Jacques Bainville (1879-1936

)
Historien français

(1937)

La Russie et la barrière de l’Est
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Courriel: rtoussaint@aei.ca

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Jacques Bainville (1879-1936)

La Russie et la barrière de l’Est.
Paris : Librairie Plon, 1937, 294 pp. Éditions d’histoire et d’art. Collection bainvillienne.

Polices de caractères utilisée : Pour le texte: Times, 14 points. Pour les citations : Times 12 points. Pour les notes de bas de page : Times, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2004 pour Macintosh. Mise en page sur papier format LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’) Édition complétée le 12 mars 2006 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, Québec.

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Table des matières
Préface Avant-propos de Jean Marcel

1. La Russie
1.1 1.2 1.3 1.4 L'alliance russe, L'Action française, 30 juillet 1908. Journées révolutionnaires à Pétrograd, L'Action française, 17 mars 1917. Le monde en mouvement, L'Action française, 23 mars 1917. Instructions à un ambassadeur en Russie, L'Action française, 20 avri1 1917, Le parti allemand en Russie, L'Action française, 27 avril 1917. Les problèmes russes , L'Action française, 12 mai 1917. La statue de Stolypine, L'Action française, 2 avril 1917. Vingt cinq ans d'alliance russe, L'Action française, 8 juin 1917. Le livre jaune de l'alliance franco-russe, L'Action française, 21 septembre 1918. Les morceaux de la Russie, L'Action française, 23 novembre 1917. L'abandon de Riga, L'Action française, 5 septembre 1917. Les Allemands et la Russie, L'Action française, 3 mai 1918. La politique allemande en Russie, L'Action française, 5 juillet 1918. Les alliés et la Russie, L'Action française, 10 décembre 1918. Le problème russe, L'Action française, 16 janvier 1919. La paix à l'Est, L'Action française, 10 mai 1919. La Russie de demain, L'Action française, 19 juin 1919. Un moment de méditation au milieu de l'apothéose, L'Action française, 14 juillet 1919. La Russie ressuscitée, L'Action française, 30 janvier 1920. Allemagne et Russie, L'Action française, 31 janvier 1920. Le bolchevisme assagi, L'Action française, 28 février 1920. Par où atteindre la Russie ?, L'Action française, 12 août 1920. La recherche des alliances et le premier amour, L'Action française, 9 septembre 1920. L'avenir du bolchevisme, L'Action française, 19 Mars 1921.

1.5 1.6 1.7 1.8 1.9

1.10 1.11 1.12 1.13 1.14 1.15 1.16 1.17 1.18 1.19 1.20 1.21 1.22 1.23 1.24

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1.25 1.26 1.27 1.28 1.29 1.30 1.31 1.32 1.33 1.34

La Russie et l'Occident, L'Action française, 18 mai 1922. Le Congrès de Moscou, L'Action française, 1er juin 1923. La mort de Lénine, L'Action française, 23 janvier 1924. Le diplomate russe, L'Action française, 17 décembre 1925. Un remarquable fanatique, L'Action française, 24 juillet 1926. Rumeurs sur la Russie, L'Action française, 20 octobre 1926. Découverte d'un professeur danois, L'Action française, 12 avril 1927. Vorochilov et Tolstoï, L'Action française, 2 mai 1927. Les dix ans du bolchevisme, La Liberté, 18 octobre 1927. Dix ans de soviétisme et l'avenir de la Russie, L'Action française, 11 novembre 1927. Staline et Trotsky, La Liberté, 13 novembre 1927. Russes et Allemands, La Liberté, 20 mars 1928. Un procès historique, La Liberté, 16 juin 1928. Un grenier où l'on a faim, L'Action française, 7 juillet 1928. Nouvelles de Russie, L'Action française, 24 novembre 1928. L'angoisse, La Liberté, 18 février 1929. La théorie de l'accident, L'Action française, 19 mars 1929. Intelligentsia, La Liberté, 23 octobre 1929. Les lapins de Staline, La Liberté, 7 octobre 1931. Illusions sur la Russie, La Liberté, 30 décembre 1931. Vive la Russie !, L'Action française, 23 février 1933. La grande alliance, L'Action française, 15 décembre 1934. Toujours l'alliance russe, L'Action française, 12 février 1935. Encore un belliciste, L'Action française, 13 février 1935. Une aventure dangereuse, L'Action française, 14 Avril 1935. La nouvelle alliance, La Liberté, 4 Mai 1935. L'Occident et l'Orient, L'Action française, 19 mai 1935. La ratification de l'alliance avec les Soviets, L'Action française, 14 novembre 1935. Entre Hitler et Staline, L'Action française, 23 novembre 1935. L'alliance aventureuse, L'Action française, 30 novembre 1935. Enragés et possédés, L'Action française, 11 décembre 1935. Chacun son Sadowa, L'Action française, 17 décembre 1935. Pas de choix entre deux alliances, L'Action française, 2 janvier 1936. Récidive, L'Action française, 26 janvier 1936. Vie et opinion d'un maréchal des Soviets, L'Action française, 4 février 1936.

1.35 1.36 1.37 1.38 1.39 1.40 1.41 1.42 1.43 1.44 1.45 1.46 1.47 1.48 1.49 1.50 1.51 1.52 1.53 1.54 1.55 1.56 1.57 1.58 1.59

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1.60

L'intervention forcée et l'intervention libre, L'Action française, 9 mai 1935.

2. La Pologne
2.1 2.2 2.3 2.4 2.5 2.6 2.7 2.8 2.9 2.10 2.11 2.12 2.13 2.14 2.15 2.16 2.17 2.18 À Varsovie, L'Action française, 10 novembre 1916. L'alerte de 1920, L'Action française, 29 juillet 1920. De l'alliance franco-russe à l'alliance franco-polonaise, L'Action française, 22 février 1921. Pologne et Turquie, L'Action française, 20 mai 1923. La Pologne et la paix, L'Action française, 22 Mars 1925. La Pologne puissance militaire, L'Action française, 13 juillet 1925. Pilsudski et l'aristocratie polonaise, L'Action française, 6 avril 1926. Un très grand changement, L'Action française, 4 mars 1927. « Vive la Pologne, Monsieur ! », L'Action française, 18 mars 1927. Le maréchal Pilsudski et le régime parlementaire, L'Action française, 7 juillet 1928. La bataille de la Vistule, L'Action française, 15 octobre 1928 Les étapes, L'Action française, 29 décembre 1930. Pierre précieuse, L'Action française, 14 janvier 1931. Le quatrième partage, L'Action française, 5 février 1931. La Pologne et ses amis, L'Action française, 24 octobre 1934. Le séjour de M. Goering en Pologne et le problème de Memel, La Liberté, 29 janvier 1935. Rapprochement avec l'Allemagne ?, La Liberté, 4 avril 1935. Pilsudski, L'Action française, 14 mai 1935.

3. La Roumanie
3.1 3.2 3.3 3.4 3.5 3.6 3.7 3.8 Le cinquantenaire de l'indépendance roumaine, L'Action française, 11 Mai 1927. La mort de Ferdinand 1er, L'Action française, 21 juillet 1927. En Roumanie, L'Action française, 10 octobre 1927. En Roumanie, L'Action française, 21 mars 1928. Le testament cassé, L'Action française, 9 juin 1930. Élections en Roumanie, L'Action française, 4 juin 1931. Après le meurtre de Sinaïa, L'Action française, 6 janvier 1934. La grande et la petite pointure, L'Action française, 5 octobre 1934.

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4. La Turquie
4.1 4.2 4.3 4.4 4.5 4.6 4.7 Le péril asiatique, L'Action française, 5 janvier 1920. Constantinople et la Russie, L'Action française, 24 septembre 1922. Le gouvernement turc aujourd'hui et demain, L'Action française, 5 novembre 1922, L'expulsion du calife, L'Action française, 6 mars 1924. Le traité de Lausanne et nos intérêts en Orient, L'Action française, 5 mai 1924. Les Turcs, les Soviets et Constantinople, L'Action française, 26 décembre 1925. L'enlèvement de la Tchadra, L'Action française, 16 avril 1927.

5. Finlande, Géorgie, Lettonie
5.1 5.2 5.3 5.4 L'indépendance de la Finlande, L'Action française, 9 janvier 1918. La victoire du Lappo, La Liberté, 24 octobre 1930. Du Caucase à la cour d'assises, La Liberté, 8 juillet 1927. Renaissances, L'Action française, 20 novembre 1928.

6. Les effets du sionisme.
L'Action française, 20 décembre 1920.

7. L'Asie, Chine, Japon
7.1 7.2 7.3 7.4 7.5 7.6 7.7 L'Asie et l'Occident, L'Action française, 20 juillet 1925. L'Asie qui fermente, La Liberté, 31 mars 1927. Les rats bruns et les rats noirs, La Liberté, 9 avril 1927. En Chine, La Liberté, 12 avril 1927. Aventures d'un chemin de fer, La Liberté, 20 juillet 1929. L'impénétrable avenir, L'Action française, 24 février 1932. Une expulsion, L'Action française, 25 février 1933.

8. Perse, Afghanistan
8.1 8.2 8.3 8.4 8.5 Les lois de l'imitation, L'Action française, 16 décembre 1925. Pierre le Grand à Kaboul, L'Action française, 26 janvier 1928. Despotes éclairés, L'Action française, 27 octobre 1928. Une victime du progrès, L'Action française, 16 janvier 1929. Le fils du porteur d'eau, La Liberté, 19 janvier 1929.

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Jacques Bainville (1879-1936)

La Russie et la barrière de l’Est.

Paris : Librairie Plon, 1937, 294 pp. Editions d’histoire et d’art. Collection bainvillienne.

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Préface

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Dans la préface de la Fortune de la France, le premier ouvrage posthume de J. Bainville, M. Gignoux a bien raison de dire que ce livre est un bienfait. Voici, dans un autre ordre d'idées, un nouveau bienfait, non moins insigne, et plus étendu, car il franchit nos frontières. Sont appelés à en profiter tous les peuples dignes d'entendre les leçons d'un pareil maître. Y participent également toutes les grandes causes auxquelles il avait dévoué sa vie, patrie, paix, civilisation, humanité, vérité. Nos amis et alliés polonais et roumains y trouveront, avec un juste hommage aux vertus qui expliquent le miracle de leur résurrection, des vues singulièrement pénétrantes sur tous les problèmes dont dépend leur avenir. Mais si ces études s'appliquent plus particulièrement à l'Europe orientale, leur portée en dépasse de beaucoup le sujet. Sans doute, c'est surtout en politique extérieure, où les éléments en apparence les plus distincts se combinent et réagissent les uns sur les autres, qu'il est exact de dire que tout est dans tout, en ajoutant ou non, selon la boutade connue : et réciproquement. Reste à découvrir le secret de ces réactions mutuelles en dégageant les rapports qui les déterminent. Or, nul n'y excelle comme J. Bainville, prince de la synthèse et, par

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conséquent, de l'analyse. C'est le grand art de l'historien et aussi du politique, l'histoire étant la politique du passé, et la Politique étant l'histoire de l'avenir. C'est pourquoi les hommes d'Etat, ou plutôt (car ce serait un trop petit public pour J. Bainville) les politiciens qui aspirent à mériter ce beau nom si galvaudé de nos jours, seront bien inspirés de se mettre à son école. Ce sera pour eux une chance de promotion. Ils y trouveront aussi la rare bonne fortune d'un avantage accordé à tous sans rien coûter à aucun d'eux, l'intelligence de J. Bainville étant comme la grâce et la lumière selon Bossuet : elle se distribue sans se diviser. Puissent-ils faire de ses écrits, notamment de celui-ci, leurs livres de chevet ! S'ils le méditaient pendant la nuit, ils se fourvoieraient moins pendant le jour. À l'exemple de Richelieu, précédent flatteur, ils pourraient se dire que les peuples dorment tranquilles à l'ombre de leurs veilles. Cependant les conducteurs de peuples, même en y comprenant ceux qui se flattent de les diriger tout en les suivant, ce qui est le cas de tous les démagogues, ne seront jamais que la partie la moins nombreuse et la moins perfectible des lecteurs de J. Bainville. Sa vraie famille intellectuelle, les fils de son esprit, ceux qui lui doivent le jour, puisqu'il les a éclairés, c'est cette élite de plus en plus innombrable de jeunes gens qu'il a affranchis des sophismes où tant d'autres s'attardent encore, et qui ont la noble ambition de faire l'histoire ou de l'écrire, ou simplement de la comprendre en observant sa méthode. La volupté de comprendre devrait attirer vers lui tous les lecteurs et toutes les lectrices qui y sont sensibles ; nul ne la dispense plus sûrement ni plus généreusement que lui, ni plus discrètement. C'est un maître qui est le contraire d'un magister. A tel point que, par un prodige de simplicité dans la lucidité, et de transparence dans la profondeur, le lecteur a parfois l'illusion - qu'il éprouve aussi en lisant par exemple La Fontaine, et c'est la marque de la perfection - de découvrir tout seul et de ramener à la surface les trésors dont l'auteur lui fait largesse. Cette maïeutique fait de tout lecteur un ami parce qu'il se croit un collaborateur. Rendons grâces aux disciples de J. Bainville d'avoir lié ces études, ne disons pas en faisceau, afin d'épargner à sa mémoire un procès de tendance, mais en gerbe ou en bouquet. Et, pourtant, si J. Bainville n'était pas fasciste, c'est bien un faisceau de lumière qu'il promène sur

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quelques-uns des aspects et des replis les plus obscurs de la vie internationale. Si ce faisceau est un bouquet, il exhale, comme tout ce qui vient de J. Bainville, un parfum discret de sagesse et de finesse, et, bien que telles de ses fleurs aient plus de vingt ans, il est aussi frais que s'il était cueilli ce matin. Où est la clef de ce mystère ? Ce n'est pas seulement la magie du style. C'est un lieu, commun de répéter que les articles de journaux ne durent que par le style. Pour voler au-dessus du temps, et par tous les temps, sans se friper et sans passer inaperçue, il faut que la forme en soit légère, solide et brillante. On a tout dit sur le style merveilleux de J. Bainville. J'allais dire sottement, en usant d'un de ces clichés dont il avait horreur, que ce style brille dans ces pages de tout son éclat. Mais, s'il était là, il me reprendrait gentiment, me ferait observer que je manque d'une de ses qualités essentielles, la propriété des termes, son style évitant l'éclat avec autant de soin que d'autres le recherchent. Il met sa coquetterie à l'assourdir, à l'estomper, ce qui est autrement difficile que de le « brillanter ». Il le dépouille volontairement, ce qui nous permet de l'admirer, et d'admirer la vigueur de sa pensée, dans sa densité plus lumineuse que brillante, dans sa nudité musclée d'athlète. Certains critiques ont comparé J. Bainville à Voltaire. C'est faire beaucoup d'honneur à Voltaire qui a été défini, je crois, par Émile Faguet, un chaos d'idées claires, alors que J. Bainville a fait sortir d'un chaos d'idées fausses un monde ordonné d'idées justes et claires. La ressemblance, s'il y en a une, serait plutôt dans la forme que dans le fond. Ne pourrait-on dire, de J. Bainville dont le style préfère à la verroterie de l'épithète rare le pur diamant d'une savante simplicité, qu'il écrit, comme Voltaire, la langue de tout le monde, mais comme Personne ? Et pourtant, le haut mérite de ces pages est dans le fond plus encore que dans la forme. Le suc en est aussi nourrissant que si savoureux. C'est si bien écrit qu'on les lirait avec plaisir même ce n'était pas si bien pensé. C'est si bien pensé qu'on les lirait avec fruit et aussi avec plaisir même si ce n'était pas si bien écrit. Le temps écoulé depuis les faits qui les ont inspirées ajoute à ce plaisir et à ce fruit en confirmant les prévisions de J. Bainville. L'expérience aujourd'hui les

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certifie conformes au réel dont il avait le culte, ce qui est une rare originalité à une époque où l'esprit de chimère a fait plus de dégâts dans la politique extérieure que partout ailleurs. Cette épreuve - il serait piquant, cruel et édifiant d'y soumettre les vaticinateurs patentés de l'idéologie encore régnante en composant avec leurs prophéties un sottisier qui servirait de repoussoir à ce florilège - cette épreuve cautionne la doctrine de l'auteur. En lui apportant la sanction du passé, elle engage ceux qui ont souci de l'avenir à le construire sur cette base indestructible. Ce qui en fait la valeur permanente et générale, c'est qu'elle est elle-même fondée sur le sens du permanent et de l'universel, sans négliger le transitoire et le particulier, mais en éclairant ceux-ci à la lumière de ceux-là, C'est en appliquant aux problèmes de la politique les constantes et les concordances de l'histoire qu'il en découvre, avec les véritables données, le lien, la jointure, la solution. Il médite sur la politique du jour en Philosophe et en poète, si philosopher c'est expliquer le divers par l'un en ramenant le contingent à l'essentiel, et si la poésie consiste à extraire le rare du commun et à se rapprocher de l'absolu en Partant du concret. Car J. Bainville part toujours du concret - il en part avec esprit de retour - mais toujours pour s'élever à des conclusions qui le dépassent tout en le rendant intelligible. C'est ce qui le distingue de tant d'esprits présomptueux et superficiels qui prennent les généralités pour des idées générales, alors qu'ils n'en ont pas plus qu'ils n'ont le sens du concret. * ** En accueillant J. Bainville à l'Académie, M. Maurice Donnay l'a complimenté d'estimer qu'il avait le devoir non seulement de « renseigner », mais d' « enseigner » le lecteur. Il a ajouté, en se référant à son livre le plus répandu, je crois : « C'est l'histoire de France en avion. » Ces heureuses formules caractérisent aussi ce nouveau livre. Il enseigne aujourd'hui plus qu'il ne renseigne, les faits qui y sont exposés devant être surtout retenus pour la leçon qu'il en dégage. C'est encore de l'histoire, et de la politique en avion. Non par la rapidité, c'est un avion planeur et qui ne s'en prive pas quand le spectacle en vaut la peine, mais par la hauteur et par la lucidité dans la vision des ensembles, de leurs rapports et de leurs proportions. Quelque sujet qu'il

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traite, J. Bainville le survole. En histoire et en politique, comme à la guerre, c'est le meilleur procédé d'observation. Dans leurs traits essentiels les grands panoramas n'y sont pas moins immuables que ceux de la terre. La nature des choses y est aussi stable que les choses de la nature. Le coeur humain et ses passions, les courants de sentiments, d'idées et d'intérêts qui en dérivent ne changent pas plus de place que les chaînes de montagnes, les fleuves et les mers. À l'altitude variable de J. Bainville, soit au-dessus des nuées, soit au-dessous, jamais au milieu, si ce n'est pour les percer, tantôt il contemple les vérités éternelles, les astres qui le guident, tantôt il scrute les horizons de notre planète où tout lui apparaît à son vrai plan, avec son exact relief, y compris les moindres détails. Mais il voit que ce sont des détails et il ne les relève que s'ils ont un rôle dans l'ensemble. Pour dire les choses tout simplement, la qualité maîtresse de J. Bainville, qui en a tant d'autres, c'est le bon sens, le sens commun, si l'on veut, mais à un degré si rare qu'on s'en émerveille. Le sens commun, noble faculté puisque, comme son nom l'indique, elle nous permet de communier avec l'humanité. Ce bon sens appliqué à de grands sujets en tire de grandes leçons parce qu'il est éclairé par une sûre doctrine, informé par une science universelle, aiguisé par l'expérience et la réflexion. Si les jugements de J. Bainville s'imposent à nous avec tant de force, c'est parce que leurs considérants en sont aussi décisifs que les termes en sont incisifs. Le cours des événements donne aujourd'hui à ces jugements une valeur prophétique, qu'ils portent sur la Russie, la Pologne, la Petite-Entente, la Turquie ou l'Asie. J. Bainville qui a horreur des paroles inutiles, du développement oratoire, triomphe dans le raccourci. Il a au plus haut point le don de la formule qui résume une situation et illumine tout un horizon. Dans ses articles sur la Russie, il définit sa faiblesse : « gigantisme et débilité ». Il dénonce la puérilité des plans conçus par les Alliés, en 1918, pour étouffer la révolution russe au berceau. On n'occupe pas la moitié du monde, dit-il, « avec quatre hommes et un caporal ». Bien avant que les rapports de la France avec les Soviets aient donné les fruits amers que nous goûtons aujourd'hui, il constate que « la Russie nous tient plus que nous ne la tenons ». Sans méconnaître l'action des causes profondes dans le destin des peuples, un esprit aussi avide de comprendre ne néglige pas les causes secondes, ce qu'il appelle l'acci-

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dent, l'accident qui parfois déclenche la catastrophe, « le petit fait qui détermine tout à coup comme une combustion générale de l'organisme ». Saviez-vous que ce petit fait, en Russie, est le voyage de M. Doumer à Pétrograd pendant la guerre ? Il est le principal auteur de la Révolution parce qu'il a obtenu de Nicolas II, non sans peine, de gigantesques levées d'hommes. Ce fut un magnifique succès diplomatique. Mais c'est l'entassement de tous ces moujiks dans les casernes de la capitale qui a fourni une armée à la révolution. J. Bainville fixe un regard aussi perçant sur les conséquences du cataclysme que sur ses causes. Pour lui, la restauration de l'ordre est un rêve. Et ce n'est pas un beau rêve. La Russie ne retrouvera pas d'elle-même son assiette comme les fleuves rentrent dans leur lit après une inondation. Il y faudra un immense effort d'ordre. Or, en Russie, l'ordre est allemand. D'ailleurs, depuis la dernière guerre, l'alliance germano-russe (qui, en droit, existe, le traité de Rapallo ayant été non pas dénoncé, mais renouvelé) est, en fait, imposée par la force des choses, c'est-à-dire par l'histoire et par la géographie. Par l'histoire des traités qui ont mis fin à la guerre et qui ont été imposés à la Russie comme à l'Allemagne, avec cette nuance qu'elle ne les a même pas signés. Par la géographie, par la résurrection entre l'Allemagne et la Russie d'une Pologne qu'elles aspirent à se partager de nouveau. Malgré les apparences, l'antinomie des régimes n'est pas un obstacle à la collaboration, l'Allemagne n'ayant pas l'habitude de subordonner, à l'exemple de notre République sa politique extérieure à sa politique intérieure. J. Bainville fait observer qu'elle a toujours gardé le contact avec Moscou, même alors qu'elle écrasait chez elle les Spartakistes, et que, pour elle, les idées des autres peuples ne sont que des explosifs qu'elle manipule dans ses laboratoires pour faire sauter ceux qui la gênent. C'est dire que la collusion germano-russe ne se développe que plus dangereusement à l'abri du pacte franco-soviétique, le piège le plus grossier où soit jamais tombée la diplomatie française. Autre point où la clairvoyance de J. Bainville lui a fait pressentir l'évolution de la crise russe. Les pontifes du bolchévisme juraient qu'ils n'imiteraient pas les « grands ancêtres » en s'entre-dévorant. J. Bainville avait un mince sourire devant ces serments. Il connaît la loi d'anthropophagie mutuelle qui régit les terroristes. Or, voici que le Guignol russe devient sanglant même pour ses vedettes. Il avait prévu

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ce massacre en masse des premiers apôtres du bolchévisme, cette jonchée de cadavres comme dans les dénouements des drames de Shakespeare, sans qu'on puisse dire que c'est un dénouement. * * * La bouffonnerie du pacte franco-soviétique n'est pas seulement sinistre en elle-même ; elle l'est aussi parce qu'elle éloigne de nous nos meilleurs amis de l'Europe orientale. Cette alliance contre-nature détruit nos alliances naturelles. Elle est incompatible avec le maintien de la Pologne, de la Roumanie et de la Yougo-Slavie dans notre système défensif. À cet égard, les défaillances et les erreurs du gouvernement français donnent malheureusement raison à J. Bainville dans la controverse amicale que j'ai eue parfois avec lui sur la solidité et l'efficacité de nos accords avec la Pologne et la Petite-Entente. À ses yeux, je surestimais ces accords, alors qu'il me semblait enclin à les sous-estimer. Son scepticisme portait non sur la vitalité de ces nations - il en faut moins pour vivre que pour ressusciter - ni sur leur fidélité envers la France, mais sur l'aptitude de notre régime démocratique à leur assurer des garanties suffisantes pour les détourner d'en chercher ailleurs. Ayant moi-même été témoin de l'héroïsme de ces nations et de leur culte pour la France libératrice, notamment en Roumanie dont on a dit que son attachement à « la grande soeur latine » est le seul cas vraiment passionnel de la politique internationale, je ne pouvais croire que la France aurait jamais un gouvernement assez ennemi d'ellemême pour compromettre un pareil capital d'amitié, de prestige et de sécurité. Ayant longtemps représenté la République française à l'étranger alors qu'elle avait une diplomatie nationale, je ne pouvais l'imaginer capable de sacrifier nos meilleurs atouts en Europe en jouant, pour des raisons inavouables de politique intérieure, la carte maléfique de Moscou. J. Bainville qui avait observé à Paris, de plus près que moi, la subordination croissante de notre politique extérieure à notre politique intérieure ne partageait pas cet optimisme. Dans cette discussion, les rôles étaient intervertis entre nous. Je considérais le problème en journaliste, d'après mes impressions locales, J. Bainville l'examinait en diplomate, d'après ses réflexions dans le cadre de la politique générale dont il connaissait tous les éléments mieux que moi, notamment la maladie organique de notre démocratie sur laquelle

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j'avais encore quelques illusions. En fait, la cohésion du groupement Pologne-Petite-Entente, comme élément d'équilibre, rempart de la paix, et « allié de revers » éventuel contre l'impérialisme allemand, postule sa solidarité active avec la France et, si possible, l'Angleterre, ou, tout au moins, aussi longtemps que Londres déclinera toute responsabilité sur le continent en dehors du Rhin, l'appui d'autant plus ferme et vigilant d'une France fidèle à sa vocation d'Etat régulateur et pacificateur. Ce groupement serait inébranlable s'il s'adossait au front Londres-Paris-Rome et la coordination des deux systèmes rendrait impossible toute entreprise contre la paix. À défaut de cet idéal qui était presque réalisé quand la crise éthiopienne a éclaté, la constellation pacifique de l'Orient tiendrait encore si l'attraction de l'Occident, c'est-à-dire surtout l'attraction de Paris, s'exerçait fortement sur elle ; mais si le pôle d'attraction devient un pôle de répulsion, comme c'est le cas depuis la conjonction Paris-Moscou, la dislocation est inévitable. Quand l'astre aujourd'hui aberrant de la France aura réintégré son orbite, tout rentrera dans l'ordre. Les alliés ne lui manquent que parce qu'elle se manque à elle-même. Les leçons de J. Bainville montrent à la France et à l'Europe la voie du salut. C'est la même, pour l'une et l'autre ; mais c'est à la France de s'y engager la première parce qu'elle est la plus menacée de toutes les grandes Puissances et parce que les autres peuples ont l'habitude de lui faire cortège quand elle ne s'égare pas. Metternich disait : l'Europe éternue quand la France est enrhumée. Que la France recouvre la santé, ce sera tout bénéfice pour la santé de l'Europe. La France et l'Europe trouveront dans ces pages de J. Bainville des règles d'hygiène qui, si elles sont observées, leur épargneront des crises redoutables et l'intervention du chirurgien. * * * Tous ceux qui ont connu l'auteur, l'ont aimé et admiré, méditeront ces conseils, discrets par le ton et péremptoires par la souveraineté de la raison, à la lois avec joie et avec tristesse.

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Joie de l'esprit qui entre en possession de la vérité, son objet, dans sa plénitude et dans ses nuances ; joie qui ne va pas sans plaisir, car on se sent plus intelligent en pénétrant dans son intimité, et nous y goûtons le double et contradictoire attrait de la nouveauté et de la sécurité : les questions qu'il traite, même si nous les connaissons déjà, nous semblent nouvelles parce que nous les comprenons pour la première fois ; et son explication nous rassure parce que nous la sentons conforme à la sagesse éternelle. Tristesse du coeur, à la pensée que la mort a fermé ces yeux si clairvoyants et éteint cette voix si persuasive, alors que les événements donnent à la sagesse de J. Bainville tout son prix et que sa gloire toujours grandissante lui donne tout son rayonnement. C'est ce qui confère à ces paroles une gravité testamentaire et impose à tous les amis de la paix en France et dans le monde, le devoir de les traduire en actes. Sa voix est éteinte, sa lumière ne l'est pas. Les générations nouvelles accompliront ses dernières volontés et se sauveront ellesmêmes en transformant cette lumière en force. Saint-Aulaire.

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Avant-propos
Par Jean Marcel

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LA mort d'un écrivain est d'ordinaire suivie d'une sorte de pénombre qui s'étend sur son oeuvre. Années de silence, où il est difficile de faire la part de l'oubli et du recueillement. Les parties solides de l'oeuvre, quand il y en a, émergent plus tard. Le temps se charge de les consacrer. Exceptionnel en tout, Jacques Bainville n'aura même pas eu à connaître celle épreuve. La substance de ce deuxième volume porte, à l'égal du premier, le témoignage de l'actualité intense de sa pensée. Rien, depuis tantôt vingt ans, n'a pu infirmer la vue d'ensemble qu'il avait prise de l'Europe du Traité de Versailles, pacte moral et non point traité politique. « Une Allemagne unifiée dans ses rapports avec une Europe morcelée, » formule brève et qui dit tout. Le reste n'est que pour expliquer et fixer par avance les zones de rupture. Vanité du « chapelet de Serbies » pour ceinturer une Prusse que le traité a confondue avec l'Allemagne et qui garde « la puissance politique, celle qui engendre toutes les autres ». Pesée fatale de la masse germanique sur le Brenner, compliquée du conflit séculaire renaissant entre le Sacerdoce et l'Empire. Retour au drame du dix-huitième siècle avec

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le coin Polonais enfoncé entre le Brandebourg et la vieille Marche de l'Est. Russie refoulée dans la steppe asiatique par la perte presque totale des conquêtes européennes de Pierre le Grand et de Catherine - et conjonction profonde de l'État prussien et de l'État moscovite, alliés naturels dans la recherche de leurs Alsaces-Lorraines arrachées, et tout prêts, comme au temps de Frédéric II, à communier, en vieux complices, « du corps eucharistique de la Pologne ». Il ne manquait, pour achever le tableau, que l'idée prodigieuse venue à la politique française de conduire de front l'alliance russe et l'alliance polonaise, comme la vieille diplomatie s'était évertuée jusqu'au casse-tête à retenir dans notre amitié l'Autriche, la Pologne et la Russie - et cette fois, sans secret et sans roi. Errare humanum est -, perseverare... On a épuisé toutes les ressources de la langue pour qualifier l'intelligence d'un Bainville. Que dire de « sa volonté inflexible à considérer que les mêmes causes produisent les mêmes effets et les produiront encore, et que seules les dates doivent être réservées ! Nuages, brouillards ni mirages n'ont jamais pu voiler dans son esprit l'existence des grandes masses aux arêtes vives. Bainville avait le sens de l'instinct de conservation inhérent à chaque peuple en même temps que des ressorts historiques de sa politique. À ses côtés, l'ombre d'Albert Sorel l'amenait à découvrir le corps dur et l'inévitable réflexe, sous le vêtement des régimes mouvants ou le voile des idéologies. Faudra-t-il une catastrophe pour arriver à comprendre que le désordre européen a son siège et son moteur dans l'État militaire prussien, inventeur, protecteur et bénéficiaire du messianisme russe, frappé encore du triple sceau de la philosophie allemande ? Il n'est pas sûr que l'Europe doive échapper à l'épreuve, puisqu'il s'en trouve encore qui songent à Belzébuth pour chasser les démons. Nous avons peine à croire qu'une illusion aussi cruelle puisse résister à la lecture de cet ouvrage. Bainville donnait leur importance aux alliances orientales de la France, mais il avait horreur de la contradiction et il songeait aux trahisons de la Russie. Pour reposer son esprit de l'amer souvenir de Brest-Litovsk, il est probable qu'il se reportait au carnage des Teutoniques à Tannenberg de la main de fer des chevaliers polonais. Il ne faisait pas mystère en tout cas de considérer qu'auprès du mariage rus-

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so-polonais, espoir de notre diplomatie, celui du Grand Turc et de la République de Venise était un jeu d'enfant. Jean Marcel.

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La Russie
1.1

L'alliance russe

1

L'Action française, 30 juillet 1908.

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EN lisant les commentaires embarrassés et un peu froids de la presse officieuse sur la rencontre de M. Fallières et de l'empereur Nicolas II, nous songions que ce serait une triste et instructive histoire à écrire que celle de l'amitié franco-russe. Personne n'en est plus persuadé que nous : l'alliance avec la Russie est bienfaisante et nécessaire. Si nous ne disons pas naturelle, c'est parce que toutes les alliances le sont, du moment qu'elles sont utiles, et que le système des « alliances naturelles » nous a fait trop de mal en son temps pour qu'il soit jamais à propos de le rajeunir. Mais plus on est partisan de l'amitié avec la Russie, plus on a de raisons de tenir à cette amitié et plus on voit les services qu'elle est capable de rendre, plus on est disposé à s'attrister sur les mauvaises chances qui l'ont frappée depuis ses origi1

Cet article est le seul de la période d'avant guerre que nous ayons cru devoir reproduire. Il est significatif de la méfiance que l'auteur a toujours professée à l'égard de l'alliance russe. Il est frappant de mettre en regard celui qui porte la date du 14 juillet 1919.

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nes et qui ne l'ont même pas épargnée lorsqu'elle a été dûment scellée et jurée solennellement. Ne parlons pas des brèves journées, ni des mauvais lendemains de Tilsitt. C'est par la Restauration que l'alliance franco-russe fut d'abord nouée avec solidité. Au jugement d'Albert Sorel, historien non suspect, « l'alliance en ce temps-là fut un dessein conçu de haut et mené de longue main ». Quelle dignité, quelle sagesse, quelle prudence avaient présidé à cet arrangement ! En 1821 - six ans après Waterloo. ! - c'est Alexandre 1er lui-même qui faisait des avances et des ouvertures à M. de La Ferronnays. Le duc de Richelieu donnait pour instructions à notre ambassadeur de n'accepter les propositions de l'Empereur que « s'il consentait à leur donner la forme de stipulations écrites ». Et quand, un peu plus tard, M. de Nesselrode s'inquiétait de notre réserve, M. de La Ferronnays lui répondait : « L'expérience nous a appris les soupçons que nous vous inspirerions à vous-mêmes si nous allions plus loin avec vous. » Que l'on compare donc cette attitude à l'attitude du faible gouvernement de 1875 réduit à implorer la protestation d'un autre Alexandre. Et pourtant, en 1821 et en 1875, la France se trouvait à la même distance de la défaite et de l'invasion. Que l'on compare aussi les résultats que la Restauration fit sortir de l'amitié russe, à ceux qu'en a tirés la troisième République ; c'est à cette amitié que nous dûmes jadis d'avoir les mains libres pour conquérir Alger. Et sans doute l'entente aurait-elle porté bien d'autres fruits. Le fameux projet de remaniement européen de Polignac et de Bois-le-Comte péchait, il est vrai, par bien des côtés. Il offrait plus d'un danger, et il est douteux que Charles X, ce roi « passionné pour le relèvement national », a dit M. Émile Ollivier, lui eût donné son approbation, Mais le fait subsiste que, d'accord avec le cabinet de Pétersbourg, la monarchie se préparait à effacer les dernières conséquences de 1815 lorsque la révolution vint mettre fin aux pourparlers, aux plans d'avenir et aux plus solides espérances. Plus d'une fois, par la suite, des tentatives furent faites pour renouer le lien brisé. La fatalité s'acharnait. La guerre de Crimée rendit vains les efforts de M. de Castelbajac, et Morny se heurta au refus de son maître. Mais, depuis qu'en 1891 les deux pays ont contracté une union retardée par tant de péripéties, le sort les a-t-il enfin mieux trai-

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tés ? Non. La mauvaise chance a duré. Peut-être l'alliance portait-elle en elle-même dès ses origines un fâcheux élément de disproportion : des deux pays amis, le plus anciennement civilisé, le nôtre, qui eût dû jouer le rôle d'avertisseur et de conseil, n'était-il pas aussi celui que ses institutions rendaient le plus mou, le plus faible, le plus instable dans ses desseins et le moins porté à agir ? Incapable de préserver du péril son alliée - témoin la guerre de Mandchourie, à laquelle personne ne croyait, M. Hanotaux l'a encore dit il y a trois jours, - la France était exposée elle-même à tous les désordres. L'affaire Dreyfus, et la révolution qui s'ensuivit, conspira avec les défaites et la révolution russes pour affaiblir l'alliance. Qu'en reste-t-il à présent ? Quelles espérances fait-elle concevoir ? Qu'on pense à tout ce que l'enthousiasme français en attendit autrefois. Qu'on se souvienne de Cronstadt, de Toulon, de la visite des marins russes, et même de la revue de Bétheny. M. Hanotaux a beau dire, pour rappeler son oeuvre aux générations présentes, que « la Vérité a repris le sillage du Pothuau ». Il y a quelque chose de changé, quelque chose de fêlé peut-être. C'est le Temps qui le fait remarquer avec insistance et en le regrettant : ni dans l'une ni dans l'autre des allocutions prononcées à Reval, il n'est question des forces militaires des deux pays ni de leurs armées. Or, dit le Temps, « les alliances ne servent à rien si elles associent des impuissances ». Impuissance est peut-être un mot un peu fort et jusqu'où nous n'irons pas. Mais si la France est affaiblie, nous savons bien à qui la faute. Et il se pourrait aussi que la République n'eût pas fait remplir à la France à l'égard de l'empire russe tout son devoir d'« amie et alliée » : une France plus forte et surtout plus prévoyante et sage devait, par d'opportuns et utiles conseils, permettre à la Russie d'échapper à bien des causes d'affaiblissement. Aujourd'hui, ceux mêmes qui demeurent le plus attachés à l'alliance reconnaissent qu'elle n'a pas encore rempli son mérite. Sera-ce la dernière rigueur du sort qui depuis un siècle s'acharne sur elle ? L'Action française, 30 juillet 1908.

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1.2

Journées révolutionnaires à Petrograd
L'Action française, 17 mars 1917.

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NICOLAS II ne s'est pas conformé à la maxime : « Rois, gouvernez hardiment. » Il aurait terminé par une abdication qui n'est pas encore certaine un règne d'hésitations et de scrupules. Lorsque l'on voit le cours de la crise qui vient d'aboutir à la formation d'un gouvernement provisoire, issu de la Douma et qui a proclamé la régence du grand-duc Michel, frère de l'empereur, on se rend compte de la bonne volonté du peuple russe, des possibilités qui s'offraient pourtant au souverain. La Russie, qui est en retard de quatre-vingts ans sur le reste de l'Europe, vient de faire une demi-révolution qui est dans le style des journées de 1830 beaucoup plus que dans celui de 1789. Il montait, làbas, comme nous l'avons souvent indiqué, un mouvement où le libéralisme s'associait au nationalisme. C'est un phénomène bien connu. Presque tous les pays de l'Europe occidentale ont passé par là jadis. Les monarchies du dix-neuvième siècle qui ont su comprendre ce mouvement, qui en ont pris la tête, en sont sorties plus grandes et plus fortes : ce fut le cas de la maison de Savoie, ce fut, en partie grâce à Bismarck, le cas des Hohenzollern. Les rois qui n'ont pas su conduire cette eau à leur moulin, ont fait ce qui vient d'être demandé à Nicolas Il : ils ont tristement abdiqué.

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Comme les autres formes de gouvernement, les monarchies ont besoin de se renouveler. C'est ainsi qu'elles durent. Alexandre Il avait inauguré un autre système que celui de Pierre le Grand et de Catherine. Pierre le Grand lui-même avait dû briser d'acharnées résistances pour moderniser son Empire. La Russie des Romanof a toujours été le pays du progrès imposé par en haut. Ce n'est ni Pierre le Grand ni Alexandre qui se sont crus, comme leur doux, loyal mais faible successeur, enchaînés à leurs traditions : ils les avaient interprétées pour le bien de leur Empire. Ce n'étaient pas eux, non plus, qui étaient prisonniers de leurs fonctionnaires : ils n'imaginaient pas un tsar entraîné dans la chute de la bureaucratie. Le tchin était la créature du tsarisme, un instrument nécessaire pendant la phase de formation et d'unification de la Russie. Qu'un empereur ait permis à la bureaucratie de devenir plus forte que lui-même, qu'il l'ait laissée creuser un abîme entre lui et son peuple, on ne peut rien concevoir qui contredise davantage l'idée directrice de l'autocratie, telle que ses fondateurs et ses grands chefs l'ont toujours représentée. Que la monarchie soit d'utilité publique pour la Russie, c'est ce que savent parfaitement les libéraux eux-mêmes. Ils n'ignorent pas les difficultés, les périls de toute sorte auxquels ils s'exposeraient en méconnaissant les puissances de sentiment qui s'attachent à la dynastie. Les plus intelligents d'entre eux, indépendamment de toute autre considération politique, savent bien que, selon le mot que nous disait un jour un des plus brillants parmi les hommes de la gauche, le meilleur moyen d'alimenter la réaction serait de laisser le trône vacant. A cet égard, le gouvernement provisoire formé par la Douma a montré une modération et une habileté qui étaient conformes aux prévisions. Ses manifestes, autant du moins qu'ils nous sont connus jusqu'à ce jour, ont évité jusqu'aux apparences du style révolutionnaire. On garde la monarchie, mais on change le monarque. Cela aussi est une tradition russe. L'Empereur Nicolas aura surtout péché par absence de volonté et par excès d'idéalisme. C'était un Vieux-Russe élevé par des professeurs de l'université française. Deux éducations contradictoires, jointes à son caractère, expliquent les illusions et les déboires de son règne. Le souverain qui avait lancé l'idée de la paix aura subi deux grandes guerres : c'est le fait, honorable pour son coeur, qui juge son

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esprit d'illusion, sa méconnaissance du temps et des hommes. S'il a fait passer la couronne sur la tête d'un enfant de treize ans sous la sauvegarde d'une régence, il aura encore montré cette confiance que les événements auront si souvent trompée. Par la régence, du moins, l'essentiel serait sauf et la Russie protégée contre le pire des périls, celui d'un de ces retours à l'anarchie slave dont son histoire offre tant d'exemples. Ce qui fait, justement, l'originalité de cette crise, c'est qu'elle est sortie de la guerre, que le patriotisme l'a engendrée et qu'elle est née d'une débilité du pouvoir qui contrastait trop violemment avec les nécessités de l'heure. En s'associant au mouvement, l'armée en a assuré le succès. Elle en a aussi précisé le caractère. L'armée sentait le besoin d'un pouvoir fort et d'une administration nationale. Son chef populaire, c'est un homme comme le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, un des héros de la guerre et qui sait pendre à propos les traîtres et les prévaricateurs. C'est ainsi que la voie se trouvera indiquée au nouveau gouvernement pour qu'il remplisse la lourde tâche dont il se sera chargé. L'Allemagne, qui comptait sur une révolution en Russie comme sur une des cartes de son jeu, verra ses calculs déjoués si les choses suivent bien le cours que les journées de Petrograd indiquent. Il faut que la rénovation russe ne devienne pas ce que, jusqu'ici, elle ne veut pas être : une révolution. Il faut que le nationalisme, qui l'inspire, la règle aussi. La Russie veut la victoire que n'avait pas su lui donner l'administration bureaucratique. Qu'elle se souvienne que ce n'est pas le désordre qui la lui apportera. Il y a neuf ans, un autre Empire des pays d'Orient, où l'esprit national s'alliait à l'esprit libéral, a essayé, lui aussi, de se régénérer par un changement de monarque. L'exemple de Constantinople montre à Petrograd les fautes à éviter. Que la leçon des Jeunes-Turcs ne soit perdue ni pour les Jeunes-Russes ni pour personne. L'Action française, 17 mars 1917.

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1.3

Le monde en mouvement
L'Action française, 23 mars 1917.

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IL y a des gens qui ont cru que des événements aussi vastes que ceux de la guerre européenne pourraient s'achever sans que des modifications profondes se fussent produites dans la vie des peuples. La révolution russe est un des signes du contraire. C'est à peu près comme si l'on disait que, quand on a battu des oeufs pendant un certain nombre de minutes et qu'on les a mis dans la poêle, on les retrouve ensuite dans leur état primitif. Les nations auront été secouées pendant un espace de temps considérable et soumises au feu de batailles dont la violence ne s'était jamais vue. Il n'est pas douteux qu'elles sortent de là transformées. On peut dire que les gouvernements qui n'auront pas conscience de ces transformations sont condamnés d'avance. C'est ce qui vient d'arriver au gouvernement russe. Nicolas Il mérite les sympathies et le souvenir de la France dont il aura été l'allié fidèle. On l'aurait voulu plus perspicace ou mieux conseillé. M. Ribot, avant-hier, a dit ce qu'il fallait dire sur les vingt-cinq ans d'alliance qui ont uni la République et l'autocratie. Nous saluerons aussi la loyauté de Nicolas II. Il sera permis de ne pas admirer sa politique. Les journées de mars et l'effondrement de son trône viennent d'ailleurs de la juger.

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Jamais plus belle occasion ne s'était offerte à un tsar, depuis qu'au dix-neuvième siècle la Russie s'était occidentalisée, de renouer le pacte de la dynastie avec le peuple russe et de repartir, sur des données nouvelles, pour une prolongation de bail. La Russie, de 1914 à 1916, était, au fond, dans l'état de la Russie de 1613, à l'élection et à l'avènement de Michel Romanof. Un puissant mouvement national, déterminé comme alors par la menace étrangère, pouvait servir à une régénération de la Russie dont les tsars, suivant leur rôle historique, eussent pris la tête. Leur véritable tradition était là. Voit-on un traditionaliste qui, par respect pour les idées de son père, s'obstinerait à porter les mêmes bottes et le même chapeau que lui ? Voilà pourtant ce qu'a fait, ou peu s'en faut, Nicolas II. Il y avait, dans son Empire, au début de la guerre, des bonnes volontés qui s'offraient, des possibilités telles que, depuis l'origine de son règne, il ne s'en était jamais présenté. Nicolas II est passé à côté de tout cela. Il n'a pas su s'affranchir de cette hiérarchie bureaucratique qui, après avoir été l'émanation du tsarisme, en était devenue la maîtresse. L'autocratie prisonnière de la bureaucratie : tel est le non-sens historique et politique d'où la chute de Nicolas II est venue. L'Action française, 23 mars 1917.

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1.4

Instructions à un ambassadeur en Russie
L'Action française, 20 avri1 1917,

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LE public français, dans sa partie moyenne, a été légèrement décontenancé par la révolution russe. Comme la France est, au fond, un pays conservateur ! Notre ancienne politique n'avait pas ces timidités. Les révolutions chez autrui ne lui faisaient pas peur. Le mot lui paraissait aussi naturel que la chose parce qu'elle n'y attachait pas un sens infernal ou céleste. Une révolution, c'était un changement de système, et la tâche de la politique était d'en tirer le parti qu'elle pouvait après en avoir pesé le bien et le mal. La France, pendant la guerre de Sept ans, s'était trouvée alliée de la Russie contre la Prusse dans des conditions qui, nous l'avons rappelé souvent, ressemblaient singulièrement à celles d'aujourd'hui. A Berlin non plus ce précédent n'était pas oublié et l'on y a spéculé, on y spécule encore sur une paix séparée avec la Russie, pareille à celle qui avait sauvé Frédéric II. Avec quelle netteté la monarchie française se représentait le danger d'une défection de la Russie à la mort d'Élisabeth et à l'avènement de Pierre III ! C'est ce que l'on peut voir par les instructions qui étaient envoyées à notre ambassadeur à SaintPétersbourg. Quand Sturmer et Protopopof régnaient sous le nom de Nicolas II, il n'y aurait eu qu'à faire le décalque de cette lettre de Choiseul, pour avoir l'image frappante de la situation. L'instruction de Choiseul, si vigoureuse et si limpide, date de l'avènement de Pierre III.

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En voici des passages d'une étonnante actualité. Changez seulement quelques noms propres et quelques mots, tout y est.

Le comte de Choiseul au comte de Breteuil. Versailles, 31 janvier 1762. J'ai reçu, Monsieur, jeudi dernier, une lettre de M. du Châtelet à laquelle il était joint la copie de celle que vous avez écrite à cet ambassadeur pour lui apprendre la catastrophe arrivée en Russie et sur laquelle nous étions rassurés par les nouvelles favorables que vous nous aviez envoyées en dernier lieu... Je vous envoie de nouvelles lettres de créances. Vous ajouterez verbalement tout ce qui peut concourir à cimenter l'union des deux cours... Vous direz encore, Monsieur, que le Roi, invariable dans ses sentiments ainsi que dans les principes de sa politique, n'a jamais manqué à ses amis ni à ses alliés, qu'il a toujours rempli ses engagements avec la plus scrupuleuse exactitude et que sa fidélité inébranlable lui donne droit d'attendre en retour de pareils procédés. Après ces généralités que vous pouvez, Monsieur, étendre et détailler suivant que vous le jugerez à propos, je conçois que vous désiriez suivre des instructions claires et précises pour vous guider dans la circonstance critique et intéressante où vous vous trouvez ; mais vous sentirez aisément combien il nous est difficile de vous donner des règles de conduite assez étendues et assez positives pour diriger vos démarches dans la route épineuse et obscure où vous allez peut-être entrer. En poussant aussi loin qu'il est possible les spéculations sur l'avenir, il semble qu'on ne peut faire que trois hypothèses : la première que le nouvel Empereur suivra l'ancien système ; la seconde, qu'il en adoptera un tout opposé en se liant avec nos ennemis ; la troisième, qu'il prendra un parti intermédiaire. La première est sans doute la plus désirable mais malheureuse-ment elle est la moins vraisemblable. Si elle a lieu, vous n'aurez

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pas besoin de nouvelles instructions... Vous observerez cependant qu'il faut se défier des apparences : l'Empereur pourrait afficher extérieurement le système quoiqu'il soit contraire à ses inclinations véritables. C'est pourquoi il est important de pénétrer ses sentiments secrets soit pour prendre nos mesures en conséquence et nous précautionner contre ses mauvaises intentions, soit pour éviter de l'indisposer et de le cabrer par des instances trop vives sur des objets qui pourraient lui déplaire... Pour vous dire notre secret, ce qui nous importe essentiellement, c'est que la Russie demeure attachée à la grande alliance ; qu'elle ne rappelle pas ses armées ; qu'elle persiste dans l'ancien système et qu'elle ne fasse point sa paix particulière... La deuxième hypothèse n'exige pas de grands éclaircissements. Je ne doute pas que vous ne mettiez en usage tous les moyens possibles pour prévenir un parti si dangereux et que vous n'employiez à cet effet la force du raisonnement, les représentations amicales, la fermeté, la douceur, la séduction et la perspective du déshonneur qui rejaillirait sur la Russie d'un pareil procédé. Enfin, Monsieur, la troisième hypothèse me paraît la plus naturelle et celle qui présente le plus de probabilité ; mais on peut l'envisager sous différentes faces et elle est susceptible de plusieurs modifications. I° L'Empereur pourrait chercher à faire sa paix particulière à des conditions plus ou moins avantageuses pour lui, sans s'embarrasser de ses alliés et sans prendre à l'avenir aucune part à la guerre présente. Quoique ce parti fût moins fâcheux qu'une union avec nos ennemis, ce serait cependant une violation manifeste des traités et une déjection honteuse, à laquelle nous devons mettre tous les obstacles possibles ; 2° Une suspension d'armes entre les Russes et le roi de Prusse, toutes choses demeurant en état, pourrait avoir pour objet de parvenir à une paix générale par la médiation de la Russie. Une pareille convention serait un peu moins fâcheuse qu'une paix particulière, mais elle serait encore fort contraire à nos intérêts ; 3° L'Empereur, voulant servir le roi de Prusse et se retirer de la guerre, pourrait nous faire des insinuations de paix, nous communi-

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quer le désir qu'il aurait de pacifier les troubles de l'Europe et nous proposer différents moyens de parvenir à une pacification générale ou limitée à la guerre d'Allemagne... Ce n'est pas, Monsieur, que nous soyons éloignés de la paix, mais nous ne croyons pas qu'elle puisse nous être avantageuse si elle vient par le canal de la Russie...

