Guilhem VINCENT

25/08/2012

LE TRI POSTAL DE NANCY, LES ENJEUX D’UNE DÉCONSTRUCTION

Analyse de la transformation de l’ancien tri postal de Nancy, construit en 1968 par l’architecte Claude Prouvé, en centre des congrès par l’agence d’architecture Marc Barani et Christophe Presle, architecte co-traitant. Étude réalisée dans le cadre du cours «Théories d’intervention en patrimoine» donné par Mme Hélène Vacher au deuxième semestre de Master à l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Nancy.

Toutes les photographies présentes dans ce travail ont été réalisées en juin 2012 par l’auteur avec des appareils photographiques argentiques. Un Canon AV-1 et un Rollei 35S. Le développement des films a été réalisé par l’auteur en amateur. Ils ont été numérisés ensuite par un professionnel.

SOMMAIRE :

1- Introduction

2 - Définition d’une architecture

3 - Déconstruction d’une architecture ouverte

4 - Nancy 2012

5 - Contre la transformation

6-Bibliographie

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INTRODUCTION

« Situé à proximité de la gare, au milieu d’un vaste territoire constitué, d’un côté, par l’immense poche des voies ferrées, de l’autre, par le quartier commercial Saint-Sébastien, le tri-postal construit par Claude Prouvé à Nancy établissait un subtil équilibre entre l’urbanité élégante d’un immense immeuble de bureaux et la puissance primitive d’un bâtiment industriel. Il accédait à cette identité complexe, sans détours anecdotiques, par le seul jeu des réponses fonctionnelles et techniques à un programme bien formulé. Avec ses murs rideaux d’aluminium et de verre et ses tours qui exprimaient, jusque dans la texture striée de leur béton, le mouvement des coffrages glissants, ce bâtiment témoignait de la vivacité tardive de la tradition constructive nancéienne, dont il constituait l’un des derniers fleurons. Point de repère solide dans le paysage quotidien, cet édifice représentait aussi, pour les historiens, un élément majeur du patrimoine des années 1970. » 1

Cette variation au passé sur l’introduction du livre de Joseph Abram pour la défense du tri postal de Nancy cible l’enjeux du présent travail. Si la mobilisation contre la destruction du bâtiment a porté ses fruits, et que le Tri-postal de Nancy est encore debout, il est victime d’une autre plaie, la transformation en centre des congrès. Après le passage des machines de démontage, il n’en reste qu’un fantôme, qu’une structure vide à moitié atrophiée. Le corps architectural qui donnait toute son unité et sa force au projet de Claude Prouvé a été «démonté» pour ne garder que son squelette, et un de ses membres a été amputé. Ce présent travail vise à exploiter le moment situé entre les deux projets architecturaux pour révéler une ambiguité intrinsèque à l’architecture de ce bâtiment qui prend corps dans une opposition entre deux ambitions contradictoires qui lui sont constitutives. Je soulèverai, par l’analyse du projet de Claude Prouvé, et en m’appuyant sur le travail théorique de Joseph Abram, comment son architecture est tiraillée entre une volonté de s’abstraire du vocabulaire architectural en visant une abstraction maximale de la définition de la structure, et une volonté d’affirmer un vocabulaire plastique propre aux techniques employées, pour définir une architecture moderne digne de s’affirmer dans l’histoire de l’architecture. Cette analyse me permettra de situer les enjeux de cette architecture qui pose problème quant à sa (re)définition sémantique, afin d’appréhender l’acte de transformation architecturale au vu des contradictions propres à cette architecture. Cette redéfinition de l’architecture se veut être une tentative de compréhension de l’acte de l’architecte qui doit prendre en compte l’architecture moderne non pas dans sa définition propre, mais dans les contradictions qu’elle soulève actuellement. Ainsi je n’axerai pas mon travail dans la suite directe de celui de Joseph Abram qui défendait l’architecture moderne par la définition d’une théorie adéquate. Je tenterai de montrer
Variation au passé sur l’introduction du livre de Joseph Abram, Claude Prouvé, Le Tri Postal de Nancy, Paris, Jean-Michel Place éditions, 2006, p.5.
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comment cette architecture, comprise dans cet intervalle inhabité, dépasse sa théorie initiale pour faire apparaître des caractéristiques plus radicales. Ainsi c’est en architecte que j’ai abordé cette analyse de l’architecture moderne. Je proposerai alors un regard photographique sur son présent pris dans la tempête de la transformation urbaine actuelle, afin de mieux montrer comment cette architecture ne se comprend pas directement comme une architecture plastique, mais comme structure active se mesurant aux relations qu’elle entretient avec son environnement, qu’il soit urbain, architectural, social, et aux possibilités radicales qu’elle permet. Cette redéfinition de l’architecture du projet de Claude Prouvé sera alors le cadre dans lequel je proposerai une interprétation du travail non encore réalisé de l’atelier Marc Barani et Christophe Presle architecte co-traitant, en me basant sur les documents qui ont été publiés par la Communauté Urbaine du Grand Nancy. Cette analyse ne sera pas le sujet principal de ce travail, car le projet n’est pas encore terminé et il me paraît plus important de saisir le moment «vide» entre les deux projets pour montrer sous un nouveau jour l’architecture héritée des utopies technicistes de la modernité. Dans une époque qui hérite de ces structures, il est un devoir de les repenser au regard des problèmes qu’elles soulèvent et des potentiels qu’elles contiennent. Sans ça, et c’est le but de ce travail que de défendre cette idée, nous resterions démunis pour comprendre comment ces architectures génèrent un rapport particulier à leur définition structurelle.

