Pierre Sauzeau André Sauzeau

Le symbolisme des métaux et le mythe des races métalliques
In: Revue de l'histoire des religions, tome 219 n°3, 2002. pp. 259-297.

Résumé Le mythe des races métalliques n'a pas été « inventé » par Hésiode, qui a hérité d'une structure indo-européenne, dont la signification doit être recherchée dans le symbolisme des métaux. On s'intéressera tout particulièrement à l'or, qui signifie la proximité et le rayonnement des dieux, et à l'argent, dont le nom dérive souvent de la base *H2erg-, comme le nom d'Argos. Il ne se définit pas seulement comme inférieur à l'or, mais comporte une signification positive et correspond à la première fonction i-e. La grille symbolique des métaux est donc à comparer avec le système des couleurs et avec les séries colorées. Il apparaît dès lors que la signification ancienne des séries métalliques dont fait partie le mythe des races était quadrifonctionnel. On conclura par l'analyse des données comparatives qui confirme la théorie de la quatrième fonction. Abstract The symbolism of metals and the myth about the metallic races. The myth about the metallic races was not created by Hesiodus. He inherited an i.-e. structure, the meaning of which is to be sought in the symbolism of metals. We shall be especially interested in gold, which signifies the closeness and radiance of the divinities, and in silver, which name often derives from *"H2erg"-, as does the name of Argos. Even if less valuable than gold, silver includes a positive meaning corresponding with the first dumezilian function. The symbolic code of metals is to be compared with the colours systems and the coloured series. The ancient meaning of the metallic series, as the races myth itself, was quadrifunctional. The paper goes on with the analysis of comparative datas, which confirms the fourth function theory.

Citer ce document / Cite this document : Sauzeau Pierre, Sauzeau André. Le symbolisme des métaux et le mythe des races métalliques. In: Revue de l'histoire des religions, tome 219 n°3, 2002. pp. 259-297. doi : 10.3406/rhr.2002.957 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_2002_num_219_3_957

PIERRE SAUZEAU Université Paul- Valéry - Montpellier III ANDRÉ SAUZEAU Le symbolisme des métaux et le mythe des races métalliques

Le mythe des races métalliques n'a pas été « inventé » par Hésiode, qui a hérité d'une structure indo-européenne,- dont la signification . doit être : recherchée dans le symbolisme des métaux. On s'intéressera tout particuli èrement.l'or; qui signifie la proximité et le rayonnement des dieux,' et à à l'argent, . dont le: nom dérive souvent de la. base t *H2erg-, . comme le nom d'Argos. Il ne se définit pas > seulement comme inférieur à l'or, mais com porte une signification positive et correspond à la première fonction i-e. La grille symbolique des métaux est donc à comparer avec le système des cou leurs : et avec les séries colorées. Il- apparaît dès lors i que • la signification > ancienne des séries r métalliques • don t fait ; partie le mythe des ; races était quadrifonctionnel: On conclura par. l'analyse des données comparatives qui1 confirme la théorie de la quatrième fonction. The symbolism of metals and the myth about the metallic races The myth about the metallic races .was not: created by Hesiodus: He inherited an = /. -e. structure, the meaning of which is to be sought in the symbolism of metals. We shall be especially interested in ; gold, which signifies the closeness and: radiance of the divinities, and in silver, which name often derives from *H2erg-, as does the name of Argos. Even if less valuable than gold, silver includes a positive meaning corresponding with the first dumezilian function: The symbolic code of metals is to be compared : with the colours systems and the coloured series. The ancient meaning of the : metallic- series; as the races myth' itself, was quadrifunctional. The paper goes, on with the analysis of comparative datas, which confirms the fourth function - theory. : •

Revue de l'histoire des religions. 219 - 3/2002. p. 259 à 297

Hésiode expose dans Les Travaux et les jours (v. 106-201) un mythe: fameux qui concerne l'origine de la race actuelle des « hommes péris sables ». Ceux-ci , furent créés par les dieux comme une race de fer, . après la disparition de quatre races ; précédentes, d'or, . d'argent, de cuivre-bronze, de héros. Sur les cinq races, quatre sont ainsi « métalli ques J.-P. Vernant1, dans une étude justement célèbre, a donné une ». magistrale interprétation structurale du mythe hésiodique, inspirée par la théorie dumézilienne de la trifonctionnalité i.-e. Ш peut paraître imprudent ; de prétendre . retoucher une démonstration aussi claire, aussi profonde. Pourtant, la recherche n'abandonne pas le « mythe des races ». On s'attache à replacer le logos en question dans l'ensemble de l'œuvre, dans la crise idéologique qui accompagne la naissance de la Cité-état2. Quoi de plus légitime ? ' Cependant; sans pour autant renoncer à l'interprétation, la question à laquelle nous voudrions tenter de répondre ici — à contre-courant, il faut le reconnaître, de la plupart des chercheurs actuels - sera •> plutôt « historique » : le : mythe des races est-il : une invention grecque, ou même, comme l'ont soutenu E. Meyer3 et H. Lloyd- Jones* par le passé, 1. Jean-Pierre : Vernant, « Le mythe ■ hésiodique • des races : essai d'analyse structurale », RHR,V 1960, p. 21-54 = Mythe et pensée de la Grèce antique, Paris, 19902 (lre éd. 1965), p. 19-47. Voir aussi la réponse à Jean Defradas (« Le mythe: hésiodique des , races : essai de mise au point», L'information littéraire, 4, 1965, p. 152-156) ; J.-P. Vernant, « Le mythe hésiodique des races : sur un essai de mise au point », RPh, 1966, p. 247-276 = J.-P/ Vernant, op. cit.; p. 48-85, et « Méthode structurale et mythe des races », in J. Brunschwig, C. Imbert et A. Roger, Histoire et Structure. À la mémoire de V. Goldschmidt, Paris, 1985, p. 43-60 = J.-P.- Ver nant, op. cit., p. 86-106. Cf. le compte rendu de K. Matthiessen, in Arktouros, Stud ies... В. M. W. Knox, Berlin, 1979. Critiques de J. Rudhardt, « Le mythe hésio dique des races et celui de Prométhee », in Id., Du mythe, de la religion grecque et de la compréhension d'autrui, Genève, 1981, p. 245-281 ; Bernard Sergent, Les trois fonctions indo-européennes en Grèce, I, Paris; 1998,' résume et complète les analyses de J.-P. Vernant. 2. La thèse de Jean-Claude Carrière, Les mythes et les notions morales dans les Travaux et les Jours, vol. I, 1987) complète la démonstration de J.-P. Vernant, en Г « l'historicisant » (p: 6). Voir les articles réunis par F. Biaise et al, Le métier du mythe : lectures d'Hésiode, Lille, . 1996. 3. Celui-ci pensait qu'Hésiode avait inventé tout sauf l'âge d'or (E. Meyer, Hesiods Erga und das Gedicht von den fu'nf Menschen-geschlechtern, Kleine Schriften, II, p. 159 et s.). 4. Hugues Lloyd- Jones, The Justice of Zeus, University of California Press, . 1971, p. 34. Comment admettre l'idée de cet auteur qui (comme d'autres) refuse au logos des races le statut de mythe : « It is a highly individual invention, made .

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

261

et comme le soutient encore Alain Ballabriga5, une invention du poète Hésiode ? Ou bien - dans sa structure fondamentale - repose-t-il sur un mythe plus ancien, ou du moins sur une structure idéologique • héritée d'origine ■ i.-e.6 ? Et dans ; cette hypothèse, . peut-on i tenter de ; rendre compte de cette structure7 ?.. D'après J.-C. Carrière,- « il n'existe pas; il n'a jamais existé ďUrmythus des races8 ». . Nous n'entendons certes ; pas -. mettre • au jour un «modèle» indo-européen, reconstitué; du mythe hésiodique, mais> d'abord mettre . en - série, si l'on nous , passe l'expression, un - certain • nombre de séries (mythiques , ou ? rituelles) organisées selon ■ le . code métallique ; en ; rapprocher : certaines séries non métalliques comparab les en établir la structure fondamentale. . Enfin t décrire, voire ; . puis expliquer s'il ; se peut, le jeu : des virtualités et des . transformations. L'interprétation • de * ces données - pourrait- être développée à l'infini : nous nous contenterons ici de l'analyse du code métallique et de ses principales implications. . ■ . 1. LE MÉTAL Le code métallique suppose le concept de métal: L'histoire du mot grec fji-aXXov montre qu'à l'origine il a désigné la mine9, puis les pro duits extraits de celle-ci, qui ne sont * pas toujours pour nous des to demonstrate a theory, which found few echoes in later, tradition »? Cette der nière affirmation est carrément' fausse. Moses Finley lui-même (Mythe, mémo ire, histoire, Paris, 1 9 8 1 2, p. 18) lui refuse le titre de mythe : « II est trop abstrait. » Cl/ Lévi-Strauss a suffisamment démontré l'extraordinaire complexité de la pensée mythique, appuyée sur une « logique du concret » ; l'abstraction vient a posteriori pour les besoins de l'analyse. On se reportera aux fines analyses de B. Mezzadri, « Structures du mythe et races d'Hésiode », L'Homme, 106-107, 1988, p. 51-57, et à L. Scubla, Lire Lévi-Strauss, Paris, 1998. 5. A. Ballabriga, « L'invention du mythe des races en Grèce . archaïque », RHR, 215, 1998,' p. 337 : « Dans mon optique, je serais conduit à avancer que ce mythe récent, non antérieur au début du premier millénaire est tout simplement une création d'Hésiode. » Cf.'H.-C. Baldry, « Who invented the Golden Age?», Cg," 2," 1952,' p. 83-92/ 6. Georges Dumézil ; avait i suggéré cette idée," puis y avait renoncé ; il' fut ensuite convaincu par l'analyse de J.'-P. Vernant. 7. Beaucoup de commentateurs admettent • une origine « proche-orientale », mais renoncent à toute précision (Peter Walcot, Hesiod and the Near East, Cardiff, 1966, p. 85-86 ; W/-J/ Verdenius, A Commentary of Hesiod: Works and Days, Lei den,. 1985, p. 79). 8. J.-C. Carrière, op.- cit., p. 31. 9. Robert Halleux, Le problème des métaux , dans la science antique, Paris, 1974. ■. , , ■

262

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

métaux., Cependant, le texte d'Hésiode suffît à démontrer, l'existence, dans : le savoir, partagé de la • Grèce ; archaïque, d'une série métallique hiérarchisée (or,- argent; cuivre-bronze; fer)10. Ce qui a dû faire l'unité : des métaux qui nous intéressent, du point de vue des artisans • spécia- ■ listes, c'est d'abord une particularité technique qui* caractérise l'or;, l'argent; le cuivre et le fer : ils sont malléables" et fusibles12. Sur ce der nier, point; le fer, qui se laisse marteler13, se distingue des premiers : il n'est pas fusible dans les conditions techniques de l'Antiquité, sauf cas exceptionnels14. Du ? point < de vue • plus général de l'idéologie ' des peuples i.-e., les métaux' semblent se caractériser, avant tout par leur éclat, leur, degré d'inaltérabilité (qu'on appelle traditionnellement en français la noblesse d'un métal)15, leur couleur; qui ont joué un rôle dans leur- hiérarchisa tion: L'importance du critère de rareté serait; elle; à nuancer16. : .

