Bitcoin : entre économie dangereuse et nouveaux « idéaux » Par Stéphane Mortier

Résumé « Bitcoin » est une monnaie virtuelle, électronique, cryptographique disponible en « peer to peer », créée en 2009. Au vu de sa popularité grandissante, le taux de convertibilité de cette monnaie augmente et baisse de façon incontrôlée depuis quelques mois. « Bitcoin », échappant par sa nature à tout contrôle des autorités financières, pourrait devenir un objet de spéculation, un outil utile aux « systèmes d’économie dangereuse » mais aussi constituer le ferment de changements sociétaux d’ampleur. Controversée, elle a fait l’objet de plusieurs tentatives de déstabilisation. Abstract « Bitcoin » is a virtual electronic and cryptographic currency created in 2009 and available in peer to peer. The growing popularity of “Bitcoin” makes its exchange rate increase and decrease irregularly. “Bitcoin” is out of control of financial institutions and become an object of speculation, useful to “systems of dangerous economy”. This kind of currency can contribute to genuine social changes. “Bitcoin” is controversial and has been the victim of several attempt of destabilization. Liminaire Le bitcoin est une monnaie virtuelle. Aborder ici un sujet tel que celui d’une monnaie virtuelle peut sembler anecdotique. Il apparaît pourtant que ce type de monnaie fait couler beaucoup d’encre depuis quelques années, essentiellement dans le monde anglo-saxon. Ce sont les communautés de passionnés de cryptographie, de hackers et parfois même de cette nouvelle génération de férus de nouvelles technologies communément appelés les « geeks » qui véhiculent nombre de réflexions, d’avis et de commentaires relatifs à ces monnaies sur la blogosphère. Il s’agit donc d’informations de première main. En effet, il existe très peu de littérature scientifique sur le sujet, excepté sur des éléments très techniques tels que les algorithmes régissant ces monnaies. Le spectre des aspects sociologiques, psychologiques, politiques, sécuritaires, etc., reste à explorer. Pour cette raison, les quelques lignes qui suivent n’ont aucune prétention quant au sujet abordé. Elles ne s’apparentent pas non plus à du journalisme d’investigation, mais plutôt à une tentative de mise en lumière d’un phénomène qui reste peu connu et peu abordé en langue française, une réflexion sur les enjeux et conséquences hypothétiques que peut entrainer une monnaie virtuelle telle que Bitcoin. Introduction « C’est surtout sur Internet que se déploient des tentatives intéressantes, dont la plus aboutie techniquement est sans doute le projet Open Source Bitcoin qui propose de gérer un système monétaire Peer to Peer (P2P), où la monnaie peut se développer de façon totalement décentralisée, via les liens de personne à personne et où l’ensemble des transactions est stocké sur l’ensemble du réseau dans un mode crypté. » En d’autres termes, le monde virtuel a engendré une monnaie cryptographique garantissant l’anonymat de ses utilisateurs. Mais qu’en est-il exactement ? « Bitcoin » est bien une monnaie virtuelle, mais d’un type nouveau. Bien que sur la voie de la maturité, ce système monétaire décentralisé est relativement instable et fragile, il a plusieurs fois été attaqué violemment. Un système attractif pour tout un panel d’utilisateurs aux objectifs douteux, voire malveillants, peut-être au détriment et au grand dam des créateurs et utilisateurs « classiques ». Une imbrication de Bitcoin et des systèmes d’économie dangereuse défraie la chronique, notamment aux États-Unis où deux sénateurs se sont saisis de la problématique. Deux types de dérives, endogènes et exogènes, se distinguent et démontrent le manque de maturité du système Bitcoin. Quant au profil des utilisateurs, il est difficile à établir. La tendance serait de voir deux types d’utilisateurs. D’une part, les passionnés d’informatique et, d’autre part, des individus ou groupe d’individus liés aux systèmes d’économie dangereuse. La réalité est que la frontière entre ces deux types d’utilisateurs est plus floue qu’il n’y paraît. Quoi qu’il en soit, une génération de jeunes en quête de libertés nouvelles est très associée à l’utilisation de Bitcoin. Avec l’avènement et l’utilisation croissante de ce type de monnaie, c’est le système actuel de fonctionnement des États qui est remis en cause. Mais dans un premier temps, il importe de présenter le monde des monnaies virtuelles. Les monnaies virtuelles

Déjà en 2000, Robert Guttmann, économiste à l’École française de la Régulation et spécialiste des monnaies, interrogé par Solveig Godeluck (cf. site http://www.transfert.net), donnait les caractéristiques que devrait avoir une monnaie virtuelle pour être efficace. Une monnaie virtuelle doit, pour lui, être : sûre (protégées des hackers et de la contrefaçon) ; anonyme (protection de la vie privée) ; transférable sur les réseaux informatiques ; pérenne (elle ne peut expirer ou être détruite selon le bon vouloir de chacun) ; acceptée par une masse critique d’utilisateurs (confiance). Plusieurs expériences de monnaies virtuelles ont été tentées depuis la fin de la décennie quatre-vingt-dix. Dans un premier temps, des monnaies à logique lucrative telles que les Miles, les S’Miles et autres points de fidélité cumulable et convertibles en biens et services de différentes enseignes commerciales (compagnies aériennes, grande distribution, etc.). Bien qu’il s’agisse effectivement de monnaies virtuelles, qui plus est entraînant des changements de comportement des consommateurs, même si ce type de monnaie ne constitue pas un danger en soi. Deuxième type de monnaie virtuelle, que l’on peut considérer comme précurseur à Bitcoin : les monnaies relatives aux mondes virtuels. Jeunes et moins jeunes, « geeks » ou non, passent de plus en plus de temps sur les mondes virtuels tels que Second Life, The Sims, World of Warcraft, etc. Des mondes virtuels dans lesquels tout un chacun vit « son autre vie » : on y construit ses personnages, on y acquiert des biens, on y entretient une vie sociale, le tout en réseau avec d’autres individus éparpillés partout dans le monde. Ces mondes se sont tous dotés d’une monnaie, devenue indispensable pour vivre et évoluer dans