence de la véritable religion qu'elle avait jetée dans son cœur et,
selon l'éducation qu'il reçut de son père, il fut engagé dans le culte et l'ado­
ration des idoles. Après avoir étudié les humanités et la philosophie, il
s'adonna à la médecine, et il y réussit si bien, sous la discipline d'Euphro­
syne, premier médecin de l'empereur Maximien, que ce prince, informé de
son habileté, et d'ailleurs, admirant la beauté de son esprit, sa douceur, son
honnêteté et sa prudence, résolut de le prendre à sa cour et d'en faire un
des médecins de sa personne.
Mais le ciel, qui le destinait à servir un autre'souverain qu'un homme
de la terre, permit qu'i! fût rencontré par un saint prêtre nommé Hermo­
laüs, qui s'était retil'é dans une petite maison fort secrèle pour se garantir
de la persécution des Gentils. Ce grand serviteur de Dieu lisant sur son visage
les bonnes dispositions de son cœur, le pria d'agréer qu'ils eussent un entre­
tien familier ensemble. Pantaléon l'ayant trouvé bon, ce prêtl'e s'informa
de lui, qui il était et ce qu'il faisait. Il répondit « qu'il était un jeune
homme de la ville, d'une naissance assez illustre et qui pouvait espérer de
grands biens; son père suivait l'ancienne religion de l'empire, mais sa mère
avait été chrétienne et elle était mortë dans cëtte profëssion; pour lui, il
s'occupait à étudier la médecine, parce que son père l'avait ainsi désiré Il.

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