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DÉFINITION D’UNE ARCHITECTURE
Construit entre 1964, date de début de l’étude menée par l’agence d’architecture André-Prouvé, et 1972, le tri-postal était une véritable icône de l’architecture industrielle. Dans son livre qu’il lui a consacré, afin de le préserver d’une destruction à l’époque programmée, Joseph Abram le décrit ainsi :

« Situé à proximité de la gare, au milieu d’un vaste territoire constitué, d’un côté, par l’immense poche des voies ferrées, de l’autre, par le quartier commercial Saint-Sébastien, le tri-postal construit par Claude Prouvé à Nancy établit un subtil équilibre entre l’urbanité élégante d’un immense immeuble de bureaux et la puissance primitive d’un bâtiment industriel. Il accède à cette identité complexe, sans détours anecdotiques, par le seul jeu des réponses fonctionnelles et techniques à un programme bien formulé. Avec ses murs rideaux d’aluminium et de verre et ses tours qui expriment, jusque dans la texture striée de leur béton, le mouvement des coffrages glissants, ce bâtiment témoigne de la vivacité tardive de la tradition constructive nancéienne, dont il constitue l’un des derniers fleurons. Point de repère solide dans le paysage quotidien, cet édifice représente aussi, pour les historiens, un élément majeur du patrimoine des années 1970. » 2

Je ne reconstruirai pas dans ce travail l’itinéraire de cette architecture, travail qui a déjà été réalisé et que nous retrouvons dans le livre de Joseph Abram, qui décrit le parcours de l’architecte, son intérêt pour l’architecture moderne et industrielle, et comment il en est venu à réaliser ce projet dans l’agence André-Prouvé. Nous y lisons l’évolution du projet et comment a été défini le projet tel qu’il était avant sa transformation. Le but de ce travail, qui se veut une analyse d’un projet d’intervention en patrimoine, est de comprendre, par l’exemple du tri-postal de Nancy, les enjeux d’un patrimoine en France mal compris. Tout l’intérêt du travail de Joseph Abram tient dans sa volonté de défendre cette architecture, et comment il montre en quoi cette architecture est définie par des principes forts, radicaux et parfaitement assumés. Toute la construction de son argumentation tient dans l’affirmation d’une réelle qualité architecturale qui fait de ce bâtiment une véritable icône de l’architecture industrielle. C’est sur sa définition d’une théorie de l’architecture moderne que je m’appuis pour tenter de comprendre cette architecture. L’analyse de points soulevés par Joseph Abram dans sa défense du tri postal permet de comprendre comment cette architecture pose question quant à sa réhabilitation. Ainsi je peux mieux comprendre les enjeux d’une préservation au regard des principes qui fondent cette architecture. La théorisation que développe Joseph Abram tient dans deux éléments fondamentaux, que nous pouvons trouver dans l’extrait cité ci-dessus.

