You are on page 1of 1

L’œil sur

Propos recueillis par LAURENCE GARNERIE

« Il faut raisonner en termes qualitatifs »
Le Conseil national des barreaux a saisi la Chancellerie d’un projet visant à supprimer la dispense d’examen d’entrée à l’Ecole de formation du barreau pour les docteurs en droit. Une réforme qui s’inscrit dans la volonté de la profession de reprendre la main sur ses effectifs. Explication avec Dominique Piau, membre du conseil de l’Ordre parisien et président d’honneur de l’Union des jeunes avocats (UJA) de Paris.
La profession d'avocat souhaite supprimer les passerelles permettant à des nonavocats de rejoindre la profession. Quelles sont les passerelles visées ? Dominique Piau : Il faut distinguer deux choses : les passerelles au sens des articles 97 et 98 du décret de 1991 qui permettent l’accès direct à la profession d’avocat et les dispenses qui permettent l’accès à l’EFB sans passer tout ou partie des examens d’admission. Sur le premier point, la profession a clairement marqué son opposition, et le barreau de Paris fait un recours, à l’encontre de la passerelle prévue à l’article 97-1 permettant aux personnes justifiant « de l’exercice de responsabilité publique » d’accéder à la profession d’avocat. Mais, les autres passerelles ne sont pas remises en cause, même s’il serait nécessaire, plus de 20 ans après, de les repenser, notamment au regard du droit communautaire et de l’internalisation des échanges, et de soumettre l’ensemble des candidats, y compris ceux issus de la passerelle de l’article 97, ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle, à l’examen de déontologie. Sur le second point, la volonté qui ressort, et qui a été exprimée lors du vote de l’assemblée générale du Conseil national des barreaux de septembre, est de placer tout les candidats à l’accès à l’EFB sur un strict pied d’égalité, notamment en supprimant l’exemption d’examen qui prévalait jusqu’àlors pour les docteurs en droit. De qui vient cette initiative, qui travaille dessus et quel est son but ? D. P. : Le sujet de la refonte de la formation initiale a été travaillé tout au long de la dernière mandature du CNB, avec les rapports d’étapes des 8 avril et 17 juin 2011, et poursuivi par la mandature actuelle, avec le vote de la dernière assemblée générale. Il a également fait l’objet d’une réflexion de fond tant au sein du barreau de Paris avec le rapport de Georges Teboul du 11 octobre 2011, qu’au sein de l’UJA de Paris qui a établi un rapport sur la formation initiale le 10 février 2010 et des motions complémentaires des 10 mai et 9 juillet 2010. Il s’agit d’un véritable travail de fond, et de concertation, né du constat commun de la nécessité de repenser globalement notre système de formation initiale, et de l’échec de la réforme de 2004, et qui fait l’objet actuellement d’une réflexion, finale, commune Ordre de Paris / CNB confiée à Kami Haeri et Didier Chambeau. Est-ce une façon de régler le problème du trop grand nombre de nouveaux avocats qui intègrent chaque année la profession ? D. P. : Ce point exacerbe les passions mais est mal posé : on raisonne en terme quantitatif alors qu’il faut raisonner aussi, et surtout, en terme qualitatif. La vraie question n’est pas tant celle du nombre mais, avant tout, celle des compétences nécessaires à la profession d’avocat. Sur les marchés émergents, notamment, mais aussi sur certains secteurs pointus (protection sociale, droit public, fiscalité…), il existe un déficit de compétences nécessaires pour faire face à l’ensemble des besoins du marché, en grande partie dû, compte tenu des profils recherchés, aux modalités actuelles de l’examen d’accès à la profession et à la formation initiale. Inversement, dans d’autres domaines, il y a, malheureusement, trop d’avocats au regard du marché. Cette suppression des passerelles n'est-elle pas un risque de voir la profession d'avocat se passer d'une diversité de profils qui, jusqu'alors, l'a plutôt enrichie ? D. P. : Non, je ne pense pas. Il est nécessaire de prendre en compte les évolutions que l’on a connues ces 20 dernières années, et pas seulement du point de vue économique. Ainsi, le nombre de doctorant en droit a connu une inflation, incitée en partie par le système de dotations financières des directeurs de recherche, sans que le qualitatif ne suive le quantitatif. Ce qui, à moment donné, était signe de nécessaires compétences attestées ne l’est plus nécessairement aujourd’hui. Le système a, en outre, donné lieu à de nombreuse dérives, à travers lesquelles la soutenance d’une thèse, parfois en six mois, ne sert qu’à palier un triple échec à l’examen d’entrée à l’EFB. Le doctorat en droit n’est plus aujourd’hui la voie d’excellence naturelle qu’il pouvait être hier, et doit demeurer, faut-il le rappeler, la voie d’accès non pas à la profession d’avocat mais à l’enseignement supérieur. Chacun a à y gagner en mon sens, et nous n’avons pas vocation à faire le tri entre les thèses de qualité et les autres : si le candidat a les qualités nécessaires, il réussira, comme les autres candidats, l’examen d’entrée à l’EFB. S’agissant de la passerelle de l’article 97-1, l’exercice de responsabilités publiques permet très certainement d’acquérir des compétences en termes de communication et de relations publiques, mais pas en droit ! Il est envisagé un examen unique partout en France pour les candidats à l'avocature. Comment se déroulerait-il ? D. P. : Un seul examen avec les mêmes sujets sur l’ensemble du territoire, ici encore avec le même souci de placer tout les candidats à l’accès à la profession sur un pied d’égalité. Cela doit conduire à la mise en place d’une école commune. C’est un véritable mais nécessaire défi, en terme de moyens, si l’on veut réellement avoir le contrôle effectif de notre Tableau, qui commence par celui de l’accès à la profession, et si l’on souhaite rendre notre profession attractive et dynamique en la dotant des compétences nécessaires. Cela devra s’accompagner d’une remise à plat du cursus de formation (6 mois, essentiellement en déontologie et pratique professionnelle, avant de passer le CAPA puis une période de « stage » obligatoire, tel qu’envisagé à l’heure actuelle). Fondamentalement, la profession s’apprend sur le terrain. La formation juridique des apprentis avocats doit être terminée lorsqu’ils accèdent à l’école, ce que l’examen d’entrée permet de vérifier. ■

LA LETTRE DES JURISTES D’AFFAIRES - N° 1085 - 8 OCTOBRE 2012 - PAGE 5