la virtualité. Conformément aux législations et règles financières en vigueur, ces différentes monnaies virtuelles et non officielles ne sont acceptées ou tolérées qu’à condition de ne pas entrer en concurrence avec les monnaies dites réelles, c’est-àdire officielles. « La non-convertibilité en devises nationales, condition sine qua non pour éviter une rivalité entre monnaies officielles » et non officielles, est la première condition d’existence de ces dernières. La deuxième condition, dite règle d’affectation, est qu’une monnaie complémentaire est destinée à fonctionner à l’intérieur d’une communauté fermée ». Affectation et non convertibilité sont donc les deux règles à ne pas enfreindre. Or, force est de constater que ce sont deux règles très vulnérables. La règle de l’affectation était très certainement la plus pérenne avant l’apparition de Bitcoin. En effet, selon Valérie Peugeot, « rien n’interdit d’imaginer un système de change entre ces différentes monnaies, un joueur passant d’un univers à l’autre en emportant avec lui ses richesses, créant ainsi un vaste territoire monétaire virtuel unique ». Avec l’augmentation du nombre de participants à ces mondes virtuels et une population jeune au fait des nouvelles technologies et évoluant au sein de celles-ci, l’évolution vers une telle situation est de l’ordre du raisonnable. Quant à la non-convertibilité, elle est aujourd’hui devenue une anecdote. Il suffit de surfer sur des sites de ventes aux enchères ou de petites annonces en ligne pour trouver nombre de biens virtuels en vente. Ces biens virtuels sont bien entendu vendus en monnaies officielles. De plus, certains mondes virtuels, comme Second Life, vendent directement des biens en dollars américains et affichent ouvertement le taux de change flottant avec le dollar américain. Si les règles existent bel et bien, elles sont aujourd’hui désuètes et surtout largement et facilement contournées. Les monnaies virtuelles sont aujourd’hui gangrenées par des activités liées aux économies dangereuses (définies supra) et des règles nouvelles sont parfois prises pour y remédier, bien que cela soit loin d’être généralisé. De plus amples digressions sur ces situations et réactions nouvelles seront développées infra, de façon globale pour les monnaies virtuelles en général et plus particulièrement pour Bitcoin. Bitcoin Le commerce sur Internet repose sur des institutions financières qui servent de tierces parties pour traiter les paiements électroniques. Bien que le système fonctionne assez bien pour la plupart des transactions, il souffre encore de faiblesses inhérentes à la confiance dans le système. En effet, un certain pourcentage de fraude est considéré comme inévitable. Ce type d’incertitude peut être évité par les individus en utilisant une monnaie physique. Cependant, aucun mécanisme ne permet les paiements en ligne sans l’intervention d’une tierce partie. Une alternative aux paiements classiques en ligne est peut-être née avec Bitcoin. Créé en 2009 par Satoshi Nakamoto, ce système monétaire cryptographique est totalement fabriqué virtuellement, sans création de valeur réelle. L’émission de bitcoins est répartie sur tous les nœuds du réseau, de façon à ce qu’elle ne dépende pas de la confiance envers un tiers particulier, mais plutôt envers la robustesse des procédés cryptographiques employés. Bitcoin se dégage alors totalement de l’utilité

de la tierce partie et devient- donc une monnaie totalement libre, échangée en P2P. Ses instigateurs en ont toutefois limité la création à 21 millions d’unités suivant une progression temporelle décrite par la courbe ci-dessous [note du copieur : pas de courbe ci-dessous]. Générer des bitcoins est l’affaire d’un algorithme complexe nécessitant des ordinateurs relativement puissants. Mais la démarche est simple, il suffit de télécharger un logiciel sur le site Internet de Bitcoin. Une fois installés, des bitcoins peuvent être générés (c’est la phase de mining). En d’autres termes, « Bitcoin se présente comme un logiciel multiplateforme qui une fois lancé se connecte aux autres logiciels connectés, et commence à générer des blocs cryptés assurant par leur nombre et leur dissémination dans le réseau, la sécurité du système ». Enfin, ces bitcoins peuvent être utilisés, à l’instar d’une monnaie virtuelle classique, mais aux caractéristiques propres. Cependant, il se dit sur les forums spécialisés que « depuis quelques temps, il est extrêmement difficile de générer des bitcoins quelle que soit la méthode. Avec l’augmentation des cours, la spéculation va bon train et de nombreuses ‘‘fermes’’ de serveurs se font concurrence. Les petits particuliers n’ont plus la moindre chance ». Un attrait grandissant pour cette monnaie semble donc établi : un attrait proche de la professionnalisation. Bref, « la monnaie n’est donc pas émise par une autorité centrale et les transactions ne sont pas gérées et répertoriées par une unique entité. Au lieu de cela, ces tâches sont gérées de façon collective par l’ensemble des nœuds du réseau ». Avant d’en venir aux caractéristiques des transactions en bitcoins, il convient de se pencher quelque peu sur les algorithmes utilisés, sans prétentions techniques mais à des fins de compréhension du phénomène. Loin du chiffre des Templiers ou du Traité des chiffres ou Secrètes manières d’écrire (1586) de Blaise de Vigenère, la monnaie s’appuie sur la fonction mathématique issue de résolutions d’équations de la fonction SHA256. Cette fonction n’est autre qu’une fonction de hachage cryptographique conçue par la National Security Agency (NSA) aux États-Unis. Autre élément d’importance : la signature numérique utilisée par Bitcoin. Il s’agit de l’ECDSA, algorithme proposé en 1992 par le mathématicien et cryptographe américain Scott Vanstone (University of Waterloo, Ontario) à la demande du National Institute of Standards and Telecoms (NIST), agence de l’US Department of commerce. Le fait que les algorithmes utilisés par Bitcoin soient des algorithmes créés aux États-Unis et dans un cadre public est-il le fruit du hasard ? Ou est-ce la haute valeur cryptographique de ceux-ci qui en font les outils de Bitcoins ? Seuls les protagonistes sont en mesure de