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Ibidem, p.5. 5

«...le tri-postal construit par Claude Prouvé à Nancy établit un subtil équilibre entre l’urbanité élégante d’un immense immeuble de bureaux et la puissance primitive d’un bâtiment industriel. Il accède à cette identité complexe, sans détours anecdotiques, par le seul jeu des réponses fonctionnelles et techniques à un programme bien formulé. »3

Dans cette citation est contenue l’ensemble de la définition architecturale de l’édifice. Entre la puissance d’une architecture industrielle et le langage travaillé d’un édifice urbain, le tri postal se définit selon une ambiguité qui sera le noeud de mon analyse. Joseph Abram montre que le projet est le fruit de réponses rationnelles à des problèmes bien posés, et en quoi Claude Prouvé a hérité des connaissances de son père Jean Prouvé et de sa longue formation, pour proposer une architecture industrielle parfaitement maitrisée et assimilée. Il décrit ainsi le projet : «...un bâtiment de quatre niveaux, conçus comme autant de plateaux libres (24mx72m), séparés les uns des autres par des hauteurs sous-plafond supérieures à six mètres et capables de recevoir des charges de plus de mille cinq cents kilos au mètre carré afin d’accueillir les machines. Ces plateaux, construits au moyen d’une ossature en béton armé à larges travées (9m x 12m), sont entresolés au nord pour loger l’administration des différents services. Un mur rideau homogène, peau d’aluminium et de verre tendue d’un étage à l’autre sur des profilés raidisseurs dérivés du type «tour Eiffel» de Jean Prouvé, clôt cette grande ossature, recouvrant indifféremment les locaux techniques et les bureaux. (...) Pensé autour des machines, mais de manière assez ample pour permettre, explique Claude Prouvé, d’éventuelles modifications de la mécanisation, le tri postal de Nancy donne à voir une version très accomplie d’un mode de construction mixte (métal/béton), dont il propose une sorte d’archétype. L’articulation des matériaux (et des techniques) est ici exemplaire. Les détails constructifs sont très soignés. Que l’on considère, par exemple, la robustesse des points d’appuis : les poteaux cruciformes, de section régulière aux étages, sont élargis au rez-de-chaussée en un profil pyramidal élancé, comme pour exprimer l’indestructible stabilité de l’édifice. L’ossature de béton est littéralement emballée dans un manteau continu, confectionné sur mesure. Avec ses côtes saillantes de trente centimètres et ses angles rentrants ajustés aux poteaux, ce vêtement de verre et d’aluminium relève de la haute couture. On y observe la même synergie que dans les constructions de Jean Prouvé : les raidisseurs sont calculés comme des brise-soleil. Le tri postal apparaît comme une variante des immeubles «à noyau», mais
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Ibidem, p.5. 6

inversée, puisque ici, pour libérer les plateaux, les circulations verticales et les conduits de fluides sont reportés vers la périphérie des dalles. Les ascenseurs, les escaliers, les gaines techniques et les sanitaires sont enfermés à l’intérieur de trois tours en béton. Ces monolithes aux angles arrondis contreventent la grande ossature dont les fondations sur pieux (de quatre-vingts centimètres de diamètre) s’enfoncent dans le sol à une profondeur de vingt-deux mètres. Leur positionnement et leur orientation procèdent d’une composition savante. Décollées du parallélépipède vitré, dont ils longent les parois, ils règlent le rythme de chacune des façades, tout en assurant le calage du volume d’ensemble dans l’espace urbain. Deux tours sont parallèles à la grande boite de verre, la troisième s’en écarte pour marquer l’entrée destinée aux piétons. Le mur rideau se plie, ou plutôt de retourne, pour aller à la rencontre des hauts monolithes de béton. Côté boulevard, le tri est accessible aux camions par un parvis triangulaire. Côté gare, il est accessible aux trains par des voies ferrées dont les segments couverts ressemblent à des wagons géants. Deux voûtes juxtaposées s’étirent en tunnels ajourés au dessus des rails. Un rythme long et puissant se dégage de ces trains immobiles au dessin parfait. À l’intérieur du bâtiment, les opérations de tri se développent d’un plateau à l’autre, de bas en haut, puis de haut en bas : le courrier, déchargé au rez-de-chaussée, est acheminé mécaniquement aux étages, où il est trié. Il regagne ensuite le sol à travers quatre cylindres d’aluminium munis de toboggans. Les sacs postaux sont évacués ainsi, directement, vers les trains.»4 Ainsi il montre que le projet est organisé de manière rationnelle autour d’un programme simple, et propose là une architecture définie par l’affirmation de sa logique structurelle poussée à son paroxysme. Cette structure est vue comme une solution architecturale rationnelle à un programme industriel. En effet, le projet affirme avec force sa structure qui, par une rationalité bien utilisée et par une épuration maximale, permet de créer des plateaux libres où peut se déployer une activité industrielle intense, et ce dans des conditions optimales. Tout le projet tient son organisation de sa logique structurelle et du développement de celle-ci. Tout le projet est défini par la structure, et les différents «organes» architecturaux, tel les tours de béton ou les éléments des murs rideaux, n’en sont que le prolongement. L’ensemble permet ainsi, avec des moyens simples et parfaitement optimisés, de libérer un potentiel hors du commun en terme de disponibilité et de souplesse programmatique. Nous voyons là se dessiner un trait caractéristique de cette architecture qui puise dans sa logique industrielle sa définition même. La structure, dans un pur héritage moderne, est l’élément qui permet, en prenant une place particulièrement forte dans la définition de l’espace, d’offrir un maximum d’espace, créant alors un espace ouvert, vide, qui s’efface devant sa fonction et laisse alors une possibilité accrue de changements d’usages. Ce projet est donc dans un premier temps une structure abstraite ouverte et vide. Ce point fut un des traits soulevés par Joseph Abram dans la défense du projet, comme nous le verrons plus loin.

