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La Guerre des Gaules

Tarek & Vincent Pompetti
Le 28 mars 58, le proconsul des Gaules Transalpine (la «Provincia») et Cisalpine, C. Julius Cæsar s'oppose au passage en territoire romain des Helvètes migrant vers les bords de l'Océan. Sans doute ne se souvient-il que trop bien du «passage» des Cimbres et des Teutons, que son oncle Marius écrasa, après huit années de déprédations et le massacre de plusieurs armées consulaires. Ensuite donc, César enchaîne avec une campagne contre les Belges, puis les Armoricains (Vénètes). Cette nouvelle Guerre des Gaules de Tarek et Vincent Pompetti s'insère dans un courant «documentaliste» du péplum, en l'occurrence la «BD d'archéologues». Avec son dossier pédagogique elle s'inscrit clairement dans la mouvance du Casque d'Agris.

SOMMAIRE L'adaptation La documentation archéologique Le scénario historique Quelques personnages • Vercingétorix • Le «beau Tony» • La fille Thénardier : Éponine • Qui fait quoi ? <pep55f.htm#02> <pep55f.htm#04> <pep55f.htm#11> <pep55f.htm#12> <pep55f.htm#13> <pep55f.htm#17> <pep55f.htm#18> <pep55f.htm#19> <pep55f.htm#20> <pep55f.htm#20> <pep55f.htm#26> <pep55f.htm#28> <pep55f.htm#36> <pep55f.htm#37>

INTERVIEW DE TAREK & VINCENT POMPETTI
• • • Docufiction Marc Antoine La fiction dans l'Histoire

APPENDICE : À PROPOS DE MARC ANTOINE LE CONCOURS : DIX ALBUMS À GAGNER
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juillet 20, 2012

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Tarek & Vincent Pompetti

La Guerre des Gaules
(Tartamudo éd., février 2012)
Le 28 mars 58, le proconsul nouvellement promu des Gaules Transalpine (la «Provincia») et Cisalpine, C. Julius Cæsar s'oppose au passage en territoire romain des Helvètes migrant vers les bords de l'Océan. Sans doute ne se souvient-il que trop bien du «passage» des Cimbres et des Teutons, que son oncle Marius écrasa successivement en 102 et 101, après huit années de déprédations et le massacre de plusieurs armées consulaires. Après avoir défait les Helvètes, il règle leur compte aux Suèves d'Arioviste qui se pressaient juste derrière eux. Arioviste, «allié et ami du Peuple romain» occupait une partie des territoires des Séquanes et des Éduens (ces derniers eux aussi «alliés et amis du Peuple romain»; mais ce qu'il y a de merveilleux dans la vie c'est que ses «amis», on peut les choisir. Enfin, théoriquement !). Jusqu'alors, les Éduens avaient — 17 ans durant — vainement supplié le Sénat de Rome de les aider contre les Germains. César saisit l'opportunité. On songe à la Guerre du Viêt-nam. Qui étaient les «gentils» ? Qui étaient les «méchants» ? A chacun sa vérité. Ensuite donc, César enchaîne avec une campagne contre les Belges, puis les Armoricains (Vénètes). C'était en 57. L'album s'achève sur l'expédition contre les Morins, fin de l'été 56. Soit les trois premiers livres de La Guerre des Gaules. Telle est la matière du premier tome du diptyque de Tarek et Pompetti : Caius Julius Cæsar. On attend avec intérêt le tome 2 : Vercingétorix. Cette nouvelle Guerre des Gaules s'insère dans un courant «documentaliste» du péplum, en l'occurrence le péplum-BD 1 (voyez à la TV le nombre incroyable de docu-fictions depuis la sortie de Gladiator, il y a onze ans). Avec son dossier pédagogique en conclusion, dont une chronologie détaillée de la conquête romaine de 59 à 51, l'album de Tarek<LIEN http://fr.wikipedia.org/wiki/Tarek_(scénariste) > et Vincent Pompetti<LIEN http://fr.wikipedia.org/wiki/Vincent_Pompetti > s'inscrit dans une mouvance dont Le casque d'Agris (Assor BD éd.) serait la figure de proue. Après avoir longuement surfé sur le thème des «contes bleus détournés», publiés dans les collections pour la jeunesse d'Emmanuel Proust éd. (Les 3 petits cochons, Les sept nains et demi, Rufus le Loup et le Chaperon Rouge, etc.), le scénariste Tarek — historien de formation, mais aussi chantre du street art<LIEN http://culturetoi.com/rencontre-avec-tarek-undes-pionniers-du-street-art-francais/ > — s'est imposé dans le domaine de la BD historique avec Raspoutine, dessiné par Vincent Pompetti (3 albums, 2006-2008), Lawrence d'Arabie,
Précédemment, dans le milieu des années '80, Dargaud s'y était essayé avec Hérode le Grand, Massada etc. (Jean-Marie Ruffieux & Claude Moliterni).
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dessiné par Alexis Horellou (2 albums, 2007-2009) ou, à propos des troupes coloniales dans les conflits des XIXe-XXe s., Turcos, chez Tartamudo, avec Batist Payen au dessin 2 (2011) ! Mais le grand titre de gloire de Tarek reste sans doute son Sir Arthur Benton (6 albums, 2005-2010), honoré par une exposition au Mémorial de Caen (2008). Dessiné par Stéphane Perger, un premier cycle concernait la Seconde Guerre mondiale (19301945); un second cycle par Vincent Pompetti, s'intéressait à la Guerre Froide. Un agent secret britannique, le colonel Kensington, alias Sir Arthur Benton s'abouchait avec les nazis pour contrer l'Union soviétique. L'agent double devra rendre des comptes... Après avoir déjà réalisé ensemble plusieurs albums, Tarek et Pompetti s'associent donc une nouvelle fois pour cette Guerre des Gaules. On aurait pu s'attendre à une condamnation plus ou moins feutrée, ou violente, de l'action de César et de la conquête impérialiste (comme Væ Victis de Rocca et Mitton ou Vercingétorix de J. Dorfmann), à moins que ce ne soit son apologie (Les Maîtres de Rome : La conquête gauloise de Colleen McCullough), sinon son approbation implicite (J. Martin, «Alix»). Entre le génocide de la civilisation celtique ou l'apport civilisateur des Latins, les auteurs ne semblent pas trancher. Il est vrai que le scénariste Tarek se sent intellectuellement plutôt proche des Romains, tandis que le dessinateur Vincent Pompetti a l'âme celte... L'adaptation L'écriture d'une BD, et spécialement une BD historique, relève d'une prodigieuse alchimie où s'entrechoquent la sensibilité du scénariste et celle du dessinateur. Mais aussi, ne l'oublions pas — ne l'oublions jamais —, celle du lecteur. Et il y a toutes sortes de lecteurs ! Plus ou moins profanes, ou plus ou moins initiés, avec toutes sortes de nuances intermédiaires. Ceux qui ne recherchent qu'un moment d'évasion bédéique et ne désirent que se faire conter une belle histoire, avec une ambiance etc. Et les autres qui, connaissant un peu le sujet, se demandent comment il sera traité... Comme pour Le Casque d'Agris et les autres albums d'Assor BD — petit éditeurarchéologue spécialisé dans le Moyen Age normand —, cette Guerre des Gaules, annoncée en deux tomes, comporte un dossier pédagogique 3. Cet épisode fondateur de l'Histoire de France (mais seulement depuis la Guerre franco-prussienne !) qu'est l'épopée de Vercingétorix est souvent rapporté dans les collections didactiques du genre «Histoire de France en BD» assorti, mais pas toujours, d'un petit dossier. Ce fut, par exemple, le cas pour l'album tiré du film de Jacques Dorfmann 4 ou, encore récemment, dans L'Histoire de France pour les Nuls 5. Des albums en définitive décevants car, en dépit des prétentions éducatives que suggère la présence dudit «dossier», ils continuent de véhiculer les clichés du Second Empire relayés par Astérix. Habitant de pauvres huttes, des Gaulois chevelus et moustachus, coiffés de casques cornus ou ailés,
Turcos. Le jasmin et la boue, d'après une idée de Kamel Mouellef, préface de Yasmina Khabra. La Guerre des Gaules, t. 1 : 54 pl. et dossier 14 p. 4 Claude CARRE (sc.) (d'après le scénario d'Anne de LESELEUC) & Jean-Marie MICHAUD (d.), Vercingétorix — la BD, Casterman, 2001 (27 pl. & dossier de 17 p. signé par A. de Leseleuc). A noter que le dessinateur J.-M. Michaud plus tard aidera Laurent Libessart et Ludovic Gobbo à finaliser dans l'urgence Alésia, après le désistement de Christophe Ansar auteur des 51 premières planches. 5 Laurent QUEYSSI (sc.) & Gabriele PARMA (d.), L'Histoire de France pour les Nuls — 1. Les Gaulois, Paris, First Editions-Gründ, octobre 2011 (46 pl. & dossier de 9 p.).
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brandissent des armes protohistoriques en bronze — alors que nous sommes à la fin de La Tène —, sont affublés de pantalons serrés par des lanières et se font hisser sur un pavois mérovingien, comme le pauvre Abraracourcix ! Au mieux, mais pas toujours non plus, les Romains bénéficieront des récents éclairages de l'archéologie et troqueront leurs célèbres cuirasses segmentées contre la cotte de mailles et des casques d'époque césarienne. Chance dont les Gaulois bénéficient rarement, tant les clichés romantiques ont la vie dure...

