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Maurice MERLEAU-PONTY [1908-1961

]
Philosophe français, professeur de philosophie à l’Université de Lyon puis au Collège de France

(1968)

RÉSUMÉS DE COURS
Collège de France 1952-1960
Un document produit en version numérique par Maxime Frédérick, bénévole, Professeur de philosophie au Cégep de Chicoutimi Courriel: mfrederick@cegep-chicoutimi.qc.ca Page web dans Les Classiques des sciences sociales. Dans le cadre de la bibliothèque numérique: "Les classiques des sciences sociales" Site web: http://www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales/ Une bibliothèque développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

Maurice Merleau-Ponty, Résumés de cours. Collège de France 1952-1960. (1968)

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Maurice Merleau-Ponty, Résumés de cours. Collège de France 1952-1960. (1968)

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Maurice Merleau-Ponty [1908-1961] Ce livre est du domaine public au Canada parce qu’une œuvre passe au domaine public 50 ans après la mort de l’auteur(e). Cette œuvre n’est pas dans le domaine public dans les pays où il faut attendre 70 ans après la mort de l’auteur(e). Respectez la loi des droits d’auteur de votre pays.

Paris : Les Éditions Gallimard. Collège de France 1952-1960. Ville de Saguenay. bénévole.qc. Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2008 pour Macintosh. Mise en page sur papier format : LETTRE US. professeur de philosophie au Cégep de Chicoutimi.ca à partir de : Maurice MERLEAU-PONTY RÉSUMÉS DE COURS. Québec. Polices de caractères utilisée : Comic Sans. Courriel : mfrederick@cegep-chicoutimi. 183 pp. 10 points. Résumés de cours.Maurice Merleau-Ponty. 1968. Collège de France 1952-1960. Collection NRF. 8. . Édition numérique réalisée le 20 juin 2011 à Chicoutimi.5’’ x 11’’. (1968) 4 Cette édition électronique a été réalisée par Maxime Frédérick.

Maurice Merleau-Ponty. 1968. Paris : Les Éditions Gallimard. (1968) 5 Maurice MERLEAU-PONTY [1908-1961] Philosophe français. Résumés de cours. Collège de France 1952-1960. . professeur de philosophie à l’Université de Lyon puis au Collège de France RÉSUMÉS DE COURS. Collection NRF. Collège de France 1952-1960. 183 pp.

LE VISIBLE ET L'INVISIBLE (suivi de notes de travail). SENS ET NON-SENS (Éditions Nagel).Maurice Merleau-Ponty. Collège de France 1952-1960. Résumés de cours. SIGNES. HUMANISME ET TERREUR (essai sur le problème comLES AVENTURES DE LA DIALECTIQUE. PHÉNOMÉNOLOGIE DE LA PERCEPTION. . Chez d'autres éditeurs LA STRUCTURE DU COMPORTEMENT (Presses Universi- taires de France). (1968) 6 DU MÊME AUTEUR muniste). ÉLOGE DE LA PHILOSOPHIE (Leçon inaugurale faite au L'ŒIL ET L'ESPRIT. ÉLOGE DE LA PHILOSOPHIE et autres essais. Collège de France le jeudi 15 janvier 1953).

2. l'inconscient. Le monde sensible et le monde de l'expression. Le problème de la passivité : le sommeil. 2. . Recherches sur l'usage littéraire du langage. L'« institution » dans l'histoire personnelle et publique.Maurice Merleau-Ponty. Textes et commentaires sur la dialectique. la mémoire. Résumés de cours. 1954-1955 1. 1955-1956 1. 2. Le problème de la parole. 1953-1954 1. Matériaux pour une théorie de l'histoire. (1968) 7 Table des matières Deuxième de couverture Avertissement. 1952-1953 1. 2. La philosophie dialectique. Collège de France 1952-1960.

Le concept de nature (suite). . (1968) 8 1956-1957 1. Éléments de notre concept de Nature. 2. Le concept de nature. [Possibilité de la philosophie. 1957-1958 1. Husserl aux limites de la phénoménologie. I. Résumés de cours. II.] 1959-1960 1. La science contemporaine et les indices d'une nouvelle conception de la Nature. Nature et logos : le corps humain. L'animalité. le corps humain. 1958-1959 1. passage à la culture. Collège de France 1952-1960.Maurice Merleau-Ponty.

ramassant au bout d'une année tout son travail d'expression. ne lui fournissaient qu'un appui.Maurice Merleau-Ponty. voudrait-on reconstituer l'enseignement de Merleau-Ponty à partir de ces pages sur lesquelles nous le voyions autrefois jeter de temps à autre un bref regard et que nous imaginions trop pleines. et ce serait trop de dire qu'ils les réduisent à leur essence. . Résumés de cours. Collège de France 1952-1960. Les notes dont il se servait. (1968) 9 RÉSUMÉS DE COURES. Jamais cet appui ne le dispensait du risque d'avoir à penser devant les autres. Collège de France 1952-1960 Deuxième de couverture Retour à la table des matières Maurice Merleau-Ponty a enseigné au Collège de France de 1952 à 1961. C'est qu'il les a rédigés lui-même et qu'en somme. Les résumés publiés dans l'Annuaire du Collège de France nous rapportent toutefois quelque chose de l'enseignement de Merleau-Ponty. Ils nous montrent seulement comment le philosophe circonscrivait le lieu où s'était fait le mouvement de la parole. donc. il a.. En vain. tenté de nommer son intention. en chacun d'eux. Ces résumés ne donnent pas un équivalent des Cours. se faisant son propre témoin.. Ses cours n'étaient pas rédigés à l'avance. abondantes ou succinctes. Il lui arrivait parfois de s'en écarter au point de l'oublier.

et leur vertu de nourrir des œuvres qui s'élaboraient dans le même temps .l'Introduction à la prose du monde. (1968) 10 Ces résumés diront tout ce qui leur est possible de dire : la variété et la rigueur des questions qui commandaient les Cours.Maurice Merleau-Ponty. Résumés de cours.dont ne nous restent que les commencements. Claude LEFORT . Le Visible et l'invisible . Collège de France 1952-1960.

Ces pages. Collège de France 1952-1960. que nous pourrions combler les blancs dont elles sont désormais chargées.. Ni la faible réserve que se constituait le philosophe pour y puiser la force de parler. mais elles sont devenues muettes. abondantes ou succinctes. Ses cours n'étaient pas rédigés à l'avance. Les notes dont il se servait. nous les possédons. Résumés de cours. ni le dépôt que quelques-uns sans doute ont su retenir ne feront ressaisir l'événement d'un cours. pour la plupart. En vain. ne lui fournissaient qu'un appui. (1968) 11 [7] RÉSUMÉS DE COURES.Maurice Merleau-Ponty. Collège de France 1952-1960 Avertissement Retour à la table des matières Maurice Merleau-Ponty a enseigné au Collège de France de 1952 à 1961. Et ce n'est pas. [8] . non plus. voudrait-on reconstituer l'enseignement de Merleau-Ponty à partir de ces pages sur lesquelles nous le voyions autrefois jeter de temps à autre un bref regard et que nous imaginions trop pleines.. donc. Il lui arrivait parfois de s'en écarter au point de l'oublier. à recueillir et à confronter les témoignages de ses auditeurs les plus fidèles. Jamais cet appui ne le dispensait du risque d'avoir à penser devant les autres.

repérer des chemins autrefois trop hâtivement suivis. Ces résumés ne donnent pas un équivalent des cours. réduits au plus bref de sa trace. Eux-mêmes pourtant trouveront à leur lecture de quoi réinterroger ce pouvoir et. et leur vertu de nourrir des œuvres qui s'élaboraient dans le même temps l'Introduction à la prose du monde. Aux autres. Claude Lefort. se faisant son propre témoin. Pour ceux qui ont eu la chance de l'entendre.Maurice Merleau-Ponty. .dont ne nous restent que les commencements. nul doute que son enseignement ne conserve dans leur souvenir un pouvoir que ces écrits. ne sauraient égaler. Collège de France 1952-1960. Résumés de cours. et ce serait trop de dire qu'ils les réduisent à leur essence. Ils nous montrent seulement comment le philosophe circonscrivait le lieu où s'était fait le mouvement de la parole. ramassant au bout d'une année tout son travail d'expression. ces résumés diront tout ce qui leur est possible de dire : la variété et la rigueur des questions qui commandaient les cours. tenté de nommer son intention. C'est qu'il les a rédigés lui-même et qu'en somme. peut-être. Le Visible et l'invisible . (1968) 12 Les résumés publiés dans l'Annuaire du Collège de France nous rapportent toutefois quelque chose de l'enseignement de Merleau-Ponty. en chacun d'eux. il a.

Maurice Merleau-Ponty. (1968) 13 [9] RÉSUMÉS DE COURES. Collège de France 1952-1960. Collège de France 1952-1960 1952-1953 Retour à la table des matières . Résumés de cours.

Toute tentative pour faire entrer en compte la finitude de la conscience sensible est récusée comme un retour au naturalisme ou même au panthéisme. au contact de la perception. mais tout se passe comme si ces descriptions n'affectaient pas notre définition de l'être et de la subjectivité et. Résumés de cours. (1968) 14 [11] RÉSUMÉS DE COURES. Collège de France 1952-1960. Nous nous sommes proposé de montrer au contraire que le philosophe apprend à connaître. un rapport avec l'être qui rend nécessaire et qui rend possible une nouvelle analyse [12] de l'entendement. Collège de France 1952-1960 1. quand on en vient à examiner les formes supérieures de la connaissance et de l'évaluation. Car le sens d'une chose perçue. on continue presque toujours de définir le sujet par le pur pouvoir de conférer des significations et comme capacité de survol absolu.Maurice Merleau-Ponty. s'il la . Cours du jeudi Le monde sensible et le monde de l’expression 1952-1953 Retour à la table des matières La pensée contemporaine admet volontiers que le monde sensible et la conscience sensible doivent être décrits dans ce qu'ils ont d'original.

Le mouvement comme changement de lieu ou variation des rapports entre un « mobile » et ses repères est un schéma rétrospectif.Maurice Merleau-Ponty. il n'est donné que comme une déformation. du monde sensible où nous sommes pris. n'est pas encore isolé de la constellation où elle apparaît. de revenir. sans que nous puissions encore en nommer le principe. reprend et amplifie une autre expression qui se dévoile à l' « archéologie » du monde perçu. pour le rendre intelligible. telle que l'obtient le langage. (1968) 15 distingue de toutes les autres. Si le monde perçu est ainsi compris comme un champ ouvert. dans les arts muets. au mouvement vécu de l'intérieur. Coupé de ses origines perceptives. La conscience perceptive est donc indirecte ou même inversée par rapport à un idéal d'adéquation qu'elle présume. L'expression proprement [13] dite. Mais il ne suffit pas. qu'elle implique. une formulation finale de notre expérience charnelle du mouvement. Résumés de cours. et qu'en retour le mouvement se charge de tout le sens épars dans le monde sensible et devient. Les recherches de la Gestalttheorie ont à [14] notre sens le mérite de circonscrire ce problème : si deux points immobiles successivement projetés sur un écran sont vus comme . Nous avons étudié ce renversement et ce passage sur l'exemple du phénomène du mouvement. de mobilité et en général de signification où nous sommes établis. il serait aussi absurde d'y réduire tout le reste que de lui superposer un « univers des idées » qui ne lui dût rien. Il y a bien renversement quand on passe. Il s'agissait de montrer que la plus simple perception de mouvement suppose un sujet spatialement situé. c'est-à-dire à notre mouvement : il faut comprendre comment l'unité immédiate de notre geste se répand sur les apparences extérieures et y rend possible la transition. mais qu'elle ne regarde pas en face. irreprésentable et se détruit. de notre univers d'expérience. il ne se prononce que comme un certain écart à l'égard du niveau d'espace. comme le propose Bergson. mais systématique. moyen universel d'expression. il est. à un monde de l'expression où nous cherchons à capter et rendre disponibles les significations. Collège de France 1952-1960. initié au monde. mais ne thématise pas. comme on l'a souvent montré après Zénon. mais ce renversement et le « mouvement rétrograde » du vrai sont appelés par une anticipation perceptive. qui est irréelle au regard de la pensée objective. Toute perception n'est perception de quelque chose qu'en étant aussi relative imperception d'un horizon ou d'un fond. de temps.

celui de la vie végétale ou enfin celui de l'animalité (Epstein). Il y a. La même suite d'images. mais ce langage naturel n'isole pas. non pas en éveillant des significations qui leur correspondent point par point. comme on l'a dit. c'est dans. ne fait pas « sortir » l'exprimé qui reste adhérent à la « chaîne perceptive » autrement et plus qu'à la « chaîne verbale ». mais comme jalons d'un seul processus en cours de déroulement. il est comme un révélateur de leur être. et dont le changement de lieu est l'aboutissement ou l'enveloppe. comme le prouve l'impression d'étrangeté que l'on obtient en émettant à l'envers des sons normalement enregistrés. Quand la Gestalttheorie montre que la perception du mouvement dépend de moments figuraux très nombreux. Bien loin d'être un simple « déplacement ». [16] On ne peut rendre justice à cette relation allusive avec l'être que si l'on entre dans l'analyse du sujet qui la soutient et si l'on retrace la naissance en elle de l'expression proprement dite. Le son d'un instrument à vent porte dans sa qualité la marque du souffle qui l'engendre et du rythme organique de ce souffle. prescrits par la dynamique interne du spectacle. c'est qu'ici les influences externes viennent s'inscrire dans un système d'équivalences prêt à fonctionner et opèrent sur nous. (1968) 16 deux traces d'un seul mouvement.Maurice Merleau-Ponty. La perception est donc déjà expression. Collège de France 1952-1960. et finalement de toute la structure du champ. pour ainsi dire. les anime à distance. Paliard) et finalement dans la présence totale du monde que se fait la synthèse perceptive. C'est à quoi nous . selon la cadence de leur succession. elle désigne comme l'auteur de la perception une sorte de machine à penser qui est notre être incarné et habituel. et comment par exemple les mouvements de « natation » et de « reptation » résultent de l'agencement même des phénomènes et de leur logique interne. le mouvement est inscrit dans la texture des figures ou des qualités. donne au spectateur le sentiment d'un monde minéral et pétrifié. c'est par l' « implication » que la lumière naturelle de la perception s'ouvre un chemin. à la façon des signes du langage. Les travaux de Michotte montrent comment toutes les [15] transitions existent entre la perception du mouvement et les configurations. comme discriminants d'un sens qui. Le mouvement effectif. le changement de lieu émane de l'organisation du champ et ne se comprend qu'à travers elle. un espace et un mouvement « sensibles au cœur ». C'est « sur l'objet » (J. dans lequel elles perdent même toute existence distincte. Résumés de cours.

Ces normes constantes ou provisoires dévoilent une intimité pratique avec l'espace dont les rapports avec la connaissance ou gnosie de l'espace sont complexes. L'analyse du syndrome de Gerstmann (agnosie des doigts. mais qui. le point à partir duquel il y a quelque chose à faire dans le monde. abolirait aussi ses pouvoirs. Il y a une connaissance toute proche de la praxis. le registre où nous nous sommes inscrits et continuons de nous inscrire. en les abolissant. en masquer la ruine . indistinction de la droite et de la . comme le montre le déficit de la reconnaissance des formes géométriques dans certaines apraxies (apraxie constructive). surface. puisque les notions élémentaires de point. à mesure qu'elles repèrent et reconnaissent comme un domaine original celui de la praxis. Or. et qui est endommagée avec elle. Cette relative autonomie des superstructures qui survivent aux conditions praxiques de leur formation . et le mouvement.fait qu'on peut dire également que nous sommes conscients parce que nous sommes mobiles ou que nous sommes mobiles parce que nous sommes conscients.ou du moins peuvent. D'un côté la gnosie est fondée sur la praxis. au sens de connaissance. comme le montrent les cas pathologiques où de graves perturbations praxiques restent sans conséquence en ce qui concerne le maniement des symboles spatiaux. l'espace de connaissance en est pourtant relativement indépendant. La conscience. Mais. Le corps est à chaque moment. Résumés de cours. (1968) 17 aident les recherches contemporaines autour du schéma corporel. il est aussi ce qui nous permet de nous installer par avance dans la position vers laquelle nous tendons (le phénomène de Kohnstamm montre que nous tenons pour acquise ou pour « normale » la position où l'effort moteur tend à amener notre bras). Elles font du corps le lieu d'une certaine praxis. la psychologie et la psychopathologie sont mises [18] en mesure de comprendre les liens étroits de la motricité et de toutes les fonctions symboliques et sont en passe de renouveler notre conception de l'entendement. et par là elles renouvellent notre idée de l'espace et du mouvement. contour n'ont de sens en dernière analyse que pour un sujet affecté de localité et situé lui-même dans l'espace dont il développe [17] le spectacle d'un certain point de vue. Collège de France 1952-1960. disait déjà Head. au sens de déplacement dans l'espace objectif. sont deux aspects abstraits d'une existence qui peut bien reporter plus loin ses limites.Maurice Merleau-Ponty. le relevé global d'un trajet parcouru. expression de l'espace pratique. pendant un certain temps.

qui a été réservée en entier pour une autre année).Maurice Merleau-Ponty. (1968) 18 gauche. mais qui s'effondrent si le corps cesse d'en ponctuer l'exercice et de les installer dans le monde et dans notre vie. La peinture ne copie pas le mouvement dans l'instantané et elle ne nous en donne pas des signes : elle invente des emblèmes qui le rendent présent en substance. apraxie constructive. par des formes ouvertes. De la plus simple perception de mouvement à l'expérience de la peinture. on parle de mouvement [20] en peinture chaque fois que le monde est présenté indirectement. par exemple. c'est-à-dire le système phonématique. l'expression implicite en expression manifeste. le praxique et le constructif semblent converger » (Lange). Inversement l'éveil et la conscience lucide nous rendent les systèmes diacritiques et oppositifs sans lesquels notre rapport au monde se désarticule et s'annule bientôt. le spatial. la représentation picturale puisse être considérée. dans l'homme. la motricité [19] en gesticulation symbolique. Or. Résumés de cours. La dernière partie du cours a esquissé. l'examen du mouvement comme moyen d'expression universel. et à la fin jusqu'aux plus élémentaires. Le corps est le porteur d'un nombre indéfini de systèmes symboliques dont le développement intrinsèque excède assurément la signification des gestes « naturels ». On s'est limité à des indications sur l'emploi du mouvement dans la peinture et dans l'art du cinéma. inventé comme . Le cinéma. à travers certains aspects obliques ou partiels. d'abord les plus subtiles. elle nous le donne comme une « métamorphose » (Rodin) d'une attitude dans une autre attitude. à titre de contre-épreuve. acalculie) fait apparaître la main comme un « foyer où le visuel. le linguistique. comme l'implication d'un avenir dans un présent. d'une trace ou d'une signature du temps dans l'espace. Le sommeil dédifférencie nos fonctions praxiques. Ce thème sera repris plus tard (en même temps que l'on abordera l'analyse de la gesticulation linguistique. par opposition à la représentation linéaire. Ces corrélations attestent la mutation ou la sublimation qui transforme. et que. comme un progrès du mouvement dans la peinture. on s'explique que dans l'histoire de la peinture la catégorie du mouvement s'étende bien au-delà du simple déplacement local. au point que le sommeil profond sans rêves a pu être assimilé à un état d'apraxie. c'est toujours le même paradoxe d'une force lisible dans une forme. si même le changement de lieu peut être ainsi figuré transmis et appréhendé par des symboles qui ne bougent pas. Finalement. Collège de France 1952-1960.

On pourra alors décider si la dialectique de l'expression signifie qu'un esprit est déjà présent dans la nature ou que la nature est immanente à notre esprit. non plus. c'est-à-dire le rapport de l'expression « naturelle » et de l'expression de culture. (1968) 19 moyen de photographier les objets en mouvement ou comme représentation du mouvement. Collège de France 1952-1960. des mouvements objectifs. ou plutôt chercher une troisième philosophie au-delà de ce dilemme. a découvert avec lui beaucoup plus que le changement de lieu : une manière nouvelle de symboliser les pensées. son découpage. À cet égard précisément. un mouvement de la représentation. en considérant non seulement un monde [21] expressif mais encore un monde parlant. comme à ses débuts. il est loin d'avoir donné ou de donner tout ce qu'on peut en attendre. . Résumés de cours. dont il fait perpétuellement varier le diaphragme . nous nous mettrons en mesure de fixer définitivement le sens philosophique des analyses précédentes. son montage. il joue. ses changements de point de vue sollicitent et pour ainsi dire célèbrent notre ouverture au monde et à autrui. Car le film. mais des changements de perspective qui définissent le passage d'un personnage à un autre ou le glissement d'un personnage vers l'événement. En étudiant le symbolisme linguistique.Maurice Merleau-Ponty.