répondre à ces questions. Mais il est toutefois surprenant de voir circuler une monnaie virtuelle utilisant des algorithmes complexes, mis en place à la demande du gouvernement des États-Unis. Les bitcoins peuvent bien entendu, en tant que monnaie virtuelle à part entière, s’échanger. Encore faut-il en fixer la valeur, le cours. Des bourses virtuelles ont donc vu le jour et déterminent la valeur du bitcoin en argent réel. Ils peuvent ainsi être échangés contre des marchandises ou des services via le site internet de Bitcoin par exemple ou même être convertis en une monnaie officielle ayant cours sur le site internet de Mtgox. Pour qu’une transaction soit valide, il faut qu’elle ait traversé au moins six nœuds du réseau, c’est-à-dire que chaque bitcoin échangé devient une liste de personnes par lesquelles le bitcoin a transité. Il s’agit donc d’un système traçable mais… anonyme ! Un système de transactions avantageux, puisque celles-ci sont instantanées et sans barrières géographiques, que l’anonymat est garanti (en effet, chaque bénéficiaire dispose d’un nombre illimité d’adresses de réception via les six nœuds), et qu’en plus, le bitcoin est sécable sans limite de décimale et autorise donc les micro-transactions. En effet, huis décimales ont déjà pris position dans le système. « Il est donc possible d’utiliser des milli- ou microbitcoins, ce qui permet à Bitcoin de continuer à évoluer et à croître ». Cet élan d’optimisme est le propos de Richard Falkvinge, fondateur du Parti pirate suédois, mais aussi ancien chef de projet de chez Microsoft et professionnel des technologies de l’information et de la communication. Pour les créateurs de Bitcoins et ses partisans, l’initiative semble particulièrement bonne et « change la finance de la même manière que le web a changé les publications ». Pour entrer un peu plus en profondeur dans les arguments fréquemment apportés en faveur des transactions en bitcoins, les partisans en avancent neuf principaux : personne n’est enregistré dans une banque quelle qu’elle soit : aucune complication n’a été prévue pour les transactions avec l’étranger ; aucun frais de transfert, ni pour un échange local, ni pour un échange à l’international ; l’immédiateté du transfert ; les transactions sont possibles en tout temps et en tout lieu ; personne n’est « blacklisté », ni par une banque, ni par un État ; aucune possibilité de saisir l’argent en cours de transaction ; l’alternative (payante) au transfert traditionnel par l’utilisation de cartes de crédit telles que Visa ou Mastercard, n’est plus en soi une alternative ;

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aucune autorité fiscale ou financière n’a la possibilité de voir la transaction.

Effectivement, tout cela diffère de ce que tout un chacun connait, au quotidien, en matière de transaction et de transfert d’argent dans les circuits traditionnels. Cela semble bien entendu attractif, voire révolutionnaire. La réalité et les enjeux, les risques et les dérives, sont autant de facettes qui donnent à penser que l’élan de liberté tant attendu, que peuvent voir certains dans les monnaies virtuelles et plus particulièrement dans les bitcoins, revêt d’autres habits moins fastueux. Bitcoin, un type de monnaie virtuelle aux dérives apparentes Comme le disait Antoine Duvauchelle sur le site d’informations technologiques Clubic en mai 2009, « les monnaies virtuelles sont souvent l’outil d’enjeux plus grands ». Encore faut-il déterminer ces enjeux. Il s’agit donc ici de démontrer en quoi une monnaie virtuelle telle que Bitcoin peut amener à des dérives, peut-être même plus importantes que les attentes dues à ce type de monnaie. Deux types ou plutôt deux familles de dérives sont à prendre en compte. Premièrement, les dérives propres à la monnaie en question, à son système. Ce sont les dérives internes ou « endodérives ». Deuxièmement, d’autres dérives sont propres à l’usage fait de la monnaie virtuelle, elles sont le fait des utilisateurs ou groupes d’utilisateurs. Ce sont les dérives externes ou exodérives. L’usage des préfixes endo –et exo- est plus précis que l’usage des termes interne et externe pour aborder ce sujet des dérives relatives aux monnaies virtuelles. En effet, la cryptographie, les mathématiques, etc. sont du domaine des sciences exactes ou plus précisément empirico-analytiques. Quant aux usages que les groupes humains font des monnaies virtuelles, ils se rapprochent plus d’une perspective sociologique, voire même politique. C’est alors le champ des sciences humaines qui prime, champ que la précision amène à considérer comme historico-herméneutique. Bitcoin est aux confins de ces deux champs scientifiques. C’est la raison pour laquelle il est impératif d’utiliser les préfixes endo –et exo-, eux-mêmes aux confins des deux types de sciences. Les endodérives Bitcoin représente quelque chose de tout à fait particulier. Il s’agit bien d’une monnaie, mais d’une monnaie aux caractéristiques propres (voir supra). Ce qui en fait la véritable spécificité, c’est que « la symétrie n’est pas basée sur les individus adoptant le système, mais sur la capacité machine à générer du calcul informatique ». C’est à un produit purement technologique que l’utilisateur est confronté. Or, un produit technologique n’acquiert une totale maturité qu’après un processus plus ou moins qu’après un processus plus ou moins long. Ce cheminement d’une technologie vers la maturité a été théorisé par Gideon Gartner, éminent informaticien américain. Il détermine cinq phases de développement : ‘’Technology Trigger’’ : phase de lancement ; ‘’Peak of Inflated Expectations’’ : phase de croissance intense ; ‘’Trough of Dissilusionment’’ : régression de la croissance/désenchantement ; ‘’Slope of Enlightenment’’ : reprise de la croissance ; ‘’Plateau of Productivity’’ : seuil de productivité/maturité de la technologie. Ces cinq phrases sont autant de moments que Gartner place sur une courbe qui représente le « Cycle de Hype », c’est-à-dire le cycle de vie d’un produit, d’un service ou d’une technologie et sa notion de tendance. Au fil des évènements et des endodérives relartifs à Bitcoin, il sera possible de déterminer, avec plus ou moins de précision, où