2. USAGE. ET NOM DES METAUX Les peuples : proto-indo-européens, à l'époque de leur . disper sion, connaissaient < am moins trois; métaux17: l'or, l'argent18, le . cuivre, c'est-à-dire : les trois . premiers éléments * de notre série , 10..À l'exclusion notable du plomb ou de l'étain (celui-ci apparaissant dans certaines séries étudiées infra): La faible résistance à l'effort mécanique de ces deux métaux les met à part d'un point de vue technologique, et les deux éléments sont en fait à la limite de la catégorie métallique. 11. L'idée est exprimée en grec par le verbe èxauvco et ses dérivés : R:' Halleux, op. cit., p. 71. L'or se caractérise par une malléabilité et une ductilité extrêmes (voir, par ex., Jean-Pierre Mohen, Métallurgie préhistorique, Paris, 1990/ p. 57-58). 12. Les Anciens et Platon considéraient les métaux «comme des matériaux « liquides » (en tant que fusibles): L'idée de « fondre, . couler » un métal .< est exprimée en grec par le verbe -/cWxéw et ses dérivés : R. Halleux, op. cit. Ainsi un •; orfèvre est . depuis Homère un xp^°l^ ( Od. , 3, 425). Le : sens de « couler . un métal» n'est pas clairement dégagé par P. Chantraine, DÉLG, s.u. 13. Hdt., I, 68. 14. R; Halleux op. cit., p. 190 et sq. À l'inverse, le verre, dont l'éclat n'est pas clairement distingué de celui des métaux (p. 70), est fusible, mais non malléable.. 15. La famille I ; В • de la classification • périodique des éléments est souvent appelée « famille des métaux nobles » en raison de leur très faible altérabilité. 16. Bien entendu, celle-ci varie selon chaque métal dans chaque région; par exemple, la . fabrication ; du \ bronze nécessite l'alliage au : cuivre ; d'arsenic, . puis :, d'étain, rare comme on le sait dans les régions de la Méditerranée orientale ; voir par ex. J.-P.* Mohen, op. cit., p. 104 et sq. 17. B. Sergent, Les Indo-Européens, Paris, 1995, p. 184; André Martinet, Des i steppes aux océans, Paris, 19942, p. 254-256. 18. L'argent est rare à l'état natif; cf. J.-P.' Mohen, op. cit., p. 64. ■

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

263

mythique19. Ils apparaissent archéologiquement- dans les i tombes des peuples* qu'on, peut, raisonnablement i considérer, comme proto-i.e20. Après la; dispersion, nous observons des cultures dont les armes sont de bronze,. puis - à partir du XIIe. s.. av. J.-C. - de fer, mais,- nousy reviendrons, parfois > recouvertes ; d'argent oui d'or,-, métaux-, pourtant peu adaptés à tun usage strictement militaire.1 L'importance de: l'or et de; l'argent: s'explique: certainement par leur; fonction symbolique davantage que par leur efficacité pratique21. a / Parmi les • noms ; de l'or, citons • d'abord '-. celui ;■ qui ; est issu de *H2euso-, communia plusieurs langues > i.-e. : lat. aurum, sabin ausom,. v. prussien - ausis, arsi < was: Cette dernière ■ langue caractérise le jaune par «w^n2. Mais d'autres langues, et spécialement les langues germani ques les langues indo-iraniennes, ont ides formes: issues de *ghelH3 et cf." « avoir, une couleur jaune ou jaune- vert », all. Gold; angl. gold, le tton zèlts, vieux-slave zlato, skt: hiranya-, av. zaraniia-. La famille ét ymologique comprend? dans; plusieurs langues. desr mots* signifiant « bile » (grec 'i°'M))> «jaune» (ail.* gelb), « fauve » (skt. hári-), «vert/ jaune » * (lat.1 helvus; grec : x^poç avec un \ vocalisme problématique, cf. ■/^y) « verdure »), etc.. Le phrygien1 yXoupoç (cf. -/\щос) signifie « or»23... Nous; reviendrons- sur ce point,, important pour notre démonstration. Le grec -/P'J(7(k, déjà mycénien, serait un, emprunt sémitique24.

19. Le cuivre et le bronze étant confondus, cf. infra; 20. Armes de cuivre (Kourganes II et III, fin du 5e millénaire et 4e millénaire) > qui s'associent' aux pointes de flèches de silex, aux couteaux et aux haches de pierre ; . anneaux i de cuivre,' d'argent, ou ; d'alliage d'or : et ' d'argent; à côté d'ornements en os, en perles, etc. 21. C'est sans doute également vrai, mais dans une moindre mesure, du cuivre avant l'invention des bronzes à l'arsenic, puis à l'étain. Il est vrai qu'il existe des alliages naturels. 22.. Cette famille étymologique * serait à rapprocher dut попъ de * l'aurore . {*ausos-, grec . éolien * auwç, . lat. aurora, . etc.), . si , du ? moins - l'on suit x Varron (L. L.,.l, 83). Cf.É. Pirart; « L'étymologie du nom de l'Aurore et la racine du; verbe védique ucháti», in Orienîalia J. Duchésne-Guilîemin Emerito Oblata - Acta\ Iranica 23, Teheran-Liège, 1984, p. 421-432. 23. Hésych., s.u; у^оирбс... 24. Chantraine; DÉLG, s.u. On s'étonnera de l'emprunt d'un mot sémitique pour un -• métal = anciennement ; connu, de grande : importance symbolique, peu affecté par le progrès technique. Pour l'emprunt de silver, etc., comparable, mais différent (puisque l'or est toujours natif, , à i la différence de l'argent), cf. infra. В. Moonwomon, « Color Categorization in Early Greek », JIES, 22, 1994, p. 3765, rattache x?'ja^ à *ghel.

264

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

b У Le . nom de l'argent - se : répartit \ de ', manière comparable ; entre deux groupes principaux2.5 : celui -des: langues: germaniques,", baltes et slaves (ail; Silber, angl. . silver; russe serebro, etc.) et . celui : qui i utilise des ; dérivés de % la ' base : * H2erg- « rayonnement ; blanc brillant-rapide » (lat. argentum, gaul. arganto-, hi. argat, arm: arcať, arsi arkyant; grec apyupoç, skt. rajatá-, aussi arjuna-26)..Lç premier groupe repose sur un emprunt í à • une : langue : sémitique , (akkadien sarpu : « argent », en fait ; [argent] purifié). Le second; attesté : très ; largement, repose sur. un concept i.-e. et constitue certainement la désignation la plus ancienne. с /Le cuivre était également désigné par un mot commun : *Hœyes (lat. aes, got. aiz; skt. áyas-, av. aiiah-.) En général, on ne trouve pas, de nom spécifique pour le bronze27, confondu dans la langue avec ; le cuivre pur28. Ainsi en grec,- où le mot -/a^xoç, déjà attesté en mycénien, peut désigner le cuivre. pur ou en alliage. Le mot a été emprunté on ne sait où, et désigne peut-être le « métal rouge ». XaXxoç remonte en effet à'*xaXxoç, fort comparable à y.óúqri «murex»29. d / Le fer, connu depuis longtemps3,0 (vers 2000 av. J.-C. en - Anatolie) mais répandu à partir du XIIe s. av. J.-C. dans la région égéenne,. n'a pas de nom commun (celt. *isamon, angl. iron ; lat; ferrum); et son nom semble parfois emprunté à une ancienne désignation du «bronze (lith. gelezis à rapprocher de x*btoç ? D'autre part, skt áyas, šyámá- (ou krsna) áyas). Le grec aiaS^poç,. emprunt ancien, sans etymologie cré dible31; n'apparaît pas en mycénien. Il est donc probable que l'insertion du fer en tant que tel dans la série hésiodique est relativement tardive, sans que pour autant le mythe des races soit forcément « récent ». 25. Le nom de l'argent en espagnol; plata, port, prata, est secondaire : il a désigné d'abord un plat d'argent. 26. A V 4; 37, 5, etc. 27. Le français bronze, emprunté à l'it. bronzo, etc.; dérive probablement de [aes] Brundisium, mais l'évolution phonétique n'est pas claire. 28: Dans certain cas, on a distingué le cuivre pur en utilisant un mot dérivé du nom de l'île de Chypre (lat: cuprum, d'où le français « cuivre »). 29.' P. Chantraine, DÉLG, s.u; XaXxoç et xáXxv). L'auteur reste cependant fort: prudent. Pour A. Martinet, op. cit., p.. 255, le mot s'explique par ,*ghelgh-, qui, selon la comparaison avec le balte et le slave, aurait désigné le fer... 30. J.-P. Mohen, op. cit., p. 66-67. M/ Pierre Corail (Charleroi) suggère que les Hittites auraient gardé plusieurs siècles le secret de la fabrication du fer: La légende grecque en attribuait l'invention aux Dactyles de l'Ida en Troade (Diodore de S., XVII; 7, 4-7 ; cf. Thrasyllos, FGrH; II, B, 253 F 1 qui donne pour cette, découverte une date correspondant à 1460 av. J.-C. !). 31. P." Chantraine, DÉLG, s.u. Le rapport avec le latin sidus est impossible du ; point de vue phonétique. ■

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

265

3. SYMBOLISME DES > METAUX

Si : les dieux ou les * héros grecs, si ■• les ' grands guerriers iraniens, macédoniens, celtes ou germaniques ont- des armes d'or ou d'argent (ou recouvertes de ces métaux32) c'est parce que le métal en question! joue un rôle symbolique-magique senti comme aussi « réel » que l'efficacité militaire . proprement ? dite. L'étude étymologique montre, malgré ses zones obscures, que c'est souvent leur éclat, et ensuite leur couleur, qui qualifie surtout les métaux pour leur fonction symbolique et, par suite, leur donne leur place dans une ' série '. hiérarchique33. Comme le symbolisme des couleurs que nous étudierons ensuite, celui des métaux est susceptible de modifications (entraînées : par exemple par des évolutions technologiques), qui ont pu à leur. tour, embrouiller le « code métallique » que nous avons choisi comme clef: d'où la diffi culté et sans doute les limites de notre recherche,1 qui peut être consi dérée comme une archéologie symbolique, structurale. a/ Le symbolisme de: l'or II a été souvent étudié34 : pour les Égyptiens, c'est Ла peau de Rê, le dieu Soleil, c'est = la \ chair; même des ; dieux. Le pharaon est ; ainsi v « l'enfant de l'or »35. Selon J.-P. : Vernant, c'est « pour Hésiode un* , , :

32. On pourrait donner ici une multitude d'exemples ; citons les gorytes scy thes en cuir ou bois plaqués d'or/ ou bien encore, en Macédoine, les armes de la grande tombe royale . de • Vergina : un « grand ? bouclier •- d'apparat orné •: d'or et d'ivoire, un goryte d'or de type scythique, une armure en fer rehaussée d'or,- etc. Cf. M.-B. Hatzopoulos et L.-D. Loukopoulos; Philippe de Macédoine, Athènes, 1992; Un cas remarquable: le magnifique casque gaulois d'Agris (Charente), au musée d'Angoulème, est « en fer, recouvert de feuilles de bronze; elles-mêmes por tant des décors somptueux d'or et d'émail » (J.-L. Bruneaux et B. Lambot; Guerre et armement chez les Gaulois, Paris; 1987, p.'. 106). 33. On peut 'trouver, une série apparemment comparable aux nôtres dans un texte biblique comme celui-ci : « Retournez à vos tentes avec des biens considérab les, un troupeau très nombreux, avec de l'argent et de l'or, du cuivre et du avec fer, des vêtements en grande quantité... » (Josué, 22, 3-9). On voit cependant que les métaux sont ici considérés comme des richesses comme les autres, sans symbol ismedifférencié." 34. Voir pour l'Egypte,. F. Daumas, « La valeur de l'or dans la pensée égyp tienne», RHR, 149, 1956, p. 1-18; S. Aufrère, L'univers. minéral dans la pensée égyptienne,- Le Caire, 1991 ; Id., « L'univers minéral dans la pensée égyptienne: essai de synthèse et . perspectives », Archéo-Nil, 7, 1997, p/ 113-145 ; pour l'Inde, Jan Gonda, The Functions and Significations of Gold in the Veda; Leiden, 19911 35. S. Aufrère, op. cit., Л. И, p. 369.