Écrire n'est plus seulement (si jamais ce . va au-devant de l’intérêt que la philosophie du langage lui porte.Maurice Merleau-Ponty. Collège de France 1952-1960. et donc ne peut que l'indiquer. Collège de France 1952-1960 2. au moins imminentes chez celui qui écoute. qui est au contraire manifeste chez l'écrivain au travail. dérivée de l'opération initiale qui installe une signification neuve dans une machine de langage construite avec des signes anciens. Depuis cent ans. Cours du lundi Recherches sur l'usage littéraire du langage 1952-1953 Retour à la table des matières La théorie du langage s'appuie le plus souvent sur ses formes dites exactes. (1968) 20 [22] RÉSUMÉS DE COURES. Peut-être devrait-on considérer le langage constitué comme une forme secondaire. de son côté. sa fonction conquérante. Résumés de cours. La littérature. entraîner vers elle le lecteur et l'auteur lui-même. et il résulte de là qu'elle perd de vue la valeur heuristique du langage. les écrivains sont toujours plus conscients de ce qu'il y [23] a de singulier et même de problématique dans leur entreprise. c'est-à-dire sur des énoncés qui concernent des pensées déjà mûres chez celui qui parle.

que même il construise et devienne quelque chose précisément par son « refus indéfini d'être quoi que ce soit ». celui du subjectif et de l'objectif. mais ayant besoin. de réserve. d'interrogation. et ceci n'est que la conséquence d'une série de paradoxes qui font du métier d'écrivain une tâche épuisante et interminable. fait mieux que la conscience ce qu'elle voudrait faire. et qu'à la fois il se mêle et se donne à tout ce qui advient. d'une préparation qui précisément retranche l'écrivain du nombre des vivants.ou n'a écrit que pour luimême. enfin le paradoxe de l'auteur et de l'homme. et qui est en lui-même à peine articulé. l'expression pouvant être manquée pour avoir été trop délibérée et au contraire réussie dans la mesure même où elle est restée indirecte -. I et II) que sa défiance envers le langage n'était qu'un cas particulier de sa défiance envers une vie qui ne se soutient que par des prodiges incompréhensibles. L'usage que Valéry a fait du langage ne se comprend que compte tenu de la longue période où il s'est tu . et ce qu'il a de plus conscient demeurant au contraire lettre morte -. mais encore sur sa théorie du langage. On voit par les cahiers de 1900 à 1910 (qui devaient plus tard constituer les deux recueils Tel Quel. ce que l'homme a vécu faisant évidemment la substance de son œuvre. Il est incompréhensible que l'esprit soit la puissance de doute. s'imposant quelquefois de manière fulgurante à un publie que son œuvre se crée. je me sente affecté par l'apparence de moi- . toutes ces surprises. plus vrai que le vrai .Maurice Merleau-Ponty. ce que l'écrivain a de plus secret. Il est incompréhensible que le corps puisse être à la fois la masse inerte qui marque notre place pendant le sommeil et l'instrument agile qui. [25] Il est incompréhensible que. Résumés de cours. C'est travailler avec un appareil qui donne tantôt plus et tantôt moins que ce qu'on y a mis. Collège de France 1952-1960. pour devenir vrai. (1968) 21 fut) énoncer ce qu'on a conçu. souvent inattendu et toujours autre -. celui de la parole et du silence. moi qui suis irréductiblement étranger à tous mes personnages. de dégagement qui nous fait « incessibles » et « insaisissables ». au service du peintre par exemple.celui des intentions et de l'accomplissement. tous ces pièges font que la littérature s'apparaît à elle-même [24] comme un problème. C'est ce genre de questions que l'on a essayé de poser à l'œuvre de Valéry et à celle de Stendhal. Le paradoxe du vrai et de l'imaginaire. que l'écrivain se demande : « Qu'est-ce que la littérature ? » et qu'il y a lieu de l'interroger non seulement sur sa pratique.

au moins à propos de la poésie. ce n'est pas seulement qu'elle soit comme un chant ou une danse du langage. Ces absurdités sont au plus haut point dans le langage et dans la littérature. c'est parce qu'elle en a toujours plus d'une. Au point de départ. ce n'est pas faute de signification. et qu'ainsi se noue entre l'autre et moi un « échange ». si elle ne se sépare pas des mots. on le retrouve dans « cette poésie perpétuellement agissante qui tourmente le vocabulaire fixé. Or. un « chiasma de deux « destinées » . le « miracle » d'une « union mystique » du son et du sens. dit quelque chose ou ne dit rien. Collège de France 1952-1960. précisément parce qu'elle ne prétendait pas dire quelque chose : c'était la poésie. si elle n'est pas signifiante comme l'est un énoncé qui s'efface devant ce qu'il dit. malgré tout ce que nous savons des hasards historiques qui ont fait chaque langue. (1968) 22 même que je lis dans le regard des autres. mais cette « solidité fondamentale » s'effondre devant une conscience rigoureuse. il apparut à l'examen que. qui paraissent d'abord être un argument pour le sceptique. et Valéry en vient à admettre que même l'homme de l'esprit n'est pas une pure conscience. Cependant l'exercice de la littérature dépassait ce nihilisme en fait et en droit.. » où l'on n'est jamais tout à fait deux. mettant en mots toutes les raisons qu'il avait de se méfier des mots et fondant une œuvre sur la négation de toute œuvre. La justification de la poésie réhabilite le langage tout entier. Résumés de cours. chaque manque en lui. et où pourtant on cesse d'être seul. Aussi la littérature vitelle d'impostures : l'écrivain dit ce que veut son langage. l'effort d'expression est réussi ou manqué.Maurice Merleau-Ponty. opère sur eux par symétrie ou par conversions. d'autant plus claire . le langage était. une fois mis en paroles.. Il y avait d'ailleurs au moins une forme de langage qui n'était pas contestable. [26] Tout impossible qu'il fût. et la somme des hasards qui collaborent à un livre passe pour intention d'auteur. qu'en retour je leur dérobe une image d'eux-mêmes par laquelle ils se sentent concernés. sont finalement une preuve de son sens. dilate ou restreint le sens de mots. Valéry ne pouvait écrire que « par faiblesse » ou par cynisme. puisque les mots ne changeraient pas de sens s'ils ne voulaient rien dire et que donc. Mais. Le langage est clair quand on passe assez vite sur les mots. et passe pour profond. ce prodige une fois découvert dans la poésie proprement dite. relativement à un certain [27] état du langage et même s'il est toujours à reprendre d'âge en âge. Les variations du langage. Il faut donc admettre. altère à chaque instant les valeurs de cette monnaie fiduciaire ». fait figure de pouvoir.

mais ce qu'on appelle esprit est inséparable de ce qu'ils ont de précaire et la lumière n'éclairerait rien si rien ne lui faisait écran. Les hommes sont des « métis » d'esprit et de corps.Maurice Merleau-Ponty. Quand il aura renoncé à concerter ses entreprises amoureuses et littéraires. il apparaîtra soudain capable d'improviser. il s'apercevra qu'il n'y a pas de rivalité entre le vrai et la fiction. de l'ego qui se glisse dans tous les personnages et se prête à eux. justement si elle est radicale. sa morale et sa justification. Il pourra consentir à lui-même. mais parce qu'il sera devenu. le rapport de ce que nous faisons à ce que nous voulions. par lui nommé « implexe » ou « animal de mots ». Résumés de cours. on passe à une littérature consciente et acceptée. ou bien il se livre au bonheur. par l'exercice de la vie et du style. sur l'observation et presque sur une science de la vie. mais c'est alors une « rêverie » ou un ravissement qui lui ôtent la force de prendre et qui le laissent muet. (1968) 23 qu'elle se refuse à être quoi que ce soit. quand il aura ouvert sa vie et ses écrits à la rêverie contre [29] laquelle il se défendait d'abord. et pendant qu'il prend modèle du Code Civil. Les écrits [28] de la dernière période répondent vraiment à la crise qui. entre la solitude et l'amour. il fera de la première personne. en 1892. capable de sortir de sa séparation. passe tout entière dans une pratique du langage et de la vie. Collège de France 1952-1960. que nos clartés nous viennent de notre commerce avec le monde et avec les autres. Du mépris de la littérature comme thème littéraire. « Serais-je au comble de mon art ? Je vis » (Mon Faust). . et on lui répond à bon droit qu'il n'est pas « pénétré » de ce qu'il dit . L'histoire de Stendhal est aussi celle d'un apprentissage de la parole. en deçà de notre vouloir. le langage porte en lui-même sa fin. Ses premiers essais littéraires montrent le même malentendu avec lui-même : il commence d'écrire pour parvenir et cette ambition compte. telle que la fait connaître le Journal des années 1804 et 1805. à ce qu'il ne peut pas en même temps « sentir » et « percevoir » : ou bien il est conscient et il agit. entre vivre et écrire. Du refus indéfini d'être quoi que ce soit à la volonté de parler et de vivre. dans ses propres mots. et que c'est ce mixte ou ce bâtard qui assure. que nous nous constituons peu à peu un système de pouvoirs. tient. La critique du langage et de la vie. de convaincre. Sa difficulté vitale. Mais à son insu. mais c'est alors cyniquement et comme d'après un rôle. avait conduit Valéry à la règle du silence. il fait dans son journal l'apprentissage du monologue intérieur. pour s'accomplir. le moyen d'un art entièrement neuf. de réaliser.

peut-être faut-il tenir pour sérieux entre tous les écrivains qui. présent à tout ce qui peut se dire. qui ne joue qu'au bénéfice de l'œuvre. Résumés de cours. Peut-être enfin l'homme aussi bien que l'homme de lettres ne peut-il se rendre présent au monde et aux autres que par le langage. peut-être le langage chez tous est-il la fonction centrale qui construit une vie comme une œuvre. dit à peu près Stendhal. (1968) 24 La question reste de savoir si cette solution n'est pas une solution d'écrivain. Pourtant. et dans cette pensée qu'un homme n'est pas formé tant qu'il ne s'est pas « colleté avec la réalité ». On pourrait le croire. que tout pouvoir ment. à travers tant d'oscillations du cynisme à la candeur. Ces négations n'engagent pas moins qu'une adhésion. comme Stendhal le pensait. [30] Être humain est un parti aussi. savent mieux ce qu'ils ne veulent pas que ce qu'ils veulent. S'il est vrai. absent du sérieux de la vie.Maurice Merleau-Ponty. il y a une ligne de Stendhal : il n'a pas varié dans son refus absolu d'accepter l'ignorance et la misère. et qui transforme en motifs de vie jusqu'à nos difficultés d'être. tant qu'il n'est pas sorti des relations de politesse que lui ménage sa classe. . n'est pas. à voir par exemple comme Stendhal est peu constant devant les options de la politique. Collège de France 1952-1960. tout préjugé mis à part et ouverts à l'avenir. de ce fait même. et si l'homme de la parole. Peut-être cette fonction de critique est-elle l'engagement de l'écrivain.

Collège de France 1952-1960.Maurice Merleau-Ponty. (1968) 25 [31] RÉSUMÉS DE COURES. Collège de France 1952-1960 1953-1954 Retour à la table des matières . Résumés de cours.

à des significations qui ne sont pas .Maurice Merleau-Ponty. que la [34] parole opère d'un seul geste la différenciation dans les deux ordres. c'est en réalité dans un milieu nouveau que Saussure transportait l'étude du langage. oppositif et négatif » veut dire que la langue est présente au sujet parlant comme un système d'écarts entre signes et entre significations. Il mettait en cause la distinction massive du signe et de la signification qui paraît s'imposer à ne considérer que la langue instituée. en dépit de définitions restrictives. c'est une révision de nos catégories qu'il commençait. Résumés de cours. elle modifie et soutient la langue tout autant qu'elle est portée par elle. Collège de France 1952-1960. Déjà chez Saussure. Cours du jeudi Le problème de la parole 1953-1954 Retour à la table des matières La parole ne réalise pas seulement les possibilités inscrites dans la langue. et que finalement. Collège de France 1952-1960 1. La fameuse définition du signe comme « diacritique. (1968) 26 [33] RÉSUMÉS DE COURES. mais qui se brouille dans la parole. elle est loin d'être un simple effet. Ici le son et le sens ne sont pas simplement associés. En prenant pour thème la parole.

Or si la parole met l'enfant dans une relation plus profonde avec celle qui . Résumés de cours. On a bien fait. D'abord parce que les progrès de la décentration affective sont aussi énigmatiques qu'elle. et qui d'ailleurs rendent mal compte de l'aspect atypique des signes et des significations comme de leur indistinction chez l'enfant. Jakobson interprète ce fait dans les termes d'une psychologie contestable. de relier l'acquisition du langage à toutes les démarches par lesquelles l'enfant assume son entourage. R. s'en trouve soudain investie. pour être à sa disposition comme moyens de signifier. Jakobson fait appel à l'attention et au jugement. Quand il s'agit de comprendre comment se fait l'appropriation du système phonématique par l'enfant. il y introduit d'autres motifs. récemment. On l'a appliquée d'abord au problème de l'acquisition du langage chez l'enfant. La relation avec autrui. on ne peut appliquer la distinction de la res extensa et de la res cogitans. La déflation soudaine des sons au moment où l'enfant va parler tient à ce que. Mais R. Un saussurien comme Roman Jakobson était préparé à distinguer la simple présence de fait d'un son ou d'un phonème dans le babillage de l'enfant et la possession proprement linguistique du même élément comme moyen de signifier. qui « attend la signification ». (1968) 27 closes et des signes qui n'existent que dans leur rapport. [35] et comment du même coup la mélodie du langage entendu. Simplement ce recours au contexte affectif n'explique pas l'acquisition du langage. se donne en d'autres termes des fonctions d'analyse et d'objectivation qui en réalité s'appuient sur le langage. Le cours cherchait à illustrer et à étendre cette notion saussurienne de la parole comme fonction positive et conquérante.Maurice Merleau-Ponty. Collège de France 1952-1960. à la limite il est lui-même une forme d'existence ou du moins une diversion à l'existence. disait Michelet. et les principes de ce système acquis en quelque manière. La parole. Même des sujets qui ne réussissent pas à trouver un équilibre affectif apprennent à manier les temps du verbe que l'on veut faire correspondre aux diverses dimensions [36] de leur vie. les sons doivent être par lui intégrés au système des oppositions phonématiques sur lequel la langue de l'entourage est construite. et en particulier à ses relations avec les autres. Ensuite et surtout parce que le langage n'est pas le décalque ou la réplique de la situation affective : il y joue un rôle. c'est la mère parlant. l'intelligence et le langage ne peuvent être disposés dans une série linéaire et causale : ils sont à ce carrefour de remous où quelqu'un vit. il en change le sens de l'intérieur.

Le cas d'Helen Keller montre à la fois quelle détente et quelle médiation la parole apporte à la colère et à l'angoisse de l'enfant. C'est que le langage est le système de différenciations dans lequel s'articule le rapport du sujet au monde. au-delà du « langage du corps ». une réalisation en « comme si ». qui sont autant de manières de nous [37] rapporter à l'universel. et de décrire à un autre niveau le va-et-vient entre l'immédiat et l'universel. 1948). L'esprit reste dépendant de cet organisme de langage qu'il a créé. .et qu'elle peut être un masque. relie les deux ordres . Il y a donc comme un esprit du langage et l'esprit est toujours lesté de langage. Le livre de 1948. auquel il continue d'insuffler la vie. (1968) 28 nomme toutes choses et dit l'être. au contraire. Les précédents travaux de l'auteur distinguaient un langage automatique (un « savoir verbal extérieur ») et un langage au sens plein (dénomination vraie) qu'il rapportait à l'« attitude catégorielle ».Maurice Merleau-Ponty. et qui pourtant lui donne une . mobilise les instruments du langage soit dans la perception de la chaîne verbale soit dans l'élocution. Collège de France 1952-1960. On pouvait donc se demander s'ils ne mettaient pas la signification dans le langage comme le pilote en son navire. C'est encore Humboldt que Goldstein retrouve quand il analyse la « forme intérieure du langage » (innere Sprachform). c'est-à-dire ce qui. la perspective et l'horizon. il n'y a pas d'une part la signification et d'autre part les instruments (instrumentalities) du langage. Nous avons cherché dans certaines désintégrations pathologiques une autre attestation de la fonction centrale de la parole. les instruments ne restent utilisables à la longue que si l'attitude catégorielle est conservée et inversement la dégradation des instruments compromet la saisie de la signification. comme il arrive peut-être chez ce sujet qui ne la possède pas pleinement. Les conceptions de la pathologie nerveuse comme dédifférenciation et la conception saussurienne du signe diacritique [38] se rejoignent et rejoignent les idées de Humboldt sur le langage comme « perspective sur le monde ». selon lui. elle transporte aussi cette relation dans un ordre plus général : la mère ouvre à l'enfant des circuits qui s'écartent d'abord de l'immédiat maternel. ces diverses modalités de la parole. Résumés de cours. et par lesquels il ne le retrouvera pas toujours. en nous appuyant sur le livre de Kurt Goldstein (Language and language disturbances. la rattachent à l'opération d'exister. tout autant qu'une véritable expression. En tout cas. Les « explications par l'affectivité » ne réduisent pas l'énigme de l'homme ni celle de la parole : elles ne doivent être qu'une occasion d'apercevoir ce que Freud appelait le « surinvestissement » de la parole.

elle est maintenant liée au langage articulé : c'est parce que le langage articulé est capable de manier des symboles vides qu'il peut non seulement. des sons. 370-371). Mais elle ne fait alors que recommencer le travail originel du langage. disait Proust. mais évoquer lui-même son propre contexte. D'abord comprise en termes kantiens. (1968) 29 impulsion comme s'il était doué d'une vie propre. Les idées littéraires.par exemple les correspondances métaphoriques d'un paysage [40] marin . ne sont pas des « idées de l'intelligence » : elles ne se détachent jamais tout à fait des spectacles. des couleurs. avec la résolution de conquérir et de mettre en circulation. Collège de France 1952-1960. « On peut dire que le degré de l'attitude catégorielle est fonction du degré d'évolution du langage vers des formes éminemment conventionnelles dont nous avons dit que le maximum d'indétermination [39] des symboles y assure le maximum de détermination de l'objet » (A. des gestes. le fait servir à rendre la participation prélogique des paysages. La parole de l'écrivain. Ce qu'on a appelé le platonisme de Proust est un essai d'expression intégrale du monde perçu ou vécu. non seulement les aspects statistiques et communs du monde. Pour cette raison même. Ombredane. prenant le langage de tous. p. Il ne faut donc pas qu'elle se contente des significations déjà acquises et qui ont cours. de la vie. L'Aphasie et l'élaboration de la pensée explicite. puisqu'elle nous ouvre aux autres tels qu'ils sont.Maurice Merleau-Ponty. L'attitude catégorielle n'est pas l'acte de l'esprit pur. au contraire. mais jusqu'à la manière dont il touche un individu et s'introduit dans son expérience. induire la situation mentale dont il procède. L'acte d'écrire. comme celles de la musique et de la peinture. apporter un surcroit de sens à une situation donnée. crée ellemême un « allocutaire » qui soit capable de la comprendre. le travail de l'écrivain reste travail de langage. plutôt que de . irrécusables comme des personnes. et.l'écrivain. mais non définissables. Comme le peintre et le musicien font servir des objets. des hommes entre eux et avec nous. à manifester les rapports des éléments du monde dans l'unité d'une vie . en nous fermant à nous-mêmes. des demeures. on reconnaît dans cet esprit immanent au langage le médiateur que Saussure appelait parole. des lieux. exprimer. Quoique les auteurs ne le nomment pas. elles transparaissent. au sens plein du mot. et lui impose comme évident un univers privé. est en un sens à l'opposé de la parole. Résumés de cours. elle suppose un fonctionnement agile de la « forme intérieure du langage ». C'est encore à lui que l'écrivain a professionnellement affaire. comme le cri ou le geste.

Ces descriptions de la parole dans ses formes inchoatives. il entreprenne de dire comment il est devenu écrivain. que mon attention. les lignes de force de ce paysage induisent une syntaxe profonde. pendant des années de vie apparemment oisive. heurtait. mais qui ne devient texte que par la parole qu'elle suscite.jusqu'au jour où. Collège de France 1952-1960. cédant au poids de cette façon de parler. pas plus qu'aucune autre. et d'éclairer la nature [42] de l'institution comme acte de naissance de toutes les paroles possibles. contournait comme un plongeur qui sonde) pour sa lecture. Résumés de cours. qui peu à peu s'est établie en lui. Ainsi la parole littéraire dit le monde en tant qu'il a été donné à vivre à quelqu'un. qui défont et refont le monde et le langage usuels. où il se désole de manquer d'idées et de « sujets » littéraires . Ces questions feront dans la suite l'objet d'un autre cours. personne ne pouvait m'aider d'aucune règle. (1968) 30 « pensée » : il s'agit de produire un système de signes qui restitue par son agencement interne le paysage d'une expérience. Proust avait raison de souligner ainsi que parler ou écrire peut devenir une manière de vivre. un mode de composition et de récit. cette lecture consistant en un acte de création où nul ne peut nous suppléer ni même collaborer avec nous » (Le Temps retrouvé. allait chercher. c'est bien traduire une expérience. 23). mais en même temps le transforme en elle-même et se pose comme son propre but. Cette parole neuve se forme dans l'écrivain à son insu. il faut que les reliefs. le prodige de la parole : parler ou écrire. II. . explorant mon inconscient. régressives ou sublimées devraient nous permettre d'en étudier le rapport de principe avec la langue instituée. En tout cas personne n'a mieux exprimé le cercle vicieux. semblait-il.Maurice Merleau-Ponty. « Le livre intérieur de ces signes inconnus (de signes en relief. celle-là put tout contenir et se suffire. et construise [41] une œuvre en racontant la naissance de cette œuvre. Il aurait eu tort de penser (il n'a pas pensé) que. p.

et un fanatisme qui. Résumés de cours. Collège de France 1952-1960 2. renverserait à plaisir nos évaluations les plus évidentes. Toutes les [44] instances que l'on voudrait opposer à l'histoire ont elles-mêmes leur . Le choix serait alors entre une sagesse de l'entendement.et des « philosophies de l'histoire ». entre l'histoire et l'intemporel.Maurice Merleau-Ponty. Collège de France 1952-1960. une philosophie qui met dans l'homme des valeurs déterminables hors du temps. (1968) 31 [43] RÉSUMÉS DE COURES. On raisonne souvent comme s'il y avait. qui ne se flatte pas de trouver un sens à l'histoire et tente seulement de l'infléchir continuellement selon nos valeurs. face à face. qui au contraire placent dans le cours des choses une logique occulte dont nous n'aurions qu'à recevoir le verdict. Mais ce clivage est artificiel : il n'y a pas à choisir entre l'événement et l'homme intérieur. au nom d'un secret de l'histoire. Cours du lundi Matériaux pour une théorie de l'histoire 1953-1954 Retour à la table des matières Le concept d'histoire doit être dégagé de beaucoup de confusions. une conscience déliée de tout intérêt pour l'événement .

en histoire. n'était rien avant elle. ou s'il n'y a concordance et recoupement que dans l'interrogation. mais entre l'histoire comme dieu inconnu.Maurice Merleau-Ponty. avec l'assurance des somnambules. entre les époques. mais il y aurait illusion prospective à faire cesser le présent au seuil d'un avenir vide. n'est en ce sens dans l'histoire : les prises de position les plus passionnées peuvent avoir un sens inépuisable. L'histoire réalise un échange de tous les ordres d'activité. qu'il s'incorpore. Elle va toucher dans les choses. n'est enclos dans un moment du temps. entre les vies. Résumés de cours. et cependant il répond si bien aux problèmes du temps qu'il est compris et suivi. « spiritualiste » ou « matérialiste ». à la « durée publique ». dont aucun ne peut recevoir la dignité de cause exclusive. entre les actions délibérées et le temps où elles apparaissent. . elles sont le monogramme de l'esprit dans les choses. il n'y au- . une affinité qui ne soit ni fortuite. C'est au réseau des significations ouvertes et inachevées livrées par le présent que l'invention s'applique. entre la culture et le travail de l'homme. cela justement qui avait de l'avenir. Il y aurait illusion rétrospective à le projeter dans le passé qu'il transforme. Le vrai problème est encore masqué par les discussions traditionnelles du matérialisme historique. pas même une politique. disait Péguy.et l'histoire comme milieu de vie. quoiqu'elles aient leur manière propre d'user du temps . il y aurait bien en histoire de ces aventures qui se survivent et occupent interminablement la scène. ni appuyée sur une logique toute-puissante. [45] Le vrai départ à faire n'est pas entre l'entendement et l'histoire ou entre l'esprit et la matière. Il n'importe pas tant de savoir si l'on est.et par ailleurs rien. Il y a des conceptions du « spirituel » qui l'isolent si bien de la vie humaine qu'il est aussi inerte que la matière. . et par elle communiquent avec l'Histoire. Elle est un milieu de vie s'il y a entre la théorie et la pratique. comme si chaque présent ne se prolongeait pas vers un horizon d'avenir et comme si le sens d'un temps. (1968) 32 histoire. dont l'initiative humaine décide. L'acte historique est inventé.bon ou malin génie. et la question est plutôt de savoir si cette solidarité des problèmes annonce leur résolution simultanée. Si le talent historique des grands hommes n'était qu'une technique [46] de manipulation des autres. Collège de France 1952-1960. que comment on conçoit l'esprit et la matière de l'histoire. et il peut y avoir un « matérialisme historique » qui incorpore l'homme entier à la lutte économique et sociale.