Tel était le péril que représentait pour la France l'avènement de Pierre III. Ce péril avait été discerné à Paris avec clairvoyance, car le nouvel empereur devait s'empresser de faire sa paix et même de s'allier avec le roi de Prusse. Il ne vint à l'idée de personne, dans la France de Louis XV, que la couronne ni même la tête de Pierre III dussent être respectées par scrupule légitimiste. Sans doute, on n'alla pas jusqu'à aider la Grande Catherine à « supprimer » son mari. Mais, vingt ans plus tôt, La Chétardie, notre ambassadeur, avait secondé de toutes ses forces la révolution qui, déjà, avait affranchi les Russes de la domination allemande et porté Élisabeth sur le trône. Cette fois, Catherine agit seule. Et lorsqu'elle annonça que son mari était mort d'une certaine « colique », on accueillit paisiblement, à Paris, la nouvelle de l'affaire. Louis XV écrivait, du ton le plus naturel du monde, dans sa correspondance secrète : « La dissimulation de l'impératrice régnante et son courage, au moment de l'exécution de son projet, ainsi que la manière dont elle a traité ce prince, indiquent une princesse capable de concevoir et d'exécuter de grandes choses. » Mon Dieu, oui, c'est un monarque qui a écrit cela de la suppression d'un autre monarque... Plus timoré ou plus délicat que La Chétardie, notre ambassadeur, en 1762, pressentant ce qui allait arriver à Pierre III, avait cru bon de s'absenter de son poste. Il faut voir comme il fut rabroué pour n'avoir pas été là au moment de cette « révolution intéressante », comme disait le cabinet de Paris. « Si Sa Majesté, » écrivait le comte de Broglie à Breteuil, dans la correspondance secrète, « eût été informée à temps des moyens que vous pouviez entrevoir de faire éclore, à la mort de l'impératrice Élisabeth, la révolution qui vient d'enlever le trône au czar, elle vous eût certainement autorisé à préparer cet événement, au lieu que nous avons appris depuis que le ministère a rejeté les proposi-

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tions, à la vérité trop vagues, que vous lui avez faites de chercher à mettre en jeu le mépris et la haine que les Russes portaient à l'empereur. » La diplomatie française, en ce temps-là, n'était pas bégueule. Elle allait à l'urgent et à l'essentiel, c'est-à-dire à l'intérêt de la France. Et puis elle n'aimait pas se laisser surprendre ou dépasser par les événements. Au fond, que vient-il de se passer en Russie le mois dernier ? Une nouvelle péripétie de cette lutte entre l'esprit national et les influences allemandes qui est chronique chez elle depuis deux cents ans, une répétition de ces révolutions de palais qui jalonnent l'histoire de l'Empire russe. La différence, c'est que la révolution de palais de 1917 s'est terminée dans la rue et qu'on ne sait plus trop où elle va, parce que, ne l'ayant pas prévue, on ne l'a pas dirigée. Les vieilles recettes se sont perdues. L'Action française, 20 avri1 1917,

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1.5

Le parti allemand en Russie
L'Action française, 27 avril 1917.

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IL semble que ce soit pour la Russie comme une fatalité historique d'être disputée entre les influences germaniques et son esprit national. Chez ses révolutionnaires eux-mêmes se retrouve la même division et Bakounine n'a pas cessé de s'y opposer à Karl Marx. Bakounine est comme le Proudhon de la Russie. Il semble que ce soit, en ce moment, Bakounine qui l'emporte sur Karl Marx et Sturmer. C'est le plus grand bonheur qui pourrait arriver à la révolution russe. Et si la révolution avait réussi en 1905, au lieu de survenir pendant la guerre européenne et dans le grand conflit des nationalismes, c'est alors qu'elle eût été tout à fait certaine de mal tourner. Que l'on compare seulement la conversion des « défaitistes » au manifeste de Vyborg ! Un vieux proverbe russe dit que tout ce qui est bon pour l'Allemand est la mort du moujik. L'invasion allemande en Russie est un phénomène qui a plus de deux cents ans de date. La Russie a été colonisée, exploitée, gouvernée par les Allemands. La régence de Biren a été, à cet égard, au dix-huitième siècle, comme le premier modèle du régime Sturmer. « Depuis lors, disait Herzen, il y a eu des Allemands sur le trône ; autour du trône des Allemands ; les généraux étaient allemands, les ministres allemands, les boulangers allemands, les pharmaciens allemands. Quant aux Allemandes, elles avaient le monopole des fonctions d'impératrices et de sages-femmes. »

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« Germanisée jusqu'aux moëlles, gouvernée par des Allemands, » a écrit Maurras dans Kiel et Tanger en parlant de la Russie. Le rêve d'une partie, - et non la moins influente, - de la diplomatie des tsars était, par le moyen de l'alliance française, de conclure un pacte francogermano-russe, de former une chaîne continue entre Pétersbourg, Paris et Berlin. Plus d'un diplomate russe affichait ouvertement cette idée. Et l'on n'a pas assez remarqué que l'ambassadeur d'Alexandre III qui avait conclu l'alliance portait un nom d'Allemagne. Loin de nous la pensée de reprocher quoi que ce soit à la mémoire de M. de Mohrenheim. Mais l'abondance du sang allemand, la persistance des traditions allemandes dans la diplomatie comme dans l'armée russe (qu'on se rappelle Stoessel, Rennenkampf), suffisent à expliquer beaucoup des fléchissements, des faiblesses et des contradictions de la politique de l'alliance franco-russe. L'Action française, 27 avril 1917.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937)

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1.6

Les problèmes russes
L'Action française, 12 mai 1917.

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LORSQU'UN monarque croit qu'il ne s'agit que d'une émeute, il faut au moins que son entourage l'avertisse qu'il s'agit d'une révolution. Bien des choses s'expliquent par le fait, aujourd'hui avéré, que Nicolas II a été abominablement trompé par les hommes à qui il avait eu le tort de donner sa confiance. Nous avons, à l'heure qu'il est, des détails circonstanciés sur les moments qui ont précédé l'abdication, dans le train impérial errant de gare en gare. Ces moments suprêmes offrent en raccourci l'histoire du règne tout entier. Les bonnes intentions ne suffisent pas pour gouverner les hommes. Après Nicolas II, les idéalistes du gouvernement provisoire commencent à s'apercevoir de cette vérité. Mais il ne suffit pas davantage de se dire autocrate dans les papiers officiels et les proclamations publiques pour exercer l'autocratie. En réalité, Nicolas II, qui refusait de faire des concessions à la Douma, avait depuis longtemps laissé tomber l'Empire en quenouille, et, loin de gouverner par lui-même, il était manoeuvré par ses vizirs, par ses maires du palais. S'il ne connaissait que par ces hommes-là ce qui se passait en Russie, la catastrophe n'est pas difficile à comprendre. La révolution était déjà un fait accompli à Petrograd, que Nicolas II ne se rendait encore aucun compte des événements. Mais, dira-t-on,

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il y avait des lettres vraiment pathétiques où, non seulement M. Rodzianko, président de la Douma, mais les chefs d'armée eux-mêmes avaient averti le souverain qu'il n'y avait plus un moment à perdre ni une faute à commettre. Aucune de ces dépêches ne lui avait été remise, et son entourage les avait interceptées. Dans la nuit du 14 mars, c'est-à-dire quand la révolution était maîtresse de la capitale, le général Tsabel, commandant du train impérial, avait adjuré les trois ou quatre personnes qui chambraient l'empereur de lui dire la vérité. On objecta que le tsar dormait. A deux heures du matin, Nicolas II, s'étant réveillé, demanda des nouvelles à l'amiral Nilof. Celui-ci répondit qu'il y avait des troubles sérieux, mais qu'en un ou deux jours il serait facile de les réprimer. Le général Voïéïkof renchérit. Il assura que sept cents chevaliers de Saint-Georges accouraient à Tsarkoïé-Sélo, que l'empereur se mettrait à leur tête et rallierait l'armée qui marcherait contre la Douma. A ce moment, le général Tsabel survint et s'écria : « Sire, on vous trompe. Voici une dépêche qui enjoint au train impérial de rentrer à Petrograd. Elle est signée du lieutenant Grékof, commandant la gare Nicolas. » A ces mots, le tsar commença à comprendre. « Qu'est-ce que cela veut dire ? Une révolte ? C'est le lieutenant Grékof qui commande à Petrograd main-tenant ? Le général Tsabel dut apprendre à l'empereur stupéfait qu'il existait un gouvernement provisoire du côté duquel 60 000 hommes avec leurs officiers étaient passés. Alors Nicolas II prononça les paroles qui contenaient le triste aveu de l'ignorance où, depuis trop longtemps, il était tenu sur le véritable état des esprits et des choses : « Pourquoi ne m'a-t-on pas dit tout cela plus tôt ? Pourquoi me découvre-t-on la vérité à peine maintenant, quand tout est fini ? » Un chapitre se fermait. Et, quelques heures plus tard, s'en ouvrait un autre. La scène n'est plus dans le train impérial. Elle est au palais de Tauride, dans la salle Catherine, le 15 mars. Devant une foule de soldats, de marins et de civils, M. Milioukof, au nom du gouvernement provisoire, expose le programme du « premier cabinet russe national ». Ce discours, avec les interruptions de l'auditoire, constitue un document politique extraordinairement précieux, car il annonce toutes les difficultés auxquelles les libéraux, portés soudain au pouvoir, allaient avoir à faire face.

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À cette aurore des nouveaux jours, une opposition d'extrêmegauche commençait déjà à se montrer. L'union entre citoyens russes avait été le thème initial de M. Milioukof. De là, il était passé à l'union dans l'armée, à l'union nécessaire des soldats avec les officiers, et de premières « exclamations » avaient été poussées dans l'assistance. Il y avait eu des exclamations nouvelles lorsque M. Milioukof avait dit que le gouvernement provisoire ne voulait pas s'imposer au peuple, mais que la confiance de tous lui était nécessaire pour consolider la victoire du peuple. « Qui sont les ministres ? » avaient demandé des voix impatientes. Et M. Milioukof avait nommé d'abord le prince Lvof « qui est à la tête de tous les Zemstvos russes ». Des cris ironiques s'étaient fait entendre : « Les Zemstvos de privilégiés ! » Ici, l'orateur avait relevé l'allusion à la lutte de classes : « Vous parlez, dit-il, des forces sociales organisées par les classes privilégiées. Mais vous. oubliez que ce sont les seules organisations qui permettront d'englober dans la suite les autres classes de la nation russe. » Point de vue d'un évolutionniste intelligent et d'un historien. Était-ce le point de vue d'une foule ? Cependant, il fallait la calmer. Et M. Milioukof, parmi les ministres, lui nomma tout de suite M. Kerenski, travailliste. A ce nom, il y a des applaudissements. Il y a aussi des clameurs. Kerenski est donc déjà suspect ! Après le ministre de la Justice, celui des Affaires étrangères se désigne : on l'acclame courtoisement. Puis vient le nom de Goutchkof. Oh ! celui-là, c'est un archi-modéré, un octobriste, une sorte de réactionnaire. Son nom ne passe qu'avec peine. « Il a été mon ennemi politique, » dit M. Milioukof. « Votre ami, vous voulez dire ! »Mais Milioukof ne se laisse pas démonter. Il explique les services rendus par Goutchkof à la cause de la révolution. S'il en est ainsi, pour le moment, on laissera Goutchkof tranquille. Au tour d'un autre : le titulaire des Finances, Térechtchenko. Ce nom cause une surprise. Il ne paraît pas connu, « Qui est Térechtchenko ? » demandent des voix. Alors Milioukof explique : « C'est un nom qui a un fier retentissement dans le Midi de la Russie, mais la Russie est grande, il est difficile de connaître tous ses meilleurs citoyens. » C'est vrai : M. Térechtchenko est un grand industriel, un esprit distingué, ajoutons un ami de la France. Tout le monde le connaît à Kief. Mais la Russie est

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si vaste et si diverse ! Et déjà c'est le danger des autonomies et des séparatismes qui se dessine... Voilà pour le ministère. Et le régime ? Il semble qu'on soit au Palais-Bourbon, le 4 septembre, lorsque la foule interrompait Gambetta et lui criait impérieusement : « Et la République ? » Comme Gambetta, Milioukof, le 15 mars, était encore pour une transaction. Il annonce que le grand-duc Michel sera régent et que le petit Alexis reste prince héritier. « Mais c'est l'ancienne dynastie ! » s'écrie-t-on avec surprise. « Parfaitement, reprend Milioukof avec fermeté. Je n'ai pas, moi non plus, d'affection pour la dynastie. Mais il ne s'agit pas de ce qui nous plaît ou de ce qui nous déplaît. Il faut, avant tout, éviter la guerre civile. » Tout le monde sait le chemin parcouru depuis que ce danger naissant a été dénoncé au berceau de la révolution... Le premier de ces tableaux historiques de la révolution russe fait comprendre en quoi a consisté la défaillance politique et mentale de l'autocratie. Le second montre que, dès la première heure, les hommes du gouvernement provisoire se sont rendu compte des difficultés de la tâche qui, d'un seul coup, est tombée sur leurs épaules. Lorsqu'ils étaient, il y a quelques semaines encore, dans l'opposition, ils avaient, pour tous les problèmes que pose le gouvernement de la vaste Russie, des solutions d'apparence séduisante. Il s'agissait, par exemple, de donner un home rule à la Pologne, à la Finlande, aux autres nationalités. Hélas ! l'Angleterre, depuis trente ans, en est encore à se demander comment elle l'appliquera à l'Irlande ! Les formules, à l'épreuve, ne se montrent pas d'une application si aisée. Les hommes de bonne volonté qui sont au gouvernement provisoire cherchent à mettre leurs actes en accord avec leurs doctrines. Nous craignons qu'ils ne s'épuisent à cette besogne. Leur appel au pays est le signe de leurs inquiétudes. Pourtant, ils ne désespèrent ni de la vertu souveraine de la liberté, ni du patriotisme, ni de la raison du peuple russe. Par un compromis avec l'extrême gauche, ils s'efforcent de rétablir l'ordre et de créer un équilibre. Est-ce la bonne voie ? Ont-ils le moyen de faire autre chose ? Ils sont juges de la situation. Mais, l'un des principaux reproches qu'ils peuvent, - avec nous, adresser à l'ancien régime, c'est d'avoir laissé la Russie dans un désordre tel qu'en se suicidant il n'a même pas légué à ses successeurs ces

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parties solides sur lesquelles peut reposer un pouvoir nouveau et que, en pleine crise et en pleine guerre, tout est à créer. Ah ! si Stolypine, qui avait prévu tant de choses, était là pour voir ce gâchis ! Et quelle doit être l'amertume de ses héritiers et de ses disciples, qui auraient pu tout sauver et que Nicolas II n'a même pas su appeler à son aide ! L'Action française, 12 mai 1917.

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1.7

La statue de Stolypine
L'Action française, 2 avril 1917.

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Nous connaissons des libéraux russes qui s'étaient juré de n'avoir pas de repos jusqu'à ce que la statue de Stolypine fût dans le Dniepr. Nous ne savons pas si la statue a fait dans le grand fleuve le même saut que, jadis, après le baptême de Vladimir, l'idole Peroun, mais il est certain que la population de Kief l'a jetée à bas de son socle. C'était une des manifestations symboliques les plus faciles à prévoir de la révolution russe. L'homme qui avait rétabli l'ordre en Russie, après 1905, avait péri par un des plus ténébreux complots de police et d'anarchie que l'on connaisse. Son souvenir était resté odieux au libéralisme russe qui reprochait à Stolypine d'avoir consolidé le tzarisme et restauré la réaction. Mais sa mémoire n'était guère plus honorée par le souverain qu'il avait sauvé. Avant d'être déboulonnée par le peuple, la statue de Stolypine l'aura été par Nicolas II. L'ingratitude de l'ancien empereur à l'égard du meilleur serviteur qu'il ait trouvé fait comprendre les causes de sa chute. Homme d'ordre inflexible et sévère, Stolypine n'était pas un réactionnaire borné. C'était un réformateur. Il laissait des collaborateurs, des disciples pé-

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nétrés de sa pensée qui auraient assuré à la Russie une politique nationale, en accentuant l'esprit de progrès qui animait leur maître. Mais les Sazonof, les Ignatief ont été abandonnés par Nicolas II. Un Krivochéine s'est vu systématiquement écarté du gouvernement. Et quels hommes auront été préférés à ceux-là ! Lorsque le prisonnier de Tsarskoïé-Sélo apprendra l'incident de Kief, il pourra, - s'il a compris ! - faire un triste retour sur les fautes de son règne ! L'Action française, 2 avril 1917.

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1.8

Vingt-cinq ans d'alliance russe
L'Action française, 8 juin 1917.

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LE mois de juillet 1914 a eu son quart d'heure des alliances, le quart d'heure tragique où il a fallu que la France se décidât. La France serait-elle fidèle au pacte conclu avec la Russie ? Ou bien écouteraitelle les suggestions, s'inclinerait-elle devant les menaces de M. de Schoen qui, à plusieurs reprises, répéta que la situation était grave, que la France devait savoir à quoi elle s'exposait si elle ne déclarait pas qu'elle se désintéressait du conflit de l'Orient. Quoiqu'on ait prétendu le contraire dans une certaine partie de l'opinion russe, la France n'hésita pas une minute à remplir ses devoirs d'alliée. Elle n'en conçoit pas de regrets. La France sait que, derrière la Russie, c'est elle-même que l'Allemagne visait. Et les choses ont tourné de telle sorte qu'en tenant sa parole envers la Russie, la France a gagné une autre alliance, aussi ferme qu'efficace : celle de l'Angleterre. À l'accord indécis qui existait avant le 4 août 1914, la guerre a substitué cette intimité et cette solidarité franco-anglaises qui paraissent devoir être l'axe de la politique générale pour bien longtemps, pour, aussi longtemps, en tout cas, que le péril allemand existera en Europe. Aujourd'hui, pourquoi le dissimuler ? La question de l'alliance franco-russe tend à changer d'aspect. C'est un autre quart d'heure qui sonne. C'est nous qui pouvons nous demander, avec de trop fortes rai-

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sons à l'appui, si la Russie est bien résolue à persévérer dans l'ancien système. Les inquiétudes que donnaient Sturmer et Protopopof, elles se réveillent sous une autre forme qui a, du moins, l'avantage du grand jour et de la franchise, avec le régime des Jeunes-Russes, après les deux mois de gouvernement des patriotes de la Douma, après la brève expérience des nationaux-libéraux. Nous devons le remarquer : c'est la galerie des neutres qui a le plus de sévérités, en ce moment, pour la Russie et pour son rôle dans la guerre. C'est un journal de la Suisse romande qui parlait, il y a deux jours, des « responsabilités » de la Russie révolutionnée, qui faisait le compte des « cruelles déceptions » apportées par les Russes à leurs alliés, depuis qu'est passée la période première et fugitive de l'action concertée, de la collaboration sans arrière-pensées, la période de l'invasion de la Prusse orientale. Le même journal ne craint pas d'écrire que, depuis longtemps, la Russie n'est pas « une alliée sûre », et il la rappelle à ses « obligations sacrées »... Il y a des Français, et nous en sommes, qui n'ont pas attendu ces jours difficiles pour concevoir quelques doutes au sujet de la Russie. Nous n'avons eu besoin ni de la guerre, ni de la révolution pour exprimer nos inquiétudes et pour montrer la Russie aussi lointaine que fuyante. « Le colosse est capricieux, écrivions-nous en 1912, et il a de vastes parties obscures. Ses associés gagneraient à le bien connaître. » Il suffisait de le connaître seulement un peu pour savoir qu'il y avait, dès l'origine, un léger malentendu sur le principe de l'alliance entre la France et la Russie. Les circonstances font que M. Ribot, qui a présidé, voilà vingt-cinq ans, aux premiers accords franco-russes, se trouve de nouveau à la direction de nos affaires extérieures. M. Ribot sait mieux que personne qu'en se rapprochant, la France et la Russie obéissaient à un même besoin, celui de l'équilibre, mais que, par la force des choses, elles n'occupaient pas exactement la même position par rapport au problème central. Pour la France, la grande, la seule question, c'était le péril allemand, c'était la sécurité de sa frontière de l'Est. Ni la géographie, ni l'histoire ne montraient ce péril à la Russie. Sauf dans une très petite élite, jamais la Russie n'a senti comme nous la menace allemande. En outre, elle n'a jamais conçu l'Allemagne comme nous et l'idée de la barbarie germanique échappe à un pays qui

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a connu l'Europe par les Allemands. C'est pourquoi, en 1891, date des premières conversations utiles, le ministre d'Alexandre III insistait avant tout, dans ses conversations, sur le « caractère pacifique » du rapprochement franco-russe. Par toutes les tendances de son esprit, un homme comme M. de Giers voyait même Berlin comme une arche du pont jeté entre Pétersbourg et Paris. Et le fait est qu'en 1895 la jeune alliance, pour ses débuts, conduisait des navires français à Kiel. Où allaient donc les intérêts et les sentiments de la Russie ? Non pas, comme les nôtres, directement contre l'Allemagne. Ils allaient en Orient, et c'est là que l'idée slave se heurtait au germanisme. On sait quand la Russie s'est trouvée pour la première fois face à face avec l'Allemagne. C'est à Constantinople, au moment où y arriva la mission Liman von Sanders. Comment, d'autre part, le conflit de 1914 est-il né ? Par les rivalités d'influences dans les Balkans. Mais là, c'était l'Autriche que la Russie rencontrait sur le domaine qu'elle se croyait réservé. Il suffira de rappeler les incidents diplomatiques austro-russes qui ont précédé les guerres balkaniques et que symbolise le nom de M. Isvolski. Justement, M. Isvolski, venu ensuite à Paris comme ambassadeur, a quitté ces jours-ci la scène politique. C'est un acte et c'est une date de la nouvelle Russie. C'est la liquidation de tout un passé. Les vrais objectifs de la guerre, pour la Russie, c'étaient Constantinople et les Balkans. Ses moteurs, c'était l'achèvement de la lutte traditionnelle contre le Turc, son « ennemi héréditaire », et c'était le panslavisme. Mais où sont, aujourd'hui, ces mobiles historiques ? Pour Constantinople, la Russie de la révolution y a renoncé. Quant à l'idée slave, avant la fin de l'ancien régime, elle ne battait déjà plus que d'une aile. L'indifférence croissante pour les frères des Balkans était un phénomène significatif et, en somme, bien explicable après le désenchantement qu'avait apporté la Bulgarie, jadis la préférée du slavisme. Que cette guerre était loin de ressembler à la croisade de 1877 ! Qu'elle en avait donc peu l'enthousiasme ! Il faut se représenter ce déclin pour comprendre bien des choses qui ont surpris et déçu... Voilà, dans un très bref raccourci, le chemin que la politique russe a parcouru depuis les temps où l'alliance s'est nouée, jusqu'à la guerre qui l'a mise à l'épreuve. Que devient aujourd'hui le rôle de la Russie en Europe ? Que veut-elle ? Sur quelles bases s'entendre avec elle ? Et

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qui ne sent que, de toute manière, il y a quelque chose de changé en Europe depuis qu'il n'y a plus d'attraction russe qui se fasse sentir sur les Slaves d'Autriche et des Balkans ? Si l'alliance franco-russe est encore susceptible d'une mise au point (et nous voulons le croire, nous n'en désespérons pas), sur quelles données, moins fragiles que l'idée de la coalition contre les autocraties, pourra-t-on rajeunir le pacte ? L'alliance s'était faite, il y a vingt-cinq ans, sur un léger malentendu et c'est ce qui explique bien des incidents et des péripéties de son histoire. Du moins pouvait-on adapter les unes aux autres et faire marcher ensemble les intentions de chacune des parties, même quand elles ne se dirigeaient pas exactement vers le même but. Mais si la Russie nouvelle, en fait de politique extérieure, n'a plus que celle du désistement, la base d'une transformation devient difficile à découvrir. Il reste cependant, pour la Révolution russe, la libération de son territoire. Est-ce désormais le minimum ou le maximum de ses buts de guerre ? L'Action française, 8 juin 1917.

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1.9

Le livre jaune de l'alliance franco-russe
L'Action française, 21 septembre 1918.

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LE Livre jaune que vient de publier le gouvernement français est un supplément bien curieux à l'histoire de l'alliance franco-russe. Il y a là l'explication de bien des choses anciennes et récentes. Les faiblesses de l'alliance se voient dès ses origines, mais ces faiblesses même sont une singulière justification pour la France et pour la Russie impériale que l'Allemagne accusait et accuse encore d'avoir comploté sa ruine dès 1892... L'alliance, dans la pensée des dirigeants français qui l'avaient conclue, était une combinaison d'équilibre évidemment destinée à protéger la France contre le péril allemand. Indépendamment du souvenir de 1870, où la guerre nous avait trouvés seuls en Europe, la Triplice faisait un devoir à tout gouvernement français de chercher à nous soustraire à ce fatal isolement. Mais la Russie, toute disposée qu'elle était à se rapprocher de nous, comprenait encore mal le danger que l'Allemagne représentait pour elle-même. Au fond, ce que l'on peut affirmer plus fortement que jamais, après la lecture du Livre jaune, c'est que, loin de se faire sur une idée et sur un programme antiallemands, l'alliance franco-russe s'était faite sur un malentendu ou au moins sur une équivoque.

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Ce Livre jaune appuie la démonstration du Kiel et Tanger de Maurras, auquel il fournira évidemment de bons textes pour une prochaine édition. Quand la France, en 1891 et 1892, parlait Allemagne, la Russie répondait quoi ? Angleterre. Fachoda était là en germe. Bien loin de songer à la Vistule, encore plus loin de penser au Rhin, le ministre russe, M. de Giers, s'obstinait à nous attirer du côté de l'Égypte et de l'Orient. Dans une communication du 6 août 1891, M. Ribot signalait cet état d'esprit à M. de Freycinet, son président du conseil : la Russie cherchait en somme à nous exciter contre l'Angleterre. M. Ribot ajoutait que c'était « l'écueil » prévu et qu'il n'en fallait pas moins « se prêter à l'examen des vues du gouvernement russe ». L'alliance s'est faite ainsi. Mais avec un tel point de départ, la station de Kiel et l'étape de Fachoda deviennent faciles à comprendre. Et l'on ne peut pas dire non plus que l'alliance ait été cette grande conjuration dont l'Allemagne se plaint. Il eût mieux valu qu'elle eût été cela, elle aurait peut-être mieux tourné pour l'un et l'autre des associés. Bien d'autres enseignements pourraient se tirer de ce Livre jaune. Mais la difficulté que la France et la Russie éprouvaient dès 1892, quand leurs deux états-majors discutaient sur « l'ennemi principal », c'est encore la difficulté de notre coalition. L'exemple et la destinée de l'alliance franco-russe prouvent qu'une ligue de gouvernements et de peuples a intérêt à ne pas entretenir les confusions de cette nature qui entraînent les fautes politiques et plus encore les fautes militaires. L'Action française, 21 septembre 1918.

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1.10

Les morceaux de la Russie
L'Action française, 23 novembre 1917.

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CEUX qui, comme nous, ne se sont jamais fait beaucoup d'illusions sur la Russie ont toujours été dans les meilleures conditions pour dire que l'alliance franco-russe était naturelle, nécessaire et qu'il fallait, par tous les moyens possibles, la pratiquer, la cultiver, la préserver et lui faire rendre tout ce qu'elle était capable de donner. Ni Sturmer, ni Lénine ne nous ont surpris. Sous Lénine comme sous Sturmer, il n'y a qu'une ligne de conduite à suivre : sauver de l'alliance ce qui peut en être sauvé et ne pas renoncer, par dépit, à vingt-cinq ans de politique et de collaboration. Un peu de scepticisme nous a mis à l'abri de cette mauvaise humeur que sont portés à ressentir ceux qui avaient cru à un mariage d'amour avec la Russie, comme ceux qui avaient estimé trop haut sa valeur militaire. Nous qui doutions, nous avons été agréablement étonnés de ce qu'ont fait les armées russes dans la première partie de la campagne. On était disposé à l'indulgence pour les défaillances et les trahisons des généraux d'ancien régime, quand on se représentait par la pensée la défection en bloc à laquelle l'anarchie ne manquerait pas de conduire. Trotsky fait regretter Soukhomlinof qui, du moins, n'a jamais enjoint aux commandants d'armée de conclure un armistice avec l'ennemi.

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Le principe à observer vis-à-vis de la Russie, a toujours été pour nous celui du moindre mal. C'était un triste gouvernement que celui du tsar. Pourtant, c'était encore un gouvernement : notre rôle n'était pas de le démolir... Il fallait le soutenir, le renflouer, le guider, si l'on pouvait, par des avis sages. Ses tares les plus graves venaient de la faiblesse et de l'aveuglement de l'autocrate lui-même. Dans des cas semblables, la France avec Pierre III, l'Angleterre avec Paul 1er n'avaient pas hésité à recourir aux grands remèdes. La France démocratique et l'Angleterre libérale du vingtième siècle ont été beaucoup plus respectueuses de la majesté impériale. Et ce respect, qui nous coûte très cher, n'a même pas préservé Nicolas II de l'abdication et de l'exil. Une politique hardie et réaliste eût pris les devants. Une intervention opportune, mille fois justifiée par la gravité des circonstances, une opération césarienne à Petrograd eussent épargné des flots de sang français. Quiconque était un peu renseigné savait bien que le trône de Nicolas II ne tenait qu'à un fil. « Tel qu'il est, le régime, dont la guerre a accusé les tares, n'a qu'un nombre infime de défenseurs, » écrivions-nous le 1er juin 1916, en revenant de Russie, dans un rapport qui fut remis à qui de droit. Là-dessus, toutes les observations étaient concordantes. Était-ce une raison pour laisser venir la catastrophe ? La monarchie tombée, il ne pouvait plus y avoir en Russie qu'un affreux désordre. Les plus intéressants à entendre à ce sujet étaient les libéraux russes eux-mêmes. Ils appréhendaient une révolution et ils l'ont bien prouvé lorsqu'en mars 1917 ils ont essayé de substituer un régent à Nicolas II. Si l'on n'eût pas attendu, pour cette tentative, que la foule fût maîtresse de la rue et qu'elle eût envahi la Douma, il eût été possible de réussir. Tant que l'ancien régime subsistait, nous devions l'appuyer, en défendre au moins le principe, même si l'on doutait de sa solidité. Ce qu'on disait contre lui, dans la presse française ou anglaise, l'affaiblissait encore et rendait toute combinaison plus difficile. La vraie marche à suivre, c'était d'abord de lui sauver la face en public : jusqu'à la dernière limite du possible nous avons essayé de remplir cette tâche ingrate au lieu de régaler le lecteur des scandales de Raspoutine. En quoi cela empêchait-il de concerter une action définie avec les libé-

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raux patriotes, avec un nationaliste comme Pourichkiévitch, avec les grands-ducs signataires de la « lettre de remontrances » ? Le trône s'est effondré sous le poids des fautes commises par Nicolas II. Il n'y avait plus qu'à s'incliner devant le fait accompli. A quoi bon pleurer sur cette jument de Roland ? Pour le tsar comme pour les Alliés, tout était trop tard. Après quelques avis discrets donnés au public, après-avoir indiqué le péril de l'anarchie et fait entendre qu'il fallait craindre des Jeunes-Russes la déception que les Jeunes-Turcs nous avaient déjà ménagée, à quoi eût-il servi de répandre de tristes pronostics et de noirs pressentiments ? La révolution avait triomphé, - chose presque unique dans l'histoire, - sans soulever le moindre mouvement contre-révolutionnaire. Il n'y avait qu'à en prendre son parti. Avec la même abnégation et la même absence de foi, comme nous avions défendu Nicolas II, nous avons appuyé Goutchkof, Milioukof, le gouvernement des libéraux-nationaux. Ils ont duré deux mois. Kerensky est venu : le même crédit lui a été ouvert et il importait de le lui ouvrir, parce qu'il était clair que Lénine était au bout de la chaîne. Maintenant, Lénine est au pouvoir. Il a dépassé et de beaucoup Sturmer, qui au moins rencontrait, comme barrière suprême, le sentiment de l'honneur toujours vivant chez Nicolas II. Lorsque, le jour de l'abdication, un de ses pires conseillers avait proposé d'ouvrir les lignes aux Allemands, l'empereur avait repoussé cette idée avec dégoût. Lénine n'y a pas regardé de si près. Mais, aujourd'hui que l'anarchie et le défaitisme triomphent, quel est donc le moindre mal en Russie ? Peut-on sauver encore quelque chose de l'alliance ? Oui, on le peut en réservant l'avenir. On le peut si l'on ne désespère pas, si l'on ne brûle pas ce que l'on a adoré, si l'on ne jette pas par-dessus bord, dans un mouvement de dépit, tous les précieux intérêts que représente la politique franco-russe. Un des plus grands risques que court la Russie, c'est que sa mosaïque se disjoigne. Elle menace de tomber en morceaux. Dans le nombre, il y en aura peut-être de bons. A nous de ne pas les laisser finir. Si la France se désintéressait de la Russie, s'habituait à la regarder comme perdue sans recours, elle découragerait ceux des nôtres qui, là-

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bas, peuvent la servir en faisant fonction de diplomates et d'agents volontaires. Elle laisserait le champ libre aux Allemands déjà prêts à se saisir d'une proie facile. Tout cela par désappointement sentimental ! Il ne reste plus qu'une faute à commettre pour que l'alliance franco-russe ait achevé le cycle de ses malheurs. Depuis l'enthousiasme aveugle qui avait salué l'amiral Avellan jusqu'à la désillusion passionnée d'aujourd'hui, rien n'aurait manqué à la détestable application d'une idée juste, si l'on ne s'arrêtait pas au bord de l'erreur dernière. Voilà le moment, au contraire, de pratiquer l'alliance plus sérieusement et dans un esprit plus positif qu'on ne l'a jamais fait. Le mot d'ordre doit être de ne renoncer à rien. L'Action française, 23 novembre 1917.

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1.11

L'abandon de Riga
L'Action française, 5 septembre 1917.

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ON nous parle beaucoup de l'Europe future qui doit sortir de la guerre. En attendant, si nous nous retournions vers le passé ? Nous verrions que l'oeuvre de Pierre le Grand est en train de tomber en morceaux et que l'Europe du nord retourne à un état semblable à celui où elle se trouvait avant l'apparition de la puissance russe. Riga perdu, et perdu sans bataille, c'est pour la Russie un recul de deux siècles. En 1915 encore le sang moscovite s'était réveillé lorsque les Allemands avaient attaqué Riga à la fois par terre et par mer. L'héritage de Pierre le Grand avait été sauvé par un effort héroïque succédant à de longues semaines d'une déprimante retraite. Cette fois l'ennemi est entré dans Riga sans coup férir. La flotte russe n'aurait pas même été là pour protéger la ville, le cas échéant, contre une attaque maritime, car la flotte russe, de la Baltique n'existe plus : tous ses officiers instruits et capables, comme désignés d'avance aux mutins, ont été tués au cours des révoltes d'Helsingfors et de Cronstadt. C'est ainsi que la Russie nouvelle vient de perdre sans gloire cette « fenêtre » sur la mer Baltique dont la conquête avait marqué jadis sa promotion au rang d'État européen. Jusqu'alors la Russie n'avait été qu'une sorte de canton asiatique. C'est à partir du moment où la Baltique eut cessé d'être un lac suédois, où la Russie y eut accès, que l'em-

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pire des Romanof commença de compter en Europe et de communiquer avec les puissances occidentales. Par là, nous pouvons mesurer la régression dont la démocratie russe est menacée. L'ancien lac suédois sera-t-il demain un lac allemand ? Le séparatisme finlandais, qui ne pourra manquer de se sentir encouragé par la prise de Riga, peut singulièrement aider les opérations de l'Allemagne, qui y possède d'ailleurs de nombreuses intelligences. Cependant l'histoire nous enseigne aussi que la Russie a obtenu son débouché sur la Baltique en même temps qu'au sud-ouest elle s'emparait de l'Ukraine. La défaite de Mazeppa est contemporaine de la conquête de la Livonie, Cette relation va-t-elle se rétablir ? Or, le mouvement séparatiste ukrainien ne se ralentit pas, et l'Ukraine garde la mer Noire. Sans la résistance héroïque des Roumains, qui sait où en serait en ce moment Odessa ?... Ces dangers, cette dilapidation de l'héritage national, ces sombres perspectives feront-elles réfléchir les Russes ? Leur démocratie estelle capable de sentir qu'elle est menacée de la pire et de la plus réelle des régressions, la régression géographique ? Comprendra-t-elle aussi combien les formules peuvent coûter cher ? À n'écouter que le principe des nationalités, l'Allemagne a bien sur Riga autant de droits que la Russie. Dans cette ancienne cité hanséatique, les Allemands vont entendre leur langue, retrouver les souvenirs de Brême, de Lübeck et de Hambourg. Est-ce pour cela que les Russes ont cédé Riga sans combattre ? C'est un système qui pourrait les mener loin. L'Action française, 5 septembre 1917.

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1.12

Les Allemands et la Russie
L'Action française, 3 mai 1918.

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Nous ne savons pas encore au juste pourquoi M. von dem Bussche a éprouvé le besoin de faire connaître au monde qu'il s'intéressait aux bruits d'une restauration monarchique à Petrograd et qu'il ne tenait pas ces rumeurs pour invraisemblables. Ce qui vient de se passer à Kiev montre que l'Allemagne s'occupe de faire régner en Russie l'ordre allemand. Nous voilà loin d'une restauration russe avec le tsar de l'alliance rétabli sur le trône de ses pères. Il y a pourtant beaucoup de personnes qui ne se font pas facilement à l'idée que la guerre a bouleversé beaucoup de choses et qui croient à la baguette magique qui rétablira l'Empire dans son ancien état. Il y a partout, jusque chez les révolutionnaires, des conservateurs par manque d'imagination. Ceux qui ne croyaient pas à la possibilité de la guerre, des invasions, des annexions, des écroulements d'empires, croyaient en somme à la stabilité du monde tel qu'ils l'avaient connu et à l'éternité de la carte telle qu'ils l'avaient vue dessinée à l'école. Quand les catastrophes sont arrivées, les mêmes n'ont pas admis que ce pût être sérieux et ils ont toujours pensé que le monde n'allait pas tarder à rentrer dans son assiette, comme les fleuves rentrent dans leur lit après une inondation. Cette illusion explique un certain nombre des fautes politiques et militaires que l'Entente a commises.

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Soucieux de disculper une administration dont il est le défenseur, le colonel Repington explique dans le Morning Post que si l'Amirauté a attendu le mois d'avril 1918 pour embouteiller Zeebrugge, c'est parce que l'ancienne direction avait cru que les Allemands évacueraient la Belgique d'un jour à l'autre. « Il ne fallait pas croire, monsieur, » disait Louvois dans un cas pareil. C'est par suite d'une erreur du même genre qu'on avait laissé la Turquie déclarer la guerre avant d'essayer de forcer les Dardanelles dont le passage était grand ouvert au mois d'août 1914. Qu'on prenne garde que ce qui est arrivé pour les Dardanelles ne recommence pour l'Escaut ! Loin que les choses redeviennent toutes seules ce qu'elles étaient avant la guerre, la guerre, au contraire, a pour effet de les décomposer davantage tous les jours. Elle agit à la façon de ces maladies qui, peu à peu, affectent les divers organes du corps humain. Compter sur un retour naturel à la santé, c'est compter sur le miracle et non sur l'antisepsie après une grande infection. Endormies par une longue période de tranquillité et d'équilibre, les puissances occidentales avaient perdu le sens du mouvement. « Tout coule ! » disaient les anciens sages. On avait oublié que les constructions politiques sont fragiles. L'expérience de la guerre montre pourtant combien peu de mois suffisent pour jeter par terre ce qu'il a fallu des siècles pour édifier. Ce que les tsars avaient mis trois cents ans à rassembler s'est dissous en moins de trois cents jours. L'accès à la mer Baltique représentait l'effort du règne de Pierre le Grand ; l'Ukraine et la mer Noire l'effort du règne de la grande Catherine. Calculez combien de semaines il aura fallu pour que le vent de la défaite et de la révolution réduise en poussière ce puissant Empire ! C'est le château de cartes de la fable de Florian. Mais nous ne savons même plus les fabulistes de la petite enfance. S'imaginer aujourd'hui que la Russie se relèvera bientôt et marchera comme un autre Lazare, c'est faire trop bon marché de toutes les leçons de la politique et de l'histoire. Nous avons eu jadis le roi de Bourges. Mais cette royauté presque dérisoire c'était encore un point solide sur lequel le patriotisme français suscité par Jeanne d'Arc put s'appuyer, et il fallut bien du temps et bien des luttes avant que la

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France reprît figure. On cite aussi la Prusse après Iéna, lorsque, suivant le mot de Henri Heine, Napoléon n'avait qu'à siffler pour qu'il n'y eût plus d'État prussien. D'abord Napoléon s'abstint de siffler, genre de clémence que l'Allemagne ignore. Et puis la Prusse conservait son roi, sa reine populaire, l'espoir de sa dynastie. Il y avait aussi en Allemagne un puissant mouvement national, des philosophes, des poètes, qui élevaient les coeurs et qui répandaient l'idée du relèvement. Peut-être, un jour, quelque chose de pareil pourra-t-il se produire en Russie. Jadis, la Moscovie a déjà connu la conquête de l'étranger. Les Polonais étaient au Kremlin. Le « brigand de Touchin 2 » tenait le rôle de Lénine. C'est de cet abîme que surgirent le boucher Minine et le prince Pojarsky pour sauver la patrie russe et porter un Romanof au pouvoir. Alors même, cette restauration ne se fit pas du jour au lendemain et demanda bien du temps et bien des peines. À défaut de l'histoire, trop austère, que les Parisiens consultent donc leurs souvenirs de théâtre. L'opéra russe, avant la guerre, avait apporté à Paris la Vie pour le tsar. Aussi longtemps que n'aura pas reparu en Russie l'état d'esprit du moujik qui se sacrifiait pour sauver le petit Michel Romanof, compter sur une restauration vraiment russe sera purement chimérique. La Russie a été aussi gravement « dissociée et décérébrée », comme disait jadis Barrès, qu'un pays peut l'être. Les idées libérales et socialistes ont d'abord frappé les intelligences et fait disparaître, du haut en bas, toute espèce de capacité de gouverner. Le principe des nationalités, jeté dans cette anarchie, a amené une dissolution immédiate. Au lieu de servir de réactif, l'invasion étrangère n'a servi qu'à décomposer davantage ce demi-cadavre. Voilà les choses comme elles sont. Pour le civet d'une restauration russe, il faut un lièvre. Le lièvre est invisible jusqu'à présent. Si le tsarisme, sous une forme quelconque, pouvait en ce moment être rétabli en Russie, il ne s'appuierait que sur le dégoût causé par
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L'auteur fait ici allusion à l'affaire des faux Dmitri, consécutive à la mort de Boris Godounov. Pendant des années, surgirent de partout des gens qui se prétendaient fils ou petits-fils d'Ivan le Terrible. Le « bandit de Touchino » était le « deuxième faux Dmitri ». Le trouble se prolongea pendant huit ans.

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l'anarchie maximaliste, et l'ordre, pour les Russes, est allemand. Il est représenté par Guillaume II. Les Alliés, eux, représentent à la fois la guerre et les démocraties, et les Russes patriotes qui ne répugnent pas à l'idée de la guerre voient de leurs yeux ce que c'est qu'une intégrale démocratie. Alors ? Comme le coup d'État de Kiev l'a montré hier, la Russie républicaine est trop faible pour se défendre contre les Allemands. Une monarchie ne serait faite et ne se soutiendrait que par les Allemands. Plus que jamais on doit demander : Alors ?... Alors, il faudra que bien des choses aient changé pour que la Russie qu'on regrette ou qu'on rêve se réveille et reparaisse parmi les vivants. Il y a un long travail tenace à faire avant d'effacer les traces de la guerre, là-bas et ailleurs. Nos soldats, sur la terre de France envahie, savent ce qu'il en coûte de reprendre pouce par pouce le terrain conquis par l'ennemi. Il y a aussi du terrain politique et moral à regagner en Europe et il y faudra la même patience. Accoutumons-nous à cette idée au lieu de croire à l'instantané merveilleux. L'Action française, 3 mai 1918.

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1.13

La politique allemande en Russie
L'Action française, 5 juillet 1918.

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TOUT ce qu'on voudra, mais ne plus douter que les bolcheviks et l'Allemagne ne font qu'un. Oui, jusqu'à présent, dans la confusion gigantesque de la Russie, on pouvait se demander quelle était la part de la sincérité chez Trotsky et chez Lénine. On pouvait se demander si, les circonstances et les coups aidant, ils n'en viendraient pas à nationaliser plus ou moins leur pouvoir. Sept mille gardes rouges ont été fusillés sans autre forme de procès dans la Finlande germanophile. Il y a de quoi retourner les idées des théoriciens les plus têtus. Rien n'y a fait. Et, dans l'espace de quarante-huit heures, il s'est révélé par deux fois que le maximalisme était un auxiliaire conscient de l'Allemagne. Il y a eu d'abord l'annexe secrète au traité de Brest-Litovsk par laquelle les bolcheviks abandonnent aux Allemands l'exploitation territoriale et économique de la Pologne, se réservant, pour leur compte, d'y propager l'anarchie. Et il y a eu ensuite le décret de Trotsky, dénonçant et menaçant « l'impérialisme » des Alliés, pour mieux aider l'armée germano-finlandaise, fusilleuse de gardes rouges, à couper la route d'Arkhangel et de Kola, - la seule voie de communication qui subsiste pour nous avec la Russie. Dans ce qui fut l'Empire russe, la politique de l'Allemagne est à base de mépris pour le slavisme. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier. Les Allemands procèdent comme s'ils étaient au centre de l'Afrique, et

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n'attachent pas plus d'importance aux idées réactionnaires ou révolutionnaires que s'il s'agissait de tribus nègres vivant soit en communauté, soit sous un roitelet. L'Allemagne oppose ou combine, selon les cas, et selon son intérêt, les tendances contraires. Pour le moment, elle fait marcher de front le gouvernement des blancs et une tentative de monarchie en Finlande, le maximalisme en Grande Russie et la dictature de l'hetman Skoropadski en Ukraine, sans compter de multiples expériences dans les petites républiques qui foisonnent au Caucase et le long de la mer Noire. C'est de l'impérialisme sans doctrine. L'absence de tout esprit doctrinaire permet à la politique allemande ces retournements brusques et cyniques, - un cynisme que les Alliés n'ont pas, ne voudront jamais avoir et qu'ils auraient grand tort, à tous les égards, d'imiter, car il n'est pas dans leurs cordes. Mais c'est ce qui explique tant de désagréables surprises et de déceptions éprouvées par eux depuis la révolution russe. Qu'est-ce qui donne donc à l'Allemagne assez d'assurance pour jouer avec les idées révolutionnaires ? Elle fait comme les chimistes qui manient dans leurs laboratoires les substances explosives les plus dangereuses. On s'est trompé lorsqu'on a cru que ses militaires et ses diplomates répugneraient à traiter avec Trotsky et ses camarades. Non seulement ils ont négocié avec eux, mais encore ils se sont assis à la même table. La chute du tsarisme avait commencé par choquer et par alarmer chez Guillaume II et à sa cour des sentiments traditionnels. On s'est remis de ces inquiétudes. Le fait, c'est que l'Allemagne se considère comme une citadelle monarchique et militaire sur qui la révolution n'a pas de prise. Elle envoie au dehors des poisons contre lesquels elle se regarde comme immunisée. D'ailleurs tout n'est pas faux dans ce calcul. Guillaume II, lorsqu'il se retourne vers son passé, peut admirer les progrès de son Empire vers la discipline. Dans sa chair elle-même, à laquelle il tient, il éprouve un sentiment de sécurité. Son grand-père, le premier empereur, avait encore subi les menaces et les attentats de l'anarchie. A une époque où étaient assassinés Sadi-Carnot, Mac-Kinley, Humbert 1er, les présidents de République comme le roi de l'Italie nouvelle, Guillaume II allait, venait à travers son Empire et à travers l'Europe, pro-

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nonçait des discours extravagants ou provocants sans qu'il y eût seulement un fou pour le viser de son revolver. Depuis la guerre, dont il porte la responsabilité, comme chef suprême, pas une main qui se soit levée pour faire payer les flots de sang répandu. Propager chez les autres l'anarchie et la révolution et rester soi-même indemne, quelle situation privilégiée ! C'est ce sentiment-là qui inspire tant d'audace à la politique allemande en Russie. Guillaume Il a même ses théoriciens qui démontrent que l'Allemagne impériale, en faisant la guerre, cette immense guerre, a été le grand agent du marxisme et qu'elle a avancé de cent ans l'évolution sociale de l'Europe. Là-dessus, Paul Lensch s'extasie. Plus de petite bourgeoisie, plus de petite propriété : la guerre tue cela et les prophéties de Marx s'accomplissent. Ainsi la révolution s'est faite sous les auspices de l'impérialisme allemand et le « grand soir » est arrivé. Que le prolétariat de tous les pays en rende grâces à Hinden-burg, à Ludendorff et à Guillaume IL Ces contes-là prennent à Berlin. Ils prennent aussi à Petrograd et à Moscou. Krieg ist Revolution... C'est un très vieux thème allemand. Les guerres de 1866 et de I870 avaient été la révolution politique de l'Allemagne. Cette guerre-ci, c'est la révolution sociale. La révolution « comme je la comprends », aurait dit le chancelier Michaëlis. Cependant l'Allemand n'imprime pas sa vraie formule, sa formule secrète. Il se contente de se la répéter en se frottant les mains. « La guerre, c'est la révolution... pour les autres. Pour nous, c'est la consolidation de l'ordre existant. Befestigung des Zustandes. » Quand on a ces idées-là, on peut faire de la politique dans la Russie décomposée. L'Action française, 5 juillet 1918.