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Ibidem, p.30-39. 7

Dans un second temps, et c’est le second axe d’analyse que Joseph Abram a soulevé pour défendre les qualités de cette architecture, ce projet se caractérise par une relation ambigüe et complexe aux problèmes de la plastique architecturale et à la définition d’un vocabulaire propre à l’architecture moderne. En effet, si le projet se caractérise par une abstraction radicale de la structure du fait de sa dimension industrielle, tout le talent de Claude Prouvé a été de traiter chaque élément dans ses moindres détails de manière plastique. Joseph Abram en parle ainsi : « Minimal dans ses moyens d’expression, mais complexe dans ses significations, le tri postal mêle composition et construction dans un processus de conception très contrôlé, qui fait de la spatialité l’unique réceptacle des techniques. Parce qu’il façonne plastiquement la construction, sans chercher à la conformer à des images a priori, il en libère l’élégance et la force. (...) La démarche de Claude Prouvé implique d’emblée la matérialité. On pourrait l’exprimer par l’adage suivant : «Tout est construction / tout est composition. » Rien, pour lui, n’est vraiment séparable. Technique et esthétique fusionnent en une totalité indéfectible. L’architecture s’identifie à sa fabrication par un jeu d’ajustement qui abouti, in fine, à leur équivalence absolue. (...) ...la plastique du tri postal de Nancy puise sa force dans la double culture du mur rideau et du coffrage béton. L’opposition / articulation des matériaux (et de leurs logiques constructives) conduit à sublimer leurs différences en une vision éthique de la totalité, rêvée comme harmonie naturelle. » 5 Si nous avons vu comment ce projet se définissait dans sa relation à la structure en tant qu’elle libère l’espace en s'effaçant, il se définit également par l’affirmation de celle-ci comme élément plastique. Et c’est du lien indéfectible entre les deux que le tri postal tirait sa force et sa beauté. C’est pour cette raison que ce bâtiment est désigné par Joseph Abram comme un représentant majeur de la maturité d’une architecture industrielle moderne, et il n’hésite pas à le comparer à des illustres réalisations de grands maîtres de l’époque. Son argumentation en faveur de cette architecture repose sur le fait qu’elle réalise le tour de force de faire accéder des pures structures industrielles au statut d’architecture pouvant rivaliser avec les grands modèles de l’histoire de l’architecture. Ainsi, dit-il, il est dur de reconnaître un mur rideau de qualité d’un autre mur rideau dans l’ensemble de la production industrielle, mais le tri postal fait partie de ceux qui ont poussé à son sommet une architecture industrielle de grande qualité. L’idée que je défendrai dans la suite de ce travail est que cette unité indéfectible entre la structure et la plastique architecturale crée une certaine opposition sémantique quand on pense à la reconversion du projet. Entre la volonté d’affirmer une architecture industrielle radicale par une abstraction presque totale de la structure afin de libérer un espace libre pour l’activité industrielle et la volonté d’affirmer cette logique structurelle par un traitement plastique tout aussi radical, une certaine opposition se crée. En effet, si cette réunion constitue une «éthique de la totalité» louable dans la réalisation d’une architecture complète et assumée, dans le cadre de la transformation de cette architecture, la question se pose quant à l’indéfectibilité de cette totalité.