selon des vues « kantiennes ». comme l'autre. l'histoire. qu'elles aient duré un mois. saisit les lignes de force à leur naissance. Berlin. et en achève activement le tracé. Il n'y a pas histoire si le cours des choses est une série d'épisodes sans lien. On a cherché à la faire apparaître à travers des recherches comme celles de Max Weber [47] et de son élève Georg Lukács (surtout dans Geschichte und Kleissenbewusstsein. sans communication. Weber laisse subsister côte à côte. elle ne peut se flatter d'épuiser la réalité de l'histoire qui a été. par une abstraction méthodique. elle est toujours par principe provisoire. une raison dans la déraison. quoiqu'ils aient besoin. Il y a histoire s'il y a une logique dans la contingence. 1923). Cette comparaison ne doit pas être comprise comme un organicisme ou un finalisme honteux. comme le simple corrélatif de l'activité mentale de l'historien. toujours provisoire et conditionnel. et celle de la pratique. l'univers du savoir et celui de la pratique. ne pouvant éclairer un côté de l'événement sans mettre hors de cause. Max Weber est surtout attentif à la contingence radicale et à l'infinité du fait historique. également justifiées. laisse au second plan ce qui ne peut venir au premier. Cette antithèse entre la réalité et l'objectivité construite conduit Weber à opposer absolument l'attitude du savoir. -la perception. et appelant donc d'elle-même d'autres recherches et d'autres points de vue. les autres. nous prenons position sans reprise possible. . L'objectivité historique apparaît alors. dans ce dernier. pour le devenir. nous prenons sur nous la tâche infinie d'évaluer l'événement même. où au contraire nous faisons face au réel. Résumés de cours.Maurice Merleau-Ponty. Dans la pratique. la langue. nous sommes inévitablement opposés [48] et nos décisions également injustifiées. s'il y a une perception historique qui. Au point de départ. les options opposées de l'éthique de la responsabi- . qui attestent la nécessité de trouver un chemin entre la philosophie de l'entendement et les philosophies dogmatiques de l'histoire. un an ou un siècle. d'être repris dans une initiative humaine. Cette idée de l'histoire n'a pas été dans le cours systématiquement développée. ou s'il est un combat déjà gagné dans le ciel des idées. Collège de France 1952-1960.ne deviennent que ce qu'ils étaient. (1968) 33 rait pas de ces actions exemplaires qui font faire un pas à la durée publique et s'inscrivent dans la mémoire des hommes. dans des conditions toutes contraires à celles de la justification théorique. mais comme une référence à ce fait que tous les systèmes symboliques. et.

et celui de l'homme d'action qui prépare sa décision. Cette attitude est une constante de sa carrière. et l'estimation des [49] conséquences est souvent un jugement de valeur masqué. Cette idée d'une « parenté des choix » (Wahlverwandtschaft) fait de l'événement autre chose qu'un concours de circonstances. Il observe d'abord qu'entre le travail de l'historien. Pourtant. prouve au contraire la solidarité de l'ordre économique. ont avec lui rendu possible l'entreprise capitaliste (à savoir la constitution de la science et des techniques. sans que cependant il manifeste une nécessité immanente à l'histoire : c'est pour ainsi dire [50] au contact l'un de l'autre que ces choix ont pu finalement produire tous ensemble le capitalisme occidental. qui semblait interdire toute interprétation unifiante de l'histoire. Résumés de cours. c'est une action dans l'imaginaire. Weber finit par admettre (Politik als Beruf) que ce sont là des limites abstraites entre lesquelles. tout inépuisable qu'il soit. de l'ordre po- . Le pluralisme. Quant au pluralisme radical des options. du Droit et de l'État). Le savoir consiste à nous mettre dans la situation de ceux qui ont agi. notre vie opère une médiation. dans ses recherches concrètes. Et en effet. Weber. Il faut que ce qui s'est passé ne soit pas une réalité par principe rebelle au savoir. Les options opposées de l'éthique de la responsabilité et de l'éthique de la conscience ne sont pas exclusives : même les pures consciences choisissent le moment de faire exploser leur sincérité. Elle fait de l'histoire une sorte de maléfice. Weber entre dans l'intérieur du fait historique beaucoup plus que ses principes « kantiens » ne le comportaient. ne s'en tient pas à ces antithèses. Collège de France 1952-1960. et l'action est une anticipation du savoir. bon gré mal gré. il y a analogie profonde. et dépasse la construction d'entendement vers la « compréhension » historique. elle nous fait historiens de notre propre vie. même une pensée « polythéiste » établit une hiérarchie entre ses dieux. La profession obstinée de « polythéisme » impliquerait d'ailleurs une certaine image de la réalité historique. ne renferme aucun « irrationnel positif ». (1968) 34 lité et de l'éthique de la conscience. et l'essence du système ne préexiste pas à leur rencontre. Il faut que l'événement.Maurice Merleau-Ponty. Ceci suppose ou entraîne un réexamen du concept d'histoire. dans l'histoire de l'Occident. qui essaye de comprendre les événements. dans telles recherches comme sa célèbre étude sur L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Il se propose d'atteindre le « choix » fondamental de l'éthique calviniste et la « parenté » de ce choix avec tous ceux qui.

comporte gain et perte : elle est aussi une « dépoétisation » et met à l'ordre du jour. c'est-à-dire des réponses que l'homme donne librement à une interrogation permanente. où le problème traité par [52] le calvinisme et le capitalisme serait enfin résolu. qui produit sur d'autres plans la société capitaliste. Cette phénoménologie reste bien différente de celle de Hegel. Le capitalisme dénature l'éthique calviniste dont il procède. de l'ordre juridique. Notre contact avec notre temps est une initiation à tous les temps. L'expérience historique n'est jamais absolument concluante. la démystification du monde. si notre époque était contente d'elle-même. elle est elle-même équivoque : la « rationalisation ». est un cas particulier de la « rationalisation ». si elles ne visaient pas la totalité de l'homme.Maurice Merleau-Ponty. de l'ordre moral ou religieux. Collège de France 1952-1960. Elle n'est plus le tête-à-tête d'un entendement [51] kantien et d'un passé en soi : l'entendement découvre dans son objet sa propre origine. à partir du moment où même le fait économique est traité comme choix d'un rapport avec les hommes et avec le monde. c'est dans une interrogation permanente que tous les temps composent ensemble une seule et universelle histoire. L'attitude méthodique de l'historien « objectif » fait partie elle-même d'une histoire plus vaste. la « coquille ». Résumés de cours. Réponse à une question mal posée. l'État au sens moderne. l'histoire n'est que l'amplification de la pratique. dit Weber. parce que le sens qu'elle trouve aux faits historiques est vacillant et toujours menacé. L'intérêt du livre déjà ancien de Lukács est qu'il tente de pousser plus loin que Weber la compréhension de l'histoire et de rejoindre ain- . La philosophie de l'histoire n'ajoute pas aux certitudes de l'entendement des révélations sur l'histoire universelle. Il y a donc chez Weber l'esquisse d'une phénoménologie des choix historiques qui découvre les noyaux intelligibles autour desquels s'installe l'infini détail des faits. si le passé comme le présent n'appartenaient pas au domaine unique de la culture. comme dit Weber. (1968) 35 litique. La logique des choix ne se prolonge donc pas nécessairement en un avenir valable. parce que la question sur laquelle elle porte se transforme en cours de route. l'homme est historien parce qu'il est historique. et prend sa place dans la logique des choix. il n'en garde que la forme extérieure et. Même la métamorphose du passé par les conceptions qui lui succèdent suppose entre le présent et le passé une sorte d'entente profonde : nos vues ne bouleverseraient pas l'image du passé si elles ne s'y « intéressaient » pas. une humanité « pétrifiée ».

et avec elle l'intégration du système social. mais comme la structure éternelle du monde social. il est en fait et en droit « au foyer du processus social » vrai et se trouve en position de créer et de porter une société qui soit vraiment société. en la comprenant comme celle d'un processus et non d'une essence immobile. Reprenant l'intuition weberienne du capitalisme comme « rationalisation ». Lukács trouve dans le prolétariat la classe capable de mener à son achèvement la société ébauchée. sans cloisonnements intérieurs. le capitalisme représente une réalisation de la société (Vergesellschaftung der Gesellschaft). démystifié ou dépoétisé. et le mouvement vers la connaissance objective.occasion d'examiner la possibilité d'une dialectique historique libérée de toute tutelle dogmatique. organisé. non comme un état transitoire de la dynamique sociale. Celui-ci n'est pas une « idéologie ». comme l'économie capitaliste et par elle. qui. c'est-à-dire la couverture d'une réalité économique à découvrir. Collège de France 1952-1960. C'est en partant du présent que Lukács essaie d'atteindre une vue de la totalité. transparente. et celle-ci ne doit apparaître que comme « totalité de l'empirie ». la vie collective est pour une [53] part imaginaire. sans classe. devenue vraiment dialectique réelle. parce que ces sociétés n'ont pas encore rompu le « cordon ombilical » qui les relie à la nature. Dans les civilisations dites primitives. (1968) 36 si les intuitions marxistes. il a une fonction propre. C'est cette rupture que la civilisation capitaliste va consommer. Lukács la précise et l'anime en la développant vers le passé précapitaliste et l'avenir postcapitaliste. et entre les faits qui sont capables d'une interprétation économique subsistent des lacunes ou des intermondes qui sont remplis par le mythe. il se donnera. Résumés de cours. Pour échapper à un jugement d'ensemble qu'il tend à induire. va se scléroser en objectivisme et en scientisme. À l'égard des civilisations précapitalistes. Avec le pouvoir du prolétariat se réaliseraient donc une production qui ne . Étant en effet le degré extrême et le refus absolu de la « réification ». qui avait posé les bases d'une conscience du social. Cet épisode de la science sociale n'est qu'un aspect [54] du processus général de réification qui coupe la civilisation capitaliste de ses origines humaines et donne à la marchandise et aux lois de l'échange en économie de marché la valeur de catégories. Cependant la réalisation de la société est contrariée par un empêchement interne : le système échoue à maîtriser théoriquement et pratiquement la vie du tout social.Maurice Merleau-Ponty. . se propose de lui-même à une interprétation d'ensemble qui le connaisse dans sa vérité. en un seul champ de forces.

comme la concentration d'un sens épars dans l'histoire. Le rationalisme de Hegel est ainsi remis en question . parce qu'elle ne ferait qu'expliciter le mouvement de l'histoire. et par exemple Lukács spécifiait que le matérialisme historique changerait de fonction et de sens : le parallélisme de l'économie et de l'histoire. La vérité ne se trouve pas dans certains sujets historiques existants. La logique historique impose au cours des choses des problèmes. mais dans leur confrontation. quand l'invention humaine les a réintégrés au sens du tout. (1968) 37 s'entrave pas dans ses propres formes. mais l'explicitation cohérente et totale de ce que signifie le devenir humain. . un développement également libre du savoir et de la production débarrassés de leurs entraves. les contradictions s'accumulent et s'accroissent.la solution que Lukács choisit n'étant que l'in- .ce n'est qu'après coup. qui est de soi essentiellement « philosophique ». et tant qu'ils ne sont pas résolus. Résumés de cours. signifierait. et aussi les conditions d'une connaissance vraie de la société et de toute l'histoire. dans la société postcapitaliste. esquissé en elle. Mais elle n'impose pas avec nécessité une solution. La reconstruction philosophique de l'histoire ne serait pas une de ces mises en perspective provisoires et facultatives dont parlait Max Weber. Collège de France 1952-1960. Le cercle d'existence dont Weber ébauchait la théorie quand il disait que l'homme est historien parce qu'il est historique et que sa pratique est un appel au savoir et à la théorie. L'histoire serait ainsi la genèse de la vérité et la « philosophie de l'histoire » ne serait pas une discipline transcendante. ou recherche de la vérité.Maurice Merleau-Ponty. ni dans la prise de conscience théorique. se retrouve chez Lukács sous la [56] forme d'un savoir et d'une pratique solidaires et ouverts. la constitution en elle d'une classe définie comme « suppression de soi-même » (Selbstaufhebung) et avènement de l'universel. elle nous intéresse ici au point de vue méthodologique : elle fait apparaître la philosophie. qui signifiait dans l'âge capitaliste de l'histoire que l'histoire s'explique par l'économie. La société neuve dépasserait les conceptions polémiques dont elle s'est servie dans la lutte. [55] Quoi qu'il en soit des nombreuses questions que cette analyse soulève. et il n'y a pas lieu de supposer une raison cachée qui les oriente et prenne par « ruse » le costume de la contingence. que les hasards de l'histoire apparaissent et sont rationnels. dans leur pratique et dans leur vie commune.

de la puissance de doute et d'interrogation que Weber appelait « culture ». Peut-on penser que la négativité reste elle-même quand elle est réalisée dans un porteur historique ? C'est d'autant plus douteux que l'auteur lui-même a depuis renoncé à ces vues. C'est remettre en cause l'idée marxiste d'un sens qui soit immanent à l'histoire.Maurice Merleau-Ponty. Il insiste aujourd'hui sur l'opacité du social comme « seconde nature ». Résumés de cours. paraît donc renvoyer à l'infini l'idée limite de rapports sociaux transparents et avec elle la définition catégorique de l'histoire comme genèse de la vérité. Collège de France 1952-1960. La question doit être reprise à ce point. (1968) 38 carnation dans l'histoire de la négativité. .

Collège de France 1952-1960 1954-1955 Retour à la table des matières . Résumés de cours.Maurice Merleau-Ponty. (1968) 39 [57] RÉSUMÉS DE COURES. Collège de France 1952-1960.

Maurice Merleau-Ponty. Si elle considère son propre passé. pas d'échange. Collège de France 1952-1960 1. il n'y a. c'est qu'il y a eu là-bas cet autre qui s'appelle mystérieusement moi. ils sont à chaque instant le reflet exact des actes et des pouvoirs de la conscience. pas de mouvement. Collège de France 1952-1960. de la conscience à l'objet. C'est par [60] une série continuée d'éclatements que mon passé a cédé la place à mon présent. leur existence propre n'est pour elle que sa pure négation. Enfin. Cours du jeudi L'«institution» dans l'histoire personnelle et publique 1954-1955 Retour à la table des matières On cherche ici dans la notion d'institution un remède aux difficultés de la philosophie de la conscience. elle sait seulement . si la conscience considère les autres. il n'y a rien en eux qui puisse la relancer vers d'autres perspectives. Même si l'on admet que certains d'entre eux ne le sont « jamais complètement » (Husserl). mais qui n'a de commun avec moi qu'une ipséité absolument universelle. Devant la conscience. (1968) 40 [59] RÉSUMÉS DE COURES. que je partage aussi bien avec tout « autre » dont je puisse former la notion. il n'y a que des objets constitués par elle. Résumés de cours. elle ne sait pas qu'ils la voient. tout ce que la conscience sait.

Les divers temps et les diverses temporalités sont incompossibles et ne forment qu'un système d'exclusions réciproques. Et ma relation avec autrui ne se réduirait pas à une alternative : un sujet instituant peut coexister avec un autre. formeront une suite pensable ou une histoire. dont les trois premiers ont trait à l'histoire personnelle ou intersubjective. Résumés de cours. on comprendrait au contraire qu'il ne soit pas instantané. Si le sujet était instituant. comme une charnière. comme souvenir objectif. et est donc entre les autres et moi. . . Collège de France 1952-1960. mais comme appel à une suite. L'analyse de l'amour chez .Maurice Merleau-Ponty. non constituant. qui se font écho l'un à l'autre. entre moi et moi-même. [61] On entendait donc ici par institution ces événements d'une expérience qui la dotent de dimensions durables. mais vraiment dans l'entredeux. parce que l'institué n'est pas le reflet immédiat de ses actions propres.et jusque dans les fonctions humaines que l'on croyait purement « biologiques » (la puberté présente le rythme de conservation. non pas à titre de survivance et de résidu. de [62] sorte qu'il devient impossible d'expliquer la conduite par son passé. ou à une élaboration indéfinies : conservation et dépassement sont plus profonds. Il y a quelque chose comme une institution jusque dans l'animalité (il y a une imprégnation de l'animal par les vivants qui l'entourent au début de sa vie). Cette notion a été approchée à travers quatre ordres de phénomènes. (1968) 41 qu'elle est vue. peut être repris ensuite par lui-même ou par d'autres sans qu'il s'agisse d'une recréation totale. et qu'autrui ne soit pas seulement le négatif de moi-même. . exigence d'un avenir. la conséquence et la garantie de notre appartenance à un même monde. mais encore donner lieu à une recherche au sens de Kafka. et le dernier à l'histoire publique. . Ce que j'ai commencé à certains moments décisifs ne serait ni au loin. par rapport auxquelles toute une série d'autres expériences auront sens. reprise et dépassement des événements anciens. Cependant chez l'homme le passé peut non seulement orienter l'avenir ou fournir les termes des problèmes de l'adulte.ou encore les événements qui déposent en moi un sens. ni actuel comme souvenir assumé.ici les conflits œdipiens. dans le passé. comme d'ailleurs par son avenir.qui est caractéristique de l'institution). comme le champ de mon devenir pendant cette période.

De même. que cette impossibilité a lieu. quoiqu'il se reconnaisse en lui. puisqu'il y a transfert d'une manière d'aimer apprise ailleurs ou dans l'enfance. du sujet et de l'« objet ». d'autres recherches paraissent faire diversion. La recherche s'arrête dans une impasse. les problèmes (celui de la perspective par exemple) sont rarement résolus directement. Mais. [63] L'institution d'une œuvre chez le peintre. lui. En première approximation. Collège de France 1952-1960. d'un style dans l'histoire de la peinture. puisque l'amour ne porte jamais que sur une image intérieure de l'« objet ». qui suffit à donner un sens commun à toutes ses tentatives et à en faire une histoire. cette cristallisation l'un sur l'autre du passé et de l'avenir. une « interrogation » de la peinture. Tout se tient. ne faut-il pas que les vérités soient liées en un système qui ne se révèle que peu à peu. du positif et du négatif. et Proust entrevoit une via negativa de l'amour. La série des « idéalisations » qui fait apparaître le nombre entier comme cas particulier d'un nombre . il est bien impossible de prétendre que l'amour présent ne soit qu'un écho du passé : le passé au contraire fait figure de préparation ou préméditation d'un présent qui a plus de sens que lui. le mouvement du savoir n'en offre pas moins cette [64] circulation intérieure entre le passé et l'avenir qu'on remarque dans les autres institutions. mais dont l'ensemble repose en soi hors du temps ? Pour être plus agile et apparemment plus délibéré. sans permettre de l'anticiper par concepts. Chacune de ses œuvres annonce les suivantes. il faudrait que l'amour ne fût pas vécu par quelqu'un. offre la même logique souterraine. Au plus haut point de l'aliénation. et cependant il ne saurait dire où il va. dans l'histoire de la peinture. la jalousie devient désintéressement. incontestable dans le chagrin. pour être vrai et atteindre l'autre lui-même. quoique ce soit la réalité de la séparation et de la jalousie. et que.Maurice Merleau-Ponty. Résumés de cours. Le peintre apprend à peindre autrement en imitant ses devanciers. Il y a donc. obéit-il à une logique manifeste ? S'il doit y avoir une vérité. plutôt qu'un problème. mais ce nouvel élan permet de franchir l'obstacle d'un autre biais. reste à constater que cette négation est un fait. . une fois reconnu que l'amour pur est impossible et qu'il serait négation pure.et fait qu'elles ne peuvent pas être semblables. (1968) 42 Proust montre cette « simultanéité ». Ceci n'est-il vrai que du domaine préobjectif de la vie personnelle et de l'art ? Le développement du savoir. le sentiment est une illusion et l'institution une habitude.

Collège de France 1952-1960. reste étranger aux aventures de l'expérience. . Il y a simultanément décentration et recentration des éléments de notre propre vie. sous les réserves faites plus haut au sujet de la notion de système. mais à un tableau de diverses possibilités complexes. Ces fragments d'analyses tendent à une révision de l'hégélianisme. et dont nous ne pouvons pas dire que l'une soit plus vraie que l'autre. de la liaison vivante. Si la conscience théorique. à un autre « outillage mental » (L. et il faut qu'elle prenne à son compte la méditation de l'être. et non par ubiquité de principe. grevées d'un coefficient de facticité.ou elle demeure tout entière dans la philosophie. . qui reste sous-entendue. plus artificieuse. se laisser dominer par la pensée. originaire entre les éléments du monde. dans ses formes les plus assurées. et ce travail du passé contre le présent n'aboutit pas à une histoire universelle close. actuelle. Febvre) que par l'autocritique de ses catégories. qui est la découverte de la phénoménologie. Même dans l'ordre du savoir exact. en la subordonnant à la vision systématique du philosophe. qui. par pénétration latérale. elle ne peut se conclure par la formule prédialectique « l'Être est ». à un système complet de toutes les combinaisons humaines possibles à l'égard de telle institution comme la parenté par exemple. Ce serait oublier que la pensée n'a accès à un autre horizon historique. C'est ce développement de la phénoménologie en métaphysique de l'histoire que l'on voulait ici préparer. (1968) 43 plus essentiel ne nous installe pas dans un monde intelligible d'où il pourrait être déduit. Résumés de cours. Or ou bien la phénoménologie n'est qu'une introduction au savoir vrai. Il y a vérité au sens d'un champ commun aux diverses entreprises du savoir. mouvement de [65] nous vers le passé et du passé ranimé vers nous. on pourrait croire qu'en retour l'histoire va bénéficier du rapprochement et. n'est pas étrangère à l’historicité.Maurice Merleau-Ponty. et a moins d'ouverture sur un avenir moins riche. lui. L'historicité du savoir n'en est pas un caractère « apparent ». mais qui la met au passé. toujours liées à des circonstances locales. qui nous laisserait libre de définir analytiquement la vérité « en soi ». c'est à une conception « structurale » de la vérité (Wertheimer) qu'il faut tendre. quoique nous puissions dire que l'une est plus fausse. mais reprend l'évidence propre du nombre entier.

Collège de France 1952-1960. ce ne sont pas des obstacles. Résumés de cours. nous sommes ramenés aux difficultés d'une philosophie qui incorpore le sujet à un ordre cosmique et fait du fonctionnement de l'esprit un cas particulier de la finalité naturelle. Le cours cherchait à prolonger au-delà de la nature sensible l'ontologie du monde perçu. comment elle peut être inspirée par un passé qui [67] apparemment lui échappe. Et si vraiment ils lui résistent. sans pourtant qu'il y soit inséré.Maurice Merleau-Ponty. ou enfin se rouvrir un accès à ce passé. C'est à ce problème que se heurte toute théorie de la perception. (1968) 44 [66] RÉSUMÉS DE COURES. et en retour l'explicitation de l'expérience perceptive doit nous faire faire connaissance avec un genre d'être à l'égard duquel le sujet n'est pas souverain. la mémoire 1954-1955 Retour à la table des matières Comment concevoir que le sujet rencontre jamais des obstacles ? S'il les a lui-même posés. Collège de France 1952-1960 2. . l’inconscient. Qu'il s'agisse de comprendre comment la conscience peut dormir. Cours du lundi Le problème de la passivité : le sommeil.

La négation du monde dans le sommeil est aussi une manière de le maintenir. elle joue avec eux. cette relation en posant que dormir c'est être absent du monde vrai ou présent à un monde imaginaire sans consistance. qui n'est pas vraiment absent.plus précisément. au point de contact du « dehors » et de celui qui est appelé à le vivre. et dont le poids. pur pouvoir de viser n'importe quoi à travers n'importe quel emblème. mais réaliser un certain écart. avec notre naissance. c'en est l'involution provisoire. . dans lequel le corps marque notre place. mais plutôt distant. Vivre. malgré les mots. elle est encombrée des débris du passé et du présent. Nos relations de la . intervient jusque dans les actions par lesquelles nous le transformons. une certaine variante dans un champ d'existence déjà institué.et [68] déforme. la dédifférenciation. La distinction du réel et de l'onirique ne peut être la distinction simple d'une conscience remplie par les sens et d'une conscience [69] rendue à son vide propre. Le rêve n'est pas une simple variété de la conscience imageante telle qu'elle est dans l'état de veille. le repli sur une relation globale ou prépersonnelle avec le monde. comme celui d'un volant. Une philosophie de la conscience traduit. la pensée ou conscience de dormir. comment elle prendrait jamais au sérieux les conditions que la veille met à l'affirmation d'une réalité. avec lequel il continue d'entretenir un minimum de relations qui rendront possible le réveil. (1968) 45 la passivité est possible à condition que « avoir conscience » ne soit pas « donner un sens » que l'on détient par-devers soi à une matière de connaissance insaisissable. c'est le retour à l'inarticulé. une opération. Collège de France 1952-1960. Si le rêve était ce caprice sans limites. Résumés de cours. on ne voit pas comment la conscience endormie pourrait jamais s'éveiller. un acte. Les deux modalités empiètent l'une sur l'autre. . c'est une modalité du cheminement perceptif. n'est pas seulement imposer perpétuellement des significations. et la conscience dormante n'est donc pas un recès de néant pur. qui est toujours derrière nous. comment nos rêves pourraient avoir pour nous cette sorte de poids qu'ils doivent à leurs rapports avec notre passé.Maurice Merleau-Ponty. c'est faire valoir le négatif comme positif en l'absence de tout repère et de tout contrôle. pour un homme. s'il rendait la conscience à sa folie essentielle qui tient à ce qu'elle n'a pas de nature et est immédiatement ce qu'elle invente d'être ou de penser qu'elle est. mais continuer un tourbillon d'expérience qui s'est formé. Dormir n'est pas.