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1.14

Les Alliés et la Russie
L'Action française, 10 décembre 1918.

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D'APRÈS les journaux anglais, un des principaux objets de la visite de M. Masaryk à Londres a été de convaincre les Alliés de la nécessité de « venir en aide » à la Russie et d'examiner le rôle que la République tchéco-lovaque remplirait dans cette oeuvre. M. Masaryk a sans doute plaidé la même cause à Paris. La reconnaissance d'une Bohême indépendante de 7 ou 8 millions d'habitants doit-elle déterminer une entreprise qui aurait pour but de restaurer une puissance russe de 80 millions d'habitants ? Si c'est dans ces termes disproportionnés que la question se pose, il faudrait nous le dire tout de suite. On saurait où mène la politique des nationalités. Une intervention des Alliés en Russie (intervention dont le poids principal retomberait fatalement sur la France) serait destinée à quoi ? A renverser le régime bolchevik ? A nous faire rentrer dans nos milliards ? À remettre sur pied une puissance russe dans l'intérêt de l'équilibre européen ? Peut-être l'intervention servirait-elle aux trois choses à la fois puisque le Temps parlait encore hier soir de « réorganiser » la Russie. Il serait pourtant recommandable de distinguer un peu.

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S'il s'agit d'extirper le bolchevisme, il faut d'abord savoir par quoi on entend le remplacer. On nous dit depuis de longs mois, selon les assurances données par les émigrés russes, que la population n'attend que l'arrivée des Alliés pour briser la tyrannie de Lénine. Mais des émigrés, même quand ils sont libéraux, sont toujours des émigrés. Les libéraux russes sont dans leur pays une exception, un fruit exotique. Le plus spirituel et le plus sincère d'entre eux aime à dire : « Pour nous autres Cadets, il n'y a de place en Russie qu'au bout d'une potence. » Les Alliés peuvent-ils attacher une grande expédition politique et militaire à cette corde de pendus ? S'il s'agit de retrouver le capital français engagé en Russie sous des formes diverses, c'est une autre affaire. « Vingt milliards, songez à vos vingt milliards, » nous disent les girondins russes de Paris. Mais si, pour retrouver ces milliards, il nous faut d'abord en avancer d'autres, d'un total inconnu, avec des chances de succès incertaines, voilà une belle opération. Quant à restaurer de nos mains une puissance moscovite, on est en pleine chimère si l'on en est à penser cela. Il est fâcheux que l'équilibre de l'Europe soit rompu par l'écroulement de l'Empire des tsars. Ce n'est pas une raison pour se mettre à croire qu'il ne nous reste plus qu'à chausser les bottes de Pierre le Grand. Qu'on cherche une autre politique d'équilibre continental, voilà tout. L'occasion est bonne pour reconstruire une Europe qui se passerait de la Russie, comme elle s'en est passée si longtemps. Cette fidélité posthume à l'alliance russe, fidélité qui va jusqu'à vouloir ressusciter la jument de Roland, est une manifestation de routine intellectuelle et une défaillance d'imagination dont nous reconnaissons volontiers l'humilité touchante. Jusqu'à présent, aucun groupement russe vraiment sérieux ne s'est levé contre Lénine et n'a réclamé notre aide. D'autre part, le gouvernement de Lénine nous traite en ennemis. Nous n'avons, pour le moment, qu'à ne tolérer aucune de ses provocations et à interdire sa propagande. Un cordon sanitaire commence à être tendu autour de ce foyer pestilentiel. Ce qui a été fait à Arkhangel et en Sibérie devra être continué par la mer Baltique et par la mer Noire. Pologne, Bohême et Roumanie pourront nous aider à compléter ce blocus. Quand la Russie aura cuit dans son jus bolcheviste, on verra bien ce qui s'y passera. Si

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les circonstances deviennent favorables, il sera toujours temps d'agir. Mais, même alors, la Russie des Pierre, des Catherine, des Alexandre et des Nicolas, qui hante le souvenir de la diplomatie, ne sera pas près de renaître. Jusque-là il sera prudent de combiner nos sécurités comme si la Russie n'existait plus. L'Action française, 10 décembre 1918.

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1.15

Le problème russe
L'Action française, 16 janvier 1919.

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Il y a, dans la littérature anglaise, une page célèbre qui excuse tous les excès des révolutions. Macaulay y compare les peuples affranchis du despotisme à un prisonnier qui, sortant de son cachot, ébloui par la lumière, dirige d'abord mal ses pas. En vertu de cette image, toute révolution mérite crédit et le libéralisme anglais n'aura pas ménagé le sien à la révolution russe. De là cette indulgence pour le bolchevisme à laquelle le gouvernement britannique a failli un moment céder. Quelle est, sur la Russie, la thèse qui a cours ? C'est une thèse sommaire et, par conséquent, féconde en causes d'erreur. On s'imagine, en gros, un peuple russe abruti par des siècles de tyrannie tsarienne, rendu incapable de se gouverner lui-même et retombé sous un nouveau joug, le joug bolcheviste, après un essai de liberté. Il y a là un énorme contre-sens historique. Tel quel, le tsarisme n'avait pas seulement constitué la Russie et « rassemblé la terre russe ». Il y avait introduit, par la force, contre le gré des habitants, la civilisation européenne. Il l'avait fait entrer dans le courant européen, et seulement depuis le dix-huitième siècle. Le tsarisme a été l'instrument du « progrès par en haut ». Cette européanisation, pour laquelle Pierre le Grand fut jadis tant admiré de nos philosophes, a pu être superficielle et artificielle. La Russie n'en a pas connu d'autre et si elle ne l'avait pas eue par les tsars elle n'en aurait pas eu du tout. Avec le tsarisme et son administration, la pellicule civilisée de la Russie est tombée. Voilà le fait. On pouvait être sans illusions sur le gouvernement de Nicolas II. Ce qui était sûr, c'est que, ce gouverne-

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ment une fois disparu avec ses traditions importées des pays occidentaux, la Russie retournerait à ses origines orientales. Dostoïevski avait compris que le tsar et les bureaucrates étaient les alliés des intellectuels contre la barbarie. Dans la lutte des libéraux russes contre les bolcheviks, ce sont les vestiges inorganiques de la Russie européenne qui livrent combat à la Russie asiatique. Lénine et Trotsky commenceraient-ils à s'en rendre compte ? Arrivés à Moscou avec le marxisme et le germanisme dans leurs bagages, ils semblent, d'après de curieuses indications, russifier le bolchevisme. Une correspondance de Stockholm adressée au Manchester Guardian signale en Russie une renaissance du sentiment religieux que Trotsky et quelques autres travailleraient à confisquer et à canaliser dans le sens de la révolution, après s'en être alarmés. Le mysticisme russe est une force et les bolcheviks trouvent qu'elle est bonne à prendre. Ils savent que la religion, en Russie, a toujours été associée au nationalisme, et qu'il vaut mieux l'avoir pour soi que contre soi. Que valent ces renseignements ? On sait que le journal anglais qui les donne est, par son libéralisme exalté, favorable au bolchevisme. Pourtant, il ne serait pas inutile de les contrôler. La Russie est plus complexe qu'on ne pense et le fanatisme peut épouser bien des formes imprévues. Pour s'occuper utilement des affaires de cette masse humaine, il faut la comprendre et la connaître. Si la Russie tsariste a déçu l'Occident, si la Russie libérale l'a déçue plus encore, c'est parce que l'Occident ignorait l'une et l'autre. Il serait temps de ne plus se tromper. Et, pour ne plus se tromper, il faudrait être informé. La Conférence de la paix va s'occuper de savoir comment la Russie pourrait être représentée et l'on agite des projets divers. Il y a des gens qui ne se consolent pas d'un Congrès sans Nesselrode ni Gortschakof et qui proposent d'y asseoir des Gortschakof en cire. Si l'on avait d'abord une idée un peu nette du pays et de ses habitants, on saurait peut-être mieux ce qu'il y a à faire avec les Russes. L'Action française, 16 janvier 1919.

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1.16

La paix à l'Est
L'Action française, 10 mai 1919.

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LA paix va se faire à l'Est en l'absence de la Russie. C'est une simplification. Il ne serait pas possible d'étendre la Pologne et la Roumanie aux limites orientales qu'on leur accorde s'il existait encore un État russe et que cet État russe fût notre allié. De même, en ce qui concerne la Galicie et les Ruthènes. Il serait trop long d'entrer dans le détail des attributions et des partages projetés. Il suffit de dire qu'ils seront faits sans que la Russie de Moscou ni celle de Kiev soient présentes. Telles sont les conditions dans lesquelles la Conférence élève la « barrière » des nouveaux États sur lesquels toute une école veut compter pour contenir l'Allemagne du côté de l'Est. Pour contenir l'Allemagne sur le versant opposé au nôtre, il faut, en effet, une grande Pologne, une grande Bohême, une grande Roumanie. Ces trois États ne peuvent avoir de consistance, ils ne peuvent communiquer entre eux qu'en s'adjoignant des territoires russes ou habités par des populations slaves traditionnellement soumises à l'influence ukrainienne ou moscovite. Ce qu'on fera là-bas durera donc aussi longtemps qu'il sera possible de négliger la Russie ou que la Russie sera en sommeil. L'établis-

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sement de la « barrière » postule ce sommeil éternel. Du jour où un État russe renaîtrait et serait capable d'avoir une politique extérieure, son alliance se nouerait automatiquement avec l'Allemagne contre les pays formés à leurs communs dépens. La Pologne, comme au temps de ses malheurs, serait prise entre deux feux. Il ne dépend pas de nous que la Russie soit à jamais rayée de la vie européenne. Tout ce que l'on peut dire, c'est que l'Europe s'organise comme si elle devait toujours se passer de la Russie. Cependant un curieux paragraphe des préliminaires, qui est une amorce jetée au peuple russe, laisse ouvert son droit aux revendications. La renaissance de la Russie est prévue par les puissances occidentales. Pourvu qu'elle ne renaisse pas trop tôt ! Après la paix qu'on aura faite à l'Est, il y aura contradiction et même danger à réveiller le chat qui dort à Moscou. L'Action française, 10 mai 1919.

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1.17

La Russie de demain
L'Action française, 19 juin 1919.

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M. Pichon a annoncé à la Chambre que la chute du régime bolchevik était prochaine et nous en acceptons l'augure avec plaisir. Cependant, lorsque Lénine et Trotsky auront quitté le Kremlin, par qui et par quoi seront-ils remplacés ? C'est une question qu'on ne peut pas écarter toujours sous prétexte que l'essentiel est de détruire l'abjecte domination des dictateurs de Moscou. Nous n'interprétons pas trop étroitement les faits en constatant que, dans la Russie contemporaine, le pouvoir bolchevik est, après le tsarisme, celui qui s'est maintenu le plus longtemps. Lénine a déjà duré dix-neuf mois. De mars à novembre 1917, la révolution avait usé une demi-douzaine de gouvernements. Il nous semble que l'expérience n'est pas négligeable. Elle prouve que la Russie accepte volontiers une autorité forte et même poussée jusqu'à la tyrannie. C'est peut-être parce qu'elle en a besoin. Faute de bon tyran, la Russie en subit de mauvais. Est-ce que la nature et le tempérament des Russes auront changé quand ils seront affranchis du bolchevisme ? Nous demandons la permission d'en douter. Personne ne peut rien à ce fait que, si la Russie existe, elle le doit à l'épieu de fer d'Ivan le Terrible, à la volonté des Pierre et des Cathe-

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rine. Le seul État russe qu'on ait connu a été autocratique, bureaucratique et centralisé. Les Alliés recommandent aujourd'hui la formule d'une Russie non seulement démocratique et libérale mais encore fédérative. Deux expériences à la fois, c'est beaucoup. Nous craignons, en outre, que ces expériences se fassent dans des conditions mauvaises pour nous. Connaît-on l'état d'esprit des « patriotes russes » sur lesquels on croit pouvoir compter ici ? Sait-on assez combien ils sont aigris ? Ils trouvent à Paris des délégués ukrainiens, esthoniens, lettons, etc... Mettons-nous à la place des « patriotes russes » à qui nous demandons d'abord, pour mériter ce titre, d'être anti-allemands. Ces patriotes voient leur patrie démembrée. L'idée fédérative, représentée par des séparatistes que nous accueillons officiellement, ne leur inspire que de la méfiance quand ce n'est pas du dégoût. Lorsqu'ils découvrent jusqu'où vont s'étendre à l'Est les frontières de la nouvelle Pologne, leurs alarmes « patriotiques » s'expliquent sans peine. Qu'on ne croie donc pas que tout sera facile quand Lénine et Trotsky seront tombés. En premier lieu, il faudra qu'ils aient été rendus incapables de nuire et remplacés par d'autres gaillards que les Lvof, les Milioukof et les Kerensky. Il en est des bolcheviks comme des Jeunes-Turcs : c'est de la mauvaise herbe qui repoussera si on ne l'arrache pas à fond. Ensuite, on s'imagine peut-être un peu naïvement que la Russie débolchevisée suivra en politique extérieure la ligne la plus conforme à nos désirs. Souvenons-nous qu'il y a maintenant, entre l'Allemagne et la Russie, une Pologne qui peut devenir un fameux trait d'union. Notre politique, à l'Est, ne sera pas simplifiée par la résurrection de la Russie. Il faudrait y penser avant de rêver un retour aux douceurs de l'alliance franco-russe. L'Action française, 19 juin 1919.

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1.18

Un moment de méditation au milieu de l'apothéose
L'Action française, 14 juillet 1919.

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JUSQU'EN cette journée de fête et de détente des esprits opprimés par une longue horreur, il faut demander aux Français de consacrer quelques moments à un retour sur le passé et à une méditation sur l'avenir. La gigantesque aventure qui finit par une apothéose a eu ceci de prodigieux que les peuples vainqueurs sont ceux qui ne pensaient pas à la guerre, et qui la croyaient même impossible. Les Allemands ont désobéi au précepte de Bismarck. Ils ont agité ce qui était tranquille. Ils ont détruit de leurs mains un état de choses dont ils étaient les bénéficiaires. Les amateurs de guerre civile pourront s'instruire de l'exemple. Ils jouent avec la révolution. Ils avertissent la France par des provocations successives. Telle a été la méthode de l'Allemagne entre 1905 et 1914, grâce à quoi, le jour décisif, notre mobilisation s'est faite admirablement. De même le bolchevisme réveille chez nous le chat qui dort. Il n'en est pas moins vrai que l'Allemagne nous a attaqués, envahis, qu'elle a occupé de longs mois une vaste partie de notre territoire et que nous avons échappé à des périls mortels. La victoire d'aujourd'hui répare la défaite de 1870, mais à quel prix ! Et dans l'un comme dans

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l'autre cas, c'est l'ennemi qui a médité et entrepris l'agression. La France est un pays que la guerre vient chercher. Voilà la vérité qui crève les yeux. Serons-nous mieux abrités dans l'avenir contre les répercussions de la politique européenne devenue universelle ? La France avait pris l'alliance russe pour une garantie de la paix, et c'est par l'alliance russe qu'est arrivée la guerre. Après cela, on peut être sceptique. L'enchaînement des effets et des causes a trop de mystères pour qu'on se fie, en politique, à une précaution conçue comme devant dérouler sans fin ses bienfaisantes conséquences. Lorsque approcha le fatal été de 1914, on découvrit par quel mécanisme la guerre allait s'engager. En appuyant sur le ressort serbe, l'Allemagne mettait en mouvement la Russie et l'alliance franco-russe. Heureusement, par l'invasion de la Belgique, elle a complété ellemême la chaîne de nos alliances. Il n'en est pas moins vrai que si la menace russe avait empêché Bismarck de nous attaquer en 1875, c'est à travers la Russie, beaucoup moins redoutée en 1914, que ses successeurs ont engagé le fer avec le peuple français. Nous avions aperçu et décrit ce danger, les collections de l'Action française et de sa revue en font foi. Elles font foi également que nous nous refusions à soutenir les querelles slaves, à exciter le panslavisme ou la slavophilie. Eh bien ! pour éviter les orages de l'avenir, il faudra encore essayer de voir clair. Il faudra aussi se garder de prendre pour une assurance infaillible de tranquillité ce qui peut devenir le principe de complications nouvelles. Dès le lendemain des fêtes, la vie des peuples retrouvera ses droits. Elle sera comme toujours pleine de passions et d'incertitudes. Mais rarement, pour la France, la matière de la politique aura été plus vaste et plus ténébreuse. L'Action française, 14 juillet 1919.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937)

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1.19

La Russie ressuscitée
L'Action française, 30 janvier 1920.

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POURQUOI la politique des Alliés se montre-t-elle si incohérente au sujet de la Russie ? Les contradictions sont éclatantes et il y en a de nouvelles tous les jours. Hier encore, on annonçait de Copenhague que Litvinof, l'envoyé de Lénine, et O'Grady, l'envoyé de M. Lloyd George, avaient élargi leurs thèmes de conversation. En même temps, M. Lloyd George refusait des passeports aux délégués travaillistes désireux de se rendre dans la République des Soviets. La versatilité est évidente. À quoi tient-elle ? À autre chose qu'à une inconsistance naturelle de la pensée chez les directeurs de l'Entente. En réalité, le problème russe - car il y a un problème russe - est vu à travers des préjugés nombreux et divers. On hésite surtout à le voir tel qu'il est. L'Occident considère généralement que le bolchevisme est le monstre qui a dénaturé la Russie loyale. Il suffirait donc que le monstre fût terrassé pour que la France retrouvât l'alliée des temps anciens. Trop de signes montrent que cette illusion retarde. Le bolchevisme a bien entraîné à la trahison le pays fidèle à ses alliances tant qu'ont régné Nicolas II et la tradition d'Alexandre III. Mais le bolchevisme n'a pas été non plus, on du moins il n'a pas été longtemps ce que disaient ici ses stupides admirateurs. Sous le bolchevisme, selon la loi dont

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plus d'une révolution occidentale a donné l'exemple, une autre Russie a poussé. Et c'est la Russie éternelle, qui se déplace, qui cherche de l'espace et de l'air dans le sens où la Russie en a toujours cherché. Il ne fallait pas trop souhaiter que la Russie, depuis que ses bolcheviks nous avaient abandonnés au milieu de la bataille, redevînt forte et reparût dans le monde comme puissance politique. L'affaiblissement terrible que les idées absurdes de ses dictateurs socialistes lui ont apporté au temps où ils les appliquaient, est devenu un avantage pour nous. Imprudents ceux qui continuaient à soupirer après la renaissance de la Russie. Elle renaît et, malgré son anarchie et sa misère, c'est déjà pour inquiéter l'Europe. Ses voisins immédiats, les peuples auxquels nous nous intéressons le plus, n'ont jamais souhaité la résurrection de la puissance qui les a étouffés jadis. Le bolchevisme, ce n'est pour eux qu'un aspect de la Russie. Ils ne le cachent pas. La Pologne, la Roumanie voient l'armée rouge s'approcher d'elles. Entre les années de Trotsky et celles de la grande Catherine elles ne font pas de différences et elles ont raison. Un communiqué roumain que nous avons sous les yeux écrit : « En Bessarabie, d'innombrables volontaires s'offrent tous les jours pour combattre contre les Russes. » C'est rendre service que de dire les choses comme elles sont. Soviétique ou non, la Russie est la Russie. Telle est la vérité qu'il faut regarder en face. Sous quelque forme que ce fût, la Russie ne devait sortir du jus où elle cuisait que pour redemander sa place. Elle la redemande dans une Europe déséquilibrée par la paix de Versailles et où elle trouve naturellement pour alliée la seule grande masse qui subsiste et qui est l'Empire allemand. L'Allemagne unie aspire à se délivrer des obligations que le traité lui impose. Et c'est à l'Est qu'elle a été le plus rognée, qu'elle a perdu le plus de territoires. Contre les Polonais, le même intérêt continue à rassembler la Russie et l'Allemagne. Du moment qu'une Pologne était créée, il fallait s'attendre à la conjonction germano-russe et à rencontrer un jour l'Allemagne et la Russie associées sans contrepoids sérieux dans l'Europe orientale et centrale. M. Wilson a eu raison de dire que la politique de l'équilibre était finie. Les éléments de l'équilibre n'existent plus.

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Ces vues anticipent peut-être sur les événements. Mais l'inquiétude et la nervosité des puissances occidentales les justifient. Ne sent-on pas déjà le besoin de s'unir et de s'organiser contre un danger qu'on ne définit pas ? Il serait bon de le définir hardiment. Si, dans le wagon-salon où M. Poincaré et le roi Albert ont causé avec leurs ministres et le maréchal Foch, il a été question de l'avenir, ce conseil franco-belge n'a pu manquer d'envisager les conséquences d'une nouvelle guerre, venue cette fois de Russie. L'Action française, 30 janvier 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937)

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1.20

Allemagne et Russie
L'Action française, 31 janvier 1920.

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APRÈS l'humiliation d'Arkhangel, après l'humiliation d'Odessa, l'humiliation d'Irkoutsk atteint durement la politique des Alliés en Russie. Jusqu'à preuve du contraire, nous nous refusons à croire qu'un général français ait livré l'amiral Koltchak aux bolcheviks, c'est-à-dire à l'ennemi. Ce qui est probable, ce qui transparaît déjà, c'est que le général Janin et la mission française, perdus dans l'immensité sibérienne, ont été impuissants lorsque le roman d'aventure des légions tchéco-slovaques a mal tourné. On dira que, si le général Janin avait eu plus de monde avec lui, il lui eût été possible de sauver Koltchak et l'honneur. Mais combien de monde ? On n'occupe pas la Sibérie, ni même la Crimée, avec quatre hommes et un caporal. Dans la voie de l'intervention militaire, jamais il n'y aurait eu assez de monde pour rien, pas même pour surveiller les Tchéco-Slovaques dont l'Anabase se termine par une trahison et une débandade. Il y a longtemps que les personnes raisonnables ont reconnu que nous n'avions sur la Russie aucune prise directe. Le péril russe n'en est pas moins certain. Ce péril est à la fois européen et asiatique. Eh bien, en Asie, les Anglais cherchent à le conjurer par la Turquie et par la Perse. En Europe, c'est par l'Allemagne que le mal doit être traité.

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L'armée rouge ne sera vraiment dangereuse pour l'Occident que le jour où la masse russe et la masse allemande se seront fondues. Sur la Russie, nous ne pouvons rien. Sur l'Allemagne, nous pouvions tout et nous pouvons beaucoup encore. C'est elle qu'il faut rendre incapable, par des mesures préventives, de détruire un jour la paix avec le concours de la Russie. En ce moment, le gouvernement de Berlin essaye, au moins pour la troisième fois, d'amollir les Alliés en évoquant le spectre du communisme. Pour ne pas avoir à livrer les coupables, pour conserver celles de leurs organisations militaires dont les contingents dépassent les limites fixées par le traité et celles qu'ils ont créées par fraude, les dirigeants du Reich prétendent qu'ils sont menacés d'une nouvelle révolution. D'après les meilleurs observateurs, c'est le contraire qui est vrai. Un puissant mouvement de réaction commence à soulever l'Allemagne. Ce n'est pas un adolescent du groupe Spartakus mais un jeune nationaliste qui a tiré sur Erzberger, l'homme de l'armistice et de la paix. Quelle erreur ce serait, dans un pareil moment, de ménager l'Allemagne et de lui permettre de se fortifier ! L'Action française, 31 janvier 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937)

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1.21

Le bolchevisme assagi
L'Action française, 28 février 1920.

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ON s'est abusé bien des fois sur la Russie, et pour ainsi dire depuis toujours, mais surtout depuis que Lénine a pris le pouvoir. Il serait donc imprudent de se fier aux signes de modération et de sagesse que paraît donner le gouvernement bolchevik. Abdul-Hamid et l'Impératrice de Chine excellaient également dans l'art de promettre des réformes quand ils avaient besoin des bonnes grâces de l'Europe. La meilleure chance qu'on ait de ne pas se tromper trop lourdement sur les affaires russes c'est de les juger à l'étalon de la Chine et de l'Orient. Lénine désire la paix. Il l'offre à tous ses voisins à la ronde, et c'est bien naturel puisqu'il est vainqueur. Il s'est aperçu aussi qu'un système qui produit surtout le typhus ne mène pas à autre chose qu'à la fin du monde. C'est pourquoi, après la dictature militaire, il instaure la dictature du travail, condamnant ainsi, avec une logique rigoureuse, l'anarchie digne fille du libéralisme son père. Que Caliban devienne homme de gouvernement, c'est l'usage et ce qui est à l'actif du régime bolchevik, c'est qu'il dure depuis plus de deux ans déjà. Mais l'évolution et l'adaptation du monstre, même si elles se poursuivaient, voudraientelles dire que l'Europe serait au bout de ses peines avec la Russie ? Formons une hypothèse. Le bolchevisme est un gouvernement comme un autre. Le commerce et l'agriculture recommencent à pros-

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pérer. L'ordre se rétablit dans les finances. La reprise des relations économiques avec l'Occident a produit les bons effets qu'en attend M. Lloyd George, et des ambassadeurs russes fort convenables, peut-être même des princes, qui s'abstiennent de toute propagande, sont admis à Paris, à Londres, à Rome et ailleurs. En d'autres termes, la Russie a repris sa place parmi les nations. Que va-t-il se passer ? Ceci que la Russie comptera de nouveau comme élément de la politique internationale. Elle aura d'ailleurs le grand moyen qui permet de parler et d'agir, c'est-à-dire une armée que commanderont des Broussilof, un Polivanof étant, comme sous le tsar, ministre de la Guerre. Alors, est-ce que cette Russie ne dira pas son mot dans un grand nombre d'affaires ? Est-ce qu'elle n'aura pas un point de vue particulier sur la paix de Versailles et la paix de Saint-Germain, signées sans elle ? Est-ce que la question de Turquie et de Constantinople ne l'intéressera pas autant qu'elle intéressait les Pierre, les Catherine, les Nicolas et les Alexandre ? Et d'abord, et surtout, n'est-ce pas sur ses frontières qu'elle jettera les yeux ? Avec la Pologne, avec la Roumanie, ce seront des conflits presque immédiats et qui ne resteront peut-être pas toujours purement diplomatiques. S'il est possible que la Russie se relève sans nouvelles crises et sans rechutes dans l'anarchie, si elle reparaît en Europe comme une puissance forte et honorable, tout ce qui sera fait tandis qu'elle dormait, elle ne le reconnaîtra pas, ou bien elle ne le reconnaîtra que du bout des lèvres. Elle deviendra l'alliée naturelle de ceux qui auront intérêt à renverser les traités, à bouleverser la distribution nouvelle des États et des territoires. Au moment de nouer - car on en nouera - des relations diplomatiques avec un bolchevisme qui se montre assagi ou qui feint de se montrer tel, a-t-on pensé à cela ? C'est un risque au moins aussi grave que la propagation des idées révolutionnaires à l'Ouest, sans compter que les deux peuvent fort bien marcher de pair. L'Action française, 28 février 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937)

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1.22

Par où atteindre la Russie ?
L'Action française, 12 août 1920.

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Devant le péril de l'Est, les Alliés donnent l'impression de patauger. Les bolcheviks le voient bien. L'Allemagne aussi : l'Entente n'a pas de politique. Elle ne sait par quel bout prendre une Europe que le maréchal Wilson appelait, l'autre jour, un chaos. L'Entente, en vingt-quatre heures, passe du système des concessions aux mesures de rigueur. Elle est aussi peu cohérente que le traité de Versailles, qui craque, de l'aveu universel, mais dont elle dépend et qui la lie, au moins autant que l'Allemagne. Tout ce qui arrive, arrive par l'effet de ce traité. On ne sortira pas des difficultés présentes et qui réapparaîtront tôt ou tard, même si le danger immédiat est écarté, à moins d'avoir, pour commencer, une idée nette de la situation. Et la situation se résume ainsi : 1° L'Allemagne, vaincue de la guerre, soumise à de lourdes obligations, garde, avec son unité, sa puissance politique. Elle reste le seul grand État, la seule masse organisée de l'Europe centrale. Elle conserve donc les moyens d'obtenir sa libération, sinon sa revanche. Ses sentiments, ses instincts, ses intérêts nationaux la pousseront toujours à profiter des circonstances et à se servir de sa position et de ses forces pour essayer d'échapper aux conséquences de sa défaite.

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2° La Russie est une autre vaincue de la guerre. Elle a perdu le contact avec l'Europe, et ses « fenêtres » sur l'Occident. Bolcheviste ou non, elle s'efforcera toujours de les reprendre. Les territoires dont elle est privée à l'Ouest s'adaptent exactement à ceux dont l'Allemagne est privée à l'Est. L'alliance de 60 millions d'Allemands et de 100 millions de Russes contre les faibles États qui les séparent est presque fatale, sans compter qu'au point de vue économique, Allemagne et Russie sont complémentaires. 3° À l'unité allemande, il n'existe pas de contrepoids dans l'Europe centrale. Il n'en existe pas davantage contre l'alliance germano-russe. L'ancienne politique fondait ses combinaisons d'équilibre soit sur la Russie, soit sur l'Autriche. Il n'y a plus d'Autriche et la Russie est hostile. Concluez : c'est le vide. 4° Les nouveaux États créés par le traité de Versailles ne sont pas un secours. Ils sont une charge. La « barrière » était une plaisanterie. Le « rempart » était de roseaux. Attaquée d'un seul côté, la Pologne n'a pas pu tenir. Que serait-ce si elle était attaquée simultanément par la Russie et par l'Allemagne ? 5° Les nouveaux États, dits de nationalité, sont faibles. Ils sont inférieurs à leurs ennemis par le nombre et par les ressources. Ils n'ont ni administration, ni organisation et le patriotisme ne tient pas lieu de tout. Ils ont des frontières indéfendables. Ce sont des peuples qui ont perdu jadis leur indépendance, qui ne l'ont retrouvée que par miracle, qui le savent, qui connaissent leurs faiblesses - même politiques - et qui ne veulent pas tout jouer sur un coup de dés. Les TchécoSlovaques sont, de ces peuples, ceux qui ont, à ce qu'on dit, l'éducation politique la plus avancée. Ils le montrent bien. Voilà quinze mois qu'ils nous répètent, par M. Benès, leur inamovible ministre des affaires étrangères, que, quoi qu'il arrive, leur attitude sera celle de la neutralité. Ils ne trompent pas les puissances occidentales. Ce sont les puissances occidentales qui se sont trompées. 6° Admettons toutefois qu'une ligue des petits États soit possible. L'efficacité de leur concours militaire se juge à celui de la Pologne, qui a pourtant une armée nombreuse, des soldats braves et patriotes. Il faudrait encore payer ce concours douteux par des subsides, par des

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renforts et, de plus, par des avantages politiques qui détruiraient quelques-unes des dispositions établies par les traités, car ces États, pour la plupart, sont insatisfaits, quand ils n'ont pas entre eux des sujets de querelles et de rivalité. La Hongrie s'est proposée pour la croisade antibolcheviste. Ce serait, bien entendu, à condition que la paix qui la concerne fût révisée. L'exemple ne sera pas perdu. 7° Nous ne pouvons, en définitive, compter que sur nous-mêmes dans une Europe déséquilibrée et désarticulée. Par quel bout la saisir ? 8° La Russie est invulnérable. On ne l'atteint pas directement par l'Ouest. Les plus grands capitaines, Charles XII et Napoléon, s'y sont cassé le cou. Sans la Révolution russe, l'Allemagne n'aurait pas eu la paix de Brest-Litovsk. Et encore, après Brest-Litovsk, elle n'a pas pu seulement être maîtresse de l'Ukraine. Quand la Russie devient dangereuse pour l'Europe, tout ce qu'on peut obtenir, c'est de lui barrer la route (guerre de Crimée, San Stefano) et de créer des circonstances politiques telles (congrès de Paris, congrès de Berlin, paix de BrestLitovsk) qu'elle rentre dans ses steppes et qu'elle s'y tienne en repos. 9° Conclusion qui nous ramène au point de départ : le péril étant celui d'une alliance germano-russe, c'est par l'Allemagne qu'il faut le conjurer et le prévenir. Pour désarmer la Russie, il ne faut plus avoir à compter avec une grande Allemagne. Dans une histoire du temps jadis, deux cochers étant en querelle, le premier donne des coups de fouet au voyageur de l'autre qui riposte et cingle le voyageur du premier. Les bolcheviks frappent les Polonais pour nous atteindre. En frappant l'Allemagne nous atteindrons les bolcheviks. Et il n'y a pas à sortir de là. L'Action française, 12 août 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937)

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1.23

La recherche des alliances et le premier amour
L'Action française, 9 septembre 1920.

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Dans le gâchis de l'Europe orientale, la politique française cherche aujourd'hui sa voie. Elle ne la trouvera pas si elle continue à être obsédée par le souvenir de l'alliance russe. La France a toujours eu besoin de contrepoids à la masse germanique et plus cette masse a grandi, plus il a fallu que le contrepoids fût gros. De l'autre côté de l'Allemagne unie, il ne pouvait y avoir, pour rétablir l'équilibre, que l'Autriche ou la Russie. Or, la Russie, en ce moment, nous est hostile pour des causes qui tiennent en partie au bolchevisme et aussi pour des causes qui ne tiennent pas au bolchevisme. Quant à l'Autriche, elle n'existe plus comme puissance. Et l'unité allemande subsiste. En face d'une Allemagne qui est celle du dix-neuvième siècle, nous devons chercher des alliés dans une Europe qui est à peu près celle du dix-septième siècle sinon celle du moyen âge. Voilà la situation vraie. Elle rend compte de ce qui s'est passé au mois d'août quand il a fallu s'apercevoir que les petits États de la fameuse « barrière » étaient très faibles et que nous ne pouvions pas compter sur eux. Cette constatation rend certainement l'alliance avec la Russie désirable, quels que soient les déboires que cette alliance nous ait apportés

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dans le passé. Mais la Russie amie et alliée est loin. Elle est pour le moment en Crimée avec Wrangel. Mais si Wrangel était à Moscou, penserait-il comme il pense à Sébastopol ? Il est possible que la Russie cesse un jour d'être bolcheviste. Est-il certain que, pour être débolchevisée, elle sera nécessairement notre amie ? Le gouvernement des Soviets, succédant aux Kerensky et aux Lvov qui avaient totalement détraqué la Russie, a, bon gré mal gré, remis ses pas dans les pas des premiers tsars « rassembleurs de la terre russe » Hier, Lénine, dans l'Humanité, était comparé par Maxime Gorki à Pierre le Grand, ce qui devient une banalité et, d'autre part, M. Lucien Cornet, sénateur, observait dans un journal bourgeois que les bolcheviks « ont continué la politique des tsars » à l'égard de la Pologne et que les Polonais se sont défendus contre la Russie bolcheviste comme ils s'étaient défendus autrefois contre la Russie tsariste. Raisons nationales, également fortes à Varsovie et à Moscou. Puisque les bolcheviks ont continué les tsars, pourquoi les tsars, s'il en revenait, ne continueraient-ils pas les bolcheviks ? Les rêveurs d'alliance russe ne voient pas qu'il y a désormais une Pologne entre l'Allemagne et la Russie. Au temps de l'alliance, la diplomatie française à Saint-Pétersbourg prenait une précaution élémentaire : c'était de ne jamais parler des Polonais. Il n'est pas interdit d'espérer qu'un jour nous retrouverons une Russie loyale, fidèle, où tous les Russes seront comme Nicolas II, où Nicolas II n'aura même plus de Sturmer. D'ici là, nous devons faire comme si la Russie était perdue pour nous. Nous n'organiserons jamais rien en Europe si nous ne pouvons pas nous détacher du premier amour de la troisième République. L'Action française, 9 septembre 1920.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937)

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1.24

L'avenir du bolchevisme
L'Action française, 19 Mars 1921.

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CRONSTADT a bien changé depuis les temps où l'amiral Gervais y conduisait nos navires. Cronstadt en révolte contre Lénine a capitulé le jour où mourait l'amiral dont le nom fut si prodigieusement populaire chez nous il y a vingt-cinq ans. Les jeunes gens ne peuvent pas se douter de cet enthousiasme. Ceux qui retrouveront des titres russes dans l'héritage de leur père comprendront à peine la présence de ces papiers. L'alliance franco-russe est du passé, un passé déjà lointain. Quant à savoir ce qui s'est passé en Russie ces jours derniers, on en est réduit aux hypothèses. Les explications sont diverses, mais il en apparaît de curieuses et qui méritent d'être retenues parce qu'elles s'accordent avec la nature des choses politiques et des sociétés. Une contre-révolution proprement dite ne semble pas avoir de chances en Russie. Ce qui lui manque, ce sont les éléments. L'ancienne bourgeoisie russe n'était qu'une très mince pellicule en formation. Elle a été à peu près anéantie par la Terreur. Lénine règne, malgré la famine, sur un peuple amorphe et sur des millions de moujiks. Il n'a plus à craindre les bourgeois libéraux ni les intellectuels nihilistes et les étudiantes filles d'officiers supérieurs qui jetaient des bombes sur les tsars et sur les grands-ducs. Lénine a supprimé à peu près tout ce monde-là.

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Toutefois, et c'est aux événements de ces derniers jours une explication assez rationnelle, une nouvelle classe moyenne se serait formée à l'intérieur du bolchevisme. Toute révolution n'est qu'un déplacement des fortunes. De nouveaux riches ou presque riches se sont formés à l'intérieur du bolchevisme, occupent des places dans la bureaucratie rouge et commencent à supporter mal le régime communiste dont ils sont issus. Ils aspirent à un autre ordre de choses tiré et déduit comme eux-mêmes de l'organisation bolchevique. S'il en est ainsi, et nous répétons que c'est une vue acceptable, le bolchevisme durerait en se transformant. Les idées et l'esprit qui ont présidé à sa naissance ne se transformeraient que dans la même mesure que lui. Les nouvelles classes moyennes qui s'empareraient un jour du pouvoir et le pétriraient à leur image auraient une idéologie et des traditions bolchevistes. Elles les porteraient en politique étrangère. Grandies dans la haine des pays « impérialistes » et des démocraties bourgeoises, leur préjugé serait long à céder. Il serait imprudent d'attendre d'elles des manifestations d'amour pour la France créancière. Et dans cette hypothèse d'un bolchevisme renouvelé par une évolution intérieure, les jours de l'alliance franco-russe seraient encore loin. L'Action française, 19 Mars 1921.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937)

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1.25

La Russie et l'Occident
L'Action française, 18 mai 1922.

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L'ÉCHEC de la Conférence de Gênes 3 laisse l'Europe occidentale en face de la question russe. La méthode de M. Lloyd George n'a pas réussi et elle ne pouvait pas réussir. Il était aussi vain de demander au bolchevisme de se modérer qu'il l'était sans doute de demander à l'autocratie de devenir libérale. La longue erreur qui a été commise sur la Russie tsariste était en partie volontaire. Cette Russie était notre alliée, nous n'en avions pas d'autre, et les alliances demandent un peu d'illusion. Nous n'avons plus les mêmes raisons de refuser de voir clair. Les observateurs d'autrefois nous ont laissé du peuple russe des définitions dont la vérité reste entière et qui sont encore de la plus grande utilité. Aucun système, éclos dans l'esprit de quelques économistes et traduit par l'imagination de M. Lloyd George, ne peut résister à certaines réalités historiques et politiques. On eût évité bien des faux pas en se souvenant des bons documents qui existent sur le peuple russe ou en prenant la peine de les consulter.

3

C'est au milieu de cette conférence qu'éclata la nouvelle du Traité de Rapallo conclu entre l'Allemagne et la Russie.

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Le livre trop oublié du marquis de Custine, la Russie en 1839, qui fut au siècle dernier une révélation, contient des remarques toujours justes. Quatre-vingts ans ne changent rien à la nature et à l'histoire des peuples. Et le marquis de Custine marquait comme le trait dominant qui sépare la Russie, à formation asiatique, de l'Occident latin, cette différence fondamentale : « La Russie est à peine aujourd'hui à quatre cents ans de l'invasion des Barbares, tandis que l'Occident a subi la même crise depuis quatorze siècles : une civilisation de mille ans plus ancienne met une distance incommensurable entre les moeurs des nations. » C'est ce que l'on a vu par la tragédie de la révolution bolcheviste. Entre l'Occident et la Russie s'est ouvert tout de suite cet abîme de mille années. Dans ce qu'on appelait avec raison l'Empire des tsars, car c'était leur construction, ce qu'il y avait d'européen a sombré avec le tsarisme. À la cour, à la chancellerie impériale, on trouvait des hommes élevés à la manière occidentale et qui avaient la même éducation, les mêmes moeurs, presque les mêmes façons de penser que leurs interlocuteurs occidentaux. Tout cela a été balayé par la révolution. À la place, qu'est-il apparu ? Les Russes dont parlait le marquis de Custine : « Ils n'ont point été formés à cette brillante école de la bonne foi dont l'Europe chevaleresque a su si bien profiter que le mot honneur fut longtemps synonyme de fidélité à la parole et que la parole d'honneur est encore une chose sacrée. » M. Lloyd George a pu s'apercevoir avec Tchitcherine, renégat de la civilisation européenne, que la parole d'honneur, pour transformer un peu le mot célèbre, est « un machin de bourgeois », c'est-à-dire « un machin » des peuples formés par Rome, le catholicisme et la chevalerie, des peuples qui étaient depuis longtemps fiers et libres lorsque les Russes payaient tribut à la Horde d'Or en frappant la terre du front. Ces vues ne sont pas étrangères au sujet actuel. M. Hoover vient de dire avec raison que le bolchevisme avait ruiné la Russie et qu'il était vain de chercher à remédier au mal tant que durait la cause. Mais le bolchevisme est un fait auquel nous ne pouvons rien : ni le renverser par la force du dehors ni l'améliorer par la bienveillance et la persuasion. Il faut le prendre et le traiter tel qu'il est, comme un phénomène de régression monstrueuse. La Russie est devenue une sorte de Chine, entourée d'un mur moral. Il s'agira de ne pas l'en laisser sortir.

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Ce qu'il ne faut pas, en revanche, c'est craindre le péril russe à l'excès. Cette disposition s'accuse chez M. Lloyd George. Elle peut être mauvaise conseillère. Au milieu du dix-neuvième siècle, la crainte du péril russe a caché le péril allemand. Tous deux sont à surveiller aujourd'hui. Mais négliger ou même favoriser l'Allemagne pour détourner l'orage russe serait la plus grande des folies. L'Action française, 18 mai 1922.

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1.26

Le congrès de Moscou
L'Action française, 1er juin 1923.

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ON vient de publier, d'après les comptes rendus de la presse bolcheviste, un résumé des rapports qui ont été présentés au congrès du parti communiste russe qui s'est tenu en avril à Moscou. Il se dégage de ces documents que les dirigeants de la République des Soviets ne sont plus très sûrs de la route qu'ils doivent suivre mais qu'ils n'ont pas d'inquiétude réelle pour leur domination en Russie. Lénine leur manque. Le congrès a envoyé toutes sortes de témoignages d' « ardent amour » à Vladimir Ilitch, à Nadiedja Constantinovna sa femme et à toute sa famille avec un accent d'adoration qui rappelle l'hommage au Gossoudar Imperator et à la famille impériale modulé selon la liturgie. Vladimir Ilitch a été salué par le Congrès des noms de chef et de « génie de l'idée prolétarienne et de l'activité révolutionnaire ». Le chef est malade. L'idée aussi. Le rapport de Zinoviev sur la politique extérieure révèle une grande hésitation. Zinoviev s'en tient à un programme négatif qui s'autorise de la parole sacrée de Vladimir Ilitch et qui se traduit textuellement ainsi : « D'une manière générale (sic) tout recul à été suspendu cette dernière année et nous avons même, dans certaines branches, commencé à préparer, très lentement, bien entendu, un mouvement d'offensive. » Ce n'est ni chaleureux ni encourageant.

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Mais plus loin, toujours en s'abritant derrière les oracles et les prophéties de Lénine, Zinoviev accorde un point capital : « Le retard dans la révolution prolétarienne internationale, dit son rapport, est aujourd'hui un fait acquis et personne ne saurait dire combien de temps durera cet arrêt. » Un arrêt aussi prolongé s'appelle un échec et si la révolution internationale doit venir dans une centaine d'années, elle ne nous intéresse pas plus qu'elle ne peut intéresser Zinoviev lui-même. On verra d'ici là. D'ailleurs le rapport ajoute, sans déguiser la vérité : « L'affaiblissement réel du prolétariat européen, au point qu'il ne peut se mesurer avec la bourgeoisie, est un fait également acquis. » De ces constatations extrêmement précieuses il résulte que les choses ne se sont point passées comme le croyaient les bolcheviks. Ils avaient certainement cru que leur régime ne serait pas durable sans la révolution universelle ou sans progrès des idées révolutionnaires en Occident. La révolution recule et le bolchevisme dure. Il est lui-même embarrassé de ce démenti. Gardant le pouvoir dans des conditions qui ne sont pas celles qu'il avait calculées, il faut qu'il s'adapte à ces conditions. Le résultat, c'est qu'il devient et que la Russie redevient avec lui tous les jours un peu plus asiatique. Le rapport de Zinoviev met son espoir sur l'Orient mais, semble-t-il, avec une confiance médiocre. Au total, on garde de cette lecture l'impression d'une langueur. Et l'on se demande si la Russie n'est pas écartée d'Europe pour longtemps. L'Action française, 1er juin 1923.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937)

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1.27

La mort de Lénine
L'Action française, 23 janvier 1924.

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LÉNINE meurt le jour où Ramsay Macdonald arrive au pouvoir. Le hasard a de ces rencontres. Et sans doute M. Ramsay Macdonald n'est pas communiste. Il s'en défend. Mais il y a un commencement à tout. Dans nos pays d'Occident, le bolchevisme ne serait pas possible. Il y déterminerait une réaction violente, en admettant qu'il fût capable de s'emparer du pouvoir. Ce qui est bien plus dangereux, c'est la démocratie socialiste, moins violente que dissolvante. L'Allemagne a réprimé le spartakisme avec l'appui des social-démocrates hostiles au « socialisme asiatique ». Mais la social-démocratie a ruiné l'Allemagne en cinq ans et c'est en rétablissant méthodiquement tout ce qu'elle a supprimé et en défaisant ce qu'elle a fait que l'Allemagne essaie aujourd'hui de sortir de son chaos financier. En Russie, Lénine avait imposé le communisme comme Pierre le Grand avait imposé la civilisation européenne : avec l'aide du bourreau. Il avait restauré une autocratie, l'autocratie rouge, et il aurait pu dire, à plus juste titre que jadis M. Kokovtsov : « Grâce à Dieu, nous ne sommes pas en régime parlementaire. » Son gouvernement a été fort par la terreur.

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Il a été fort aussi par ce qui avait rendu si longtemps le tsarisme inébranlable : la passivité d'une immense population rurale. On disait autrefois que le tsar avait pour lui cent millions de moujiks. L'événement a prouvé que ce n'était pas très sûr, mais il lui suffisait de ne pas les avoir contre lui. La révolution n'a pu éclater que par la guerre, quand la mobilisation a rapproché et concentré des millions d'hommes, impuissants quand ils étaient disséminés sur un territoire colossal, forts quand ils n'étaient plus isolés. La révolution russe de 1917 a éclaté et flambé d'un seul coup. En 1905, la révolution avait été réprimée parce qu'elle n'était que sporadique. Après 1917, quand les moujiks ont été de retour dans leurs villages, il a suffi que Lénine - qui savait la manière de gouverner la Russie - eût une armée peu nombreuse mais disciplinée, et il a éteint tous les foyers de révolte, les uns après les autres : Stolypine, en somme, ne s'y était pas pris autrement. Tragique et absurde, le bolchevisme s'est montré adéquat à la Russie parce que, dans ses sanglantes violences, il a gouverné la Russie comme veut l'être un pays où est resté célèbre l'épieu de fer d'Ivan le Terrible. La Russie n'a eu qu'un seul gouvernement européen : celui des tsars depuis Pierre le Grand. Tout ce qui lui est arrivé à partir de la chute de Nicolas II n'a rien qui étonne : elle est retournée vers la Chine. Quant à ce qui lui arrivera après la mort de Lénine, redouté même sur son lit de malade, c'est ce que personne ne saurait prophétiser. Il n'y a pas de prophétie ni de raisonnement valable pour un pays que se disputent l'Europe et l'Asie et où, depuis sept ans, l'Asie mongolique et sémitique l'a emporté. L'Action française, 23 janvier 1924.

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1.28

Le diplomate russe
L'Action française, 17 décembre 1925.