,

266*

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU.

symbole royal36. Nous voudrions ici apporter une nuance. Comme le Véda31, la poésie archaïque grecque fait un usage fréquent du nom de l'or, et particulièrement des composés en XPUCT0"- ^s s'appliquent le plus souvent" aux; dieux, à leurs: armes, à leurs- attributs. Son éclat remarquable, mais aussi : sa • couleur jaune ■ particulière38 - qui. peut, quand il est allié à l'argent, se rapprocher du blanc brillant39 ou tirer vers l'orangé,., c'est-à-dire vers le rouget0' - lui assurent une puissance symbolique aux nombreuses virtualités41. Il faut? dès: lors prendre garde à éviter plusieurs pièges, ne pas interpréter : de façon t anachronique et simpliste l'or comme le signe, de la richesse: marchande42, et- distinguer entre.: le- symbolisme ouvert d'un - emploi "- isolé" et 1 la signification structurale ' qu'il assume dans une série. L'or est inaltérable :: « L'or est l'enfant de Zeus (àibç noue, b -/puaoç) ; ni le vers ni la che nille ne le ronge... » (Pindare, Ft 222 Sandys)43. « La peau de l'or,- ni la noire rouille ni la pourriture ■ ne :. la ronge par. en dessous : il garde éternellement sa fleur pure... » (Théognis, 451). 36. J.-P. Vernant, op. cit., p. 27. 37. Voir le beau texte de YAtharva Veda, 19, 26, traduit par Louis Renou, in Jean Varenne, Le Véda, Paris, 1967, p. 165. 38: L'or en sanskrit est suvarna, « à la belle couleur ». De façon parallèle, en ; grec, les composés en • eu- peuvent fonctionner comme équivalents de xp'^o- (par ex; £U9povoç = xp'jeroOpovoç).39. Or blanc chez Hérodote, I,. 50. En i fait, mêlé d'argent comme l'explique Strabon, III, 2, 9. 40: L'orangé n'étant pas une couleur s fondamentale ancienne ; or . rouge en ■ grec : Théognis, 450.' 41. Nous avons montré ailleurs que l'épée d'or de Déméter, qui a intrigué les: commentateurs de YHymne homérique à Déméter, était la métaphore de l'épi de blé, . dont la couleur fait que Déméter est blonde. (Pierre Sauzeau,- « Xpudccop, xpucráopo; et l'épée d'or de Déméter», RPh, 71, 1997, p. 103-118.)- En Egypte, l'or; évoque métaphoriquement l'orge i S. Aufrère, op. cit., t. II, p. 354. 42.. L'or est devenu déjà dans l'Antiquité le métal de la richesse, d'où les réin terprétations malveillantes de la légende de Danaé (cf. п.. 53), par. exemple.. S'il peut être explicitement associé à l'abondance,' à la richesse - le moulin Grótti des histoires Scandinaves : produit ; une farine d'or pour Fródi, équivalent; de : Freyr (G. Dumézil, Mythe et épopée I, 1968,. [19742],. p. ,538) - il garde néammoins, même pour nous; une signification sacrée. . 43. Sur le symbolisme de l'or chez Pindare, cf. Jacqueline Duchemin, Pindare, poète et prophète, Paris; 1955, en particulier. p. 193 et sq:. L'auteur, montre bien; (p. 195) la différence que marque le poète, dans les premiers vers de la lre Olymp ique, entre le rayonnement solaire de l'or et la « richesse orgueilleuse ». , ; '•■

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

267

Cette inaltérabilité . entraîne em Inde l'association . de l'or avec; la vérité44, la noblesse et l'éternelle jeunesse45, l'immortalité46. La race d'or hésiodique est également - incorruptible, que ce soit au sens physique ou moral47. L'or évoque - en Grèce comme dans l'Inde ancienne48, mais aussL en Egypte49 et partout ailleurs sans doute - le rayonnement du soleil5,0. Citons ici le magnifique char du Soleil découvert à Trundholm (Dane mark), déposé sur. un marécage au xive siècle av. J.-C.51. L'or fonctionne comme signe par excellence de la présence ou de la faveur de la divinité - ainsi > Délos > se ; couvre d'or à < la naissance . d'Apollon52, le dieu lumineux (et solaire de façon seconde), si fréquem ment associé à l'or. Si; Mycènes est* formulairement « riche - en or »■■ (et la; formule homérique correspondait - à' une stupéfiante réalité archéologique) ce n'est' pas1 l'antre* d'un avare balzacien, mais bien: plutôt le siège d'un* pouvoir attribué par le dieu, souverain* au roi* dm pays rayonnante (Argos), Zeus sous- la forme d'une- pluie* d'or féconde Danaé, enfermée • dans une - chambre de bronze,, pour engendrer le fondateur, , Persée53 : parallèle intéressant avec les données • indiennes, où Gonda constate « une ■ intime ■ relation entre l'or et la semence »54 car l'or est la; semence d'Agni-Prajâpati55. La légitimité dela-souve•

44; J. Gonda, op. cit., p. 19. 45. J; Gonda, op. cit., p. 21. 47." W.-J. Verdenius, 46. J. Gonda, op. cit.,A p.- 25, 27. Commentary of Hesiod ; Works and Days, vv. 1-132, Leiden, 1985, p. 79., 48. J. Gonda, op. cit., p. 10. 49..S. Aufrère, op. cit., t. II, p. 357, 368. 50. Vladimir J. Propp, Les racines historiques du conte merveilleux, Paris, 1987 (lre éd. Leningrad, 1946), p. 392-393. 51. L'Europe au temps d'Ulysse, Paris,. 1999/ n° 167. 52. H. h. à Apollon, v. 135. Callimaque, Hymne à Délos, . v. 260 et sq. L'analyse de G. Dumézil (Apollon Sonore, Paris, 1982, p. 29) fait de cet or une richesse de 3e fonction, sans doute à juste titre ; mais il faut bien voir que l'or joue ici un rôle de . substitution : la faveur divine éclatante remplace la richesse des moissons ou des prairies. 53. Cf. Pindare, Pyth., XII, 17 et sq. « àr.b xpuaoû . [...] àcpu-ropuxou ». On peutse rapporter au pseudo-Apollodore, II, 4, 1, et sq., et aussi à Phérécyde (sch. à Apollonios de Rh., IV, 109 = FGrHist, F 10). 54. J. Gonda,- op. cit., p. 12, 16. 55. Ce parallèle est beaucoup plus précis et démonstratif que la comparaison avec les conceptions égyptiennes > proposée par P." Walcot, op. cit., p. 67. La démarche qui privilégie les influences proche-orientales sur des critères de proxi,

268

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

raineté: sur Mycènes est- incarnée! par : un* bélier d'or, un sceptre: d'or,, etc.56. Dans un * passage *. important s pour ■ la \ théorie dumézilienne; Hérod ote, évoquant 'l'origine des Scythes (IV, 5-8), raconte comment' tom bèrent ' du * ciel : trois , objets d'or miraculeux, de ., nature ; nettement trifonctionnelle5,7. On voit bien qu'ici Г «or, sacré» ne définit pas l'une des. trois fonctions, mais l'origine divine des objets, qui reviennent au futur souverain; Réciproquement, les- cornes . du> bovin- offert aux dieux, à Mycènes , et chez Homère (Od., III; . 384; 426 et sq.) -. sont \ ornées d'or, ce qui a des parallèles en Inde58. b /Le symbolisme de: l'argent II demande un examen approfondi. Sur ce point en effet, où nous ferons porter plus particulièrement notre effort d'analyse, nous ne pou vons suivre l'argumentation de J.-P. Vernant : « L'argent ne possède pas une valeur symbolique propre. Il se définit par rapport à l'or : métal pré cieux comme l'or, mais inférieur. De même la race d'argent, inférieure à . celle qui l'a précédée, n'existe et ne se définit que par rapport à elle. » II est possible que cette conception59 soit valable pour nous-même, pour le Moyen i Âge, voire pour l'Antiquité à partir du développement de la; monnaie60. . Mais, dans la perspective indo-européenne, elle se révèle mité géographique ou chronologique se révèle inefficace. Pour le parallélisme entre lumière solaire et semence, cf. MirceaÉliade, Occultisme,- sorcelleries et modes culturelles, Paris, 1978, p. 125-166. 56. La richesse des . Atrides consiste en agalmata, qui recèlent un pouvoir , magico-religieux. Sur tout cela, et sur la fameuse -Toison d'or de la geste argonautique, voir i Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce: ancienne, Paris, 1968, p. 119-130. 57. G. Dumézil, op. cit., 1968, p. 446-447. D'or également les objets variés qui y correspondent dans plusieurs légendes ' germaniques rapprochées du texte d'Hérodote par L. Gerschel,- « Sur un scheme trifonctionnel dans une famille de légendes germaniques », RHR, 150, 1956, p. 55-92, cf. p.- 68: 58. J. Gonda, op. cit.; p. 39. 59. Qui n'était pas partagée par les Égyptiens, chez qui l'argent a sa dignité propre, non inférieure à l'or. 60. Ainsi chez Platon,- République, 415 a-c. L'invention de la monnaie métal lique a conduit les Grecs, puis les Romains, les Gaulois, etc.- à organiser des. séries hiérarchiques à deux, trois, quatre termes ou plus, séries où figuraient des métaux de plus en plus variés, toujours dans l'ordre or - argent - cuivre et bron zes autres. Ainsi le système romain impérial : aureus (or) — denarius (argent) - sestertium (laiton = cuivre + zinc) - as (cuivre) ; réformé par Dioclétien au IIIe s. apr.'J.'-C. : aureus, argenteus, follis (billon), antoninianus (bas-billon). La série orargent-bronze est encore bien < vivante dans s notre propre système symbolique, comme le montrent par exemple les médailles des Jeux olympiques. ■ . ;

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

269 •

contestable. Que l'argent, qui n'est» pas inaltérable comme l'or61, soit inférieur à lui sur ce plan, soit62 ; qu'il í se soit * trouvé associé, . sous l'influence de l'astrologie babylonienne ou indépendamment, à la lune63, comme l'or l'était au soleil, et par là cantonné à un rôle second, parfois féminin, éventuellement négatif64, soit ; qu'il ne se définisse que par rap port à lui et toujours négativement, nous ne le croyons pas. Le nom grec de l'argent en effet, apyupoç, suffit à suggérer assez précisément sa valeur symbolique : le rayonnement blanc-rapide (*то àpyoç issu de *H2erg-) a donné son nom au « pays royal », Argos; qui est dans' Y Iliade celui d'Agamemnon65, et que garantit Héravl rgéia, la souveraine « aux bras blancs », qui chérit la fleur du lys. La couleur et l'éclat du métal (supérieur, en fait1 à celui de l'or) le qualifient pour symboliser à la perfection une certaine conception de la noblesse sou veraine; baignée d'une lumière céleste blanche- rayonnante-rapide, qui; est -celle même de la*, vie héroïque66 ; où > elle rayonne est le pays du Retour, pâture où courent ies chevaux « aux pieds rapides»67. Cette riche conception de la souveraineté héroïque doit être : très ancienne; puisqu'on la trouve très ; largement distribuée : non > seul ement en Grèce, ou chez les Celtes68, mais aussi chez les peuples préten61. L'argent est sulfurable, mais inoxydable.1 62. Chez les Grecs , de l'époque d'Alexandre, la ratio - établie . entre l'or . et l'argent était de 1 à 10. En Perse, de 1 à 13. Cf. A.-R. Bellinger, Essays on the Coi nage of Alexander, the Great, 1963, p. 31." 63. . J. Gonda,- op. cit., p.' 67. 64. J. Gonda, op.. cit.; ф.1Ъ-1А. 65. P. Sauzeau; Les Partages d'Argos (thèse), Lyon II, ,1993 ; Id.,.«Argos nourricière de cavales : emplois formulaires et non formulaires du nom d'Argos chez Homère », in Françoise Létoublon (éd.), Hommage à Milman Parry, Amster dam, 1997, p. 189-199. 66. J.-C. Carrière a bien vu le rapport entre les hommes d'argent et le person nage d'Achille {op. cit., p. 48, et p. 56, n. 75). Le roi i.-e. est issu de la fonction guerrière : Indra est à la fois un guerrier par excellence et le roi des dieux.' D'où l'ambiguïté de son fils Arjuna (cf. infra, note 121). 67. Le sème « rapidité » présent dans le radical arg- se reporte poétiquement : sur le nom de l'argent : ainsi la déesse Thétis est-elle аруурбтсеСэс (//., I, 538; etc.) « aux pieds d'argent » : un doublet d'àpyÎTOuç, qui évoque aussi la blancheur de • l'écume. Si vraiment l'argent n'a de valeur symbolique que par rapport à l'or; on se demandera pourquoi Apollon; si étroitement associé à l'or solaire, possède formulairement chez Homère un «arc d'argent» (аруурбтоСос, //, I, 37,' etc.) qui ne devient un arc d'or que chez Pindare (01., 14, 15). À notre avis, l'argent évoque ici la rapidité de la détente de l'arc et de la flèche. 68. Françoise Le Roux et C.'-J. Guyonvarc'h; « La blancheur royale; la maim d'argent du roi Nuada et le Celtibère Argantonios », in A. Bruhl; Actes des jour nées d'études gauloises, celtiques et proto-celtiques, Rennes; 1963. Sur Arganthonios de Tartessos, cf. Hdt, I, 163 et 165 ; Strabon, III, 2, 14.