Résumés de cours. une hésitation de la liberté imageante. . réduite aux élaborations anciennes du sujet. clair aussi. des modes de projection appelés par le symbolisme primordial et par la structure de la conscience onirique. dans la Science des Rêves de Freud. Le rêve pose déjà le problème de l'inconscient. et ceci suffit à contester le clivage du réel et de l’imaginaire. de ce qui rêve en nous. responsable du rêve et plus généralement de l'élaboration de notre vie. l'inconscient n'est plus qu'un cas particulier de la mauvaise foi. vise les objets et les êtres à travers le négatif qu'il en détient. du fonds inépuisable. qui vaut pour le contenu latent en vertu des équivalences. suit de proche en proche un chemin dont il n'a pas le relevé total. Rêver n'est pas traduire un contenu latent clair pour lui-même (ou pour le second sujet pensant) dans le langage. On perd ainsi de vue ce que Freud a apporté de plus intéressant. d'une « pensée non conventionnelle » (Politzer).et ces descriptions veulent dire que l'inconscient [71] est conscience perceptive. . indestructible. Collège de France 1952-1960. du contenu manifeste. mais menteur. Mais la discussion de l'inconscient freudien reconduit d'ordinaire au monopole de la conscience : on le réduit à ce que nous décidons de ne pas assumer. qui ne dit oui que tacitement. toute une description de la conscience onirique. comme cette décision nous suppose au contact du refoulé. Il y a. mais pas davantage le déguisement délibéré. . ce qui suf- .Maurice Merleau-Ponty. originaire. sur lequel nos rêves sont prélevés. procède comme elle par une logique d'implication ou de promiscuité. de calcul et de pensée actuels.conscience qui ignore le non. en produisant devant l'analyste les réponses qu'il attend d'elle. abri du sujet rêvant. enfermée dans un « monde pour nous ». . et luimême a admis que cette « démonologie » n'était qu'une « conception psychologique fruste ».non pas l'idée d'un second « je pense » qui saurait ce que nous ignorons de nous. de sorte que nos rêves ne sont pas circonscrits au moment où nous les rêvons et importent en bloc dans notre présent des fragments entiers de notre durée préalable. On reproche avec raison à Freud d'avoir introduit sous le nom d'inconscient un second sujet pensant dont les productions seraient simplement reçues par le premier. incapable de parole. (1968) 46 veille avec les choses et surtout avec les autres ont par principe un caractère onirique : les autres nous sont présents comme des rêves. et. comme des mythes.mais l'idée d'un symbolisme [70] qui soit primordial. c'est vivre le contenu latent à travers un contenu manifeste qui n'en est pas l'expression « adéquate » du point de vue de la pensée éveillée.

Collège de France 1952-1960. qu'elles ont toutes leur vérité. que la mémoire est donc construction . Résumés de cours. La réflexion semble exiger des . pour commencer.« Où suis-je et quelle heure est-il ? ». à l'instant où revient le souvenir oublié et gardé par l'oubli. L'essentiel du freudisme n'est pas d'avoir montré qu'il y a sous les apparences une réalité tout autre. on verrait que la mémoire vraie se trouve à l'intersection des deux. l'activité et la passivité de la mémoire ne peuvent être réconciliées que si l'on renonce à poser le problème en termes de représentation. (1968) 47 fit à ordonner ses démarches. alors il n'y aurait pas d'alternative entre conservation et construction. Si. que souvenir explicite et oubli sont deux modes de notre relation oblique avec un passé qui ne nous est présent que par le vide déterminé qu'il laisse en nous. étaient attribués à un schéma postural qui détient et désigne une série de positions et de possibilités temporelles. quand il glisse au passé. si le corps était ce qui répond chaque fois à la question .et que pourtant il faut une autre mémoire derrière [72] celle-là. cette phénoménologie ont toujours quelque chose de décevant. Ces descriptions. L'immanence et la transcendance du passé. que la pluralité des interprétations possibles est l'expression discursive d'une vie mixte. la mémoire ne serait pas le contraire de l'oubli. un passé donné gratuitement et en raison inverse de notre mémoire volontaire. si nos rapports avec lui. qui mesure la valeur des productions de la première. chemine dans un lacis de relations équivalentes aux relations vraies qu'il ne possède pas et dont il tient compte. où chaque choix a toujours plusieurs sens sans qu'on puisse dire que l'un d'eux est seul vrai. Le délire comme le rêve est plein de vérités imminentes. sans le mettre en mesure de les nommer « par leur nom ». mais que l'analyse d'une conduite y trouve toujours plusieurs couches de signification. [73] parce qu'elles se bornent à déceler le négatif dans le positif et le positif dans le négatif.Maurice Merleau-Ponty. On pourra toujours montrer que la conscience ne trouve dans ses « représentations » que ce qu'elle y a mis. comme nos rapports avec l'entourage spatial. Le problème de la mémoire est au point mort tant qu'on hésite entre la mémoire comme conservation et la mémoire comme construction. mais une certaine position unique de l'index de l'être au monde. le présent n'était pas « représentation » (Vorstellung).

Résumés de cours. ce qui est poser les bases d'une philosophie dialectique. (1968) 48 éclaircissements supplémentaires.Maurice Merleau-Ponty. . si l'on donne les raisons de principe pour lesquelles les rapports du négatif et du positif se présentent ainsi. Collège de France 1952-1960. La description n'aura sa pleine portée philosophique que si l'on s'interroge sur le fondement de cette exigence elle-même.

(1968) 49 [75] RÉSUMÉS DE COURES. Collège de France 1952-1960 1955-1956 Retour à la table des matières . Résumés de cours.Maurice Merleau-Ponty. Collège de France 1952-1960.

. et les philosophies du passé ne sont intervenues. de leur agencement interne et de leurs problèmes avoués. (1968) 50 [77] RÉSUMÉS DE COURES. de se retrouver en lui. Nous n'avions pas à justifier cette idée par les méthodes de l'histoire inductive. Cours du jeudi La philosophie dialectique 1955-1956 Retour à la table des matières Le titre même du cours supposait l'existence d'une manière de penser commune aux philosophies ordinairement appelées « dialectiques ». Cependant.que pour rendre parlant ce schéma. à définir par-delà leurs discordances. même et surtout si elle se limite à ce que les philosophies du passé ont pu vouloir dire compte tenu de leur contexte historique. qui sont d'aujourd'hui comme d'hier. . il n'était pas davantage question de remplacer par une construction les conclusions de l'histoire (à supposer qu'elle soit jamais conclusive). à côté de l'histoire de [78] la philosophie. Collège de France 1952-1960 1. Collège de France 1952-1960. Cette recherche ne revendiquait pour la philosophie que le droit de penser à son passé.particulièrement dans le cours du lundi. exercice légitime à sa place. Nous nous sommes proposé seulement de circonscrire une méthode intellectuelle et des thèmes. Résumés de cours.Maurice Merleau-Ponty. .

et ainsi se succèdent continuellement devant la pensée sans jamais pouvoir être posés. Comme pensée des contradictoires. L'idée d'un travail du négatif. elle le fait apparaître devant . ni cette identité par équivoque dont joue la « mauvaise dialectique ». C'est-à-dire qu'elle n'admet entre eux ni la conciliation relativiste. puisqu'elle conçoit comme un problème son propre commencement. Collège de France 1952-1960. comme fécondité [79] de la contradiction.Maurice Merleau-Ponty. La notion hégélienne de négation de la négation n'est pas une solution de désespoir. que si le non de la négation est capable d'exercer sa fonction contre luimême en tant que négation abstraite ou immédiate. n'est pas un perfectionnement tardif ou une sclérose de la pensée dialectique : c'en est le ressort primordial (aussi n'est-on pas étonné de la trouver indiquée dans Platon. Résumés de cours. Elle est la formule de toute contradiction opérante. Nous l'avons rapprochée de la notion moderne de transcendance. Comme pensée « subjective ». ou à susciter en face de lui un terme qui l'annule. La pensée dialectique s'est développée avant la philosophie réflexive. Il n'y a contradiction effective que si la relation du positif et du négatif n'est pas l'alternative. ils s'appellent justement en tant qu'ils s'excluent. le détruit et le sauve. au sens que la réflexion y découvre ultérieurement. qu'on abandonnerait. Si chacun des opposés n'est que l'absence ou l'impossibilité de l'autre. 2. quand il appelle le « même » « l’autre que l'autre »). comme simple absence. en la laissant de côté. et avec lequel il ne saurait y avoir coïncidence. Ici et là le rapport de soi à soi passe par le dehors. c'est-à-dire d'un être par principe à distance. la médiation est exigée par l'immédiat. et de fonder la contradiction en fondant son dépassement. d'une négation qui ne s'épuise pas à exclure le positif. mais qui le reconstruit au-delà de ses limitations. envers qui la distance est un lien. (1968) 51 La pensée dialectique a été définie : 1. et. c'est la pensée dialectique elle-même. On peut dire cependant que la dialectique est pensée « subjective » au sens que Kierkegaard [80] ou Heidegger ont donné à ce mot : elle ne fait pas reposer l'être sur lui-même. tandis que la philosophie réflexive réduit l'irréfléchi. ou encore il y a médiation par soi. un artifice verbal pour sortir d'embarras. et en un sens elle en est l'adversaire.

La conclusion n'est à vrai dire que l'intégration des démarches [81] précédentes. c'est depuis toujours que la dialectique est une expérience de la pensée. ici encore. « en soi ». et de même ses conclusions garderont en elles-mêmes tout le progrès qui y a conduit. et. [82] . de cheminer et de ne s'exprimer jamais. Le dialecticien est donc toujours un « commençant ». C'est donc à une révision des notions ordinaires de sujet et d'objet que la pensée dialectique invite. Or il ne suffit pas de dire vaguement que l'objet est subjectivité sous un certain rapport. c'est-à-dire un cheminement au cours duquel elle apprend. Collège de France 1952-1960. Il ne s'agit pas seulement. C'est dire que la circularité de la pensée dialectique n'est pas celle d'une pensée qui a fait le tour de tout et ne trouve plus rien de neuf à penser : au contraire. la dialectique ne fait que devenir elle-même : il lui est essentiel de ne se réaliser que peu à peu. Résumés de cours. ou l'oubliait. comme dira Hegel. comme le montre le fameux « parricide » du Parménide. et qu'elle ne soit que son passage à l'être pour soi. Déjà chez Platon. sur ce terrain. en même temps que comme destruction. ou le mettait vraiment au passé. Puisqu'elle ne veut sacrifier l'un à l'autre ni l'irréfléchi ni la réflexion. Enfin. quoique la formule. (1968) 52 quelqu'un. de ce qui était avant elle. la genèse ou la filiation historique est mise au nombre de ces négations qui intériorisent et conservent. quoique ce qu'elle apprend fût déjà là. 3. « en une seule proposition ». et tout est toujours à penser de nouveau pour la dialectique.Maurice Merleau-Ponty. celle-ci se bornerait à aménager la vie commune des opposés en ramenant la contradiction à une différence de rapports. comme on l'a quelquefois dit. et conçue comme un cas éminent de relation dialectique. comme réponse à une interrogation. Ce n'est donc pas par hasard que le XIXe siècle a « appliqué » la dialectique à l'histoire. et la subjectivité objet sous un autre rapport. de « relativiser le sujet et l'objet » : comme toute pensée « relativiste ». Comme pensée circulaire. n'ait été donnée que par Hegel. C'est en ce qu'elle a de plus négatif que la subjectivité a besoin d'un monde et en ce qu'il a de plus positif que l'être a besoin d'un non-être pour le circonscrire et le déterminer. la pensée dialectique s'apparait à elle-même comme développement. la vérité cesserait d'être vérité en acte si elle se séparait de son devenir. avant elle.

cette seconde philosophie a prévalu définitivement (de là vient que Marx [84] peut y définir la dialectique comme « l'intelligence positive des choses existantes »). et fait de l'extériorité une « faiblesse de la Nature ». Il y a donc un absolu dialectique. par-delà le communisme. la vie toute positive de l'homme comme être « naturel » ou « objectif ». La critique du système et de la spéculation. ni être pensé. elle ne peut se limiter aux relations du multiple. la pensée dialectique est un équilibre difficile. Dans la dernière partie du cours. Position instable par définition. et en particulier dépossède la Nature de sa propre [83] idée. Comme pensée négative. Résumés de cours. soit par la pensée négativiste. Chez le Marx du Manuscrit de 1844. une sorte d' « athéisme religieux ». pencher la balance du côté du sujet. elle est ouverte. et bien plus encore chez les marxistes. il est immanent à l'expérience. qui est saine en elle-même et aurait pu annoncer une dialectique du réel. ni être. à côté d'une conception de l'histoire comme « acte de naissance » de l'homme et comme négativité. qui n'est là que pour maintenir à sa place et dans son relief le multiple. et se donne pour horizon. c'est-à-dire à la pensée dialectique elle-même. on s'est proposé d'étudier quelques-unes de ces déviations. on trouve. c'est de . donne donc une priorité ontologique à l'« intérieur ». la polémique contre la pensée « objective » et l'« historico-mondial ». dont la place reste marquée. et toujours menacée soit par la pensée positiviste.Maurice Merleau-Ponty. comme l'Un de la Première Hypothèse du Parménide. ne marque pas pour autant un vrai retour à l'inspiration dialectique. disait Platon. finit par s'en prendre à la notion de médiation. qui finalement transforme la dialectique en système. une joie qui se définit par la souffrance. l'indistinction des contradictoires. Collège de France 1952-1960. Mais par ailleurs. qu'il défend contre Feuerbach une philosophie naturaliste qui localise la dialectique dans la phase préparatoire de la « préhistoire » humaine. chez les successeurs de Hegel. et c'est toujours à travers la pluralité des participations qu'il apparaît. sous le nom singulier de « décision » ou « choix ». elle comporte un élément de transcendance. qui a résolu l'énigme de l'histoire. On a examiné chez Hegel le passage de la dialectique à la spéculation. et par recommander. Dans Le Capital. pour s'opposer à l'absolutisation des relations. ne peut. Il est « fluidifié » en elles. du « négativement rationnel » au « positivement rationnel ». à un πέκεινα της ο σιας. cet au-delà de l'être. dans la définition de l'absolu. Chez Kierkegaard. Chez nos contemporains. fait. (1968) 53 Ainsi comprise. « négation de la négation ». une foi qui se définit par l'ignorance.

elle n'est rien parce qu'elle exige tout. totale ou nulle. Philosophie qui met en évidence. Ce qui en tient lieu est une sorte de sacrifice du néant. entre l'être qui est pleine positivité et le néant qui « n'est pas ». Résumés de cours. un critère le soumettrait à des conditions et il n'y a pas de conditions qui garantissent et qui limitent la relation de l'être et du néant : elle est. la difficulté essentielle et la tâche de la dialectique. Il ne saurait trouver. son refus une adhésion. il ne saurait y avoir de dialectique. dans l'ordre de l'être auquel il est condamné et auquel il est étranger. ce qui nie et ce qui est nié. elle est totale parce que le néant n'est pas. car. qui se voue tout entier à manifester l'être et nie absolument la négation absolue qu'il est. . un critère pour ses choix. Collège de France 1952-1960. Chez Sartre. le négatif est équivoque par principe. son adhésion est un refus. A la fois serviteur et maître. en fondant le choix.Maurice Merleau-Ponty. comme on voudra. la crise. plus qu'aucune autre ne l'a fait. (1968) 54 nouveau la pensée « négativiste » qui prédomine. et elle colore curieusement leur néo-marxisme.

Cours du lundi Textes et commentaires sur la dialectique 1955-1956 Retour à la table des matières Il a été conçu comme un libre commentaire de textes. Considérés d'abord (et par Bergson encore) comme des sophismes dont une intuition directe devait faire justice. Les arguments de Zénon ont été étudiés comme une sorte de test de la pensée dialectique à travers les générations de philosophes qui les ont discutés. en raison des lumières qu'ils jettent sur la pensée dialectique. Collège de France 1952-1960 2. ils sont finalement reconnus comme des paradoxes caractéristiques des rapports du fini et de l'infini en mathématiques (A. . Collège de France 1952-1960. Koyré). Résumés de cours. choisis. d'une dialectique [86] bavarde et « ventriloque » à la vraie dialectique. La légende de Zénon nous montre le passage d'une pensée qui dénonce des scandales logiques au nom d'un idéal d'identité. à une pensée qui au contraire accueille la contradiction comme mouvement de l'être. (1968) 55 [85] RÉSUMÉS DE COURES. dans la philosophie dialectique et hors d'elle.Maurice Merleau-Ponty.

. . Ainsi de Descartes. avec le principe de l' « ordre des raisons ». mais qui se trouve amené à envisager un ordre qui ne serait pas nécessairement linéaire. Gueroult dans son article de 1931. Ainsi enfin de Pascal. Ainsi de Montaigne. (1968) 56 Le Parménide de Platon. pour ainsi dire. On s'est ensuite attaché à noter le passage de la dialectique chez des auteurs qui n'en font pas profession et qui l'accueillent à leur insu ou même contre leur gré. qui fondent sa sagesse. sur place. et des rares occasions. avec digression et retour au centre. qui a donné. quand il esquisse une méthode de convergence et une conception de l' « ordre » quasi perceptif. . Ceci a été l'occasion de discuter les interprétations récentes du platonisme comme dualisme et décadence. et aussi le Théétète et le Sophiste ont été étudiés comme exemples d'une dialectique qui n'est ni ascendante. et à suggérer un nexus rationum. où nous réussissons à faire « marcher d'une seule pièce » tout notre être. chez qui elle est surtout la description des paradoxes du soi. ni descendante.décrit par M. Collège de France 1952-1960.a enfin donné l'occasion de réexaminer le rapport de la philosophie avec son histoire et avec l'histoire en régime de pensée dialectique.Maurice Merleau-Ponty. celui de la philosophie la moins dialectique qui soit. [87] Le passage de l'antithétique de la Raison Pure de Kant à la dialectique de Hegel. et qui se maintient. Résumés de cours. c'est-à-dire une théorie dialectique de la vérité.

Collège de France 1952-1960. (1968) 57 [89] RÉSUMÉS DE COURES.Maurice Merleau-Ponty. Collège de France 1952-1960 1956-1957 Retour à la table des matières . Résumés de cours.

Collège de France 1952-1960. une ontologie qui passe sous silence la Nature s'enferme dans l'incorporel et donne. Tout naturalisme mis à part. C'est la permission qu'on se donne de les faire paraître comme pure négativité. Résumés de cours.le concept de Nature.et même à ceux de l'année prochaine . Cours du jeudi LE CONCEPT DE NATURE 1956-1957 Retour à la table des matières En donnant pour unique sujet aux cours de cette année . Inversement. et qu'elle n'est pas un élément subalterne ou secondaire de cette solution. nous semblons insister sur un thème inactuel. pour cette raison même. (1968) 58 [91] RÉSUMÉS DE COURES. on ne se détourne qu'en apparence de ces problèmes prépondérants. une image fantastique de l'homme. on cherche à en préparer une solution qui ne soit pas immatérialiste. Collège de France 1952-1960 1. . de l'esprit et de l'histoire. c'est [92] avec la double conviction qu'elle n'est pas à elle seule une solution du problème ontologique. en revenant à la philosophie de la Nature. de l'histoire et de l'homme.Maurice Merleau-Ponty. Si l'on s'appesantit sur le problème de la Nature. Mais l'abandon où est tombée la philosophie de la Nature enveloppe une certaine conception de l'esprit.

Cette mauvaise dialectique a peut-être son origine chez Marx lui-même. Le Manuscrit économico-politique de 1844 présente la Nature tantôt comme un état d'équilibre qui est de droit. tantôt pour la nier. Der junge Hegel) que le marxisme ne peut donner simplement raison au naturalisme de Feuerbach contre l'idéalisme de Hegel. la Nature est pour elle partout et nulle part. A plus forte raison ne tente-t-on aucune confrontation entre la Nature à laquelle pouvait penser Engels et celle que nous avons appris à connaître depuis cinquante ans.et finalement mêlées de force dans l'absolu de l'« activité objective » (Thèses sur Feuerbach). et qui cependant est introuvable dans l'expérience humaine. beaucoup de constructions abstraites. À la vérité. dans l'objet pur. le medium vrai de la dialectique. C'est un objet d'où nous avons surgi. Collège de France 1952-1960.et tantôt comme ce que l'histoire humaine nie et transforme. Toujours est-il que même quand un philosophe marxiste admet (G. il ne se risque pas à décrire la troisième position. une idée tout objectiviste de la Nature. on est mis en présence d'une énigme [94] où le sujet. Il se [93] peut donc que la philosophie de Marx elle-même suppose. Qu'il s'agisse du fait . dans lequel tout ce qui est contenu. Objet pur. et continue sans autre précision de faire profession de « matérialisme ». elle le façonne et le transforme. Résumés de cours. dans un être massif. le partenaire de la conscience dans le tête-à-tête de la connaissance.Maurice Merleau-Ponty. La plus célèbre des philosophies de l'histoire repose sur un concept qui n'a jamais été élucidé et qui est peut-être mythique. qui devrait être le leur. Mais ce que nous savons de la Nature nous permet-il de lui faire jouer ce rôle ontologique ? On ne se le demande pas. Lukács. (1968) 59 Il paraît d'abord étonnant que les philosophes marxistes donnent si peu d'attention à ce problème. comme une hantise. être en soi.l'être stable qui se refermera sur l'histoire humaine achevée. . La certitude d'être par principe dans l' « objectif » autorise beaucoup d'inattention aux contenus. . en particulier à notre savoir de la Nature et de la matière. on n'est donc pas si loin de l'histoire. où nos préliminaires ont été peu à peu posés jusqu'à l'instant de se nouer en une existence. tantôt pour l'affirmer. dès qu'on s'y attache un peu. l'histoire et toute la philosophie sont intéressés. . En cherchant à élucider ce problème. l'esprit. dès l'abord. Il est là pour attester que l'on est dans l'en soi. puisque. Les deux conceptions sont moins dominées et dépassées que juxtaposées. Le concept de Nature fait chez eux de brèves et fulgurantes apparitions. et qui continue de la soutenir et de lui fournir ses matériaux. Car la Nature n'est pas seulement l'objet.

qui peut être clair ou confus. anéanti aussitôt que paru. et ce travail n'a pu être fait cette année qu'en ce qui concerne la Nature physique. disait Lucien Herr commentant Hegel. « est au premier jour ». Avant d'essayer de le résoudre. Comme disait Schelling. Si surchargée de significations historiques que puisse être sa perception. ou de la naissance des institutions et des sociétés. cet appel en lui au présent le plus neuf désoriente la pensée réflexive. On ne trouve aux confins de l'esprit que mens momentanea seu recordatione carens. Collège de France 1952-1960. il ne resterait qu'un jaillissement d'être instantané. plein ou lacunaire. on ne peut concevoir ni qu'il s'engendre luimême. qu'une Nature sans témoins n'aurait pas été et ne serait pas. (1968) 60 individuel de la naissance. dans le cours de cette année. Nous nous sommes proposé d'abord. à la limite. ce qui le ramènerait à la condition de produit et de résultat mort. il fallait le redécouvrir sous différentes traditions de pensée. mais qui en tous cas est le corrélatif exact de nos actes de connaissance. Si nous ne nous résignons pas à dire qu'un monde d'où seraient retranchées les consciences n'est rien du tout. Tel est notre problème. elle emprunte du moins au primordial sa manière de présenter la chose et son évidence ambiguë. Si l'on pouvait abolir en pensée toutes les consciences. c’est-à-dire. Chaque moment du monde cesse d'être quand il [95] cesse d'être présent. il nous faut reconnaître de quelque façon l'être primordial qui n'est pas encore l'être-sujet ni l'être-objet. La Nature. et il n'est soutenu dans l'être passé que par elle. il y a dans la Nature quelque chose qui fait [96] qu'elle s'imposerait à Dieu même comme condition indépendante de son opération. Or il continue dans chaque homme qui perçoit. Cette implication de l'immémorial dans le présent. il n'y a pas dérivation et pas de cassure. et qui déconcerte la réflexion à tous égards : de lui à nous. ni qu'il soit engendré par un autre. Résumés de cours. et cependant comme neuve sous notre regard. il n'a ni la texture serrée d'un mécanisme.Maurice Merleau-Ponty. Devant elle. ils ne coexistent que sous son regard et à travers elle. Nous poursui- . Nous n'avons commencé qu'ensuite à rechercher dans le développement du savoir les symptômes d'une nouvelle prise de conscience de la Nature. chaque fragment de l'espace existe pour son compte. L'existence fantomatique et tenace du passé est convertie en un être-posé. ce qui le ferait infini. le rapport originaire de l'homme et de l'être n'est pas celui du pour soi à l'en soi. rien. ni la transparence d'un tout antérieur à ses parties. Elle se donne toujours comme déjà là avant nous. de recenser les éléments historiques dont est fait notre concept de Nature.