De gauche à droite : 1) la statue de Vercingétorix sur le mont Auxois, par André Millet (1865) qui lui prête les traits de Napoléon III; 2) avec ses cheveux longs et ses belles bacchantes, son nœud suève (chignon), ses pantalons lacés et son pavois, Christophe Lambert cultive un look davantage mérovingien que celtique (Vercingétorix, J. Dorfmann, 2001); 3) le même, vu par J.-M. Michaux dans la BD tirée du film; 4) ci-dessous : Vercingétorix vu par Gabriele Parma dans L'Histoire de France pour les Nuls, 2011. Toute cette imagerie de la IIIe République est renforcée par le fait que les films lives d'Astérix ont en commun avec le Vercingétorix de Dorfmann de s'habiller chez le même costumier, Christophe Maratier — une autorité en la matière, et de renommée internationale puisque même des productions américaines viennent s'équiper chez lui — reste que ce qui convient au caricatural Astérix n'est pas forcément utile pour une production historique qui se veut sérieuse !

Ne nous leurrons pas, les auteurs de romans-BD-films «historiques» ont une responsabilité lorsqu'ils continuent de véhiculer des stéréotypes éculés. Une lourde responsabilité dirions-nous même car, pour une poignée de lecteurs curieux qui chercheront à se documenter plus loin, la large majorité se contentera de digérer ce qu'elle a lu dans l'album et — entre la poire et le fromage — pérorera : «Dans l'Antiquité, c'était comme çà !» Astérix a largement contribué à prolonger les clichés du XIXe s. Et aussi les premiers «Alix» qui, dans les années '50-'60, perpétuaient une imagerie approximative tirée du Hottenroth (1883) et du Racinet (1876-1888). La gageure tenue par Tarek et Vincent Pompetti est d'autant plus méritoire ! <GUERRE DES GAULES Tartamudo - casques gaulois - p.41b >
Des casques gaulois confirmés par l'archéologie 6, mais bien loin des stéréotypes de l'imagerie populaire (V. POMPETTI, La Guerre des Gaules)

On se reportera, par exemple, à Franck MATHIEU, Le guerrier gaulois, du Hallstatt à la conquête romaine, Errance, 2007.
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La documentation archéologique A la lueur des considérations qui précèdent, on appréciera le souci de précision historique du scénariste comme le soin apporté par le dessinateur à la restitution archéologique tant des Gaulois que des Romains, les casques «Coolus» et «Montefortino» et les cottes de mailles portées par les légionnaires, leurs boucliers ovales et convexe, les panoplies celtiques — Romains et Gaulois se copiaient mutuellement —, la restitution des habitats et oppida gaulois, le «nœud suève» coiffant les Germains... tout est finement observé et remet les pendules à l'heure, même si ici ou là le connaisseur peut toujours trouver à mégoter sur la lame d'un glaive ou un plumet de casque... (comme le dessinateur s'en expliquera dans l'Interview<LIEN pep55f.htm#20 > ci-dessous). Le scénario de Tarek suit très fidèlement le texte de César, avec des aménagements bien sûr. Soit pour insérer les personnages de fiction qui sont comme les coryphées se tournant vers le lecteur, soit parce qu'il faut bien raccourcir l'interminable litanie des batailles, l'énumération des peuples soumis par César («des listes de peuplades qui freinent la lecture. (...) lecture un peu difficile par moments» [Spooky<LIEN http://www.bdtheque.com/main.php?bdid=11924&action=6 >]). On se souvient de la chanson d'Henri Salvador, Faut rigoler, où le crooner d'origine guyanaise rappelait l'Ecole publique de son enfance où on lui enseignait «Nos ancêtres les Gaulois», «... Cheveux blonds et têtes de bois...» etc. Le débat sur la manière d'enseigner l'Histoire dans une France devenue multiculturelle et, surtout, multiraciale 7, doit-il obérer le discours traditionnel ? Le discours lénifiant d'un Chirac parlant d'une Europe «dont les racines sont autant musulmanes que chrétiennes», peut bien effrontément nier la réflexion de de Gaulle sur la France, «peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne» 8. Vision peut-être surannée, qui faisait ironiser le caporal commandant un peloton de supplétifs annamites : «J'emmène mes Gaulois...» (dans Diên Biên Phú, de P. Schoendoerffer). La démarche de Tarek n'en est que plus estimable; il est vrai que la Guerre des Gaules était un sujet que le scénariste portait en lui depuis de longues années. Quant à Vincent Pompetti — Liégeois établi en Bretagne — il est fan absolu du monde celtique, et de longue date suit le petit monde très particulier de la «reconstitution». Restait à savoir comment, quand l'artiste prend la place de l'historien, il en développera les événements sur la feuille blanche. On ne le dira jamais assez : une BD, pas plus qu'un film, n'est l'«Histoire». Mais bien souvent, elle donne envie d'en savoir plus, fait éclore des vocations.

<GUERRE DES GAULES Tartamudo - carnix - p.41c >
Feuilletons le superbe album photographique La vie d'un guerrier gaulois<LIEN pep00fronta1.htm#24 > 9 où l'on peut admirer ce carnyx... repris par Vincent Pompetti

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Cf. Marc FERRO, Comment on enseigne l'Histoire aux enfants à travers le monde entier, Payot, 1981. Cité par Alain PEYREFITTE, C'était de Gaulle, de Fallois éd., 1994. 9 L. MOIGNET et Y. KERVAN, La vie d'un guerrier gaulois, Calleva, 2011.
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Tarek, qui a souvent œuvré dans des ateliers pour enfants, et son complice V. Pompetti, tentent de restituer leur vrai visage aux protagonistes guerriers de l'époque, qu'il s'agisse des Gaulois ou des Romains. Loin des clichés romantiques hérités du XIXe s. et du Second Empire — qui firent les délices non seulement d'Astérix, mais également des premiers Alix — les auteurs se sont scrupuleusement documentés dans les travaux d'H. Robinson Russell et ses continuateurs, en particulier les groupes de reconstitution celtiques ou romains d'archéologie expérimentale, qui aujourd'hui foisonnent 10. Dans La vie d'un guerrier gaulois de Ludovic Moignet 11 et Yann Kervan, nous retrouverons des détails mis en valeur par Vincent Pompetti. Même si le Vercingétorix de Jacques Dorfmann fut un ratage complet, tant du point de vue cinématographique qu'historique, il faut bien admettre qu'il fut le premier à montrer les Gaulois habitant autre chose que des huttes misérables (click),<LIEN pep55f.htm#09 > aspect que, depuis, développent les auteurs de la «BD archéologique» (click).<LIEN pep55f.htm#23 >. Il en va de même pour les Romains. Les légionnaires de Jules César portent l'équipement tardo-républicain tel que décrit par les reliefs de l'Autel d'Ahenobarbus ou de l'Arc de triomphe d'Orange : les cottes de mailles, les casques «Montefortino» et «Coolus» etc. <x> <x> <GUERRE DES GAULES Tartamudo - Coolus - p.38a > <GUERRE DES GAULES Tartamudo - Coolus - p.48d >
Il n'existait pas, à proprement parler, d'«uniforme» romain. Chaque légionnaire s'équipait en fonction des disponibilités. Voici, parmi d'autres, le fameux «Coolus-Mannheim», un casque bon marché produit en masse, simple bol de bronze sans porte-cimier et à couvre-nuque réduit. Le plus souvent sans paragnathides (couvre-joues), celles-ci étant remplacées par trois anneaux de diamètres décroissants. Dans les planches de l'album, on va à maintes reprises les retrouver, dont le modèle sans couvre-joues

Toutefois, à côté de ce second modèle peu spectaculaire, le dessinateur privilégie le «Montefortino» voire le «Coolus-Buggenum», même époque mais plus luxueux, plus «romains» — bref, correspondant davantage à l'attente du lecteur. Mieux, lorsqu'il met en scène la Xe légion, le dessinateur s'offre la coquetterie de marquer ses boucliers d'un sanglier qui, effectivement, était l'un de ses emblèmes. <x> <GUERRE DES GAULES Tartamudo - boucliers Xe Leg p.19a >
Les boucliers de la Xe légion, à l'emblème du sanglier. La Leg. X «dont César fit sa cohorte prétorienne» fut celle avec laquelle le proconsul engagea la guerre contre les Helvètes, puis les Suèves. Parmi ses emblèmes on remarquera le Taureau, le Sanglier, et plus tard la Galère. Toutefois, on compte au moins deux légions portant le matricule X : la X Fretensis (Taureau, Sanglier, Galère) et la X Gemina (Taureau), probablement l'une et l'autre issues de la Xe de César. Lépide puis Marc Antoine compteront successivement la X Gemina dans leur armée. (Cf. R. CAGNAT, s.v. «Legio» in DAREMBERG & SAGLIO — Click<LIEN http://www.peplums/info/pep09a.htm#app >)

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<GUERRE DES GAULES Tartamudo - Consul (pro) récitatif p.09 > <GUERRE DES GAULES Tartamudo - Consul phylactère p.17 >
Référencés dans le dossier, en fin d'album. Président de la société de reconstitution celtique Les Ambiani.