270 *

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

dus Tokhariens - auxquels > Ш faudrait sans doute rendre le nom . de Sères, selon В . Sergent - àsavoir les Kuši>et les A rši, c'est-à-dire les « Blancs-brillants » » (le ; premier de ces i noms г étant : formé sur,; *keu« luire, briller », le second sur *H2erg-)69, peuples qui se sont séparés très tôt des autres peuples -. i.-e. . (peut-être dès le Ve millénaire70). L'argent et la symbolique « argienne »• s'associent en Grèce. au guerr ier, couvert d'armes « brillantes », qui rayonne d'une gloire lumineuse (kudos) . Ceci . se ' retrouve aussi , bien dans ■ le nom , (issu de *H2erg-) ďArjuna - le héros magnifique du Mahâbhârata - que chez Homère et en Grèce archaïque. Plus tard, Alexandre porte un casque de fer (pour des ; raisons d'efficacité évidentes); , mais qui, note Plutarque (Alex. , 32; 9); «brillait comme de l'argent pur». Les soldats . d'élite macédoniens deviennent les arguraspistes,. « [guerriers]; au bouclier. d'argent71 ». Plus tard, encore, les guerriers s- du? Beowulf portent- des armes et des boucliers brillants (beorhte frœtwe, 214 ; beorhte randas,. 231). Le guerrier, peut ainsi \ revêtir, des armes ;. ou des -vêtements qui Г apparentent, d'une façon ou: d'une autre, à la première fonction72. ; c/ Le symbolisme du< cuivre-bronze

Le cuivre pur (natif ou obtenu à, partir. de malachite par. exemple) se caractérise par sa • couleur rouge73. Ш s'altère : pour, produire un •■ hydrocarbonate appelé vert-de-gris;, que Platon, considère, comme l'exsudation d'une partie terreuse74. Quoique ; peu : adapté , à -, un usage militaire, le cuivre pur a servi à confectionner, des haches ; il a d'autre part pu être associé à la deuxième fonction pour sa couleur rouge. En 69. Cf. Georges J. . Pinault, « Introduction au tokharien », Lalies,:7,.A9$9; p. 22-23 ; P. Sauzeau, op. cit. 70. B. Sergent; op. cit. (1995); p. 185.. 71. Pour une fois, on ne saurait mieux dire que Diodore de Sicile évoquant la bataille d'Issos (XVII, 57, 2) : « Derrière eux était rangé le corps d'infanterie des Arguraspistes, qui se distinguait par l'éclat des armes et la valeur. des hommes.» Peu nous importe ici que le nom soit lui-même un anachronisme sans doute dû à Cleitarchos, le - corps des arguraspistes n'ayant k été formé, . selon Quinte-Curce (VIII; 5, 4) et Justin (XII, .7, 5), qu'avant la campagne des Indes.. 72. Dans le monde italique, certains guerriers d'élite liés par un serment sont. « blancs » par, opposition aux « rouges ». Voir en dernier lieu D.-S. Crespo, « II ' faut s'allier avant la bataille», RHR, 215; 1998, p. 195-216, qui donne la bibli ographie plusJ.'ancienne. in P. Pascal, Nouveau traité de chimie minérale, Paris; 1957, 73.' Cf. Isabey; t. III, p. 162 : « Ordinairement; la lumière, plusieurs fois réfléchie sur le métal, est rouge écarlate... ». Cuivre rouge chez Homère (//., IX, 365). 74. Platon, Timée, 59 ВС. . ■

,

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

271

tout cas les bronzes à l'arsenic ou à > l'étain ont permis la fabrication d'outils, . mais . aussi > d'armes efficaces et sophistiquées qui ont relégué au* second: plan* l'usage de la - pierre. Comme : l'avait; parfaitement démontré J.-P. Vernant, le ; cuivre sous forme d'alliage, à ? savoir* le , bronze, est; associé de façon unanime, dans la tradition grecque, aux armes et à la guerre. Cette symbolique n'épuise sans doute pas le rôle du bronze dans la pensée grecque archaïque, mais elle y est essentielle.. Il est donc inutile de reprendre ici la démonstration75. D'autre part, le fait que la5 tradition épique ait conservé jusqu'au premier millénaire l'usage dominant du bronze donne à celui-ci un sens «historique»76. d/ Le symbolisme du fer Comme le cuivre, le fer s'altère : la rouille se dit en grec, comme le. îoç77." « Diogène explique les deux phénomènes par : une vert-de-gris, exsudation, par la - montée d'un corps à la surface, comme plus : tard Platon . dans le Timée, expliquera la > rouille par la sortie de l'élément terreux78.» Du reste, le fer est « sombre », « noir » (uiXaç, Hés., Tra vaux, .151 ; le skt. syàma- «noir» est . utilisé,- seul ou avec àyas- pour désigner le fer). L'acier (àSatzaç) utilisé pour fabriquer des : armes • se : caractérise: par un éclat grisâtre (toXioç, . Hés., Théog., 161) ou «chlore» (-/Xcopoç79, pseudo-Hés., Bouclier; 231). . Le fer ne > figure pas dans le : mythe ; hésiodique pour signifier: une moindre valeur « marchande » : chez Homère; il serait plutôt précieux (///, 6, 48 ; 9,- 366 ; 23, 261;; Hh Hermès, 180). D'autre part - et sur ce point l'étude étymologique des noms du fer semble nette, et confirme l'enquête archéologique -, on • doutera : que : le fer (d'origine météoritique) ait eu une valeur symbolique commune . pour les peuples i.-e: avant' ou * pendant- leur dispersion. . La' signification1 contextuelle du fer : dans le texte d'Hésiode : est assez claire. Au vers г 176,- remarque M.-L. West80; <nS?]p£ov « has; definite overtones, of, sternness and 75/ Nous ne suivrons pas ici M.-C. Leclerc (« Le mythe des races : une fictionaux sentiers qui divergent », Kernos, 6, 1993j p. 207-224, cf. p. 221) qui souligne le symbolisme funèbre du -. bronze. Ailleurs chez Hésiode,* certes; mais dans i notre mythe, il s'agit d'une race de guerriers, comme ces « hommes de bronze » qu'un oracle annonce en Egypte (Hdt, II," 152). 76. Hés., Trav., v. 151.. 77. Déjà chez Homère, le fer est líze, (IL, XXIII, 850). 78. R. Halleux;o/7. cit., р.ЛЗ. 79. Le mot recouvre ici le blanc impur, associé à la mort. 80. M.'-L. West; Hesiod : Works and Days, Oxford, 1978; p. 173. Cf. Hés.,. Théog:, 764.

272

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

cruelty81 ». Mais on se demandera si telle était la fonction de la « der nière race » dans le mythe ancien, et si le fer n'a pas - sans doute à la fin du second . millénaire - pris la . place d'un matériau : défini par sa couleur sombre et son manque ; d'éclat, disons : la terre : les t Anciens expliquaient, la rouille par l'exsudation d'un; élément terreux, nous venons, de le voir. Le fer est fie. corps.- qui, selon Aristote, contient le plus de terre82. La comparaison avec la statue de Daniel irait d'ailleurs dans ce sens (cf. infra):.

4. LE MYTHE DES RACES Le schéma obtenu par l'analyse de J.-P. Vernant était le suivant83 : DIKÈ Niveau 1 Niveau 2. Niveau 3 Royauté ; Guerre . Production Or(l) Héros (4). Fer actuel (5 a) HUBRIS Argent (2) Bronze (3) ■ Fer ultime (5 b)

Des cinq . races ď « hommes périssables » que créèrent les ; Immortels selon Hésiode, l'une est hétérogène : celle des héros, la quatrième, qui est la seule à ne pas porter le nom d'un métal. Cette disparate dénonce une adaptation; que bien des savants ont depuis longtemps envisagée. Ovide, dans sa version du mythe (Métam., I, 89-150) était revenu, au schéma des quatre races métalliques, mais rien ne prouve qu'il n'ait eu comme source ; que le texte hésiodique : J. Duchemin avait envisagé d'autres possibilités84. Or, cette race hétérogène des héros est aussi * la seule qui se connecte clairement au légendaire panhellénique : ces héros sont ceux de la mythologie épique.- Cette race a été ajoutée pour leur faire une place, dans le cadre d'une nouvelle structuration du mythe85. Il 81.'. Nous verrons que, dans la suite des temps, et en raison de la généralisa tion des armes de fer, celui-ci a pu symboliser, la guerre,- comme il peut le faire dans notre propre culture.82.' Météorologiques, IV, 10 = 389 A 11-18. 83. J'emprunte sa formalisation à Bernard Mezzadri, art. cit. 84. J. Duchemin, Mythes grecs et sources orientales, Paris, 1995, p. 166. 85. « Cette anomalie capitale doit fonder toute interprétation du mythe » écrit J.-C. Carrière (op. cit., p. 13). C'est clairement vrai pour le mythe hésiodique; mais elle implique aussi une adaptation, c'est-à-dire l'existence d'une forme anté rieure, celle qu'on retrouve chez Ovide.

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

273

nous reste en conséquence, dans r la - perspective qui » est la nôtre; à reprendre rapidement la série homogène des quatre races métalliques. . La race d'argent, que J.'-P. Vernant compare aux Titans, est caract érisée comme hybristique (Trarawx, 134), refusant de «sacrifier aux dieux bienheureux » (Travaux, 135) et provoquant la colère de Zeus : autrement dit, une race de pécheurs F 1. Enfants prolongés, puis ado lescents destinés à mourir, immatures, ils s donnent . l'impression d'une jeune noblesse insolente, un peu comme les prétendants de Y Odyssée. J.-C. Carrière a noté la proximité du personnage d'Achille avec la race d'argent, se, demandant si celle-ci n'avait r pas quelque chose de guerrier86. La question mérite un moment d'attention. La logique, du* récit, et plus particulièrement les vers 132-134, font penser à l'exercice d'une violence déréglée et réciproque. Autrement dit, la race d'argent tend vers une guerre civile qui est le corollaire de son impiété. Mais, il faut le souligner, ces fautes ne sont! pas évoquées par. шъ vocabulaire guerrier. La mort de ces ■ hommes d'argent < leur redonne ; une dignité quasi divine (tiixapsc Ovyjtoí). La race de bronze - qu'on peut rapprocher des Géants - est hy bristique aussi, mais elle exerce clairement son hybris dans le domaine de. la guerre : les hommes de cette race se vouant aux seuls travaux d'Ares finissent par s'exterminer mutuellement. Comparables à de nombreux, groupes de guerriers ivres de . leur propre violence, . ils peuvent être considérés comme une forme négative de F. 2.. La dernière race, celle de fer. (5 a), parmi laquelle vit Hésiode87, ne cesse de souffrir fatigue et misère - c'est F 3 (prospérité et santé),, ver sion négative. . Quant à la désastreuse évolution encore à. venir (5 b), B.! Mezzadri88 soulignait que « le vieux fer est l'envers pur et simple de l'âge d'or ». Cette phase du « fer ultime » est la fin de tout, sa descrip tion rappelle celle du temps précédent la fin du monde dans la Vôluspa Scandinave89. On a bien là une série trifonctionnelle, mais compliquée, non seul ement par l'intrusion des héros; mais aussi фаг la y première race; celle d'or. J.-P. Vernant voit en elle une race royale positive, par opposition 86. J.-C. Carrière, op. cit., p. 48. 87. P. Lerza, « SiS^psov ybo;: Un'interferenza fra mito e realtà in Esiodo », AAlig,4\, 1986,- p. 367-378. 88. B. Mezzadri, art. cit., p. 53.. 89. Jaan Puhvel, Comparative Mythology,- Baltimore-Londres, 1987," p. 220 ; Régis Boyer,. Yggdrasill, la religion des anciens Scandinaves,. Pans, 19922, p. 202. Voir la prophétie sur la fin des temps en Irlande, in A. et B. Rees, The Celtic Heri tage, Londres, 1994\ p. 233. ; .