I.Descartes admet que. c'est essayer d'imaginer le rien et constater que. il est nécessité à être tel que nous le voyons. s'il n'était pas tel que nous le voyons. dès lors qu'il surgit. Collège de France 1952-1960. Il nous a paru préférable de [97] prendre pour référence une conception « cartésienne » qui. à considérer les choses selon Dieu. est ici toute verbale : il n'a jamais été possible que Dieu ne fût pas. . n'enlève rien à sa solidité : elle l'accuse au contraire. il ne serait pas du tout. L'idée cartésienne de la Nature. L'être de Dieu [98] est défini par le même dilemme : dire qu'il est cause de soi. sans rature. les conceptions précartesiennes de la Nature comme destin ou dynamique totale dont l'homme fait partie n'ont pas été étudiées pour elles-mêmes. même si Dieu a créé d'emblée notre monde avec la figure qu'il a. . Elle est cependant à l'horizon de la pensée de Descar- . sur ce fond. sans faiblesse. L'hypothèse du Rien. Résumés de cours. sa réalité ne comporte ni faille ni fissure. il est ce qu'il est sans hésitation. Retour à la table des matières 1. Éléments de notre concept de Nature. les thèmes précartésiens qui ne cessent de resurgir après Descartes. si Dieu n'avait pas décidé de le créer. à tort ou à raison. surplombe encore aujourd'hui nos idées sur la Nature.Maurice Merleau-Ponty. 2. L'alternative de son inexistence. en la discutant. Notre but n'étant pas de faire une histoire du concept de Nature. C'est réduire la facticité de la Nature à son existence nue : le monde aurait pu ne pas être. C'est alors que nous serons en mesure de fixer la signification philosophique du concept de Nature. qui avait sa vérité en ce qui concerne le monde. mais. il surgit donc d'un « avant » où rien. qui reste possible. et que ces lois dérivent avec nécessité des attributs de l'être infini. (1968) 61 vrons l'an prochain en examinant la prise de conscience de la vie et de la culture dans les recherches contemporaines. on voit surgir l'être qui s'emporte et se produit lui-même. puisqu'elle donne à entendre que.quitte à faire apparaître. aucune possibilité prépondérante ne l'esquissait et ne l'appelait à l'existence. le jeu immanent des lois de la Nature la lui aurait de lui-même donnée.

émerge d'une idée de l'être sans restriction. Historiquement et philosophiquement notre idée de l'être naturel comme objet. et la force avec laquelle elle se fait exister est exactement proportionnelle à l'hésitation qu’elle termine. un Dieu effet. quand ils se mêlent de penser. Les hommes ne peuvent pas penser le néant. on aurait pu reconnaître les limites de la sienne. qu'on puisse en principe dériver la figure de ce monde de lois qui elles-mêmes expriment la force interne de la productivité infinie.Maurice Merleau-Ponty. naturant pur. La Nature ne peut plus rien comporter d'occulte et d'enveloppé. Car la Nature dont nous avons parlé. Collège de France 1952-1960. Il faut qu'elle soit un mécanisme. en soi. sans possibilités cachées. cet être de la pensée ne se reconnaît qu'au plus haut point du doute. c'est celle que nous révèle son essence évidente. fait de parties absolument extérieures. il faut être. à être [99] pleinement. et à l'instant où la pensée nie d'elle-même toutes les choses qui sont. Tel est le complexe ontologique où apparaît l’idée cartésienne de Nature. Descartes maintenait la facticité de la Nature et rendait légitime. qui est ce qu'il est parce qu'il ne peut être autre chose. dans le sens commun des savants. Et pourtant. De la même manière on ne trouve la cause de soi qu'à travers la dépendance de toutes les choses existantes. sans même sortir des écrits de [100] Descartes. et il faudra les développements si peu cartésiens de la science contemporaine pour leur révéler la possibilité d'une autre ontologie. rigoureusement actuelles et clairement liées. Il astreint tout être. la Nature selon la « lumière naturelle ». ce que nous appelons Nature est un naturé. (1968) 62 tes : « cause de soi » ne voudrait rien dire si l'on n'évoquait pour un moment. a besoin d'être soutenu par sa cause et sans elle ne serait pas. sans lacune. Selon une distinction bien antérieure à Descartes. non seulement par . infini ou cause de soi. une autre perspective que celle de l'entendement pur. qui. s’il doit n'être pas rien. Mais. Nous y avons accès.« coquille vide ». et celle-ci à son tour d'une alternative de l'être et du néant. un pur produit. L'idée cartésienne de la Nature survivra. sur cette Nature existante. Résumés de cours. dira Hegel. en maintenant la contingence de l'acte créateur. les jeux sont déjà faits : pour penser. même fictivement. Tout l'intérieur est passé du côté de Dieu. Pourtant. mais à laquelle sa pensée donne une nouvelle vigueur. ils essaieront longtemps de replacer sous sa juridiction leurs propres acquisitions. comme tout effet. . à cette ontologie . ils sont enfermés dans la plénitude infinie .

La Critique de la Raison Pure décline cette recherche en définissant la Nature comme « la somme des objets des sens » (Inbegriff der Gegenstände der Sinne) coordonnés sous les Naturbegriffe de l'entendement humain. mais par le rapport vital que nous avons avec une partie privilégiée de la Nature : notre corps. (1968) 63 lui. l'espace de notre corps auquel nous sommes substantiellement unis. . L'humanisme kantien et la Nature. c'est un objet construit par nous. .mais ce n'est pas pour le reconnaître comme être brut et pour en entreprendre l'étude. à ce titre elle reste l'objet auquel pensait Descartes. simplement. où chaque fait est cause et effet de tous les autres. de même que Dieu comme créateur libre du monde et Dieu comme source d'une causalité d'où dérive un monde éminemment finalisé. par l'« inclination naturelle » dont les enseignements ne peuvent pas coïncider avec ceux de l'entendement pur. 3. L'organisme. elle ne « tient » pas dans le temps (ni sans doute dans l'espace) par la nécessité de ses lois fondamentales. Mais le problème se retrouve en Dieu comme problème du rapport de son entendement et de sa volonté : si la Nature n'existe que par la décision. ou plus précisément d'une totalité qui. Mais comment laisser à l'entendement pur la définition de l'être et du vrai s'il n'est pas fondé à connaître le monde existant ? Et si l'on fait entrer en compte. . travaille sur des matériaux qui sont .Maurice Merleau-Ponty. Cependant Kant s'avance au-delà de cette philosophie anthropologique. . . C'est la vie qui comprend valablement la vie du composé humain. La Nature comme Événement ou ensemble d'événements reste différente de la Nature comme Objet ou ensemble d'objets. par exemple pour la définition de l'espace. La Nature [102] dont nous pouvons parler n'est que la Nature pour nous.de Dieu. Collège de France 1952-1960. à la différence de la technique humaine. Résumés de cours.c'est-à-dire pour Dieu.incompatible avec elle. qu'elle n'est pas en soi. mais qu'elle ne peut rien nous enseigner qui y soit contraire. . pose le problème d'une autoproduction du tout. et en ce sens cause de lui-même. Sa position semble être que pour nous l'expérience de l'existence n'est pas réductible à la vue [101] de l'entendement pur.et la décision continuée. comment maintenir la définition d'entendement de la chose étendue ? Les hésitations de Descartes dans la théorie du corps humain attestent cette difficulté.Le kantisme renonce à dériver l'être naturel de l'être infini comme sa seule manifestation possible.

Il n'y a pas à attendre. L'idée d'un entendement discursif autorisé à ordonner notre expérience et confiné dans cette tâche implique au moins celle d'un « entendement non discursif » qui fonderait ensemble la possibilité de l'explication causale et de la perception du tout. Résumés de cours. il ne suffit pas de dire que la causalité et la totalité au sens dogmatique sont toutes deux fausses. Kant en dernière analyse ne suit pas cette voie qui sera celle de la philosophie romantique. et pour ainsi dire émane d'eux. somme des « objets des sens ». elle est superficielle. comme deux traits de la connaissance humaine. Bien qu'il ait décrit avant Schelling l'énigme de la totalité organique. l'ordre de l'explication causale et celui des totalités ? Et que. Pour que l'explication causale et la considération du tout soient l'une et l'autre légitimes à titre définitif. La Nature. puisqu'elles sont ensemble actuelles. légitime d'ailleurs. Collège de France 1952-1960. Nous en pensons davantage à son . Les considérations de totalité sont inévitables en tout sujet humain. se définit par les Naturbegriffe de la physique newtonienne. Comment fonder ces totalités naturelles ? Dira-t-on qu'il faut maintenir côte à côte. Il faut penser qu'elles sont vraies ensemble dans les choses et fausses seulement en tant qu'elles s'excluent. un « intérieur » qui n'est pas l'intériorité de la conscience. mais seulement l'heureuse rencontre de nos facultés. (1968) 64 siens. localisés dans les phénomènes (toutes réserves faites sur les choses mêmes) ces deux modes d'appréhension sont tous deux légitimes et ne [103] s'excluent pas ? Mais le repli sur l'ordre humain des phénomènes évoque par définition un ordre des choses mêmes où les diverses perspectives humaines soient compossibles. Elle sous-entend une réconciliation de la thèse et de l'antithèse dont l'homme est le théâtre et dont il n'est pas l'agent. de nouveau Newton qui nous fasse comprendre par la connexion causale ce que c'est qu'un brin d'herbe. Elles ne désignent rien qui soit constitutif de l'être naturel. La philosophie de la représentation humaine n'est pas fausse. Il semble qu'on découvre dans un être du monde un mode de liaison qui n'est pas la connexion extérieure de la causalité. dit Kant. et qu'en conséquence la Nature soit autre chose qu'objet. il ne fait décidément de la « fin naturelle » (Naturzweck) qu'une dénomination anthropomorphique. elles expriment le plaisir que nous avons à constater un accord spontané entre la contingence de ce qui existe et la législation de l'entendement.Maurice Merleau-Ponty. celle d'une production naturelle où la forme et les matériaux ont même origine et qui [104] par là conteste toute analogie avec la technique humaine.

et la téléologie de la Nature est un reflet de l'« homme noumène ». Léon Brunschvicg pensait sauver le meilleur du kantisme en effaçant jusqu'au décalage entre la structure a priori de l'entendement et la facticité de l'expérience qui motivait chez Kant l'idéal d'un entendement intuitif et maintenait à titre d'énigme l'originalité radicale de l'être naturel. et. comme l'avaient entrevu les stoïciens. mais parce qu'il lui donne rétrospectivement un air de finalité par la position de son autonomie. s'il y a. .Schelling met en question ouvertement l'idée cartésienne de l'être nécessaire. c'est donc dans la conscience et dans l'homme que la conformité des parties à un concept prend un sens actuel. (1968) 65 sujet. s'ils sont toujours grevés d'un « coefficient de facticité » et liés à une structure telle quelle du monde. c'est la conscience de la liberté. La vérité du finalisme. C'est dans le « concept de la liberté ».Maurice Merleau-Ponty. [105] non qu'elle le prépare et le crée. 4. s'il le fait. Si nous voulions les réaliser en propriétés de la chose même. Le kantisme qui renait à la fin du XIXe siècle est la victoire de cette philosophie anthropologique sur la philosophie de la Nature que Kant avait entrevue et que ses successeurs avaient voulu développer. la question « Woher bin ich . c'est l'homme. comme disait Kant. et là seulement. si nos lois n'ont de sens que sous la supposition de certains synchronismes dont elles sont l'expression et dont elles ne peuvent donc être la source. nous n'avons plus le droit de parler d'une architectonique de la Nature. mais ce ne sont là que des réflexions nôtres. Résumés de cours. Mais le remède aggrave par ailleurs le mal : si. une unité brute par laquelle l'univers « tient » et dont celle de l'entendement humain est l'expression encore plutôt [106] que la condition intérieure. Elle est pour lui comme pour Kant « l'abîme de la raison humaine » : l'être nécessaire ne serait pas premier s'il ne pouvait se mettre en question. Le seul but de la Nature. nous en serions empêchés par les échecs manifestes de la téléologie. comme le dit Brunschvicg. La considération de la Nature sous ce biais donnerait tout au plus une « démonologie ». Les essais de philosophie de la Nature. si les concepts de l'entendement participent à la contingence de l'expérience. l'être de la Nature n'est décidément pas son être-objet et le problème d'une philosophie de la Nature reparaît. s'il pose. Collège de France 1952-1960.

définit l'absolu comme ce qui existe sans raison (grundlos). Ce sera l'« intuition intellectuelle ». où toutes choses sont moi parce que je ne suis pas encore le sujet de la réflexion. a comme rêvé un jour ». Mais. il se récuse comme être premier. 110) d'avoir introduit « la doctrine du reflet (Wiederspiegelung) dans la philosophie transcendantale » et regrette qu'il lui ait donné une tournure « idéaliste » et « mystique ». à la limite de son sobre discours. le milieu de la vision et de l'ouïe. Collège de France 1952-1960. G. mais la perception même avant qu'elle ait été réduite en idées. la lumière et l'air ne sont pas encore. la perception endormie en elle-même. et ne pourra jamais être considéré comme second par rapport à Dieu même. « barbare » comme il le dit. comme chez Fichte. Il y a seulement un effort pour rendre compte de la pesanteur du monde réel. pour faire de la Nature autre chose qu'une « impuissance » (Hegel) et une absence du concept. « Ce que Kant. antithèse absolue du néant. Jamais en principe chez Schelling (on ne peut en dire autant des poètes et des écrivains qui l'entourent. A ce niveau. A plus forte raison ne peut-il être question d'expliquer par notre faculté de juger et nos réflexions humaines l'énigme de la production naturelle.ni même de ce [108] mauvais génie qui habite Schelling et l'écarte de ses principes) la Nature ne donne lieu à une seconde science ou à une Gnose. qui n'est pas une faculté occulte. Résumés de cours.Maurice Merleau-Ponty. Schelling cherche à le penser. Savoir lié et muet qui n'est délivré que par l'homme. et devient Nature en éloignant la Nature pour connaître. de même la Nature n'a plus l'absolue positivité du « seul monde possible » : la erste Natur est un principe ambigu. tandis que Kant la laissait sur un non-savoir et sur un manque (à combler éventuellement par une métaphysique du sujet). mais « les symboles du savoir originel (Urwissen) et éternel inscrit dans la Nature ». La réflexion ne peut pas se . comme le « sur-être » qui soutient le « grand fait du monde ». Lukács fait honneur à Schelling (Die Zerstörung der Vernunft. Ce qu'il tient denn ? ». (1968) 66 clore et s'emporter elle-même dans l'idée de l'être nécessaire. Schelling considère comme une réalité ultime l’« abîme » lui-même. ou plutôt à le vivre (leben) et à l'éprouver (erleben). qui peut être [107] dépassé mais ne sera jamais comme s'il n'avait pas été. qui objectiverait et convertirait absurdement en une seconde causalité les rapports de la Nature existante tels que nous les entrevoyons dans l'« ek-stase » de l'intuition intellectuelle. p. . De même que l'absolu n'est plus l'être cause de soi. mais qui oblige à dire que l'homme est le devenir conscient de la productivité naturelle. le moyen pour des êtres raisonnables de communiquer.

Il semble s'installer d'emblée dans le positif. il faut qu'elle établisse entre l'homme et la Nature une relation plus étroite que cette relation spéculaire. Il est pourtant manifeste que la « doctrine du reflet » ou du miroir laisse la Nature à l'état d'objet que nous reflétons. mais nulle perception n'est pure. L'analyse de l'élan vital reprend le problème de la Nature organique dans les termes rigoureux où la Critique du Jugement le posait : comme Kant. au lieu de le construire. C'est pourquoi la descrip- . comme « reflet » d'un processus historique en soi. Résumés de cours. une unité que les contradictions de l'univers développé nient et expriment à leur manière. comme Schelling. il est expressément décrit.Maurice Merleau-Ponty. d'un rapport intérieur de l'homme à la Nature. et si les progrès de son analyse l'en délogent. et en ce sens on a raison de rattacher Bergson à la lignée de Schelling. et que la Nature et la conscience ne peuvent communiquer vraiment qu'en nous et par [109] notre être charnel. Rapport qui ne supprime ni ne remplace celui que nous avons au surplus avec le milieu humain de l'histoire : il nous invite seulement à le concevoir à son tour comme un contact effectif. Bergson paraît très loin de ce qu'il y a de meilleur chez Schelling. toute perception effective se fait devant un « centre d'indétermination » et comporte une distance [110] à la chose. comme lui. lui aussi. (1968) 67 pour irrationnel est sans doute l'idée d'un échange entre Nature et conscience dans l'homme. une indivision primordiale et perdue. sans se demander d'où vient que l'être soit dialectique. La Nature chez lui n'est pas seulement la chose perçue fascinante de la perception actuelle. elle est plutôt un horizon dont nous sommes déjà bien loin. La perception pure serait la chose même. Bergson voudrait décrire une opération ou une production naturelle qui va du tout aux parties mais ne doit rien à la préméditation du concept et n'admet pas d'interprétation téléologique. d'en savoir d'avance la formule ou le schéma. l'irréfléchi par un redoublement de la réflexion (« intuition de l'intuition » disait le jeune Hegel). que. si la philosophie ne doit pas être immatérialiste. Il y a pourtant de la suffisance dans ce reproche qu'on lui fait. c'est de ce prix qu'il faut payer le « discernement » d'une perception articulée : ce mouvement chez Bergson n'est pas involontaire. Il ne cherche pas. Redécouvrir la dialectique malgré soi est peut-être une plus sûre manière de la prendre au sérieux que de commencer par elle. Collège de France 1952-1960. et de l'appliquer partout en vertu d'une de ces convictions générales que Spinoza renvoyait à la connaissance du premier genre. c'est comme malgré lui et en toute inconscience de cette dialectique.

Nous avons enfin retracé (tel qu'il est consigné dans les Ideen II) le chemin par lequel Husserl. sur beaucoup de points. dit-il. qu'il réalise l'élan avant ses effets comme une cause qui les contient « éminemment ». scrupuleuse. sur ces sujets abstraits. lui. c'est le corrélatif des sciences de la Nature. il surgit dès que nous voulons saisir. Collège de France 1952-1960. et c'est en elles qu'il faut y chercher remède. A première vue. rejoint le problème de la Nature. toujours déjà là. que Bergson n'a pas soutenu à la lettre. C'est sur son propre chemin qu'il finit par redécouvrir les problèmes de l'être. Il y a une vérité du naturalisme. En un sens. la sphère des « pures choses » (blosse Sachen) sans aucun prédicat de valeur. qui est le problème même de la philosophie de la Nature. qui ne saurait se soutenir à la lettre. à leur date et en leur lieu. fixer. Que par ailleurs Bergson parle d'un « acte simple ». c'est-à-dire difficiles et faciles. l'échec. le constitue et en mesure la vérité. Husserl n'entreprend pas de le ruiner. mais comme une allusion à la préexistence de l'être naturel. qu'un sujet purement théorique pose devant lui. Il y a un possible organique et une négativité qui sont des ingrédients de l'être chez Bergson. . est honnête. la Nature. Son précepte de revenir à l'évidence de l'actuel ne doit pas s'entendre comme une apologie naïve de la constatation. de néant et de possible. parti. prennent place dans l'universum realitatis. non sans tâtonnements. du positif et du négatif. que nous confondons d'abord avec l'en soi. de dégager un sens valable du « positivisme » bergsonien. le fonde. Il doit du moins à cette méthode de faire. Résumés de cours. Ce thème de la pensée « objective » et savante fait partie de notre appareil intentionnel. l'être objectif enveloppe tout et même l'activité de conscience sur laquelle nous voudrions le faire reposer. mais de le comprendre. Mais cette vérité n'est pas le naturalisme même. Nous avons essayé. dans lesquels les générations suivantes sont expertes dès le berceau. de l'exigence [112] réflexive la plus rigoureuse. les hésitations et.Maurice Merleau-Ponty. Elle n'en cache pas l'aveuglement. le philosophe qui constitue l'être objectif est un homme. aux premiers chapitres de L'Évolution créatrice. c'est-à-dire de dévoiler la vie intentionnelle qui le porte. du possible et de l'actuel. par-delà sa polémique contre les idées de désordre. il a un corps. Bergson retrouve la philosophie à partir de Spencer. Peut-être n'est-ce pas une si mauvaise voie. (1968) 68 tion de la vie. objectiver. atteindre le vrai. des remarques qui ont le poids d'une recherche vraie. et par là les philosophies elles-mêmes. cela est contre ses propres analyses [111] concrètes. ce corps est dans la Nature.