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M. Tchitcherine a exposé, devant les représentants de la presse française, les idées directrices de la politique étrangère des Soviets. Si l'on néglige quelques pointes de tradition diplomatique et quelques ironies de tradition académique, ses déclarations ont été modérées. Le bolchevisme, comme disent les marins, donne du mou. Et l'on a l'impression que tout n'est pas faux dans ce qu'on rapporte des difficultés que les dirigeants de Moscou commencent à rencontrer auprès de l'immense paysannerie russe. Les déclarations de M. Tchitcherine contiennent aussi quelques parties originales. Le point de vue de Moscou sur les accords de Locarno sort de la banalité. L'ambassadeur Rakovsky avait déjà dit que le pacte formait un groupement de puissances, que ce groupement de puissances créait un déséquilibre et que le déséquilibre conduisait fatalement aux conflits. Doctrine de la pure diplomatie classique. M. Tchitcherine a renchéri. Il voit dans le pacte les germes de guerres futures. Selon lui, M. Chamberlain et M. Briand auraient semé les dents du dragon. « L'avenir démontrera si l'accord de Locarno a vraiment le caractère pacifique que lui attribuent ses participants, a-t-il ajouté, ou si plusieurs de ces derniers n'auront pas à regretter leur oeuvre. »

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On ne risque rien à prophétiser le mal, sinon le pire. Au fond, M. Tchitcherine a, comme Bismarck, le cauchemar des coalitions. Et c'est lui qui cherche le contact de l'Europe tout en affectant de croire que l'Europe a besoin de la Russie. Il prétend qu'on a vu clairement, en France et dans les autres pays, qu'un règlement général des affaires internationales était impossible sans l'Union soviétique. Les faits ne sont pas entièrement d'accord avec cette allégation. Il est probable que la paix de Versailles eût été encore plus difficilement réalisable si la Russie avait été présente à la Conférence et si elle avait réclamé ce que les Alliés lui avaient promis pour prix de la victoire et de sa fidélité, c'est-à-dire Constantinople, ni plus ni moins. Depuis sept ans, il y a eu en Europe bien des affaires. Vaille que vaille, jusques et y compris Locarno, elles ont été réglées sans la Russie, et il n'est pas sûr que la présence de la Russie ne les eût pas beaucoup compliquées. Après avoir voulu rentrer dans la politique internationale par effraction et par la révolution universelle, les Soviets y rentrent sous les aspects courtois de la diplomatie d'ancien régime. Derrière les changements de décor, la Russie que nous retrouvons est toujours la même, atteinte à la fois de gigantisme et de débilité - et, dans son vaste corps, aussi altérée d'emprunts et de crédits. L'Action française, 17 décembre 1925.

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1.29

Un remarquable fanatique
L'Action française, 24 iuillet 1926.

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LE comité bolcheviste qui, au mois d'octobre 1917, avait renversé Kerenski, était composé de cinq révolutionnaires : Lénine, Trotsky, Kamenef, Dzerjinsky et Staline. Le premier est mort. Les deux suivants, coupables d'hérésie, n'occupent plus qu'un rang secondaire. Dzerjinsky vient de mourir à son tour. Seul Staline (alias le Géorgien Djugaschvilli) continue à représenter l'école primitive du bolchevisme. Figure singulière que celle de Félix Edmundovitch Dzerjinsky, de sanglante mémoire. Un journal anglais, qui publie sur lui d'intéressants détails, l'appelle un remarquable fanatique. Ce n'était pas en effet un révolutionnaire banal que ce fils d'un petit noble lithuanien, révolutionnaire depuis l'enfance, révolutionnaire-né, et qui, dans son horrible besogne d'exécuteur des hautes oeuvres de la Révolution, inaccessible à tout sentiment d'humanité, était resté gentilhomme au point qu'un Américain, l'ayant approché à Moscou au moment où le chef de la Tchéka ordonnait des exécutions tous les jours, a pu dire que c'était « l'homme le plus charmant qu'il eût rencontré de sa vie ». Charmant comme Saint-Just et gentilhomme comme M. de Robespierre. C'est lui qui disait un jour, comme on lui reprochait d'avoir du sang sur les mains : « On ne fait pas une révolution avec des gants de chevreau blanc. » La révolution russe, comme la nôtre, a dû son

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énergie et sa durée à ces sortes de monstres. La brute populaire se lasse plus vite des exécutions sommaires et des massacres que l'intellectuel et l'aristocrate sans qui une révolution s'épuiserait au bout de six mois. L'autre trait par lequel Dzerjinsky se rapproche de nos terroristes, c'est sa volonté farouche d'épuration. C'était un redoutable autant que remarquable fanatique de la vertu. En 1923, il avait fait fusiller, sans autre forme de procès, onze architectes communistes coupables de malversations dans les travaux de l'Exposition de Moscou. Commissaire aux transports, ayant constaté que des abus étaient commis dans l'administration du Transsibérien, il décima, littéralement et au sens romain, le personnel du chemin de fer. Un fonctionnaire sur dix fut exécuté ! Cette méthode impitoyable, qui rappelle l'épieu de fer d'Ivan le Terrible, rend compte de la solidité du bolchevisme. Aucun régime n'a pu s'installer en Russie sans recourir à la rigueur, qui ne produit pas chez le Moscovite des révoltes et des réactions rapides comme dans les autres pays. C'est pourquoi un 9 Thermidor a été vainement attendu. Et une autre cause de la fortune du soviétisme c'est que les chefs avaient juré de ne pas recommencer la lutte de Robespierre et de Danton, même s'ils cessaient d'être d'accord. Ils ont tenu parole comme le prouve le cas de Trotsky. Le bruit court cependant, et les journaux allemands le propagent, que la mort de Dzerjinsky serait bien soudaine pour ne pas être mystérieuse. Il n'avait que quarante-neuf ans. Sa mort changera-t-elle quelque chose de plus que la mort de Lénine ? Tout ce qu'on peut dire c'est qu'en perdant ses créateurs, le ressort du bolchevisme se détend. Mais ne dit-on pas en Italie que si Mussolini venait à mourir, l'organisation fasciste continuerait aussi ? L'Action française, 24 juillet 1926.

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1.30

Rumeurs sur la Russie
L'Action française, 20 octobre 1926.

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LE conflit politique qui vient d'avoir lieu au pays des Soviets a prêté à des commentaires inexacts, autant du moins qu'on peut en juger. Cette inexactitude même a fourni hier à l'Humanité l'occasion de triompher, et pourtant ç'aurait dû être le contraire. Si l'on comprend bien, en effet, l'espèce de révolte dont Trotsky avait pris la tète avait pour cause le modérantisme du gouvernement dont Staline est aujourd'hui le chef. Il n'y a pas eu en Russie de Thermidor. Il n'y a pas eu de réaction. Il y a eu de l'opportunisme. Les chefs responsables du bolchevisme ont évolué. Ils ont fait une politique de ménagement à l'égard de la masse paysanne russe avec laquelle Lénine avait déjà dû compter puisqu'en dépit de ses principes il l'avait laissée partager la terre, ce qui était une concession considérable à l'idée de la propriété individuelle. Au nom des principes communistes, Trotsky et Zinoviev condamnaient la faiblesse de Staline à l'égard des ruraux. Au fond, cet incident trahit, dans la République ouvrière et paysanne, l'opposition fondamentale des ouvriers et des paysans. L'enseigne n'est qu'un mot, à peu près comme le fameux : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous. » Car le mineur français ou allemand ne se gêne pas, en ce moment-ci, pour profiter de la grève des mineurs anglais.

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Jusqu'à présent le communisme avait pu tant bien que mal et en dépit de l'absurdité de sa théorie se tirer d'affaire en Russie grâce au système dit « des ciseaux ». Réduite à sa plus simple expression, la définition de ce système est la suivante. Il consiste à sacrifier tantôt les paysans aux ouvriers en prenant soit par l'impôt, soit par des réquisitions payées à vil prix, la récolte des paysans afin de faire vivre l'ouvrier à bon marché, tantôt à sacrifier les ouvriers aux paysans en réduisant les salaires des premiers pour fournir les seconds d'objets manufacturés de première nécessité. Staline voudrait laisser les ciseaux ouverts en faveur des paysans sur lesquels Trotsky voudrait les refermer. Staline dit : « La révolution est perdue si nous mécontentons les vastes masses rurales. » Trotsky répond : « La révolution a fait faillite si elle déçoit les masses ouvrières des villes. » Staline, c'est-à-dire le gouvernement officiel des Soviets, l'a emporté. En cela l'Humanité a le droit de triompher mais en cela seulement, car il est évident que si l'interprétation que nous venons de donner de cet épisode est la vraie (et il y a de sérieuses raisons de penser qu'il en est ainsi), c'est une victoire des modérés et des opportunistes sur les doctrinaires et les intransigeants. Le bolchevisme, pour durer, compose avec les réalités et avec les forces de la nature et de la société. Ce n'est pas le premier pouvoir temporel ou spirituel à qui cette aventure arrive. Mais si le principal, pour un pouvoir, est d'agir en sorte qu'il dure, Staline et ses partisans ne le servent peut-être pas mal. C'est toujours une question de savoir si l'on se renforce ou si l'on s'affaiblit par des concessions. Mais il est certain que celui qui ne s'adapte jamais finit par être brisé. L'Action française, 20 octobre 1926.

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1.31

Découverte d'un professeur danois
L'Action française, 12 avril 1927.

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M. Wickham Steed analyse dans la Review of Review un livre du professeur danois Karlgren, la Russie bolcheviste, qui est un tableau de la vie au pays soviétique. Tout cela n'est d'ailleurs pas nouveau. Ce qui en fait le prix, c'est que le professeur Karlgren (plaignons-le) a d'abord cru que le communisme était aussi confortable qu'admirable. Du moins s'est-il rendu compte par lui-même. Voici ce qu'il a vu et ce qu'il rend avec loyauté : Un professeur qui arrive en Russie, avec la mémoire fraîche de tout ce, qu'il a entendu dire de la nouvelle société prolétarienne, n'en croit pas ses yeux au premier moment. Est-ce là réellement la Russie prolétarienne ? Il se sent, en vérité, tenté d'oublie qu'il y a eu quelque chose qu'on appelle la grande Révolution russe ; ce qu'il a devant les yeux, c'est purement et simplement l'ancien système russe des distinctions sociales qui existait avant la Révolution. À bord de tel ou tel steamer sur la Volga, comme on reconnaît bien le milieu d'autrefois !.. C'est le même pêle-mêle nauséabond en troisième et quatrième classes. Des paysans et des artisans russes sont entassés au-dessous du pont, dans un gîte répugnant tellement bondé que, s'ils étaient des bêtes et non des êtres humains, on taxerait de cruauté dans l'Europe occidentale un tel traitement infligé à des animaux. Et au-dessus, dans le salon de première classe, on voit se prélasser, tout comme auparavant, un petit nombre de privilégiés qui jouissent du même confort et

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du même luxe qu'autrefois... En bas, dans ces régions inférieures, les pauvres hères mâchent pour tout régal un morceau de pain noir avec un concombre à peine mûr, tandis qu'en haut les gros bonnets savourent le dîner fin à quatre services des steamers, en commençant par des bols pleins de caviar frais de la Volga, et laissent derrière eux sur le Pont des batteries complètes de bouteilles de champagne vides. Il y a ceci de changé en Russie que ceux qui voyagent en première ne sont plus les mêmes, ou, plus exactement, ne sont plus toujours ni tout à fait les mêmes, car il doit bien y avoir, comme dans la Révolution française, des hommes qui ont passé à travers tout, et quand il n'y aurait que Tchitcherine, ancien diplomate du tsar, c'en serait au moins un. Cependant, on fera remarquer au professeur Karlgren qu'avant sa découverte on avait résumé en peu de paroles ce rétablissement d'une classe privilégiée. Il y a longtemps que court ce mot des paysans russes : « Autrefois, le barine était en haut, nous au milieu, l'ouvrier en bas. Aujourd'hui, l'ouvrier est en haut, le barine est en bas, mais nous sommes toujours au milieu. » C'est, du reste, ce qui a fait la durée du bolchevisme et ce qui empêche d'en prévoir la chute. La masse paysanne russe le supporte comme elle a supporté le tsarisme. Et elle n'aime pas plus les communistes qu'elle n'aimait, en dépit de la légende, le « petit père le tsar », pour lequel elle n'a jamais chouanné. La révolution de 1917 ne se serait pas produite sans la faute qui a consisté à mobiliser trop d'hommes et à rassembler pour la première fois le peuple, les lioudi, les gens de Russie (lioudi, c'est allemand Leute, d'où le mot de leudes, petite preuve de l'unité des langues indo-européennes). Disséminée à travers un pays immense, la paysannerie russe reste, comme jadis, à la merci de l'administration. Le professeur Karlgren constate que la bureaucratie communiste est encore plus nombreuse que la bureaucratie tsariste. Celle-là a-t-elle été assez décriée ! Pourtant, comme on l'a très bien dit, les tchinovniki aux casquettes multicolores faisaient régner l'ordre et la paix sur la sixième partie du monde. Et pour gouverner, depuis le lac Ladoga

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jusqu'à Vladivostok, nul régime, mauvais ou bon, ne se passera de fonctionnaires. Le professeur Karlgren a dû lire Dostoïevski. Il y aura trouvé ce mot : « Ne dis pas de mal du Tchin ; c'est ce que nous avons de meilleur en Russie. » Bref, le voyage de découvertes du professeur de Copenhague et de quelques autres à travers la République des Soviets ressemble beaucoup à celui de Jean-Paul Choppard qui découvrit également, à travers plusieurs mésaventures, les réalités de la vie. L'Action française, 12 avril 1927.

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1.32

Vorochilov et Tolstoï
L'Action française, 2 mai 1927.

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Quelques personnes commencent à prophétiser la chute des Soviets. La conquête de la Chine par le communisme était, dit-on, leur dernière carte. Les dirigeants et les doctrinaires de Moscou ont toujours professé que le succès définitif du bolchevisme en Russie dépendait de la révolution universelle. Si, après l'Europe, l'Asie se ferme à la révolution, le pouvoir soviétique n'a plus qu'à disparaître. On pourrait répondre, il est vrai, que l'autocratie russe a duré longtemps après que l'Europe s'était mise au régime constitutionnel et qu'il a fallu les circonstances extraordinaires de la guerre pour la renverser. Rien ne dit que les Soviets repliés sur eux-mêmes ne dureront pas encore longtemps. Ils n'abdiqueront, comme tous les autres gouvernements, que le jour où ils y seront contraints et forcés et non pas parce qu'ils auront reconnu que leur théorie était en défaut. Rien ne dit non plus que, s'ils se sentent près de périr, ils n'essaient de se sauver par une solution violente. C'est ce que tendrait à indiquer le rapport sur la situation de l'armée rouge que le commissaire à la guerre Vorochilov a lu au Congrès de tous les Soviets de l'Union. Du résumé qu'en a donné le Times, voici un passage assez frappant, au moins comme signe d'un état d'esprit :

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Tout le discours de Vorochilov repose sur ce principe qu'il est nécessaire de retarder le choc avec le monde occidental jusqu'au jour où les forces militaires soviétiques, suffisamment entraînées, pourront être certaines de vaincre. Pour Vorochilov, et d'autres dirigeants, le conflit est inévitable, mais il se produira plus tard. Vorochilov a adressé des injures à la Société des Nations qui, d'après lui, aurait complètement échoué. La période actuelle, dit-il, peut se comparer à la période qui a précédé la grande guerre. Aucun tribunal, aucun traité ne peuvent arrêter la course aux armements, qui est activement menée dans les petits et dans les grands États. Toutes les nations, y compris les nations frontières, de la Finlande à la Roumanie, se préparent à la guerre contre les Soviets. L'orateur a violemment reproché au Parlement britannique ses récentes allusions aux armements des Soviets. Suit un tableau de la force et des faiblesses de l'armée rouge, de ce qu'elle a fait et de ce qui lui reste à faire. S'instruisant par l'exemple de la guerre, où la Russie ressentit si cruellement l'insuffisance de son armement et de son matériel et dut recevoir l'aide de ses alliés, Vorochilov recommande le développement des industries de guerre et la fabrication immédiate de vastes stocks de munitions. Dans ce programme de préparation à la « lutte finale », impossible de dire quelle est la part de l'illusion, celle du bluff et celle de la vérité. Ce que nous retiendrons, c'est un mot de Vorochilov sur la nécessité d'organiser la guerre chimique. « Il faut, a-t-il dit, que nous développions cette branche jusqu'à l'extrême limite, car nous ne sommes pas tolstoïens. » Cette ironie est, dans l'ordre des idées, le plus cruel châtiment qu'ait reçu la doctrine de l'apôtre Tolstoï. L'Action française, 2 mai 1927.

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1.33

Les dix ans du bolchevisme
La Liberté, 18 octobre 1927.

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Les Soviets, qui n'ont pas tant d'occasions de se réjouir, fêtent le dixième anniversaire du coup d'État de Lénine. On a un peu oublié les circonstances dans lesquelles les bolcheviks avaient pris le pouvoir et les marins rouges qui, mettant la main sur l'épaule du président de l'Assemblée kerenskyste, l'avaient prié de sortir, à quoi le président et l'Assemblée avaient aussitôt consenti, abdiquant avec la même facilité que Nicolas Il. À ce moment-là, rares étaient les personnes qui croyaient à la durée du régime communiste en Russie. Pourtant il dure depuis dix ans. Il est de ceux dont on peut dire, selon le mot célèbre : « Il est arrivé, mais dans quel état ! » Deux choses ont rendu possible le coup d'Etat de Lénine, et, de ces deux choses, l'une est étrangère, l'autre est contraire au communisme. Il y avait d'abord que les bolcheviks promettaient (c'est une des rares promesses qu'ils aient tenues) la paix immédiate avec les Allemands, et le peuple russe en avait assez de la guerre. Cependant, parti de l'idée de la guerre des classes, le communisme n'est pas essentiellement pacifique, et il l'a bien prouvé. Il s'est donc édifié sur la facile démagogie du pacifisme. En même temps, par une violation grave de ses principes, Lénine laissait les

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moujiks s'emparer de la terre. C'est-à-dire, point essentiel et trop peu vu, que le communisme s'est établi par sa propre négation qui est la généralisation de la propriété individuelle. Ce fait n'a pas été aperçu d'abord. Lénine le dissimulait avec soin et, en Occident, on était surtout frappé par les mesures révolutionnaires qu'il prenait. Lénine n'était qu'un opportuniste à figure de doctrinaire. Il savait parfaitement qu'un régime, fût-il révolutionnaire de nom, devait avoir une base conservatrice. Et, dans un pays agricole, la première chose à faire est d'avoir avec soi les paysans. Le partage des terres, qui a épargné une révolution à la Roumanie, a consolidé la révolution en Russie. Le régime des Soviets, par un paradoxe étrange, est en somme fondé sur la propriété individuelle. Car c'est une assez pauvre défaite d'alléguer que les terres n'ont été cédées que pour quatre-vingt-dix-neuf ans. D'abord, le moujik s'en est emparé. Qu'on aille donc les lui reprendre ! Et puis, d'ici quatre-vingt-dixneuf ans, Staline, Rykof et moi nous mourrons. Lénine lui-même est déjà mort. Résumons donc ce que le bolchevisme a fait en Russie depuis dix ans. Il a créé une nouvelle classe de propriétaires ruraux, dont quelques-uns sont aisés ou même riches et auxquels il n'ose pas toucher. Il a mis le commerce, l'industrie, les finances dans un état pitoyable, à telles enseignes qu'il cherche partout des crédits auprès des pays capitalistes et bourgeois. Enfin, malgré des efforts persévérants, il n'a pas réussi à se répandre au delà des frontières russes, pas même en Chine, et la révolution universelle est demeurée à l'état de mythe. Ce que le bolchevisme a de plus clair à son actif, c'est d'être resté au pouvoir dix ans. Il n'y a pas de raison pour qu'il n'y reste pas dix années encore et même davantage. Le tsarisme était malade depuis bien longtemps. Il se serait prolongé indéfiniment s'il n'y avait eu la guerre, si les troupes inutilement entassées dans les casernes de Petrograd ne s'étaient soulevées, si l'armée, en un mot, n'avait fait défection. Tant qu'il aura son armée avec lui, le communisme n'a rien à craindre. Staline étouffera les insurrections comme Stolypine les étouffait en 1905, car il ne peut pas être question d'une insurrection générale en Russie et des foyers éloignés les uns des autres de centaines de kilomètres peuvent être facilement éteints. Beaucoup de choses

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de là-bas, et même la durée du communisme comme la durée du tsarisme, s'expliquent par le caractère amorphe des masses répandues sur des espaces presque infinis. En somme, tout calcul politique, quand il s'agit de la Russie, doit être fondé sur la notion de la distance. La Liberté, 18 octobre 1927.

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1.34

Dix ans de soviétisme et l'avenir de la Russie
L'Action française, 11 novembre 1927.

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LE dixième anniversaire de la conquête du pouvoir par les Soviets a donné lieu, dans les journaux du monde entier, à mille considérations diverses sur le passé, le présent et l'avenir du bolchevisme. On s'est accordé à reconnaître et la faillite du système et sa durée, deux choses qui ne sont peut-être pas aussi contradictoires qu'elles en ont l'air, parce que, du jour même où Lénine eut transigé avec ses principes, il put s'écrier : « Enfin, nous avons fait faillite. » Les journaux démocrates-socialistes ou social-démocrates ont été généralement les plus sévères parce que les émigrés russes du parti, cruellement persécutés par les bolcheviks, poussent les hauts cris contre la dictature de Moscou. Dans l'ensemble, ces commentaires n'ont rien apporté de bien neuf ni de bien intéressant. C'est qu'il n'y a guère à constater qu'une chose : que le communisme est une absurdité. Mais c'est encore dans la presse allemande, et non pas la plus avancée, qu'on trouve les points de vue les plus originaux. Chez les conservateurs eux-mêmes, et peut-être surtout chez eux, l'idée maî-

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tresse de l'alliance germano-russe fait passer sur les répugnances que le régime soviétique inspire. La Russie reste-t-elle forte ? Est-elle encore capable de compter en Europe ? L'Allemagne a toujours gardé le contact avec Moscou, même au temps de la pire répression de Spartakus, parce qu'elle ménageait une collaboration pour l'avenir. Cette collaboration garde-t-elle du prix ? On répond par l'affirmative. C'est un lieu commun de dire que tout pouvoir révolutionnaire se range avec le temps. La modération des Soviets est d'ailleurs toute relative. Elle s'atteste presque uniquement par le fait que les dirigeants soviétiques d'aujourd'hui ont sur leur gauche l'opposition de Trotsky. C'est pourtant un symptôme, et surtout les Staline et les Rykoff prennent l'idée de leurs responsabilités par les attaques auxquelles ils doivent faire face. C'est ainsi que Caliban devient homme d'État. Déjà les « enragés » produisaient le même effet sur Robespierre dont les méditations furent interrompues par Thermidor. Tout cela est encore assez banal. Les esprits politiques allemands vont plus loin. Ils considèrent que l'événement le plus heureux qui ait pu se produire pour consolider la Russie sous sa dissolvante enveloppe bolcheviste, c'est l'échec de la « révolution mondiale ». Revenue de ce mythe, guérie de la propagande révolutionnaire, la Russie gardera ses forces pour elle-même. Elle visera des buts moins lointains, mais plus utiles, par exemple de replacer les petits États baltes sous son influence ou sa domination, ce qui aura pour effet de la rapprocher de l'Allemagne et de lui donner plus de valeur dans une combinaison germano-russe. C'est tout juste si ces subtils docteurs allemands ne vont pas jusqu'à dire que l'Angleterre, par la rupture de ses relations diplomatiques avec Moscou, la France par le renvoi de Rakowsky, n'ont pas rendu service à l'Allemagne en dégoûtant la Russie rouge de sa mission internationale qui dispersait vainement ses efforts. Quoi qu'il en soit de ces vues peut-être trop subtiles, il demeure certain que l'alliance russe reste pour l'Allemagne comme la grande carte de l'avenir. Personne, en effet, ne sait mieux qu'un Allemand ce qu'on oublie trop dans nos pays d'Occident. La Russie n'a eu aucune part aux traités qui, en 1919, ont créé une nouvelle Europe. Elle ne les connaît pas. Elle ne les reconnaîtra sans doute jamais. Le jour où elle comptera de nouveau comme un élément politique, et non plus

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comme un simple élément de désordre et de destruction, elle sera naturellement du même côté que les pays sur la défaite desquels ces traités ont été établis. L'Action française, 11 novembre 1927.

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1.35

Staline et Trotsky
La Liberté, 13 novembre 1927.

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CE qui se passe chez les Soviets commence à devenir intéressant. On annonce qu'en prenant le pouvoir les chefs bolcheviks s'étaient juré de ne jamais se combattre entre eux, de ne pas retomber dans les convulsions de la Révolution française, de ne pas s'exterminer comme les girondins, les dantonistes, les hébertistes et les robespierristes. Ils ont tenu parole dix ans, et c'est beaucoup. Mais quand a-t-on vu des hommes vivre éternellement d'accord à l'intérieur d'un parti, quel qu'il soit ? Hors la loi ! La terrible formule de la Révolution française, sous laquelle Robespierre lui-même finit par succomber, menace Trotsky et Zinoviev. Staline et Rykov les ont dénoncés à la vindicte des organisations communistes comme Robespierre dénonçait les « enragés » aux organisations jacobines, avant d'être mis à son tour « hors la loi ». Car on ne fait pas assez attention à ceci que Trotsky et Zinoviev accusent Staline et Rykov de modérantisme. Ils leur reprochent d'altérer les principes communistes sinon de les trahir. D'ailleurs, que Rykov et Staline transigent par nécessité d'argent, un communiqué de l'ambassade de l'U.R.S.S. à Paris, en date d'hier, en fournit la preuve. On y lit avec quelque surprise que « le pouvoir soviétique a toujours cru à la possibilité de la coexistence des deux mondes, capitaliste et

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socialiste, et même à la possibilité de leur collaboration économique ». En conséquence, les Soviets, qui avaient déjà cessé de repousser par système les concessions de richesses à exploiter par le capital étranger, ne se contentent plus de recevoir des propositions. Ils les appellent. Trotsky et Zinoviev n'ont donc pas tout à fait tort. Mais que feraient-ils à la place de Rykov et de Staline ? C'est toujours terrible quand on doit se demander : « Comment faire pour manger ? » La Liberté, 13 novembre 1927.

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1.36

Russes et Allemands
La Liberté, 20 mars 1928.

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LE sultan Moulay Hafid, étant venu en France, vit des pompes à piston, trouva cet instrument admirable et en commanda vingt-quatre douzaines qu'il emporta avec lui au Maroc. « Vous n'avez, dit-il, à ses sujets, qu'à remuer ce levier et vous aurez de l'eau autant que vous en voudrez. » Mais comme Moulay Hafid avait posé ses pompes sur le sable, il ne vint pas une goutte de liquide et il accusa le fabricant français de l'avoir volé. C'est ce qui vient de se passer en Russie avec les ingénieurs allemands. Les Soviets commandent les machines les plus perfectionnées et les plus compliquées de la civilisation capitaliste et ils s'étonnent que rien ne marche dans leur pauvre, primitif et rudimentaire État communiste. Alors ils se fâchent et ils se plaignent d'être trahis. Voilà le fond de l'affaire. L'arrestation des six ingénieurs allemands a été un incident digne du Thibet, de la Chine et même du Centre de l'Afrique, une colère de roi nègre. Les Allemands, du reste, ne se sont pas laissé intimider et leur gouvernement a obtenu la libération des prisonniers en quelques jours. De là à voir la fin des relations germano-soviétiques, il y avait un pas. Cependant ce pas a été franchi. L'Angleterre, qui a dû rompre avec Moscou après une expérience malheureuse, a construit aussitôt une interprétation optimiste de l'affaire. On a voulu y voir « la preuve d'un changement d'attitude du Reich en politique étrangère et d'une solida-

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rité nouvelle entre les grandes puissances occidentales, qui serait, dans une large mesure, la conséquence de Locarno. » On a même annoncé la fin du traité de Rapallo « conclu à une époque où l'Allemagne se croyait maltraitée et méprisée par les alliés ». Bref un immense changement de front, l'Allemagne renonçant définitivement à toute arrièrepensée et collaborant joyeusement à l'ordre, au bonheur et à la prospérité de l'Europe. Le Daily Telegraph, après avoir donné la parole à ses voyants, observe avec raison qu'ils peignent la situation actuelle et future de trop belles couleurs. Il est entendu que le bolchevisme se débat au milieu des difficultés qui tiennent à sa propre nature et qu'il ne peut résoudre sans sortir de sa doctrine, ce qui l'expose alors à des crises intérieures. Tel est le secret du conflit Staline-Trotsky auquel succéderait maintenant un conflit Staline-Rykov. Ce n'est pas une raison pour que le soviétisme succombe demain, même si l'Allemagne venait à rompre toutes relations avec Moscou. La force d'inertie de la Russie dépasse les limites qui sont concevables pour les Occidentaux. C'est une très grande force. Elle a joué pour le tsarisme avant de jouer pour le bolchevisme. Elle a joué contre Charles XII et Napoléon 1er. Elle est capable de neutraliser très longtemps les efforts des Napoléon de la finance. Quant à l'Allemagne, ce serait très probablement une erreur de croire qu'elle se séparera jamais du monde russe. Elle y gardait bien de l'influence pendant la guerre et malgré la guerre ! La Russie est aussi nécessaire à l'Allemagne que l'Allemagne à la Russie. Y aurait-il rupture diplomatique, l'ambassadeur allemand serait rappelé de Moscou tandis que l'ambassadeur de France y resterait que, néanmoins, la place de l'Allemagne serait plus grande là-bas que celle de n'importe quel autre pays. Le Russe n'aime peut-être pas l'Allemand mais il ne peut se passer de lui plus que de thé. Et il y a trois quarts de siècle, bien avant Raspoutine et Lénine, qu'Alexandre Herzen a écrit : « Chez nous, tout est allemand, les boulangers, les pharmaciens, les sages-femmes et les impératrices. » La Liberté, 20 mars 1928.

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1.37

Un procès historique
La Liberté, 16 juin 1928.

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ON se demande pourquoi les romanciers vont chercher si loin leurs sujets, à moins qu'ils n'aillent prendre toujours le même, c'est-à-dire l'histoire du monsieur et de la dame qui ont une aventure sentimentale à Venise. La vie contemporaine abonde en situations dramatiques et Balzac aurait bien su les reconnaître. De son temps aussi il y avait des romans fades, alors que les siens étaient puissants. L'imagination consiste moins à inventer qu'à voir les choses et à en saisir le sens profond. Qui se doutait qu'une fille de Raspoutine vivait à Paris ? L'émigration russe est remplie de tragédies et de surprises. À chaque instant, ce sont des découvertes étonnantes qui eussent fécondé le roman balzacien. Mais rien peut-être n'avait encore atteint l'intensité du procès par lequel le premier épisode sanglant de la révolution russe sera évoqué devant la justice française. « Quelque crime toujours précède les grands crimes... » Pourquoi est-ce une règle ou une fatalité ? Pourquoi le double assassinat de Serajevo à la veille de la guerre ? Pourquoi le meurtre de Raspoutine avant l'effondrement du tsarisme, l'assassinat de la famille impériale et la grande tragédie moscovite ? Pourtant le prince Youssoupof et le grand-duc Dimitri avaient bien cru que la dynastie des Romanof et la

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Russie seraient sauvées lorsque Raspoutine aurait disparu. Il semble au contraire que le meurtre du « Staretz » ait produit l'effet de ces petits accidents qui déterminent tout à coup comme une combustion générale de l'organisme. L'histoire de Raspoutine elle-même a quelque chose de sombre et de mystérieux. Elle est à la fois légendaire, merveilleuse et pathologique. Elle est un mélange des chroniques du moyen âge, de l'Ane d'or d'Apulée, et de la psychanalyse de Freud. D'où le thaumaturge errant tenait-il son influence ? Le fait est qu'il n'exerçait pas son pouvoir sur l'impératrice seulement. Il avait ce don extraordinaire d'intéresser les masses, d'avoir du prestige à distance et de frapper les imaginations. Son malheur a été que son nom fût répété tous les jours des millions de fois et son personnage démesurément grossi. Un moment vint où la Russie entière rapporta à Raspoutine ses maux et plus rarement son bien. Si les Allemands avançaient, c'était Raspoutine qui avait réglé avec eux la retraite de l'armée russe. Si une armée impériale remportait un succès, Raspoutine était regagné à la bonne cause. Il ne méritait ni tant d'indignité ni tant d'honneur. Mais il fut un moment un symbole : celui du mauvais génie de la patrie russe. Le procès que sa fille intente fera d'abord lire le récit du prince Youssoupof puisque l'assignation de Marie Grigorievna Raspoutine est fondée sur ce livre. Et l'on échappe difficilement à une impression de malaise quand on lit, racontée par l'assassin, la mort de cet homme étrange, doué d'une vitalité si prodigieuse qu'il se relevait après avoir été terrassé par le plus violent des poisons. Grand sera sans doute l'embarras des juges français pour accorder ou refuser à Marie Grigorievna Raspoutine les dommages-intérêts qu'elle demande. L'Histoire n'est pas moins embarrassée qu'eux. Car si le grand-duc Dimitri et le prince Youssoupof ont cru, par cet homicide, sauver leur pays, si leur intention a été patriotique et noble, il n'en est pas moins vrai que le trouble profond qui s'empara de la Russie à la suite de ce meurtre fut le point de départ de la révolution. La Liberté, 16 juin 1928.

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1.38

Un grenier où l'on a faim
L'Action française, 7 juillet 1928.

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L'ADMINISTRATION soviétique a, comme on le sait, le commerce russe en mains. Elle se livre en ce moment, sur tous les marchés où il y a du disponible, à de vastes achats de blé. Jadis la Russie était un des greniers du monde, un puissant producteur de céréales. Au bout de dix ans de régime marxiste, elle ne peut plus se nourrir elle-même. Pitoyable résultat ! Elle alla crier famine Chez la fourmi, sa voisine. Les Soviets se sont humiliés jusqu'à demander des crédits aux puissances capitalistes. Maintenant ils leur demandent du pain. Qu'est-il arrivé ? La réalisation d'une prophétie de Proudhon. Dans sa vieillesse, bien revenu du socialisme, l'homme qui avait dit : « La propriété, c'est le vol », reçut un jour une lettre où on lui demandait à quels signes on reconnaîtrait la révolution sociale. Et Proudhon répondit : « Quand les boutiques seront fermées, quand les transports ne marcheront plus, quand le paysan gardera sa récolte le fusil à la main, alors vous pourrez dire que c'est la révolution sociale. » On peut le dire en Russie. Assez longtemps, la Terreur et le Guépéou aidant, les choses ont pu marcher. Les villes avaient une faible population par rapport aux campagnes. Il n'était pas très difficile de

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les nourrir. On a fait durer assez longtemps le système dit des « ciseaux » que l'on ouvrait et que l'on fermait tantôt au profit des ouvriers, tantôt à l'avantage des paysans. Cependant, le moment inéluctable est venu, celui où le paysan, maître de la terre, mais ne pouvant jouir des fruits de son travail, n'a ensemencé que juste assez pour satisfaire à ses propres besoins et a résisté farouchement aux réquisitions. C'est ainsi que, peu à peu, la famine a gagné dans un pays qui, sauf certaines régions déshéritées, était jadis une terre d'abondance. Les Soviets ont fait des efforts désespérés dans tous les sens. Ils n'ont pas pu se soustraire à la loi commune qui est de manger et, pour manger, d'acheter la nourriture. Pour avoir de l'argent, après avoir épuisé les ressources que leur avait laissées le tsarisme et celles que leur avaient données les spoliations, ils ont remis en train les exportations de pétrole. Mais qu'ils paient au comptant ou à crédit le blé qu'ils achètent en ce moment-ci, il reste que la Russie, au lieu de contribuer à l'alimentation des autres peuples, vient maintenant chercher chez eux une part de son pain, ce qui ne peut avoir d'autre effet que d'accroître le prix de la vie et des subsistances dans le monde aux dépens des travailleurs. Mais, dit-on, cela ne peut plus durer. Le régime soviétique touche à sa fin. Un effondrement économique et financier le guette. Tel est, effectivement, l'avis de personnes que l'on tient en général pour sérieuses, - jusqu'à ce qu'elles tombent, par exemple, d'un avion. Cependant la Russie n'est pas un pays comme un autre. Aucun pays d'ailleurs n'est comme un autre. La Russie diffère de tous surtout par la lenteur avec laquelle s'y accomplissent les événements et par sa capacité presque infinie de souffrir et de se priver. Comme le prouvent ses propos, rapportés par Caulaincourt et qui sont publiés en ce moment par M. le duc de La Force, Napoléon se trompait encore sur les Russes pendant la retraite de Moscou. Cet exemple doit rendre prudents les faiseurs de pronostics avec dates à l'appui. L'Action française, 7 juillet 1928.

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1.39

Nouvelles de Russie
L'Action française, 24 novembre 1928.

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Que les affaires des Soviets soient en mauvais état, ce n'est pas un conte. Les chefs bolchevistes eux-mêmes l'avouent. Il circule en ce moment des nouvelles tirées de l'organe officiel, les Izvestia, et qui ne laissent pas douter de l'impopularité du régime communiste dans les masses rurales de la Russie, c'est-à-dire dans le plus gros de la population. La question que l'on se pose est de savoir pourquoi Staline donne cette publicité aux révoltes paysannes, aux assassinats d'agents soviétiques qui ont lieu chaque jour dans les villages. Régulièrement, on accuse de ces meurtres politiques les koulaki, ou paysans « riches ». Le plus pauvre de nos cultivateurs ne voudrait pas, d'ailleurs, manger la soupe d'un koulak. Mais, pour être classé koulak, il suffit de ne pas aimer le bolchevisme. On suppose qu'en attirant l'attention sur ces incidents sanglants, Staline se propose de démontrer qu'il faut en finir avec le modérantisme. Ayant triomphé de l'opposition de gauche, il résiste à l'opposition de droite. Il cherche à la persuader qu'elle encourage des rébellions, à moins qu'il ne prépare contre elle des griefs et des armes. Car il y a aussi un juste milieu soviétique, et déjà Robespierre envoyait

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tour à tour, au tribunal révolutionnaire, les « exagérés » et les modérés. Quand on y regarde de près, on a, du reste, l'impression que les Izvestia peuvent sans danger publier la liste des petites insurrections locales. Les Russes, qui connaissent leur pays, ne les estimeront pas très dangereuses pour les Soviets. Par rapport à la vaste superficie et à l'énorme population de l'U.R.S.S., c'est à peu près comme, en France, les accidents de la route par rapport aux automobiles en circulation. Une carte de ces attentats villageois montrerait en outre qu'ils éclatent sur des points éloignés les uns des autres de plusieurs centaines de kilomètres, de sorte qu'il n'y a pas de mouvement d'ensemble et que rien n'est plus facile que la répression. C'est ainsi déjà que, sous les tsars, les soulèvements étaient réprimés. La tentative de révolution de 1905, qui fut grave, avorta parce que l'incendie allumé à Saratov était déjà éteint quand il éclatait à Vologda et l'ordre rétabli à Kharkov lorsque Perm commençait à bouger. Le tsarisme est tombé par l'effet d'une mobilisation excessive, par l'inutile et dangereux entassement des hommes dans les casernes de Saint-Pétersbourg. Aussi longtemps que les Soviets pourront compter sur l'armée rouge et qu'ils n'auront pas leur révolte des Strelitz, ce n'est pas la paysannerie mécontente qui viendra à bout du bolchevisme. Il est même probable que ce ne serait pas, à lui seul, le peuple de Moscou. Là-bas comme ailleurs, pour que le pouvoir succombe, il faudra des crosses en l'air. L'Action française, 24 novembre 1928.

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1.40

L'angoisse
La Liberté, 18 février 1929.

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IL y a dix ans et plus qu'on écrit des articles sur la Russie, des livres sur la Russie, des considérations sur la Russie et des enquêtes sur la Russie. Il y a eu, dans le nombre, énormément de fatras de roman et de « bourrage de crâne » dans les deux sens, le communiste et l'autre. Il y a eu aussi quelques études sérieuses. En ce moment même, M. Ashmead-Bartlett poursuit dans le Daily Telegraph une série de tableaux de la vie au pays soviétique qui semblent très près de la vérité. Mais nous donnerions tous ces dossiers et toute cette littérature pour un mot, un seul mot, que nous venons de lire. C'est dans une lettre de Riga, signée Nediloff, et que nous avons trouvée dans la Nation Belge. Sans doute on a daté beaucoup de fausses nouvelles de Riga. Mais il ne s'agit pas de nouvelles. Il s'agit d'une impression résumée en huit lettres. Nediloff dit que, de l'avis général, avis des voyageurs, avis des partisans comme des adversaires des Soviets, avis des dirigeants soviétiques eux-mêmes, ce qui domine en ce moment l'U. R. S. S., c'est l'angoisse. Mot frappant parce qu'il est, comme on disait autrefois, au temps de Marie Bashkirthseff et de Jean Lorrain, « très russe ». L'angoisse est quelque chose de russe. Dostoïevski est le puissant romancier de l'angoisse. Et l'angoisse domine aussi les romans de Tolstoï. Elle

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étreint Anna Karénine. Elle règne tout le long de la Sonate à Kreutzer. Elle « plante son drapeau noir », comme Baudelaire dit du spleen, au-dessus des steppes, au-dessus des cités silencieuses et ouatées de neige. Être angoissé, c'est-à-dire se trouver dans un état de crainte mystérieuse, d'attente d'un malheur : il n'y a pas de pays où l'on éprouve avec plus d'intensité qu'en Russie ce sentiment indéfini et indéfinissable. On l'avait dans les derniers temps du régime tsariste. Sans doute les institutions n'avaient pas changé. Tout était encore en place. Mais il y avait un malaise, quelque chose de pesant pour les coeurs et d'opprimant pour les esprits. On chuchotait des paroles étranges. On les coupait de silences plus étranges encore. C'était comme si des événements sinistres avaient rôdé autour de vous. L'angoisse, celle qui dut s'appesantir sur Moscou en 1812, à la veille du grand incendie, dura longtemps avant la chute de Nicolas II, avant la tragédie épouvantable. Elle étreint de nouveau le pays des Soviets. Ce qu'il est impossible de dire c'est encore ce qu'elle durera avant qu'arrive ce qu'on croit pressentir. La Russie est toujours russe, même avec le bolchevisme. Et nous finirons par une histoire plus gaie. J'ai connu un homme de là-bas, un homme aimable, un peu léger, qui n'était pas fait pour les catastrophes. Lui, l'angoisse ne l'atteignait pas. Elle ne l'avait pas averti. Il n'émigra pas quand la révolution survint et il fut pris dans la tourmente révolutionnaire. Après le coup d'État de Lénine, on le cueillit un jour chez lui pour le jeter en prison. D'abord étourdi de cette aventure, il reprit ses sens au bout de vingt-quatre heures et pensa : « Après tout, sous les bolcheviks, il ne doit pas y avoir plus d'ordre qu'avant. Est-il sûr que je sois vraiment enfermé ? » Il regarda la porte. Il n'y avait qu'à l'ouvrir. Il sortit tranquillement de la geôle et passa en Finlande. Ce Russe avait compté sur les caractères permanents de son pays. La Liberté, 18 février 1929.

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1.41

La théorie de l'accident
L'Action française, 19 mars 1929.

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ON a raconté que les bolcheviks s'étaient juré autrefois de ne pas recommencer la faute des hommes de la Révolution française et de ne pas se combattre, se proscrire et se guillotiner entre eux. Ce serment du Grutli partait d'une conception de l'histoire assez naïve. Les hommes de la Révolution française se sont exterminés dans un guignol sanglant parce qu'ils s'en prenaient les uns aux autres des conséquences d'une situation absurde. Les thermidoriens n'ont pas plus sauvé la République en supprimant Robespierre que Robespierre en supprimant Danton et les dantonistes, Hébert et les hébertistes. Il arrive la même chose à Staline et à Trotsky. Leur duel n'est pas celui de deux hommes, ni de deux partis, ni même de deux idées. Les bolcheviks en sont venus à se quereller et à se battre entre eux parce qu'ils ont tenté l'impossible, ce qui ne manque jamais d'engendrer les frénésies avant le découragement final. Même en Russie, et avec ce que la Russie avait d'asiate, le communisme, quoi qu'on ait dit, n'était ni naturel, ni fatal, pas plus que la Révolution russe n'était nécessaire. On voit très bien, par l'ouvrage purement documentaire que publie M. Serge Oldenbourg (le Coup

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d'État bolcheviste) comment la Révolution a éclaté puis comment Lénine s'est emparé du pouvoir, c'est-à-dire comment la Révolution aurait pu ne pas éclater, ou éclater d'une façon différente et alors prendre un autre cours et Lénine rester un théoricien obscur. M. Serge Oldenbourg marque très bien que, pour renverser le tsarisme, tout affaibli qu'il était, il n'a pas seulement fallu une secousse aussi violente que celle de la guerre européenne, mais encore la présence dans les casernes de Saint-Pétersbourg de quantités d'hommes inutilement mobilisés et qui, travaillés par le défaitisme, ont créé le milieu révolutionnaire. Ce n'est pas la Douma, ce ne sont pas les zemstvos, ce n'est pas Raspoutine qui ont fait le mal. Le principal auteur de la Révolution russe est peut-être M. Doumer qui avait obtenu de Nicolas Il trop bon de gigantesques levées d'hommes, fort agréables à compter de loin et vues du front occidental, mais qui ne devaient servir qu'à acheminer la Russie vers la paix de Brest-Litovsk. La révolution ouverte, il a encore fallu Kerensky, puis le conflit de Kornilof et de Kerensky pour fournir à Lénine l'occasion de prendre le pouvoir, qu'il n'avait d'ailleurs saisi que par un coup de force et après des hésitations. On voit, dans le Coup d'État bolcheviste, que tout, à certains moments, a tenu à sept cents cosaques. C'est continuel dans l'histoire de tous les pays. Du reste, on rapprochera utilement des documents réunis par M. Serge Oldenbourg et qui, à eux seuls, sont une preuve en faveur de la théorie de « l'accident », l'ouvrage, non moins récent et non moins intéressant de M. Henry Laporte, le Premier Échec des rouges. Il s'agit de leur échec en Finlande, et c'est le récit des circonstances par lesquelles, aux portes mêmes de la Russie soviétique, les « blancs » finlandais reprirent Helsingfors aux communistes. Il faut lire le chapitre que M. Henry Laporte a intitulé : « Une bourgeoisie qui se défend. » On comprendra mieux pourquoi il n'y a pas, dans la politique et dans l'histoire, d'événements inévitables, et pourquoi le régime le plus absurde lui-même, fût-il celui des Soviets, peut se prolonger s'il ne commet pas de fautes trop grossières. L'Action française, 19 mars 1929.

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1.42

Intelligentsia
La Liberté, 23 octobre 1929.

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LA révolution russe est née dans les Universités. L'étudiant, l'étudiante étaient, comme on disait alors, nihilistes. Et le gouvernement tsariste avait beau faire, il avait beau proscrire les livres, caviarder les journaux, envoyer en Sibérie les imprimeurs de presse clandestine, les idées subversives faisaient leur chemin. Lorsqu'une bombe était lancée, il était rare qu'on ne trouvât pas dans le complot une jeune intellectuelle, fille d'un général et noble. Mais aujourd'hui ? Aujourd'hui, on découvre encore des organisations secrètes d'étudiants dans les Universités soviétiques. Les conjurés sont des fils d'ouvriers, de commissaires du peuple, de fonctionnaires rouges, les seuls qui soient admis à l'enseignement supérieur, les enfants de bourgeois étant privés de science. Et ces adolescents se livrent à la critique du bolchevisme comme les générations précédentes se livraient à la critique du tsarisme. Pourquoi ? Parce qu'ils ont compris qu'on leur cachait quelque chose et qu'on les obligeait à penser d'une certaine façon. C'est presque toujours par contradiction que la jeunesse adopte des idées. Alors l'intelligentsia russe commence à se retourner contre le communisme. Et la Pravda s'en désole. Les vieux de la Révolution ne comprennent plus. Pour eux, c'est le monde renversé. C'est au

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contraire le monde naturel. C'est le monde comme il va. Le Quartier latin, à Paris, était républicain sous le second Empire. Les élèves de l'École polytechnique avaient fait le coup de feu sur les barricades de 1830. Nous sommes bien loin de là... On s'est demandé souvent comment finirait et comment pourrirait le bolchevisme. Ce sera peut-être par la tête, comme le poisson, selon le proverbe qui a cours en Russie. Quelles sont donc les lectures subversives qui passionnent, d'après les révélations indignées et attristées de la Pravda, les élèves du Polytechnicum de Tver et de celui de Viatka ?. Fatigués de la vérité dogmatique qu'a révélée Karl Marx, pris de doutes sur le Coran de ce prophète, les étudiants se sont mis à penser que le monde des idées n'était pas enfermé dans un livre. Ils aiment les philosophies, les systèmes. Il y a d'autres systèmes que le marxisme. Ils ont voulu connaître le capitalisme qu'on leur cachait ou dont on ne leur présentait que la caricature. Ils ont voulu savoir. Damnable curiosité qui désole la Pravda. Science, c'est comparaison. Les intellectuels russes comparent l'état de leurs pays à l'état de pays qui ne sont pas en régime communiste. Et quel est l'exemple qui les frappe ? L'antithèse des États-Unis où, dans l'épanouissement du régime capitaliste, dans la négation et la réfutation vivante de Karl Marx, le niveau de la vie est plus élevé que partout ailleurs, - ailleurs où des doses plus ou moins fortes de socialisme ont été introduites dans les lois. Il paraît qu'un des livres qui font le plus de ravages dans l'intelligentsia, c'est celui du président Hoover sur le rôle de l'initiative individuelle dans le développement des États-Unis. « Ce livre n'étant pas autorisé par la censure, on a ouvert une enquête pour découvrir comment il a pu pénétrer en Russie. » Les bolcheviks s'aperçoivent à leur tour qu'il n'est frontières si bien gardées que ne traverse l'esprit du siècle et ils avaient eu le tort de croire qu'ils possédaient le monopole de cet esprit. La Liberté, 23 octobre 1929.

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1.43

Les lapins de Staline
La Liberté, 7 octobre 1931.