le placer sur le cycle de Hype. La phrase de lancement est acquise, puisque Satoshi Nakamoto a lancé les premiers bitcoins sur le réseau en 2009. Pour la suite, les choses se compliquent quelque peu mais des tendances indiquent la pertinence de la courbe de Hype. C’est bien de tendances qu’il faut parler ici parque que, aujourd’hui, l’analyse des tendances peut en dire long et, de plus, elle est facilitée par des outils simples offerts par Internet. Voici deux graphes tirés de l’application « Google Trends » le 1er novembre 2011. Le premier sur le mot-clé « Bitcoin » et le second sur le mot-clé « bitcoins ». Cette application de Google est un outil intéressant à deux points de vue. Avant tout, il permet de mesurer le « bruit » qu’engendre une problématique sur le Web. Ensuite, pour les veilleurs professionnels, c’est un outil de détection des signaux faibles. Aucune exhaustivité cependant, mais un simple constat au moment T, intéressant à pus d’un titre et surtout non dénue de pertinence. L’analyse de ces deux graphes amène plusieurs constats et pistes de réflexion. Premier point, les deux graphes indiquent les mêmes tendances, à peu de choses près. La monnaie Bitcoin et les bitcoins échangés revêtent donc la même problématique. En mai/juin

2011, un pic très conséquent apparaît ; Celui-ci n’est autre qu’un « buzz » relatif aux mots-clés « Bitcoin » et « bitcoins » sur la toile. Pourquoi ? Si l’on se réfère au cycle de phases de croissance et de désenchantement. Cela est possible mais deux évènements ont fortement marqué cette période. Les 14 et 20 juin 2011, Bitcoin est victime de deux attaques : la première concerne le détournement de 25000 bitcoins, la deuxième le piratage de la bourse du Bitcoin, Mtgox. L’attaque du 14 mai 2011 s’est déroulée comme suit : un cheval de Troie, diffusé par mail à des utilisateurs de la monnaie virtuelle, a infecté leurs ordinateurs. « A la fin du mois de juin, des experts ont détecté un programme malveillant, composé d’un programme légitime de création de pièces (bcm) et d’un module de type cheval de Troie (Trojan.NSIS.Miner.a) pour l’administration. Une fois exécuté sur l’ordinateur infecté, le cheval de Troie commence à produire des pièces pour les individus malintentionnés ». D’après les lignes de code utilisées, les auteurs de cette attaque étaient très probablement russophones (présence de caractères en alphabet cyrillique). Quant au 20 juin 2001, l’attaque, d’un autre type, a porté sur le site d’échange Mtgox. Comme explicité supra, il est possible, sur ce site, d’échanger des bitcoins contre une devise réelle, ayant cours. Le dimanche 19 juin 2011 dans la soirée, « l’un des comptes de MtGox qui possédait de nombreux bitcoins a été infiltré frauduleusement. Les pirates ont tenté de vende en quelques minutes l’intégralité des réserves de ce compte et de les échanger contre des dollars. Devant l’afflux massif d’ordres de vente, les cours ont plongé de 17 $ par bitcoin à quelques centimes ». Selon les spécialistes des virus, s’exprimant sur le site Viruslist, c’est « une vulnérabilité de type Cross Site Request Forgery permettant aux individus malintentionnés d’utiliser des requêtes spéciales pour amener les utilisateurs à réaliser des transactions en bitcoin qui avait été détectée ». Un graphique qui a beaucoup circulé sur le Web montre l’ampleur de cette deuxième attaque : [note du copieur : pas de graphique]. La courbe indique le cours du bitcoin en dollars et les cercles indiquent les volumes échangés. L’image parle d’elle-même. N’ayant pas d’instance et de système de régulation, Bitcoin est très vulnérable à ce type d’attaque. La traditionnelle loi de l’offre et de la demande constitue la règle et dans ce cas précis, la règle a entraîné la chute du cours. En dehors de la chute du cours du bitcoin, plusieurs enseignements sont à tirer de ces deux attaques. Il semble que, à l’instar des monnaies réelles, les monnaies virtuelles ont besoin d’un système de transactions boursières (puisque Mtgox est une bourse à part entière) efficace et sécurisé. Comme le souligne Yury Nametsnikov, « ce n’est pas un hasard si les institutions financières accordent autant d’attention à leur protection » et d’ajouter « le monde de l’argent électronique ne doit pas constituer une exception ». Ce qui indique par conséquent le manque de maturité de « Bitcoin » et de fait, précise quelque peu la place qu’il occupe sur la courbe de Hype. Autre constat, et celui-ci n’est pas propre uniquement aux utilisateurs de bitcoins mais à une majorité d’utilisateurs de systèmes informatiques quels qu’ils soient : « Beaucoup de personnes sont attirées par le projet Bitcoin pour des raisons financières mais peu sont sensibilisées sur les problèmes liées à la sécurité informatique ». En effet, générer des « bitcoins », les échanger, les utiliser, etc. est l’affaire de personnes averties en nouvelles technologies. Cependant, les problématiques de sécurité des systèmes semblent être une de leurs failles. « Si les bitcoins sont sécurisés par la cryptographie décentralisée, la place de marché MtGox était un site web, comme les autres, centralisé et vulnérable à des attaques ». À nouveau, on dénote un manque de maturité du système. De plus, les utilisateurs ne sont ni des financiers ni des cybercriminels. Ils manquent simplement d’expertise financière pour gérer un tel système et constituent une cible facile pour la cybercriminalité organisée. Mener à bien le projet Bitcoin demande donc de l’expertise et une attention toute particulière aux principes de sécurité informatique. Conscient des ces problématiques, de nouveaux acteurs tentent d’exploiter ce créneau et de s’y imposer, à l’instar de Chad Pankewitz, ancien directeur du E-Business chez Citygroup Private Bank. Suite aux attaques de juin 2011, il a décidé de créer sa propre bourde du Bitcoin, à laquelle il désire appliquer le niveau de sécurité d’une bourse classique. Cette nouvelle bourse du Bitcoin est dénommée Ruxum et est consultable sur le site internet du même nom. La partie Bitcoin n’est donc pas terminée. Autre problématique, celle de la concurrence du Bitcoin avec les autres monnaies, réelles. Bitcoin générerait-il une bulle financière supplémentaire ? Il s’agit toujours d’une endodérive possible, bien qu’elle se rapproche ouvertement des exodérives dont il sera question infra. En effet, évoquer une bulle financière pose des questions d’ordre politique. « Rien n’interdit par exemple d’imaginer qu’un mouvement de panique dans un monde virtuel amène une conversion massive en dollars ou en euros. Ce risque n’est pas théorique puisque certains gouvernements s’en sont émus ». Effectivement, deux gouvernements asiatiques (coréens et chinois) se sont posé la question. Le législateur coréen a tout simplement interdit toute transaction de monnaie virtuelle issue des jeux en ligne, les transactions internes au jeu restant toutefois licites. Cette décision a été prise suite au constat suivant : des bandes organises volaient les identités des tuilisateurs pour s’octroyer de l’argent