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Se souvenant sans doute que le mot proconsul n'existe pas en latin, mais bien pro consule 12, les récitatifs désignent César comme «proconsul», mais «consul» dans les phylactères ! Bien observé

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<GUERRE DES GAULES Tartamudo - Portes Gergovie 1 - p.46 >
Le Vercingétorix de Dorfmann, s'il véhiculait largement les poncifs sur les Gaulois, n'était cependant pas sans mérites au niveau de l'architecture et des habitations. Ci-dessus — Haut : les portes d'Avaricum, J.-M. MICHAUX, Vercingétorix. La BD du film. Bas : les portes de Gergovie, V. POMPETTI, Guerre des Gaules

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<GUERRE DES GAULES Tartamudo - ville maison colombages - p.22 >
De confortables maisons à toit de chaume (J.-M. MICHAUX, Vercingétorix, Casterman), ou des maisons à colombages (L. LIBESSART, Casque d'Agris, t. 1, Assor BD, et V. POMPETTI, Guerre des Gaules, Tartamudo)

Quelques cases constituent les moments de bravoure de cet album : scènes de mêlée, bien entendu (p. 15 v. 3 e.a.), mais aussi superbes paysages — les sommets helvètes (p. 6), la vallée du Rhin (p. 14), la vallée d'Alsace où se livre la bataille d'Arioviste (pp. 16 v. 2 & 17 v. 4). D'autres sont plus archéologiques : Noviodunum l'oppidum suession (p. 44 v. 5), le site de Gergovie (p. 46), le camp romain (p. 52 v. 6) et l'oppidum des Arvernes (p. 55 v. 1)... tout ceci, cependant, n'exclut pas certains clichés : le Forum romain doit beaucoup à celui du IVe s. popularisé par le cinéma d'après les célèbres et incontournables maquettes de Bigot (1911) ou de Gismondi (1937) (p. 27) et l'intérieur du Sénat est circulaire comme sur les toiles de Gérôme ou de Cesare Maccari (au lieu de rectangulaire). Le scénario historique Au niveau du scénario, l'album est principalement fondé sur la relation de César, Commentaires sur la Guerre des Gaules, et en suit scrupuleusement le déroulement tout en insérant ses personnages de fiction comme l'«espionne» Éponine ou le «général républicain» Petrus Volusenus 13. Quelques personnages En son temps déjà, Jacques Martin répugnait à mettre en scène dans «Alix» des
Le pro consule, qui est un ancien consul (Jules César, consul en 59, est pro consule de 58 à 54, puis de 53 à 49 inclus), agit dans une province donnée à la place des deux consuls en charge. De même qu'un «souslieutenant» est interpellé comme «lieutenant», celui qui agit comme substitut du consul sera apostrophé : «consul» (merci à Fal pour ses bons avis). 13 Dans La Guerre des Gaules, il est question d'un tribun de César nommé C. Volusenus Quadratus, qui en 56 va reconnaître les côtes de Bretagne en éclaireur de la flotte de César; préfet de cavalerie d'Antoine il est, en 53, grièvement blessé de la main de Commios l'Atrébate. En 43 il sera tribun du peuple et chaud partisan d'Antoine. A charge du scénariste — qui en a repris le gentilice pour nommer son «général» de fiction P. Volusenus — observons que le prénom «Petrus» est inconnu en latin classique, celui de l'époque de César. Il n'apparaîtra que beaucoup plus tard, sans doute sous l'influence du christianisme.
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personnages historiques : César, Pompée, Vercingétorix, Cléopâtre apparaissent fugacement dans les aventureuses péripéties de ses héros de papier. Sa démarche était, en somme, identique à celle de Vittorio Cottafavi qui, dans ses péplums romains se distanciait ici de Messaline, là d'Antoine et Cléopâtre pour suivre le centurion de service, spectateur impuissant des faits et gestes des grands de ce monde. On a pu parler à l'endroit de ce réalisateur célèbre pour ses adaptations théâtrales pour la R.A.I. de «distanciation brechtiennne». Il existe certes de nombreuses BD racontant la vie de personnages historiques, mais y intégrer de la fiction reste et restera un exercice extrêmement périlleux. Vercingétorix César n'est pas très explicite sur la manière dont le vaincu comparut devant lui : «Le lendemain, Vercingétorix convoque l'assemblée il déclare que cette guerre n'a pas été entreprise par lui à des fins personnelles, mais pour conquérir la liberté de tous; puisqu'il faut céder à la fortune, il s'offre à eux, ils peuvent, à leur choix, apaiser les Romains par sa mort ou le livrer vivant. On envoie à ce sujet une députation à César. Il ordonne qu'on lui remette les armes, qu'on lui amène les chefs des cités. Il installa son siège au retranchement, devant son camp c'est là qu'on lui amène les chefs; on lui livre Vercingétorix, on jette les armes à ses pieds. Il met à part les prisonniers héduens et arvernes (...)» (G.G., VIII, 89). On imagine sans mal les Gaulois balançant leurs armes du haut de leurs murailles, puis les légionnaires pénétrant dans la ville désarmée, où les attendent Vercingétorix et ses lieutenants. Les légionnaires les chargent de chaînes et les amènent au proconsul romain qui les attend dehors, sans doute devant la porte prétorienne. C'est la version la plus plausible, que d'ailleurs choisiront d'illustrer Luccisano et Libessart dans leur Alésia 14. Avec le tome 2, l'avenir nous apprendra comment Tarek et Pompetti auront choisi de traiter l'épisode.

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<GUERRE DES GAULES Tartamudo - Vercingétorix p.66 >
Les seuls «portraits» connus de Vercingétorix sont frappés sur les monnaies arvernes, tel ce statère d'or — ph. Télérama, HS octobre 2011, p. 21)... et son interprétation par Vincent Pompetti : ça nous change des Mérovingiens chevelus...

En effet, écrivant un siècle et demi après les faits, Florus et Plutarque en ont donné des versions plus spectaculaires, mais qui se contredisent. Pour Florus, Vercingétorix arriva à pied et décocha un bref compliment au vainqueur (FLORUS, Hist. rom.). Selon Plutarque, Vercingétorix arriva à cheval, jeta ses armes et se mit à genoux en silence, joignant les mains comme un suppliant (PLUT., Vie de César, XXXV). Plus tardif encore un quatrième récit nous est donné par Dion Cassius, trois siècles après les faits. C'est à ce dernier que nous sommes redevables de la célèbre et pathétique reddition du généralissime arverne, qui va inspirer les peintres du Second Empire. Dans son Histoire romaine, Dion Cassius montre Vercingétorix arrivant monté sur son plus beau cheval et paré de ses plus belles armes. Ayant fait deux fois le tour du tribunal de César, il jette ses armes aux pieds de César, saute à terre, s'humilie devant le vainqueur mais lui expose que, confiant en leur ancienne amitié, il espère la clémence du proconsul. Mal lui en
Dans son Alésia, dessiné par Christophe Ansar, L. Libessart & alii, Silvio Luccisano rejette la mélodramatique reddition de Vercingétorix «selon Dion Cassius».
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prend : c'est justement au nom de cette amitié qu'il a trahie, que César le fait enchaîner et, plus tard, exécuter (DION, H.R., XL, 41). <HIST FR BD Mora-deLaFuente, p.25 reddition>
«Relire une trentaine d'années après sa première édition, L'Histoire de France en bandes dessinées, parue chez Larousse en 1980, c'est renouer avec une conception romantique, et donc un peu obsolète, du passé», note en préface Christian Amalvi (univ. Paul-Valéry, Montpellier III). Le dessinateur espagnol Victor de La Fuente s'inspire ici de la célèbre toile de Lionel Noël Royer (1899) (V. de La Fuente, Histoire de France en bande dessinée, Larousse, 1979 — rééd. LarousseLe Monde, mai 2008)

Cette poignante description n'est probablement pas fiable, mais on en a retenu l'allusion à l'amitié passée de Vercingétorix et de César. C'est sur cette base que l'on conçoit que le prince arverne aurait, à la tête de quelque troupe auxiliaire, été l'allié militaire de César dès les premiers mois de la guerre — chose cohérente, en considération de l'amitié des Arvernes avec leurs puissants voisins romains de la Narbonnaise 15. Relayée par les historiens modernes, elle éclaire et nuance la «légende urbaine» du pur résistant. Anne de Leseleuc (scénariste du film) comme Simon Rocca (Væ Victis), et bien sûr la présente Guerre des Gaules en ont fait leur bonheur, et c'est logique. Autrement Vercingétorix n'aurait été qu'un OVNI confiné au seul livre VII.