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On connaît les concessions que Staline a déjà dû faire aux idées bourgeoises, c'est-à-dire à la nature humaine. Il a rétabli le travail aux pièces et reconnu qu'il fallait donner à chacun selon ses oeuvres si l'on voulait du rendement. De là à reconnaître que la propriété, récompense de l'effort et de l'épargne, est légitime, il n'y a d'ailleurs qu'un pas. En attendant, Staline s'est aperçu que le brouet noir n'était pas un bon stimulant pour le succès du plan quinquennal. Il a décidé d'améliorer l'ordinaire des travailleurs et aussi de le varier. Il a donc, conjointement avec Molotof, président du Soviet des commissaires du peuple, annoncé qu'un programme triennal allait être mis à exécution. Après quoi, les masses de l'U. R. S. S. auraient de la viande, du poisson, des légumes et des fruits. Les communistes français seront sans doute assez étonnés d'apprendre que les choses, qu'ils ont l'habitude de trouver sur leur assiette, seront servies à leurs frères de Russie dans trois ans. S'ils se donnaient la peine de réfléchir, peut-être éprouveraient-ils aussi quelque surprise en lisant dans le manifeste de Staline et de Molotof cette découverte que l'ouvrier qui n'est pas bien nourri ne travaille pas bien. Et ce n'est pas tout. Staline, comme on sait, est un réalisateur et un puissant cerveau. Il concilie la doctrine avec les nécessités de la vie. Il a constaté que les produits de la campagne étaient devenus rares, sinon inexistants de-

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puis que les paysans étaient collectivisés. Alors, il a songé à une production qui restât conforme aux principes communistes et il a eu un trait de génie. Quel est l'animal doué d'un esprit de masse plus caractérisé que le lapin ? Il n'en est pas dont l'élevage en grand soit mieux indiqué. Les Soviets ont donc acheté de vaillants reproducteurs qui vont pulluler dans une ferme d'État modèle. On compte, en 1933, sur 700 000 kilogs de gibelotte, ce qui ne fera pas, même avec de minuscules portions, le déjeuner de 120 Millions de Russes. Il y a là une indication qui n'est pas négligeable. On a vu des voyageurs, nullement bolcheviks, revenir de Russie remplis d'admiration ou d'effroi, ce qui est à peu près la même chose, par les résultats du plan quinquennal. Surtout, les kolkhoses, les organisations agricoles, leur semblaient promis à un rendement redoutable pour les autres pays. C'est possible. En tout cas, l'exemple des lapins de Staline montre que ce genre de production ne s'adresse qu'à des séries en grand, à tout ce qui se conçoit sur le modèle de l'usine, mais exclut ce qui s'élabore dans l'atelier de l'artisan ingénieux, dans le potager ou dans le jardin du maraîcher et du pépiniériste. Il exclut tout ce qui est personnel, tout ce qui fait la variété des menus et de l'existence. On songe à ce que dit M. Georges Duhamel de l'Amérique où, par la rationalisation, il n'est plus possible de manger qu'une seule espèce de poire. Il y a, d'ailleurs, une parenté entre ces deux manières d'aboutir à l'uniformité et au gigantesque. Et la manie du colossal n'est-elle pas une des causes du mal dont le monde est atteint en ce moment comme elle a été une des causes de la chute de l'Empire allemand ? Superposition de milliards, superposition de crédits, tout cela ressemble à l'entreprise d'élevage de Staline. On n'avait oublié qu'une chose, la maladie des lapins. Et les banques reproductrices sont en train de crever. La Liberté, 7 octobre 1931.

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1.44

Illusions sur la Russie
La Liberté, 30 décembre 1931.

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La Russie, il y a trois siècles, était un pays ignoré, aussi lointain, aussi fabuleux que la Chine. Par la Pologne on connaissait l'Ukraine. Au moyen âge (où l'on était plus « européen » qu'aujourd'hui), un Capétien avait même épousé la fille du grand-duc de Kiev. Mais la Moscovie restait mystérieuse. Un soldat de fortune, le capitaine Margaret, qui s'était engagé au service de Boris Godounof (c'était au temps de notre Henri IV), raconta ses aventures et ses souvenirs comme s'il fût allé au Thibet. La Russie ne fut vraiment révélée aux Français qu'un siècle plus tard, lorsque Pierre le Grand vint à Paris. On l'y reçut comme un phénomène, comme une bête curieuse. Avec lui, la légende russe naissait. Le tsar était une espèce de bon sauvage, d'homme de la nature qui recommençait la société et prenait à la civilisation ce qu'elle avait de meilleur - comme Lénine. On disait bien aussi que son gouvernement était un peu rude. Mais il coupait des têtes dans une généreuse intention. Il incarna, et la grande Catherine, qui d'ailleurs était Allemande, incarna après lui le « despotisme éclairé ». On répéta, par flatterie et par snobisme : « C'est du Nord, aujourd'hui, que nous vient la lumière. » Cette illusion a duré. Elle a grandi avec le bolchevisme.

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Si ce n'était pas si loin, dans un pays étrange, dans une sorte de Chine qui touche à l'Europe, on verrait le bolchevisme tel qu'il est, c'est-à-dire comme un des états les plus tristes où puisse tomber l'humanité. Mais il y a au coeur des Français les plus sédentaires et les plus terriens un certain romanesque par lequel ils voient en beau tout ce qui est loin. Ainsi, le socialisme australien a paru comme une idylle jusqu'à ce que l'Australie fût en faillite. Ce romanesque est le même qui avait jeté nos bourgeois dans les placements exotiques. On eût, naguère, lancé un emprunt d'Honolulu qu'il eût trouvé preneurs. Comment tout ne serait-il pas très joli à Honolulu ? Comment le bolchevisme n'aurait-il pas son charme ? On savait vaguement l'histoire des villages en carton peint que Potemkine montrait à sa marraine. On savait moins que le marquis de Custine, visitant l'empire des tsars sous le règne de Nicolas 1er, avait déjà écrit cette phrase lapidaire : « En Russie, on voit tout ce qu'on veut bien vous montrer. » Des voyageurs enthousiastes et naïfs sont allés dans la Russie des Soviets. Ils y ont vu ce que leur montraient des guides qui les prenaient à la descente du train et ne les quittaient plus qu'après la promenade rituelle sur la Volga... Après l'illusion, après le roman, la vérité. Le numéro de Je suis partout, entièrement consacré aux Soviets, remet objectivement les choses au point. Il était temps. Le Quai d'Orsay a préparé un pacte avec Staline. Le plan quinquennal lui-même a abusé. Cette américanisation forcée de la Russie, une américanisation avec des principes collectivistes et des capitaux bourgeois, a fait des dupes. Cependant, jadis, c'était à qui médirait de la bureaucratie tsariste du tchin (« la seule chose de bien que nous avons en Russie, » disait pourtant Dostoïevski), qui avait à peu près policé cette sixième partie du monde. Les bureaucrates aux casquettes multicolores étaient souvent trop sensibles aux agréments du rouble. Mais ils faisaient marcher les trains de Gumbinnen à Vladivostock. Les trains, aujourd'hui, marchent mal sur des voies construites avec de l'argent français. Quant aux roubles, voilà longtemps que, pour personne, il n'y en a plus. La Liberté, 30 décembre 1931.

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1.45

Vive la Russie !
L'Action française, 23 février 1933.

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M. Édouard Herriot, président de la commission des Affaires étrangères à la Chambre, c'est-à-dire désigné pour occuper le Quai d'Orsay demain comme il l'occupait hier, vient de publier dans le Petit Provençal les lignes suivantes qu'on lira sans être obligé de partager la joie de l'auteur : J'ai souvent signalé ici des indices inquiétants. Cette fois, je veux observer avec joie les réactions provoquées par l'excès de certaines audaces. Le pacte de la Petite-Entente, le rapprochement franco-russe procèdent l'un et l'autre des mêmes raisons. Il n'est pas interdit de penser que les écarts des nationalistes allemands provoqueront, bien mieux que des procédés plus sournois, LA CONTRE-ATTAQUE DE LA DÉMOCRATIE ET DU SOCIALISME. Vous avez bien lu. Il y a « rapprochement franco-russe ». Nous ne nous étions pas trompé. On y revient. Le pacte avec les Soviets annonce une visite de l'amiral Avellane avec quelques drapeaux rouges, une revue de Bétheny et une réception à Compiègne. Si l'illusion de l'alliance russe est tenace, l'équilibre est un besoin. Seulement, il est à craindre que M. Herriot ne parte de cette idée que les Soviets ont rompu, rompent ou rompront avec l'Allemagne du

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chancelier Hitler, ce qui n'est pas démontré. C'est même une hypothèse qui vaut tout juste celle qu'avait faite Guillaume Il quand il essayait, en invoquant l'intérêt commun des trônes, de détacher Nicolas Il des athées et des régicides de la République française. Je ne donne pas cher de la nouvelle alliance avec l'U.R.S.S. rebaptisée Russie. Quant à une ligue des démocraties socialistes contre les fascismes (ligue où M. Herriot engage le roi Alexandre et le roi Carol), c'est un simple rêve, ou bien, si c'est sérieux, la « contre-attaque » veut dire la guerre. Alors, cette fois, c'est peut-être un tsar qui signera une paix séparée à Brest-Litovsk. L'Action française, 23 février 1933.

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1.46

Grande alliance
L'Action française, 15 décembre 1934.

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CEUX qui, durant la guerre, traitaient les Allemands de Huns, de barbares et de boches étaient des amoureux déçus qui se sont hâtés de retourner à leurs premières amours. Il arrive avec les Russes ce qui s'est passé pour les Borusses. On n'a tant parlé de Guépéou et de Tchéka que pour n'en plus souffler mot. On voulait aller au Kremlin pour y enfumer les tyrans bolcheviks et l'on y va pour signer avec eux des accords. Si les plus exaltés n'avaient été retenus, ils nous auraient lancés dans une expédition de Moscou. C'eût été à la manière de Napoléon inconsolable d'avoir perdu l'amitié d'Alexandre. Nous avons celle de Staline. Ressusciter l'alliance avec la Russie, c'était là qu'on voulait en venir. La révolution internationale, la propagande communiste, le péril rouge aux colonies, il n'en est pas plus question que si toutes ces horreurs n'avaient jamais existé. Ne se disaient-elles que par dépit ? La pire horreur est peut-être le changement des habitudes. Celle de la Russie amie et alliée est reprise. Et nous n'avons pas fini d'entendre chanter la palinodie. Qui fait maintenant grise mine aux Soviets malgré le Front commun ? Léon Blum. Il a protesté contre les exécutions en masse qui ont suivi l'assassinat de Rykof et qui n'ont pas ému un

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instant la presse bien pensante. Tout cela se passe entre gens d'autrefois avec leurs vieux souvenirs. Si Jaurès était encore de ce monde, il serait repris de son aversion pour le pays des moujiks. Et peut-être, après avoir jeté feu et flamme contre Hitler, commencerait-il à « admettre une attitude plus ouverte » à l'égard de l'Allemagne hitlérienne. Plus ouverte, c'est-à-dire sans doute plus intelligente. C'est ce qu'un journaliste nazi croit discerner chez Léon Blum et le compliment qu'il lui adresse. Qu'y a-t-il donc de sérieux dans ces renversements de sympathies et d'alliances ? Que fait ici la politique ? Et qu'y fait le raisonnement ? Un de nos confrères, chaleureux partisan du demi-cercle oriental, expose que le système de la France et de la Petite-Entente relié à Moscou et à Ankara forme un bloc assez fort pour peser sur l'Angleterre et sur l'Italie et les amener à cette « grande alliance ». Je crains que Pertinax ne voie un peu « grand ». Il écrit : « Auprès des États slaves de l'Europe centrale et de l'Europe orientale, la Russie reprend peu à peu son rôle d'avant-guerre. » Ce retour au passé ne rassurera pas tout le monde et pourrait produire plus de répulsion que d'attraction. Pertinax dit encore : « Ou nous traiterons avec les cinq pays, ou, les uns entraînant les autres, ils s'en iront au loin. Pour prendre la décision, nous avons devant nous quelques semaines ou quelques mois. En fait, de la France à la Russie soviétique, une chaîne de contrats est déjà tendue. Il s'agit d'en régulariser, d'en assembler les anneaux. Ces phrases ne sont pas écrites à l'aventure, mais après des entretiens répétés avec la plupart des intéressés. « Prenez garde, l'occasion passera ! » nous disait, l'autre jour, à Genève, le plus ancien, le plus dévoué de nos amis. » Il doit s'agir de M. Titulesco, et ce n'est pas lui qui nous inquiète, ce n'est pas son jugement, qui est bon. C'est le mot dont il se sert. Qu'est-ce qu'un système d'alliances qui se présente comme une « occasion » à saisir ? Pour qu'une alliance soit solide, il faut qu'elle repose sur la conformité des intérêts et cette conformité ne dépend pas de l'heure qui passe. Elle est permanente ou elle n'est pas. L'ancienne

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alliance russe, qu'on ne doit pas trop vanter et dont on ne doit pas trop médire, avait mis près de dix-sept ans (1875-1892) à germer et à se conclure. Mais ce qui est ferme est toujours l'oeuvre du temps. L'Action française, 15 décembre 1934.

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1.47

Toujours l'alliance russe
L'Action française, 12 février 1935.

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EST-CE la France qui tient l'alliance soviétique ou l'alliance soviétique qui tient la France ? Les partisans du nouveau « Vive la Russie ! » soutiennent que nous sommes engagés par le protocole du 5 décembre et que Litvinof a notre signature. Ils nous disent aussi que la force et l'autorité de la politique française ont beaucoup grandi depuis que nous avons retrouvé les alliés russes sous un autre drapeau. À quoi serviront-ils ? Dans quelles circonstances, par quels moyens et en quels lieux peuvent-ils nous aider ? Ces questions reviennent très exactement à demander d'abord ce que vaut l'armée soviétique et si l'on peut attendre d'elle la même diversion qu'en 1914. Mais les Soviets feraient-ils la guerre à fond pour nous ? La ferions-nous pour les Soviets ? Voilà encore deux points d'interrogation, et ils sont de taille. Enfin, nous pouvons faire que le phénix de l'alliance russe renaisse des cendres de Brest-Litovsk. Trois fois en moins de deux siècles et demi nous avons été les alliés de la Russie, sous Louis XV, sous Napoléon, sous la troisième République, et trois fois la Russie a fait défection. Et les Russes, cette fois, fussent-ils plus fidèles, que nous ne

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pourrions empêcher une chose. C'est que la Pologne est ressuscitée aussi. Sa résurrection est antérieure au renouvellement de la bonne entente entre Paris et Moscou. Mais dès que la France a fait un pas vers les Soviets, l'oiseau polonais s'est envolé. L'armée polonaise était-elle quantité négligeable quand la Pologne était notre amie ou bien a-t-elle cessé de compter depuis que, de Pilsudski, Hitler peut dire : « Mon cousin de Varsovie ? » On ne nous promet plus que l'armée rouge passera sur le corps de la Pologne pour arriver plus vite à trois étapes de Berlin. Mais elle pourrait arriver chez les amis de la Petite-Entente qui logent dans son voisinage. Elle porterait secours à la Tchécoslovaquie et à la Roumanie. Très bien, mais ensuite en sortirait-elle ? De tout temps, l'alliance de la Russie a prêté en France à des mirages. L'Action française, 12 février 1935.

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1.48

Encore un belliciste
L'Action française, 13 février 1935.

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IL vaut mieux entendre certaines choses que d'être sourd et les lire que d'être aveugle. L'Europe nouvelle du 9 février publie un article du député Viénot intitulé : 1912-1935, deux alliances russes. Je passe quelques propos à l'usage de l'électeur et au niveau des élus sur les adversaires d'une alliance avec les Soviets qui étaient, paraît-il, les partisans d'une alliance avec le tsar, alors que l'on faisait des réserves à toute alliance avec la Russie dans un journal que je n'ai pas besoin de désigner plus clairement. La thèse de M. Pierre Viénot, c'est qu'une entente politique et militaire entre la France et l'U.R.S.S. mène à la guerre tout droit, pour la raison excellente que l'U.R.S.S. se rapproche de la France à cause des craintes que l'Allemagne hitlérienne lui inspire et parce que le gouvernement soviétique regarde un conflit avec l'Allemagne comme inévitable. Je ne dis pas que M. Pierre Viénot ait tort. Je ne suis pas sûr non plus que son explication soit suffisante. Mais il est certain que la politique française doit se méfier des complications où peut l'entraîner la

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nouvelle alliance russe et dont la première se manifeste par l'entente de la Pologne et de l'Allemagne. Cela étant, on est abasourdi de lire, sous la plume du même auteur et dans le même article, ces lignes belliqueuses : « Je n'insisterai pas non plus sur les conséquences que cette menace (du Reich hitlérien aux Soviets) entraîne pour la France et sur l'impossibilité, pour nous, de laisser l'Allemagne libre de remporter contre la Russie une victoire qui la restaurerait en Europe dans sa prééminence et son hégémonie d'avant-guerre. » Je me frotte les yeux. Que veut cet écrivain politique ? Que nous fassions une guerre d'équilibre ? Sans doute, puisqu'un peu plus loin il précise ainsi sa pensée : « J'ai déjà indiqué que je ne concevais pas que la France puisse laisser attaquer la Russie ou porter atteinte, d'une manière quelconque, à l'intégrité du territoire de l'U.R.S.S. sans prêter secours à celle-ci. » En avant pour Dieu, pour le tsar, pour la patrie. Nous y revenons même avec M. Pierre Viénot, ennemi de l'alliance russe, seconde édition. Alors, à qui se fier pour avoir la paix ? C'est désolant ! L'Action française, 13 février 1935.

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1.49

Une aventure dangereuse
L'Action française, 14 Avril 1935.

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LE 9 avril, un accord a été signé à Paris entre le gouvernement français et l'ambassadeur de l'U.R.S.S. Il n'y a pas à se dissimuler que c'est la préface d'un renouvellement de l'alliance avec la Russie, si ce n'est déjà le renouvellement de l'alliance elle-même, clauses militaires comprises. Nous entrons dans une aventure. Si l'on veut connaître le chemin par lequel viendra la guerre, le voilà. Sur les services que les Soviets peuvent rendre à la France en cas de péril, Hitler est édifié. Il en sait encore plus que nous. Et s'il attend l'occasion d'un casus belli qui lui permettra, le jour venu, de rejeter sur la France la qualité d'agresseur, elle lui est promise. L'Action française, 14 Avril 1935.

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1.50

La nouvelle alliance
La Liberté, 4 Mai 1935.

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Nous avons un allié de plus et, du coup, Litvinov est promu Excellence. Voilà que nous allons assister aux recommencements de la vieille alliance avec la Russie. Est-il donc vrai que l'on revienne toujours à ses premières amours ? Les Français connaissent la Russie des Soviets aussi mal qu'ils connaissaient la Russie des tsars. Cette ignorance est un attrait. On n'y peut rien. Il y a chez le Français, bourgeois, ouvrier, paysan, politicien, un petit coin de romanesque éternellement accessible au charme slave. Napoléon lui-même y avait succombé. Ce qu'il allait chercher à Moscou, c'était l'amitié d'Alexandre, un renouveau des embrassades sur le radeau de Tilsitt. On veut aussi un renouveau de l'hymne Bogé tsara Krani. La révolution communiste triomphant dans tout autre pays que celui de Boris Godounov et d'Anna Karénine n'eût jamais produit le même effet parce qu'elle n'eût pas possédé la même qualité de mystère. Les révolutionnaires de chez nous reçoivent volontiers le mot d'ordre venu du Kremlin parce que cela fait image comme une affiche de voyage lointain dans une gare de banlieue.

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De même l'épargnant d'autrefois souscrivait aux obligations de la Banque foncière de la Noblesse sans savoir le moins du monde ce que c'était, mais avec un vague souvenir du général Durakine et l'impression de s'associer à une bonne oeuvre de Tolstoï. Résurrection ! L'alliance russe recommence avec les illusions de l'éternel roman russe qui prend successivement toutes les formes et repasse par le même cycle. Nous nous retrouvons les alliés de la Russie, tels qu'il y a trentecinq ans lorsque le tsar et la tsarine étaient acclamés à Paris. Les Français et leurs ministres ont-ils, depuis ce temps-là, fait des progrès en histoire et en géographie ? Nous en doutons. Les signataires du pacte de Son Excellence Litvinov ont oublié que nos alliances avec le grand pays de l'Est ont toujours fini par une défection. Et nous croyons, ou plutôt nous sommes sûr, qu'il n'y a pas un Français sur mille qui soit capable de dessiner le croquis le plus gauche et le plus sommaire des frontières de la Russie et des pays qui l'avoisinent... La Liberté, 4 Mai 1935.

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1.51

L'Occident et l'Orient
L'Action française, 19 mai 1935.

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L'HOMME d'une intelligence si vive qui est ministre des affaires étrangères à Prague depuis dix-sept ans bientôt a passé ces temps-ci par de grandes perplexités. Il avait toujours travaillé à assurer à son pays une sorte de neutralité et à lui procurer l'immunité à l'égard de l'Allemagne. Il rêvait même d'être comme un intercesseur ou un courtier entre Paris et Berlin. Il a dû opter. La Tchéco-Slovaquie devient un maillon de chaîne qui, depuis l'alliance avec Moscou, lie la France aux obscures destinées du slavisme. Le mot d'ordre est de dire que le nouveau système militaire et diplomatique préserve et garantit la stabilité de l'Europe. Le Ceske Slovo, propre organe de M. Benès, écrit : « L'Occident et l'Orient se donnent la main, par la Tchéco-Slovaquie, pour assurer l'ordre et la tranquillité en Europe. La conception française de la consolidation de la paix enregistre donc un nouveau succès. » A notre goût, c'est trop pompeux. Et c'est trop beau. Peut-être ces deux phrases sont-elles du genre de celles qu'il convient de retenir, de découper et d'épingler pour les comparer aux événements futurs ou prochains. L'histoire est remplie de ces monuments de l'illusion et de l'erreur humaines.

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Le nouveau système qui nous réassocie au slavisme, mais dans des conditions plus étroites, plus compliquées et plus obscures qu'avant 1914, garantit la paix à moins qu'il ne provoque la guerre. Il intimide l'Allemagne à moins qu'il ne l'excite et ne lui donne des prétextes pour rompre « l'encerclement ». Le pacte que la Tchéco-Slovaquie vient de conclure à son tour avec les Soviets contient cette clause étrange. L'U.R.S.S. sera tenue de prêter assistance aux Tchèques au cas où déjà la France les assisterait. Est-ce une précaution ? Est-ce un engrenage ? Agréable vision de l'avenir où, sur les champs de bataille de la Bohême, « l'Occident et l'Orient se donneront la main ». L'Action française, 19 mai 1935.

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1.52

La ratification de l'alliance avec les Soviets
L'Action française, 14 novembre 1935.

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UN accord politique avec une puissance étrangère n'a pas besoin d'être approuvé par le Parlement. C'est le président de la République qui négocie et ratifie les traités autres que ceux de paix ou de commerce et sauf les exceptions que l'on connaît. Les traités d'alliance, à qui le secret est utile quand les alliances sont bonnes, ne font donc pas, d'ordinaire, l'objet d'un débat public. Il en va autrement pour l'accord avec les Soviets, sans doute parce qu'il touche à des droits appartenant à des Français. En somme, c'est une chance que cet accord scabreux, aventureux, périlleux soit soumis à la discussion publique. Pourquoi en parle-t-on si peu ? Pourquoi ne prépare-t-on pas mieux ce débat ? Pourquoi n'éclaire-t-on pas mieux l'opinion ? La vieille alliance russe renouvelée avec Staline est pourtant ce que l'on peut décider de plus grave, ce qui engage le plus profondément notre avenir. Nous n'avons pas le droit d'oublier que la guerre de 1914 nous est venue sous le prétexte de notre alliance avec la Russie et par le détour de la Serbie. L'alliance nouvelle est de nature à nous jeter bien plus directement dans un conflit qui ne serait plus seulement ce-

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lui du germanisme et du slavisme, mais celui du communisme et du nationalisme hitlérien. Les socialistes d'autrefois se plaignaient des interventions du tsarisme dans notre politique. C'était une des spécialités de Jaurès. Que dire aujourd'hui ! Notre politique est sous l'influence moscovite par une multitude de canaux et aussi de procédés dont le plus grossier consiste à ranimer l'illusion du géant russe et à flatter chez les Français, toujours sensibles à leur infériorité numérique, l'idée qu'il y a là-bas, sous les neiges, un inépuisable réservoir d'hommes pour nous préserver de la trop féconde Germanie. De ces procédés, le plus habile, de la part des diplomates bolcheviks, est de dissimuler leurs intentions véritables, de ne pas laisser entrevoir les résultats qu'ils cherchent, de ne pas découvrir leur action. Dans l'affaire des sanctions, ils ont été les plus acharnés contre Mussolini et ils sont restés dans l'ombre où ils pesaient de toutes leurs forces sur nos slavophiles de gauche et de droite. La masse du public français s'y est, à notre sens, trompée. Elle a dit : « Angleterre, » quand il aurait fallu dire : « Russie. » Cependant, et fussions-nous cent fois plus prêts à suivre la politique britannique dans le cas de l'Italie, l'Angleterre garde toujours la même méfiance à l'égard de toute entente et de tout pacte qui seraient capables de l'entraîner à notre suite dans les conflits de l'Europe orientale, comme nous nous exposons à y être entraînés nous-mêmes par une alliance avec les Soviets. Les combinaisons politiques, depuis quelques mois, en sont arrivées à un degré de complexité tel que tout est devenu possible, instable, indéfinissable et même impalpable. La ruse féline et savante des Asiatiques qui règnent au Kremlin n'en est pas seule cause. Il a fallu, pour qu'elle fût aussi efficace, qu'elle rencontrât une dose égale de naïveté chez une partie des Français. L'Action française, 14 novembre 1935.

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1.53

Entre Hitler et Staline
L'Action française, 23 novembre 1935.

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CONFLITS du communisme et du nationalisme socialiste, conflits du germanisme et du slavisme, voilà ce que nous avons à éviter. Hitler aimerait à nous lancer contre Staline et Staline contre Hitler. Chacun des deux dictateurs se dispute la France. Chacun des deux appuie sur elle comme sur un ludion. Si l'on aime mieux, notre pays ressemble à l'homme « tirant sur le grison » et qui avait deux maîtresses, dont l'une lui arrachait les cheveux blancs, l'autre les cheveux noirs. Staline et son subtil Litvinof sont d'ailleurs les mieux placés pour nous mener où il leur convient. Ils ont ce qui manque à Hitler, une prise directe sur notre politique par le Front populaire et tout un ensemble de naïves sympathies qui vont de ceux que les simples mots de révolution et de société nouvelle épatent toujours jusqu'aux conservateurs aussi férus d'alliance russe, malgré tant de déboires, que Napoléon, lequel s'enfonça jusqu'au coeur de la Russie pour retrouver celui d'Alexandre. L'Action française, 23 novembre 1935.

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1.54

L'alliance aventureuse
L'Action française, 30 novembre 1935.

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LES services que la Russie peut nous rendre en cas de péril (étant donné que la seule alliance que l'on conçoive serait défensive), on nous en parle très peu. Le plus sérieux des arguments favorables est que les pays de la Petite Entente seraient, en cas de guerre, ravitaillés par les Russes. C'est accorder beaucoup aux capacités de production et de transport de l'administration communiste. Quant au concours de l'armée rouge, il est problématique. D'autre part, il semble peu désirable pour les principaux intéressés. M. Georges Bratiano demandait l'autre jour ce qui arriverait le jour où la Roumanie aurait accueilli chez elle les soldats bolcheviks. Il y a des Roumains qui se souviennent des fâcheux précédents, ceux de la guerre russo-turque, ceux de la guerre européenne, où ils se sont livrés pieds et poings liés aux étranges amis qui leur venaient du nord. Quant à nous, il s'agit avant tout de savoir à quoi nous engage, nous expose, nous entraîne une alliance avec le pouvoir de Moscou. La Russie du tsar, la Russie qui avait ses bureaux à SaintPétersbourg, était sûre, mais ne l'était pas à tous les moments, Une partie du tchin était allemande d'origine et de tradition. Une autre était panslaviste. Nous avions à redouter et les défections et les excitations. Encore, d'une façon générale, la diplomatie tsariste dont Sazonof fut le dernier représentant était-elle sûre à la fois et prudente. Elle annula la

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faiblesse de Nicolas II après son entrevue de Bjorkoe avec Guillaume Il. Elle tempérait ceux de ses agents qui poussaient les pays slaves à la guerre. Le nouveau gouvernement autocratique de Moscou ne nous donne à aucun égard les mêmes garanties. Il est encore plus byzantin. Sa bonne foi est suspecte : hier encore l'insurrection communiste du Brésil révélait son action. Surtout il est aventureux. Il l'est par nature. Hitler, de son côté, ne l'est pas moins. Staline et lui font la paire. L'un et l'autre, ils seraient enchantés de nous entraîner dans leur orbite, et nul ne sait, pas même eux, où elle conduit les détenteurs d'une puissance aussi anormale à Berlin qu'à Moscou. Le mieux sera de nous tenir à égale distance de ces inquiétants météores. L'Action française, 30 novembre 1935.

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1.55

Enragés et possédés
L'Action française, 11 décembre 1935.

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Pendant ce temps, les rapports entre la Soviétie et l'Hitlérie se tendent un peu plus tous les jours. Ils deviennent même dangereusement tendus. Et par « ce temps », nous ne voulons pas parler seulement de celui où chaque jour qui n'est pas gagné pour la proscription des mesures de rigueur et de blocus contre l'Italie est perdu pour la sûreté de l'Europe et pour la sûreté des puissances européennes qui ont des possessions en Asie, sujet grave sur lequel nous reviendrons. Ce temps est aussi celui où, dans le silence et l'ombre, se préparent la ratification, l'application et l'entrée en vigueur de l'alliance avec les Soviets. Alliance dangereuse, alliance à surprises, alliance à explosions. Ceux qui l'acceptent comme ceux qui la prônent savent-ils tous ce qu'ils font ? Au mains faut-il mettre sous les yeux du public ce qu'on ne s'empresse pas de lui faire connaître dans le dossier de la suspicion réciproque qui grandit entre Moscou et Berlin. Comme on devait s'y attendre, l'Allemagne, à l'idée d'une conjonction de la France et de l'U.R.S.S., se croit menacée et menace. Les dirigeants du soviétisme, qui ont peur du national-socialisme, s'enhardissent à l'idée que les Français seront là pour se battre à cette pre-

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mière ligne qui est sur le Rhin, l'Allemagne devant plus que jamais chercher à rompre « l'encerclement » du côté de l'Ouest depuis qu'elle n'a plus de frontière commune avec la Russie. Que risquent les hommes de Moscou à souffler sur le feu ? Et ils soufflent. Une revue de la presse soviétique que nous trouvons dans le Bulletin quotidien montre que les récentes déclarations de Hitler ont « provoqué une irritation violente à Moscou et donné une nouvelle impulsion à la campagne contre le fascisme allemand ». En guise de spécimen, il faut lire ce passage d'un article des Izvestia : « L'opinion publique soviétique, s'appuyant sur sa volonté de paix, sur la force de l'armée rouge et les sympathies des amis de la paix audelà de ses frontières, surveille de près la nouvelle explosion de passions impérialistes du fascisme allemand. L'opinion publique soviétique pourra dire : « Vous voulez les mains libres ? Mais, primo, les mains qui étranglent le grand peuple allemand ne peuvent être libres ; secundo, vos mains sont trop courtes ; tertio, si vous tentez de fourrer votre groin dans notre potager, vous recevrez sur les mains un coup qui vous ôtera toute envie de recommencer. » Ici le ton fait la musique. Mais qui doit danser ? Les « amis de la paix au-delà des frontières » sur lesquels on compte à Moscou, c'est nous. On nous attend. On nous charge de mettre Hitler au pas. Telles sont les conditions dans lesquelles nous allons nous engager envers un pouvoir anormal en conflit avec un autre pouvoir non moins anormal que lui, alors que nous devons nous tenir le plus loin possible de ces enragés et de ces « possédés », comme les appelait Dostoïevski. L'Action française, 11 décembre 1935.

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1.56

Chacun son Sadowa
L'Action française, 17 décembre 1935.

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TOUTES les thèses sont interchangeables et les partis, tour à tour, ne se font pas faute de se les emprunter, ce qui affermit les sages dans leur dédain des vaines opinions. Hier, l'anglophobie était à droite. Depuis que M. Baldwin et sir Samuel Hoare sont d'accord avec M. Pierre Laval, elle repasse à gauche. Même jeu pour l'alliance avec la Russie dont les adeptes se sont mis à chanter le grand air de l'équilibre européen et à répéter : « Sadowa ! Sadowa ! » On dirait que Sadowa a été jadis une défaite de la Russie et que la faute de Napoléon III ait consisté à permettre à Bismarck de battre les Russes. D'ailleurs, il n'est pas sûr que beaucoup de ceux qui sadowisent en ce moment sur le mode le plus lugubre ne croient pas qu'en effet ce champ de bataille au nom slave ne se soit trouvé moins près de Vienne que de sa rime Poltava. Dites donc Koeniggraetz. Vous éviterez quelques confusions. Jaurès, jadis, selon ce qui était alors l'opinion des gauches, ne reprochait qu'une chose à Napoléon III. C'était de ne pas avoir persisté dans l'abstention et de ne pas avoir favorisé jusqu'au bout l'unité alle-

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mande. De plus, au début du second Empire, toutes les gauches, Michelet étant chef de choeur, avaient acclamé le nouvel empereur parce qu'il envoyait nos soldats en Crimée contre « le tsar tyran, vampire », et cela d'accord avec l'Angleterre. Le tsar se vengea en 1870 par sa neutralité. Au surplus, si Napoléon III tira l'épée contre la Russie, il n'eut jamais l'occasion de la tirer pour elle. L'exemple de Sadowa ne s'applique ici ni dans le particulier ni dans le général. La Prusse victorieuse au centre de l'Europe, cela n'a pas le même sens que l'Allemagne victorieuse à l'est de l'Europe, c'està-dire que cela en a beaucoup plus. Et jamais les principes de notre politique ne nous ont commandé de nous mêler des guerres de la Russie. Ou bien, alors, il eût fallu, il y a trente ans, que la France vînt en aide à son allié russe alors aux prises avec le Japon. On n'y pensa pas. Les auteurs du traité d'alliance n'y avaient même pensé que pour exclure formellement l'hypothèse d'une intervention hors d'Europe. Pourtant, il peut y avoir aussi des Sadowa aux extrémités de la Sibérie. Mais, à moins d'être prêt à guerroyer partout, comme au service de la S. D. N., même entre les Sadowa il faut bien choisir. L'Action française, 17 décembre 1935.

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1.57

Pas de choix entre deux alliances
L'Action française, 2 janvier 1936.

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LES récidivistes et relaps de l'alliance avec le « géant de l'Est » prétendent que, si la politique française ne noue pas de liens avec Moscou, elle sera conduite à en nouer avec Berlin. Cette alternative n'est pas nécessaire. Elle est purement artificielle. Qui nous oblige à choisir ? Hitler, il est vrai, fait savoir que si la France s'allie avec les Soviets, elle s'interdit toute entente avec l'Allemagne. Nous ne lui demandons son avis ni pour signer un pacte avec l'U.R.S.S. ni pour n'en pas signer. Cela ne regarde que nous. Et c'est pour ne nous mêler que des affaires qui nous regardent que nous ne devons pas contracter d'engagements politiques et militaires avec la Russie. Ainsi, justement, nous nous conduirons à l'exemple de Londres et à l'instar des Anglais. Il est facile de discerner, depuis quelque temps, les symptômes d'une tension croissante entre national-socialisme et marxisme, entre germanisme et slavisme. La tendance de la politique allemande est même de désigner Prague comme le centre d'une conspiration dirigée contre le Reich. Accusée d'être l'intermédiaire entre Moscou et Paris, la Tchéco-Slovaquie sera prise comme otage la première. La France

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venant au secours des Tchèques sera l'otage numéro deux. Jamais nous ne serons trop prudents si nous ne voulons pas favoriser les projets sur l'Europe de l'Est qui sont nourris par Hitler. Au total, alliance russe et alliance allemande sont également dignes de l'illustre personnage qui se mettait dans la rivière pour éviter l'humidité. L'Action française, 2 janvier 1936.

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1.58

Récidive
L'Action française, 26 janvier 1936.

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M. Pierre Laval manquait d'enthousiasme pour le nouveau pacte avec la Russie. C'est la raison majeure de la haine qu'il a encourue. Lui parti, les Soviets comptent bien que le principal obstacle à la ratification sera levé. Ceux qui, dans tous les camps, à droite et à gauche, sont favorables au renouvellement de l'alliance décevante entre toutes les alliances, reprennent du courage et de la voix. Pour l'étreinte de Tilsitt, que Napoléon alla chercher jusqu'à Moscou lorsqu'Alexandre s'y fut dérobé, tout est pardonné à Staline. Alexandre, ayant fui le baiser, n'était plus un « beau et noble jeune homme », mais « un Grec du Bas-Empire ». Combien de temps faudra-t-il pour que, d' « excellents amis », Staline et Litvinof, le poignard entre les dents, redeviennent les suppôts de la Ill e Internationale ? En attendant, leur fable est adoptée. On ne veut plus que IIIe Internationale et gouvernement de l'U. R. S. S. se confondent. Pour rendre l'alliance acceptable, il faut que le pouvoir de Moscou soit un pouvoir normal, décent, correct, qui se garde de toute ingérence dans les affaires d'autrui, - bien que Pierre Laval vienne d'être renversé sur son ordre. L'Uruguay a renvoyé le représentant soviétique qui fomentait la

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révolution au Brésil et dans l'Amérique du Sud. C'est à l'Uruguay que la Société des Nations est en train de donner tort. Lisse est le velours sur lequel jouent Litvinof et Staline. Il paraît qu'on obéit à l'esprit de faction, qu'on méconnaît les intérêts de la France, qu'on tourne le dos aux principes de la grande politique lorsqu'on met en doute la valeur de leur alliance. C'est pourtant sur cette valeur qu'il importerait d'être fixé. La question n'est même pas de mesurer la capacité militaire des Soviets. C'est de savoir d'abord où et comment elle s'appliquerait. Que prévoit-on ? Est-ce le cas où l'Allemagne attaquerait la Russie ? Comment les Allemands s'y prendraient-ils ? Par où passeraientils ? Il est beaucoup plus à craindre que, pour rompre l' « encerclement », ils n'attaquent la France avec plus de chances qu'en 1914 de la mettre hors de cause, puisqu'ils sont à l'abri d'une incursion russe en Prusse orientale, - faute, simplement, de frontière commune. Et si l'Allemagne dirige le gros de ses forces contre nous, sur quel concours venant de l'Est pouvons-nous compter ? Il n'est pas sûr que l'U.R.S.S. (ni même la Tchéco-Slovaquie) sorte d'une abstention dont la seule idée, au titre de la réciproque, est dénoncée ici comme un crime. Mais les Allemands peuvent toujours espérer d'être sous Paris dans les six semaines tandis que, pour les envahisseurs de la Russie, il y a toujours des passages de la Bérézina et des marais de Poltava. L'Action française, 26 janvier 1936.

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1.59

Vie et opinion d'un maréchal des Soviets
L'Action française, 4 février 1936.

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Un nom vient de passer soudain à la grande notoriété. Celui de Michel Nicolaievitch Toukhatchevski, maréchal de l'Union soviétique, qui représentait l'armée rouge aux obsèques de George V. Et non pas maréchal de la Diète ou maréchal de la noblesse, c'est-à-dire maréchal civil, comme il y en a ou comme il y en a eu en Pologne et en Russie. Toukhatchevski est un véritable militaire, sa dignité est militaire, son caractère et son éducation le sont aussi. Né dans une bonne famille russe, jeune officier du tsar en 1914, rallié au régime bolchevik, général à vingt-cinq ans, c'était lui qui, en 1920, à l'invasion de la Pologne, commandait l'armée qui marcha témérairement sur la Vistule. Les Soviets ne lui en ont pas voulu de cet échec. Il leur faut des soldats, et, dans l'âme, Michel Nicolaievitch en est un. C'est un personnage de Guerre et Paix. On l'entend parler comme l'entendaient à Ingolstadt, pendant la guerre, ses compagnons français de captivité. Rapportés et commentés par M. Pierre Berland, correspondant du Temps à Moscou, ses propos sont étranges. Nous sommes en 1915 ou 1916. Nicolas II règne encore. Toukhatchevski s'exprime en ces termes :

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Il adore, en riant, Péroun, le dieu slave de la guerre, injurie saint Vladimir qui évangélisa la Russie et fait profession d'athéisme. Il admire les grands personnages de l'histoire, surtout ceux qui ont foulé aux pieds les préjugés du vulgaire et subjugué les masses, Pierre le Grand, Catherine II, Napoléon. À ses yeux, Nicolas Il n'est qu'un imbécile. Il faut un despote à la Russie qui n'est pas faite pour un régime constitutionnel. Il veut être un chef, il a soif d'héroïsme. Ce qu'il redoute le plus, c'est une carrière morne et plate, tranquille et engourdissante dans une garnison de province... Que lui importe l'argent ? Comme la plupart des Russes, il n'a jamais su compter. Les intérêts des propriétaires le laissent indifférent. Il se moque du partage des terres. Il est né pour dominer. Les rêves les plus ambitieux le séduisent. Il veut jouer un rôle. La médiocrité lui donne la nausée. Il méprise les morales d'esclaves, les socialistes, les juifs et les chrétiens. Au fond, il est aristocrate et impérialiste russe. Voilà une esquisse qui n'est déjà pas mal. La révolution russe arrive. La silhouette se dessine encore mieux : Toukhatchevski s'emporte contre Kerenski, cet imbécile. Il lui préfère les bolcheviks. Il parle de tout avec violence : Sa haine des Anglais éclate. « Ils ont voulu notre débâcle, » déclara-t-il à Pierre Fervacque. « Ils rêvent de nous dépecer. Les intérêts de la Russie et de la France sont identiques. Si votre pays voulait ! Pas aujourd'hui, peut-être. Aujourd'hui, nous ne comptons plus dans la guerre. Mais, plus tard. La Grande-Bretagne a des points vulnérables, l'Égypte, les Indes, la Perse, l'Extrême-Orient... Mais vous ne voudrez pas ! Alors, nous balaierons les poussières de civilisation occidentale qui ternissent la Russie. Nous secouerons la Russie comme un tapis sale et puis, nous secouerons le monde !... » On retrouve là l'idée séculaire de la mission historique du peuple russe, peuple élu, qui doit apporter au monde la formule du salut. Comme l'avait prévu Michelet, la Russie nous dit aujourd'hui : « Je suis le socialisme, » comme hier, elle nous disait : « Je suis le christianisme. » Le Moscou communiste continue la troisième Rome pravoslave. Pour tous ceux qui, comme Toukhatchevski, ont compris

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que, sous la diversité apparente des formules, le bolchevisme est imprégné de messianisme slave, l'adhésion à la nouvelle foi était logique et inévitable. Dès le début de 1917, il a moralement rallié le drapeau rouge. La suite est celle que nous avons dite, le retour en Russie, la brillante carrière, enfin le maréchalat. Toukhatchevski est au total un nationaliste mystique, un panslaviste exalté, une sorte de Katkof, très officier russe, un peu fou, sympathique, « champagne dans le piano », apôtre, tout ce qu'on voudra. Et maintenant voici son portrait : Toukhatchevski est dans la force de l'âge. L'instrument qu'il a forgé, l'armée rouge, est bien au point. Son maréchalat n'est point pour lui le signe de la retraite, la récompense des bons services qui ont fini leur tâche. Nul doute que le maréchal d'aujourd'hui ne pense toujours comme le petit sous-lieutenant d'Ingolstadt et ne rêve encore aux glorieuses aventures qui furent la hantise de sa jeunesse et que son âge mûr connaîtra peut-être... Si l'on comprend ce que parler veut dire, Michel Nicolaievitch est un casse-cou, espèce d'hommes dont les Soviets ont sans doute besoin. Ce besoin même rend leur alliance singulièrement dangereuse, et si le mot « aventures » est venu pour conclure au bout de la plume de M. Berland, c'est peut-être par une inspiration naturelle et comme un avertissement secret. L'Action française, 4 février 1936.

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1.60

L'intervention forcée et l'intervention libre
L'Action française, 9 mai 1935.

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LA dernière fois que j'ai rencontré Théophile Delcassé, peu de temps avant sa mort, il me dit avec l'assurance des simplificateurs passionnés : « L'objet le plus prochain de notre politique doit être d'ajouter l'alliance de la Russie à celle de la Pologne. » Eh ! quoi, lui répondîmes-nous, même l'alliance de la Russie soviétique ? Et, soviétique ou non, croyez-vous possible d'atteler Russes et Polonais au même char ? Delcassé n'en doutait pas, pour la raison qu'il le désirait et le voulait. Enfin, nous voici les alliés des Soviets, et il ne s'agit plus de conjurer mais de concilier cette alliance avec l'amitié de la Pologne. Cette question conduit à en poser une autre : les Slaves ont-ils plus ou moins de querelles entre eux que le slavisme n'en a avec le germanisme ? C'est un aspect des choses sur lequel nous avons déjà attiré l'attention en parlant de la Tchéco-Slovaquie, des dangers qu'elle court et qu'elle nous fait courir du fait qu'elle est désormais considérée par

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l'Allemagne comme la base de l'armée ou seulement de l'aviation soviétique. Un observateur réfléchi appartenant à un pays neutre politiquement, mais sujet à subir les répercussions des grands heurts européens, se demandait l'autre jour devant nous si les auteurs du pacte avec les Soviets avaient bien vu toutes les conséquences de l'opération. Accessoirement, disait-il, la guerre de 1914 a été un conflit entre Slaves et Germains. Il s'est résolu au profit des premiers. Le germanisme a perdu les positions qu'il occupait depuis trois cents ans, depuis la défaite de la Bohême à la bataille de la Montagne-Blanche. Est-il probable qu'il se résigne à ce refoulement ? Et la France doit-elle être obligatoirement mêlée aux explications auxquelles il est vraisemblable qu'il donne lieu ? Le fait est qu'en 1914 l'Allemagne s'est crue assez forte pour écraser, par le moyen d'une guerre générale, les peuples slaves redressés depuis la guerre balkanique de 1912. Pour la cause et l'idée germaniques, la défaite a été beaucoup plus grave dans l'Europe centrale et orientale que du côté de l'Occident. L'Allemagne a tout à refaire à l'Est en reprenant son élan de plus loin. Cette considération ne demande pas, il me semble, que nous allions nous introduire comme des hannetons dans les disputes de deux grands groupements ethniques historiquement opposés. Si l'on veut interpréter d'une manière correcte la politique de Richelieu, si souvent invoquée, on se souviendra que le cardinal était préoccupé de garder pour la France le principe de l'intervention libre et à son heure. L'Action française, 9 mai 1935.

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LA POLOGNE
2.1

À Varsovie
L'Action française, 10 novembre1916.

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La Pologne « libérée » par l'héritier de Frédéric, c'est une des plus grandes dérisions de l'histoire. Mais l'histoire a aussi ses leçons, ses traits qui ne changent guère. Nous sommes trop accoutumés à voir, d'Occident, la question polonaise sous une apparence sentimentale. D'Orient, elle est conçue avec un caractère politique. Dans la reconstitution par la Prusse et par l'Autriche de l'ancien « royaume » de Pologne, il y a une immense duperie. Les Polonais qui s'y laisseraient tromper en seraient les victimes et ils seraient bien aveugles s'ils ne voyaient pas, comme les voit tout le monde, les buts immédiats que Guillaume II a visés. Quant à traiter par le dédain la combinaison austro-allemande de l'autonomie polonaise, c'est peut-être une imprudence. Le rétablissement d'un royaume de Pologne sous la surveillance de la Prusse est un monument de fourberie et d'iniquité sans doute. Mais il n'est nullement fatal que ces monuments-là s'écroulent d'eux-mêmes, et, avant de tomber, ils peuvent servir aux fins secondes pour lesquels ils ont été construits.

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Nous n'avons guère de chances de recomposer les projets et les arrière-pensées de l'ennemi qu'en essayant de nous mettre à sa place et dans sa tête, de voir la situation comme lui-même la voit. Cette guerre, à Berlin, n'a jamais été conçue avec le caractère que nous lui avons attribué et, aux yeux des Hohenzollern, elle ne peut manquer d'apparaître telle qu'elle est, d'ailleurs, en réalité, pour une large part : une reprise agrandie de la guerre de Sept Ans, une nouvelle crise de 1'État prussien. Regardez : quelques-uns des éléments ont changé de camp. Mais ce sont encore les mêmes. En Orient, surtout, la situation, du dix-huitième siècle au vingtième siècle, n'a pour ainsi dire pas changé. Prusse, Autriche, Russie, d'une part, Pologne et Turquie de l'autre, se retrouvent dans la même juxtaposition et presque dans les mêmes rapports. Il est impossible que cette similitude n'ait pas frappé l'esprit historique de Guillaume II et des hommes qui l'entourent. Cette guerre-ci, par ses origines, est une guerre d'Orient, posée par la question d'Orient. Cette guerre-ci a succédé aux guerres de 1866 et de 1870 parce que le rythme de la politique européenne veut que les affaires orientales viennent suivre les affaires austro-allemandes. Quand la guerre de Sept Ans fut finie, ce fut donc la crise orientale de 1769-1770 qui apparut. Pour l'Orient, l'Autriche et la Russie étaient sur le point d'entrer en lutte. Or il ne convenait à Frédéric ni de laisser l'Autriche et la Russie aux prises, ni de prendre part au conflit. Ce fut alors qu'il conçut et qu'il fit triompher l'idée de la transaction polonaise. Pour résoudre la difficulté, un arrangement, impossible et introuvable du côté de la Turquie, fut cherché et rencontré en Pologne. Le premier partage de la république polonaise, celui de 1772, fut, pour ainsi dire, une transposition de la question d'Orient. Qui sait si, aujourd'hui, Guillaume Il ne rêve pas, pour sortir d'une situation inextricable, d'une transposition et d'une équivalence semblable ? Qui sait si cette autonomie de la Pologne qui semble l'éloigner de la Russie, ne doit pas, dans sa pensée, l'en approcher et servir de base à des compromis futurs ? On fera bien d'y réfléchir, et d'y réfléchir à temps. L'Action française, 10 novembre1916.

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2.2

L'alerte de 1920
L'Action française, 29 juillet 1920.