virtuel qui était de facto échangé en argent réel, en l’occurrence en Won. Cette législation est toutefois peu efficace puisque la plupart de ces bandes organisées se sont établies hors de Corée et échappent ainsi aux poursuites. Dans le cas de la Chine, il s’agit également d’une problématique liée aux jeux en ligne. En décembre 2006, les autorités chinoises ont lancé de sérieux avertissements à Tencent, le leader chinois de la messagerie instantanée (équivalent chinois de MSN), « dont la monnaie virtuelle le Q Coin menacerait la souveraineté de la monnaie chinoise et ferait peser sur cette dernière un risque déflationniste ». En mars 2007, Pékin a interdit « les monnaies virtuelles à taux de change variable, bloquant ainsi les logiques spéculatives, et n’autorise les monnaies virtuelles que pour l’achat de produits et services virtuels de l’émetteur ». Tout manquement à cette règle de 2007 constitue, en Chine, une infraction financière. Ces deux exemples illustrent le fait que plusieurs États se sont posés la question des monnaies virtuelles. Le risque d’une incidence inflationniste ou déflationniste sur une monnaie réelle est toutefois dérisoire. Mais dérisoire aujourd’hui n’implique pas dérisoire sur le long terme. Visiblement, certains États ont pris en compte les monnaies virtuelles dans leurs études prospectives. Au vu des caractéristiques de Bitcoin, sa prise en compte prospective ne serait pas dénuée de sens, que ce soit dans nos pays occidentaux ou autres. A titre plus anecdotique mais évocateur d’un nouveau type de délinquance, et en totale transition entre les endodérives et les exodérives, un employé de l’Australian Broadcasting Corporation utilisait les serveurs de la télévision australienne pour générer des bitcoins. Voilà qui ouvre la porte aux exodérives. Les exodérives Il est évident que Bitcoin n’intéresse pas tout le monde. Une grande majorité de la population n’en a d’ailleurs jamais entendu parler et quand bien même, ne s’y serait pas intéressée. Le profil des utilisateurs de ce type de monnaie sera traité plus loin. Ce qui importe ici, dans une analyse des exodérives liées à Bitcoin, ce sont les catégories d’utilisateurs. Sans vouloir revenir sur les caractéristiques de Bitcoin, il faut toutefois rappeler l’anonymat contenu dans l’usage de cette monnaie et l’absence d’une tierce partie dans les transactions. Ces deux critères sont plus qu’intéressants pour « les groupes qui opèrent en marge de la société – les activistes (cyber-ou autres), les libertaires et, bien entendu, les criminels ». Mais, comme développé supra, une traçabilité est cependant possible, mais permet néanmoins l’anonymat. L’idée selon laquelle ce système devrait permettre aux autorités de traquer les organisations ou les individus qui participent au « marché noir » des transactions en bitcoins s’avère totalement dénuée de sens. À l’exception d’utilisateurs qui laissent apparaître des adresses mail sur les différentes bourses du Bitcoin. Encore que l’utilisation d’un logiciel libre tel que Tor (The Onion Router) permet l’anonymat des utilisateurs. Plusieurs éléments combinés amènent à l’anonymat presque parfait. Quoi qu’il en soit, les bitcoins s’échangent et se convertissent en monnaies réelles. Le système est simple. Les individus peuvent opérer une transaction en bitcoins au profit d’un destinataire en obtenant la clé publique de celui-ci. C’est le système de transaction classique : en quelque sorte, il faut le numéro de compte du destinataire pour lui verser une somme d’argent. Les individus qui seraient tentés d’utiliser des bitcoins pour réaliser des transactions illégales ont simplement le loisir de changer de clé à chaque transaction. Ainsi, chaque transaction est associée à une adresse différente, c’est-à-dire une clé différente. Pour les autorités publiques, financières ou autres, cela rajoute à une difficulté supplémentaire : relier la clé à un individu, l’utilisation de Tor permettant l’anonymat de l’adresse IP. Permettre de masquer son identité est le point fort de la technologie Bitcoin ! Malgré ce constat, certains continuent d’arguer que les bitcoins ne sont rien d’autre qu’une monnaie fiduciaire comme les autres. Il est vrai que quiconque peut acheter, par exemple en liquide, un bien, quel qu’il soit, sans aucune traçabilité. À l’exception près que Bitcoin a été conçu pour ne pas être bloqué par des autorités nationales ou internationales. Il faut insister sur le fait qu’il s’agit bien d’une monnaie libre de tout contrôle officiel. Et le développement cidessus indique clairement la possibilité d’anonymiser totalement les transactions. Entre le 7 février 2011 et le 25 mai 2011, le cours du bitcoin a été multiplié par 10 (de 0,80 US$ à 8 US$). Le 5 juillet 2011, le cours a fortement chuté. En cause, le piratage de Mtgox décrit supra. Cette attaque prouve donc que cette monnaie virtuelle attire les convoitises. Le cours est cependant revenu rapidement à 8 US£. Cette hausse globale est due à un attrait grandissant des internautes. Cependant, le cours du Bitcoin tournait aux alentours d’ 1 US$ le 1er novembre 2011. La maturité n’est visiblement pas atteinte et une stabilisation du cours par un dispositif de régulation n’est aujourd’hui pas encore possible. La stabilisation ne pourra être possible que lorsque les risques de malveillance seront réduits au maximum.