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Ibidem, p.49-53. 8

DÉCONSTRUCTION D’UNE ARCHITECTURE OUVERTE
La reconversion d’une architecture pose deux questions. D’une part quelles potentialités une architecture propose-t-elle quant à sa réaffectation, et comment le vocabulaire architectural, le langage propre à l’architecture originelle, définit le projet futur. L’exemple de la réaffectation d’un édifice religieux, question d’actualité cruciale dans le patrimoine, pose cette question. Étants des édifices fortement définis par leur structure et leur organisation, et laissant un vaste espace disponible, les édifices religieux, hautement chargés symboliquement et formellement, illustrent cette opposition à leur manière. Comment prendre en compte le langage particulier d’une église ? Nous voyons bien combien le langage dans ce cas là définit fortement tout projet voulant se glisser dans ce discours architectural. Mais dans l’architecture industrielle, cette question se pose tout autrement. Comment penser le lien au langage architectural quand les caractéristiques principales de l’architecture dans laquelle on intervient sont la grande liberté que sa logique architecturale permet ? Le cas du tri postal pose cette question, car, comme je l’avais soulevé, la grande liberté qu’il propose quant à sa réaffectation entraine une facilité de reconversion que seule l’architecture industrielle permet. De plus, la générosité de sa structure permet d’y affecter presque n’importe quel usage. Ses capacités de support de charges et la taille de sa structure font de ce bâtiment une structure pure considérée quasiment comme du sol libre, et non comme une architecture. L’abstraction presque totale de la structure pose la question du vocabulaire et du langage architectural du fait que dans un premier temps, dans le tri postal, cela renvoie à une nécessité industrielle. Comme nous l’avons vu, le vocabulaire et le langage architectural sont indéfectiblement liés à la structure et à son expression. Claude Prouvé a magnifié une logique industrielle pour en faire un langage architectural propre et affirmé. Ce projet affirme donc une primauté de la structure comme élément de libération d’un espace ouvert se mettant en retrait pour mettre au centre le vide qui s’y déploie, et l’architecture se manifeste par les organes qui la constitue. Éléments architecturaux composés comme un ensemble autour du vide libéré par la structure, le projet de Prouvé possède une identité, comme l’a défini Joseph Abram, qui allie les qualités de l’architecture industrielle et l’urbanité d’un immeuble de bureaux; c’est-à-dire une liberté propre à l’architecture moderne et en même temps une plastique architecturale faisant de lui un édifice urbain. C’est dans ce potentiel urbain et la liberté que sa structure permet que nous pouvons comprendre la transformation de cette architecture. Comment pouvons-nous analyser l’état dans lequel se trouve le bâtiment actuellement, au milieu de l’année 2012 ? En effet, cette architecture «totalisée» s’est vue transformer pour changer de fonction et devenir un centre des congrès. Sa déconstruction pose la question de sa définition, quand un projet de transformation vise une architecture définie, comme nous l’avons vu plus haut, comment prendre en compte ses principes fondamentaux et en faire des principes de projet, sans rester dans une conservation pure et simple de l’ensemble bâti ? Entre la liberté permise par la logique structurelle du projet de Prouvé et la subtilité digne, comme Joseph Abram le souligne, de la haute couture, quel est l’élément principal à garder, en sachant que cette opposition repose sur des éléments architecturaux différents. Si la logique structurelle du projet peut facilement être conservée et utilisée comme principe fondamental de projet, qu’en est-il des détails, légers comme un vêtement, que sont les éléments du mur rideaux par exemple ? Nous voyons là que se pose la question de la définition de cette architecture, et comment, en dehors de la réalisation «finalisée» de Prouvé, penser cette architecture dans ses fondements ? Parce qu’une opposition constitue cette architecture, il n’est pas évident de savoir comment
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penser une transformation. Libérée par une structure abstraite, cette architecture est ce que j’avais appelé une structure «active». Cela ne renvoie absolument pas à la conception appliquée à l’architecture gothique dont on aurait voulu qu’elle soit active, dans un sens purement mécanique. Ici la notion de structure «active» renvoie à une définition fonctionnelle de la structure; elle est ici vecteur d’une activité industrielle. Cette structure est «active» car elle libère une énergie et est pensée pour cela, c’est-à-dire que ce qui se passe dans l’architecture est plus important que l’architecture elle-même. Tel un condensateur soviétique, elle agit comme vecteur sociétal, et se définit par cette fonction. En ce sens, ce n’est pas l’architecture en tant que telle qui est importante mais ce qu’elle permet, et ici le projet est particulièrement généreux, par définition. Dans la cadre d’une transformation, cet élément prend le dessus sur la plasticité des éléments qui la constitue. Ces éléments, comme les murs rideaux, sont les plus sensibles à une transformation. Ainsi nous voyons combien cette indéfectible unité, qui a présidé à l’élaboration par Prouvé du tri postal de Nancy, est mise en question quand on l’aborde du point de vue contemporain. Une question par exemple qui peut se poser à un théoricien de l’architecture : Comment peut-on penser une transformation de cet édifice si celui-ci se présente dans une dualité affirmée entre d’un côté la structure centrale qui définit le volume architectural principal, donc une ontologie de la structure particulière, et d’un autre côté une définition plastique que nous trouvons merveilleusement affirmée par les monolithes de béton, ceux-ci composant l’urbanité et la plastique de l’édifice, composition savante qui est contrebalancée par la légèreté des murs rideaux qui ferment le volume ? Ne pouvonsnous pas voir là les éléments qui composent la double identité de l’édifice, mi industriel mi urbain ? Ainsi, comment repenser son unité quand elle se décompose en deux types de constructions différentes, savamment mises en contraste par Claude Prouvé dans la composition originale du projet ? Si la structure centrale définit un espace totalement ouvert et réutilisable, qu’en est-il des éléments plastiques ? Sont-ils définis par leur relation à la structure, et si oui de quelle manière ? Sont-ils la réponse rationnelle à un programme bien compris ? Si c’est le cas, comment penser la transformation de l’édifice ? S’ils sont une réponse rationnelle à un programme bien compris, le changement de programme ne rendrait-il pas leur définition caduque ? Entretiendront-ils encore une relation harmonieuse avec la structure, comme organe architectural définit par une fonction particulière ? Et qu’en est-il de leur relation avec la structure ? Si elle est pensée comme étant purement organique et définie par la fonction de chaque organe, ne pouvons-nous pas penser que ceux-ci pourraient être totalement transformés en gardant le même type de relation basé sur un accord entre la fonction et la plasticité ici merveilleusement monumentale et urbaine que sont par exemple les monolithes de béton ? Ne pouvons-nous pas penser que ces organes pourraient muter, se transformer, et que d’autres puissent pousser sur cette structure vide afin de redéfinir l’usage de cette architecture, sans perturber la logique formelle qui la définit ? Cette architecture peut-elle supporter de changer de visage sans changer de logique ? Architecture industrielle, ne peut-elle pas activer une évolution sans perdre son âme ? Garder le projet dans la forme qu’il a pris à sa naissance ne relève-t-il pas dans ce contexte d’un fétichisme porté sur l’objet fini ? Où et quand le langage propre à Claude Prouvé définit-il de façon définitive la forme de cette architecture ? Pouvons-nous penser cette architecture comme réellement évolutive et permettant, en restant intègre, de voir une infinité de programmes différents, la faire évoluer dans des sens nouveaux ? Un projet intégrant la même définition du rapport plastique à la structure et à la construction peut-il voir le jour dans cette architecture ? Ce projet serait-il un prolongement, ou alors une destruction qui en plagierait les principes ? Doit-on garder tous les organes architecturaux qui donnent leur qualité à l’édifice ? Ces qualités ne sont-elles pas provisoires et en relation au programme ?
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NANCY 2012