274'

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

à la race d'argent, comme la' race des héros était une version positive de la' race de bronze. Le vers 126 ■ d'Hésiode peut cautionner cette interprétation, puisqu'il évoque le rôle « royal » (pouuXyjiov) des génies que sont devenus, après leur mort, les hommes de la première race. Mais ce terme de « royal », sans pour autant être impropre90, risque de masquer, une différence significative entre deux conceptions de la sou veraineté. . Considérons i attentivement l'évocation i de la , race d'or au temps de sa vie sur terre (Travaux, 109-119). «D'or: fut la première race d'hommes périssables ; que créèrent lesImmortels, habitants de l'Olympe. C'était au temps de Cronos, quand il régnait encore au ciel. Ils vivaient comme des dieux; le cœur libre de soucis, à l'écart et à l'abri des peines et des misères : la vieillesse misé rable sur eux ne pesait pas ; mais, bras et jarrets . toujours jeunes, ils • s'égayaient dans les festins, loin de tous les maux: Mourant; ils sem blaient * succomber! au * sommeil. Tous les :. biens étaient * à = eux ; le : sol ; fécond produisait de lui-même une abondante et généreuse récolte, et eux, dans la joie et la paix, vivaient de leurs champs91, au; milieu -de biens sans nombre... » (trad. P.: Mazon) L'analyse de ce texte en termes trifonctionnels pose problème. C'est le ■ thème 'del' « âge d'or », avant l'histoire92 ; . cette * race : ne - connaît ■ qu'abondance, joie et paix ; ce pourrait être une évocation d'un monde F 3 mais cette abondance n'est pas « normale », elle ne naît ni du tra vail ni ; de l'amour, mais • jaillit spontanément • et merveilleusement * du sol93. En. tout cas, F 2 est totalement évacuée : pas de conflits dans cet univers harmonieux; pas besoin non plus de règles ni de souveraineté humaine dans ce paradis, ni même de piété ; en vérité, la fonction sou veraine. (FI),, en cet âge primordial, n'a pas plus lieu d'être que les deux: autres ' fonctions... La race ■ d'or - dont i les membres . sont г à l'image des dieux et vivent parmi les fêtes-banquets « qui figurent plus 90.' Le mélange d'acides capable de dissoudre l'or est en français l'eau régale. 91: A. Ballabriga (op. cit., p. 19) rapproche cette «agriculture idéale» de la description de l'Egypte par Hérodote. Son interprétation de è'py' evc^ovto n'est pas recevable : il faut ici, comme au vers 23 1 , comprendre « jouir du fruit des champs » ; (cf..W.-J. Verdenius, op. cit., p. 132-133 ; A. Colonna; Le Opere e i Giorni, Milano, s.d/, p: 134). C'est du reste l'interprétation de P. Mazon. 92. Sur les rapports de l'âge d'or : et de l'histoire, en particulier à, Rome, cf. U. Bianchi, « II "prima" e Г "altrove". Variazioni sul terna del rapporto tra dei e uomini ■ nella religione • greca antica», Kernos; 1, 1988, p. 9-17; LucBrisson, « Rome et ' l'âge * d'or : Fable - ou idéologie ? », in '■ Poikilia, Études offertes •- à J.-P. Vemant, Paris, 1987. 93. Thème développé par Ovide (Met., I, v. 101-102).. ;

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

275.

d'une fois la félicité divine »94 (v. 112, 115) - est, en termes mythiques, « antérieure » au système trifonctionnel. Si,- à la fin de la série, la déca dence ai venir est l'aboutissement du processus • de ; dégradation, une sorte d'âge d'or à l'envers, elle ne constitue pas une. phase clairement, distincte, un terme de la série (pas de codage métallique).

5. LA HIERARCHIE - DES COULEURS On notera que la série . hiérarchique des ' métaux, qui repose pour une part sur leur éclat et leur résistance à l'altération, peut aussi être considérée comme un doublet de la série fonctionnelle des couleurs analysée à plusieurs reprises par G. Dumézil et d'autres auteurs95, série hiérarchique : dont : la grande ancienneté semble assurée96. Le système des couleurs dans les sociétés anciennes est désormais mieux compris97. Celui des peuples indo-européens archaïques peut être reconstitué avec une grande vraisemblance en s'appuyant sur la. comparaison linguis tique, sur l'anthropologie générale de la couleur et sur les acquis des travaux de G. Dumézil; On peut être assuré que les couleurs affectées aux fonctions étaient' des couleurs fondamentales, non des nuances. À l'argent correspond' évidemment la première couleur fondament ale, le blanc lumineux comme le ciel98, qui signifie F 1 : symbolisons cette couleur par С 1. La couleur, associée à la seconde fonction est le rouge (C 2),. dontt le; nom le plus; fréquent' peut: être, considéré comme i.-e. Au rouge correspond le cuivre. À la troisième fonction se trouve associée une couleur sombre ou froide, le noir, le bleu, le vert

94. M.-C. Leclerc, art. cit., p. 215. 95. Voir les références chez B. Sergent, op. cit., 1995, p. 436. 96. Elle est attestée non seulement dans la Rome archaïque par les couleurs des courses de chars, . et dans l'Inde ancienne, mais déjà par un <• texte ; hittite ' (cf. V. Bassanof, Evocatio, Paris, ,1947 ; G. Dumézil, Rituels indo-européens à Rome, Paris, 1954, p. 46-47). À vrai dire, l'étude de G. Dumézil « Les seigneurs colorés... » (in La courtisane et les seigneurs colorés, Paris, 1983, p. 17-27) n'est pasvraiment concluante : même si les arguments de A. Bareau (Recherches sur la bio graphie du Bouddha, efeo, 1970, p. 109-128) ne sont pas dirimants, loin de là, il reste que le symbolisme fonctionnel des couleurs des Licchavi et de leurs équi pages est au mieux latent ou indirect, et que l'idée du texte semble être d'exprimer la totalité dans la diversité grâce aux couleurs senties comme fondamentales (et donc par ailleurs susceptibles de symboliser les fonctions). 97. V. Turner, The Forest of Symbols, Ithaca, 1967; В. Berlin et P. Kay, Basic Color Terms, Berkeley, 1969 ; Michel Pastoureau, «Une histoire des cou leurs est-elle possible ? », Ethnologie française, 20, 1990 ; B. Moonwomon, art: cit. 98. Voir par exemple B.' Sergent, op. cit., 1997, p. 270.

-

276

PIERRE ET ANDRÉ SA UZEAU

- divers reflets d'une couleur . fondamentale archaïque que Berlin • et Kay ont appelée black. Cette couleur sombre/froide (C 3), est la tro isième couleur fondamentale du système i.-e. La linguistique nous per met d'en restituer une quatrième. Le grec connaît en effet une couleur •/кирас « chlore », c'est-à-dire jaune/vert/livide, mot issu de *ghel qui, nous l'avons vu, a fourni des termes pour «vert» ou «jaune» dans les , langues italiques, celtiques, \ germaniques, . baltes, slaves \ et indo iraniennes. Il est donc quasiment certain que le «chlore», désormais connu des anthropologues de la couleur : sous . le . nom de grow99, et apparemment assez - rare100, était l une ■ quatrième couleur fondament alela couleur С 4. i.-e., Système i.-e. des couleurs ; Cl: blanc brillant101 ; С 2: rouge vif02; С 3 : Couleurs sombres et froides10', soit noir, vert et bleu foncés + porphyre (rouge violacé, violet, bleu intense)104 ;_ С 4 : chlore (jaune, vert pâle, blanc livide)105. 99. Contraction conventionnelle de green et de yellow.. 100.: Cette couleur, considérée d'abord comme mal attestée par Berlin et Kay, semble constituer, du point de vue anthropologique général, une exception, et on i ne la retrouve guère que chez les peuples amérindiens ou océaniens (B. Moonwomon; op.~ cit., p. 57) et chez certains peuples sémitiques anciens (A: Guillaumont, « La désignation des ■ couleurs en - hébreu et en araméen », in Ignace Meyerson • (éd.), Problèmes de la couleur, Paris, 1957, p. 339-348) - mais dans ce dernier cas,. le symbolisme des couleurs est peu prononcé. Le caractère assez exceptionnel dusystème à quatre couleurs associé à une symbolique puissante constitue sans doute un argument d'un certain poids en faveur de la théorie de la quadrifonctionnalité i.-e. 10L En grec Xeuxoç, àpyoç.. 102. En grec ериброс, <{>oivixéoç. 103. L'existence de cette couleur fondamentale explique le sens du skt. kfsna-« noir / bleu » et les « couleurs foncées » caractéristiques de F 3 (noir, bleu, etc.). 104. En'grec fxéXaç, тгорфореос (de порфира « murex, teinture de pourpre»), xuavcoç (de xûavoç « émail bleu foncé »). 105. Le système i.-e. comprenait-il ; d'autres couleurs fondamentales ? C'est , invraisemblable/ Pour les couleurs du spectre, on constate que С 3, С 2 et С 4 sont jointives et ne laissent pas d'espace disponible. Entre С 3 qui recouvrait certain ement partie du vert (cf. grec реХок; pour le vert sombre), et С 4 qui recouvrait > une une grande partie du vert, il n'y avait guère de place pour un vert autonome ; l'or qui est С 4 (noms issus de *ghel-) est en grec x^poç, mais aussi parfois rouge : il < n'existait donc pas d'orange autonome. Le porphyre grec (C 3 lumineux) inclut le violet et le rouge violacé, ce qui signifie que С 3 et С 2 étaient jointifs. Le gris et le brun ne figurent pas parmi les couleurs fondamentales chez Aristote, et leur auto nomie correspond à un stade évolutif avancé.

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

277

G 4 fait difficulté tant qu'on s'en tient à la stricte théorie dumézilienne trifonctionnelle. Le «jaune » pose d'autre part le problème de la série des castes indiennes sur, laquelle nous reviendrons rapidement infinem. Nous avons > rencontré ailleurs107 une ■ difficulté • du même : genre : les quatre cavaliers de Y Apocalypse de Jean (très probablement empruntés aux traditions iraniennes) sont montés sur des chevaux colorés, dont nous avons montré la correspondance frappante avec les fonctions i.-e. : cheval blanc (C 1) pour le roi-conquérant (F 1), cheval rouge (C 2) pour le massacreur (F 2), cheval noir (C 3) pour le responsable de la famine (F 3). Reste à expliquer, le cheval « chlore » de la Mort. 6. LA QUATRIÈME FONCTION La seule solution. théorique qui nous paraisse à même de résoudre ces difficultés consiste à compléter la trifonctionnalité dumézilienne. La 4e fonction, découverte par les frères Rees et défendue par N. Allen, a beau troubler les comparatistes « orthodoxes » et amuser les adversair es du structuralisme dumézilien, elle pourrait bien résoudre correcte ment quantité des difficultés rencontrées par la théorie trifonctionn une elle, ne ; serait-ce qu'en , raison du grand nombre de , séries à quatre termes. Elle regrouperait * l'ensemble . de ce qui est Autre, . de ce qui échappe au système du monde social : l'Ailleurs, et notamment le monst rueux (F 4"-) ou bien. le domaine merveilleux des dieux, le rayonne ment soleil et des astres (F 4 +). Cette opposition entre F 4 + et du F 4 - n'est d'ailleurs, selon nous, qu'un des modes de fonctionnement de la structure, F 4 pouvant être neutre. Le mythe des races nous donne l'occasion, après les quatre chevaux colorés de l'Apocalypse de Jean, de poser un jalon dans l'élaboration de cette théorie quadrifonctionnelle. Nous proposons donc de lire en parallèle ces deux séries selon le schéma de correspondance suivant : mythe des races série métallique race d'or ■ race d'argent ,. race de cuivre race de fer (terreuse) 0 chevaux de Y Apocalypse série colorée 0 cheval blanc cheval rouge cheval noir cheval chlore

F F F F F

4 + 1 2 3 4 -

106. G. Dumézil a considéré que le jaune avait été intercalé pour laisser le noir aux šudra: 107. Pierre et André Sauzeau, « Les chevaux colorés de l'Apocalypse », RHR, 212, 1995, p. 259-298; 379-396.

278 l

PIERRE ET ANDRÉ SA UZEAU

Le « chlore » convient à l'âge d'or comme aux morts, à ceci près que le jaune brillant de Tor (C 4 -■+) s'oppose au jaune/vert terne de .-la- mort' (C 4—). Cette analyse peut* sans doute s'appuyer sur un argument: étymologique, si le mot x^wpoç lui-même est, comme il semble,' à ratta cher k*ghel-, qui a donné le nom de l'or dans plusieurs langues i.-e.1Oř!. Le cas le plus . frappant nous est offert: par: le mot phrygien yXoupoç - équivalent' du -grec /Xcopoç - signifiant « or ». On analysera donc la \ race d'or comme F 4 +, comme du reste le dieu Kronos lui-même - qui. dans une certaine mesure est un dieu des Morts, du moins le seigneur des Bienheureux1.09. Car la race d'or<est «contemporaine» d'un1 règne qui f « précède » le . pouvoir, souverain de Zeus " et les Olympiens1,10. Nous ■ trouvons . là l'explication •» de l'or, qui n'est pas à proprement parler le symbole de la souveraineté, . mais le signe - du ;■ rayon nement divin, extérieur à l'humanité normale. Le thème de l'âge d'or (baigné de rayonnement solaire) est commun au moins à la Grèce, à Rome et aux mondes celtique1.11 et germanique112, à l'Iran113 et à l'Inde114. 108: Cf. supra,- chap. 2 a. En Inde, la puissance ; de ; l'or sous forme d'amulettes, etc.- s'associe rituellement à des objets de couleur jaune (J..Gonda, op. cit., p. 33).. 109.* Kronos règne sur les Bienheureux déjà chez Hésiode - vers peut-être inter polés (Travaux, 169 et s.), et surtout chez Pindare, Olympiques, II,5 29 et s. : « Tous ceux qui ont eu l'énergie, en un triple séjour dans l'un et l'autre monde, de garder leur* âme absolument pure du mal, suivent jusqu'au bout la route de Zeus, qui les mène au château de Kronos ; là, l'île des Bienheureux est rafraîchie par les brises océanes ; là resplendissent des fleurs d'or, les unes sur la terre, aux rameaux d'arbres magnifi ques, d'autres nourries par les eaux ; ils en tressent des guirlandes pour leurs bras ; ils en tressent des couronnes sous l'équitable surveillance de Rhadamante, l'assesseur ; qui se tient aux ordres du puissant ancêtre des dieux, de l'époux de Rheia, déesse qui règne sur le plus beau des trônes. » Voir aussi Jean Bollack, « L'or des rois : le mythe de la deuxième Olympique », RPh, 37, 1963, p.- 234-254. 110. Cf. Pierre Vidal-Naquet, Le chasseur noir, Paris, 1981, p. 361-380 : « Le mythe platonicien du Politique, les ambiguïtés de l'âge d'or et de l'histoire. » 111. Saturne, roi de l'âge d'or, est aussi un dieu •« infernal ». Dans son île septentrionale, le Saturne-Kronos celtique évoqué par Plutarque (De facie in orbe . Lunae, 26) « dort sur um rocher brillant т comme l'or...». Cf. F. Le Roux, et C.-J. Guyonvarc'h, Les Druides; Rennes, 1986, p. 311. 112. R. Boyer, op. cit., p. 197. 1 13. Le ; royaume de Yima, premier homme : et premier roi, est baigné de rayonnement solaire (implicitement un âge d'or). Mais Yima est un roi bien parti culier,' au pouvoir, magique, qui représente la communauté en, puissance, et qui demande le pouvoir sur les monstres. 114. Le palais de Yama est « pareil au soleil,c rayonnant de toutes parts, beau à souhait [...]; il n'y a là ni le chagrin ni la vieillesse, ni la faim 'ni la soif...» (Mahâbhârata; II, 8). G. Dumézil (« La sabhâ de Yama », JA, 253, 1965, p. Jól166) a montré qu'il' y avait dans « ce palais, . identique chezles Iraniens et les. Indiens, le «reste fossile d'une idée indo-iranienne ignorée des.Védas». . ;

