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Le Christ

On espère aujourd'hui un Dieu qui soit vraiment Dieu et que la prétention chrétienne ait sa part dans la construction de cette espérance. Qui cherche autre chose qu'un Dieu qui soit, comme on le désirait naguère, ordonnateur du monde, garant ombrageux de la morale, réponse déjà donnée aux questions. Et, tout autant, autre chose qu'un Dieu, comme souvent aujourd'hui on voudrait en donner l'image, sentimental, "copain" ou "camarade", comme on a osé l'écrire à propos du Christ (on a grandement galvaudé aujourd'hui le mot “Amour”, autant qu'on l'a fait jadis pour celui de toute-puissance). Autre chose aussi qu'un Dieu qui aurait fait vœu de s'occuper de tout, indiscret, omniprésent, abusif. Avec Lacan, on ne dira jamais assez la part de sadisme qui peut se cacher dans trop de sollicitude, dans cette sollicitude de tous les instants, exténuante et encombrante, qui est là sans cesse à vouloir notre bien à notre place. Nous voulons autre chose, pour sa propre dignité et pour la nôtre. Un Dieu qui sait parfois rester en dehors, et par là même être Dieu. Un Dieu dont la présence soit parfois irréelle ! Un Dieu qui nous mette au nord de nous-mêmes (Celan). Un Dieu véridique qui dise une parole véridique sur nous, c'est-à-dire une parole vérifiante, une parole qui nous vérifie, nous rend vrais. Bref, un Dieu qui ne soit pas une divinité, mais un Dieu. C'est peut-être là tout le sens, l'apport et l'enjeu de la christologie. Un Dieu qui n'est pas d'abord surenchère de nos obsessions de puissance, mais invitation et liberté, persuasion (Whitehead) plus que commandement. Qui s'offre et accepte d'être refusé. Qui n'est plus un Dieu du regard (Sartre), mais du dévoilement, de l'invention. Une réinvention de l'universalité dans le particulier. Une promesse, une aventure. Non une transcendance incandescente, pas plus qu'une immanence étouffante, mais une transcendance dans l'immanence. Un Dieu qui serait l'Invisible recommandant le visible. Aimant le corps au point de le demander pour lui-même. Ouvrant l'indicible au dicible. Un Dieu refusant l'hommage des fausses culpabilités et renouant avec l'espoir et la confiance. Un Dieu qui nous parle avec intelligence (“Quoniam Deus in intellectu”) et non dans la forêt des ignorances. Un Dieu qui soit dans la vivacité d'un projet et une éternelle invention. Un Dieu qui éveille en nous notre propre rumeur. Et celle de l'autre, à laquelle il nous demande d'être attentif.

Adolphe Gesché, Le Christ, Cerf 2001

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