Ce sont ces questions qui selon moi se posent quant à la (re)définition de ce tri postal, et pour les soulever plus fortement je me suis proposé de porter un regard contemporain sur le projet, qui actuellement en travaux, reste pour peu de temps encore dans une phase où elles ne sont pas totalement tranchées. Le projet se situe encore dans la frange entre le projet de Prouvé et le futur centre des congrès. Ni tri postal ni centre des congrès, cette architecture n’est que pure théorie, que pure structure vide et en mutation. C’est cette mutation que j’ai essayé de montrer dans une série de photographies que j’ai réalisé en Juin 2012. Ces photographies se veulent être les documents fondamentaux sur lesquels je base mon analyse, non pas pour répondre à la question de savoir si le projet actuellement en chantier est le bon, n’étant pas encore réalisé, une monographie sur celle-ci ne serait pas pertinente. Je ferai en conclusion de ce travail une analyse des intentions qui ont défini le projet de l’atelier Marc Barani et de Christophe Presle architecte co-traitant, mais je n’en ferai pas une analyse approfondie. Ce qui m’intéresse en tant qu’architecte, c’est comment penser une intervention dans le cadre de ce projet, et quelles sont les questions qui sont soulevées par sa transformation. Ainsi c’est en architecte de terrain que je propose un regard photographique sur le présent de cette architecture pour situer les enjeux de sa transformation. Saisir le moment vide, où l’architecture est absente pour mieux révéler ses possibilités et ses définitions. Si l’analyse de Joseph Abram a permis de penser une définition de l’architecture du tri postal, pour en défendre la préservation, le travail n’a pas été fait pour défendre réellement une éthique de la transformation de cette icône de l’architecture moderne en France. Le temps viendra pour faire une monographie de ce martyr de l’architecture qui subit en ce moment les blessures des machines qu’il devait avant abriter, mais cela sera plus pertinent quand le projet sera terminé. Maintenant, le temps est compté pour saisir cette période de latence entre deux moments d’architecture. Questionner le vide sémantique qui habite cette structure durant le temps des travaux est le but que je me suis fixé, et pour cela je propose une série de photographies qui tentent de saisir l’ambiguité de cette architecture que j’ai soulevé plus haut.