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Car admettre le naturalisme et l'enveloppement de la conscience dans l'univers des blosse Sachen à titre d'événement, c'est précisément poser comme premier le monde théorétique auquel elles appartiennent, c'est [113] un idéalisme extrême. C'est refuser de déchiffrer les références intentionnelles qui renvoient de l'univers des blosse Sachen, ou des choses étendues, à des « choses pré-théorétiques », à une vie de la conscience avant la science. Les blosse Sachen sont l'expression seconde, activement construite par le pur sujet, de la couche primordiale des choses intuitives, perçues. Le problème est de mettre au jour les motivations qui conduisent des unes aux autres. Or, les propriétés intuitives de la chose perçue dépendent de celles du « corps-sujet »(Subjektleib) qui en a l'expérience. La conscience de mon corps comme organe d'un pouvoir moteur, d'un « je peux », est supposée dans la perception de deux objets distants l'un de l'autre ou même dans l'identification de deux perceptions successives que je me donne d'un même objet. Davantage : mon corps est un « champ de localisation » où s'installent les sensations. Ma main droite touche ma main gauche dans son acte d'exploration des objets, elle la touche touchante, elle rencontre là une « chose qui sent ». Puisqu'il y a un corpssujet, et puisque c'est devant lui que les choses existent, elles sont comme incorporées à ma chair, mais en même temps notre corps nous projette dans un univers [114] de choses convaincantes, et nous en venons à croire aux « pures choses », nous établissons l'attitude de pure connaissance, nous oublions l'épaisseur de la « préconstitution » corporelle qui les porte. Il ne suffit d'ailleurs pas d'évoquer le fonctionnement de mon corps isolé pour rendre compte du pur « en soi » cartésien. Car la chose perçue dans l'entrelacs de ma vie corporelle serait bien loin d'être encore chose pure ou vraie : elle est prise dans cette expérience charnelle comme dans un cocon ; il n'y a aucun discernement de ce qui est vraiment vrai en elle, et de ce qui n'est qu'apparence en rapport avec mes particularités d'individu. Je suis loin de les connaître toutes, puisque mon corps, tout le premier, n'est pas encore objectivé. Il ne le sera que quand je le penserai comme corps parmi tous les autres corps humains, quand j'apprendrai à le connaître dans les autres, et par exemple à imaginer mes yeux sur le type des yeux que je peux voir. La chose perçue solipsiste ne peut devenir chose pure que si mon corps se met en rapports systématiques avec d'autres corps animés. L'expé-

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rience que j'ai de mon corps comme champ de localisation d'une expérience, et celle que j'ai des autres corps en tant [115] qu'ils se comportent devant moi, viennent au-devant l'une de l'autre et passent l'une dans l'autre. La perception que j'ai de mon corps comme résidence d'une « vision », d'un « toucher » et, (puisque les sens entraînent en lui jusqu'à la conscience impalpable dont ils relèvent), d'un Je pense, - et la perception que j'ai là-bas d'un autre corps « excitable », « sensible » et (puisque tout cela ne va pas sans un Je pense) porteur d'un autre Je pense, - ces deux perceptions s'illuminent l'une l'autre et s'achèvent ensemble. Dès lors je ne suis plus tout à fait le monstre incomparable du solipsisme. Je me vois. Je défalque de mon expérience ce qui est lié à mes singularités corporelles. Je suis en face d'une chose qui est vraiment chose pour tous. Les blosse Sachen sont possibles, comme corrélatif d'une communauté idéale de sujets incarnés, d'une intercorporeité. Cette genèse du Kosmothéoros qui restait schématique dans les Ideen II (et d'ailleurs contrariée à chaque instant par la thèse de l'irrelativité de la conscience), Husserl recommence de la décrire dans les travaux de la dernière période. Il esquisse la description des êtres préobjectifs qui sont les corrélatifs de la communauté des corps percevants et jalonnent son histoire [116] primordiale. Sous la Nature cartésienne que l'activité théorique finira par construire émerge une couche antérieure, qui n’est jamais supprimée, et qui exigera justification quand le développement du savoir révélera les lacunes de la science cartésienne. Husserl se risque à décrire la Terre comme siège de la spatialité et de la temporalité préobjectives, patrie et historicité de sujets charnels qui ne sont pas encore des observateurs dégagés, sol de vérité, ou arche qui transporte vers l'avenir les semences du savoir et de la culture. Avant d'être manifeste et « objective », la vérité habite l'ordre secret des sujets incarnés. A la source et dans la profondeur de la Nature cartésienne, il y a une autre Nature, domaine de la « présence originaire » (Urpräsenz) qui, du fait qu'elle appelle la réponse totale d'un seul sujet charnel, est présente aussi par principe à tout autre. Ainsi une philosophie qui paraissait, plus que toute autre, vouée à comprendre l'être naturel comme objet et pur corrélatif d'une conscience, redécouvre, par l'exercice même de la rigueur réflexive, une couche naturelle où l'esprit est comme enfoui dans le fonctionnement

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concordant des corps au milieu de l'être brut. La Nature cartésienne [117] était ce qui va de soi, ce qui ne saurait manquer d'être et d'être tel, l'être inévitable. Au bout de l'expérience qu'elle a faite de cette ontologie, la philosophie européenne se retrouve devant la Nature comme productivité orientée et aveugle. Ce n'est pas un retour à la téléologie; la téléologie proprement dite, comme conformité de l'événement à un concept, partage le sort du mécanisme : ce sont deux idées artificialistes. La production naturelle reste à comprendre autrement.

II. La science contemporaine et les indices d'une nouvelle conception de la Nature.
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Dans le dernier tiers de l'année, nous avons commencé de rechercher dans la science contemporaine les éléments d'une solution de ce problème. Le recours à la science n'a pas besoin d'être justifié : quelque conception qu'on se fasse de la philosophie, elle a à élucider l'expérience, et la science est un secteur de notre expérience, soumis certes par l'algorithme à un traitement très particulier, mais où, d'une façon ou de l'autre, il y a rencontre de l'être, si bien qu'il est impossible de la récuser par avance sous prétexte [118] qu'elle travaille dans la ligne de certains préjugés ontologiques : si ce sont des préjugés, la science elle-même, dans son vagabondage à travers l'être, trouvera bien l'occasion de les récuser. L'être se fraye passage à travers la science comme à travers toute vie individuelle. A interroger la science, la philosophie gagnera de rencontrer certaines articulations de l'être qu'il lui serait plus difficile de déceler autrement. Il y a pourtant une réserve à faire sur l'usage philosophique des recherches scientifiques : le philosophe, qui n'a pas le maniement professionnel de la technique scientifique, ne saurait intervenir sur le terrain de la recherche inductive et y départager les savants. Il est vrai que leurs débats les plus généraux ne relèvent pas de l'induction, comme le montrent assez leurs divergences irréductibles. A ce niveau les savants tentent de s'exprimer dans l'ordre du langage, et somme toute ils passent à la philosophie. Cela n'autorise pas les philosophes à

C'est dans cet esprit que nous avons essayé de montrer qu'elle s'écarte toujours davantage de l'ontologie définie par Laplace dans un texte célèbre. mais ce qu'assurément il n'est pas. du probable et du général. des « découvertes philosophiques négatives » (London et Bauer). même si l'on réussit laborieusement. quel que soit le sort de l'interprétation probabiliste. à mettre les principes hors d'atteinte : le fait justement qu'ils sont cachés annonce l'occultation du déterminisme dogmatique. Résumés de cours. comme l'ont dit des physiciens. ne saurait s'établir. mais qui altère le sens de la causalité. et nous prépare à donner tout leur sens ontologique à certaines descriptions de l'espace et du temps perçus. reste à trouver pour les philosophes l'attitude juste. non ce que c'est que l'être (la science calcule dans l'être. dont le sens commun et la science ne retiennent que quelques traits. à une absolue densité d'être. Collège de France 1952-1960. en toute hypothèse. Entre la suffisance et la capitulation. puisqu'ils en discutent. où chaque être n'est pas astreint à un emplacement unique et actuel. La critique du concept classique de causalité pratiquée depuis vingt-cinq ans par la mécanique ondulatoire ne saurait. La science ferait. (1968) 72 se réserver l'interprétation ultime des concepts scientifiques. se conclure par une restauration du déterminisme au sens de Laplace. Elle consisterait à demander [119] à la science. De la même manière. Quelle image du monde exprimerait positivement cette autocritique du déterminisme.espace et temps polymorphes. à entrer dans la critique scientifique des notions communes. à coups de paramètres cachés.Maurice Merleau-Ponty. Il y a là une expérience intellectuelle que l'on n'est nullement fondé à invoquer en faveur d'une acausalité dogmatique. qui ne l'ont pas. La critique de la simultanéité absolue dans la physique relativiste ne conduirait d'ailleurs pas nécessairement aux paradoxes de la pluralité radicale des temps : elle préparerait la reconnaissance d'une temporalité . la critique scientifique des formes d'espace et de temps dans les métriques non euclidiennes et la physique de la relativité nous apprend à rompre avec la notion commune d'un espace et d'un temps sans référence à la situation de l'observateur. . Or ils ne peuvent pas davantage la demander aux savants. [120] certaines descriptions philosophiques du monde perçu permettent peut-être de l'entrevoir : car le monde perçu est un monde où il y a du discontinu. son procédé constant est de supposer connu l'inconnu). en deçà de laquelle la philosophie.

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préobjective qui est universelle à sa façon. Le temps perçu est certes solidaire du point de vue d'un observateur, mais, de ce fait, il est pour lui la dimension commune à tous les observateurs possibles d'une même Nature, non que nous soyons fondés à n'attribuer [121] aux autres observateurs qu'un temps dilaté ou rétréci relativement au nôtre - mais au contraire en ce sens que notre temps perçu dans sa singularité nous annonce d'autres singularités et d'autres temps perçus, à droits égaux avec les nôtres, et fonde en principe la simultanéité philosophique d'une communauté d'observateurs. Au lieu de l'objectivité dogmatique de Laplace, on entrevoit une objectivité gagée sur l'appartenance de tous les sujets à un même noyau d'être encore amorphe, dont ils expérimentent la présence dans la situation qui leur est propre. À plus forte raison, si l'on considérait les sciences qu'Auguste Comte et Cournot appelaient cosmologiques, celles qui ne s'attachent pas aux relations constantes pour elles-mêmes, mais pour reconstruire par leur moyen le devenir du monde et par exemple du système solaire, on constaterait la régression des idéologies éternitaires, qui faisaient de la Nature un objet identique à lui-même, et l'émergence d'une histoire - ou, comme disait Whitehead, d'un « passage » - de la Nature. Cette enquête sera poursuivie par le prochain cours dans l'ordre des sciences de la vie.

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1. Cours du jeudi Le concept de nature (suite) l'animalité, le corps humain, passage à la culture

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On est d'abord revenu sur les rapports du problème de la Nature et du problème général de l'ontologie, pour situer plus clairement la recherche en cours. L'étude de la Nature est ici une introduction à la définition de l'être, et à cet égard on aurait pu aussi bien partir de l'homme ou de Dieu. Dans tous les cas, il s'agit de savoir si « l'être est » est une proposition identique, si l'on peut dire sans plus que « l'être est » et que « le néant n'est pas ». Ces questions, par rapport auxquelles se définit une philosophie, sont abordées ici à partir d'un certain secteur de l'être, parce que c'est peut-être une loi de l'ontologie d'être toujours indirecte, et de ne conduire à l'être qu'à partir des êtres.

ses avatars expriment un certain cheminement de l'ontologie cartésienne. ce ne pouvait être que ce monde et cette nature-ci. dont on ne peut attendre la réduction rationnelle après tant d'efforts philosophiques. le modèle de l'infini est [127] ma liberté. On ne pourrait demander au philosophe que de l'avouer et de le penser. ce qui est d'abord certain est un milieu entre l'être et le néant. et dont il ne pourrait être question que de prendre possession entière. N'y aurait-il pas dans toute notre philosophie (et dans toute notre théologie) renvoi mutuel et cercle entre une pensée qu'on pourrait appeler « positiviste » (l'être est. le néant n'a pas de propriétés). Blondel). ni coïncider avec elle ? N'y a-t-il pas partout la double certitude que l'être est. . Laporte) en deçà du possible et de l'actuel. dans l'« acte simple » sur lequel E. ce monde-ci est un pur fait) qui inverse les signes et les perspectives de la première. il serait justifie. la notion de nature est partie d'un complexe ontologique. comme on l'a dit. Dieu existe par définition. au lieu de le subir seulement et d'occuper alternativement deux positions ontologiques dont chacune appelle et exclut l'autre. et une pensée « négativiste » (la première vérité est celle d'un doute. Gilson et J. fondé en être. de la finalité et de la causalité. (1968) 76 Chez Descartes par exemple les deux sens du mot « nature » (nature au sens de [126] la « lumière naturelle » et au sens de l'« inclination naturelle ») esquissent deux ontologies (ontologie de l'objet et ontologie de l'existant) que la pensée dernière de Descartes essaie de rendre compatibles et de dépasser lorsqu'il trouve l'« être de Dieu » (J. Résumés de cours. une sorte de « diplopie ontologique » (M. comme le regard prend possession des images monoculaires pour en faire une seule vision ? Le va-et-vient des philosophies de l'une à l'autre des perspectives ne serait pas alors contradiction au sens d'inadvertance ou d'incohérence. que les apparences n'en sont qu'une manifestation et une restriction . Collège de France 1952-1960. si quelque chose devait être. ont insisté. Peut-être même ce mouvement dans lequel elle est entraînée est-il commun à presque toute l'ontologie occidentale. sans pouvoir ni l'éliminer. Laporte.et que ces apparences sont le canon de tout ce que nous pouvons entendre par « être ». Chez Descartes comme partout. de la volonté et de l'entendement.Maurice Merleau-Ponty. et c'est à ce titre qu'elle nous intéresse. qu'à cet égard c'est l'être en soi qui fait figure de fantôme insaisissable et d'Unding ? N'y aurait-il pas.

pose paradoxalement la question du sens de sa propre vérité en se libérant de la sujétion des modèles mécaniques et plus généralement des modèles représentables. trouvent en lui leur place. Les résultats acquis l'an dernier quant à l'être physique ont été rassemblés et systématisés. au moment même où elle augmente notre pouvoir sur la nature dans des proportions incroyables.les équivoques de leur « naturalisme ». La pratique scientifique dégage des lignes de faits sans arriver à s'exprimer radicalement elle-même. comme les êtres mathématiques. un « labyrinthe de la philosophie première ». deviendrait possible pour une ontologie qui découvrirait dans l'être même un porte-à-faux ou un mouvement. Quelques-uns disent que la science revient par là à un « mentalisme ». parce qu'elle tient pour acquises les ontologies de la tradition et [129] parce qu'elle n'envisage pas en face le problème de l'être. Nous voudrions prolonger ces perspectives. de l'idée de l'homme et de l'idée [128] de Dieu chez les modernes . Ce que les philosophies dialectiques modernes n'ont pas réussi à faire parce que la dialectique en elles restait encadrée dans une ontologie prédialectique. C'est en suivant le développement moderne de la notion de nature qu'on essaie d'approcher ici cette ontologie nouvelle. dévoiler la « téléologie » de ces démarches. d'élaborer un tel concept de l'être que les contradictions.Maurice Merleau-Ponty. ni « dépassées ». Les êtres physiques. c'est parce qu'en effet. mais des « structures d'un ensemble d'opérations ». La tâche du philosophe serait de le décrire. D'autres comme Cassirer que ses transformations viennent justifier l'idéalisme critique. Si aujourd'hui toutes les frontières sont effacées entre ces idéologies. L'action physique n'est plus la trace dans un espace et un temps absolus d'un individu absolu qui la transmettrait à d'autres individus absolus. Mais ses transformations sont pleines de sens philosophique. Résumés de cours. il y a. Collège de France 1952-1960. La physique du XXe siècle. ne sont plus des « natures ». ni acceptées. de leur « humanisme » et de leur « théisme » (il n'est pas une de ces attitudes qui ne passe aujourd'hui dans l'autre) . Le déterminisme n'est plus le tissu du monde : c'est une cristallisation à la surface d'un « brouillard » (Eddington). mais en le prenant à la lettre. pour redire le mot de Leibniz. Sur un point Cassirer [130] a assurément raison : les conceptions modernes de la causali- . (1968) 77 L'extraordinaire confusion de l'idée de la Nature. nouer ces fils épars.ne seraient peut-être pas seulement un fait de décadence.

on découvre seulement des conditions supplémentaires hors desquelles la légalité n'a plus de sens. Quelques corrections que le savoir doive y apporter. si le concept d'objet est en cause.dérive ontologique. qu'il y ait telle structure cohérente de l'être que nous exprimons ensuite laborieusement en parlant d'un « continuum espace-temps ». qui n'est ni le seul ni le meilleur possible. (1968) 78 té ne marquent pas l'intervention dans la représentation scientifique du monde d'un autre facteur qui serait à superposer aux déterminismes : c'est toujours des déterminismes que l'on cherche. Elle est ce qui fait. d'un « espace courbe ». non de la science. et qui demeure à l'horizon de notre pensée comme un fait qu'il n'est pas question de déduire. mais encore de toute philosophie de la nature : la nature est une « collection de relations qui ne comportent ni action ni passion ». Comme le disait Niels Bohr. cet univers reprend une signification ontologique [132] qu'il avait perdue dans la science classique. Le champ « n'est plus une chose. les « caractères dominants » (au sens que l'on donne au mot en génétique) que nous essayons de comprendre en combinant des concepts . puisqu'elle est tout entière l'analyse [131] des conditions et des moyens de la position d'un objet ? L'idéalisme transcendantal perd son sens si la science n'est pas en puissance d'objet. ou simplement du « trajet le plus déterminé » de la ligne anaclastique. Pour Cassirer. Collège de France 1952-1960. Ce qu'on appelle nature n'est certainement pas un esprit au travail dans les choses pour y résoudre des problèmes par « les voies les plus simples » . Pourtant ce retour au criticisme ne rend pas compte des aspects de la physique moderne que Cassirer lui-même décrit. Résumés de cours. La physique moderne nous débarrasserait. dit-il. Il n'y a pas de question qui ait un sens concernant l'Innere der Natur. mais de l'Objektbegriff. simplement et d'un seul coup. L'univers de la perception nous révèle cette facticité de la nature. c'est un système d'effets ». comment la philosophie critique pourrait-elle demeurer intacte.mais pas non plus la simple projection d'une puissance pensante ou déterminante présente en nous. La nature est ce qui instaure les états privilégiés. ce n'est pas un hasard s'il y a harmonie entre les descriptions de la psychologie (nous dirions : . cette crise doit nous faire comprendre une fois pour toutes ce que le criticisme enseignait déjà : que le symbolisme n'a pas à être réalisé. Car il y a crise. Or. Il y a une crise de l'intuition. non seulement de l'intuition.Maurice Merleau-Ponty. pur « passage ». non seulement du « matérialisme » et du « mentalisme ».

Il ne pouvait donc être question d'un exposé suivi. on a. Les comportements inférieurs nous mettaient ainsi en présence d'une cohésion des parties de l'organisme entre elles. de la forme. mais limitée. à ce titre. On a discuté la notion de Subjektnatur à laquelle il croit devoir aboutir. von Uexküll et des notions d'Umwelt. qui est une sorte de présignification. à travers toutes les discussions auxquelles ils donnent lieu. [133] Le développement des sciences de la vie aujourd'hui ne se fait pas. de l'organisme et de l'entourage. qui. éludent les interprétations classiques auxquelles on voudrait les ramener. et. Collège de France 1952-1960. de l'organisme et de l'organisme dans l'espèce. On a suivi l'application de l’idée de comportement à la morphogénèse et à la physiologie (« comportements en circuit interne » par exemple chez E. de la totalité. comme s'est fait celui de la physique. Elles aussi. (1968) 79 de la phénoménologie) et les conceptions de la physique contemporaine. Tels sont les concepts de comportement (au sens de Coghill et Gesell) et ceux d'information et de communication. Elle introduit celle d'un thématisme. Les comportements inférieurs ont été examinés dans les perspectives de J. de la même manière. essayé de fixer la conception de l'être de la vie qui est immanente à la science d'aujourd'hui. La critique classique de l'univers perçu est d'ailleurs solidaire d'une psychophysiologie mécaniste qu'on ne peut conserver telle quelle au moment où les savants révoquent en doute la métaphysique mécaniste.Maurice Merleau-Ponty. Dans la seconde moitié de l'année. d'une directiveness. non pas dissipée. Réciproquement nous devions retrouver [134] au niveau des comportements dits supérieurs (dont l'étude. Résumés de cours. Une série de leçons ont eu trait aux différents niveaux du comportement. par opposition à la « causalité-poussée ». aussi différente de celle de l'entéléchie que de celle de la machine. de Merkwelt et de Wirkwelt qu'il a introduites. . Russell). par ensembles théoriques étendus. mais circonscrite et méditée par la philosophie. mais plutôt d'un certain nombre de sondages et de recoupements. spécialisée. S. On a essayé de dégager les notions du possible. du champ et de la signification autour desquelles ces recherches gravitent. chez Lorenz par exemple. les sciences de la vie ne cessent d'introduire des concepts « opérationnels » dont l'obscurité doit être.

avec participation de l'animal à notre vie perceptive et participation de notre vie perceptive à l'animalité. Le mimétisme. mais de styles de comportement spontanés qui anticipent un aspect du monde ou un partenaire. dans un dispositif morphologique. comme l'a fait croire la métaphore de la [135] clé et de la serrure. comme par exemple la copulation. et qui fait voir un comportement logé. les transfigurent. en montrant qu'il ne s'agit pas là. des « stimuli signaux » et des « schémas déclencheurs innés » selon Lorenz. Si l'être animal est déjà un faire. un rapport efficace avec ses congénères (étude du criquet pèlerin par Chauvin) et enfin une vie symbolique (étude du langage des abeilles par von [136] Frisch). Préparation onirique ou narcissique des « objets » extérieurs. et révèlent l'apparition d'un être qui voit et se montre. et sont quelquefois assez lacunaires pour donner lieu à une véritable fixation sur un partenaire non spécifique (Prägung). les soumettent à des conditions de display. C'est à partir de là que nous avons abordé l'étude des « mouvements instinctifs ». ou une indivision vitale. L'idée due à Portmann (die Tiergestalt) d'une lecture des types animaux. on ne s'étonne pas que l'instinct soit capable de substitutions. et d'un symbolisme dont la « philologie comparée » (Lorenz) est à faire. de « ritualisations ». d'un renouveau du mécanisme. On s'est demandé à quelles conditions nous pouvons valablement attribuer à tel animal un ou plusieurs « sens ». Collège de France 1952-1960. On a encore cherché à atteindre l'être de la vie selon la méthode de la théorie de la connaissance : à travers une réflexion sur la connaissance des vivants. d'une étude de leur apparence extérieure considérée comme « organe à être vu ». d'« actions à vide ». (1968) 80 dérive directement de Uexküll) quelque chose de l'inertie du corps. pour ainsi dire. qui ne se superposent pas seulement aux actes biologiques fondamentaux. de déplacements. Il est apparu que toute zoologie suppose de notre part une Einfühlung méthodique du comportement animal. où il est impossible de séparer comportement et morphologie. rapport d'entendement et de représentation. Nous avons trouvé là un nouvel argument contre la philosophie artificialiste . une « magie naturelle ». celle par suite d'une interanimalité aussi nécessaire à la définition complète d'un organisme que ses hormones et ses processus « internes ». il y a une action de l'animal qui n'est qu'un prolongement de son être. qui n'est pas la finalité. un milieu associé ou « territoire ». dévoile une couche fondamentale du comportement où la ressemblance est opérante. mais les déplacent. ont fourni un second recoupement au thème de la form value de l'organisme.Maurice Merleau-Ponty. Résumés de cours.