Le «beau Tony» Moins évidente nous paraît, en revanche, la présence de Marc Antoine aux côtés de Labienus, juste après la bataille contre Arioviste (août-septembre 58). En effet, à ce moment-là Marc Antoine s'apprête à effectuer un voyage d'étude en Grèce, d'où il rejoindra le proconsul de Syrie A. Gabinius, sous les aigles duquel il servira jusque fin 55 (voir Appendice : A propos de Marc Antoine<LIEN pep55f.htm#36 >). Rapport à l'iconographie du personnage, le lecteur un peu averti s'étonnera de ce que Vincent Pompetti lui ait dessiné moustaches et courte barbe. Mais Plutarque accourt à la rescousse du dessinateur en nous rapportant que, lorsqu'il était jeune, Marc Antoine — qui, comme tout bon Antonii se prévalait de descendre d'Hercule — aimait à en cultiver le look : tunique très courte, mettant en valeur ses membres musclés, et bien sûr la barbe. <GUERRE DES GAULES Tartamudo - Marc Antoine & Eponine - p.23 >
La Guerre des Gaules : Marc Antoine, moustachu et barbu, et Éponine

De fait, les Arvernes comme les Éduens étaient amis des Romains. Ce qui, après Alésia, dans un geste d'appaisement vis-à-vis de ses anciens alliés autorisa César à libérer ses prisonniers arvernes et éduens — livrant à l'esclavage tous les autres captifs.
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La fille Thénardier : Éponine En ce qui concerne Éponine, elle aurait tout aussi bien pu obéir à Labienus, homme habile et énergique — plutôt qu'à Antoine —, sans que cela change grand-chose au scénario. Mais peut-être était-ce là l'occasion d'adresser un clin d'œil à la série TV Rome, lorsqu'elle décoche à Antoine concupiscent : «Ah ! Ah ! Ah !... Je ne suis pas une catin que l'on monte entre deux arbres, tout général que tu es» (cf. Rome (HBO), Saison 1, ép. 2<LIEN pep39r.htm#0220 >). Personnage fictif, Éponine est (nous citons la documentation de presse) : une «espionne éduenne (...) fille d'un chef éduen assassiné par un mercenaire séquane, ennemi de Rome, au service d'Orgétorix. Elle a été engagée par Antoine pour mener des opérations de renseignement auprès des tribus récalcitrantes. Elle travaille avec deux hommes qui lui obéissent et n'hésitent pas à prendre des risques pour l'aider. Ce sont des guerriers accomplis. Elle est fascinée par Rome, mais aime un chef gaulois qu'elle est censée séduire. Avant de mourir, elle se réconciliera avec sa famille traditionnelle lors des funérailles de son frère, mort dans le contingent des alliés romains». Là nous empiétons nettement sur le tome 2. Ainsi donc, Éponine mourra au cours du récit ? Et qui est ce chef qu'elle aime mais doit trahir ? Onomastiquement, Éponine fait songer à Épona, l'amante de Vercingétorix dans le film de Dorfmann. Eh bien oui, toutes les Gauloises ne s'appellent pas nécessairement Falbala, Sécotine ou Yellowsubmarine ! Épona est la déesse gauloise des chevaux, qualité qui se prête à transmettre son nom à une héroïne celte. Est-ce Vercingétorix qu'elle devra séduire... peut-être pour le trahir ? L'avenir nous le dira. Petite précision, que l'on trouve dans la lecture du tome 1 : on apprend que son père était un Éduen 16 qui a été assassiné par le Séquane Adra, sur l'ordre d'Orgétorix (le roi helvète qui voulait «traverser» la Gaule...). Qui est cet Adra ? César ne le cite pas dans ses Commentaires, mais Dion Cassius le mentionne une seule fois : il s'agit du chef de la coalition belge de 57 (DION CASSIUS, Hist. rom., XXXIX, 4). Le même semble-t-il que celui que César nomme Galba, roi des Suessions (capitale Noviodunum, dans le Soissonnais) (G.G., II, 4, 13). Qui fait quoi ? Sans doute le tome 1 se contente-t-il de planter le décor; nous laissant échafauder des hypothèses que le tome 2 démentira peut-être. Ennuyeux, quand il faudra probablement attendre encore un an pour enchaîner le récit... Mais pour ce que nous en avons lu, Tarek suit scrupuleusement les Commentaires (en triant quand même un peu, faute de place). Cependant, au long des 54 planches qu'il nous a été donné de lire, ses personnages de fiction ne se sont guère agités. Pis, certaines interventions/apparitions sont obscures comme cette femme et son enfant (neveu de César, semble-t-il) qui reçoivent la visite d'un messager. Ils ne sont pas nommés. Il ne peut s'agir de Calpurnia, épouse de César depuis 59 (mais union stérile), puisque
La BD n'en dit pas plus, mais ce pourrait être — pourquoi pas ? — le druide Diviciacos, chef du parti éduen pro-romain, opposé à son frère Dumnorix, gendre d'Orgetorix, chef du parti éduen anti-romain. C'est lui qui a convaincu César d'intervenir en Gaule. Après l'exécution de Dumnorix (automne 55), César ne parle plus de lui.
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l'enfant demande des nouvelles de... son oncle. Peut-être s'agit-il de sa maîtresse Servilia et du jeune Brutus, l'improbable fils naturel de César ? Mais, né quelque part entre 85 et 78, Brutus devait — à l'époque — comptabiliser la trentaine bien sonnée. Du reste, l'allusion à la malignité de Caton, le demi-frère de Servilia, nous a sans doute égaré ! Voyons plutôt les choses sainement : le neveu de César ne peut-être, évidemment, que le jeune C. Octavius Thurinus, et sa mère la digne Atia Balba Cæsonia ! Mais voici une déduction qui n'est pas à la portée du lecteur moyen, lequel déjà se perd dans les interminables énumérations de peuples barbares (cf. critique de Spooky sur BDthèque<LIEN http://www.bdtheque.com/main.php?bdid=11924&action=6 >) ! Le style anglosaxon<LIEN pep55f.htm#29 > de Tarek ! C'est vrai que par moment on croirait lire un roman croisé entre Len Deighton 17 et John le Carré 18.  —————oOo—————

INTERVIEW DE TAREK & VINCENT POMPETTI
DOCUFICTION Je suis émerveillé par le sérieux de votre documentation, parfaitement restituée. VINCENT POMPETTI : Je suis depuis très longtemps — en tant que passionné — les progrès et mise à niveau de ce qu'on appelle l'«archéologie expérimentale» ou les «troupes de reconstitution», qui essayent de rentrer et de comprendre la logique des armes ou du vécu de l'époque. Les débats parfois houleux sur la couleur des tuniques ou l'utilisation de types de casques durant la Guerre des Gaules ou la Guerre civile ne m'ont pas échappé. Certains parlent de «Coolus» sans protèges-joues pour les légionnaires, d'autres placent les «Montefortino» jusque durant la Guerre civile. Sincèrement, j'aurais pu rester au plus près de la norme officielle, mais je ne l'ai pas fait à la lettre, et voici pourquoi : nous parlons d'une époque très reculée, dont on ne découvre que des bribes, et même si il faut louer le travail des archéologues et historiens, nous ne sommes qu'à un temps de l'Histoire. Je trouve quelque peu aliénant, voire d'un orgueil timide, que de s'empêcher ou de brider la création artistique pour obéir à des points de vues parfois contradictoires et momentanés. Il suffit de voir la «guerre» entre les deux sites se réclamant d'Alésia. Ce qui compte pour moi c'est le fond, le parfum donné aux gens, et pour rester dans ce vaste sujet des costumes, cela a déjà été tout un problème que de faire accepter l'idée que les Gaulois n'étaient pas des demi-sauvages, et que les Romains n'étaient pas non plus des braves philosophes coloniaux avec des casques gréco-romains de fantaisie. Les clichés ont la vie dure, et même si la réhabilitation des Gaulois et Celtes me semble gagnée d'avance, j'ai donc parfois fait abstraction de «l'authenticité» de certains casques
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Auteur de romans d'espionnage réputé pour céler à ses lecteurs certaines informations. Autre auteur britannique d'espionnage, chez qui — au contraire du précédent — l'action est statique.