Il apparaît également que les internautes qui s’intéressent le plus à la problématique des bitcoins sont majoritairement issus de la Fédération de Russie et d’Ukraine (Google trends sur Bitcoin le 15 juillet 2011). C’est ici que le concept d’économie dangereuse prend tout son sens. Ce concept, comme annoncé en introduction, recouvre l’implication de bandes criminelles dans l’économie locale, nationale ou internationale. Ces bandes criminelles peuvent ou non impliquer des institutions étatiques. Quoi qu’il en soit, des activités de corruption, de trafic en tout genre, de blanchiment d’argent, de pression sur les individus, voire d’assassinat, en sont le modèle d’organisation. Ce que recouvre le concept d’économie dangereuse est également le fait qu’un acteur, économique généralement, puisse être confronté, à son insu, à un tel type d’organisation et par là même se trouver en difficulté. C’est bien le cas de Bitcoin : projet de monnaie cryptographique en P2P, attisant la convoitise d’organisations ayant pour objectif d’une part l’anonymat et d’autre part l’appât du gain. Il est inutile de jeter ici la pierre à l’Ukraine ou à la Russie, mais tout analyste se doit d’admettre que de telles pratiques relevant de l’économie dangereuse ainsi définie y ont régulièrement cours. Est-ce alors un hasard si les bitcoins présentent un attrait plus important qu’ailleurs dans ces deux pays ? Il est également intéressant de souligner que les pays scandinaves ont eux aussi beaucoup de leurs citoyens attirés par cette monnaie virtuelle, le fondateur du parti pirate suédois étant l’un d’eux. À nouveau via un outil sur le site internet Silobreaker, il est possible d’établir une cartographie par agrégation automatique de concepts liés à un mot-clé. Comme pour les données Google Trends, il s’agit d’un moyen d’évaluation du bruit circulant sur la toile quant à ce mot-clé. Malgré la non-exhaustivité du système, il permet de déterminer des orientations, voire de détecter des signaux faibles qui peuvent se révéler d’une importance cruciale tant pour le chercheur que pour les autorités publiques. Cette simple recherche sur l’occurrence « monnaie virtuelle » sur le site de recherche et d’analyse susmentionné permet l’obtention d’une cartographie. Le résultat, bien que surprenant, semble totalement cohérent. Les concepts attachés à celui de monnaie virtuelle sont tous liés de près ou de loin aux systèmes d’économie dangereuse. Les termes « illicite » et « blanchiment d’argent » sont directement liés à la monnaie virtuelle. Le registre de la cybercriminalité est lui aussi associé à ce concept : « cryptage », « hacker », « cheval de Troie », « piratage ». Le cryptage est évidemment nécessaire à des fins d’anonymat et de « contretraçabilité » des transactions. Pour Bitcoin, l’appellation monnaie cryptographique est ouvertement utilisée et même revendiquée par Satoshi Nakamoto, son créateur. Il n’est donc pas surprenant de trouver ce concept lié à celui de monnaie virtuelle. Quant au « piratage » et au « cheval de Troie », les développements sur les attaques subies par Bitcoin, étant très discret comme système, devient peu à peu une monnaie de référence chez les cybercriminels. À titre d’exemple, le groupe de hackers, LulzSec, fait régulièrement appel aux dons… en bitcoins ! Ils affichent d’ailleurs ouvertement leur clé publique « Bitcoin » sur leur site internet. Se faire financer via une monnaie garantissant l’anonymat des dons et des transactions permet aux organisations criminelles de ce type de mettre de sérieux bâtons dans les roues des autorités publiques quant à leur identification. Quel qu’ait pu être l’objectif des créateurs de Bitcoin, il est indéniable que ce système est aujourd’hui utilisé par les réseaux cybercriminels. Dans le registre des produits stupéfiants, la monnaie virtuelle, sur la même cartographie, est directement en corrélation avec « cocaïne », « héroïne », « LSD » et « médicament ». La causalité n’est pas le fruit du hasard. En effet, à l’instar de toutes les monnaies, Bitcoin peut être exploité à des fins criminelles. Il peut être blanchi et utilisé pour soutenir des marchés parallèles. Il est bien connu que Bitcoin a été utilisé pour se procurer des drogues illégales sur Silk Road, ou son anonymité protège tant les acheteurs que les vendeurs. Quelques mots sur Silk Road, sorte de « magasin en ligne spécialisé dans la vente de produits illégaux, accessible via le réseau (chiffré) d’anonymisation Tor » dont il a déjà été question supra. Ce site de vente spécialisé a fait l’objet de polémiques, aux États-Unis et, bien entendu, Bitcoin a été pris dans la tourmente. Charles Schumer et Joe Manchin, deux sénateurs démocrates, en juin 2011, ont demandé l’interdiction de Bitcoin aux États-Unis. En raison, Silk Road et les ventes de produits stupéfiants qui s’y déroulent. Ils ont fait part de leurs griefs contre Bitcoin dans une lettre conjointe (dont le contenu est reproduit ci-dessous) qu’ils ont adressée au Procureur général Eric Holder et à Michele Leonhart, chef de la Drug Enforcement Administration, l’autorité policière de lutte contre le trafic de stupéfiants. « Si les sénateurs veulent lutter contre la monnaie d’échange plutôt que contre le site, c’est que les moyens d’actions sont plus importants. Alors que le site peut rouvrir, être hébergé en dehors du territoire américain, ou réapparaître sous d’autres noms, il faut nécessairement passer par une transaction d’échange ». En effet, des bourses, comme Mt. Gox ou bien même Ruxum, seraient plus faciles à viser qu’un site web du type Silk Road. Ce qui est intéressant et peut-être à mettre en corrélation avec les attaques dirigées contre Bitcoin les 14 et 20 juin 2011, c’est que la lettre des deux sénateurs américains y est antérieure de quelques jours.