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Nous en sommes à la première alerte polonaise. C'est un avertissement. Pour cette fois, il sera peut-être sans frais, encore rien n'est-il moins certain. Mais c'est l'image de ce qui nous attend, la Pologne, l'Europe et nous, dans un avenir rapproché. L'Europe du traité de Versailles est constituée en dépit du bon sens. Voilà la vérité. C'est la maison sans fondations et sans escalier. Regardez ce qu'ont fait les architectes de la Conférence. Le désordre de leurs idées se retrouve dans leur construction. Il était facile de se moquer des vieux principes de l'équilibre. Mais quand la construction bascule dans le trou de l'Est, c'est la France qui est suspendue dans le vide. Les auteurs de la paix avaient cru combiner le principe des nationalités avec le principe de l'équilibre. C'était la théorie de la « barrière ». Autour de l'Allemagne serait tendue une ceinture d'États antigermaniques, qui, tous, au premier signal, feraient bloc avec les Alliés. Où a été le bloc, quand la Pologne a été en péril ? Les nationalités affranchies ont plus de jalousies, de rancunes, et même de crainte les unes à l'égard des autres qu'elles n'en ont à l'égard de l'Empire allemand. Aux Polonais, les Lithuaniens préféraient le diable. Ils leur ont préféré les bolcheviks. Lettons et Esthoniens, petits peuples baltiques qui tremblent devant la Russie, se sont hâtés de faire leur paix avec les Soviets : l'égoïsme est la loi des faibles. Tous ces débiles États sont

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dans l'enfance, et cet âge est sans pitié. Quant aux Tchéco-Slovaques, il y a déjà longtemps qu'ils l'ont dit par la bouche de leur ministre, M. Benès, qui, pendant la guerre, affirmait à Paris qu'une Bohême libre serait un rempart contre l'Allemagne : la neutralité est le devoir de la Tchéco-Slovaquie, sa nécessité vitale. Neutralité avec l'Allemagne, neutralité avec la Russie. L'État tchéco-slovaque n'est-il pas presque aussi allemand que slave ? Hostilité, d'autre part, pour la Pologne, la voisine, la rivale, avec qui la contestation de Teschen entretient, depuis les premiers jours de la commune délivrance, un haineux conflit de mitoyenneté. Qui oserait dire qu'à Prague on ne s'est pas réjoui des revers des Polonais ? Un bon Tchéco-Slovaque brûlerait l'Europe pour avoir Teschen. Et combien de Teschen d'un bout à l'autre du continent ! Est-ce sur l'Autriche qu'on peut compter pour fermer la boucle autour de l'Allemagne ? Cette petite Autriche, pièce détachée d'une grande Germanie, n'en est que le satellite. Une Autriche indépendante se comprenait, elle pouvait durer avec une Bavière, un Wurtemberg indépendants. Telle quelle c'est une chaloupe de l'Empire allemand. En attendant le moment de l'annexion pure et simple, qui achèvera l'unité allemande, l'Autriche rend déjà des services à la patrie germanique. L'Alliance germano-russe, c'est peut-être par Vienne qu'elle va commencer. L'Autriche accueille un représentant des Soviets. C'est elle qui s'offre pour faire le pont. Elle est faible, elle apitoie les Alliés sur sa misère. Et, en dessous, ses socialistes pangermanistes font les affaires de la Prusse. Jusqu'à cette petite Autriche que nous avons à surveiller dès qu'elle ne meurt plus tout à fait de faim ! Le jour où les choses se gâteront pour de bon dans l'Europe orientale, nous savons ce qui nous attend. Nous n'avons personne sur qui nous puissions compter. Et la Pologne elle-même sera plutôt une charge qu'un appui. Après cette première secousse, qui peut répondre, d'ailleurs, de l'avenir de l'État polonais ? Il s'est passé en Pologne, ces jours-ci, des événements politiques qui sont au moins aussi inquiétants que ses revers militaires. Je laisse là-dessus la parole au correspondant du Times à Varsovie qui écrivait, il y a huit jours : « Au grand étonnement des observateurs occidentaux, toute la journée a été occupée par des négo-

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ciations pour la formation d'un nouveau ministère. Daghinski, un socialiste fervent, sera ministre des Affaires étrangères, comme étant une personnalité plus convenable pour traiter avec les bolcheviks que le prince Sapieha. » Cette demi-douzaine de lignes en dit long. Les observateurs occidentaux de Varsovie ne sont pas les seuls à être effrayés de ce temps perdu à des combinaisons politiques à l'heure où la patrie est en danger. Nous connaissons ce régime-là. Et la combinaison elle-même, comme elle est peu rassurante ! Nous avons parfaitement le droit, quoi qu'on en dise, de nous occuper des affaires intérieures de la Pologne. Nous payons assez pour cela. Eh bien ! il est alarmant de voir revenir au gouvernement polonais, à une heure pareille, des socialistes douteux qui l'ont déjà occupé au début et dont la retraite et le remplacement par des hommes sûrs avaient été accueillis en France avec soulagement. Il y a aussi des observateurs occidentaux qui ne résident pas à Varsovie et qui n'ont pas attendu le moment où nous sommes pour être inquiets. La République de Pologne est morte autrefois de ses défauts et de ses vices. C'était une République aristocratique. La République populaire de la Pologne ressuscitée vaut-elle mieux ? Les patriotes polonais peuvent trembler. Le traité de Versailles ne s'est pas contenté de mettre à portée d'une grande Allemagne, héritière d'une organisation solide, de petits peuples pauvres et nus. À ces peuples, si exposés, il a donné le plus primitif, le plus précaire, le plus instable des gouvernements. C'était déjà une expérience dangereuse que de multiplier les États et les nationalités, en laissant survivre l'Allemagne unie. Les Alliés ont ajouté une autre expérience : celle de la démocratie pure appliquée à des peuples neufs, de faibles ressources, sans traditions politiques, et qui ont tout à créer chez eux. Nous commençons a voir comment cette double expérience tournera. L'Action française, 29 juillet 1920.

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2.3

De l'alliance franco-russe à l'alliance franco-polonaise
L'Action française, 22 février 1921.

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On a rendu publics les termes de l'accord qui a été signé samedi entre M. Briand et le prince Sapieha. Voilà la France et la Pologne alliées, aussi alliées qu'on peut l'être. Se concerter sur « toutes les questions de politique extérieure intéressant les deux États », se concerter derechef au cas où l'un des deux pays serait attaqué, se consulter avant de conclure de nouveaux accords intéressant la politique des deux États en Europe centrale et orientale... Il n'y en avait pas autant dans le contrat franco-russe. Du moment qu'il existe une Pologne, elle doit être notre alliée. Il le faut. C'est dans l'ordre. Seulement il faut bien savoir que l'alliance polonaise n'est pas nouvelle dans notre histoire. C'est le type de l'alliance que l'on soutient à bras tendu. C'est ensuite le type de l'alliance qui complique fatalement notre politique extérieure. Nos diplomates feront bien de relire le Secret du Roi. L'écueil des alliances, c'est que chacune des parties croit vouloir la même chose que l'autre et ne s'intéresse pas exactement à tous les mêmes objets. Nous concevons notre accord avec la Pologne par rap-

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port à l'Allemagne et à la Russie bolcheviste. La Pologne le conçoit nécessairement par rapport à l'Allemagne et à la Russie tout court. Bolcheviste ou non, la Russie sera toujours en antagonisme avec la Pologne. Le jour où apparaîtrait pour nous la possibilité d'entretenir de bons rapports avec un État russe quelconque, l'alliance polonaise ne serait pas sans inconvénients. C'est alors que l'on comprendrait le « secret du roi », qui était né au XVIIIe siècle d'une situation et d'un embarras exactement semblables. Cela, c'est pour l'avenir. C'est en admettant que la Pologne résiste aux accidents et aux maladies du premier âge. Nous disons toujours la même chose parce que c'est toujours la même chose. Tant qu'il n'y aura pas un État polonais organisé, l'alliance polonaise sera fragile. L'article 2 de l'accord dit que le « relèvement économique est la condition primordiale de l'ordre et de la paix en Europe » et que les deux gouvernements s'entendront à cet égard « en vue d'une action solidaire et d'un mutuel appui ». Mais le relèvement économique est subordonné lui-même, comme le reste, au relèvement politique. Une Pologne en anarchie, même si cette anarchie prenait des formes décentes et moins scandaleuses que sous la vieille République polonaise, une telle Pologne serait d'un faible secours. Ce n'est pas seulement pour son relèvement économique qu'elle a besoin d'appui et de conseils. Ces conseils, qui les lui donnera ? Et avec quelle autorité la démocratie française engagerait-elle la Pologne à se méfier de la démocratie ? Nous saluons bien volontiers l'alliance franco-polonaise. Nous souhaitons qu'elle se développe. Nous ne croyons pas qu'elle suffise à l'équilibre de l'Europe ni à notre sécurité, ni même à notre tranquillité. L'Action française, 22 février 1921.

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2.4

Pologne et Turquie
L'Action française, 20 mai 1923.

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IL y a eu à la conférence de Lausanne, agitée par de novelles menaces de guerre gréco-turque, un intermède reposant, quelque chose comme une reconstitution historique. La Pologne et la Turquie, remontant le cours des âges, se sont livrées à des manifestations d'amitié qui ne sont pas sans étonner le public. Ismet pacha et le délégué polonais ont cependant rappelé que les liens qui unissent les deux pays étaient anciens. Rompus par le partage et la destruction de la République en 1795, ces liens se renouent aujourd'hui, comme ressuscitent tant d'autres choses qu'on avait cru mortes. Les Polonais tenaient beaucoup à ce souvenir. Avant la guerre, lorsque la libération et la renaissance de leur pays était encore un rêve, leurs historiens aimaient à ranimer ce passé. Ils rappelaient qu'après chaque persécution et chaque dispersion, des Polonais avaient trouvé asile en Turquie et que ces deux peuples à traditions militaires et chevaleresques avaient su compatir à leurs infortunes réciproques. De leur côté, les Turcs, auxquels personne ne refuse de reconnaître de la noblesse dans les sentiments, sont fiers de cette vieille camaraderie. Aujourd'hui, ils ne sont pas fâchés de le montrer à l'Europe, ce qui est en contradiction, et en contradiction heureuse, avec le système de la table rase et de négation totale du passé qui est en honneur à l'Assemblée d'Angora.

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Les Turcs et les Polonais se sont aimés après s'être beaucoup battus. Le nom de Sobieski représente une époque disparue, celle où le Turc était envahisseur et agressif, occupait Bude et assiégeait Vienne. Au dix-huitième siècle, tout avait changé. Une nouvelle puissance était apparue en Europe et menaçait ses voisins. Cette puissance, c'était la Russie. La Turquie et la Pologne furent rapprochées par le même péril. Comme il n'y a plus de délégué russe à Lausanne, l'envoyé des Soviets n'a pas eu à dissimuler une grimace devant cette reprise solennelle des relations entre la Pologne et la Turquie. Mais si cette manifestation n'est pas purement théâtrale, si elle a un sens, elle doit signifier qu'un jour ou l'autre la Pologne et la Turquie uniront leurs forces pour s'opposer à de nouvelles tentatives de la Russie, tentatives d'expansion et de conquêtes dont on ne peut fixer la date, mais qui se produiront à coup sûr car elles sont commandées par d'inéluctables lois. Les Turcs ne paraissent pas avoir encore bien compris ce qui les attend de ce côté. Ils en sont toujours à regarder les bolcheviks comme des auxiliaires éventuels contre l'Occident, alors que, pour l'Occident, la raison d'être de la Turquie a été et sera encore de servir de prétexte à arrêter une expansion russe. Ce n'est pas la peine de remémorer aux Polonais des souvenirs historiques si l'on n'en tire pas les enseignements. L'Action française, 20 mai 1923.

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2.5

La Pologne et la paix
L'Action française, 22 Mars 1925.

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LORSQU'EUT été décidé le premier partage de la Pologne, Frédéric Il écrivit à Voltaire des lettres d'une ironique désinvolture. Qu'estce, disait-il, que « l'acquisition de quelques provinces dont on n'aperçoit pas l'existence sur le globe général, et qui, des sphères célestes, paraîtraient à peine comparables à un grain de sable ? Voilà les misères dont nous autres politiques nous nous occupons si fort... Mais, quand on peut réunir et joindre les domaines entrecoupés pour faire un tout de ses possessions, je ne connais guère de mortels qui n'y travaillassent avec plaisir. Notez toutefois que cette affaire s'est passée sans effusion de sang et que les encylopédistes ne peuvent déclamer contre les brigands mercenaires et employer d'autres belles phrases dont l'éloquence ne m'a jamais touché. Un peu d'encre à l'aide d'une plume a tout fait... » Que demain recommence un partage de la Pologne, et tout cela se retrouvera vrai. Non moins vrai ce qui suit : « Je sais que l'Europe croit assez généralement que le partage qu'on a fait de la Pologne est une suite de manigances politiques qu'on m'attribue ; cependant rien n'est plus faux. Après avoir proposé vainement des tempéraments, il fallut recourir à ce partage comme à l'unique moyen d'éviter une guerre générale. » Si la Pologne est encore disséquée, ce sera sous le même prétexte, celui de la paix européenne. On sait ce que, vingt ans plus tard, il en

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advint. Albert Sorel a montré la relation des guerres révolutionnaires avec le partage (on a dit longtemps « le crime ») de 1772. Catherine II, de son côté, écrivait alors, toujours à Voltaire : « Nous n'avons point trouvé d'autres moyens de garantir nos frontières que de les étendre. » L'argument sert encore. Il servirait dans les mêmes conditions. Croit-on que, si l'Allemagne arrachait quelques plumes à l'aigle blanc de Pologne, la Russie ne demanderait rien de son côté ? Voici un mémoire, daté de Vienne, qui est adressé à la Société des Nations par l'Association de l'Ukraine occidentale. Nous en respectons le style. Il commence ainsi : Les milieux dirigeants politiques de l'Europe occidentale viennent de soulever déjà - en vue d'un pacte de sécurité à conclure entre la France, la Grande-Bretagne, la Belgique et l'Allemagne - le problème d'une révision des frontières occidentales de la Pologne, en attestant par là même que la domination actuelle de la Pologne sur les territoires qui lui sont étrangers au point de vue ethnographique, constitue une menace pour la paix mondiale. Cependant il s'impose de constater à cette occasion qu'une révision à laquelle ne seraient soumises que les frontières occidentales de la Pologne, ne saurait écarter ce danger, et que ce sont plutôt ses frontières orientales qui - dans une mesure de beaucoup plus considérable - nourrissent le germe des conflits mondiaux à l'avenir. Le sacrifice de la Pologne est le gage de la paix européenne. C'était l'argument de Frédéric, de Catherine et de Marie-Thérèse. Il revient. Il trouve des dupes. Ne trouvera-t-il pas également des complices ? Il n'y a plus d'Autriche pour « copartager ». Qui sait si, fortes d'antiques traditions, la République allemande et celle des Soviets ne tenteraient pas d'inciter M. Benès et les Tchéco-Slovaques à prendre la place de la fille des Habsbourg qui pleurait mais n'en prenait pas moins ? L'Action française, 22 Mars 1925.

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2.6

La Pologne puissance militaire
L'Action française, 13 juillet 1925.

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QUAND la Pologne, après la guerre, a retrouvé son indépendance, on s'est demandé si, étant une nation, elle deviendrait un État. Ses amis ont pu craindre, ses ennemis espérer qu'elle ne s'organiserait jamais. Ses débuts ont donné des appréhensions et l'on entrevoyait une rechute dans l'anarchie polonaise. La Pologne, c'est à son éloge, a tenu à démentir ces pronostics fâcheux. Ses progrès sont certains, et, dans la Revue universelle du 15 juillet, René Johannet en trace un tableau qui donne l'idée de l'effort accompli et des résultats obtenus. À ce tableau, nous pouvons ajouter un trait important. La Pologne avait tout à créer après être restée, pendant un siècle un quart, dans une servitude pire que la mort puisque, divisée entre trois Empires, quatre de ses générations avaient vécu sous des lois différentes. La tâche était plus lourde que si elle avait eu tout à tirer du néant. Il fallait vaincre ou harmoniser des habitudes. Dans ces conditions difficiles, elle a eu à former une administration. Elle a dû, en même temps, venir à bout d'une crise financière qui semblait désespérée. Ce n'est pas tout : elle a réussi à se donner une armée. Le général Sikorski, ministre de la Guerre, vient de présenter au Sénat de Varsovie un rapport sur l'état de la défense nationale. On y

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voit, par des chiffres et des faits, que la Pologne n'est plus, au point de vue militaire, un élément négligeable. Ce n'est pas sur le papier qu'elle a ses effectifs. Pour parer aux insuffisances du service de dix-huit mois, le général Sikorski n'a pas reculé devant des mesures qu'on pourrait imiter ailleurs. Dans les bureaux militaires et les intendances, il a mis des civils, n'enlevant ainsi personne à l'instruction et à l'entraînement. Ce qui n'est pas moins intéressant, c'est que la Pologne, dès aujourd'hui, est presque en état de se suffire, en cas de guerre, pour le matériel et les approvisionnements. Elle fabrique ses munitions, même celles de l'artillerie lourde, ses fusils, et commencera bientôt à se fournir elle-même d'armes automatiques. Enfin, pour l'aviation, la défense contre la guerre chimique et bactériologique, le télégraphe et le téléphone, etc., elle se met en mesure de se passer de l'étranger. Cet ensemble de créations est dirigé par une idée politique intelligente et juste. La Pologne est menacée à l'Est et à l'Ouest. Elle le sait. Elle sait aussi qu'elle a des alliances. Mais, pour qu'elle puisse compter sur ses alliés, il ne faut pas qu'elle soit pour elles un poids mort. Inscrire dans des traités ou des pactes que la France pourra venir au secours de la Pologne n'est pas suffisant. Il faudra encore que la démocratie française le veuille et qu'elle ne se désintéresse pas du sort des peuples qu'elle connaît à peine de nom et qui sont bien loin. Beaucoup de choses seront changées si la Pologne devient une force utile, si, au lieu d'avoir besoin d'être secourue, elle est capable de remplir efficacement son rôle d' « alliée de revers ». C'est ce que le général Sikorski a compris. Il convient de l'en féliciter. L'Action française, 13 juillet 1925.

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2.7

Pilsudski et l'aristocratie polonaise
L'Action française, 6 avril 1926.

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LE maréchal Pilsudski a eu récemment à Nieswiez avec plusieurs représentants de l'aristocratie polonaise une entrevue qui a fait couler beaucoup d'encre. Le bruit a couru qu'il se proposait de fonder une monarchie. En tout cas, ce ne pouvait être pour lui-même. Pilsudski est né révolutionnaire. Et l'on a dit de lui spirituellement : « Si jamais il était assis sur un trône, il serait le premier à le faire sauter. » L'avantage de la monarchie héréditaire c'est que, dans un pays qui sent le besoin d'un chef, le souverain est désigné par l'hérédité, ce qui supprime les luttes et les compétitions entre les candidats. La Pologne n'a malheureusement pas de dynastie historique dont les titres soient incontestables. Il faudrait choisir, par exemple, entre les Poniatowski et les Czartoryski. Et les controverses commenceraient. Quant à un prince étranger, on a vaguement parlé quelquefois d'un Anglais ou d'un Italien. Mais les expériences qui ont été faites dans le passé ne sont guère encourageantes. La nationalité polonaise est trop vivace pour qu'elle accepte aisément de recevoir une bouture royale du dehors.

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Il y a un mouvement monarchiste en Pologne. Pilsudski a même deux monarchistes dans son ministère. Toutefois rien n'est mûr pour établir un trône et l'entrevue de Nieswiez avait un autre objet. Il s'agit, dans l'esprit de Pilsudski, de constituer avec l'aide des grands propriétaires fonciers un parti conservateur qui aurait, pour le maréchal, l'avantage d'affaiblir sinon de supprimer le parti nationaldémocrate, parti de la droite proprement dite, auquel il est peu sympathique et qui a peu de sympathie pour lui. Le dessein du maréchal - et peut-être son illusion - est d'avoir en Pologne trois partis bien organisés, à défaut de deux, ce qui est partout l'idéal des régimes représentatifs, afin d'en finir avec l'émiettement des groupes qui rend si difficile de gouverner. Dans sa conception, il y aurait des conservateurs, des progressistes et des socialistes, rien de plus. Reste à savoir si les traditions et les particularités polonaises se laisseront réduire à ces trois dénominations. Le rapprochement de Pilsudski et de l'aristocratie terrienne n'en est pas moins remarquable. C'est le signe que le partage des terres est une idée dont on s'éloigne, bien qu'elle reste théoriquement au programme du parti populiste, qui est pilsudskiste aussi. C'est le signe surtout que Pilsudski appelle les possédants à collaborer avec lui à une oeuvre nationale. Il veut mettre la Pologne à l'abri des cartels, des trusts et de toutes les dominations financières qu'appelle et que favorise l'étatisme. Pour cela, c'est sur le contraire du socialisme qu'il faut s'appuyer. La grande propriété foncière, qui est l'élément le plus stable et le plus libre à la fois d'un pays, lui est apparue comme la force économique et sociale la plus propre à le soutenir dans la réalisation de ses projets. On voit que si à Nieswiez il n'a pas parlé avec les Radziwill et d'autres membres de l'aristocratie polonaise de fonder une monarchie, il n'en a pas moins cherché à préparer l'avenir sur des principes qui s'éloignent fort de ceux de la démocratie égalitaire. L'Action française, 6 avril 1926.

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2.8

Un très grand changement
L'Action française, 4 mars 1927.

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RIEN ne vaut le fait qu'on existe. Avec les vivants, il faut toujours compter. L'exemple de la Pologne le prouve aujourd'hui. Il serait superflu, si ce n'était pour la moralité de l'histoire, de rappeler que, d'une façon générale, les Anglais n'ont pas cru que la Pologne fût viable. « L'Écriture, raillait l'un d'eux, dit bien que Lazare a été ressuscité. Tout de même, il a fini par mourir pour de bon. » La croyance commune, de l'autre côté de la Manche, était que jamais un État polonais ne parviendrait à recoller ses trois tronçons brisés ni à se constituer solidement. On pensait que la Pologne, après une réapparition éphémère, était condamnée à disparaître et que le plus tôt serait le mieux pour la « restauration » de l'Europe. Cette doctrine n'était, certes, pas officielle. Mais tout se passa en 1920 comme si elle l'eût été. Car, lorsque l'armée rouge marcha sur Varsovie, le gouvernement britannique crut à l'effondrement du « paradoxe polonais ». Il ne leva pas le petit doigt pour sauver la Pologne qui, sans la France, eût été complètement abandonnée.

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Avec le temps et surtout avec les circonstances, les idées ont changé à Londres. Elles changeront peut-être encore sur d'autres points et il faut espérer que ce ne sera pas trop tard. Depuis que le gouvernement britannique est en délicatesse avec les Soviets et qu'il a entrevu la possibilité d'un conflit, il n'est pas mécontent de trouver aux portes mêmes de la Russie un État sur lequel il lui soit possible de compter. Naguère on levait les bras, à Londres, en parlant de la « folie impérialiste »de Pilsudski, réputé pour son hostilité au bolchevisme. Qui sait si, depuis sa marche sur Kief, on ne trouve pas le maréchal bien modéré et bien assagi ? Qui sait si on ne voudrait pas lui voir reprendre un peu de feu sacré ? Ce qui est certain, c'est la considération toute nouvelle que l'Angleterre marque pour la Pologne. Le changement s'est annoncé par des enquêtes dont les conclusions ont été hautement favorables à la vitalité, aux vertus et aux ressources du pays. En ce moment, on distingue que la diplomatie anglaise est à l'oeuvre pour réconcilier les Polonais et les Lithuaniens. On dit même que le plan, bien plus étendu, consisterait à trouver un arrangement des frontières orientales satisfaisant pour l'Allemagne et pour la Pologne à la fois. C'est peut-être beaucoup trop embrasser. Et si la politique anglaise cherche à former une vaste coalition continentale pour mettre les Soviets hors la loi, elle peut s'attendre, de la part de l'Allemagne, à plus d'une trahison. Quoi qu'il en soit, l'esprit nouveau qui anime les Anglais à l'égard de la Pologne est un signe. Cela veut dire au moins qu'ils ont des doutes sur la justesse de la politique qu'ils ont suivie en Europe depuis sept ans. L'Action française, 4 mars 1927.

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2.9

“Vive la Pologne, monsieur !”
L'Action française, 18 mars 1927.

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LA visite en France des parlementaires polonais aura été l'occasion de faire sentir la différence des temps et des idées à l'égard de leur pays. C'est aussi important, ce n'est pas moins significatif pour eux que pour nous. Le culte de la Pologne a été jadis, en France, populaire et comme inhérent à la démocratie. Si l'on nous permet de nous citer nousmêmes, c'est ce que nous avons cherché à rendre sensible par la fable du savetier de Jaco et Lori. Alors on aimait la Pologne comme le symbole de la liberté et de la résistance à l'oppression. On l'aimait surtout contre le tsar « tyran, vampire ». C'est ainsi que, devant l'empereur de toutes les Russies, Floquet lança à voix sonore, selon la légende, et soupira plutôt, d'après les témoins, son : « Vive la Pologne, monsieur ! » Après 1871, le culte s'éteignit. Avec l'Alsace-Lorraine, nous avions la Pologne chez nous. Michelet était à la fois un attardé et un précurseur lorsqu'il confondait dans la même condamnation le roi Guillaume et l'empereur Alexandre et prophétisait l'entente éternelle de la Prusse et de la Russie aux dépens de la Pologne. La cause polonaise s'effaçait

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des esprits et des coeurs et l'alliance russe mit sur elle le voile de l'oubli. À peine parlait-on de temps à autre des persécutions allemandes en Posnanie. La France ne faisait plus de propagande démocratique en Europe et le romantisme révolutionnaire cédait à de pénibles réalités. C'est ainsi que la résurrection de la Pologne a trouvé le public français froid, ignorant et même méfiant. Les uns doutaient qu'une nation sortie du tombeau après plus d'un siècle pût vivre et disaient que si Lazare avait été rendu à la lumière il n'avait pas, au préalable, été coupé en trois tronçons. Les autres, subissant des influences anglaises et allemandes, étaient hostiles à un pays, d'ailleurs catholique, et qu'on représentait à Londres et à Berlin comme la cause de complications et même de guerres futures. Ces impressions ont changé peu à peu. La Pologne s'est tout doucement imposée. Elle existe, c'est un fait. L'Angleterre, les Soviets, l'Allemagne elle-même comptent avec elle comme avec un fait. Non seulement elle a prouvé sa vitalité, mais encore elle a montré qu'elle mûrissait en sagesse politique. Et l'on s'est aperçu peu à peu que, si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer, parce que rien ne la remplacerait comme élément d'équilibre dans l'Europe orientale. Les parlementaires polonais, et ils pourront en apporter chez eux le témoignage, ont donc été reçus comme les représentants d'un pays naturellement ami de la France et indispensable à l'hygiène du corps européen. Nos partis de gauche, après avoir renié leur antique tradition polonophile, se sont convertis eux-mêmes à l'alliance francopolonaise qui n'est plus fondée sur l'enthousiasme et le sentiment, mais sur une réciproque utilité. Elle est plus solide ainsi. L'Action française, 18 mars 1927.

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2.10

Le Maréchal Pilsudski et le régime parlementaire
L'Action française, 7 juillet 1928.

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On sait que le maréchal Pilsudski a renoncé aux fonctions de président du Conseil. On savait aussi, mais assez vaguement, qu'il avait expliqué les raisons pour lesquelles, sans cesser de servir son pays, il se démettait de cette charge. Le Messager polonais du 2 juillet a publié intégralement les déclarations du maréchal Pilsudski. Elles sont catégoriques, elles sont vives, elles sont même brutales, mais elles sont fort plaisamment imagées. Sur le régime parlementaire, jamais, croyons-nous, M. Mussolini en personne n'en a dit autant. Et c'est en tout cas un document historique, étant donné que le maréchal Pilsudski, ministre en exercice, s'adresse à une Assemblée qui a été récemment élue, dont les membres, ou du moins beaucoup d'entre eux, ont invoqué son nom et son prestige et que la Constitution polonaise investit des pouvoirs les plus étendus. Depuis Cromwell, jamais dictateur républicain n'avait traité un Parlement avec plus de rudesse. À quatre ou cinq reprises, comme un refrain et une provocation, le maréchal Pilsudski s'adressant à la Diète l'appelle « Diète de catins ». Mais il développe ses motifs en les illustrant de toutes sortes d'images propres à frapper l'esprit populaire.

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Il nous est impossible de tout citer. Il y a là les pages d'une ironie et d'un mépris extraordinaires, lorsque, par exemple, il compare les séances du Parlement aux « travaux forcés inutiles » et lorsqu'il dit aux députés que leurs discours font périr les mouches elles-mêmes d'ennui. C'est à de l'humour anglais, à du Carlyle de Past and Present ou à du Chesterton que l'on songera en lisant ceci : Lorsque, le sourire aux lèvres, je vois les petits enfants converser gravement avec leurs poupées comme avec des êtres vivants auxquels ils commandent divers actes qu'ils accomplissent eux-mêmes, comme je le vois faire par mes fillettes qui, à dîner, après avoir placé leurs poupées près d'elles, approchent très gravement la cuillère du visage en porcelaine de la poupée, je trouve un tel jeu très gentil, mais je me sens incapable d'y participer. Mais lorsque ces messieurs qui, en leur souveraineté, font une haineuse concurrence à M. le président de la République et défendent jalousement des privilèges nullement mérités, usent dans leur travail des méthodes absolument insensées qui sont celles des petits enfants approchant une cuillère pleine de soupe de la bouche d'une poupée, alors vraiment je ne suis en état ni d'écouter ces choses, ni de les regarder. Le processus même du travail, consistant uniquement en des discours, c'est là l'invention la plus monstrueuse qui jamais ait pu naître dans l'esprit d'un homme. Et encore ce morceau sur les méthodes de travail au Conseil des ministres : À la séance du Conseil, chez M. le président de la République, j'ai affirmé que les fonctions du chef du gouvernement étaient à ce point pénibles du fait que le plus clair de son temps était consacré à s'occuper des nourrissons que tous lui mettaient dans les bras. Comme, à Wilno d'où je suis originaire, j'ai entendu souvent cette malédiction : « Puisses-tu élever les enfants des autres, » c'est avec épouvante que j'ai pensé au sort d'un tel malheureux. D'abord, voici venir messieurs les ministres au complet, mes chers et aimables collègues du cabinet qui, soit ayant rencontré des obsta-

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cles dans leur travail, soit voulant faire des extras ou se livrer à des controverses, mettent dans les bras du chef du gouvernement les nourrissons, si gentils et choyés, et qui souvent ne sont que d'affreux moricauds désavoués par leurs parents. Le seul processus de ce qu'on appelle « la mise d'accord », qui dans le fonctionnement des ministères chez nous occupe une place si large et si prépondérante, ce processus dure si désespérément longtemps et absorbe tant de paperasserie que, je l'avoue, bien que ce processus soit imposé à la machine de l'État, pas une seule fois je n'ai osé toucher aux monceaux de feuilles remplies de caractères dactylographiés de peur d'aller dans une maison de fous. Et cependant c'était là mon strict devoir. Citons encore ceci : La passion pour la centralisation qui se manifeste chez nous d'une façon ridicule, rend le travail improductif au point de vue législatif, étant donné que les trois quarts de l'ordre du jour de chaque séance du Conseil des ministres sont consacrés à des questions telles que : la modification des frontières des communes dans les régions particulières de l'État ; l'autorisation d'achat des immeubles par les étrangers ; l'autorisation à des citoyens particuliers d'entrer dans la Légion étrangère en France ; des changements aux postes officiels des classes relativement très inférieures ; toutes décorations polonaises ou étrangères et enfin tout autre joli bibelot de notre bureaucratie. À tout cela M. le président du Conseil doit mettre la main et donner son assentiment. Dans l'accomplissement consciencieux, dis-je, de ses fonctions l'omnipotence doit disparaître, noyée dans un déluge de paperasseries, de petites et minuscules circulaires qui ne prennent pas plus de trois minutes de temps, mais qui, à l'homme se débattant dans tout ceci, ne laisse que la « corde pour se pendre ». À ceci il convient d'ajouter la véritable fureur de protection de tous ceux qui, avec une obstination vraiment admirable, ne réclament au plus que trois ou cinq minutes pour faire du chef du gouvernement, soit un avocaillon de leurs affaires privées, soit un juge et un expert en inventions (ce qui occupe généralement une demi-heure de temps), soit satisfaire à leurs désirs qui est de destituer un fonctionnaire d'État, ou de nommer à des postes non existants de fort sympathiques jeunes gens ou bien encore de libérer de toute responsabilité pour des abus de confiance des gens non

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moins sympathiques qui, uniquement mal conseillés et à la suite d'étranges machinations, ont mis la main dans le sac du Trésor. Il faudrait d'ailleurs prolonger ces extraits et il est peu probable que la presse des démocraties occidentales fasse grand écho à ce document unique. Car enfin, l'auteur de cette satire n'est pas un théoricien de la contre-révolution. Ce n'est ni un doctrinaire ni un polémiste professionnel. Le maréchal Pilsudski, comme du reste M. Mussolini, a fait ses débuts dans le socialisme. Et il est homme d'action, resté au centre de l'action, personne ne disposant en Pologne de l'ascendant qu'il y possède. On s'étonnera donc que les déclarations du maréchal Pilsudski soient mises, chez nous, sous le boisseau. Quand ce ne serait que pour la curiosité et la signification du fait, nos démocraties devraient en être informées, étant donné surtout que Pilsudski continue à nuire aux vertus des régimes démocratiques dont il est porté à ne voir qu'une caricature dans la « Diète de catins » qu'il fustige devant son pays. L'Action française, 7 juillet 1928.

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2.11

La bataille de la Vistule
L'Action française, 15 octobre 1928

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LE commandant Larcher vient de traduire en français, avec une préface de M. le maréchal Foch, l'important ouvrage du général Sikorski sur la Campagne polono-russe de 1920. Le général Sikorski a pris part aux opérations qui aboutirent à la victoire de Varsovie et à l'expulsion des envahisseurs bolcheviks. Il commandait lui-même la Ve armée. Son livre est un historique clair et précis des opérations. Mais il a tiré de ce récit des conclusions politiques d'une haute portée. On sait d'ailleurs que le général Sikorski, ancien ministre de la Guerre, a cette intelligence étendue que donnent les grandes responsabilités. Les causes d'une guerre sont essentielles quand on veut en comprendre la marche et en prévenir le retour. Le général Sikorski insiste fortement sur la tentation que donna aux Soviets l'isolement de la Pologne au moment où, sortant du tombeau, venant à peine de rassembler ses trois tronçons, elle avait tout à faire pour organiser les premiers linéaments d'un État. Cet isolement était tragique. Sauf la France, la Pologne était entourée d'indifférence et même d'hostilité. Car ce n'était pas seulement un isolement moral : le transport du matériel fiançais envoyé en Pologne

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« était refusé par les travailleurs allemands de Dantzig et aussi par les Tchèques, les Autrichiens et les Belges ». Les Belges : à vous, Vandervelde ! S'il n'avait tenu qu'à ce chef socialiste, héritier de la pensée démocratique du dix-neuvième siècle, la Pologne, ô Michelet, ô Mickiewicz, eût été crucifiée de nouveau. Ainsi, ce qui a provoqué cette guerre de 1920, c'est la conviction où furent les Soviets que le moment était venu d'en finir avec la Pologne. La neutralité de l'Europe a fait couler le sang. Elle a failli être fatale à l'Europe elle-même. Car, le barrage polonais rompu, l'invasion bolcheviste courait vers l'Occident. Le général Sikorski indique, parmi les causes de la victoire polonaise, l'excès de confiance de l'armée rouge. Tout à fait comme pour l'armée allemande en 1914. Selon le mot profond du général Weygand, la présomption avait fait battre les généraux de Guillaume Il. Et, puisque nous nommons le général Weygand, le livre du général Sikorski ne manque pas de mettre en lumière les services que rendit à la Pologne en 1920 le chef d'état-major du maréchal Foch. Il y ajoute cet hommage : « Nos camarades les officiers français, au moment le plus critique de la guerre, se trouvèrent nombreux à nos côtés bien qu'ils ne fussent pas protégés par la qualité de belligérants. » C'est dit sans insister. Ce n'en est que plus beau. L'Action française, 15 octobre 1928

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2.12

Les étapes
L'Action française, 29 décembre 1930.

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L'effort politique de l'Allemagne est dirigé contre la Pologne. C'est public, patent, reconnu. En France, on ne le nie pas. On aime mieux ne pas le savoir. En Allemagne, delenda est Polonia s'imprime ouvertement. « Blessure ouverte au flanc de l'Europe », dit l'ancien chancelier Marx, dramatiquement. Jadis, la cause de la Pologne, « péché de l'Europe », était une cause libérale et catholique. Le Centre allemand a changé tout cela et il oriente les démocrates chrétiens d'Occident contre le polonisme tandis que les démocrates laïcs d'Allemagne font un devoir de conscience à tous les libéraux de prendre parti contre les « oppresseurs » polonais. Dans notre livre les Conséquences politiques de la paix qui date de 1920, nous avions cité un article de la revue La Pologne, paru en juillet de la même année, et qui annonçait tout ce qui se déroule planmœssig, selon le plan, selon une stratégie de Schlieffen appliquée à la politique. Cet article disait, il y a donc dix ans : « Le partage de la Pologne n'est pas un but éloigné et vague de la politique allemande. Il est bien défini et regardé comme pouvant être réalisé dans un temps très rapproché. En observant la politique allemande et les événements en Europe orientale, on peut se rendre exac-

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tement compte du plan allemand. D'après ce plan, la politique allemande doit procéder par trois étapes : I° le rétablissement des anciennes frontières à l'est ; 2° l'établissement d'une hégémonie allemande dans l'est de l'Europe, 3° la revanche du côté de l'ouest et l'hégémonie allemande sur le continent européen. L'exécution de ce programme est conditionnée par le rétablissement de la Prusse dans ses anciennes frontières, ce qui implique un nouveau partage de la Pologne... La réussite d'un partage de la Pologne - malgré et contre les droits des nationalités à disposer d'elles-mêmes, principe si hautement proclamé à Versailles et accepté par les Allemands qui ont compris bien vite quel profit ils pourraient en tirer en Europe orientale - se base sur les trois ordres de faits suivants : I° le rétablissement d'une situation politique qui, au dix-huitième siècle, a abouti aux partages de la Pologne et a maintenu, au dix-neuvième siècle, une Pologne divisée ; 2° la situation intérieure de la Pologne et les tendances polonaises ; 3° la neutralité des puissances occidentales telle qu'elle a existé pendant les partages du dix-huitième siècle et telle qu'elle a persisté pendant les partages accomplis au dix-neuvième siècle. Ainsi on peut quelquefois prophétiser, dans la mesure où l'avenir se déduit de ce qui a été et de ce qui est. Actuellement, l'Allemagne tend bien à rétablir ses anciennes frontières à l'est. Et ses libéraux, catholiques, protestants, juifs ou sans confession ameutent l'opinion du monde entier contre le régime de Pilsudski, ce qui nous ferait croire que ce régime contrarie le plan en cours d'exécution. L'Action française, 29 décembre 1930.

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2.13

Pierre précieuse
L'Action française, 14 janvier 1931.

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Rien ne vaut un beau texte, et nous aurions envie, aujourd'hui, de ne rien faire d'autre que de transcrire celui que nous avons découvert. On peut discuter sans fin sur la maxime : « Si tu veux la paix, tiens-toi prêt à la guerre, » puisqu'il y aura toujours des gens pour soutenir que la meilleure façon de conserver la paix c'est de ne pas admettre la guerre, même en idée. Pratiquement, il s'agit de savoir si, dans les circonstances présentes, le désarmement, que l'Allemagne conçoit d'ailleurs comme un droit égal aux armements, serait propre à empêcher les conflits ou de nature à les provoquer. Il n'y a pas lieu de chercher des subtilités. La paix ne peut être menacée que par les pays qui ont des traités à détruire, des frontières à réviser, une revanche à prendre. Le point où le danger immédiat est le plus visible, tout le monde le connaît. Il est aux confins de l'Allemagne et de la Pologne. Le Vorwœrts de dimanche, après avoir dit qu'aucun Allemand ne pouvait reconnaître la frontière orientale pour « juste et raisonnable », concluait néanmoins par un appel au calme et donnait les raisons que

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le Reich doit avoir de ne pas entreprendre une guerre contre ses voisins de l'Est. Première raison, mais l'on ne peut pas dire que, pour le Vorwaerts et ses lecteurs, ce soit la plus forte, car aucun mot n'y est souligné, il y a la Société des Nations, Locarno, Kellogg. L'Allemagne ne pourrait faire la guerre sans une triple violation des pactes. Mais la sanction n'est pas bien effrayante. Alors, seconde raison du Vorwaerts, la principale, que nous traduisons littéralement et que nous voudrions voir gravée en lettres d'or sur la porte de la conférence de Genève : En outre, nous ne pouvons pas faire la guerre à la Pologne parce que, étant donné la proportion actuelle des armements, nous perdrions nécessairement n'importe quelle guerre. Tel est le diamant que nous avons cueilli dans le journal social-démocrate. Il est d'une inestimable valeur. Ajoutons que, dans le texte original, le mot verlieren (perdre) est souligné. Ainsi la crainte de la défaite et des suites de la défaite est jugée par les socialistes pacifiques du Vorwaerts plus persuasive que la condamnation morale qui résulterait de la violation des pactes. Enfin, surtout, l'inégalité des armements, l'infériorité même dont l'Allemagne se plaint aux quatre vents du ciel, voilà le plus efficace des freins. Ce n'est pas nous qui l'aurons dit. Et nous disons aux autres : « Si tu aimes la paix, conserve cette salutaire « proportion » actuelle. Oh ! conserve-la bien. » L'Action française, 14 janvier 1931.

Jacques Bainville, La Russie et la barrière de l’Est (1937)

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2.14

Le quatrième partage
L'Action française, 5 février 1931.

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THÉODORE Wolff reprend sur le mode mineur et laïque le thème de Mgr Kaas. Les traités, c'est le passé. La France, à qui l'Allemagne ne demande rien que de renoncer au dogme de l'intangibilité, n'a pas intérêt à s'endormir dans la contemplation de l'acte de Versailles. Qu'elle adhère au principe de la révision et elle aura la reconnaissance du peuple allemand qui ne désire pas autre chose. Il est vrai que l'Allemagne n'aspire pas seulement au principe de la révision. Elle l'obtiendra pour s'en servir. Théodore Wolff lui-même ne nous fera pas croire que ce soit pour faire triompher la doctrine de l'évolution et de la vie sur le « passéisme » et l'immobilité. Mgr Kaas a été plus net lorsqu'il a dit, s'adressant aux Français : « Votre frontière, nous ne prétendons pas y toucher. Nous la regardons comme définitive. Entre vous et nous, c'est fini de la lutte et de la contestation héréditaires. Si vous le voulez et à condition que vous fassiez le nécessaire. C’est si simple ! Cela vous coûtera si peu ! Laissez-nous régler nos comptes avec la Pologne. Qu'est-ce que cela peut vous faire ? » Il est assez fâcheux que ce langage soit celui que M. de Schoen tenait au Quai d'Orsay en juillet 1914 lorsqu'il demandait à la France de

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laisser l'Allemagne régler ses comptes avec la Russie. Mais le marché qu'on nous offre n'a pas toujours été refusé. La première République, celle de la Révolution, qui a été inimitable dans la forfanterie, avait fort bien accepté de se sauver aux dépens des Polonais. Les deux partages de 1793 et de 1795 furent le prix du désistement de la Prusse après la canonnade de Valmy. La paix de Bâle consacra le sacrifice. Et cette histoire, qui est de l'histoire, a toujours été cachée avec soin aux petits enfants. Pas un Français n'a pu apprendre à l'école l'existence de cette tache sur la vierge et glorieuse Révolution. Pourquoi ce qui s'était fait alors ne pourrait-il se recommencer ? Mgr Kaas et Théodore Wolff songent à Brünswick. On laisse à la France une image d'Épinal, les volontaires de la République mettant l'ennemi en fuite rien qu'en agitant leur chapeau tandis que Goethe écrit : « Une ère nouvelle s'ouvre pour le monde. »Et puis l'on va se faire la main sur la Pologne, ce que Goethe trouve encore très bien. L'Action française, 5 février 1931.

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2.15

La Pologne et ses amis
L'Action française, 24 octobre 1934.

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PLUSIEURS fois différée, la visite à Varsovie du général Goembœs a eu lieu avec une remarquable discrétion. Le chef du gouvernement hongrois n'a pas voulu qu'il fût donné à cette rencontre plus de sens qu'elle n'en a par elle-même. Il a été décoré de l'Aigle blanc. Il a causé avec le maréchal Pilsudski et le colonel Beck. On était entre militaires et entre camarades. De part et d'autre, la vieille amitié des deux pays est évoquée. Il est sûr qu'il n'y a pas, pour la Pologne, de sujets de dissentiment avec la Hongrie, pas plus qu'il n'y en aurait pour la France elle-même si, par infortune, et depuis bien des années, la Hongrie ne se trouvait toujours dans l'ost opposé. Il va sans dire que la politique polonaise, s'étant rapprochée de la politique allemande, se rapproche aussi de la politique hongroise. La seule obscurité est de savoir jusqu'à quel point la Pologne épouse le révisionnisme germanique et magyar. Il est, somme toute, original qu'un pays ressuscité par les traités de 1919 s'associe aux négateurs de ces traités. Nous comprenons fort bien que, dans son orientation nouvelle, la Pologne a eu pour motif déterminant l'alliance de la France et des Soviets. La Pologne n'a pas voulu être serrée entre l'écorce russe et l'arbre allemand ni servir de théâtre à une rencontre de l'armée rouge et de la Reichsheer. Elle a recherché une sorte de neutralité. A-t-elle la

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garantie que l'Allemagne, en échange, garantit l'intégrité de son territoire ? Cette question en pose d'autres. Quels sont les desseins militaires de l'Allemagne ? Quelle est la nature de notre accord avec l'U. R. S. S. ? Est-ce une alliance défensive ? Quels cas prévoit-elle ? Les prévoit-elle tous ? Il en est un qui est tenu pour vraisemblable. Militaires et politiques allemands ont beaucoup réfléchi depuis 1918. Ils ont cherché les causes de leur défaite. Ils les connaissent. On trouvera dans le livre récent du général Mordacq, les Leçons de 1914 et la prochaine guerre, l'essentiel de ces réflexions. Il y a des raisons de penser qu'une autre fois l'Allemagne évitera de tomber dans les mêmes fautes, qu'elle ne cherchera pas la guerre sur deux fronts et qu'elle réservera toutes ses forces pour le principal adversaire. Dès lors, il est tout naturel que, décidée à porter ses coups du côté de la France, elle neutralise la Pologne qui a repoussé le pacte oriental et se contenterait sans doute de monter la garde devant la Russie, - si nous pouvons attendre de la Russie rouge des services égaux à ceux que la Russie blanche, en 1914, nous a rendus. En définitive, l'attitude de la Pologne renforce la présomption qu'un autre Schlieffen est à l'oeuvre et prépare une attaque à l'Ouest et peut-être contre la France seule. A cette fin, Hitler continue et doit continuer Stresemann, selon la maxime du général Krauss citée par le général Mordacq : « Si l'on peut étaler les apparences d'une politique de paix, ce ne doit être que comme un stratagème trompeur pour endormir le peuple sur qui on a des vues et le surprendre endormi dans l'imprévoyance. » Il est à croire que la Pologne elle-même aurait quelque chose à tirer de cet avis. Mais il n'est déjà pas sûr qu'en France on en saisisse l'utilité. L'Action française, 24 octobre 1934.

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2.16

Le séjour de M. Goering en Pologne et le problème de Memel
La Liberté, 29 janvier 1935.

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LE général Goering, en costume de grand veneur, s'est rendu en Pologne pour y chasser le lynx dans la forêt profonde. Le lynx est un curieux gibier. L'auroch serait un plus beau coup de fusil. Le temps de le tirer n'est pas encore venu. L'auroch n'est pas à point. Ce sera pour une autre fois. Le lynx s'appelle en lithuanien Klapeida et en allemand Memel. Quant à l'auroch, dont la poursuite et l'hallali sont différés, peut-être un jour se nommera-t-i1 tout simplement Pologne. En attendant, la Pologne entretient des rapports intimes avec l'Allemagne. Il faut savoir pourquoi. Ce rapprochement, qui eût semblé naguère incroyable, tient à plusieurs raisons. Il tient d'abord à la politique que la France a faite elle-même. Si la collaboration de Berlin et de Varsovie semble bizarre, que dire de la collaboration de Paris et de Moscou ? C'est par là que le relâchement des liens entre la Pologne et nous a commencé.

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* * * On n'est pas ami de tout le monde, comme le Sosie de Molière. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas vrai. Une amitié nouvelle en aliène une ancienne. On perd d'un côté ce qu'on gagne de l'autre. Ou bien il faudrait que le monde fût composé d'anges et de saints sans intérêts terrestres, ce qui n'est pas. Il y avait certainement à Varsovie, avant notre rapprochement avec Moscou, des partisans d'une entente étroite avec l'Allemagne. Le colonel Beck, aujourd'hui ministre des Affaires étrangères, en était. Ces préférences et ces sympathies, pour se traduire par des actes, ont eu besoin d'un motif, au moins d'un prétexte. Motif ou prétexte sont inscrits sur la carte, cette carte de l'Europe de l'Est qu'on a tort de ne pas mieux regarder quand on rêve chez nous d'une nouvelle alliance russe. L'Allemagne et la Russie n'ont plus de frontière commune. Qu'arriverait-il donc si elles entraient en conflit ? Elles devraient se battre sur le corps de la Pologne, qui ne tient pas à redevenir champ de bataille et qui se dit que le vainqueur, quel qu'il fût, refuserait de s'en aller. La Pologne estime, à tort ou à raison, que son indépendance est mieux protégée par une entente avec l'Allemagne. * ** En tout cas, s'il faut choisir, c'est l'Allemagne qu'elle choisit parce que les chances hitlériennes lui semblent meilleures que les chances soviétiques. C'est peut-être encore à tort ou à raison. Mais, à Varsovie, on considère que le pouvoir du Führer est plus solide que l'Occident ne le pense, tandis que l'heure est passée pour les idées socialistes et démocratiques sur le succès desquelles la politique française semble encore compter. Le résultat du plébiscite de la Sarre n'est pas de nature à changer sur ce point l'opinion du maréchal Pilsudski et du colonel Beck.

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Seulement, si notre pacte avec les Soviets est un douteux billet, celui de la Pologne avec l'Allemagne ressemble beaucoup aux pactes qu'on signe avec le diable. La chasse au lynx en est témoin. Les Polonais ont de vieux griefs contre les Lithuaniens auxquels les Allemands veulent reprendre Memel. Que la Lithuanie soit dépecée, qu'arrivera-t-il ensuite ? De qui sera-ce le tour ? Nous craignons de le deviner - ou plutôt, tout le monde le devine. La Liberté, 29 janvier 1935.

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2.17

Rapprochement avec l'Allemagne ?
La Liberté, 4 avril 1935.