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CONTRE LA TRANSFORMATION

Dans le cadre des questions que j’ai soulevé dans le chapitre «Déconstruction d’une architecture ouverte», je propose d’analyser la stratégie de projet de l’atelier Marc Barani et Christophe Presle, architecte co-traitant, telle qu’elle est présentée dans les documents que la Communauté Urbaine du Grand Nancy. Cette courte analyse vise à montrer comment le projet a été pensé, et quels sont les éléments fondamentaux de celui-ci. Nous verrons alors qu’il n’utilise pas une stratégie correspondant aux hypothèses que j’ai faite quant à la transformation de la structure de Prouvé. Les documents qui servent mon analyse se trouvent en annexe et sont disponibles sur Internet. Un travail de fond pourra être fait pour analyser la réalité du projet, en regroupant une analyse in-situ une fois le projet terminé et les archives de l’élaboration du projet. Mais ce n’est pas le but de cette étude, qui porte sur le projet tel qu’il se présente en tant que projet architectural et urbain ayant lancé la déconstruction de l’architecture de Prouvé. Ces traces de la transformation présentes dans la chair du projet, ajoutées aux documents du projet, permettent déjà de se faire une idée sur la stratégie utilisée dans celui-ci. Le projet vise la transformation du tri postal en centre des congrès, et propose d’utiliser la structure de Prouvé comme élément de base de la conception. L’intention louable de préserver le tri postal, de ce point de vue, peut être vu comme une stratégie qui a défini le projet de Marc Barani et Christophe Presle architecte co-traitant. Dans les mots, les intentions soutenues par les architectes visent à prendre en compte la réalité du bâtiment de Prouvé, ils prétendent «inscrire leur projet dans le respect de ce bâtiment et de ses lignes de force». Le projet porte sur la reconversion et l’extension du tri postal. La question se pose donc doublement de savoir comment la structure construite par Prouvé est reconvertie, et quel rapport entretient l’extension avec cette structure. Le programme projeté contient un hall d’accueil et d’exposition de 1400m2, un auditorium principal de 850 places, un auditorium de 300 places, douze salles de commissions pour 1200m2, deux espaces de restauration de 900 et 300 places, un foyer bar pour 1200m2, un espace d’exposition de 2700m2, un parking public souterrain de 450 places, 150 places pour stationnement de vélos. L’intention du projet est de faire une vitrine sur la ville, ouverte sur la place. Elle vise à rendre le tri postal de Prouvé transparent en ouvrant son rez-de-chaussée sur la ville et en dégageant un grand hall entièrement vitré. Les espaces supérieurs sont réaffectés à des usages publics comme les espaces de restauration, et accueillent également des salles de commissions. Le rezde-chaussée est ouvert sur l’étage supérieur pour laisser place à un grand escalier faisant le lien entre les niveaux et entre les deux corps de bâtiment. En effet, est greffé à la place des rails couverts servants dans le temps à desservir le tri postal un corps de bâtiment massif accueillant le parking en sous-sol, l’espace d’exposition ouvert sur la ville au rezde-chaussée et le foyer bar et les auditoriums à l’étage, accessible par les grands escaliers. Cette transformation qui prétend respecter le projet de Prouvé se comprend dans sa volonté d’étendre sa structure et d’ajouter des fonctions supplémentaires. Mais comment penser ce projet au vu des développements que j’ai fait quant aux possibilités d’une éthique de la reconversion respectueuse des «lignes de force» du projet de Prouvé ? Si la structure abstraite est réutilisée, comment la reconversion prend-t-elle en compte son vide et son abstraction ? Le projet magnifie-t-il la structure de Prouvé ? Et dans un second temps, l’extension de la structure s’articule-t-elle bien à son langage,