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ou costumes, pour que les non-initiés puissent effectivement voir quelque chose de nouveau, dépaysant et réaliste à la fois. <GUERRE DES GAULES Tartamudo - légionnaires 2 types cimier >
Types de cimiers de casques des légionnaires romains. Les casques sommés de trois plumes noires (ou rouges) sont décrits par Polybe (POL., Hist. gén., VI, 6. 23). Le type «queue de cheval» est attesté sur l'Autel d'Ahenobarbus etc. (V. POMPETTI, La Guerre des Gaules)

J'ai donc pris «large», en prenant parfois des casques d'avant, et même d'un peu après la Guerre des Gaules. On sait qu'il y avait de la récupération, que c'était hétéroclite, ou que les Germains devaient forcément avoir un équipement au niveau. J'ai donc pris et assumé une liberté artistique, comme un musicien folk mélangerait des arrangements modernes, anciens, avec mon feeling d'Italien passionné et de «Celte» d'esprit. Je ne saurais expliquer pourquoi je me sens très proche des Vikings, Celtes, fjords et autres forêts de sapins, et c'est d'ailleurs — depuis longtemps — l'objet de plaisanterie avec Tarek. J'ai dû être Nordique dans une autre incarnation ! Où vous situez-vous par rapport au film décrié de Jacques Dorfmann, Vercingétorix. J'ai aimé les habitations gauloises dessinées par Vincent; et elles me rappellent le film. Il y avait au moins ceci de bon dans Vercingétorix : la restitution de l'habitat gaulois, loin du cliché des huttes d'Astérix... TAREK : Concernant ce film, je dirais tout simplement : «Dommage !»... Pourtant, à cette époque, des films historiques ont été tournés avec les mêmes moyens et un résultat bien meilleur à tous les niveaux. Malheureusement, les bonnes choses dans ce film sont passées aux oubliettes à cause du reste «très moyen». Et en plus je suis bon public pour tout ce qui est Peplum...

VINCENT POMPETTI : Pour être honnête, je n'ai pas pu voir jusqu'au bout le film Vercingétorix de Dorfmann; je ne suis pas un taliban de l'archéologie, mais cela ne passe pas : les coiffures, les Romains avec les armures ne sont pas très... comment dire ? Je marche plus dans Rome ou même Gladiator qui ont des choses inexactes, des «américanismes», mais sont fédérateurs et vulgarisateurs dans le noble sens du terme. <GUERRE DES GAULES Tartamudo - habitations - p.41a >
De la reconstitution des maisons gauloise (à droite de l'image, à colombages). Et pour les aménagements intérieurs, c'est plus problématique encore. «Les postulats des différents archéologues sur des mêmes données sont parfois contradictoires. Il a fallu trancher, prendre une option par rapport à une autre. Pour reprendre l'exemple de la maison gauloise, je sais que notre choix de mettre des poutres horizontales entre les poteaux verticaux a généré quelques débats. Pour l'organisation intérieure, c'est vrai que l'archéologie ne donne aucun élément. L'inspiration peut alors venir d'ailleurs. Pour dessiner l'intérieur de la maison, je suis parti d'une maison japonaise aperçue dans les Sept Samouraïs de Kurosawa. D'autres parallèles peuvent palier le manque d'informations archéologiques, comme des joutes équestres d'Indonésie ou des détails de la société tribale yéménite. Effectivement, je suis parfois contraint de compléter les informations manquantes, j'essaie alors de le faire par des choses qui ne contredisent pas les sources et qui restent 'archéo-compatibles'», déclarera L. Libessart à Christophe Hugot<LIEN http://bsa.biblio.ujuillet 20, 2012

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niv-lille3.fr/blog/2011/03/casque-d-agris-laurent-libessart/ > en mars 2011