Autre point à souligner, seules les autorités des États-Unis semblent s’inquiéter de cette monnaie. Ceteris paribus, puisque d’autres monnaies virtuelles font l’objet de dispositions législatives ou réglementaires en Chine et en Corée notamment, Bitcoin n’a été évoqué par aucune autre autorité nationale ailleurs qu’aux États-Unis. Quant aux blanchiments d’argent, lui aussi mis en exergue dans la représentation cartographique supra, il ne fait pas l’entendre uniquement sans son acception classique, c’est-à-dire la dissimulation d’argent acquis par des activités illégales et réinjecté dans des activités qui le sont également. Effectivement, une idée plus large du concept de blanchiment d’argent doit être prise en compte ici. Le blanchiment d’argent classique bien entendu mais également les revenus non contrôlables et donc non soumis à fiscalité, et tout ce que cela peut entraîner et/ou cacher en termes de marchés parallèles, d’économie souterraine et d’exploitation des individus. « Bitcoin » est un outil, notamment utilisé à cet effet. Par exemple, « un narco-trafiquant peut ouvrir une quinzaine de comptes dans u jeu, sous autant de fausses identités, puis procéder à des achats de biens immobiliers virtuels auprès d’un complice, qui récupère ainsi l’argent sur son compte en banque », les transactions étant réalisées en bitcoins. En matière fiscale, les revenus engendrés par les mondes virtuels constituent de sérieux manques à gagner pour les États. Comme le souligne Valérie Peugeot, « si l’on considère qu’il y a véritablement échange de biens et de services, assortis d’une transaction financière, alors rien ne justifie que l’imposition ne pèse pas sur cette activité économique à part entière ». Certains États ont légiféré sur la question, notamment l’Australie où les rentrées d’argent issues de mondes virtuels sont taxées. Cependant, comment taxer des revenus qui ne peuvent être connus puisqu’issus de transactions anonymes. Un parallèle peut également être fait entre les bitcoins et le gold farming. Il s’agit d’une dérive relative aux jeux en ligne. Ce phénomène consiste à faire jouer des individus, des heures durant, afin d’acquérir des biens virtuels qui sont ensuite revendus soit sur des sites de ventes aux enchères, soit directement au marché noir. D’après un rapport de la Banque mondiale (cartographie de l’économie virtuelle du 7 avril 2009), plus de 100 000 personnes (principalement identifiées en Chine – 80 %) seraient employées à cette tâche pour un marché d’environ 2,1 milliards d’euros. Toujours selon cette étude, 50 % de la monnaie virtuelle ainsi vendue est produite par des robots, contre 30 % par des individus eux-mêmes. Les 20 % restants proviennent de comptes piratés. Quant aux individus employés à cette tâche, ils ne bénéficient d’aucune protection. Les fondements du droit du travail, du devoir de solidarité, etc., sont ainsi remis en cause. Dernier concept lié à la monnaie virtuelle : « place de marché ». Dans le cas du gold farming et donc du monde des jeux en ligne, les monnaies virtuelles ont amené la mise en place de véritables places de marché virtuelles. L’évolution de ces jeux en places de marché a « ouvert la porte à toutes sortes d’activités étrangères à ce processus créatif d’origine –publicité, placement de produit, recrutement, actions promotionnelles autour d’événementiels ». L’esprit ludique s’est donc peu à peu transformé en logique pécuniaire. Cela pose le problème de la dématérialisation de la monnaie, de la banque peer to peer. Le risque de l’instabilité monétaire virtuelle est alors réel. Le système bancaire traditionnel possède cette capacité stabilisatrice. Il faut donc aujourd’hui, dans un contexte d’évolution ultrarapide des nouvelles technologies et afin d’éviter des déboires quant à des phénomènes de récession, de déstabilisations et autres, repenser le système en vue de le sécuriser, et surtout d’apporter une sécurité relative à son utilisation, aux transactions Pour Jason J. Campbell, si la monnaie cryptographique permet la décentralisation des monnaies traditionnelles, elle doit être basée sur des principes de gestion clairs et sûrs, lesquelles ne peuvent contribuer à des marchés parallèles et au blanchiment d’argent. S’il existe un espoir de légitimer Bitcoin comme étant une forme respectable de monnaie cryptographique, des mesures doivent être prises pour s’assurer que les criminels ou autres comportements déviants n’y trouvent des niches financières sécurisées issues du système de réseau P2P du Bitcoin. Toute la difficulté résidant dans le choix des mesures à prendre. Le constat actuel est que les réseaux d’économie dangereuse utilisent voire s’approprient Bitcoin, au détriment, d’une première génération d’utilisateurs qui, elle, s’y est intéressée pour ses qualités cryptographiques en tant que telles ainsi que pour son côté ludique. Une nouvelle donne sociétale ? La monnaie est, d’une part, « considérée comme un bien public, on lui demande de bien fonctionner, de circuler comme il faut, et d’avoir une valorisation stable ». D’autre part, « elle sert aussi à distribuer les prestations sociales de sorte que personne n’en soit exclu ». C’est là la vision traditionnelle de la monnaie. Aujourd’hui, l’économie est pour une grande part « digitalisée », ce qui pose la question de la légitimité du système monétaire traditionnel dont les États ont le monopole. Bitcoin peut être considéré comme un révélateur à ce sujet. L’intérêt que suscite cette monnaie virtuelle cryptographique amène à se poser de telles questions. En effet, c’est le « collectif qui accepte la monnaie qui en fait la valeur,

basée sur la confiance mutualisée ». À l’instar de toute autre monnaie, qu’elle soit réelle ou virtuelle, sa crédibilité ne peut être effective que si elle est partagée par une communauté donnée et acceptée des autres communautés. À titre d’exemple, pour que la monnaie euro fonctionne, elle doit être acceptée par les institutions et les habitants de la « zone euro » d’une part, et être acceptée par les autres communautés, institutions, États, etc. d’autre part. Dans le cas contraire, elle serait vouée à l’échec. C’est donc bien l’acception collective qui fait la monnaie. À l’inverse, un système monétaire qui ne serait accepté qu’à l’intérieur d’une communauté resterait un système archaïque tel en quelque sorte le système de la « Kula » aux îles Trobriand si magnifiquement décrit et analysé par Malinowski au début du siècle dernier dans Les Argonautes du pacifique occidental. La valeur de la monnaie est alors sociale et non économique. Ce parallèle avec la Kula n’est pas dénué de sens. En effet, Bitcoin ne serait-il pas une monnaie uniquement partagée par une communauté sociale, adepte des nouvelles technologies, jeunes, etc. Comme celles que l’on nomme aujourd’hui « geeks », « génération Y », etc. Une monnaie utilisée à des fins libertaires, dans un but revendicatif de changement social, de liberté, etc., réclamé par ces communautés. Ces dernières sont celles de la mondialisation de l’économie, des technologies, des idées. Les générations ayant vécu avec les évolutions