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prend-t-elle en compte la radicalité et la qualité du travail plastique de l’architecte ? L’extension peut-elle être vue comme un organe mutant se greffant sur un projet existant ? Il me semble que le projet de Marc Barani et de Christophe Presle ne tient pas suffisamment compte de la radicalité et de la puissance du projet de Claude Prouvé, et passe à côté de sa tâche. Si la structure de Prouvé est vidée et réutilisée, le projet, malgré la nouvelle «robe» de verre qui veut rappeler les magnifiques murs rideaux de Prouvé en révélant la structure de béton par transparence, ne semble pas affirmer la radicalité de la structure d’origine. Pourquoi ne pas y avoir fait s’y développer le maximum d’espaces vides, par exemple, pour accueillir le public dans un ensemble architectural montrant avec force la radicalité de l’architecture industrielle. Les grands espaces d’exposition n’auraient-ils pas pu prendre place dans cette structure comme au centre Pompidou de Paris d’ailleurs ? L’extension serait alors le lieu pour affirmer des organes architecturaux individualisés dialoguant de manière contrôlée avec la structure abstraite. Au lieu de cela les architectes ont choisi de créer un corps de bâtiment individualisé qui n’entre pas dans un véritable dialogue. Le parti des architectes est de créer un vide entre les deux bâtiments pour y greffer les circulations verticales qui sont sensées créer du lien entre les différents niveaux et les deux corps de bâtiment. Mais ces éléments rentrent en contradiction avec la logique plastique et architecturale du projet de Prouvé. Cela s’est soldé par la destruction d’une des tours de béton, ce qui perturbe fortement l’équilibre du projet initial. La proposition fait penser qu’il s’agit de deux corps de bâtiment équivalents organisés par un entre-deux consacré aux circulations. Seulement, cela ne crée pas un rapport adéquat au projet de Prouvé, en faisant penser qu’il n’est qu’un organe d’un projet plus grand, alors qu’il aurait pu servir de base à une extension qui aurait fonctionné comme une mutation le mettant en valeur en tant qu’élément originaire. S’ajoute à cela un traitement architectural contestable du point de vue plastique, étant donné le peu de rapport qu’entretient l’extension avec le caractère du projet de Prouvé. Dans un premier temps, le nouveau mur rideau crée un rappel de celui de Prouvé, ce qui est plutôt un bon choix. Mais c’est le traitement des matériaux de l’extension qui ne semblent pas créer de réel dialogue, n’étant ni en opposition franche avec le langage de Prouvé, ni dans une continuité réelle pouvant faire considérer l’extension comme un organe de sa structure. Ainsi, le projet, s’il répond à la demande de créer un édifice urbain tout en préservant une partie du projet de Claude Prouvé, cela ne semble pas se faire dans un respect pour l’architecture radicale et iconique crée par Claude Prouvé. En mémoire à ce grand écorché, je soutiens que la ville de Nancy a peut-être perdu un grand représentant de l’architecture moderne, et l’architecte est peut-être passé à côté des réels enjeux soulevés par sa reconversion. Cela sera à vérifier une fois le projet abouti, mais les premières traces de l’architecture à venir qui apparaissent petit à petit laissent flotter quelques doutes quant à la qualité de l’intervention, particulièrement concernant le mur rideau. Celui-ci ne semble pas offrir la transparence promise dans les images de concours.

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BIBLIOGRAPHIE
Joseph Abram, Claude Prouvé, Le Tri Postal de Nancy, Paris, Jean-Michel Place éditions, 2006. Tri postal de Nancy, fiche DOCOMOMO en ligne à l’adresse suivante : http://www2.archi.fr/DOCOMOMO-FR/fiche-tri-postal-nancy.htm Milena Chessa, «Marc Barani réalisera le centre des congrès de Nancy», dans Le moniteur.fr, 16.10.2007. Philippe Mercier, «2012 : l’année du centre des congrès», dans l’Est Républicain.fr, 01.01.2012. «Grand Nancy congrès centre Prouvé», Dossier PDF sur le site internet de la CUGN à l’adresse : http://www.grand-nancy.org/NANCY_GRAND_COEUR/ spot_centrecongres.html#images/gallerie/congres1a.jpg

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