On ne peut pas aller plus vite que la musique : la connaissance sert à être partagée et donnée, non imposée sans être demandée. Nous nous situons donc dans cette veine, un peu comme Homo sapiens dans un autre genre. Nous ne sommes qu'à un moment de l'Histoire : en 2060, l'archéologie critiquera peut-être l'approche des années 2000, on est les témoins et les messagers de notre temps, en cherchant à donner un parfum de passionnés, libre et parfois subjectif. Et puis l'Antiquité, c'est le paganisme, c'est-à-dire une vision différente de la nôtre qui est jusqu'à présent très compartimentée, alors que les païens célébraient la vie sous toutes ses formes et sans trop de jugement. Nous avons voulu restituer un peu ce ton-là. Pour ce qui est de l'architecture gauloise, j'ai surtout amassé la documentation depuis longtemps, que ce soit les Osprey de Angus McBride, Peter Connolly, les documentaires de la BBC entre autres, et puis suivi le travail de reconstitution sur Internet et sur le terrain en tant que spectateur. Cela ne vient donc pas du film Vercingétorix. Vous connaissez sûrement Le Casque d'Agris et ses auteurs, Silvio Luccisano et Laurent Libessart... VINCENT POMPETTI : Oui, nous connaissons bien Silvio et Laurent : on a beaucoup échangé sur le feeling et la liberté d'interprétation avec Laurent, qui est quelqu'un de chouette et hyperactif. Nous avions depuis longtemps le projet de faire La Guerre des Gaules de cette façon, c'est-à-dire une sorte de «docu-fiction» avec un message qui se dégage par la portée géopolitique, universelle et moderne. De même, il nous tenait à cœur d'investir dans la réinterprétation des costumes et des équipements et, enfin, de suggérer un monde celtique évolué pour éveiller la curiosité des lecteurs et contribuer un peu à dépasser les clichés «péplum». TAREK : Oui et oui ! J'ai même failli bosser avec Laurent, il y a des années déjà... Pour tout dire, j'apprécie beaucoup Laurent, Silvio (que je connais moins) et Laurent Sieurac 19 qui ont choisi comme nous de s'attaquer à la BD historique d'une manière plus moderne en tenant compte des avancées archéologiques et historiques... J'ai visité une grande partie du monde romain (Tunisie, Algérie, Syrie, Jordanie, Turquie, Liban, Crète, Italie, Angleterre, France, Espagne, Suisse...) — et ce depuis l'âge de 7 ans ! Cet album est, me semble-t-il, mon soixantième mais c'est le seul que je porte depuis des années. Vincent a bien expliqué l'envie de faire un docu-fiction et une non une adaptation littérale qui aurait peut-être plu à quelques puristes et éloigné la grande masse des lecteurs que nous voulions toucher : il est temps de faire évoluer la BD dans une dynamique positive et d'excellence. D'autres auteurs participent à cet élan et j'en suis comblé ! Concernant le graphisme, je suis peintre et photographe depuis plus de 25 ans (j'ai commencé jeune) et j'ai toujours été attiré par des dessins proches de la peinture, avec
Laurent Sieurac : dessinateur arlésien de la BD Arelate, scénarisée par l'archéologue Alain Genot. Sur scénario de Patrick Weber — d'après son roman paru chez Timée éd. — il a aussi dessiné Vikings (Les Racines de l'Ordre Noir), Soleil éd., avril 2010 (NDLR).
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une âme et une personnalité, plus que par des dessins qui de prime abord peuvent plaire parce que «beau» mais maniérés, sans âme et avec des fioritures pour faire beau. Enfin, je pense que le 9e art doit «grandir» un peu et affirmer plus que jamais sa part artistique. C'est encore loin d'être le cas mais, avec la crise actuelle, de nombreux auteurs se disent à quoi bon subir des politiques éditoriales et graphiques qui les empêchent de s'épanouir en tant qu'artiste/artisan du dessin. Donc c'est une complicité artistique et un choix qui correspond à ma manière de voir ce récit. MARC ANTOINE Pourquoi avoir fait d'Éponine l'«espionne de Marc Antoine» plutôt que de Labienus, un officier plein de talent et de ressources lui aussi... TAREK : Je suis d'accord avec vous, mais là encore c'est une adaptation libre et Marc Antoine a le profil psychologique pour être cet homme tandis que Labienus — malgré ses qualités indéniables — ne me paraissait pas assez connu du grand public pour créer une tension dramatique... Marc Antoine est certainement, avec César et Vercingétorix, le personnage le plus marquant de cette période (dans l'imaginaire des gens)... Je vous concède que personne ne s'est jamais offusqué des libertés prises avec l'Histoire par les librettistes d'opéra. Pourquoi la BD et le cinéma ne bénéficieraient-ils pas de la même licence ? D'un autre côté, je ne risque pas de gagner un quiz si je vais répéter — après avoir lu votre album —, que Marc Antoine était aux côtés de César dès les premiers combats de la Guerre des Gaules... VINCENT POMPETTI : Nous avons fait une entorse, un peu comme Gladiator qui invente la relation entre Commode et Marc Aurèle 20. Sincèrement, je ne suis pas choqué par ce genre de chose. Il faut voir une œuvre pour ce qu'elle vise, toujours, quelle que soit sa portée. Gladiator visait à populariser de façon vigoureuse, puissante et épique un genre moribond, et je trouve cela réussi, de même que la petite réflexion, peut-être légère ou anachronique, mais qui a sa pertinence pour le plus grand nombre. Je trouve toujours un peu triste de penser qu'une erreur historique est une sorte de tragédie irréversible, surtout s'il s'agit d'une volonté suggestive. Les gens qui ont écrit Gladiator savaient la fantaisie de leur point de vue. C'est un roman libre. Nous avons conscience d'avoir pris quelques risques en faisant un exercice d'équilibriste, et que le lecteur classique BD peut être déconcerté de prime abord, et que le milieu archéologique peut tiquer également sur certaines choses. Mais pour nous, la clé de
Vincent Pompetti fait ici allusion au problème de la succession de Marc Aurèle par son fils Commode. Historiquement, on sait que celle-ci était programmée depuis longtemps (il n'avait que cinq ans quand son père lui conféra le titre de «César»). En effet, Marc Aurèle rompit avec la règle des Antonins de se choisir un successeur non dans sa famille, mais parmi ses collaborateurs compétents. C'est dans cette faille que s'insère le complot parricide imaginé par les scénaristes de cinéma. A noter, tout de même, que l'Histoire Auguste n'excluait pas la thèse de la responsabilité de Commode dans le décès de son père Marc Aurèle, lequel — à l'article de la mort — semblait regretter s'être donné pour successeur un fils débauché et cruel (H.A., Marc Antonin, XXVII, 11-12 & XXVIII, 10) (NDLR).
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voûte, c'est la vie, la souplesse, la magie et l'intuition. Personnellement je vibre plus à dessiner un «Montefortino» à trois plumes, et à extraire une vision, que d'obéir scolairement à des théories qui sont toujours remises en cause de toute façon. Nous n'en sortons pas. Si le lecteur accepte et prend le temps de rentrer dans notre logique, il ne sera peut-être pas déçu, car c'est le centre et la voie du milieu que nous cherchons, pas la tiédeur ni les extrêmes. A ce titre, il y a hélas des excès quant à une vision exaltée voire très à droite des Gaulois, tout comme à une époque, la fascination de la culture romaine. Il y a du vrai et du bon dans tout, et un des avantages des époques lointaines, c'est de pouvoir prendre du recul, laisser mûrir et revenir sur les faits. LA FICTION DANS L'HISTOIRE La présentation des personnages en fin d'album anticipe souvent des événements qui sans doute n'arriveront que dans le tome 2. Des personnages comme Gutuater ne sont pas toujours clairement introduits. TAREK : Un ami auteur franco-irlandais m'a dit un jour que j'avais une écriture et une manière d'aborder mes histoires très anglo-saxonnes. Je pense que cela répond en partie à vos questionnements. Ce sont des choix d'auteur que j'assume depuis mon premier album BD historique (Sir Arthur Benton) et surtout je considère que je dois être honnête avec moi-même et donc aller au bout de ma pensée. En disant cela, je ne dénigre pas les autres manières de raconter une histoire, mais j'ai souvent remarqué qu'en sortant des sentiers battus on était plus attaqué (même avec un excellent album qui finit par devenir une référence en la matière comme c'est le cas de Sir Arthur Benton)... J'ai deux cultures très différentes, qui font ce que je suis, et si j'en suis arrivé à voir et retranscrire le monde comme peut le faire un anglo-saxon, c'est peut-être le résultat de cette cohabitation entre ma culture française et arabe... Je suis devenu pragmatique par la force des choses. Pour l'anecdote, j'ai écrit un scénario pour la TV aux Etats-Unis, plus précisément le «pilote» de la série, parce qu'un producteur francophone ayant lu Sir Arthur Benton pensait que j'étais l'homme de la situation... Tout cela pour dire, que cette collaboration outre-Atlantique a confirmé les propos de mon ami. J'espère avoir répondu à vos questionnements. Pour finir, la partie fictive est partout présente et n'est à aucun moment au centre du récit. Dans le second volet, les personnages fictifs (la plupart sont Gaulois) seront en effet plus présents car nous aurons le plus souvent le point de vue de Vercingétorix. Vincent Pompetti, vous avez précédemment assuré le «second cycle» de Sir Arthur Benton, sombre histoire d'espionnage et de manipulations dans le contexte de la Guerre Froide. Comment avez-vous vu ces trois albums qui sont très éloignés de la présente Guerre des Gaules et de votre intérêt pour le monde celtique... VINCENT POMPETTI : Pour Sir Arthur Benton, j'ai participé sur le second cycle parce qu'il y avait de la géopolitique bien traitée par Tarek, et sur une période clé et pas si développée en BD : la guerre froide, ses dessous et ses conséquences jusqu'à aujourd'hui. Le coté «1984» ressort je pense, car nous l'avons vécu : des blocs qui ont besoin l'un de l'autre pour simuler un ennemi justifiant un discours apeurant pour les masses, avec tout de même de vraies tensions, de la paranoïa, et des drames personnels. C'est comme cela que je l'ai vu, avec en plus l'intérêt de mettre en scène des personnages
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avec une psychologie très spéciale, je parle des espions et leur cas de conscience : la fin justifie-t-elle les moyens ? quid des émotions ? et à qui se fier ? Après ce n'est pas mon univers graphique de prédilection; mais là aussi ma porte d'entrée a été les films de Hitchcock ou les films noirs, et puis restituer l'ambiance d'une époque plutôt élégante et codifiée, que ce soit la mode, les coiffures ou les carrosseries de voiture, tout cela m'a procuré de la satisfaction. Enfin il faut surtout rendre honneur au premier dessinateur, Stéphane Perger, qui a créé les personnages principaux et imposé son graphisme personnel. Il y avait une belle osmose entre lui et Tarek. J'ai juste été moimême et me suis glissé dans une forme de logique intuitive pour faire à la fois un nouveau cycle propre, et dans la continuité du premier. De toute manière, dessiner est une manière d'être, et quand je suis devant la table à dessin, je me dis juste : «Quel bon moment je vais passer aujourd'hui ? Quel parfum vais-je mettre ?» <GUERRE DES GAULES Tartamudo - chez Caton - p.31 > <Alma-Tadema (Lawrence) - Un amateur d'art romain>
En réponse à la question : «Quels peintres ou dessinateurs vous inspirent ?», Vincent Pompetti cite pêle-mêle : en BD Harold Foster et Alex Raymond, mais aussi Vink, Sergio Toppi, Hugo Pratt, Comès et Caza; en peinture, les Japonais Hokusaï et Hiroshige, mais encore Michel-Ange, Vermeer, Rembrandt... et Alma-Tadema. Pour cet intérieur romain, l'atrium de Caton d'Utique, c'est sir Lawrence Alma-Tadema qui s'y colle; mais c'est sans doute par ironie que le dessinateur s'est inspiré d'Un Romain amateur d'art (Alma-Tadema, opus LVII, 1868 — Yale University Art Gallery (click)<LIEN http://www.ac-grenoble.fr/lycee/diois/Latin/archives/ico/Alphabetique/Web/original/Alma-Tadema%20Lawrence%20-%20Un%20amateur%20d-art%20romain%202.html >) pour camper l'intimité du frugal et farouche petit-fils de Caton le Censeur — qu'il admirait jusqu'à la caricature — en bon contempteur de l'art grec dégénéré qu'il était...

Revenons à la Guerre des Gaules. On peut ressentir une espèce de cassure entre le matériau historique et la partie fictionnelle (même sentiment avec l'Alésia de Luccisano & Ansar)... VINCENT POMPETTI : Cela peut paraître étonnant, mais je dirais que nous avons une approche plus souple et «féminine» dans la façon d'aborder le récit ou le graphisme : on vient d'un monde qui n'est pas seulement judéo-chrétien, mais qui est aussi très romain donc patriarcal et masculin, où le mérite par la souffrance est une sorte de «Graal». Pour le coup, concernant le récit, il faut souvent tout expliquer de façon mentale, prendre le lecteur par la main du début à la fin. Pour le graphisme, c'est pareil, on avait une vision très masculine et mentale encore une fois. C'est l'histoire du laborieux dessin d'un chat, que l'on admire parce que tout les poils ont été réalisés à la sueur, tandis que le chat dessiné de façon vive et avec du mouvement sera parfois snobé ou mal compris. Ma rigueur est de donner vie et expressivité aux personnages, aux scènes et aux décors, c'est celui-là le «code» de lecture. C'est pour cela que je dis féminin, car depuis mes précédents albums, beaucoup de femmes, et souvent des lectrices exigeantes, sont très vite attirées par notre façon de faire, car dans une logique intuitive... Ce n'est plus le détail ou l'analyse lisse qui prime, mais l'impression intérieure. On vit un peu des temps comparables au conflit néoclassique/impressionnisme, en
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espérant que cette fois, il n'y aura pas de mouvement de balancier extrême, mais un équilibre, une synthèse entre construction et sensibilité. C'est pareil pour la façon d'aborder le récit. On passe d'une partie expliquée à une plongée en immersion. La première lecture peut surprendre par manque de «repères», mais après on voit que ce n'est pas si compliqué. Aujourd'hui, nous arrivons à la fin d'une façon de faire, et dans ces cas-là, l'histoire nous montre qu'il n'y a pas de chaînon manquant, mais un «saut quantique» vers l'inconnu. C'est une des fonctions de l'art ou de l'artisanat que de nourrir l'imaginaire, et peut-être d'autres façons d'aborder les choses.