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

279

Et certains i démons ou divinités destructrices, en $ Inde, sont associés àl'or115. Cette extériorité est parfaitement symbolisée par plusieurs légendes . fameuses, celle des. pommes d'or du jardin des Hespérides, et surtout celle, connue grâce à Hérodote (III,. 11 6), de l'origine de l'or : celui-ci; gardé: par des griffons, vient des extrémités de :1a terre,. du côté du peuple . des \ Hyperboréens chers à < Apollon ; (les : confins : hyperboréens - d'où, vient l'ambre également, sur le plan de l'imaginaire, comme il, vient du lointain Septentrion: sur le: plan de la réalité116- constituant une « région >ь par. excellence de la quatrième fonction). Examinons . le cas •> du ; mot . ^Хехтрос-^Хгхтрс^ ; celui-ci, . dérivé : de •^XéxTcop117, peut avoir deux significations : « alliage d'or, et d'argent », ou « ambre ». Du point de vue du symbolique; ces deux significations n'en sont^ qu'une1.18. Elles: impliquent le soleils (par ex;, Od., 18; 295 et sq.). Nous citerons ici un texte ; tardif (vers la fin du, Ve siècle, apr. . J.-C.) d'un i subtil exégète, . le pseudo-Denys : l'Aréopagite119, qui analyse ainsi le symbolisme de 1''elektron : « Unissant en lui la double apparence de l'or et de l'argent, [il] manifeste la pureté incorruptible,, inépuisable, indéfectible et intangible de l'or; et en même temps l'éclat lumineux, brillant et céleste de; l'argent.120» 115. J. Gonda, op. cit., p. 34/ 1 1 6. L'ambre des : Mycéniens venait i de : la •-. Baltique : H. Hugues Brock, 16,' 3,' « Amber and the Mycenaeans », Journal of the Baltic Studies, 1985, p. 257267. 117-'. Sur. l'étymologie, cf. Martin- S. Ruipérez, «-^хехтыр et viXexxpov, « ambre », in Mélanges de linguistique et de philologie grecques offerts à P. Chantraîne, Lille, 1972, p. 231-241. 118; Nous ne suivons pas ici L. Deroy et R. Halleux, «À propos du grec vjXexTpov "ambre" et "or blanc"», Glotta, 1974, p. 36-52,' qui nient la dimension solaire de l'ambre : « II n'est pas brillant et ce n'est • assurément pas la ■ matière idéale pour évoquer, le soleil de la Grèce» (p. 38); Quelques pages plus loin,- les auteurs rappellent la légende - qui remonte à Hésiode - des sœurs de Phaéthon, dont le Soleil transforme les larmes en ambre. Le germanique glesum (ambre) est à rapprocher de *ghel-, 119. Pseudo-Denys l'Aréopagite, La hiérarchie céleste, texte de G. Heil, trad, et notes par M.r de Gondillac, «Le crime dep.Lord A. Savile », m Le fantôme de' 120.' Citons ici O. Wilde Paris, 1958, 183. Canterville; Livre de Poche, p. 72 : «Elle était merveilleusement belle; avec son opulente gorge d'ivoire, ses grands yeux bleus myosotis, et ses lourdes tresses de cheveux d'or. Ils étaient bien de ton or pur [en français dans le texte], - non pas de cette pâle couleur paille qui usurpe à notre époque le beau nom d'or, mais d'un or pareil à celui qui se tisse en rayons de soleil ou se cache dans l'ambre étrange ; ils donnaient à son visage quelque chose qui participait du halo d'une sainte,* et rap pelait aussi la séduction d'une pécheresse... »

280

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

La ' proximité, qui : va parfois jusqu'à la confusion, entre las valeur symbolique de . l'or ; et : celle . de l'argent - soit * entre F 4 et F 1 s'explique à notre avis par. la- nature même du pouvoir souverain: Le roi * - issu de la classe des : guerriers, et transcendant finalement les fonctions qu'il synthétise (F 1.+ F2.+ F 3) - est un homme « blanc » ou d'« argent » comme Arjuna121, comme le roi d'Irlande Nuada122, parce qu'il assume la fonction sociale de souveraineté,- mais volontiers associé à l'or et à F A\ parce qu'il est aussi un être baigné de surnatur el, et protégé des dieux. Cette proximité-confusion123 a dû s'accentuer au contact des « despotismes orientaux ». . En ч Iran,-. Mithra, . le . dieu souverain et guerrier au cheval blanc, devient solaire, et en Macédoine les rois, issus de • la famille des Argéades, prennent : pour emblème , le soleil d'or/ Bien des siècles plus tard, le drapeau des rois de France est blanc: frappé • de" lys d'or, et, sous- le règne, quasi despotique; de Louis XIV, le roi devient soleil. Il faut, pour, bien comprendre la place de F 4 dans i la série; envi sager une; perspective cyclique, . suggérée : par, Hésiode; lui-même: eť signalée ; par J.-P. Vernant : «Hésiode se lamente d'appartenir, luimême à la cinquième et dernière race, celle de fer ; à cette occasion, il exprime le regret de n'être pas mort plus tôt ou né plus tard: (v; 175), remarque incompréhensible dans la : perspective d'un temps humain constamment incliné vers le pire,1 mais qui s'éclaire si l'on admet que la série ■ des âges ■ compose, comme . la : suite des - saisons, un . cycle renouvelable124. » ,

7. SÉRIES MÉTALLIQUES : INDIENNES : Le mythe des races n'est pas attesté en Inde, même si l'on a depuis longtemps songé à comparer le mythe hésiodique aux yugas, (nous y reviendrons), même si la création est, dans le Véda, l'œuvre d'un dieu; artisan, voire métallurgiste125. Les séries métalliques y sont en tout cas 121. Ainsi Arjuna est à la fois le guerrier parfait et le roi idéal : Madeleine Biardeau, Études de mythologie hindoue, 2, Pondichéry, 1994,' p. 182 et 201: 122.. F. Le Roux et C.-J. Guyonvarc'h," art: cit. 123. Elle a pu s'appuyer sur une donnée de la nature, puisque l'or natif s'y trouve mélangé à une certaine proportion d'argent : J.-P; Mohen, op. cit.,, p. 55 et 56 (jusqu'à 50% d'argent au Sain t-Gothard). L'or, alluvionnaire, recueilli dans les rivières, est au contraire très pur. 124: J.-P. Vernant, op. cit., p. 23. Cf. B. Mezzadri, art. cit. 125: Çg Veda, A, 2, 17 ; 10, 72, 2; 10,- 81; 3. :

LE SYMBOLISME DES: MÉTAUX

281

bien représentées, et malgré l'influence des Yavanas sur l'Inde à partir des conquêtes d'Alexandre, Hésiode n'y est sans doute pour. rien. On pourrait citer ici le « siège » (upasád-) mythique et la conquête par les dieux , des trois châteaux, . un . de : fer dans » ce monde, un ; d'argent dans l'espace intermédiaire, un d'or, dans le ciel; qu'ont construits les ásuras1.26; Mythe qui correspond aux offrandes upasád l'un des rites du sóma-. Parallèle à cette , série,- on peut ?. citer également ' la structure symbolique du temple hindouiste ainsi- évoquée par J. Gonda : «Au milieu des* fondations r est placée la première pierre empruntée à l'ombilic du monde et, sur ce solide fondement de tout l'édifice, repose un vase rempli de puissance au-dessus duquel se trouvent, symbolisant la terre, les airs et le ciel, de bas en haut : un lotus et une tortue de pierre127, un lotus et une tortue d'argent, enfin un lotus et une tortue d'or...128»* En tout cas - et nous apportons là un élément qui pourrait per mettre/ nous semble-t-il, de renouveler le dossier comparatif du mythe des races - la série complète de nos métaux figure à plusieurs reprises dansi Y Atharvaveda Parišista129. La plus; intéressante (chap. 39)130 évoque un ; rituel pour la consécration d'un bassin : on y jette, . outre l'eau sainte et les cinq produits de la vache, des modèles métalliques de : plusieurs ■ créatures : aquatiques : une tortue etun: makara-m d'or132, 126. Références in J. Gonda, op.- cit.; p. 76. Trad, du Satapatha-Brâhmana, 3, 4, 4, in- У. Varenne, Mythes et légendes extraits des Brâhmana, Paris, 1967, p. 42-43. 127. Notons que la pierre correspond au fer de la série précédente; et au cuivre-bronze ailleurs. Pierre, bronze, fer, après tout, ont été les matériaux success ifs armes et des outils.des 128.' J: Gonda, Les religions de l'Inde, I; Paris, 1962, p. 3911 Nous revenons immédiatement infra sur la fonction symbolique de la tortue;. 129. Ainsi au . chap. 27 (commenté - in , L. P. Van' den Bosch, Atharvaveda Parišista, chap. 21-29, Utrecht, 1978), il est question de cuillers sacrificielles en or, en argent, en cuivre rouge et en bronze, en bois ou en fer, aux fonctions différenc iées. textes sont difficilement datables. Ces 130.' Texte cité par J. Gonda, op.' cit., 1991, p. 76, qui en a certainement entrevu l'intérêt, mais a refusé la comparaison par principe et se contente de com menter, p. 77 : « The hierarchy of the animals seems to correspond with the rela tive quality of the metals. » À notre connaissance, ce texte ne figure nulle part dans le dossier des races métalliques. 131. « Monstre marin » ; J. Gonda, op.- cit.; 1991, p. 77, propose : « Crocod ile, dauphin,* requin. » 132. Il serait intéressant de rapprocher, ici la- fontaine d'eau transparente qu'Élien ( Vie des Animaux, XII, 30) décrit dans le sanctuaire de Zeus Labrandeus, où des poissons « portent de petits colliers d'or et des pendants d'oreilles en or eux aussi... » (cf. P. Sauzeau, art. cit., 1997, p. 106). ,