On essaiera l'année prochaine de décrire de plus près l'émergence du symbolisme en passant au niveau du corps humain. mais précisément pour cette raison les êtres vivants ne sont pas superposés les uns aux autres. mais comme un ingrédient du monde actuel lui-même. comme réalité générale. en montrant que les interprétations mécanistes (Speemann) aussi bien que celle de Driesch. L'ultramécanisme et l'ultra-finalisme des darwiniens reposent sur le principe ontologique du tout ou rien : un organisme est absolument ce qu'il est. . nous sommes revenus enfin à l'ontogenèse et en particulier à l'embryologie. plutôt latéral que frontal et l'on constate toutes sortes d'anticipations et de réminiscences. hors de tout artificialisme. comme celle de la « nature physique ».Maurice Merleau-Ponty. on a affaire. Résumés de cours. les transfigure en les décentrant. que nous compléterons au début de l'année prochaine en esquissant les problèmes de la systématique et de la théorie de la descendance. Ce n'est que dans le monde perçu qu'on peut comprendre que toute corporéité soit déjà symbolisme. Cette prospection. s'il ne l'était pas il aurait été exclu de l'être par les conditions données. pour ainsi dire. de l'un à l'autre. Qu'il s'agisse des organismes ou des sociétés animales. (1968) 81 que représente au plus haut point la pensée darwinienne. permet déjà de dire que l'ontologie de la vie. non plus comme un autre actuel éventuel. à l'être brut tel qu'il nous est dévoilé par notre contact perceptif avec le monde. où tout dépassement reprend des activités déjà présentes en sous-œuvre. mais à des équilibres dynamiques instables. Il résulte de là en particulier que l'on ne doit pas concevoir hiérarchiquement les rapports entre les espèces ou entre les espèces et l'homme : il y a des différences de qualité. non à des choses soumises à la loi du tout ou rien. Collège de France 1952-1960. ne sort d'embarras qu'en recourant. Cette manière de penser a pour effet de masquer le caractère le plus étrange des homéostasies vitales : l'invariance dans la fluctuation. laissent échapper l'essentiel d'une nouvelle notion du possible : le possible conçu. est. Pour reprendre contact avec des faits indubitablement organiques. [137] le dépassement.

Résumés de cours. Collège de France 1952-1960 1958-1959 Retour à la table des matières . (1968) 82 [139] RÉSUMÉS DE COURES. Collège de France 1952-1960.Maurice Merleau-Ponty.

en soi.Maurice Merleau-Ponty. objet. cause. Collège de France 1952-1960. accident. traditionnellement impliquées dans l'ontologie ? Quel rapport y aurait-il entre la nouvelle ontologie et la métaphysique classique ? Serait-elle la négation et la fin de la philosophie. . Résumés de cours. (1968) 83 [141] RÉSUMÉS DE COURES. ou au contraire est-ce la même recherche ramenée à ses sources vives ? 1 Ce résumé ne porte pas de titre. Que cherchons-nous au juste quand nous entreprenons de dégager la Nature des catégories de substance. puissance. acte. fin. on a préféré remettre à l'an prochain la suite des études commencées sur l'ontologie de la Nature. Cours du jeudi [Possibilité de la philosophie 1] 1958-1959 Retour à la table des matières Le cours ayant été abrégé par autorisation du ministre. sujet. Collège de France 1952-1960 1. pour soi. et consacrer les leçons de cette année à des réflexions générales sur le sens de cette tentative et sur la possibilité de la philosophie aujourd'hui.

ce qui ne veut pas dire que les penseurs ou les génies aient manqué. pour laisser voir clairement ce qu'il peut rester de philosophie dans leur non-philosophie. après Hegel.qu'il s'agisse de la praxis de Marx ou de la volonté de puissance de Nietzsche . comme l'écrit Husserl 2 . Résumés de cours. [143] Par un retour des choses qui est légitime. renaît-elle de ses cendres ? Ce n'est pas en suivant l'histoire de la pensée depuis Hegel qu'on trouvera réponse à ces questions. (1968) 84 Quelque chose a fini avec Hegel. . les clefs qu'ils nous proposent pour cette histoire qu'ils ont si bien anticipée . ils vivent en nous plutôt que nous n'avons d'eux une vue distincte. mais à l'abri du monde solide dont 2 Die Krisis der europäischen Wissenschalten und die transzendentale Phänomenologie. Tout commentaire de Marx ou même de Nietzsche aujourd'hui est en réalité une prise de position déguisée à l'égard de notre temps. mais que Marx. Faut-il dire qu'avec eux on entre dans un âge de non-philosophie ? Ou bien cette destruction de la philosophie en est-elle la réalisation ? Ou bien en conserve-t-elle l'essentiel. Kierkegaard. des commencements d'analyses d'une profondeur toute nouvelle . Collège de France 1952-1960. et les questions qu'ils posaient éclairent notre présent. nous les impliquons dans nos propres difficultés plutôt que nous ne surmontons les leurs. Elles ont été conçues contre la métaphysique.nous paraissent trop simples. Les grandes oeuvres que l'on rencontre sur ce chemin sont trop dominées par la lutte contre Hegel et contre la métaphysique classique.ne peuvent par contre la guider : c'est à elle qu'ils laissent le soin de donner son sens dernier à leur œuvre. et la philosophie. une interrogation. la pensée a été en avance sur l'histoire. un vide philosophique. Nietzsche commencent par une dénégation de la philosophie. et en cela trop solidaires d'elle. Les interprétations qu'elles réclament.Maurice Merleau-Ponty. ces auteurs qui ont décliné la qualité de philosophes et se sont délibérément consacrés à déchiffrer leur temps . Par contre leurs réponses. Pour une fois. Il y [142] a. Leurs obscurités et leurs équivoques sur ce point sont irrémédiables.s'ils peuvent fournir à leur postérité un langage. reflètent en réalité nos problèmes et nos vues. comme si le monde s'était mis à ressembler à ce qu'ils ont annoncé. et par lesquelles nous croyons préciser leur message. Tout se passe comme s'ils avaient décrit par avance un monde qui est le nôtre.

La technique et la science nous mettent en présence d'énergies qui ne sont plus dans le cadre du monde. l'opacité des rapports sociaux. C'est pourquoi. avait eu aux yeux [146] des . et cette solution par l'histoire des contradictions de l'histoire était universelle. Ce qui. L'histoire a rongé les cadres où la mettaient la pensée conservatrice. Nous ne trouverons pas la nouvelle philosophie toute faite chez Marx ou chez Nietzsche. une interrogation pure. Résumés de cours. qui pourraient peut-être le détruire. Collège de France 1952-1960. soit dans celui de la culture. En ce qui concerne les rapports entre les hommes. avant notre temps. les penseurs mêmes qui n'y trouvaient pas d'harmonies naturelles ne les croyaient pas. nous avons à la faire. Mais ce n'est pas seulement le monde humain qui est illisible. C'est vraiment une question de savoir si la violence.Maurice Merleau-Ponty.au moins en principe et officiellement . valable aussi bien pour les sociétés non développées que pour les sociétés industrielles. Or un monde où ces problèmes sont à l'ordre du jour et où ce doute s'impose (à ceux-là mêmes qui affichent des certitudes entières) sécrète de lui-même une violence et une contre-violence désespérées. avant même d'avoir été employés. Pour nous qui avons affaire à l'univers ensorcelé que Marx et Nietzsche ont pressenti. A une histoire de la philosophie qui . (1968) 85 faisait partie la métaphysique. Ce noyau d'universalité autour duquel l'histoire devait s'organiser s'est dissocié. pour des siècles. promis au chaos. où le seul dénominateur commun aux auteurs est une certaine obscurité moderne. et aussi la pensée révolutionnaire. si les difficultés d'une civilisation mondiale ne tiennent qu'à une forme de production déjà dépassée. en attendant peut-être qu'ils la ressuscitent. et en possession de moyens d'exploration qui. réveillent le vieux désir et la vieille crainte de rencontrer l'Autre absolu. soit dans l'ordre de l'histoire. [144] leurs solutions ne sont pas à la mesure de la crise. et compte tenu de ce monde présent où il devient clair que leur négation de la métaphysique ne tient pas lieu de philosophie. Marx ne les décrivait comme contradictoires que dans le cadre d'un certain [145] régime historique dont le successeur était d'ores et déjà désigné.on voit de plus en plus se substituer une histoire de la non-philosophie. discréditent parmi nous la philosophie. la nature même devient explosive. on a voulu décrire (sans aucune prétention d'être complet) quelquesuns des phénomènes qui.opposait dans la clarté différentes réponses possibles aux mêmes problèmes . avant d'examiner deux tentatives contemporaines.

Un naturalisme extrême et un artificialisme extrême sont inextricablement associés. comme par l'évolution intrinsèque de leurs problèmes. puisque c'est l'homme qui découvre et fabrique. le côté positif de l'expérience prédomine décidément. je le sais naturellement. Si l'on ne tenait compte que de ces faits. Que l'on pense à la mise en question du langage tout fait. ou à celle des « moyens de représentation » et des systèmes d'équivalences constitués dans la peinture moderne. Ce « savoir » a-t-il jamais suffi à aucun vrai penseur (Selbstdenker) ? Pour qui. la « philosophie » a-t-elle jamais cessé d'être un problème ? » Mais ce problème. et la vision inhabituée et in3 1935). par-delà les sélections traditionnelles de la musique tonale et instrumentale. Krisis der europäischen Wissenschaften. Mais. Collège de France 1952-1960. Résumés de cours. depuis Mallarmé jusqu'au surréalisme. écrit Husserl 3 . dans sa vie philosophante. chez les meilleurs.Maurice Merleau-Ponty. le dépassement des systèmes figurés. la recherche [147] des invariants non figuratifs renouvelle l'intelligence des formes d'art classiques ellesmêmes. cet étonnement devant soi. par un sens neuf de la pluralité des possibles. d'ores et déjà signifiant. ce qui était notre horizon prédestiné est devenu perspective provisoire. la relativisation de ce qu'on croyait être le sol de l'histoire et de la Nature est déjà découverte d'une nouvelle solidité. Mais aussi. dans l'ordre de la culture et de la recherche. le bilan de l'expérience pourrait paraître négatif. un nouveau prométhéisme se mêle à notre expérience du monde préhumain. mais dans les mythes raffinés auxquels donne lieu par exemple la théorie de l'information ou le néodarwinisme. ils en viennent à définir la philosophie par l'interrogation même sur son sens et sa possibilité. comme aussi dans celui de la psychanalyse prise comme fait social et presque populaire. « Ce que je recherche sous le nom de philosophie. la désintégration est balancée et au-delà. Et pourtant je ne le sais pas. non seulement dans les mythes de la vie quotidienne. Chez les philosophes. comme le but et le champ de mon travail. Dans tous ces domaines. Sollicités de s'examiner par l'irrationalisme du temps. (1968) 86 hommes la solidité d'un sol s'avère fragile . Le monde prend ou retrouve une figure préhumaine. ou à la généralisation de la musique. p. parmi eux. la menace de l'esprit technique par l'attente d'une libre réintégration. Beilage XXVIII. 509 (texte de .

(1968) 87 habituelle qui en résulte. mais le juste moyen de nous ouvrir au monde. On voit bien.Maurice Merleau-Ponty. Elle est remise en cause aussi par certaines de ses implications d'abord inaperçues. C'est ce que Husserl devait exprimer. nous le savions déjà dans l'attitude naturelle. Elle se révèle alors paradoxale. n'est certainement pas extra-philosophique. Cette difficulté interne de la « phénoménologie constitutive » remet en cause la méthode de réduction. et en tous ces philosophes se voulait dans l'unité cachée de l'intériorité intentionnelle. dès ce moment. ou la nostalgie de son royaume perdu. sont précisément la philosophie. Mais. 74 . et sont donc les invariants du domaine considéré. que l'interrogation pure n'est pas un résidu de la métaphysique. et il paraît difficile de « constituer » ces matériaux bruts à partir des attitudes et des opérations de la conscience. qui seule fait l'unité de l'histoire 4 ». Nous avons essayé de retracer le chemin par lequel Husserl est passé de « la philosophie comme science stricte » à la philosophie comme interrogation pure . en dernière analyse. p. son dernier soupir. Collège de France 1952-1960. c'est l'infrastructure corporelle de notre relation avec les choses et avec les autres. celui de la theoria et de l'idéation. En un sens. telles qu'elles émergent de notre vie intentionnelle. Ce que l'investigation de Husserl met au jour. Cependant la démarche réductive elle-même devait être scrutée et éclaircie. chez Husserl. c'est bien lui. il s'agissait des essences telles qu'elles sont vécues par nous. et par la formule de l'« idéalisme phénoménologique ».. résistent [149] à notre effort de variation imaginaire. ce qu'elle nous apprend. qui relèvent d'un autre ordre. par la « thèse du monde ». Résumés de cours. [148] sont « ce qui. qui s'imposent à l'atten4 Ibid. dans tous les domaines d'expérience. à la Nature et à l'histoire présents et vivants et d'accomplir les ambitions perpétuelles de la philosophie. Il les reprend intégralement et naïvement au début du siècle en faisant de la philosophie un inventaire des « essences » qui. au temps. Car si quelqu'un les a assumées.et celui qui a conduit Heidegger des thèmes négativistes et anthropologiques auxquels le public réduisait ses premiers écrits à une pensée de l'Être qu'il n'appelle plus philosophie mais qui. dans la période moyenne de sa pensée par la doctrine de la « réduction » comme retour au sens immanent de nos expériences. Beaufret). comme on l'a bien dit (J.

(1968) 88 tion de Husserl dans la période des Méditations Cartésiennes (1929) [150] et qui.. un solipsisme insurmontable .et cependant. Le philosophe qui enseigne la réduction parle pour tous. font apparaître la réduction beaucoup moins comme une méthode définie une fois pour toutes que comme l'index d'une multitude de problèmes. Traduites en termes de Lebenswelt. . Une philosophie intégrale doit expliciter et constituer ce domaine. et en général toutes les formations historiques qui nous servent à aménager ou à modeler nos rapports avec les autres et avec le vrai. D'ailleurs. une « transgression » ou un « empiétement » intentionnels qui font passer en autrui tout ce qu'elle sait d'elle-même. relativement à cet univers. dit-il. d'un type d'être qui contient tout : allumspannende Seinsweise 5 .Maurice Merleau-Ponty. les antinomies de la constitution [152] d'autrui ou cel- 5 Ibid. Husserl décrit désormais comme la phase initiale de la recherche. 134.peut-être même coextensive à la phénoménologie : il s'agit ici. le sujet dernier et constituant ne fait-il pas un seul être avec l'homme ? La Ichheit überhaupt de Fichte. il implique donc un univers intersubjectif et reste. me réduire à la condition de constitué. mais aussi les constructions par lesquelles nous les déterminons selon un idéal d'exactitude cartésienne. cette distinction que je fais aisément par la réflexion entre moi-même comme sujet dernier et constituant et l'homme empirique dans lequel ce sujet s'incarne.fût-il réduit au « sens » alter ego . . Or comment pourrais-je rendre compte de mon accès à l'alter ego . C'est dans le dernier ouvrage composé par Husserl lui-même en vue de la publication que les apories de la réduction phénoménologique s'accusent au point de faire pressentir une nouvelle mutation de la doctrine. caractéristique de la phénoménologie . pour cette subjectivité même. Collège de France 1952-1960.le retour du monde objectif à un Lebenswelt dont le flux continuel porte les choses perçues et la Nature. dans l'attitude de la foi naïve. il implique que ce qui est évident pour lui l'est ou peut l'être pour tous.comme d'une opération immanente de ma conscience ? Ce serait constituer autrui comme constituant. Résumés de cours. une fois développées. p. par une aperception seconde et dont il est encore l'auteur puis-je la faire en ce qui concerne autrui. et à travers lui. peut-il la faire en ce qui me concerne ? Pour un témoin extérieur. n'est-ce pas Fichte ? Les Méditations Cartésiennes [151] tenaient les deux bouts de la chaîne : il y a une subjectivité indéclinable.

soit qu'on utilisât. pour tenter de la restaurer. . pour l'avoir réduit à certaines de ses productions comme l'objectivité des sciences de la Nature. et pour les mêmes raisons : les commentateurs se sont attachés à ce qui leur rappelait le passé de la philosophie. à un enchaînement d'horizons. l'analytique de certaines attitudes humaines [154] n'étant prise pour thème que parce que l'homme est interrogation de l'Être. le but déclaré de sa réflexion : non pas décrire l'existence. Résumés de cours. et c'est pourquoi on a cherché dans sa pensée un substitut humaniste de la métaphysique.mais. Nous n'avons plus à comprendre comment un Pour Soi peut en penser un autre à partir de sa solitude absolue ou peut penser un monde préconstitué au moment même où il le constitue : l'inhérence du soi au monde ou du monde au soi. Dans les deux cas. le chemin de Heidegger est difficile à retracer. p. que la philosophie et la raison sont devenues incapables de maîtriser et d'abord de comprendre le sort historique des hommes. On a surtout souligné. La réduction n'est plus retour à l'être idéal. traduit en français) comme une sphère autonome et fondamentale . bien à tort. de décrire cet univers de paradoxes vivants. on oubliait ce qui est. à un Être ouvert. c'est à l'âme d'Héraclite 6 qu'elle nous ramène. C'est pour avoir « oublié » le flux du monde naturel et historique. Aussitôt après Sein und Zeit. ce que Husserl appelle l'Ineinander. du soi à l'autre et de l'autre au soi. le porte-à-faux de la situation humaine telle qu'il la décrivait. est silencieusement inscrit dans une expérience intégrale. à travers le Da-sein. et n'ont guère suivi les auteurs dans ce qui était pourtant leur principal effort : récupérer dans une manière de penser absolument nouvelle l'expérience de l'Être qui soutenait la métaphysique. accéder à l'Être. dès la préface de Sein und Zeit. ces incompossibles sont composés par elle. et la définition de l'homme comme lieu du néant. l'analyse de la vérité et 6 Ibid. mais aussi qu'ils avaient compromis [153] avec un idéal d'objectivation qui rendait impossible le savoir de l'esprit et de l'histoire. et la philosophie devient la tentative. soit qu'on se félicitât de la voir enfin détruite. a-t-on. 1'Être-là (la « réalité humaine ». Collège de France 1952-1960. ont perdu de vue l'horizon de « tâches infinies » que le XVIe et le XVIIe siècle avaient dévoilé. Comme celui de Husserl. par-delà la logique et le vocabulaire donnés. (1968) 89 les de la thèse du monde cessent d'être sans espoir.Maurice Merleau-Ponty. dans les premiers livres de Heidegger.. 173. le rôle du concept de néant.

et que le dévoilement est aussi dissimulation ? Ce qu'on a appelé une « mystique » de l'Être . ou aux « étants » intérieurs au monde. à l'évidence de l'Être une interrogation qui est la seule manière d'exprimer cette perpétuelle élusion. De cet Être . entre l'essence inerte ou la quiddité et l'individu localisé en un point de l'espace-temps. mais elle n'est pas néant ou néantisation. de la liberté ou du souci. entre nous et l'être. dans un « il y a ». Nous avons essayé de montrer comment une philosophie ainsi orientée conduit à une refonte [156] complète des concepts qui servent d'habitude. le nichtiges Nichts). comme l'écrit un traducteur. les figures de 1'Être. Collège de France 1952-1960.Maurice Merleau-Ponty. métaphore.d'un mot que Heidegger rejette expressément . symbole) et comment elle amène à une idée de « l'histoire ontologique » (Seinsgeschichte) qui est à l'histoire empirique des actions et des passions humaines ce qu'est l'ap- . qui nous ouvrent le seul accès concevable vers lui. analogon. qui est le thème propre de la philosophie. Il dissipe les équivoques en précisant qu'il ne s'est jamais agi pour lui de réduire l'être au temps. être traitée comme non-être. d'un rapport « d'ex-tase » qui sous-entend la priorité du soi. C'est cet Être préobjectif. puisque les êtres. par lui c'est l’Être qui parle en nous plutôt que nous ne parlons de l'Être. mais d'aborder l'être à travers le temps. Heidegger parle de moins en moins. cette action d'« ester ». disait Angelus Silesius. sens. qu'au sens absolu le néant (le néant « nul ».l'objet et le néant « nul » que la philosophie prend son départ. qui fleurit parce qu'elle fleurit. à l'analyse du langage (tels que ceux de signe. ne peut pas être pris en considération.on peut dire qu'il n'a pas de cause hors de soi et qu'il n'est pas davantage cause de soi.la rose. Ce rayonnement d'être qualifié. peut-on en parler davantage ? Le mot d'être n'est pas comme les autres un signe auquel on puisse faire correspondre une « représentation » ou un objet : son sens n'est pas distinct de son opération. cet être actif. nous le cachent en même temps de leur masse. peut bien. à la présence incontestable du monde. Comment en parlerions-nous. si l'on veut. la rosespectacle. par opposition aux êtres. la richesse inépuisable et donc l'absence qu'elle recouvre. à « ce qui n'est pas rien ».est un effort pour intégrer à la vérité notre pouvoir d'errer. la rose-totalité . Résumés de cours. dans une « ouverture » à « quelque chose ». qui est « sans [155] pourquoi ». il est sans fondement. C'est au-delà de ces corrélatifs . il est l'absence par principe de tout fondement. et un mouvement centrifuge du soi vers l'Être. L'existence. (1968) 90 de notre ouverture à la vérité prend le pas sur les descriptions trop célébrées de l'angoisse.

à ce qu'il s'est interdit tous les miroirs de l'Être ? Une recherche comme celle que l'on poursuit ici sur l'ontologie de la Nature voudrait maintenir au contact des êtres et dans l'exploration des régions de l'Être la même attention au fondamental qui reste le privilège et la tâche de la philosophie.ce silence justement que rompent de temps en temps les petits écrits de Heidegger ? Mais ne tient-il pas plutôt à ce que Heidegger a toujours cherché une expression directe du fondamental. Si l'on appelle philosophie la recherche de l'Être ou celle de l'Ineinander. la philosophie n'est-elle pas vite conduite au silence . (1968) 91 préhension philosophique de la parole à l'analyse du matériel linguistique.Maurice Merleau-Ponty. Résumés de cours. . au moment même où il était en train de montrer qu'elle est impossible. Collège de France 1952-1960.