<GUERRE DES GAULES Tartamudo - casque-cygne p.49>
Haut de 43 cm, ce curieux casque en forme de cygne a été découvert en 2004 sur le site de Tintignac, près de Naves (Corrèze) (ph. extr. de Télérama, HS octobre 2011, p. 54 © Patrick Ernaux/INRAP). Le col du cygne évoquant la poupe des vaisseaux antiques, il ne pouvait qu'inspirer Vincent Pompetti pour coiffer un des chefs de la redoutable flotte des Vénètes (Guerre des Gaules/1, p. 49)

Comment évaluez vous l'action conquérante de César ? A l'issue du tome 1, on ne sent aucun parti-pris particulier. Neutre et objectif ? TAREK : Je me sens bien plus proche des Romains que des Gaulois d'un point de vue culturel, et je pense que pour Vincent cela doit être le contraire. Pour le coup, nous avons une vision mesurée et avec le moins de subjectivité possible... Concernant le rôle et la place de César, je pense qu'il a modifié le cours de l'Histoire par son action et que sans lui il n'y aurait certainement pas Octave/Auguste... VINCENT POMPETTI : Notre propos est justement de rester neutre, non pas par facilité, mais au contraire pour encourager de façon naturelle les parallèles avec notre époque. Les jeux de pouvoirs, la psychologie, pour nous rapprocher tant des Romains que des Gaulois, car ceux-ci étaient proches, et mieux les connaître, mieux les accepter, c'est mieux vivre au présent, car le passé nous façonne et c'est la réalité qui libère. Il ne sert à rien de se servir du passé d'un coté ou de l'autre, cela aussi l'Histoire nous enseigne que réinterpréter le passé de façon idéologique, que ce soit avec les habits religieux, politiques ou scientifiques, est souvent le terreau de dictature ou d'extrémisme. C'est valable pour les Romains, qui rabaissaient les Gaulois par propagande, mais c'est valable également pour nous : l'Histoire du XXe siècle le montre assez. Mais prendre la température du passé et le reconnaître pour ce qu'il est, cela me paraît être une belle clé. <HIST FR BD Mora-deLaFuente, p.15 Cenabum>
Organisé par Vercingétorix, le pogrom des commerçants romains de Cenabum (Orléans) fut l'élément déclencheur de la révolte gauloise de l'hiver 53-52 (février 52). De la partition des populations gréco-turques 21 — sans oublier le génocide arménien — jusqu'à la guerre de Bosnie, et sans non plus oublier le génocide rwandais, ces «Mort aux Romains ! Libérons la Gaule ! Les Romains chez eux !», laissent en filigrane se profiler d'autres tristes événements du XXe s. actant le divorce d'avec le multiculturalisme (Victor de La Fuente [sur scénario de V. Mora], Histoire de France en bande dessinée, Larousse, 1979)

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Traité de Lausanne, 1923.

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APPENDICE : À PROPOS DE MARC ANTOINE
Lorsque César et Labienus écrasent Arioviste (septembre 58), Marc Antoine est à Rome où il cultive l'amitié de Clodius Pulcher 22 tout en s'apprêtant à se rendre en Grèce pour y étudier l'éloquence. Là, à Athènes, il interrompt une studieuse existence (qui ne dut pas excéder quelques mois !) pour se joindre au proconsul de Syrie Aulus Gabinius, en route pour sa province. Celui-ci en fait son præfectus equitum (préfet de cavalerie). Antoine a 26 ans quant à Jérusalem, avec des troupes inférieures en nombre, il vainc et capture le prince juif Aristobule II et son fils Alexandre, qui ont voulu renverser l'ethnarque Hyrcan II 23 — autorité sur les Juifs désignée par Pompée en 63. En 55, Antoine suit Gabinius à la «conquête» de l'Egypte : il s'agit en fait de replacer sur le trône le pharaon fantoche Ptolémée Aulète, qu'accompagne son sponsor et banquier romain Rabirius Postumus. Une fois encore, Antoine se distingue sur le champ de bataille à Péluse, où il charge à la tête de sa cavalerie. Aux dires de Plutarque, c'était l'ambitieux Antoine lui-même qui aurait persuadé Gabinius de s'engager dans cette aventure égyptienne. Antoine ne pourra hélas empêcher Ptolémée de faire exécuter sa
Ils avaient un ennemi en commun : Cicéron. Marc Antoine vouait à Cicéron une haine viscérale car ce dernier, consul en 63, avait illégalement fait mettre à mort son beau-père, le consulaire Lentulus Sura — soupçonné d'être impliqué dans la conjuration de Catilina. Comme l'année suivante Cicéron avait témoigné contre le profanateur P. Clodius Pulcher dans l'affaire des Mystères de Bona Dea (qui avait valu sa répudiation à Pompeia, épouse du Pontifex Maximus Jules César), le célèbre démagogue lui aussi poursuivait de sa haine le grand avocat — dont il finit par se venger. En 59, le consul Jules César avait tenté d'associer Cicéron au pacte secret — le triumvirat — qu'il venait de constituer l'année précédente avec Pompée et Crassus. Se méfiant des démagogues, Cicéron s'était abstenu d'y répondre, perdant ainsi, pour plusieurs années, la possibilité de jouer un rôle prépondérant sur la scène politique. Et advint ce qui devait advenir : en mars 58, tandis que César, maintenant proconsul des Gaules, entamait une guerre qui durerait huit ans, Cicéron était condamné à l'exil par le consul Pison et le rancunier tribun de la plèbe Clodius. Teigneux, Clodius fit raser sa maison sur le Palatin, à l'emplacement de laquelle il entreprit d'édifier un Temple consacré à la Liberté. Mais deux ans plus tard (56), grâce au soutien du nouveau tribun de la plèbe T. Annius Milon, Cicéron put rentrer d'exil. Commença alors une guéguerre entre les ouvriers chargés de reconstruire sa maison et les bandes armées de Clodius. Pompée intervint en faveur de Cicéron lequel, en échange, se chargea d'obtenir la prolongation du pouvoir proconsulaire de César en Gaule (De Provinciis Consularibus). C'est à ce moment que, realpolitik oblige, Marc Antoine qui sert sous César en Gaule se voit contraint de se réconcilier avec Cicéron, et de renoncer à l'augurat en sa faveur (remplacement de l'augure Publius Crassus, mort avec son père le triumvir au cours de la désastreuse bataille de Carrhæ, en Syrie). Clodius Pulcher sera assassiné sur la voie Appienne par les hommes de Milon, l'ami de Cicéron, en février 52. On sait comment Cicéron tenta, vainement, de défendre Milon au tribunal (Pro Milone) : la veuve de Clodius, Fulvia suscita une émeute au cours de laquelle la Curie fut incendiée. Finalement, César mort, Antoine — contre l'avis d'Octave — couchera le nom de Cicéron sur la liste des proscriptions, mais c'est la veuve de Clodius qui aura le dernier mot. Remariée avec Antoine, c'est Fulvia en effet qui dépêchera le tribun Popilius et le centurion Herennius pour trancher la gorge à Cicéron, le 7 décembre 43, devant sa villa d'Astura — vingt ans et deux jours après l'exécution de Lentulus Sura ! Sa tête et ses mains coupées furent exposées sur le Forum, non sans que Fulvia lui ait d'abord percé la langue avec un poinçon. (Quand à son frère cadet, Quintus Cicéron, le vaillant légat de César qui avait si brillament défendu l'Atuatuca contre les Sicambres, il fut assassiné deux jours plus tard.) 23 Frère d'Aristobule II.
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sœur Bérénice, mais magnanimement saura s'opposer au massacre de ses partisans prisonniers — gagnant ainsi définitivement l'affection du peuple d'Alexandrie. C'est dans ces circonstances qu'il rencontra — treize ans avant César — pour la première fois Cléopâtre, alors âgée de 13-14 ans ! Sur ces entrefaites, Gabinius étant rappelé à Rome afin d'y être jugé pour concussion, Antoine ne semble pas désireux de prendre du service auprès de son remplaçant, le nouveau proconsul de Syrie, le triumvir Marcus Crassus. On se bat en Gaule, aussi décide-t-il de mettre ses talents militaires au service de César, comme nous l'apprend Cicéron dans sa IIe Philippique (CIC., Phil., II, 19). Il saute donc dans le premier bateau pour Marseille et, au printemps 54, rejoint César dans son Q.G. de Samarobriva (Amiens). Celui-ci s'apprête, d'une part à lancer un pont sur le Rhin afin de châtier les Germains et, d'autre part, à tenter un second débarquement dans l'île de Bretagne. Comme César ne mentionne pas son nom avant le siège d'Alésia, nous ignorons à quelles expéditions Antoine participa en 54, 53 et début 52. Nous savons seulement qu'en 53 il rentra à Rome, briguer la questure et l'augurat (mais c'est Cicéron — provisoirement réconcilié avec César — qui obtint l'augurat), participant la même année à une rixe au Forum au cours de laquelle, glaive au poing, il poursuivit son ancien ami l'agitateur populiste et adversaire de Cicéron, P. Clodius Pulcher, lequel se réfugia dans la boutique d'un libraire. En juillet 52, sa seconde tentative est couronnée de succès : Antoine est élu questeur pour 51. Sans doute rentre-t-il ensuite dare-dare en Gaule, car il est présent à Alésia au moins à la fin du siège (septembre 52 ?) pour contrer l'armée de secours gauloise dans la plaine des Laumes (G.G., VII, 81). Et c'est donc comme questeur de César qu'Antoine commande, en 51, les quartiers d'hiver de Bibracte (Autun) (G.G., VIII, 2), puis la XIIe légion contre les Éburons (G.G., VIII, 24). Ensuite, il hiverne chez les Bellovaques (G.G., VIII, 38) avant d'écraser en Picardie, près de Beauvais, l'Atrébate Commios — qui s'exile en Bretagne (G.G., VIII, 46-48) 24. En 50, César le propose une deuxième fois à l'augurat, à sa satisfaction cette fois (G.G., VIII, 50). La même année encore, Antoine est désigné comme tribun de la plèbe pour 49, en remplacement de son vieux camarade (et ancien amant ?) Curion. Il prend ses fonctions le 10 décembre 50; un mois plus tard, le 7 janvier 49, il se fait expulser du Sénat pour avoir opposé son veto à une loi destituant César. Ce dernier n'a plus qu'à franchir le Rubicon... Pour Antoine, c'est la grande aventure qui continue ! (Complément sur Antoine : click<LIEN pep39h.htm#10 >)