282

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

deux sortes de poissons en argent, deux sortes de crabes faits de cuivre et . un sisumâraka- « tueur, d'enfants » (marsouin? du Gange ? dau phin?), en ï fer. Il convient d'abord de rappeler l'importance des eaux dans la pensée religieuse indienne133. Une analyse fonctionnelle des animaux consacrés en effigie (chaque fois par groupe de deux, sauf le dernier) s'impose à l'esprit, malgré quelques difficultés ou imprécisions. La tortue (kûrma), dont la forme évoque les trois parties de l'univers, est l'animal cosmogon ique134 elle sera identifiée à Visnu (c'est son second avatâra- m), consi ; déréailleurs comme le roi des tortues136. Il faut en rapprocher le thème de l'Embryon d'or (hiranyagarbha)ni ou de l'œuf cosmique, d'or138, ou bien pour moitié d'or et pour moitié d'argent. Le makara-, monstre aquatique ; hybride fort prisé de l'art décoratif, sert de « monture » à la déesse flu viale Gangâ; comme la tortue à Yamunâ139 ; il est associé à Kâma, le Désir, qui, à l'époque védique,- est une puissance cosmogonique, comme l'Érôs hésiodique140. Le rapprochement du makara- avec la tortue invite à le comprendre en ce sens, comme du reste le poisson géant qui sauve: Manu pendant le déluge141, poisson considéré comme le premier avatarade Visnu. Nous avons donc un terme F 4, associé à l'or, ce qui ne nous surprendra pas... Les poissons « argiens », vifs et lumineux, incarnent : sans . doute : la première fonction142. Les crabes cuirassés et armés illustrent à l'évi133. On pourrait peut-être s'intéresser aux objets ou animaux jetés à l'eau, ou dans le feu, dans les légendes et rites grecs : Paus., X, 1, 6 ; cf. le dossier réuni par. L. Gernet, op. cit., p. 113-117. 134. « On dépose sur l'autel en construction une tortue. Or la tortue, c'est lai Sève... La partie inférieure de la carapace, c'est la Terre. [...] Quant à la- partie supérieure, c'est le Ciel... » Satapatha-Brâhmana, 7, 5, 1 ; trad. J. Varenne): Sur la tortue cosmogonique, cf. J. Gonda; op. cit., . 1962, p. 127 ; selon »B. Sergent, op. cit., 1997, p. 379, ce serait un thème non i.-e. 135. J: Gonda, op. cit., 1962, p. 300; M.Biardeau et Ch: Malamoud, Le sacrifice dans l'Inde ancienne, Paris, 1976, p. 18. 136. J. Gonda, op. cit., 1962, p. 271 137. Par ex. $g Veda, X, 121, 1. Cf. J. Gonda, op. cit., 1991, p. 216 et sq. 138. Satapatha-Brâhmana, 11, 1, 6. 139. O. .Viennot, Les divinités fluviales Ganga et Yamuna aux portes des sanc tuaires de l'Inde, Paris, 1964, p. 14, 31. 140. $g Veda, 10, 129, 4 : « Le désir en fut le développement originel (désir) qui a été la semence première de la Conscience... » (trad. L. Renou).On compar era, infra, le rôle de l'Érôs orphique, créateur de la race d'or. Kâma a été assimilé à la Mort (J. Gonda, op. cit., 1962, p. 273). 141. Satapatha-Brâhmana, 1, 8, 1. Cf. J. . Varenne, op.cit.) 1967, p; 37. 142. Le problème de la symbolique fonctionnelle du poisson serait à examiner plus à fond ; F 1 par la lumière de ses écailles, ou par sa sagesse (celle du saumon

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

283

dence ; la deuxième . fonction. Reste la question » du . sisumâraka-. Le mammifère aquatique représente volontiers la- fécondité : par exemple; l'hippopotame en Egypte, incarnation de Thoueris, la pro tectrice, des; femmes enceintes, alors même qu'il est vu d'autre part, et à juste titre,comme ■ la manifestation de : Seth; un monstre destructeur et négatif; (comme le sisumâraka-). La symbolique « maternelle » du dauphin est impliquée par- son nom même en- grec143. Cette série - indienne, parfaitement; parallèle au1 mythe des -. races métalliques sous sa* forme la plus claire, présente d'autant, plus d'intérêt qu'elle est d'ordre rituel, attestée par un texte qui repose sur un í fonds relativement ; ancien, et : qu'elle n'est pas i influencée par les couleurs des castes.

8. LES : « ORPHIQUES », PLATON II convient d'examiner maintenant un ensemble des séries métalli ques mythiques, attestées dans; un. grand nombre de régions de l'aire indo-européenne ou * de sa périphérie, en1 commençant < par ; la < Grèce. . Les ; principales attestations grecques f des races métalliques dépendent . toutes i d'Hésiode, selon l'avis, général; - qui; reste, après tout à démontrer ; il '■ est en tout état de cause intéressant d'en constater les variations. a / Selon des sources tardives144, les « Orphiques » avaient élaboré un mythe fondé sur un schéma de. trois races : une race d'or créée par Phanès (Éros), une race d'argent * créée par Kronos, une race « titanique» créée par Zeus à partir des membres des Titans (on rappellera que tîtocvoç désigne le plâtre, le gypse : les Titans sont des êtres cou verts de gypse145). b / On sait qu'une des résurgences les plus frappantes de la trifonctionnalité indo-européenne apparaît en force dans la République de irlandais : cf. A. et B. Rees, op: cit., p. 161, 232, 250, 311) mais ailleurs symbole de l'anarchie (la « loi des poissons » est en Inde l'équivalent de notre loi de la , Jungle). Il faudrait aussi considérer le thème du dieu ou du roi pêcheur (cf. F. Le , Roux et С J. Guyonvarc'h, art. cit., 1964). Nous reviendrons sur tout cela. 143. Puisque ЗеХф^ « dauphin » est à rapprocher de Яглфис « matrice », et de. ^елфаС «jeune truie» (même si, bien entendu, le dauphin grec ne se réduit pas à cette symbolique): 144. Proclos in Orphica Fr. 140 Kern. Cf. Marcel Détienne, Dionysos mis à mort, Paris, 1977, 1998\ p. 168, 196. J.-C. Carrière, op. cit., p. 50. 145. Orphica Fr. 209 Kern: Dion Chrysostome, XXX, 55. . .

284

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

Platon146. Celui-ci . (VIII, 546-547) se ; réfère ; explicitement aux races métalliques d'Hésiode ; mais la théorie des trois classes de la Cité qu'il avait . proposée ■ auparavant en les î assimilant aux classes métalliques (III, 415, a-d) ne correspond < pas • précisément à • la- valeur des métaux que nous avons dégagée : « Le Dieu qui vous façonne, en produisant ceux d'entre vous qui sont faits pour commander, a mêlé de l'or à leur substance, ce qui explique qu'ils soient au rang le plus honorable ; de l'argent, chez ceux qui sont faits pour servir d'auxiliaires ; du fer et du bronze, dans, les., cultivateurs? et. chez . les hommes de métier en général. » > ■ F 1 Or F 2. Argent F 3 Fer et bronze ,

La série platonicienne est donc nettement trifonctionnelle147 ; la tro isième classe est explicitement celle des cultivateurs et des artisans; Les esclaves auraient pu figurer comme quatrième terme, mais le philosophe a écarté cette possibilité148. La répartition des métaux, qui est icisynchronique149, conformément au sens « sociologique » du mythe ' des . races, est curieusement décalée par rapport même au texte hésiodique qui semble bien la fonder. On remarquera en particulier la confusion de la troisième classe - fer et bronze - dont le symbolisme manque de net teté (pourquoi les cultivateurs sont-ils associés au bronze, si générale ment guerrier, sinon par le glissement de la série ?) et signale le travailde : réorganisation. Nous trouverons, dans d'autres domaines indo européens ou ■périphériques, des variantes du même genre. 9. DANIEL ET. LA STATUE Que le logos hésiodique des races trouve des échos dans les littéra tures « orientales » est un fait depuis longtemps reconnu150, mais l'importance de ces rapprochements est actuellement dévalorisée par. 146. M.' Hartman, «The Hesiodic Roots of . Plato's Myth of the Metals», Helios, 15, 1988; p. 103-1 14: 147. B. Sergent, « L'utilisation de la trifonctionnalité d'origine i.-e. chez les auteurs grecs classiques», Arethusa,- 13,. 1980. 148. Sur le problème de la présence de l'esclavage dans la Cité idéale platoni- cienne, cf. C. Despotopoulos, « La cité parfaite de Platon et l'esclavage», REG, 83, 1970, p. 26-37 ; Marcel Piérart, Platon et la cité grecque, Bruxelles, 1973. 149. J. Adam et D. A. Rees,. The Republic of Plato, Cambridge, 1963, I, p. 195, n. 5. 150. M.-L. West, op.- cit., p. 172 et sq.

:

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

285

certains, voire abruptement i niée. Le plus remarquable de ces échos doit sa célébrité à sa présence dans un texte biblique, le Livre de Daniel, texte en tous points composite, qui date du IIe siècle av. J.-C, texte en tout s cas caractéristique de la littérature apocalyptique juive hellénistique. Le prophète ■ Daniel - y expose à Nabuchodonosor la vision que le roi lui-même a rêvée (2, 31-45) : « Cette ■ statue était immense, son éclat extraordinaire ,[...].. C'était une statue dont la tête était d'or fin, la poitrine et les; bras, d'argent ; les reins et les cuisses, de bronze ; les jambes, de fer,;. les pieds, en partie de fer et en partie de terre cuite. Tu regardais, lorsqu'une pierre se détacha sans l'aide d'aucune main, frappa; les pieds de la, statue, qui étaient en fer et en terre cuite, et les pulvérisa. Alors furent pulvér isés ensemble . le ; fer, l'argile, le bronze, l'argent ; et l'or... » (trad. F. Michaeli mod.151). Daniel '2 peut être considéré du point de vue ; littéraire comme un. midrash de ; Genèse. 41, mais les thèmes et: leur structuration rendent un son bien différent. Dans le texte tel que nous le lisons, et quif a suscité maintes interprétations depuis l l'Antiquité, chaque partie de la statue symbolise l'un des grands « empires qui se succè dent ou ' qui * sont ■ censés se succéder ; la seule lecture possible, qui s'appuie sur la comparaison «avec les quatre bêtes de Danieli, est la suivante1 Л52 I Tête : Or Empire babylonien ■ II Poitrine . Argent Empire mède III Reins et cuisses -■ Bronze Empire perse . IV Jambes, Pieds Fer, fer mêlé , Empire macédonien

Bien entendu, si . l'Empire mède ne relève pas . de l'imaginaire, . ce schéma de succession repose, comme l'a montré H. H. Rowley, sur une grave confusion • historique, mais Daniel n'est pas une œuvre « scientifique ». Il s'agit d'une représentation symbolique de l'histoire, et c'est là ce qui nous intéresse. 151. In É. Dhorme éd., La Bible : l'Ancien Testament, II, Paris,. 1959, p. 629630. Nous avons modifié la trad, du mot rendu dans la Septante pan ôaTpdbavoç, qui désigne en grec la terre cuite, la poterie, et pas Г « argile » naturelle. 152. H.-H.* Rowley, Darius the Mede and the Four World Empires of Daniel, Cardiff, 1935, qui discute de façon détaillée les différentes hypothèses, et élimine les autres possibilités.

286

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

Malgré les parallèles indo-iraniens depuis longtemps signalés; beau coup ; de savants s'en tiennent à l'idée que : le thème de la statue de Daniel serait imité du mythe hésiodique153. Cette théorie - fondée sur le simple : rapport \ chronologique, et sur le prestige d'Hésiode dans l'Antiquité - nous paraît simpliste. Car enfin,* si l'idée de la série métal liqueest commune aux deux textes, on voit mal comment on aurait pu; à partir du texte poétique grec, passer à cette image tout à fait différente • d'une statue : composite154. Le thème du * rêve * est ' proche de données babyloniennes (Nabonide rêve de reconstruire la statue de Sin155) mais l'analyse ne doit pas s'en tenir là. Car l'idée sous-jacente à la vision est celle d'un corps cosmique dont chaque partie est d'une « essence » dif férente. Et ce thème-là ne peut * pas avoir été inspiré - par le texte d'Hésiode, ni, à : notre avis, par une culture proprement mésopotamienne, comme le voudrait W. Burkert156, ou i égyptienne, mais rappelle des conceptions indo-iraniennes157. En réalité; dans le contexte d'une tradition î qui doit > sans doute beaucoup à l'influence perse158, 153. C'est à cette solution que se rallie J.-C. Carrière, in Biaise et al, éd., op. cit., p. 427, n. 80/ L'argument de Ph. . Gignoux (« L'apocalyptique ir anienne est-elle. vraiment ancienne?», RHR, 216, 1999, p. 214-227), selon lequel • «le: rêve de Daniel; est fondé. sur. des realia,, non celui de Zoroastre» ne tient" évidemment pas compte de la dimension symbolique des métaux, ni surtout de la . structure symbolique de la série, ce qui, dans un texte de ce genre, lui ôte toute crédibilité. 154. Que cette idée ait pu être inspirée par les statues composites réelles del'art : assyrien > tardif, babylonien ou grec est évident, , mais n'est pas non , plus une explication \ suffisante de la série métallique, où • ne figure pas l'ivoire, par exemple, présent dans les statues chryséléphantines de Zeus à Olympie ou d'Héra > en Argos. 155. A. Lacocque, Le livre de Daniel, Paris, 1976, p. 41, 48. Cf. aussi la statue d'or de Bel décrite par Hérodote, I, 183. 156. Walter Burkert, «Apokalyptik.ini frahen Griechentum, Impulse und Transformationen », in Apocalypticism in the Mediterranean World and the Near East, Tubingen, 1983, p. 235-254; 157. Cf. D. Flusser, « The four Empires in the Fourth Sibyl and in the Book of Daniel », Israel Oriental Studies, 2, 1972; p. 148-175 ; Geo Widengren, irn G. Widengren, A. Hultgârd et M. Philonenko, Apocalyptique iranienne et dualisme1 qoumranien, Paris, 1995 p. 48-55 ; et plus largement indo-européennes, cf. infra. 158. Quoi qu'en pense Ph. Gignoux, que sa polémique a sans doute entraîné; trop loin dans la négation de toute influence iranienne sur. l'apocalyptique juive.. Cette polémique a été - relancée récemment par la* réponse de G. Widengren, A. Hultgârd et M. Philonenko, op. cit., aux thèses de Ph. Gignoux (« Nouveaux regards sur l'apocalyptique iranienne», CRAI; 1986, p. 334-346), et celui-ci vient de riposter (Ph. Gignoux, art. cité, 1999). Il me paraît du reste que l'auteur nuance ses positions en admettant l'ancienneté des mythes qui seront à l'œuvre plus tard dans l'apocalyptique iranienne. ■ '