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M. Eden s'étant arrêté à Varsovie à son retour de Moscou, M. Pierre Laval est invité à faire la même halte pendant le même itinéraire. Il eût été tout à fait fâcheux qu'il brûlât la gare. Et l'on peut être assuré qu'il sera reçu avec les manifestations d'une amitié sincère. Mais Louis Barthou avait déjà été accueilli avec toutes les marques de l'affection, ce qui n'avait rien changé à l'état des choses diplomatiques tel que l'accord de la Pologne et de l'Allemagne l'ont créé. Le sentiment et la politique font deux. Le système des pactes n'est pas propre à rassembler ces deux éléments, d'abord parce qu'il est obscur et ce qui est obscur ne donne jamais confiance. Or, les amendements que M. Eden suggère d'apporter aux pactes de l'Europe orientale font désirer un peu plus de lumière. On est allié ou bien on ne l'est pas ; on se doit réciproquement et l'on s'apporte assistance en cas de danger ou bien il n'existe pas d'engagements. Il n'y a pas de moyen terme. Lorsque la Pologne s'est rapprochée de l'Allemagne, elle a eu une circonstance atténuante. Elle n'avait de garanties formelles nulle part et elle devait, à ses côtés, choisir entre deux périls. Elle a modifié un

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mot de sa devise célèbre et elle en a ajouté un autre : « Dieu est trop haut, la France trop bas, la Russie trop près. » Il y a des Polonais qui craignent l'Allemagne plus que la Russie et d'autres pour qui c'est le contraire. Cela fait chez eux comme dans la Suède du temps jadis le parti des bonnets et le parti des chapeaux. Ce qui est vrai, c'est que la Pologne est fort à plaindre d'avoir deux pareils voisins. Peut-être celui de l'Ouest se chargera-t-il lui-même de montrer qu'il est le plus désagréable et que ceux qui, selon l'exemple donné jadis par l'Autriche et l'Italie, s'allient avec lui pour ne pas se battre, ne sont pas à l'abri de ses convoitises. La définition de l'amitié, « c'est vouloir les mêmes choses ». L'Allemagne veut surtout certaines choses qui sont à la Pologne. La politique polonaise a opté pour l'entente avec Hitler. Cela passera. Elle s'est éloignée de nous. Cela reviendra et peut-être même plus tôt que nous ne le désirons si la Pologne appelle au secours. La Liberté, 4 avril 1935.

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2.18

Pilsudski
L'Action française, 14 mai 1935.

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Il meurt au moment même où, l'un de nos ministres quittant Varsovie pour se rendre à Moscou, la politique polonaise est, en France, l'objet de discussions qui montrent qu'elle est pour nous aussi peu définissable que l'original dictateur lui-même. Qu'était Pilsudski ? Peut-être un homme qui connaissait son pays, c'est-à-dire la nature de l'histoire de son pays, qui se rappelait que, jadis, l'indépendance de la Pologne avait succombé à ce qu'on appelait la « démocratie nobiliaire », remplacée de nos jours par la démocratie parlementaire. Ses partisans, ses interprètes nous ont souvent dit : « Vous vous étonnez de notre accord avec l'Allemagne. Vous en êtes froissés. Tenez-vous compte, dans vos pactes, de notre situation ? Croyez-vous que nous ne soyons pas meilleurs juges de nos propres intérêts que nos meilleurs amis ? » On oublie, un peu légèrement, qu'en 1920 la Pologne avait été envahie par l'armée rouge et qu'à peine sortie du tombeau elle avait failli périr. Pilsudski remporta deux victoires de Varsovie, l'une, d'abord, sur les Russes ; l'autre, en 1926, sur la vieille anarchie que déjà Catherine favorisait.

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« Le but de Catherine était de perpétuer et d'augmenter les désordres de la Pologne afin d'achever son ouvrage. Qu'on observe que la Russie s'est constamment opposée à ce que la Couronne de Pologne devînt héréditaire, on appréciera mieux les motifs qu'elle fit enfin valoir pour consommer le démembrement. Dans la nouvelle constitution que l'influence russe et la violence firent adopter, les abus étaient soigneusement conservés. La forme du gouvernement resta toute républicaine, le liberum veto fut remis en usage, la faiblesse du pouvoir exécutif assurée et l'anarchie des diètes perpétuée. » Ces choses, et d'autres plus nouvelles, étaient présentes à l'esprit de Pilsudski. Dans la biographie du « maréchal » qui vient de paraître en français comme pour une oraison funèbre, M. Paul Bartel rappelle, sans commentaire, un fait perdu dans le tourbillon des événements contemporains. En 1920, le général Weygand et une élite de militaires français avaient apporté le concours de leur savoir et de leur expérience à la Pologne, risquant le supplice s'ils tombaient prisonniers des bolcheviks, puisqu'ils n'étaient pas des belligérants réguliers. Mais si la France avait prêté quelques-uns des meilleurs de ses fils, d'où étaient venues les munitions au transport desquelles les socialistes de certains pays occidentaux s'opposaient ? De Hongrie. Française et hongroise, ce fut, sans que nous désirions nommer les manquants, toute l'assistance que la Pologne reçut. Et l'on est surpris qu'elle soit en défiance non seulement contre la Russie, mais contre certains autres voisins ! Le contraire seul serait surprenant. La dictature de Pilsudski, sur les caractères particuliers de laquelle il y aurait beaucoup à dire, était éminemment viagère. On voit mal ce qui lui sera substitué. On voit très bien le nombre des difficultés auxquelles doit encore faire face la Pologne merveilleusement ressuscitée d'entre les morts. L'Action française, 14 mai 1935.

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La Roumanie
3.1

Le cinquantenaire de l'indépendance Roumanie
L'Action française, 11 Mai 1927.

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Au banquet qui a été donné avant-hier pour le cinquantenaire de l'indépendance roumaine, M. Diamandy, représentant de la Roumanie en France, a prononcé un discours nourri d'idées et de faits, dans lequel il a retracé à grands traits - mais ce sont des traits fortement burinés - l'histoire de son pays. En l'écoutant, nous songions aux pages où Léon de Montesquiou a autrefois dégagé la philosophie historique des expériences du peuple roumain. Dans un temps où ces idées ne sont pas à la mode, M. Diamandy a mis admirablement en lumière, ce qui aura peut-être été une révélation pour quelques-uns de ses auditeurs, les services que l'institution monarchique a rendus à ces « principautés danubiennes » dont l'avenir n'avait été deviné que par des hommes d'une prescience rare, et qui sont devenues un Etat et une nation, qui ont résisté aux crises de croissance comme à l'hostilité des Empires voisins, qui ont même pu ache-

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ver leur unité territoriale à partir du jour où elles ont eu l'unité du pouvoir et la suite dans le gouvernement. C'est une histoire curieuse que celle de ce rameau catholique d'une famille allemande - celle des Hohenzollern ni plus ni moins - qui, planté aux bords du Danube, dans un pays rattaché à Rome par l'esprit, à Byzance par la religion, a grandi comme un arbre indigène. Selon l'expression de M. Diamandy, « à l'instant même où le prince Charles posa le pied sur le sol roumain, il fut naturalisé roumain, de toute son âme ». Il en avait été de même, quelques années plus tôt, pour Léopold de Saxe-Cobourg devenu roi des Belges, comme, dans un autre siècle, pour le duc d'Anjou devenu roi d'Espagne. Pourquoi un peuple qui n'a pas de dynastie nationale va-t-il chercher une dynastie étrangère ? M. Diamandy l'a expliqué en termes d'une clarté saisissante : l'instabilité du pouvoir (c'est-à-dire les compétitions pour le pouvoir), menaçait la nation roumaine, encore à peine affranchie, de tomber dans l'anarchie, et, par l'anarchie, de retomber dans la servitude : Il était nécessaire que le trône devînt le centre de gravité de l'État roumain, l'agent directeur et pondérateur qui maintient l'équilibre et assure la continuité. Le besoin d'assurer la stabilité du trône a été ressenti avec tant de force qu'il nous a tous ralliés à l'acceptation d'une dynastie étrangère. Vous pouvez en conclure combien les Roumains ont jadis souffert de leurs continuels changements de régime. Un vestige de ce que fut, pour eux, cette expérience amère, s'est fixé dans un de leurs vieux proverbes qui, pour n'être pas arabe, n'en est pas moins clairvoyant : « Changement des règnes, joie des fous. » Cette leçon de politique n'est pas la seule que M. Diamandy ait donnée. Il a montré par l'exemple de son pays que « les lendemains de victoire sont tragiques ». Ayant, en [877, aidé la Russie à vaincre les Turcs, la Roumanie, en récompense, fut dépouillée de la Bessarabie. Et si, après la guerre de 1918, elle a retrouvé cette province, les Soviets la lui contestent encore. Telle est la morale, telle est la justice, même dans les « guerres du droit ».

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Après cette constatation non pas amère, mais simplement réaliste, nous avons été un peu étonné d'entendre une apologie sans réserves du principe des nationalités. M. Diamandy nous permettra-t-il de lui faire remarquer que ce principe est à double tranchant. Pareil au sabre de M. Prudhomme, il sert à fonder les unités nationales et à les détruire. Si la Roumanie en a eu le profit dans le passé, il n'y a plus guère qu'un peuple en Europe qui puisse en attendre un bénéfice. C'est l'Allemagne. Au nom du principe des nationalités, elle réclame la réunion de l'Autriche. Elle pourra encore réclamer maintes annexions ou réannexions petites et grandes. Dans l'intérêt de tous, mais surtout dans celui des pays de la Petite-Entente, mieux vaudrait ne pas rouvrir cette boîte de Pandore. L'Action française, 11 Mai 1927.

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3.2

La mort de Ferdinand 1er
L'Action française, 21 juillet 1927.

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LE roi de Roumanie est mort hier après une longue maladie, véritable calvaire. Sur son lit de mort, il a dû encore régler la succession au trône et préparer la transmission de l'autorité roumaine au Conseil de régence. Il fallait en outre que le pouvoir fût entre des mains fermes et sûres. On dirait que Ferdinand 1er a rassemblé assez de force pour résister à son mal jusqu'au moment où les Bratiano ont été là. Depuis les premiers jours de son histoire moderne, la Roumanie a trouvé cette famille d'hommes d'État aux côtés de la monarchie. Elle la retrouve encore et c'est la garantie que tout se passera avec ordre et régularité. Lorsqu'un Bratiano a été de nouveau premier ministre, Ferdinand 1er a pensé : « Maintenant, je puis mourir. » La couronne nationalise ceux qui la portent. C'est une expérience qui a été faite partout avec le même succès, mais jamais peut-être avec la même plénitude que par la dynastie roumaine. Ferdinand 1er était un Hohenzollern. Il était né dans la petite principauté de Sigmaringen d'où son oncle était parti un jour pour régner, malgré l'Europe, aux bords du Danube. Toute sa jeunesse s'était passée dans le prestige et l'éclat de l'empire allemand. Comme son oncle, il avait sans doute des sympathies pour l'Allemagne, comme il avait des liens de famille avec le roi de Prusse. Cependant, l'heure venue, en 1916, il n'hésita pas à entrer en lutte avec les deux empires du centre pour répondre aux as-

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pirations de son pays et, dans une situation identique à celle du roi Victor-Emmanuel inclinant la balance en faveur de l'intervention, achever l'unité roumaine. Sombre épisode de la guerre, qui ne couvrit pas de gloire les Alliés, et où l'État roumain abandonné et trahi faillit périr. Ferdinand 1er ne changea pourtant ni de camp, ni d'idée, ni d'espérance. L'événement final lui donna raison. En 1918, la Roumanie trouvait toutes ses frontières nationales. Et Ferdinand 1er, en refoulant ses sentiments intimes, avait rempli sa mission. Ou plutôt, il n'en avait rempli que la première partie. Il restait à assimiler les provinces qui venaient presque doubler l'ancien royaume. Qu'on imagine la réunion d'une Alsace-Lorraine aussi grande que la France et dont la communauté, au lieu de remonter à moins d'un demi-siècle d'annexion, n'eût résidé que dans de lointains souvenirs. Voilà pourtant comment s'est constituée une grande Roumanie, aussi unie, aussi ordonnée que l'ancienne, parce que - M. Diamandy, son très distingué représentant à Paris le rappelait récemment - elle a encore, dans sa dynastie, le point d'appui qui ne lui a jamais manqué depuis 1866. Comme si les épreuves étaient réservées à la Roumanie pour qu'elle en triomphât, ce sont des difficultés dynastiques qui ont occupé les derniers jours de Ferdinand 1er. Là aussi il a imposé silence à ses sentiments. Il n'a écouté que l'intérêt de l'État. Il a été jusqu'au bout l'esclave du devoir professionnel. Chose rare : les Roumains savent et reconnaissent les services qu'il leur a rendus. C'est la seule récompense du métier de roi, comme le sacrifice de soi-même en est la condition. L'Action française, 21 juillet 1927.

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3.3

En Roumanie
L'Action française, 10 octobre 1927.

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Un voyage, un beau voyage, en Roumanie m'a fait délaisser, durant deux semaines, le devoir du commentaire quotidien. Puis-je jeter toutes chaudes sur le papier, en descendant du train, quelques impressions ? A près de 3 000 kilomètres de Paris, il est un pays de latinité, séparé de nous par plusieurs barrières, entouré de voisins différents ou hostiles, qui vit avec nous en idée, et qui se demande sans cesse : « Que devient la France ? Que pense-t-elle ? Que fait-elle ? » Oui, nous savons bien, en gros, que le peuple roumain est un peuple parent et ami, dont les affinités naturelles et électives sont françaises. Ceux qui le savent le mieux ne le savent pas encore assez quand ils n'ont pas vu et senti sur place le miracle d'un pays qui, aux bouches du Danube, aux bords du Pont-Euxin, à travers les siècles et les vicissitudes des oppressions, a gardé la conscience et la vitalité d'être un rameau détaché du monde occidental. Maurice Barrès aurait dit un « bastion de l'Est », le plus avancé et le plus exposé des bastions. Pays longtemps foulé aux pieds, pays maintes fois sacrifié, pays victime de plusieurs barbaries et encore menacé, mais qui, de son insécurité même, de sa réaction défensive contre le danger des invasions

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tire les règles de sa vie : la définition de la Roumanie tiendrait peutêtre dans ces quelques mots. En tout cas, c'est de là que découlent les principes essentiels de sa politique comme de sa spiritualité. Regardez la carte. La Roumanie a six voisins. Trois sont hostiles : la Russie, la Hongrie et la Bulgarie. Les trois autres, Yougoslavie, Tchéco-Slovaquie, Pologne, sont slaves, avec une nature, des sympathies, des tendances divergentes. C'est encore avec les Polonais que les Roumains auraient le plus de contact si, géographiquement, ce contact n'était si étroit, réduit à une si mince bordure, et si, d'autre part, prise entre la Russie et l'Allemagne, la Pologne n'avait tant à faire pour se défendre elle-même. De cet état de vie, on peut dire, sans rien outrer, qu'il est terrible. Auprès de lui, le nôtre passera pour doux, et notre fragile sécurité de limitrophes des Allemands devient presque enviable. C'est ce qui détermine les deux idées par lesquelles est dominée la Roumanie d'aujourd'hui, et sans lesquelles eue courrait le risque de périr : l'idée de nationalité et l'idée d'ordre. Alors on ne s'étonne pas des sympathies que trouvent chez les intellectuels roumains les doctrines de l'Action française. On ne s'étonne pas de l'emploi, je dirai même de 1'adoption, qu'ils en ont faite. Qu'y avait-il à la base et à l'origine de l'Action française ? Un nationalisme défensif, le sens d'un danger prochain, point de départ pour une définition des conditions du salut public. Toute l'histoire de la Roumanie contemporaine traduit cette définition, depuis l'établissement de la monarchie héréditaire, il y a soixante ans, jusqu'à la modification, par raison d'intérêt national, de l'ordre d'hérédité, l'institution royale étant conçue comme une fonction fondée sur l'utilité générale et dont les droits équivalent à des devoirs. La Roumanie a besoin d'autorité. Selon le juste thème que M. Mussolini développait un jour, elle n'a pas les moyens de se payer le luxe d'une démocratie. Les hostilités qui l'entourent lui font un besoin d'un gouvernement fort. D'autre part, le voisinage des Soviets crée chez elle une répulsion salutaire, et il est proverbial à Bucarest de dire que tout ce qui est mauvais, jusqu'au vent glacé des steppes, vient de Russie.

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Seulement, pour résister à tant de pressions et de pestilences, les Roumains ont encore un besoin : celui de sentir une résistance solide à l'extrême Occident. Leur véritable inquiétude, faut-il la dire ? Elle perce à travers leurs propos et leurs questions. Contre le communisme, la Roumanie tient. La France tiendra-t-elle ? C'est peut-être le souci majeur de ces Latins postés comme des sentinelles aux frontières de l'Asie. L'Action française, 10 octobre 1927.

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3.4

En Roumanie
L'Action française, 21 mars 1928.

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LES manifestations de l'opposition en Roumanie sont jugées par les uns comme plus bruyantes que graves et, par les autres, comme la menace d'un redoutable conflit. Ce qu'on ne dit pas, ce qu'on ne se soucie même pas assez de savoir, c'est entre qui le conflit a lieu et en quoi il consiste. Il faudrait lire, pour être édifié, un petit ouvrage, du reste fort tendancieux, que publiait naguère M. Jacques Ancel et qui annonçait « les Balkans aux balkaniques » par la constitution de partis et de gouvernements paysans, à l'exemple de ce que la Bulgarie a déjà connu. M. Jacques Ancel découvrait les mêmes symptômes en Yougoslavie et en Roumanie. Ces symptômes sont ceux d'un état d'esprit nouveau des masses agraires accédant à la conscience politique et aspirant au pouvoir dans des pays gouvernés, depuis qu'ils ont acquis leur indépendance, par une oligarchie d'hommes éclairés. C'est bien ainsi que les choses se présentent en Roumanie. Les Transylvains, nouvellement réunis aux provinces moldovalaques, noyau de l'unité, jouent à Bucarest le rôle des Croates à Belgrade, M. Maniu celui de M. Raditch. La disparition presque simultanée de Jean

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Bratiano et de Pachitch ajoute à la ressemblance. Les vieux chefs expérimentés et de formation intellectuelle occidentale qui avaient dirigé si longtemps leur pays avec des idées où l'on reconnaissait notre Faculté de droit et notre École de la rue Saint-Guillaume, ces vieux chefs s'en vont au moment où de nouvelles couches se lèvent, et précisément dans les régions libérées du joug étranger par la politique de ces hommes d'État. Le parti national paysan qui menace les libéraux roumains d'une insurrection n'est donc pas simplement un parti qui prétend, selon les règles du jeu parlementaire, en remplacer un autre. M. Maniu, M. Voïda Voïvod, M. Sorga ont beau être eux-mêmes des hommes cultivés et des « messieurs », ils ne sont tolérés à la tête du mouvement que comme chevaux de renfort, pareils à ces bourgeois éloquents, instruits et même riches qui se servent du socialisme et dont le socialisme se sert jusqu'à ce qu'il les rejette ou les dévore. Il s'agit bien en Roumanie d'une classe paysanne qui ne veut plus du gouvernement des « messieurs ». Nous voyons mal ce qu'on y gagnera et nous distinguons très bien ce qu'on aura à y perdre. Les « messieurs » parlaient européen, c'est-àdire le plus souvent français. Ils avaient institué un gouvernement aussi semblable que possible aux gouvernements occidentaux et acclimaté le régime constitutionnel rendu inoffensif par une fiction semblable à celle du rotativisme espagnol. Le gouvernement des paysans offrirait tous les risques de la démagogie inculte, plus ceux du nationalisme aveugle. Si le pouvoir doit être enlevé aux « messieurs » qui avaient l'idée de l'État, on regrettera les « messieurs ». L'Action française, 21 mars 1928.

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3.5

Le testament cassé
L'Action française, 9 juin 1930.

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CHARLES de Hohenzollern-Sigmaringen, grand-oncle du prince Carol, ayant été élu prince régnant de Roumanie, malgré l'Europe mais avec l'appui secret de Napoléon III, avait échappé à la surveillance autrichienne, s'était embarqué avec un déguisement sur un des bateaux qui descendent le Danube, puis était entré tout tranquillement dans son royaume. L'Europe aussitôt le reconnut. Cet incident eut des conséquences historiques considérables. Lorsque, quatre ans plus tard, un autre Hohenzollern fut élu au trône d'Espagne, le gouvernement de Napoléon III ne se contenta pas de sa renonciation. Il exigea une garantie du gouvernement prussien parce qu'on se souvenait à Paris de la manière dont on avait aidé Charles à braver la même sorte d'interdiction. Tout le monde sait que la demande de garantie fut l'occasion dont Bismarck se saisit pour provoquer la guerre de I870 d'où sortit l'Empire allemand. Nous ne croyons pas que la rentrée du prince Carol produise des effets aussi étendus. C'est jusqu'à présent une affaire intérieure roumaine, purement roumaine. Carol Il a aujourd'hui trente-sept ans. Il peut être assagi, guéri de ses égarements et péchés de jeunesse et faire à son tour un très bon roi.

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Vraisemblablement, le gouvernement de M. Maniu et du parti national-paysan, entré depuis quelques semaines dans des difficultés assez graves, s'est servi du prince Carol comme d'un bouclier. Lorsque le roi Ferdinand avait exclu son fils de sa succession, les libéraux étaient au pouvoir avec Jean Bratiano. Peut-être (ce n'est qu'une hypothèse, mais elle nous paraît satisfaisante) M. Maniu, qui s'est luimême retiré, a-t-il pensé qu'il consoliderait son parti en opposant Carol II au parti que dirigent aujourd'hui M. Vintila Bratiano et M. Duca. Mais qui sait si Carol roi gardera les rancunes du prince exhérédé ? On dit qu'il a pris modèle sur le malheureux roi Charles rentrant en Hongrie à bord d'un avion. La voie des airs serait-elle le chemin des trônes ? Qui sait si quelque jour, attendu à Buda-Pest comme Carol l'était à Bucarest, le prince Otto ne descendra pas aussi du ciel avec la couronne de saint Étienne sur la tête ? Il y a du mouvement, il y a du nouveau dans une grande partie de l'Europe. On casse des testaments royaux. On les brûle comme des bons A, B, C. Que d'autres choses, traités et constitutions, restent à casser et à brûler ! Nous avons comme une idée que l'évacuation de Mayence donne à beaucoup de gens l'idée de se dérouiller les jambes. L'Action française, 9 juin 1930.

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3.6

Élections en Roumanie
L'Action française, 4 juin 1931.

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LE résultat des élections roumaines est très satisfaisant parce qu'il prouve surtout que le pays n'a pas changé. Il y avait, dans la Chambre précédente, une énorme majorité pour M. Maniu. Il y aura une énorme majorité pour M. Jorga. Le système rotatif fonctionne toujours. C'est ainsi qu'il a fonctionné longtemps en Espagne. Il n'y en a pas de meilleur pour corriger le régime électif comme, au jeu, se corrige le hasard. Aussi il va sans dire que ces magnifiques résultats ne s'obtiennent pas sans un certain contrôle des urnes. Il y a en outre, en Roumanie, une prime à la majorité qui assure la totalité des sièges, ou peu s'en faut, au parti qui a le plus d'avance sur les autres. Mais du moment qu'un seul parti ne s'éternise pas au pouvoir, est-ce que le principe n'est pas sauf ? Dans la vraie doctrine du gouvernement représentatif, la majorité est faite pour gouverner, la minorité pour contrôler. Mais, avant de contrôler, il faut que l'on gouverne. Une majorité très forte pour exercer le pouvoir, une minorité faible peut-être, mais composée de têtes et de bonnes têtes pour surveiller et contrôler le pouvoir, pour former ce que les Anglais appellent le « ministère de l'ombre », ce ne sont pas de si mauvaises conditions. Les Cinq, au corps législatif du second

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Empire, faisaient peut-être une opposition plus efficace que deux cents. Seulement le fonctionnement régulier du système suppose d'abord des partis bien organisés, de véritables machines, ensuite des électeurs dociles et qui ne tiennent que très peu à une opinion. C'est le parlementarisme appliqué aux pays qui comptent une élite et beaucoup d'illettrés. Ces conditions sont réalisées en Roumanie où les « messieurs » du parti libéral reviennent au pouvoir selon la norme traditionnelle. Nous serons ainsi très heureux de retrouver M. Duca. Ces conditions, elles étaient réalisées aussi en Espagne et la monarchie parlementaire a duré aussi longtemps que les cadres des deux partis, aussi longtemps en outre que les masses espagnoles se sont désintéressées de la politique et n'ont pas eu d'opinion. Tout s'est détraqué quand les idées ont fait irruption comme des chiens dans un jeu de quilles. On verra comment la République se tire du « jeu fécond des idées ». En Roumanie, les choses continuent comme elles étaient. Beaucoup de rumeurs alarmantes avaient été répandues qui étaient des rumeurs alarmistes. Il semble que la Roumanie ait fait deux économies, celle d'une révolution et celle d'un coup d'État. C'est beaucoup mieux ainsi. L'Action française, 4 juin 1931.

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3.7

Après le meurtre de Sinaïa
L'Action française, 6 janvier 1934.

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UNE visite du roi de Bulgarie à Bucarest devait succéder à sa visite à Belgrade. On annonce que ce voyage est contremandé et renvoyé sine die. L'assassinat de Jean Duca est donné comme prétexte à l'abstention du roi Boris. C'est ce qui éclaire ce crime politique. En effet, même si l'on admet que la nouvelle de la visite annulée est tendancieuse, la tendance se voit distinctement. Jean Duca n'a pas été frappé seulement parce qu'il avait dissous la ligue des Gardes de Fer, mais parce qu'il était fermement attaché à la Petite-Entente et à la France. Ou, ce qui revient au même, il frappait cette association hitlérienne en raison de la ligne qu'il suivait, pour la politique extérieure de la Roumanie, avec M. Titulesco. En tuant Jean Duca, est-ce cette politique que l'on a voulu tuer ? En tout cas, les éléments qui aspirent à placer la Roumanie dans le cercle de l'influence allemande s'empressent d'interpréter le meurtre de Sinaïa comme le point de départ d'un changement d'orientation. Il est trop certain que le rapprochement de la Bulgarie et de la PetiteEntente gênait et offusquait beaucoup de monde. Sur les véritables

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intentions du meurtrier, sur les desseins de ceux qui ont armé son bras, on est réduit aux hypothèses. Mais les commentaires ne laissent aucune incertitude. Ce n'est peut-être pas cela que l'auteur de l'attentat a voulu. C'est le parti qu'on cherche à tirer de son action criminelle. De même les assassins de François-Ferdinand ne voulaient pas toutes les conséquences qui étaient contenues dans leurs bombes, ce qui n'empêche pas que ces conséquences en sont sorties. L'indication ne peut donc pas être négligée. Il y a dans la politique européenne un endroit et un envers. Le Reich hitlérien observe à l'égard des puissances, et autant qu'il est en lui, les usages diplomatiques. Il prodigue même les marques d'amitié. En ce moment précis, sir John Simon et M. Mussolini cherchent (c'est-à-dire qu'ils ont déjà trouvé) le moyen de lui donner satisfaction et bénissent l'accord particulier dont le gouvernement français, par pudeur, n'a pas voulu ou feint de ne pas vouloir. Derrière ce rideau, l'idée hitlérienne se répand hors des frontières allemandes, fait des adeptes, agite et terrorise. On comprend pourquoi Hitler tient à avoir une armée. On l'a toujours compris. On comprend encore mieux pourquoi il veut l'avoir avec l'aveu des grandes puissances, auxquelles il demande surtout, pour commencer, de lui livrer les petites. L'Action française, 6 janvier 1934.

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3.8

La grande et la petite pointure
L'Action française, 5 octobre 1934.

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Il y a toujours eu, en Roumanie, des germanophiles. Mais s'il existe un pays où la France soit aimée pour elle-même, c'est celui-là. De temps en temps se livre une offensive des hommes et des partis qui, pour une raison ou pour une autre, quelquefois par esprit de contradiction, ou par désir de se singulariser, préfèrent l'Allemagne. Nous venons d'assister à l'une de ces offensives-là. Ce n'est pas par hasard. La Roumanie est l'objet des sollicitations et des tentations auxquelles la Pologne a déjà succombé. La Yougoslavie est assiégée de la même manière. Ainsi se développent, après les effets du pacte à quatre, les effets de l'alliance avec les Soviets. D'ailleurs le pacte à quatre était conclu avec l'Allemagne. L'Alliance avec les Soviets l'a été contre l'Allemagne. C'est même l'unique justification qu'on en donne. Ce qui n'empêche pas qu'à chaque fois nous perdons un ami. Si une contradiction manifeste existe entre les deux combinaisons qui se sont succédé à si peu de distance, ce n'est pas ce qui importe le plus. Le pacte à quatre a subi le sort de tant d'autres. Il est oublié. Une

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alliance, c'est plus sérieux, et c'est pourquoi nous aimerions à connaître les engagements de la France à l'égard des Soviets. Mais il faut choisir entre les alliés et aussi entre les dimensions d'alliés. En veut-on de grands, de moyens ou de petits ? Si l'on opte pour les grands, il ne faut pas s'étonner que les moyens et les petits réfléchissent et se demandent s'ils ne seront pas mangés. Ce n'est pas de la France qu'on peut avoir peur à Belgrade ou à Bucarest. C'est de l'Italie ou de la Russie. Se rapprocher de l'Allemagne dans cette crainte, cela s'appelle se mettre dans la gueule du loup. C'est possible. On le dira utilement à tous les intéressés. Mais vous n'obtiendrez jamais que toutes les sociétés plaisent à tout le monde. L'Action française, 5 octobre 1934.

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La Turquie
4.1

Le péril asiatique
L'Action française, 5 janvier 1920.

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Il y a trois jours, le Times montrait que le bolchevisme fléau asiatique, tendait vers la mer Caspienne pour soulever l'Asie centrale et communiquer avec l'Asie Mineure, tandis que, d'autre part, il touche à la Mongolie. Et M. Winston Churchill vient de dire : « De nouvelles forces sont en train de surgir en Asie Mineure et, si le bolchevisme et le nationalisme turc venaient à se joindre, la situation serait grave pour la Grande Bretagne. » Elle le serait en même temps pour nous qui sommes chargés d'occuper la Cilicie et une partie de la Syrie. Des incidents sanglants se sont déjà produits à Baalbek. Ce sont des symptômes. Mais on sait autre chose. On sait que les « forces nationales » de Moustapha Kemal échappent à leur chef. Elles tournent à l'état de bandes et l'anarchie se répand à travers la Turquie d'Asie. Il y a peu de semaines encore, Moustapha Kemal était le chef d'une armée organisée et il était possible de causer et de traiter avec lui. Nous n'en sommes plus là et il y a

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lieu de croire que des officiers turcs passent au service des nationalistes arabes de Syrie. Tout cela prouve qu'il n'y a plus beaucoup de fautes à commettre en Orient. C'en est une d'avoir laissé courir Enver et Talaat et de ne pas avoir exigé qu'ils fussent livrés aux Alliés au moment de l'armistice. C'en est une autre de parler de chasser les Turcs de Constantinople alors qu'il n'existe déjà que trop de motifs de surexcitation dans le monde de l'Islam. Les Alliés n'ont pas tant de moyens à leur disposition qu'ils puissent impunément accroître les zones d'anarchie. Ce qui a été vrai du tsar l'est du sultan et dans une mesure presque égale. Le tsarisme, en Russie, représentait la seule forme connue de gouvernement européen. Le gouvernement de Constantinople, par une longue fréquentation de l'Occident, s'était européanisé. Sa présence à Constantinople exerçait sur lui et sur les musulmans en général une influence modératrice. Que gagnerons-nous, tous tant que nous sommes, Anglais aussi bien que Français, à ne plus avoir, au lieu des sultans et de leurs vizirs, familiarisés par des siècles de diplomatie, que des tribus anarchiques, soulevées par des passions nationales et religieuses et retombées dans la barbarie ? Entre l'Europe et l'Asie, l'Empire tsariste et l'Empire ottoman formaient une transition. Tous deux permettaient, par des moyens divers, aux puissances occidentales de dominer à peu de frais les immenses populations asiatiques. On reconnaîtra peut-être bientôt que le vieux monde n'était pas si mal organisé pour la défense de la civilisation. Qu'on ne détruise pas le peu qu'il en reste ! L'Action française, 5 janvier 1920.

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4.2

Constantinople et la Russie
L'Action française, 24 septembre 1922.

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LE résultat de la journée d'hier est très satisfaisant. Nous espérons qu'il ne sera pas gâté par de nouveaux excès de langage, car il est difficile de ne pas se souvenir que la fameuse note Reuter date de huit jours seulement. Ce résultat obtenu avec l'assentiment de lord Curzon peut se résumer en ces quelques mots : la Turquie est réintégrée en Europe. C'est le principe que nous avons toujours soutenu ici. Il a triomphé grâce à la clairvoyance et à la ténacité de Français qui auront eu à ce succès une large part ; nous citerons parmi eux, et en première ligne, le général Pellé, l'amiral Duménil et le colonel Mougin. La Turquie étant redevenue puissance européenne, l'Europe reprendra aussi une figure qui nous était connue. Les éléments de la politique se regroupent selon des règles familières au milieu des nouvelles circonstances et des déplacements de forces que la guerre a créés. La Turquie doit être considérée et traitée désormais comme une partie du futur équilibre.

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Voyons donc les conséquences de sa restauration par rapport au pays en fonction duquel son existence comme État européen a toujours le plus compté : nous avons nommé la Russie. La note « arrogante », comme l'appellent les journaux de Londres, que les Soviets ont envoyée au gouvernement britannique au sujet de la question d'Orient et des Détroits n'a pas été donnée en entier dans la presse française. Elle est pourtant remplie de choses curieuses et considérablement gênantes pour M. Lloyd George. Il est à peine croyable, en effet, que le cabinet de Londres ait poursuivi à la fois une politique de rapprochement avec les bolcheviks qui, de gré ou de force, représentent la Russie, et qu'il ait tenu la Russie pour inexistante quand il s'est agi de la question d'Orient qui, même si le peuple russe était mort, le réveillerait du tombeau. Le Manchester Guardian, toujours bien renseigné sur Moscou, a publié ces jours-ci une intéressante correspondance où l'on voit que le pouvoir bolcheviste a été à la fois ravi et consterné des victoires de Moustapha Kemal. Au fond, c'est l'inquiétude qui l'emporte. Une Turquie désespérée, révoltée, hors la loi, pouvait être une alliée pour le bolchevisme. Une Turquie satisfaite, une Turquie rentrée en Europe, n'a pas plus d'attrait pour le bolchevisme que le bolchevisme n'a d'attrait pour elle. La Turquie à Constantinople redevient une rivale pour la Russie. D'ailleurs, le préféré de Moscou, ce n'est pas Moustapha Kemal, c'est Enver. Si la politique anglaise restait dans la ligne de ses traditions, c'est du côté de la Russie qu'elle regarderait en ce moment. C'est par rapport à la Russie qu'elle envisagerait la paix de l'Orient. Cela, certains Anglais le sentent et nous en voyons des signes dans la nombreuse correspondance que reçoivent et que publient, comme dans tous les moments d'émotion et de crise, les journaux anglais. Dans une de ces lettres, reçue par le Times, un lecteur écrit en passant que la Russie redevenue puissante poursuivra à l'égard de Constantinople la même politique qu'au dix-neuvième siècle. C'est la vérité même. C'est le trait de lumière qui devrait frapper les hommes d'État anglais. La note des Soviets, la note « arrogante » dont nous venons de parler, rappelle en effet à l'Angleterre qu'aucune Russie ne souffrira que

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le sort de Constantinople et des Détroits soit fixé sans elle. D'après le Manchester Guardian, Tchitcherine, à Gênes, aurait parlé de Constantinople à M. Lloyd George qui aurait répondu en se moquant de lui. Et le passage le plus intéressant du document moscovite, celui qui demande à être cité en entier, fait précisément allusion à quelque chose de voisin, sinon de semblable. Le diplomate bolcheviste reproche amèrement à l'Angleterre de n'avoir pas voulu admettre la Russie à lui parler des Détroits : La Russie serait on ne peut plus disposée à contribuer à la fin d'une guerre ruineuse pour la Grèce et la Turquie. Mais ses efforts en ce sens ont été repoussés catégoriquement par la Grande-Bretagne. Deux fois le gouvernement russe proposa que la Turquie fût invitée à la Conférence de Gênes, mais la Grande-Bretagne et ses alliés rejetèrent cette proposition. Pourtant la Conférence de Gênes, qui était arrivée à une décision importante sous la forme d'un pacte de non-agression, constituait une occasion tout à fait convenable pour l'examen et le règlement possible du problème du proche Orient. Nous avons ainsi le témoignage qu'au moment où M. Lloyd George travaillait à un rapprochement avec les bolcheviks et ne cessait de dire que ce rapprochement était indispensable pour le rétablissement de l'équilibre économique, il excluait la Russie des affaires orientales comme d'une chasse gardée. La Conférence de Gênes s'est ainsi doublée d'une Conférence de Berlin, d'une sorte de San Stefano discret. Qu'est-ce à dire, sinon que la position classique de l'Angleterre vis-à-vis des Russes n'a pas changé ? Si l'Angleterre - et elle affirme n'en avoir jamais eu l'intention -s'était établie à Constantinople, elle aurait eu la Russie pour adversaire. Si c'est la Turquie, le Turc redeviendra l'ennemi naturel du Russe. Il paraît difficile qu'on ne voie pas ces choses--là à Londres comme nous les voyons à Paris. Si on les voit, on doit reconnaître aussi que le Turc est encore pour les Détroits le meilleur occupant et que c'est la France qui, par un véritable paradoxe, défend, avec les principes qui ont été et qui sont redevenus les siens, les véritables traditions de la politique anglaise. On a peut-être plus de chances de revoir la France et l'Angleterre alliés quand on défend la cause des Turcs que quand on l'attaque.

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L'Action française, 24 septembre 1922.

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4.3

Le gouvernement turc aujourd'hui et demain
L'Action française, 5 novembre 1922,

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ON peut commenter à l'infini la déchéance de Mahomet VI. Pour l'instant, le Sultan ne se montre pas très affecté. Il reste sous la protection du général Harington et des garnisons alliées et, en somme, il résiste à la volonté de l'assemblée d'Angora. Il a célébré le Selamlik comme à l'ordinaire et, jusqu'à présent, le Cheik-ul-islam, qui dispose de son sort au point de vue religieux, demeure à ses côtés. Comment se dénouera cette étrange situation ? L'idée des nationalistes d'Angora, qui est de laisser au califat le pouvoir religieux et de lui enlever le pouvoir temporel, peut avoir des répercussions diverses. L'abolition du « césaropapisme » de Constantinople, le remplacement du souverain politique par un pontife, ce n'est pas nouveau dans l'histoire de l'Islam. Mais l'Islam n'est plus ce qu'il était jadis. Il compte d'énormes masses humaines répandues sur deux continents. Il y a peut-être dans le monde des populations musulmanes qui protesteront contre la suppression du pouvoir temporel. Il y en a peut-être d'autres qui seront plus accessibles à un pouvoir uniquement spirituel. C'est l'inconnu. Personne ne peut dire quelle carte sera retournée.

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Pendant ce temps, l'Assemblée d'Angora joue une autre partie. Elle donne à la Turquie nouvelle la plus fantaisiste des constitutions, une constitution qui est une gageure. On dit de ce régime, qui sera le gouvernement direct, le gouvernement du peuple par le peuple, qu'il n'a d'équivalent nulle part, qu'il est original, qu'il ne ressemble à rien. On dit surtout qu'il ne ressemble pas aux Soviets. En effet, il est moins bon, car les Soviets ont duré parce qu'ils nient la démocratie et se fondent sur l'autorité. Le régime d'Angora peut être ce qu'il veut. Turc ou non turc, il est absurde. En temps de crise et d'exaltation nationale, avec un chef militaire victorieux qui est une sorte de dictateur, ces gouvernements ne rencontrent pas de difficultés sérieuses et n'importe quel gouvernement, dans des circonstances pareilles, se tire d'affaire. Mais les Conventions n'ont qu'un temps et, en général, un temps assez court. Dans une Turquie où l'Assemblée aura le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif à la fois, les nationalistes turcs ne tarderont pas à voir qu'ils n'ont pas inventé quelque chose de nouveau ni quelque chose de fameux. C'est inquiétant au point de vue immédiat parce que les réactions du peuple turc livré à lui-même sont imprévisibles. Démocratie, nationalité : ce mélange crée la frénésie et le favoritisme. Mais il crée aussi l'anarchie et c'est plus rassurant pour demain parce que les institutions qui affaiblissent les chrétiens ne renforcent pas les musulmans. Sans doute, les nationalistes turcs ne s'obstineront pas dans la démocratie s'ils en voient les inconvénients et les dangers. Bonaparte aussi avait commencé par le Souper de Beaucaire. Dans l'Orient réveillé par les imprudences de l'Occident, nous ne sommes pas au bout des surprises et il est probable que l'avenir est aux conquérants. L'Action française, 5 novembre 1922,

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4.4

L'expulsion du Calife
L'Action française, 6 mars 1924.

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LA suppression du califat donne lieu à d'innombrables commentaires dans les journaux de tous les pays, mais on ne voit guère que les connaisseurs des choses islamiques où les augures soient d'accord. Si l'on examine la question d'un point de vue historique, la destitution d'Abdul-Medjid n'a rien de nouveau dans l'Islam où les révolutions ont été aussi fréquentes que les détrônements par la violence et les assassinats. Pour pleurer sur la fin du padishah, il faut avoir des larmes de trop. On compte, en effet, qu'Abdul-Medjid est le vingtquatrième calife auquel il arrive d'être déposé. Encore n'y a-t-il pas eu effusion de sang. Après avoir aboli le pouvoir temporel des sultans, l'assemblée d'Angora vient d'abolir le pouvoir spirituel. Du « césaro-papisme » de Constantinople, il ne restait plus que le « papisme ». Il est supprimé à son tour. Car la réforme est radicale. Le nouvel État turc extirpe de lui-même tout vestige de théocratie et se laïcise complètement. En quoi cette affaire nous intéresse-t-elle ? Par les répercussions qu'elle peut avoir sur le reste des musulmans, et ce sont ces répercussions qu'il est bien difficile de calculer car, au fond, l'autorité des cali-

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fes sur l'ensemble du monde islamique était assez faible, comme l'a prouvé l'échec de la guerre sainte, sur laquelle l'imagination de Guillaume II avait compté. L'Islam était déjà fort divisé. Il se pourrait qu'il le fût encore plus après l'expulsion d'Abdul-Medjid et la suppression du califat. Nous n'aurions pas à nous en attrister. La principale considération pour nous, c'est celle de nos possessions de l'Afrique du Nord, où d'ailleurs la situation est différente selon qu'il s'agit de la Tunisie, de l'Algérie, du Maroc. Nous ne savons pas si une démocratie nationaliste et laïque à Angora ne deviendra pas, pour les pays islamiques, un centre d'attraction beaucoup plus fort et beaucoup plus dangereux que la théocratie qui sommeillait sur le Bosphore. Le « Destour » tunisien doit nous faire réfléchir à cet égard. L'Action française, 6 mars 1924.

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4.5

Le traité de Lausanne et nos intérêts en Orient
L'Action française, 5 mai 1924.

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PEU de jours avant la fin de la législature, on a distribué le rapport du comte Stanislas de Castellane sur le traité de Lausanne. Le rapporteur, dont le travail abonde en vues remarquables, conclut à la ratification du traité et conseille des accords, aussi rapides que possible, avec le gouvernement d'Angora sur les points restés en suspens. Comment, sur quelles bases, sur quelle rencontre d'intérêts, ces accords, destinés à sauver ce qui peut l'être de notre vieux patrimoine moral et matériel d'Orient, pourront-ils être obtenus ? Il reste à le découvrir. M. de Castellane dit fort bien, et c'est ce qui domine tout : « Le traité de Lausanne dessaisit l'Europe de la question d'Orient envisagée sous sa forme ancienne et séculaire. » Ce traité n'a été que la constatation d'un fait que, de 1919 à 1923, l'Europe avait refusé d'admettre. La Turquie nouvelle n'a plus rien de commun avec l'ancien Empire ottoman. Pour les rapports à reprendre avec elle, tout est à inventer, tout est à créer. De même que M. Jacques Ancel dans son récent Manuel historique de la question d'Orient, M. de Castellane montre que nous ne sommes

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pas les seuls dont les positions aient été renversées par l'avènement de la démocratie nationaliste en Turquie. L'Allemagne a été éliminée, ainsi que la Russie. L'Angleterre a dû renoncer à ses vues sur Constantinople. Nous n'avons pas été mieux traités, mais le dommage est peut-être plus sensible pour nous parce que notre tradition excluait tout établissement territorial et même toute véritable influence politique en dehors de notre concours pour « l'intégrité de l'Empire ottoman ». L'attribution à la France du mandat sur la Syrie a peut-être été le plus grand coup de pioche que nous ayons porté nous-mêmes dans cette tradition. Ni François 1er ni Louis XIV n'avaient pensé à s'installer à Beyrouth. Sans doute nous n'étions pas libres de refuser la Syrie. Mais, du jour du partage, nous détruisions les Capitulations bien plus sûrement qu'elles n'avaient été détruites, le 9 septembre 1914, par l'acte unilatéral de la Turquie. La fin des Capitulations, dit M. de Castellane, c'est, « pour la France, la fin d'un passé prestigieux, construit lentement, patiemment, de règne en règne, de génération en génération, et le regret légitime qu'il laisse à notre pays ne peut trouver sa compensation que dans une politique d'entente et de conciliation avec la Turquie ». C'est la sagesse même. Mais il faut se rappeler que l'ancienne politique turque de la France était fondée sur le fait que l'Empire ottoman et elle avaient en Europe les mêmes ennemis. Or il n'y a plus d'Empire ottoman et la Turquie est un canton asiatique. De plus, la France d'autrefois était puissante dans la Méditerranée. Quant à l'argent, pour mettre en valeur la Turquie nouvelle, nous ne pouvons pas rivaliser avec les dollars des États-Unis. Pour reconstruire ce qui a été, ce sont de bien grands changements. L'Action française, 5 mai 1924.

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4.6

Les Turcs, les Soviets et Constantinople
L'Action française, 26 décembre 1925.

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Nous attendions avec curiosité de savoir ce que la presse anglaise dirait de l'accord des Turcs et des Soviets. Mais les journaux de Londres sont encore plus sobres de commentaires que ceux de Paris. Ils ont l'air de suggérer au public l'idée que c'est de deux choses l'une. Ou bien le traité n'est qu'une oeuvre de tactique et de circonstance, il n'aura pas de lendemain parce que les intérêts des deux parties sont inconciliables, et il n'y a pas lieu de s'en préoccuper ; ou bien c'est un fait de la plus haute importance qui change tout l'aspect de la politique orientale, et les gloses alarmistes sont superflues. Cette réserve des grands organes anglais a autant de sagesse que de dignité. Ils s'abstiennent également d'insister sur l'échec que le gouvernement britannique vient de subir en Arabie par la victoire d'Ibn Seoud et l'expulsion définitive de son protégé Ali. Plutôt que de souligner les défaites, mieux vaut essayer de les réparer. On doit essayer aussi de prévoir. L'alliance turco-soviétique a-telle, oui ou non, un avenir ? Il est difficile de croire à une entente durable entre la nation qui possède Constantinople et celle qui, sous tous

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les régimes, est attirée par Sainte-Sophie. Il y a aussi une mitoyenneté litigieuse du côté du Caucase. Mais la Corne d'Or reste l'objet d'une contestation historique. On peut donc calculer que la nouvelle alliance de l'Orient manquera de force, à moins qu'un ou deux des éléments d'une situation traditionnelle aient changé. Il est difficile de dire si Constantinople intéresse moins la Russie depuis qu'elle est au régime soviétique tempéré par l'influence croissante de la paysannerie. Mais il est sûr que les Turcs attachent à la ville « funeste » beaucoup moins de prix qu'autrefois. Ils n'en ont plus voulu pour capitale. Ils en parlent presque avec détachement. Il ne semblerait pas absolument impossible qu'ils consentissent sur Constantinople à un arrangement satisfaisant pour la Russie. C'est alors que la face de l'Europe serait vraiment autre qu'avant, et elle a commencé à l'être le jour où la Turquie, ne tenant plus à l'Europe que par un lambeau, a résolu de redevenir entièrement asiatique. On disait autrefois : « La coupole de Sainte-Sophie et la flèche de Strasbourg dominent la politique européenne. » C'est probablement encore vrai aujourd'hui. L'Action française, 26 décembre 1925.

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4.7

L'enlèvement de la Tchadra
L'Action française, 16 avril 1927.

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Lorsque, dans la Turquie kémaliste, il fut interdit sous peine de mort de porter le fez, on ne peut dire à quel point l'Occident fut étonné. Mais la méthode des réformateurs orientaux est partout la même. Ce qu'elle veut obtenir, c'est que les populations asiatiques cessent de se concevoir différentes des Occidentaux, ce qui est le plus sûr moyen de faire apparaître comme injustifiés et même comme inexplicables les privilèges et droits spéciaux de ceux-ci. C'est pourquoi, après l'affaire du fez en Turquie, il y a celle du voile dans le Turkestan russe. Après une période de ménagements, les Soviets ont pris l'offensive contre les usages musulmans. Ils s'attachent particulièrement à l'émancipation des femmes. Les Izvestia rendent compte avec complaisance des cérémonies qui ont eu lieu le mois dernier à Samarcande et à Tachkent, où de très nombreuses femmes uzbèkes ont, en public, enlevé la tchadra qui cachait leur visage et la parandja qui dissimulait les formes de leurs corps, tchadra et parandja étant des symboles de servitude. Si les femmes musulmanes, dans les républiques annexes de l'U.R.S.S., s'affranchissent avec un certain empressement, les hommes

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résistent le plus souvent et défendent les vieux usages. On leur fait passer le goût du voile comme Moustapha Kemal a fait passer le goût du fez. Des maris restés rigoureux sur la tradition et qui avaient tué leurs femmes parce qu'elles avaient montré leur visage ont été euxmêmes condamnés à mort. On sévit contre ceux qui sont seulement coupables de s'opposer aux réformes et d'insulter les femmes qui se montrent sans voile dans les rues. En somme, les Soviets ont décidé de déraciner l'Islam chez les « allogènes » de leur fédération pour faire des Uzbeks et de leurs compagnes libérées des communistes purs. Ce travail d'unification intellectuelle est parallèle à celui que la propagande révolutionnaire, renforcée et prise en main par les agents bolchevistes, a déjà accompli en Chine. Il est facile aussi de s'apercevoir que le Turkestan russe communique par la province de Bokhara avec l'Afghanistan, c'est-à-dire avec les portes des Indes. La double menace contre l'Empire britannique, l'investissement politique et moral de ses possessions d'Asie, se révèle nettement. Quelque favorable que soit le cours que les événements ont pris en Chine depuis quelques jours, on s'abuserait si l'on croyait que la lutte est finie et que les Soviets y renoncent. L'Action française, 16 avril 1927.