Il est curieux de noter que dans La guerre des Gaules, César ne mentionne Antoine qu'une seule fois : au livre VII, à propos de son rôle à Alésia. Ensuite, Antoine est abondamment mentionné au livre VIII, qui n'est pas du calame de César mais de celui de son secrétaire Hirtius (lequel, comme consul, s'opposera plus tard à Antoine, devant Modène). Quant à Dion Cassius, plus synthétique, il ne mentionne pas Antoine avant les événements de janvier 49.
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LE CONCOURS : DIX ALBUMS À GAGNER

La Guerre des Gaules
Tarek & Vincent Pompetti
Après Murena<LIEN http://www.peplums.info/pep54g.htm > et Les Aigles de Rome<LIEN http://www.peplums.info/pep54f.htm > c'est aujourd'hui les Editions Tartamudo<LIEN www.tartamudo.com > qui proposent à nos visiteurs un petit quiz qui leur permettra — peut-être — de gagner un exemplaire de La Guerre des Gaules de Tarek et Pompetti. Comme précédemment, toutes les réponses se trouvent sur notre site, dans la page consacrée à l'album dont question, ou dans notre dossier «Vercingétorix» (click)<LIEN pep40.01.htm > Pour participer, il suffit de répondre aux questions dans la grille ci-dessous, de la copiercoller et de l'adresser par mail à notre site PEPLVM-IMAGES DE L'ANTIQUITÉ<LIEN aiglerome@yahoo.fr > en n'oubliant pas de préciser votre adresse postale. Le concours sera bouclé à la date du 5 septembre (date prolongée, en raison des vacances). Question 1) En 58 av. n.E., l'empereur romain Jules César appelé à l'aide par certaine tribu gauloise, envahit la Gaule avec quatre légions, et en entame la conquête qu'il achèvera au bout de huit ans (à ce moment-là, il disposera de onze ou douze légions). Quelle grossière erreur contient cette phrase ? 2) Quel peuple gaulois appela à la rescousse les Romains, afin de repousser un envahisseur étranger qui occupait une partie de son territoire ? 3) Avant d'être une guerre impérialiste des Romains, la «Guerre des Gaules» fut d'abord une guerre civile entre Gaulois, opposant deux sensibilités politiques : les aristocrates imbus de leurs prérogatives, tenants du système républicain, et les populistes/démocrates, tenants du système monarchique. A quel type de régime le jeune Vercingétorix, fils de Celtill, aspirait-il — ce qui peut sans doute expliquer pourquoi dans un premier temps il se rallia à César avant de, finalement, le combattre ? 4) Dans la république des Arvernes, un vergobret nommé Celtill aspirait à rétablir en faveur de son peuple la gloire de son ancien grand roi Bituit. A cette fin, il incita un roi barbare d'outre-Rhin à venir s'installer dans le territoire de ses rivaux, les Éduens et les Séquanes. Qui était ce roi barbare ?
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Réponse ....

.... républicain ? monarchique ?

...., roi des ....

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5) Nous savons que, contrairement à l'imagerie populaire du Second Empire et de la IIIe République, Vercingétorix arborait ni cheveux longs ni moustaches — mais était glabre et coiffé court. Sur la base de quels documents le savons-nous ? 6) De la protohistoire celtique à l'Age du Fer, sans oublier d'y inclure la période préceltique (dolmens, menhirs), l'imagerie «romantique» des Gaulois mélange allégrement les époques. C'est ainsi qu'Abraracourcix porte constamment un casque de l'Age du Bronze... et que dans le film Vercingétorix, à côté de toutes sortes de casques à cornes carnavalesques, un obscur chef gaulois se pavane avec un casque surmonté d'un corbeau de bronze aux ailes mobiles, copié de celui de Ciume_ti (Roumanie, fin IVe s.). En réalité, hors ses pantalons, son épée longue sans pointe et son bouclier plat spécifiques, l'ambact gaulois ressemble beaucoup au légionnaire romain... qui lui a du reste emprunté sa chemise de mailles et son casque (sauf les officiers, qui affectionnent les modèles étrusco-attiques plus coûteux). A l'époque de César, les manufactures romaines produisent en grandes séries un certain type de casque bon marché car dépourvu de fioritures (pas de porte cimier, souvent même pas de couvres-joues). Ce simple bol est parfois appelé «toque de jockey». Quel est le nom que lui donnent couramment les archéologues ? 7) Marc Antoine fut un combattant brillant, particulièrement dans une certaine arme, laquelle ? 8) Tu quoque fili me ? M. Junius Brutus, qui participa à l'assassinat de César aux Ides de mars 44, passe pour avoir été le fils de César (ce qui est improbable, pour des raisons de chronologie). Le Brutus qui, à la tête de la flotte de César, écrasa dans le Morbihan celle des Vénètes était-il ce supposé fils que César aurait-eu de Servilia ? 9) A Rome, quel fut le politicien le plus enragé contre César en Gaule ? (Nous ne parlons pas du versatile Cicéron, mais d'un autre qui par ailleurs était aussi le demi-frère de Servilia, la maîtresse de César.) 10) Quatre auteurs nous ont raconté la reddition de Vercingétorix. Le premier est, bien entendu, Jules César lui-même. Qui sont les 3 autres ?

....

Le C.....

Infanterie Cavalerie Marine OUI - NON

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RÉPONSES (ne pas publier) 1) César exerça les diverses magistratures du cursus honorum (édile, questeur, préteur etc.); en Gaule il était proconsul, et à son retour se fera nommer dictateur... à vie. Son titre d'imperator était purement honorifique, ayant ainsi été acclamé par ses soldats sur le champ de bataille comme tout général romain vainqueur (un peu comme «maréchal», qui n'est pas un grade militaire mais un titre honorifique). La notion d'«empereur» n'existait pas à la fin de la République et n'apparaîtra qu'à partir de Tibère, successeur d'Auguste. 2) Les Éduens. 3) Comme son père Celtill, Vercingétorix aspirait à la monarchie. 4) Arioviste, roi des Suèves. 5) Des profils sur des monnaies à son nom. 6) Coolus. 7) Cavalerie. Il fut le præfectus equitum d'Aulus Gabinius en Syrie. Et à Alésia, il s'illustra dans la plaine des Laumes conjointement avec C. Trebonius, repoussant la cavalerie de secours gauloise avec l'aide de la cavalerie mercenaire des Germains. 8) Il s'agit d'un cousin : Decimus Junius Brutus, qui du reste s'illustra encore contre les Helviens (52), puis à Alésia en commandant deux légions de réserve. En 46, il assiège et prend Marseille pour le compte de César, ce qui ne l'empêchera pas de se joindre aux assassins de César en 44. 9) Caton le Jeune (Caton d'Utique). 10) Florus, Plutarque et Dion Cassius.

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