Résumés de cours.Maurice Merleau-Ponty. (1968) 92 [157] RÉSUMÉS DE COURES. Collège de France 1952-1960. Collège de France 1952-1960 1959-1960 Retour à la table des matières .

la pensée du philosophe ne peut être définie . toujours [160] prématurée. même une fois la publication achevée. si les conclusions sont le bilan d'un cheminement transformé en « oeuvre » par l'interruption. et de conclusions qui mettent fin aux problèmes. Cours du lundi Husserl aux limites de la phénoménologie. Résumés de cours.Maurice Merleau-Ponty. il ne pouvait être question dans ces leçons d'être « objectif » . du travail d'une vie. d'arguments en réponse à des problèmes invariables. Collège de France 1952-1960 1. traduction et commentaire de textes de sa dernière philosophie. Mais. Si la méditation change le sens des notions et même des problèmes. cette méthode nous donnerait-elle « la pensée » de Husserl ? Elle ne le ferait que si la pensée de Husserl et en général celle d'un philosophe était un ensemble de notions limitativement définies. 1959-1960 Retour à la table des matières Le Nachlass de Husserl n'étant pas complètement publié.de dire ce qui est dit ou immédiatement sous-entendu par Husserl dans l'ensemble des textes existants. (1968) 93 [159] RÉSUMÉS DE COURES. Collège de France 1952-1960.

et qui est peut-être la seule objectivité envers quelqu'un qui a écrit : das historisch an sich Erste ist unsere Ge- genwart.et si pourtant elle forme un corps. un système. On a besoin de ce que Husserl appelait une « poésie de l'histoire de la philosophie » participation à la pensée opérante qui n'est pas si risquée quand il s'agit d'un contemporain. p. Les démarches initiales de la géométrie et toutes ses démarches ultérieures comportent. un certain surplus de sens : elles ouvrent un champ. Pourquoi ne pas commencer dès maintenant cette écoute des textes. Cet impensé doit. celle de l'histoire en profondeur ou de l'idéalité en genèse. Le contact avec des textes est ici le meilleur des remèdes. Il faut seulement.Maurice Merleau-Ponty. Le premier était Die Frage nach dem Ursprung der Geometrie als intentionalhistorisches Problem 7 . où [162] s'ouvrent d'ail7 Paru en 1939 dans la Revue de Philosophie. Collège de France 1952-1960. Si la géométrie a une histoire. non moins que dans leur signification manifeste et frontale. mais qui. bien entendu. . un Totalsinn où les premières démarches semblent s'effacer dans ce qu'elles ont eu de partiel et de contingent. Mais les mots ici doivent être compris selon leurs implications latérales. mais dont elle ne dispensera pas ? L'essai s'impose compte tenu des rumeurs et des discussions qui s'élèvent comme toujours autour d'un message posthume. il faut tenir compte de ce qu'elle essayait encore à la fin de penser. parce qu'on craint ou qu'on souhaite de voir Husserl « dévier » dans le sens irrationaliste qu'on croit être celui de Heidegger. C'est dans cet esprit qu'on a [161] voulu cette année en traduire et en commenter deux. qui reste ouverte . outre leur sens manifeste ou littéral tel qu'il est vécu chaque fois par le géomètre. idéalité et historicité viennent de même source. être attesté par des mots qui le délimitent ou le cernent. (1968) 94 seulement par ce qu'elle a maîtrisé. remis (tradiert) aux générations suivantes avec les premières acquisitions deviennent praticables par une sorte de création seconde (Nachstiftung). elles instaurent des thèmes que le créateur ne voit que comme un pointillé vers l'avenir (Urstiftung). 364-386... et publié au tome VI des Husserliena. ce n'est pas par hasard . que l'édition complète validera seule comme interprétation. Résumés de cours. repérer une troisième dimension entre la série des événements et le sens intemporel. qui n'est pas finie. pour la trouver.

comme il le faut. il n'a pas besoin de documents : l'histoire a son point d'insertion en lui-même. invisible. comment descendrait-elle dans [164] l'espace de conscience de celui qui la découvre. la géométrie n'est jamais naturelle comme les pierres et les montagnes. si souvent qu'elles soient pensées par des géomètres. c'est de l'être spirituel. et réciproquement il est essentiel à un ensemble idéal d'être né. souvent par retour aux sources ou aux voies latérales négligées en chemin. une mutation du savoir intervienne. L'idéalité est historicité parce qu'elle repose sur des actes. d'initiation ou d'ouverture qui comporte production et reproduction continuées. Mais s'il y avait une idéalité pure et détachée. elle n'est que dans un « espace d'humanité ». jusqu'à ce que. La marche. nous saurions du moins qu'il y en eut . Collège de France 1952-1960.Maurice Merleau-Ponty. Comment comprendre cette relance d'un passé et cette prépossession (Vorhabe) d'un avenir de pensée dans la pensée présente ? En un sens la géométrie et chaque vérité géométrique n'existent qu'une fois. parce que « la seule manière de saisir une idée est de la produire ». dans la psyché d'un certain homme vivant en un point du temps et de l'espace. Il convoque comme ses témoins tout le passé et tout l'avenir de la culture et. de se faire oublier. de tracer un horizon d'avenir géométrique. comment naîtrait-elle dans une psyché ? Et si au contraire on part. à continuer. qu'elle est culture et histoire. à la charnière de son être sensible ou naturel et de son être actif et productif. de sa . la Beweglichkeit de la géométrie ne fait qu'un avec son sens idéal parce qu'il est un sens de champ. pour évoquer toute cette histoire possible. L'idée est impalpable. et qui fait écho à des fondations antérieures. parce qu'elle est faite. de circonscrire un domaine cohérent. Il lui suffit de penser pour savoir que la pensée se fait. il s'offre à nous avec un sillage d'historicité. elle est la position par lui d'une tâche qui n'est pas seulement sienne. Résumés de cours. de se dépasser. [163] à s'enfoncer plus avant dans l'univers invisible des productions irréelles. le développement en cours s'étant épuisé dans une dernière re-création (Endstiftung). de lancer la culture vers un avenir. L'historicité d'une idée n'est pas son inclusion dans une série d'événements à localisation temporelle unique. et l'être spirituel est être devenu (geistig geworden) et qui deviendra : il n'est que pour une pensée résolue à penser activement. (1968) 95 leurs de nouveaux espaces de pensée. Même si nous ne savions rien des fondateurs de la géométrie. et une réinterprétation de l'ensemble. Toute idéation datée et signée a pour effet principal de rendre superflue sa répétition littérale.

Nous n'avons pas non plus épuisé les [165] pouvoirs de la parole. comme sujet entendant et passif. ma destinée. Résumés de cours.Maurice Merleau-Ponty. Déjà à l'intérieur de mon espace de conscience. Mais le langage ne fait la signification accessible à tous que comme il rend « publiques » les choses du monde. seconde par rapport à elle. Collège de France 1952-1960. Il y a recouvrement d'une passivité par une activité : c'est ainsi que je pense en autrui. J'éprouve en moi-même. (1968) 96 naissance en nous. ou encore ma pensée d'hier passe dans celle d'aujourd'hui. ma Funktion. et il . c'est par lui que notre horizon est ouvert et sans fin (endlos). Elle est ma pratique. Comme sujet parlant et actif j'empiète sur autrui qui écoute. pour tout interlocuteur réel ou possible. La parole n'est pas un produit de ma pensée active. même reconnue à ce titre par tous. or la géométrie n'est pas seulement une propriété de telle psyché réelle. il y a une sorte de message de moi à moi : je suis sûr de penser aujourd'hui la même idée que je pensais hier parce que le sillage qu'elle a laissé est ou pourrait être exactement recouvert par un nouvel acte de pensée productive. comment passer de là à l'être idéal. Toute production de l'esprit est réponse et appel. Nous n'avons donc pas encore rendu compte de l'être idéal. et que je me parle. Il est porté par notre relation au monde et aux autres. quand les sujets parlants dorment ou quand ils ne sont plus en vie. Pas plus dans le rapport de moi à moi que dans le rapport de moi à autrui il n'y a survol. La pensée du géomètre hérite de cette tradition de langage. C'est alors que l'idéalité « fait son entrée » (Eintritt). co-production. et aussi il la porte et la fait. il y a empiétement du passif sur l'actif et réciproquement. dans l'exercice du langage. La parole passe d'un espace de conscience à l'autre par un phénomène d'empiétement ou de propagation de même sorte. mon [166] opération. par-delà toute psyché existante ou possible ? On ne peut répondre qu'en se reportant aux implications de l'expérience. je laisse autrui empiéter sur moi. c'est parce que nous savons que « toute chose a son nom » qu'elle a pour nous être et mode d'être. Mais l'être idéal subsiste hors de toute communication effective. que l'activité est chaque fois l'autre côté de la passivité. C'est à titre de Sinn von Reden qu'elle est là « pour tout le monde ». ni idéalité pure. qui serait le seul véritable accomplissement de ma pensée remémorée : je pense dans ce passé proche. Une signification sort d'un « espace de conscience » quand elle est dite. Or le langage est « entrelacé » (verflochten) avec notre horizon de monde et d'humanité.

qui n'est portée par aucun sujet vivant et appartient par principe à tous. et dont on ne peut pas davantage dire qu'il soit au singulier. dont on trouvera un aperçu. il n'est [167] pas infini. Résumés de cours. évoque une parole totale. le « Je » spontané et le temps sensible ne peuvent rester extérieurs puisque je fonctionne comme penseur identique à travers le temps et que l'intersubjectivité fonctionne. dit Fink. (1968) 97 semble préexister à la parole.« négativité » vraie. in Edmund Husserl (18591959). un moyen de figurer l'opération de la vie transcendantale qu'il cherche toujours à saisir sur le fait. dans une belle étude d'Eugen Fink 8 . tant qu'un esprit vivant ne vient pas l'éveiller. un Ur-Ich antérieur à la pluralité des monades. « déchirure ». Collège de France 1952-1960. comme communication « virtuelle ». et que le sens des origines se vide. en attendant la publication des inédits. On atteint ici aux méditations finales de Husserl sur le rapport de moi à moi et de moi aux autres. un Urgegenwart qui n'a aucune place entre l'avant et l'après. être d'avant la distinction de l'essence et de l'existence. Sa philoso8 Die Spätphilosophie Husserls in der Freiburger Zeit. car il précède l'unité aussi bien que la pluralité . 1960. La sédimentation qui fait que nous allons plus loin fait aussi que nous sommes menacés par des pensées creuses. Mais ce vocabulaire spéculatif n'est pour Husserl qu'un auxiliaire de la description. et transforme d'ailleurs la sociabilité humaine. La passivité et l'activité. analytiquement. . C'est lui qui.Maurice Merleau-Ponty. puisque des hommes ne sont pas encore nés qui plus tard formeront des idées valables. Le vrai n'est pas définissable hors de la possibilité du faux. et que ces idées n'en sont pas moins valables dès maintenant. jalonnent la nouvelle dimension de Lebenstiefe qui s'ouvre dans [168] les écrits de la dernière période. parole de X à X. Or le sens pur de l'écrit qui sublime la solidité des choses et la communique aux pensées. on touche aussi à l'oubli et à l'absence. c'est aussi un sens pétrifié. IV. Ces mots. latent ou dormant. . sédimenté. mais il n'est qu'ouvert et sans fin. Il y a donc une sorte de « simultanéité » de l'un et de l'autre.Ceci ne met pas l'être idéal hors de la parole et nous oblige seulement à introduire une mutation essentielle de la parole qui est l'apparition de l'écrit. métamorphose définitivement en être idéal le sens des paroles. Le sens vivant s'étend bien plus loin que nos pensées explicites. Au moment où l'on touche au sens total. Phaenomenologica.

il n'y a dans le monde que des « corps » (Körper). aux animaux. Résumés de cours.2-13. celle qui porte tous les êtres particuliers au-dessus du néant comme l'Arche préservait les vivants du déluge. A mesure que je m'élève dans la constitution copernicienne du monde. Les notions d'ouverture et d'horizon. on les retrouve à partir « du bas » dans un texte de 1934. je feins d'être observateur absolu. j'oublie ma racine terrestre. que le fragment sur l'origine de la géométrie emploie au niveau des superstructures et de l'idéalité. domaine acquis à l'esprit cultivé. Umsturz der kopernikanischen Lehire 11 . p. La méditation doit nous rapprendre un mode d'être dont il a perdu l'idée.la terre où nous vivons. Mais cette idéalisation ne peut reposer sur elle-même [170] et les sciences de l'infini entrent en crise. Il y a parenté entre l'être de la terre et celui de mon corps (Leib). celle qui est en deçà du repos et du mouvement. p. qui m'apparaissent comme « autres corps ». étant ce qui englobe toute place. Pour l'homme copernicien. celle qui n'a pas de « place ». tous les chemins conduisent à l'air libre 9 . (1968) 98 phie ne se solidifie pas en « résultats ». j’en viens à considérer le monde comme le pur objet d'une pensée infinie devant laquelle il n'y a que des objets substituables. celle qui n’est pas faite de Körper. dont je ne peux dire exactement qu'il se meut puisqu'il est toujours à la même distance de moi. M. Le type d'être que nous dévoile notre expérience du sol et du corps 9 Ibid. 113-114. en « points de vue ». je quitte ma situation de départ. 11 Non publié. étant la « souche » d'où ils sont tirés par division. qui pourtant nourrit tout le reste. Nous en avons eu communication dès 1939 par un élève de Husserl. Aron Gurwitsch. 10 Unterwegs zur Sprache.. et d'abord [169] celui de la Terre . les analyses de Husserl devancent les pensées de Heidegger sur le « parler de la parole 10 ».Maurice Merleau-Ponty. une maison où l'on pourrait s'installer commodément : tout est ouvert. l'être du « sol » (Boden). « Même la philosophie finale de Husserl n'est nullement moisson engrangée. et finalement aux corps terrestres eux-mêmes puisque je les fais entrer dans la société des vivants en disant par exemple qu'une pierre « vole ». » Pour revenir au problème de l'idéalité. que je comprends comme variantes de ma corporéité. et la parenté s'étend aux autres. étant le fond sur lequel se détache tout repos et tout mouvement. . 1. Collège de France 1952-1960.

(1968) 99 n'est pas une curiosité de la perception extérieure.Maurice Merleau-Ponty. Collège de France 1952-1960. une vue de la causalité naturelle. une vue de notre « territoire ». par opposition à l'infini « représenté » des sciences classiques de la Nature. et enfin une philosophie du monde comme Offenheit der Umwelt. il a une signification philosophique. Résumés de cours. Notre implantation enveloppe une vue de l'espace et de la temporalité. . une Urhistorie qui relie toutes les sociétés réelles ou possibles en tant qu'elles habitent toutes le même espace « terrestre » au sens large.

Collège de France 1952-1960 2. ce qui ne laisserait plus au facteur E (entéléchie) que la . Cours du jeudi Nature et logos : le corps humain 1959-1960 Retour à la table des matières On a d'abord achevé l'examen commencé les années précédentes de quelques spécimens de la pensée biologique relatifs au devenirorganisme de l'organisme. puisqu'il faudrait y adjoindre un principe d'ordre qui assure l'invariance du type. à l'ontogenèse et à la phylogenèse.répugnant par ailleurs à réaliser ces possibles sous le nom de « puissance prospective ». Driesch en vient quelquefois à regarder le développement comme un réseau d'actions réciproques où les « stimuli directeurs » se relancent l'un l'autre. et que ces deux principes combinés ne seraient manifestement qu'une expression [172] « analytique » et verbale de ce qui se passe -. Résumés de cours. L'embryologie étant aujourd'hui encore dominée par les problèmes que Driesch posait il y a soixante-dix ans. (1968) 100 [171] RÉSUMÉS DE COURES. il a paru intéressant de suivre les détours de sa pensée : constatant que l'organisme ne peut se réduire à ce qu'il est actuellement. Collège de France 1952-1960.Maurice Merleau-Ponty. puisque régulation et régénération attestent un excès du possible sur l'actuel .

mais qui reconduirait aux mêmes problèmes si « mon corps » était un îlot dans un monde mécanique. passant à la « philosophie ». comme on dit aujourd'hui. la vie ». et ne s'éclaire que pour une philosophie du « quelque chose » ou. Les difficultés que rencontre Driesch montrent. on conçoit la vie comme une sorte de réinvestissement de l'espace physique. aller plus loin qu'en partant de l'expérience de « mon corps » et de sa relation avec l'espace. On ne pourrait. Cependant Driesch reste dans l'alternative de la machine et de la vie : si l'organisme n'est pas une machine. La science prouverait que l'organisme n'est pas tout à fait dans l'espace physique.c'est-à-dire de territoires « organo-formateurs » qui se chevauchent et comportent au-delà de leur région focale une périphérie où la régulation n'est que probable. de transformateur d'énergie ou même de « déclencheur ». qu'il n'est pas une machine. l'émergence entre les microphénomènes de macro-phénomènes originaux. . C'est dans ce sens que nous paraît aller l'embryologie depuis Driesch. L'apparition des notions de « gradient » et de « champ ». prend ces notions comme « complémentaires » et décrit l'embryogenèse comme un « flux de détermination ». que la vie est incompréhensible pour la philosophie de la chose (mécanisme et vitalisme) comme pour la philosophie de l'idée. c'est que. qui est un penseur exigeant.voie familière à nos contemporains. de la structure. (1968) 101 valeur d'un symbole. et finalement n'arrive à la déterminer que [173] comme « a complicated system of negations 12 ». Ce qui est ici instructif. Résumés de cours.Maurice Merleau-Ponty. . 12 The Science and Philosophy of the organism. quand elle refuse d'opter entre préformation et épigenèse. ne lui reconnaît d'autre pouvoir que celui de suspendre des suspensions ou des équilibres. d'un véritable élément de la nature. Driesch. et. à notre sens. puisque cette réalité est invisible pour la science. « lieux singuliers » de l'espace ou « phénomènesenveloppes ». se voit contraint de refuser à l'entéléchie le statut d'énergie. sans avoir le moyen ni le droit de déterminer positivement et directement le facteur E. exprime une mutation de la pensée biologique aussi importante que celle de la pensée physique : on rejette en même [174] temps la contrainte de l'espace et le recours à une seconde causalité positive. dit-il. Collège de France 1952-1960. il faut que l'entéléchie soit « l'expression d'une vraie réalité. . il faut qu'il y ait une « pensée » ou philosophie qui se substitue à elle pour déterminer cette seconde positivité que la science désigne indirectement.

[175] et cela devrait (mais il n'en sera rien) mettre un terme à l'interminable polémique sur le guidage interne ou externe des tendances évolutives. Les organismes et les types apparaîtraient alors. mais n'y parvient qu'en le chargeant d'un sens tout nouveau. Ces alternatives apparentes sont sans réalité. et. on sent le besoin de nouveaux cadres théoriques. elles ne s'imposent pas : à la vérité.. Une vraie conception statistique de l'évolution essaierait au contraire de définir l'être de la vie à partir [176] des phénomènes. réserve comme réalité inaccessible l'intérieur de la Nature. D'un point de vue comme celui-là. Mais elle se borne à revendiquer les droits de la description contre le mécanisme . macro-évolution. les idées qu'elle introduit. elles sont dépourvues de sens.que l'évolution pose les problèmes mêmes de la philosophie de l'histoire (rapports de l'essentiel et de l'accidentel. posées dans ces termes. selon la tradition kantienne.Maurice Merleau-Ponty. si bien que dans un récent ouvrage 13 Simpson en arrive à écrire : « La cause d'un événement de l'évolution est la situation totale qui le précède. . il n'y a plus lieu d'argumenter sur la prédominance de la mutation ou de la sélection dans l'évolution prise comme un tout. une pluralité de « niveaux temporospatiaux ». méga-évolution) dans le schéma mutation-sélection hérité de Darwin. Le néodarwinisme voudrait encadrer ses descriptions du « style » ou du « dessin » de l'évolution (micro-évolution. . Collège de France 1952-1960. de sorte qu'on s'écarte un peu de la réalité en essayant d'assigner des causalités élémentaires séparées à l'intérieur de cette situation. la « morphologie idéaliste » n'a pas de peine à montrer que les rapports de descendance sont loin d'être les seuls à considérer. (1968) 102 En phylogenèse aussi.problèmes de la périodologie) et ne peut être traitée comme une somme de faits de générativité zoologique ou de descendance (Dacqué).« styles » ou « signatures d'époque » .. admettrait ouvertement une structure scalaire du réel. .du primitif et du simple. elle les situe dans notre pensée. Résumés de cours. Tout au plus pourrait-on parler de « complexes de facteurs » ou de « constellations ». » Contre la tradition darwinienne. sans au13 Major features of evolution. que la spéculation sur les séries génétiques nous rend aveugles pour d'autres rapports . poserait les principes d'une « cinétique évolutive » libre de tout schème de causalité intemporel et de toute contrainte des micro-phénomènes.

Résumés de cours. elle ne peut en être dérivée comme l'effet de la cause. c'est un lexique de la corporéité en général. tel a été l'objet de la dernière partie du cours. sous le second rapport. [178] Il enveloppe une philosophie de la chair comme visibilité de l'invisible. puisque je me vois. Car il ne peut être question d'analyser le fait de la naissance comme si un corps-instrument recevait une pensée-pilote venue d'ailleurs. Par ailleurs (c'est la différence d'une phénoménologie et d'un idéalisme) la vie n'est pas simple objet pour une conscience. de la perception comme mobilité vraie (Sichbewegen). un système d'équivalences . Collège de France 1952-1960. Il n'y a pas là deux natures. Si le devenir de la vie est un « phénomène ». Les thèmes de l'Umwelt. il est vu et se voit. Meyer). accessible à son seul titulaire. l'une subordonnée à l'autre. expriment tous l'idée de la corporéité comme être à deux faces ou à deux « côtes » : le corps propre est un sensible et il est le « sentant ». c'est-à-dire s'il est reconstruit par nous à partir de notre propre vie. thermodynamique et cybernétique. Si je suis capable de sentir par une sorte d'entrelacs du corps propre et du sensible. Notre but était d'en venir à l'apparition de l'homme et du corps humain dans la nature.Maurice Merleau-Ponty. Nous avions montré les années précédentes que la nature extérieure et la vie sont impensables sans référence à la nature perçue. Ainsi se [177] trouve recoupé et confirmé entre eux le rapport d'Ineinander que nous avions cru apercevoir. non comme descente en lui d'une conscience ou d'une réflexion pures. il comporte un coté inaccessible aux autres. il y a un être double. mais comme métamorphose de la vie. popularisés par la psychologie ou la physiologie nerveuse. des « mélanges non aléatoires » (patterned mixed-upness). il est touché et se touche et. C'est maintenant le corps humain (et non la « conscience ») qui doit apparaître comme celui qui perçoit la nature dont il est aussi l'habitant. ou comme si inversement un objet nommé corps produisait mystérieusement la conscience de lui-même. (1968) 103 cune rupture des causalités chimique. je suis capable aussi de voir et de reconnaître d'autres corps et d'autres hommes. Décrire l'animation du corps humain. une étude du corps comme animal de perceptions. Le schéma du corps propre. du schéma corporel. des variantes d'une sorte de « topologie phénoménale » (F. et le corps comme « corps de l'esprit » (Valéry). Ceci exigerait d'abord une « esthésiologie ». comme des « pièges à fluctuations ». est participable par tous les autres corps que je vois.

contemporaine de la formation d'un système perceptionconscience. Fin du texte . mais désignée désormais par son nom. [179] tribut payé par Freud à la psychologie de son temps. L'inconscient de refoulement serait donc une formation secondaire. idée qui n'est pas un point final. qui prescrit à l'un de s'accomplir dans l'autre. La libido freudienne n'est pas une entéléchie du sexe. son pouvoir de séduction et de fascination ? La double formule de l'inconscient (« je ne savais pas » et « je l'ai toujours su ») correspond aux deux aspects de la chair. le mode d'existence de la « scène primitive ». devenue « homosexualité » inconsciente (Cinq Psychanalyses : l'homme aux loups). et du symbolisme artificiel ou conventionnel qui paraît avoir le privilège de nous ouvrir à l'idéalité. Résumés de cours. Quand le concept de refoulement est présenté par Freud dans toute sa richesse opérationnelle. Ceci conduit à l'idée du corps humain [180] comme symbolisme naturel. à ses pouvoirs poétiques et oniriques. Collège de France 1952-1960.Maurice Merleau-Ponty. l'indivision du sentir. mais une dimension inéluctable. il comporte un double mouvement de progrès et de rechute. et l'esthésiologie se prolonge en une théorie du corps libidinal. Une philosophie de la chair est à l'opposé des interprétations de l'inconscient en termes de « représentations inconscientes ». Quel peut bien être le rapport de ce symbolisme tacite ou d'indivision. hors de laquelle rien d'humain ne peut demeurer parce que rien d'humain n'est tout à fait incorporel. comme le suggère l'œuvre de Mélanie Klein. (1968) 104 entre le dedans et le dehors. et l'inconscient primordial serait le laisser-être. Le corps qui a des sens est aussi un corps qui désire. Les concepts théoriques du freudisme sont rectifiés et affermis quand on les comprend. à partir de la corporéité devenue elle-même recherche du dehors dans le dedans et du dedans dans le dehors. L'inconscient est le sentir lui-même. et au contraire annonce une suite. à la vérité ? Les rapports du logos explicite et du logos du monde sensible feront l'objet d'une autre série de cours. mais dépossession de nousmêmes à son profit. pouvoir global et universel d'incorporation. ni le sexe une cause unique et totale. Cet inconscient d'état suffit-il à porter les faits de refoulement. puisque le sentir n'est pas la possession intellectuelle de « ce qui » est senti. le oui initial. d'ouverture à l'univers adulte et de reprise en sous-main de la vie prégénitale. ouverture à ce que nous n'avons pas besoin de penser pour le reconnaître.