technologiques, ayant accompagné la naissance d’un monde de la communication tout azimuts et surtout au fait de ces différentes évolutions. Est-ce un hasard si les membres des partis pirates dont il a été question plus haut sont de fervents défenseurs de Bitcoin ? Et que dire de la communauté, de plus en plus visible, des « Anonymous », dont le nom ne peut faire abstraction d’une idée de la liberté, exprimée sur la toile certes, mais dans une forme qui n’est pas admise aujourd’hui. Bitcoin semble tout à fait être un exemple d’outil et de production issus de ces « nouveaux idéaux du XXIe siècle ». Comme le souligne le président du Parti pirate suédois, les développeurs de Bitcoin sont des techniciens dotés de compétences très pointues dans leurs domaines. Par contre, il est beaucoup plus difficile de cerner les utilisateurs. On distingue bien sûr les libertaires, mais aussi des individus qui aiment l’argent, tout simplement, et beaucoup d’utilisateurs qui s’intéressent aux bitcoins dans un but purement ludique. La recherche de la facilité, de la simplification des modèles et processus en place sont généralement une des facettes attractives de Bitcoin. Toutefois, il s’agit alors, pour Bitcoin et ses utilisateurs, de créer un écosystème afin de pérenniser le système lui-même. Dans le cas contraire, une déception des utilisateurs quant à leurs idéaux et par conséquent la confiance qu’ils ont mis dans cette monnaie virtuelle, annoncerait l’échec. Créer cet écosystème est donc nécessaire. Pour mener à bien cette création, i est nécessaire de corriger les imperfections du système et d’aller plus loin. C’est-à-dire entre autres tenter de stabiliser les cours du Bitcoin, protéger les bourses d’échanges des attaques informatiques mais aussi permettre une utilisation plus simple en termes de paiements en ligne. Cela implique également la lutte contre l’incursion des économies dangereuses dans le système. Ces dernières entraînent avec elles les utilisateurs idéalistes et nuit par conséquent à leurs idéaux. La boucle serait ainsi bouclée si cette lutte contre les économies dangereuses n’était une prérogative exclusive des pouvoirs publics. Mais là encore, la frontière reste floue entre les utilisateurs dits libertaires et le monde des économies dangereuses. En effet, et à des fins explicatives, il faut revenir sur la problématique de Silk Road. Ce site de vente en ligne de produits stupéfiants a représenté la mise en œuvre la plus complète de « Bitcoin ». Il est indéniable qu’un bon nombre d’utilisateurs de Silk Road « viennent de la communauté geek de « Bitcoin » et voient dans ce site plus qu’un endroit où l’on achète des stupéfiants ». Les administrateurs de Silk Road se disent en effet adeptes de « l’anarchie du marché libre », c’est-à-dire rejetant l’autorité des gouvernements et prônant une économie libre (donc noire) de toute fiscalité. Par déduction, admirateurs du Bitcoin, libertaires, anarcho capitalistes, Anonymous, membres des partis pirates, geeks, etc., tous issus d’une génération dite Y, seraient les mêmes. Alors comment rendre plus transparentes la frontière entre ces utilisateurs et les systèmes d’économie dangereuse ? La frontière semble se trouver entre un modèle politique de l’État, avec ses prérogatives (sécurité, impôts, etc.) et une jeune génération qui n’accepte plus ces prérogatives et les contestent par la mise en place de systèmes nouveaux, à l’instar de Bitcoin. Que ce soit Bitcoin ou le gold farming, une économie virtuelle, hors du spectre des États souverains semble se mettre en place et s’organiser efficacement autour d’une communauté d’utilisateurs bien déterminés. Tout laisse à penser que nous sommes là devant les prémices d’une nouvelle ère économique et sociale dans laquelle les décideurs ne seraient plus ceux que l’on connaît aujourd’hui mais une nouvelle élite de la virtualité. Un nouvel environnement, relatif à l’avènement d’une génération dite Y, comme signal faible de profonds changements sociétaux. Conclusion Il est fort probable que la problématique soulevée par une monnaie cryptographique telle que Bitcoin ne soit qu’ « anecdotique » aujourd’hui. En effet, les spécialistes ne peuvent confirmer ou infirmer le danger de ce type d’instrument

virtuel : certains y voient une menace potentielle pour l’économie mondiale, d’autres un simple effet d’annonce. Mais le seul fait de s’y intéresser de près peut laisser libre cours à toutes les hypothèses d’utilisation. Les bitcoins pourraient faciliter les transactions des criminels, des joueurs de poker en ligne, des évadés fiscaux, des pornographes, des trafiquants de drogue, etc. Le risque est bien réel, probablement sur le plus ou moins long terme, mais très difficile à circonscrire. Surtout que les utilisateurs « classiques » et les utilisateurs « criminels » se confondent largement. Le fait de s’intéresser à cette monnaie a permis de voir les collusions entre systèmes d’États et systèmes parallèles. Les algorithmes utilisés pour créer et faire fonctionner Bitcoin ont bien été créés par des services d’État, puis détournés (peut-être ?) à d’autres fins. Là aussi, la frontière reste floue. Qui des services de l’État, des systèmes d’économie dangereuse ou des communautés d’utilisateurs peut prétendre avoir la main sur le système ? En atteste les deux attaques informatiques dirigées contre « Bitcoin ». Étaient-elles une réaction d’un État sentant venir la menace, d’un système d’économie dangereuse (Russie ? Ukraine ?) pour s’approprier une capacité d’action, un simple hacker en mal de hacking ? La question reste visiblement ouverte. Quant aux conséquences que Bitcoin pourrait engendrer sur le mode de fonctionnement de notre société actuelle, elles sont nombreuses et hypothétiques. Celle qui semble la plus pertinente à retenir est que le système d’organisation et de fonctionnement des États est de plus en plus contesté. Les dernières générations se sentent déconnectées de ces systèmes et les contournent aux moyens des technologies dont elles disposent. Bitcoin en fait partie. Le phénomène n’est certes pas nouveau, mais tend à croître exponentiellement (partis pirates, Anonymous, etc.) et, dans un futur plus ou moins proche, demandera des réponses. Sécurité Globale – Eté 2012, p.115. Revue de référence française consacrée aux questions de sécurité intérieure et aux enjeux sécuritaires internationaux, Sécurité globale offre une plateforme de recherche et de débats sur des thématiques comme le terrorisme, la criminalité organisée, les crises sanitaires, la gestion des catastrophes naturelles et industrielles. Son approche se veut autant conceptuelle qu’opérationnelle, selon une logique qui vise à éclairer la globalité des enjeux de sécurité de ce XXIe siècle naissant. http://choiseul-editions.com/revuesgeopolitique-Securite-Globale-23.html

Stéphane Mortier est Chargé d’intelligence économique à la Direction Générale de la Gendarmerie Nationale. [Note du copieur : toutes les notes de fin de pages (au nombre de 55) n’ont pas été recopiées. Consulter la source originale].

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