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Finlande Géorgie-Lettonie
5.1

L'indépendance de la Finlande
L'Action française, 9 janvier 1918.

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La France vient de reconnaître l'indépendance de la Finlande. Mais il ne serait pas mauvais de connaître ce qu'on a reconnu. Quel est donc ce nouvel État qui se lève dans la constellation du Nord ? Il s'agit d'une contrée dont la superficie est presque égale à celle de la France et qui ne compte pourtant que 3 millions d'habitants, dont 400 000 Suédois, descendants des anciens maîtres du pays et groupés sur le littoral. Le reste de la population se compose de Finnois, parents des Magyars, par la race, et qui ont leur nationalisme propre, aussi opposé à l'influence suédoise qu'à l'influence russe. L'horoscope qu'on tire au berceau de la République finlandaise annonce déjà de beaux conflits de nationalités. L'élément suédois, qui est en général le plus instruit et le plus apte à la conduite des affaires, peut s'attendre à être écarté du gouvernement. Heureux, s'il n'est pas persécuté.

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Cette aristocratie a pourtant donné à la Finlande la première des conditions qui lui permettront de vivre d'une existence libre : le développement industriel et les ressources financières. Grâce à une administration et à une gestion imitées du royaume voisin, la Finlande, exactement comme la Suède, est un des rares États dont on puisse dire qu'ils sont riches comme des particuliers. Son actif excède son passif. La dette finlandaise, comme la dette suédoise, est compensée, et bien au delà, par la richesse du domaine public. Si les habitudes d'ordre qui avaient persisté, même sous le protectorat russe, ne se perdent pas sous le régime nouveau, la Finlande a certainement devant elle un avenir de prospérité. L'ombre, c'est son organisation politique. Par un calcul qu'elle avait également appliqué à la Bulgarie, la Russie tsarienne avait donné au grand-duché de Finlande une constitution ultra-démocratique, comptant, par là, anéantir l'aristocratie suédoise et assimiler plus aisément les Finnois. La Russie n'a pas obtenu ce résultat puisque la Finlande l'a reniée dès qu'a été proclamée la liberté russe. Mais la démocratie intégrale subsiste. Et elle est pleine de dangers. Jusqu'ici, dans l'histoire, la Finlande a été disputée entre les Suédois et les Russes : Petrograd est une capitale impossible si sa frontière est à une heure de chemin de fer. La Finlande est-elle sûre que ces rivalités, périlleuses pour elle, ne se reproduiront pas ? Et puis, il y a aujourd'hui, dans la Baltique, une puissance plus redoutable et plus envahissante que les autres : c'est l'Allemagne. Les Allemands sont déjà les fournisseurs attitrés des Finlandais. L'influence allemande pénètre la Finlande jusqu'aux moelles. Si le nouvel État veut être autre chose qu'une dépendance de Guillaume II, si la République d'Helsingfors ne veut pas être à l'Empire des Hohenzollern ce que la République de Venise était au Saint-Empire, il faut qu'elle trouve en ellemême et hors d'elle-même des garanties. Ces garanties, c'est une entente avec les royaumes voisins qui les lui offre. Mais qui ne voit que la similitude des institutions rendrait l'alliance du Nord plus solide ? Ce qui serait sage, peut-être, pour la Finlande, ce serait d'adopter une monarchie constitutionnelle qui lui vaudrait une vie intérieure paisible et des relations sûres avec les trois

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États monarchiques scandinaves. Qu'elle se souvienne de la Norvège élisant Haakon VII, après son divorce avec la Suède. Nous terminerons ces remarques par un voeu : c'est que la France ne soit pas absente du nouvel État. S'il y a, en Finlande, des germanophiles, nous y avons aussi de nombreuses sympathies. Elles ne sont pas « exploitées » ou elles l'ont été de travers. Par un contresens assez ridicule, l'appui de la démocratie française allait naguère à l'aristocratie suédoise toute seule, ce qui nous mettait à dos à la fois la masse des Finnois et des Russes. Il y a des Français qui connaissent le pays, qui y feraient, en ce moment, oeuvre utile. S'il se peut, leur place est là-bas. Soyons sûrs que, pour leur part, les Allemands ne chôment point. L'Action française, 9 janvier 1918.

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5.2

La victoire du Lappo
La Liberté, 24 octobre 1930.

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Il y a des pays où, devant l'audace des partis révolutionnaires, la bourgeoisie se contente de gémir et de faire émigrer son argent en attendant d'émigrer elle-même. Il y en a où les petits propriétaires votent pour les socialistes dans l'idée d'être désagréables aux grands bourgeois, ignorant que ceux-ci invitent à dîner les délicieux marxistes. Mais il y a d'autres pays où l'on se dé-fend, peut-être parce qu'on se sent menacé de plus près, et où, pour mieux se défendre, on attaque. Tel est le cas au Nord de l'Europe, non loin de la République des Soviets, c'est-à-dire du foyer de contamination. En Norvège, les élections viennent d'infliger une sévère défaite aux socialistes et aux communistes entre lesquels les paysans norvégiens ne distinguent pas, éclairés, apparemment, par l'histoire instructive de Kerensky dont le nom a des chances de rester immortel comme celui du socialdémocrate qui ouvre les portes au bolchevisme, tel le chef du protocole dont la mission est d'introduire les ambassadeurs. En Finlande, aux portes mêmes de la Soviétie, autres élections non moins victorieuses pour les bourgeois. Plus un seul communiste à la Chambre ou Diète. Et soixante-six socialistes seulement, c'est-à-dire un chiffre inférieur au tiers de l'assemblée, ce qui permettra de prendre

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des mesures constitutionnelles contre le retour des menées révolutionnaires. Seulement ces résultats n'ont pas été atteints tout seuls. Déjà, en 1918, la Finlande avait échappé au communisme parce qu'un homme énergique, Mannerheim, s'était levé pour faire la chasse aux rouges, ne craignant pas de prendre le nom de blanc. Et puis, tout doucement, la Finlande était retombée dans l'ornière. De fil en aiguille, d'élection en élection, de démocratie en socialisme et de socialisme en communisme, elle retournait à la situation de 1918, lorsque, dans le bourg de Lappo, un paysan, Vihturi Kosola, déclara que c'en était assez. Ce fut l'origine du mouvement des paysans finlandais et de leur marche sur Helsingfors où ils vinrent signifier, fortement, qu'ils en avaient assez. De ce moment date le redressement. Car, en Finlande, le communisme n'avait repris de l'audace qu'en raison de la complaisance que lui montrait le socialisme lequel, de son côté, par des cartels et coalitions avec les hommes de gauche, était influent dans le gouvernement. Cette histoire est la même un peu partout. Mais les paysans finlandais qui ont pris pour signe de ralliement le nom du petit bourg de Lappo ont compris la politique beaucoup mieux que certains banquiers, industriels et même aristocrates, qui offrent du foie gras et du champagne à tous les futurs Kerensky. La Liberté, 24 octobre 1930.

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5.3

Du Caucase à la Cour d'assises
La Liberté, 8 juillet 1927.

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SHAMYL, héros du Caucase, a été pour nos pères l'objet d'un grand enthousiasme. Est-ce que la liberté géorgienne d'aujourd'hui vaudrait moins que l'indépendance caucasienne d'autrefois ? Nous avons le grand roman d'aventures et le romantisme à portée de la main dans l'année même où l'on célèbre le centenaire de Victor Hugo, qui chanta l'affranchissement de la Grèce. Cependant, la cause de la Géorgie, peuple martyr, vient échouer sur les bancs de la Cour d'assises et c'est à peine si l'on se demande : « La Géorgie, qu'est-ce que c'est que ça ? » La Géorgie est un admirable pays qui a eu trois malheurs. D'abord, il est trop beau et trop riche : pour certaines contrées, comme pour certaines créatures, il y a ce que les Italiens appellent le don funeste de la beauté. Ensuite, la Géorgie est voisine, trop voisine de la grande Russie. Enfin, elle partage en politique les idées de MM. Pierre Renaudel, Ramsay Macdonald et Vandervelde. Après cela, ses infortunes n'étonnent plus. Nous n'exposerons pas les faits de la cause que le jury parisien doit juger. Ce qui domine ces débats, c'est la protestation de la Géorgie

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socialiste contre la Russie communiste. Car il est incontestable que les Soviets se sont comportés avec ce pays de démocratie sociale, qui s'était empressé, en 1917, d'arborer le drapeau rouge, comme les puissances impérialistes et les rapaces les plus caractérisés de l'histoire ne s'étaient pas conduits depuis Gengis-Khan et Tamerlan. On ne trouverait pas dans l'histoire moderne d'exemple d'une conquête plus brutale. Par comparaison, Frédéric II s'était conduit en gentleman lorsqu'il s'était emparé de la Silésie. Déjà conquise par les tsars, la Géorgie, qui avait produit de fameux révolutionnaires, s'était crue libérée par la chute du tsarisme. Elle s'était formée en jolie petite république social-démocrate, selon le programme de la IIe Internationale, dont l'antimilitarisme n'est pas le moindre article. Une milice suffirait à défendre le pays. Pourquoi, d'ailleurs, le défendre ? Et contre qui ? La République géorgienne abhorrait la guerre. Elle ne se connaissait pas d'ennemis. Elle avait un pacte d'amitié avec les Soviets, un excellent Locarno. Seulement, elle avait aussi des richesses, du pétrole qui faisait naître d'ardentes convoitises, une situation géographique d'isthme qui a tenté les Soviets après les tsars. Un jour, l'armée rouge est entrée par trahison. La milice géorgienne, malgré le sacrifice d'hommes héroïques, n'a pu résister aux envahisseurs. La Géorgie s'est inscrite au martyrologe des peuples opprimés. Et, un jour, il y a eu un coup de revolver et un crime à Paris. Voilà l'histoire. Pauvre Géorgie ! Maintenant, c'est la milice de ses protecteurs qui l'abandonne. Elle n'aura pour défendre sa cause que M. Pierre Renaudel, qui viendra déposer en sa faveur à la Cour d'assises. M. Vandervelde, ministre des Affaires étrangères en Belgique, ne sait plus rien. M. Ramsay Macdonald, chef de l'opposition de Sa Majesté au Parlement britannique, se tait. La IIe Internationale est muette. La Société des Nations, selon sa coutume, met un doigt sur ses lèvres. Et les puissances qui ont reconnu l'indépendance géorgienne la renient... Quelles leçons ! La Liberté, 8 juillet 1927.

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5.4

Renaissances
L'Action française, 20 novembre 1928.

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LE dixième anniversaire du 11 novembre a été celui des Lazares sortis du tombeau. Cinq ou six nations fêtent des Pâques en ce mois des morts. C'est pour elles le mois de la résurrection. Il y a dix ans qu'elles jouissent de leur seconde vie. C'est peu au regard de leur long ensevelissement. C'est beaucoup par rapport aux difficultés qu'elles ont dû vaincre. Car on se représente mal, dans un pays ancien comme le nôtre, ce que c'est que de créer de toutes pièces un État et une administration. Nous sommes gênés par un excès de bureaucratie. Il est bien plus gênant de n'avoir aucun personnel, aucune tradition bureaucratiques. Il faut admirer qu'une Pologne ait pu renaître après un siècle et demi, ou peu s'en fallait, de servitude et de dispersion. Plus ancienne encore était pour les Tchécoslovaques la perte de leur indépendance nationale. C'est au commencement du dix-septième siècle qu'avait succombé le royaume de Bohême. Mais que dire de la Lettonie qui vient aussi de célébrer son réveil d'entre les morts ? Il y avait plus de six cents ans qu'elle avait cessé d'exister, piétinée tour à tour par les

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Allemands, les Suédois et les Russes et, sous toutes les dominations, asservie à celle des fameux barons baltes, ces croisés du germanisme. Peu de peuples européens sont aussi originaux que le peuple letton. C'est un pays pour Gobineau. Il y retrouverait l'Aryen pur. Ils sont là deux millions qui parlent la langue la plus proche du sanscrit, et celui qui saurait le letton aurait la clef de nos idiomes. Les Lettons ont gardé les moeurs pastorales de la race où pour dire la fille on disait « la trayeuse ». Ils ont gardé aussi l'honnêteté de l'âge d'or et l'on assure que dans les campagnes lettonnes on ne sait pas ce que c'est qu'une serrure. Il a fallu aux Lettons beaucoup de volonté, d'énergie et de qualités pour renaître parmi les nations. Il leur faudra encore beaucoup de vigilance pour garder leur indépendance reconquise. Telle quelle, leur renaissance est une des merveilles de ce temps. Elle prouve qu'il n'y a pas de création politique impossible et l'on ne sait pas pourquoi, par exemple, une Autriche indépendante ne serait pas viable quand une Lettonie prouve qu'elle l'est bien. L'Action française, 20 novembre 1928.

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Les effets du sionisme
L'Action française, 20 décembre 1920.
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L'Osservatore romano et la Semaine religieuse de Paris ont récemment publié un ensemble de documents sur la situation de la Palestine. Le sionisme, soutenu par le cabinet de Londres, y apparaît comme une aventure, alarmante à tous les points de vue. Déjà les incidents ont été nombreux. Ils sont d'abord, bien entendu, de nature religieuse. Le sionisme, aux Lieux Saints, n'a pas l'impartialité des Turcs. Il traite en intrus les représentants des communions chrétiennes. Le haut commissaire britannique, sir Herbert Samuel, se comporte comme un chef plus religieux que politique. Le « prince d'Israël », ainsi l'ont surnommé ses coreligionnaires, va prier, le jour du sabbat, à la grande synagogue, acclamé par la population juive de Jérusalem. En revanche, le Saint-Sépulcre est un lieu qui lui fait horreur. Au mois de juillet dernier, visitant la basilique, sir Herbert Samuel refusa d'entrer dans le sanctuaire du tombeau. Cette insulte aux chrétiens fut relevée. Le synode des Grecs orthodoxes déposa sur-lechamp le patriarche Damianos en lui reprochant de n'avoir reçu le haut commissaire que pour essuyer cet affront.

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Un tel incident mérite une attention sérieuse. Il montre à quelles rivalités confessionnelles, susceptibles de dégénérer en luttes plus graves, le sionisme doit conduire. On regrette déjà les Turcs, « le seul peuple tolérant », disait Lamartine qui, dans son Voyage en Orient, se demandait, avec son génie divinatoire, ce que deviendraient les Lieux Saints lorsque leurs gardiens flegmatiques n'y seraient plus. Le sionisme allumera sans doute en Palestine une hideuse guerre de religion : encore un de ces progrès à rebours que les traités auront valu au genre humain. L'Osservatore romano signale, parmi les immigrants juifs qui arrivent en nombre, des fanatiques qui parlent de détruire les reliques chrétiennes. Ce n'est pas tout. Avec la guerre religieuse, le sionisme apporte la guerre sociale. Les juifs venus de Pologne, de Russie, de Roumanie, réclament un partage des terres et l'expulsion des indigènes. M. Nathan Strauss, le milliardaire américain, dit crûment que « les musulmans trouveront d'autres régions pour vivre ». Admirable moyen de réunir, en Asie Mineure et même plus loin, tout l'Islam contre l'Occident. Il semble qu'en autorisant et en protégeant des expériences aussi dangereuses le gouvernement britannique perde la tête. La proscription du français en Palestine (sir Herbert Samuel ne reçoit plus aucune réclamation dans notre langue) est-elle un avantage suffisant pour compenser l'irritation et le soulèvement du monde islamique ? Le lieutenant Jabotinsky, l'organisateur de la légion juive, emprisonné par le général Allenby et libéré par le haut commissaire, déclarait récemment au Times : « Le gouvernement juif en Palestine sera le symbole de la coopération anglo-israélite et un centre d'influence pour les sentiments favorables aux intérêts britanniques parmi tous les israélites répandus dans l'univers. » Assurément, il y a cette idée-là dans la politique sioniste du cabinet de Londres. Quel plat de lentilles, si l'on songe à l'immense dommage qui résultera pour l'Angleterre de l'hostilité des peuples musulmans ! Les Grecs à Smyrne, les Juifs à Jérusalem : on a rarement, et avec autant d'imprudence, préparé plus vaste incendie. L'Action française, 20 décembre 1920.

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L'Asie Chine-Japon
7.1

L'Asie et l'Occident
L'Action française, 20 juillet 1925.

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M. Roman Dmovski, l'éminent homme d'État polonais vient de publier, dans la Gazette de Varsovie, une étude qui appelle quelques réflexions. Parlant des soulèvements asiatiques, M. Dmovski demande qu'on ne se trompe pas sur le rôle des Soviets. Leur action, en Chine et ailleurs, n'est pas douteuse. Mais elle ne s'exerce pas comme on le dit et, surtout, elle ne pourrait pas s'exercer si le terrain n'était pas prêt. Les bolcheviks n'ont pas eu de peine à reconnaître que l'état d'esprit des Asiatiques commençait à ressembler beaucoup à celui de la Russie à la fin du dix-neuvième siècle. Le tsarisme s'est détruit lui-même depuis Pierre le Grand en imposant la civilisation occidentale au peuple russe qui n'en voulait pas. Il fallut même couper des têtes pour la lui faire accepter. On ne sait pas assez, en effet, que, pendant deux siècles, le tsarisme a vraiment représenté le « progrès par en haut ». Il en avait presque le snobisme. Aucune hardiesse ne l'effrayait. Il ne se croyait jamais assez avancé. Un peu avant 1870, un ministre d'Alexandre II, ayant réalisé une ré-

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forme agraire, se félicitait de s'être inspiré des principes de Karl Marx et de les avoir mêlés aux traditions communistes du mir. Estimant que l'avenir était au socialisme, il annonçait fièrement que la Russie future serait l'État parfait. En « occidentalisant » la Russie, le tsarisme a obtenu surtout que ses « intellectuels » rudimentaires ont pris dans les Universités d'Occident les idées révolutionnaires, qui devaient leur être les plus accessibles étant les plus simples. C'est exactement ce qui se passe en Asie. Le comte Sforza remarquait l'autre jour, dans une étude qui est le pendant de celle de M. Dmovski, que le mouvement, chinois d'aujourd'hui éclôt juste à l'heure où arrive à la maturité une génération qui a profité d'une singulière erreur. Il signale que les États-Unis ont, depuis l'origine, employé les annuités de la célèbre indemnité dite des Boxers à fonder des bourses pour étudiants chinois dans leurs universités. Croyant faire des amis et des élèves, ils ont fait des révoltés dont le cri est : « La Chine aux Chinois. » Ainsi les millions des xénophobes boxers ont alimenté une xénophobie « consciente ». Ce qui s'est passé, sous des formes analogues, en Russie et en Turquie, recommence en Asie. M. Dmovski a raison de dire que l'Asie n'en est d'ailleurs qu'à la première phase de la fermentation provoquée par des idées rapportées d'Europe bien qu'elles n'aient rien de particulièrement européen, et qui sont les seules assimilées parce qu'elles sont les plus grossières, les plus compréhensibles pour des esprits primitifs et parce qu'elles retrouvent en somme leur pays d'origine. M. Dmovski a encore raison de dire que, sur des terrains différents, le sentiment révolutionnaire ne produira pas exactement les mêmes effets en Chine et aux Indes qu'en Russie, de même qu'il n'a pas produit les mêmes effets en Russie et en Turquie. En tout cas, il y a un trait commun : la libération de l'Asie par rapport à l'Europe. La suprématie à laquelle l'Occident était accoutumé depuis le jour où Jean Sobieski eut définitivement arrêté la poussée des Turcs n'est plus ni reconnue ni acceptée par les Asiates. C'est un immense recul. L'Action française, 20 juillet 1925.

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7.2

L'Asie qui fermente
La Liberté, 31 mars 1927.

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ON a beaucoup dit que les Français ignoraient la géographie. La multiplicité des événements, depuis quelques années, se charge de la leur apprendre. D'un bout à l'autre de la planète, des mouvements spasmodiques appellent à tour de rôle l'attention sur une nouvelle partie du monde. Pour le moment, essayons d'avoir présente à l'esprit une carte élémentaire d'Asie, tout simplement une de ces cartes comme on en donne aux écoliers. Vous voyez où se trouve la Chine, étendue entre la Sibérie et les Indes. Vous voyez aussi comment le continent asiatique se termine au Sud-Ouest par le pain de sucre indien, au Sud-Est par le coquillage indochinois. Entre les deux, descend une longue et mince bande de terre, qui rappellerait assez l'Amérique centrale si elle ne finissait en presqu'île, celle qui porte le nom de Malacca. Tout au bout se trouve Singapour, port qui commande les détroits des îles de la Sonde et le passage de l'Océan Indien aux mers de Chine. Singapour est une de ces clefs du monde que tiennent les Anglais. On sait même qu'ils ont entrepris d'y construire une grande base navale. Supposons que les Anglais viennent à perdre Singapour. Alors, les possessions hollandaises, Java, Sumatra, Bornéo, sont menacées. Notre Indochine est coupée de l'Occident. A côté d'elle, le Siam, qui a,

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Dieu sait pourquoi, une armée et deux cent cinquante avions, vient la prendre en sandwich. La plus belle de nos colonies est isolée. Le japon, dans ses petites îles, est lui-même voué à la solitude. Et que deviennent les Américains aux îles Philippines, où gronde déjà l'insurrection ? Il n'est donc pas nécessaire d'être très fort en géographie, il suffit même d'en savoir ce qu'on demande au certificat d'études primaires pour comprendre l'importance de la presqu'île de Malacca. Et lorsque les dépêches de ce matin annoncent une grande agitation à Singapour, suite de l'entrée des nationalistes à Shanghaï et à Nankin, le plan bolcheviste en Extrême-Orient se découvre tout seul. Il ne s'arrêtera pas au Fleuve Bleu, on peut en être certain. Cet ébranlement progressif de l'Asie, ce soulèvement de la pâte jaune par le ferment bolcheviste est un phénomène grave. Il annonce le recul des colonisations européennes, et même de l'Europe tout court. Ce danger est à peine vu par les gardiens de la civilisation. Il l'est aussi peu que l'était, dans l'empire romain, celui des invasions barbares à la fin du quatrième siècle de notre ère. On passait son temps à se quereller entre orthodoxes, ariens et donatistes quand les Goths et les Vandales étaient aux portes. La Liberté, 31 mars 1927.

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7.3

Les rats bruns et les rats noirs
La Liberté, 9 avril 1927.

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Ce qui se dégage de plus certain, dans l'énorme confusion des affaires de Chine, c'est que, du moins jusqu'à présent, les pronostics optimistes ou simplement rassurants ont été constamment démentis. Nous nous sentons donc disposés à n'accepter que sous bénéfice d'inventaire les explications rassurantes que l'on donne au sujet de l'Indochine depuis que le Yunnan est passé aux mains des révolutionnaires cantonais. On nous dit, par exemple : « L'Annamite a une haine violente des Chinois qui ont été jadis ses oppresseurs. Ce qui l'attache à la France, c'est qu'elle le protège contre la tyrannie chinoise. »Nous avouons nous méfier de ces formules. L'expérience montre qu'elles sont le plus souvent répétées à la façon des perroquets. C'est ainsi que nous avons entendu dire bien peu de temps avant la révolution russe : « Le tsarisme n'a rien à craindre parce que cent millions de moujiks vénèrent leur petit père le tsar. » Le petit père le tsar pouvait compter làdessus ! Sir Austen Chamberlain a enfin prononcé le grand mot : les Soviets veulent détruire l'Empire britannique, après quoi il leur deviendra facile de répandre la révolution dans le reste de l'Europe. Ils considèrent l'Angleterre comme la citadelle de l'ordre capitaliste et

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bourgeois. Ils savent aussi que ce colosse a des pieds d'argile, car son existence dépend de la circulation des marchandises et des richesses à travers le monde. Il suffirait d'atteindre la Grande-Bretagne dans deux ou trois de ses principales sources de prospérité, en Chine, aux Indes, en Égypte, pour qu'elle fût profondément ébranlée. Déjà le déficit s'installe dans son budget, ses exportations reculent. Elle a sans doute de la marge devant elle. Mais on aurait ri au nez de celui qui aurait prédit la fin de l'Empire colonial espagnol au temps où l'on disait de Charles-Quint que, sur ses domaines, le soleil ne se couchait jamais. Notre confrère Ludovic Naudeau a cité récemment ces lignes, vieilles de plus de vingt ans, et singulièrement clairvoyantes, du général Hamilton, attaché militaire anglais pendant la guerre de Mandchourie : « S'il n'était pas contenu par nos forces militaires, le moins que pourrait faire un Chinois, même pacifiste, pour conserver le respect de lui-même, ce serait d'ordonner que tout bateau, tout concessionnaire, tout marchand, tout missionnaire, tout globe-trotter disparaisse, dans les vingt-quatre heures, de l'Empire du Milieu. Sous des conditions de paix perpétuelle où prévaudrait l'égalité industrielle et sociale de tous les hommes, le Chinois est aussi capable de détruire le travailleur blanc du type actuel et de le faire disparaître de la surface du globe que le rat brun fut capable de détruire et de chasser d'Angleterre le rat noir, moins énergique, moins dévorant, qui l'avait précédé. » Ludovic Naudeau ajoute avec raison : « Comment les chefs communistes occidentaux ne voient-ils pas qu'en faisant porter leur drapeau par des hordes asiatiques profondément ignorantes de toute conception européenne et poussés seulement par des instincts bestiaux, ils menacent, en somme, le travailleur d'Occident ? » Il se peut que les communistes ne le voient pas, parce que la bêtise n'est pas non plus une hypothèse exclue. Mais il y a peut-être aussi chez eux cet esprit de nihilisme, de destruction et de suicide qui est au fond de tous les mouvements révolutionnaires. La Liberté, 9 avril 1927.

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7.4

En Chine
La Liberté, 12 avril 1927.

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Les armées chinoises ne sont pas des armées, mais des troupes de mercenaires et de figurants. Jadis, en Chine, on montrait sur le front des troupes des images de dragons affreux pour épouvanter l'ennemi. Aujourd'hui, il suffit qu'un parti fasse mine d'attaquer l'autre pour que la panique se mette au camp adverse. C'est la guerre dite « en accordéon », où l'on avance et où l'on recule tour à tour. Il se peut donc que les Cantonais perdent Shanghaï aussi facilement qu'ils y étaient entrés. Mais rien n'assure que les succès des Nordistes seront plus durables. A chacun de ses interrègnes, et en attendant d'être reprise par une main ferme, la Chine a connu de longs désordres, des guerres interminables entre les factions, des alternatives d'échec et de succès pour les unes comme pour les autres. Un Chinois de la bonne tradition et de la vieille école, mandarin un peu sceptique, disait l'autre jour à Paris : « La Chine a déjà eu sept fois le communisme et elle s'en est toujours débarrassée. » C'est juste. Seulement, le moment où cela arrive est très désagréable, surtout pour les puissances qui ont des intérêts en Asie. Autrement, les Chinois pourraient suivre les préceptes de Lénine ou ceux de Confucius que nous ne nous en apercevrions même pas.

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Avant la période contemporaine, autrement dit avant l'ère industrielle qui a commencé au dix-neuvième siècle, les moeurs et la législation des pays lointains étaient de simples objets de curiosité. Nos chroniqueurs auraient traité les histoires de Nicolas II et de Lénine comme ils ont raconté celles de Boris Godounov et des faux Démétrius. Marco Polo aurait rapporté de ses voyages en Chine les extraordinaires aventures de Tchang Tso Lin ou de Sun Yat Sen. Et tout cela, lu au coin du feu par des bourgeois français ou par des gentilshommes fermiers d'Angleterre, eût été très récréatif. Aujourd'hui, c'est bien différent. Il est peu de bourgeois français qui ne possèdent des fonds russes ou des Tramways de Shanghaî. Et l'Angleterre tire du commerce avec la Chine une partie de son revenu national. Ce qui se passe chez « les peuples estranges », comme on disait au bon vieux temps, nous intéresse d'une façon directe. A cause de cet enchevêtrement général des intérêts, on a dit quelquefois que les grands cataclysmes nationaux et sociaux n'étaient plus possibles. Les événements prouvent le contraire. La guerre n'a pas été empêchée pour cela, et elle n'a même jamais pris une forme plus destructive. Cependant, la Russie et la Chine ne sont nullement reconnaissantes à l'Occident d'avoir donné des tramways à Moscou et à Shanghaï. Russes et Chinois considèrent tout simplement les Occidentaux comme des usuriers et des exploiteurs. Alors, dans notre civilisation, on voit des gens qui avaient travaillé toute leur vie pour assurer le pain de leurs vieux jours et qui sont ruinés parce qu'il a plu aux moujiks et aux coolies de faire des révolutions. La Liberté, 12 avril 1927.

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7.5

Aventures d'un chemin de fer
La Liberté, 20 juillet 1929.

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LORSQUE le projet du Transsibérien fut conçu et annoncé, en 1889, il fut salué comme un gage de progrès pacifique et de rapprochement des peuples. Il était déjà entendu que les chemins de fer rapprochent les peuples et servent la cause de la paix, bien qu'ils puissent servir aussi à des transports et à des concentrations de troupes. De même l'avion supprime les frontières dont il n'est pas de traces au ciel, mais jette à l'occasion des bombes. Quarante ans ont passé et le Transsibérien a déjà été cause d'une guerre. Lorsque les Russes et les Japonais se furent trop rapprochés, lorsqu'ils se trouvèrent nez à nez en Mandchourie, ils se battirent. Guerre désastreuse pour la Russie et pour l'Europe. Nous en avons payé pour partie les conséquences en 1914. Du moins avait-elle été liquidée aussi sagement que possible par la paix de Portsmouth et les accords qui suivirent. On liquidait déjà des guerres, avant l'ère nouvelle, et il serait à souhaiter qu'on les liquidât aussi bien dans l'Europe d'aujourd'hui que dans l'Europe d'hier. Un quart de siècle aura bientôt passé sur la guerre russo-japonaise et voici que, de nouveau, la Mandchourie, par ses chemins de fer, est un sujet de discorde si elle n'est pas menacée de redevenir un champ de bataille. Et cette fois ce ne sont plus les armées du tsar et celles du

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mikado qui se trouveraient en présence. Ce seraient celles de la République soviétique et de la République chinoise. La République chinoise est plus nationaliste que le Céleste empire. Nationaliste, là-bas, est même synonyme de républicain. Pour la démocratie chinoise, les bolcheviks ne sont pas des diables étrangers moins haïssables que les Anglais ou les autres et les conventions qui régissent les chemins de fer de Mandchourie ne sont pas des traités moins « inégaux » que ceux qui régissent la concession de Shanghaî. De leur côté, les bolcheviks n'ont pas répudié le capital ferroviaire qu'ils ont hérité du tsar, s'ils ont répudié la dette tsariste, alors que les chemins de fer, objet du litige actuel, ont été construits pour la plus grande part avec des emprunts et de l'argent français. Maintenant, la République soviétique et la République chinoise se battront-elles ? On se perd en considérations, hypothèses et conjectures sur les raisons qu'elles auraient d'esquiver le combat ou d'en venir aux mains. Pour les empêcher d'en arriver à cette extrémité qu'invoquera-t-on ? La Société des Nations ou le pacte Kellogg ? Abondance de biens ne devrait pas nuire. Mais les Soviets n'appartiennent pas à la Ligue de Genève. Et, par un fait exprès, le pacte Kellogg n'entre en vigueur que dans huit jours. Enfin, qu'on se serve d'un moyen ou d'un autre, ou tout simplement d'une médiation à l'ancienne mode, il y a une bonne chance de prévenir un conflit sanglant si aucun des deux belligérants éventuels n'a, comme il se pourrait, la résolution farouche de se battre. La Liberté, 20 juillet 1929.

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7.6

L'impénétrable avenir
L'Action française, 24 février 1932.

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« Pour tout ce qui est arrivé entre 1914 et 1918, la génération responsable a droit à une excuse : elle ne savait pas, elle ne pouvait pas deviner. » Cette phrase-type de Ferrero traduit les regrets d'un conservateur. Elle est étrangère à la question des responsabilités proprement dites. Ferrero veut dire que personne n'avait prévu que la guerre équivaudrait à une grande révolution. Ou du moins ceux qui en avaient l'idée philosophaient inutilement dans un coin. C'est, dit encore Ferrero, l'illusion de la guerre courte qui a été cause du mal. Mais pourquoi la guerre a-t-elle été longue ? Ici, nous sommes dans la contingence. L'Allemagne victorieuse en six semaines, conformément à son plan et à ses calculs, tout changeait. Désormais, et, sans doute, jusqu'à ce que cette image soit effacée dans les esprits par le cas opposé, on voit les Empires autoritaires et militaires ruinés par leurs propres entreprises belliqueuses et entraînant le monde dans leur ruine. Il y a en ce moment des prophètes (de l'avenir ou du passé ?) qui annoncent que le Japon bolchevisera l'Asie et se bolchevisera lui-même par les aventures qu'il est allé chercher en Chine.

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Sera-ce cela ou le contraire, ou quelque chose de différent ? Ce qui, par l'Allemagne, est arrivé à l'Allemagne, à l'Europe et au monde, se répétera-t-il pour le japon ? Il n'existe aucun élément qui permette de le deviner. Ce qui frappe les esprits, ce qui détermine les opinions, les hypothèses ou les craintes, c'est que le Japon, comme l'Allemagne dans l'Europe de 1914, représente, en Extrême-Orient, l'ordre et la stabilité sociale. Le docteur Legendre, dans son livre l'Asie contre l'Europe, vient de mettre face à face, dans un relief saisissant, la Chine anarchique et le Japon hiérarchisé. Les uns regardent le Japon comme seul capable de mettre fin au chaos chinois et de refouler le bolchevisme, déjà maître des régions du nord et qui se répand peu à peu jusqu'à Shanghaï. Les autres tremblent à l'idée que les Japonais pourraient fournir aux Soviets l'occasion de bolcheviser toute l'Asie, y compris l'Empire du Soleil-Levant. Ce sont encore des « futurs contingents ». Tout dépend peut-être pendant quelques journées d'un général ou d'un amiral nippon, et l'avenir n'est pas plus pénétrable en 1932 qu'en 1914. L'Action française, 24 février 1932.

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7.7

Une expulsion
L'Action française, 25 février 1933.

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ON saura un jour quels calculs, quelles manoeuvres ont conduit la Ligue de Genève à expulser le Japon. Car ce n'est pas le Japon qui sort. C'est la Ligue qui le chasse. Dans une société, dans des relations quelconques, le même cas ne prête pas au moindre doute. Vous avertissez que si telles assurances ne vous sont pas données, que si tel engagement n'est pas pris, que si telle condition n'est pas remplie, que si, enfin, telle mesure vous est refusée ou se trouve décidée contre votre avis, votre présence dans la maison ne sera plus possible. Vous donnez vos raisons et toutes les preuves de votre bonne foi. On passe outre. Qui a voulu la séparation ? C'est bien ce qui est arrivé pour le Japon. M. Matsuoka, avant de quitter la salle des séances, a encore dit que la Chine n'était pas un État mais une anarchie et une anarchie xénophobe, ce qui est la cause essentielle de la situation troublée de l'Extrême-Orient. Le parti pris de la Société des Nations en faveur du prétendu gouvernement de Nankin est donc inexplicable. Car ni l'idéologie, ni la sottise n'expliquent tout.

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Il y a eu une volonté trop persévérante pour qu'elle ne résultât pas d'une intention. Ce qu'il fallait faire pour éloigner le Japon de la Ligue a été fait. On s'y est pris de loin, par degrés, d'une manière doucereuse mais telle que l'effet était certain. Il faut alors se demander si l'on n'a pas cherché à couper le Japon de l'Europe comme on avait déjà détaché de lui l'Angleterre, il y a dix ans, à la conférence de Washington. C'est une manoeuvre d'isolement qui prépare une manoeuvre d'encerclement. D'ores et déjà le Japon est désigné comme agresseur. Cette manoeuvre peut répondre aux vues du gouvernement américain, à ses idées sur la « porte libre » en Chine, à sa crainte d'un conflit du Pacifique. Qu'elle soit conforme aux intérêts des puissances européennes, assurément non. M. Matsuoka, avant de quitter la salle des séances, a lancé la flèche du Parthe lorsqu'il a rappelé que les Chinois avaient mis en sommeil leur campagne contre les « traités inégaux » depuis que l'affaire de Mandchourie était évoquée par la Société des Nations. Quant à assurer la paix en Asie et dans les eaux qui l'avoisinent en provoquant une rupture avec le Japon, ce n'est pas seulement une illusion, ce n'est pas seulement une erreur. C'est une faute. On s'est prononcé contre le seul adepte, témoin et gardien de la civilisation occidentale en Extrême-Orient. On a dégoûté les Japonais de leurs efforts longs et méritoires pour garder le contact avec l'Occident. On le regrettera. L'Action française, 25 février 1933.

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Perse Afghanistan
8.1

Les lois de l'imitation
L'Action française, 16 décembre 1925.

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Il y avait, voilà une vingtaine d'années, dans une petite ville de Perse, un jeune homme qui était scribe dans un consulat étranger. Ce jeune homme, qui s'appelait Riza, n'aimait pas la vie de bureau. Il entra comme simple soldat dans les Cosaques persans. Il monta en grade, prouva son énergie et son adresse et, en 1921, à la tête de son régiment, il renversait le cabinet et obligeait le souverain à prendre pour premier ministre un réformateur. Riza reçut le portefeuille de la Guerre et le garda jusqu'au moment où, en 1923, il devint premier ministre à son tour et le véritable maître de la Perse. « Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. » Par 257 voix contre 3, l'assemblée de Téhéran vient d'élire le sardar Sipah Riza Khan shah de Perse et a rendu la couronne de Darius héréditaire dans la famille de l'ancien petit employé de consulat avec cette clause que la succession sera limitée aux fils nés d'une mère persane.

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Cette réserve souligne le caractère national du changement de dynastie. Les Kadjar, qui régnaient depuis 1794, étaient Turcomans d'origine et leur statut familial ordonnait que l'héritier du trône fût issu de la race royale. On reprochait ainsi aux Kadjar d'être étrangers, comme on avait reproché, en Chine, à la dynastie des Tsing (qui n'avait qu'un siècle et demi d'ancienneté de plus) d'être mandchoue. Riza Shah Pahlevi se vante d'être un pur Aryen. En détrônant les Kadjar, la Perse a oublié les services qu'ils lui avaient jadis rendus, car le fondateur de la dynastie, Aga Mohammed, lui avait, il y a cent trente ans, restitué l'indépendance et l'ordre. Du moins la Perse a-t-elle pris une assurance contre une rechute dans l'anarchie. Elle n'a pas imité la Chine qui n'a renversé les Tsing que pour tomber dans un chaos qui s'aggrave de jour en jour et dont on ne voit pas la fin. Cependant, l'année dernière, au mois de mars, Riza lui-même avait proclamé la république. Les Persans n'en voulurent pas et Riza a trouvé plus simple de prendre la couronne. La raison pour laquelle la Perse a refusé d'être républicaine est d'ailleurs curieuse : c'est, dit le Times, parce que la Turquie l'est devenue et que jamais un Persan ne fera ce que fait un Turc. Cette explication rappelle un mot d'Alphonse XIII après la chute du roi Manoel à Lisbonne : « Me voici solidement assis sur le trône. Les Espagnols ne feront pas de révolution après les Portugais. » Ne pas imiter le voisin, c'est encore, aurait dit Tarde, une loi de l'imitation. L'Action française, 16 décembre 1925.

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8.2

Pierre Le Grand à Kaboul
L'Action française, 26 janvier 1928.

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La révolution des moeurs, le progrès et l' « occidentalisation » par en haut, le despotisme éclairé, sont une tradition des pays d'Orient. En ce moment même, Moustapha Kemal modernise la Turquie, supprime le fez et le Coran. Le roi Amanoullah est également un novateur. Récemment il déclarait à un envoyé du Times que son pays devait tourner le dos au passé. Encore un pays qui se réveille. Le roi d'Afghanistan demande à la France des modèles de civilisation, puisque son fils étudie dans un de nos lycées. Il ne semble pas lui demander des modèles de politique. Les préférences d'Amanoullah vont aux gouvernements forts. L'exemple de Moustapha Kemal n'a pas été sans agir sur lui, on dit qu'il a pour M. Mussolini une grande admiration et c'est un fait qu'au Caire il a reçu l'insigne fasciste des mains du consul d'Italie. Il est vrai que si l'Afghanistan était une démocratie, le peuple afghan avancerait un peu moins vite que sous l'impulsion brillante de ce nouveau Pierre le Grand. Mais ce que nul ne peut prévoir, ce sont les conséquences lointaines de cet essor d'une autre nation à la charnière de la Russie et de l'Inde. Comme autrefois les Jeunes-Turcs, comme Moustapha Kemal,

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le roi Amanoullah a peut-être médité les pages où l'auteur de l'Introduction à l'histoire de l'Asie a révélé à eux-mêmes les touraniens. Léon Cahun, dont le livre a réveillé la conscience de ces peuples et les a instruits de leur passé pour les tourner vers l'avenir, a montré comment les victoires et les conquêtes de Tchinguiz Khan, le roi auguste que nous nommons Gengiskhan, avaient été dues avant tout à la discipline exacte de ses armées, à l'équipement et au matériel excellents de ses troupes. En ce temps-là, c'est du côté de l'Asie que se trouva la supériorité technique. Ainsi le Sira Ordou, Quartier impérial d'or, dont les Russes ont fait la Horde d'Or, régna sur ce qui est aujourd'hui le pays des Républiques soviétiques et qui avait déjà été un pays de républiques urbaines, de communisme villageois et d'anarchie... « Un nouveau moyen âge. » Qui sait comment le nôtre finira si Pierre le Grand est à Kaboul et non plus à Moscou ? L'Action française, 26 janvier 1928.

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8.3

Despotes éclairés
L'Action française, 27 octobre 1928.

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De retour dans ses États, après avoir visité l'Europe, le roi d'Afghanistan a entrepris de moderniser ses sujets. Ou plutôt son ardeur à les moderniser s'est accrue. Et, selon la méthode qui est employée avec succès par son quasi voisin Moustapha Kemal, il procède par voie d'autorité. L'exemple vient de loin. Dans la mesure où la Russie participe de l'Orient, Pierre le Grand avait déjà donné l'exemple aux pays orientaux. Le roi Amanoullah répète le tsar qui était venu à Saardam pour y apprendre l'art de construire les vaisseaux. Il le répète au point d'obliger les vieux Afghans, comme le Romanov ses boïards, à couper leur barbe et à se vêtir à l'européenne sous peine de mort. Ce qui marque la différence des temps, c'est l'inattention de l'Europe à l'égard de ces efforts novateurs de l'Asie. Qu'on se souvienne de la sensation que produisit à Paris la visite de Pierre le Grand. La littérature et la philosophie s'emparèrent du réformateur. Il sortit de là une théorie, celle du despotisme éclairé. Frédéric en Prusse, Joseph Il en Autriche, Pombal au nom du roi de Portugal se conformèrent à l'image que les philosophes avaient tracée d'après le modèle de l'autocrate moscovite.

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Il se passe en ce moment dans le monde autant de choses dignes d'étonner qu'au siècle qui s'admirait lui-même de répandre tant de lumières. Seulement, il n'y a presque plus personne pour les remarquer. La modernisation de la Russie dans le premier quart du dixhuitième siècle eut pourtant un retentissement considérable sur l'Europe, et, par l'introduction d'un élément nouveau dans le rapport des forces politiques, produisit des effets considérables et prolongés, bouleversant les méthodes et les traditions des chancelleries, altérant l'équilibre et les alliances, bref changeant tout. L'apparition de la question d'Orient et les partages de la Pologne, avec les suites qui en découlèrent, furent la conséquence de la rénovation de la Russie. Albert Sorel a dit admirablement cela. Que sortira-t-il de ces réformes à coups de hache qui s'accomplissent en Asie ? Car, d'Angora à Kaboul en passant par Téhéran, c'est une chaîne de pouvoirs énergiques résolus à rompre avec le passé. La Turquie, la Perse et l'Afghanistan renoncent à leurs anciennes moeurs. Ces pays ne sont plus ce qu'ils étaient hier. Il paraît difficile que l'on ne s'en ressente pas, -- et l'on n'a pas beaucoup l'air de s'en douter. L'Action française, 27 octobre 1928.

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8.4

Une victime du progrès
L'Action française, 16 janvier 1929.

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ON dirait une fable. Le roi Amanoullah, réformateur, est victime du progrès. Il croyait trop aux idées modernes et même aux completsvestons de coupe moderne. Ses sujets l'ont renvoyé à la Belle Jardinière et la reine Souryah chez les couturiers. Carlyle a fait dans le Sartor resartus la philosophie du costume. Il est étrange, en effet, que la plus forte passion des habitants de ce globe, à notre époque, soit de s'habiller tous de la même façon. Quelle que soit la condition, quelle que soit la contrée, quelle que soit même la température, les hommes, ne pouvant être tout à fait égaux, veulent au moins avoir l'air pareils. D'ici peu, la Congolaise aspirera au similivison. Et les despotes éclairés, qu'a voulu copier Amanoullah, et dont Pierre le Grand reste le modèle, commencent toujours, pour abolir les vieilles moeurs, par interdire l'ancien costume. Moustapha Kemal ne conçoit pas de cerveaux évolués sous un fez. Les révolutionnaires de Nankin, pour initier les Chinois à l'Occident, ont coupé les nattes. Les Afghans ont la faiblesse de tenir encore au turban des hommes et au voile des femmes. Ce sont des symboles. La grande réforme d'Amanoullah était vestimentaire. C'est là qu'il a échoué.

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Un jour viendra où les peuples de l'Afghanistan rougiront de rester seuls dans le monde à ne pas se coiffer de chapeaux mous et à ne pas porter d'imperméables. Cependant, avec cette garde-robe, Amanoullah prétendait leur imposer d'autres signes de la civilisation moderne qui n'ont pas plu davantage à ses sujets. Si quelque monarque du passé pouvait revenir parmi nous, il ne manquerait pas d'admirer un certain nombre de moyens de gouvernement dont étaient privés Philippe Il et Louis XIV. Amanoullah était venu d'un pays lointain comme du fond des âges. Avec une joyeuse surprise, il avait découvert dans les démocraties occidentales des instruments de règne dont il s'était empressé d'appliquer la recette dès son retour à Kaboul. De ces instruments de règne, la conscription est le plus sûr. Faire de chaque citoyen un soldat, le tenir à sa disposition jusqu'à la limite de l'âge par le livret militaire et la feuille qui mobilise, c'est une des plus belles inventions de l'art de gouverner. Les Afghans n'y ont pas été sensibles, ou plutôt ils en ont compris les inconvénients. La conscription a été pour Amanoullah une des causes essentielles de sa chute. Mais aussi ne s'y était-il pas bien pris. Avant de faire passer ses sujets sous la toise, il aurait dû prendre la précaution de leur annoncer qu'ils étaient libres. Il aurait fallu, avec la feuille de mobilisation, leur donner le bulletin de vote. Il aurait fallu leur donner en outre la liberté de la presse, invention plus admirable encore que les autres, car elle a cet effet que les peuples croient avoir pensé eux-mêmes ce que l'État veut qu'ils pensent. Tout cela sera à reprendre en Afghanistan et, n'en doutons pas, un jour ou l'autre sera repris. L'échec d'Amanoullah est un répit très précaire. On verra un peuple afghan que le progrès ,organisera et qui pourra être alors nationaliste, militariste et belliqueux comme il se doit dans tous les pays qui passent de la barbarie à la civilisation moderne. L'Action française, 16 janvier 1929.

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8.5

Le fils du porteur d'eau
La Liberté, 19 janvier 1929.

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On a représenté jadis à Paris l'aventure merveilleuse de Kismet, popularisée depuis par le cinéma. Kismet, le vagabond de Bagdad (Guitry le père était étonnant dans ce rôle), pauvre hère le matin, calife toute la journée, se retrouvait mendiant le soir. Cette féerie se joue en ce moment à Kaboul, ce qui prouve que les Mille et une Nuits ne sont pas encore finies en Orient. Lorsque fut la mille et deuxième nuit, Scheherazade put continuer le fil de ses contes. Voici le début de son récit : « Il était une fois le fils d'un porteur d'eau... » En effet, depuis que le roi Amanoullah a abdiqué en faveur de son frère Inayatullah, celui-ci a déjà été renversé par le chef des rebelles Bacha Sekao qui bientôt peut-être sera proclamé roi. Et Bacha Sekao est le fils d'un simple porteur d'eau, profession qui a disparu à Paris et c'est dommage puisqu'elle peut introduire à de si brillantes destinées. Dans cet Orient que l'on disait immobile, les changements les plus prodigieux sont possibles. Dans ce pays de castes, règne la véritable égalité, celle qui permet à un portefaix de devenir padischah. Est-ce que, dans le grand État voisin de l'Afghanistan, en Perse, celui qui règne aujourd'hui et qui s'asseoit sur le trône de Darius et de Chosroès n'était pas, il y a quelques années, petit commis des douanes ? C'est justement le trait de génie du fameux colonel Lawrence d'avoir com-

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pris que, dans les pays orientaux, on pouvait tout faire, même des rois. Et son invention d'Hussein, de Fayçal et d'Abdullah, qui paraissait romanesque, n'était pas tellement absurde. Elle l'était même sûrement moins que la constitution parlementaire que nous avons donnée à la Syrie. Pour peu qu'Allah et le colonel Lawrence le veuillent, le fils du porteur d'eau pourra devenir roi d'Afghanistan. Le restera-t-il ? C'est une autre affaire. On savait jadis que « dans les factions, comme dans les combats, - du triomphe à la chute il n'est souvent qu'un pas. » Amanoullah peut se répéter ces vers philosophiques. Amanoullah ne perd pas l'espoir de reprendre son trône et de jeter au fond d'un puits l'usurpateur, fils du porteur d'eau. Est-il vrai que le souverain déchu compte sur l'aide et l'appui des Soviets ? Mais les événements de Moscou ne sont peut-être pas si loin d'être aussi merveilleux et dramatiques que ceux de Kaboul. Déjà nous avons vu la grandeur et la décadence de Trotsky. À son tour, Boukharine connaît la chute après le triomphe. Une chose est sûre, dans ces ténébreuses rivalités, c'est que les bolcheviks n'en sont plus aux temps héroïques où ils se juraient de ne jamais se combattre entre eux et de ne pas recommencer la faute des révolutionnaires français, lorsque Robespierre, envoyant Danton à l'échafaud, préparait pour lui-même la guillotine. La Liberté, 19 janvier 1929. Fin du livre.

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