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

287

et ceci depuis la conquête de Babylone par Cyrus et la fin de l'Exil1,59, tout conduit: à penser que cette: vision,, et. d'autres du même livre, , sont ; inspirées directement . ou? non de conceptions iraniennes. Dire cela, ce n'est . pas forcément tomber dans je ne sais quel « paniranisme ». Et l'on peut s'appuyer sur le ■ détail? du texte- araméen, qui comporte un certain nombre d'emprunts au vocabulaire perse, en particulier des titres officiels, ainsi que sur la tradition? antique qui associe Daniel à Suse ou à Ecbatane160. C'est justement à Ecbatane~ qu'Hérodote (I, 98)' décrit1 une- curieuse1 forteresse: à* sept enceintes dont les merlons sont respectivement blancs161, noirs, pourp res, bleus, rouges; argentés, dorés.. C'est d'ailleurs, comme; l'ont bien montré Swain162 et Flusser163, vers la- Perse que conduit la série Assyrie/Babylone - Médie1 - Perse164, complétée- par le royaume macédonien165. La statue ■• est en gros ; quadripartite166, et ' sa structure : anthropomorphique rappelle tout simplement celle de l'homme primordial167 évoqué par un! célèbre hymne védique (ičg Veda; X, 90).* « Sa bouche fut le de ses bras on fit ses jambes c'est le le serviteur naquit brahmane, le guerrier, laboureur, de ses pieds. » •

159. РЛ et A. Sauzeau, . art. cité ; on' peut démontrer, nous -, semble-t-il,\ l'influence iranienne sur le Deutéro-Isaïe et surtout sur Zacharie (cf. P. Sauzeau,« Les chevaux colorés : un thème i.-e. chez Zacharie », à paraître). 160. J.-A. Montgomery, A Critical and Exegetical Commentary on the Book of Daniel, Edinburgh, 1927, p. 11. 161. Le grec : est Xeuxoi, mot qui en principe désigne " le blanc brillant ; mais dans - cette . série cette valeur spécifique - est dénotée par . l'argent (хатэфY'jptousvoui;). Nous comptons revenir ailleurs sur la citadelle d'Ecbatane et les séries astrales.. 162. J.-W. Swain, «The Theory of the four Monarchies/Opposition under the Roman Empires», CPh, 35, 1935, p. 1-21. 163. D.. Flusser, art. cité; L.-F Hartman.et A.-A: Di Leila, The Book of Daniel. New York, 1977, p. 32-33. 164. La série Assyrie-Médie-Perse se trouve déjà esquissée chez Hérodote, I, 95, 130. Voir aussi Ktésias, F GH, III с 688, F 1 et 5 = Diod. de Sic, II, 1-34; 165. Et plus tard par l'Empire romain : voir Paul M. Martin, « De l'universel à l'éternel; la liste des hégémonies dans la préface des Antiquités romaines », Pallas, .1993, p. 193-214. 166. Cf. A. Lacocque, op. cit., p. 49. 167. Cf. Bruce Lincoln, Myth, Cosmos and Society, Cambridge-Massachusetts et Londres, 1986 ; on comparera avec la statue de Daniel le schéma de la p.- 143. . : : .

288 '

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

La suite associe son œil au soleil, son esprit à la lune, sa tête au Ciel, sa bouche à Indra et Agni, son souffle (= sa poitrine) à Vâyu, ses pieds à la Terre.* En- termes iquadrifonctionnels : tête bras, poitrine jambes (sexe) pieds FI F2 F3 F4brâhmanarajanyá- (ksatriyá-) vaísyašudrá- -

Le schéma de la statue de Daniel, si proche de celle de l'homme primordial . du » texte - védique, semble perturbé - par un certain effac ement et. un déplacement du symbolisme des métaux : l'or est affecté à la- tête (en: principe F 1) selon une confusion que nous avons déjà signalée et tenté d'expliquer, l'argent connote la poitrine (F 2), gliss ement dont nous avons également suggéré l'explication, le bronze le ventre (F 3), ce qui ne peut guère se comprendre que comme un effet mécanique du glissement général, le fer et le fer mêlé à la terre cuite les jambes et les pieds (F 4 -). Étant donné le contexte culturel de Daniel, ces perturbations ne trouvent sans doute pas leur explication dans l'emprunt à une tradition , qui serait étrangère à l'auteur ; elles sont plutôt dues aux difficultés entraînées par le choix du code métallique lui-même, où F 4 est positif, et qui se conjoint >< mal au schéma de l'Homme (cf. chap. 13).. Un caractère important de la signification de la" statue de Daniel, c'est son symbolisme «historique»168, c'est-à-dire le déploiement dans; le , temps du symbolisme métallique, phénomène qui fait écho * aussi bien aux races hésiodiques qu'aux séries iraniennes et indiennes : que nous allons examiner maintenant.

10. LE RÊVE DE ZOROASTRE Dans le Bahman Yašt, I, 1-5169, Zoroastre a une vision : Ohrmazd lui montre un tronc d'arbre d'où partent quatre branches, une d'or,, une d'argent, une d'acier, une de fer mêlé. « Les quatre branches ce sont les quatre âges à venir. Celui en or, c'est quand nous, moi et toi, nous entretiendrons, le roi Vistasp acceptera la religion, et brisera les. 168. Ibid, p. 48. 169. Sur le Bahman Yašt, ou plus exactement Zand i Vahman Yasn, voir • G. Widengren et al, op. cit., où l'on en trouvera aussi la transcription et la tr aduction, et surtout C. G. Cereti, The Zand i Wahman yasn. A Zoroastrian Apocal ypse(Série Orientale Roma, LXXV), Is. M. E. O., Roma, 1995.

;

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

289

apparences des démons au point qu'ils. fuiront et se cacheront; Celui en argent, c'est le règne d'Ardaxsir, le Roikayanide, et celui en: acier c'est le règne de Xosrov Anôsurvân [...] ; celui de fer mêlé est la mauv aise souveraineté ■ des démons aux cheveux séparés par une raie... » (trad. Hultgârd légèrement modifiée)170. Dans * le même i Bahmam Yašt,. au livre . II, . 14-22, apparaît; une deuxième : version du mythe, beaucoup plus détaillée, dans \ laquelle l'arbre ■ cosmique a sept branches • métalliques, en or, argent, bronze, cuivre,- étain, acier, fer mêlé... On veut nous faire admettre que ces textes iraniens, beaucoup plus tardifs - que les : Travaux, en * sont issus « directement ou : par l'inte rmédiaire de Daniel. Cette théorie, appuyée sur un argument chronolo gique abusivement surévalué, est à notre avis indéfendable. Les corre spondances de fond, avec les données indiennes suggèrent en effet une origine indo-iranienne , commune, . et, en amont, ■. шг héritage indo européen. Le thème de l'arbre métallique trouve en tout cas une série de cor respondances intéressantes en plein Moyen Âge européen. J. Grisward avait signalé les trois fuseaux (blanc, rouge, vert) de la Quête du Graal; (xiii* siècle), issus de l'Arbre de Vie : une étonnante réélaboration de la Genèse raconte la transformation de la couleur de l'arbre chaque fois que se, produit un acte fondateur, dans. une. série. trifonctionnelle évi dente1.71. On trouve d'autre part dans le folklore transylvanien le conte d'un berger qui grimpe à un arbre magnifique ; il y trouve d'abord un* pays « tout de cuivre » et ses pieds deviennent de cuivre. Plus haut, dans ; un pays d'argent, ses mains deviennent d'argent. Plus haut encore, dans ; un pays d'or, sa chevelure devient d'or. Obligé de dissimuler sa tête, ses mains et ses pieds, il passe pour teigneux. Philippe Walter le rapproche donc ajuste titre du fameux conte de Grimm; Jean-de Fer {Der Eisenhans, n° 136), qui associe le thème des métaux, des couleurs d'armures et des chevaux172 : nous revoilà en terrain connu. 170.' Nous avons tenu compte de quelques remarques de Ph. Gignoux, art; cité,. 1999; Voir aussi la version du Denkart IX, 8, § 1-7 éditée et traduite par Hultgârd; in G. Widengren et al, op. cit., p. 102 et sq. 171. Joël H. Grisward, « L'arbre blanc, vert, rouge de la Quête du Graal et le symbolisme coloré des I.-E.», Ogam, 35-36, 1984, p. 111-123. 172. Ph. Walter, « L'or, l'argent, le fer», Le Moyen Âge, 1, 1993,' p. 39-59. P. et A. Sauzeau, art; cité/ À propos du conte des trois royaumes, de cuivre,* d'argent et d'or. - le plus connu des contes en langue russe -, V. J. Propp, Les racines historiques du conte merveilleux, Paris, Л 983, p. 378,' déclare: «Chercher ici un rapport quelconque avec certaines conceptions sur les siècles de fer, d'argent et d'or et, d'une façon

290

PIERRE ET ANDRÉ SAUZEAU

Dans la première version du Bahman Yašt, la série métallique subit une .transformations (l'acier prenant la s place du cuivre-bronze) • qu'on ; expliquera* par/ l'évolution de la technologie des ; armesl73. Dans : la seconde,, la série (où le bronze retrouve sa s place) s'accroît de quatre à sept branches ; mais on ; peut penser/ que cette : extension174, quelles qu'en i soient les; motivations, (l'influence- sémitique est-elle1 une hypothèse - nécessaire ?), recourt ; à des ! doublets symboliques : : la meil leure preuve en est la. présence du1 cuivre auprès du -bronze. L'étain, l'acier et r le fer mêlé sont sans doute plus : ou moins équivalents, du < point; de vue de leur couleur sombre et terne. Le résultat; compliqué par les réinterprétations « historiques », chaque « âge » étant identifié par un ■ « roi », . rend ' l'analyse précise de : la 2e version plus pro blématique encore que celle de la première. Mais que ces séries soient fondées- sur, la» hiérarchie fonctionnelle des métaux nous paraît1 incontestable: Une difficulté, soulevée par J.-C. Carrière175, doit être ici- levée : : « La structure trifonctionnelle est toujours masquée par les réinterpré tations historico-religieuses , [...],, historico-politiques ? [...] ou- histo riques. [...]. » Ces arguments' (avec lesquels d'ailleurs J.-C. Carrière prend une certaine distance) ne tiennent suffisamment compte ni de la nature du discours mythique (qui de toute façon raconte une histoire pour décrire une structure synchronique), , ni de la fonction mythique de Г «histoire». La dégradation des races est la métaphore de la hié rarchie des fonctions,. voire - peut-être - le fantasme véhiculé par les représentants des fonctions dominantes: D'où le ; glissement ^ plus ou ? moins sensible, qui va jusqu'à la confusion, entre l'âge F 3 (de fer) et un âge de décomposition qui tend vers F 4 - (fer. mêlé). . ,

générale, avec le cycle des ères d'Hésiode est un travail voué à l'échec. Il n'est pas non plus possible d'y ■ déceler le moindre rapport avec les conceptions sur les ■ métaux. » Affirmation qu'il faudrait sans doute vérifier de plus près. 173. G. Widengren, op. cit., 1995, p. 30, renonçait à expliquer cette anomalie. Cf. supra, chap. 7, les trois châteaux du mythe indien.- Chez Hésiode,- la race de bronze possède un cœur « comme • l'acier rigide » (Trav., 147). Cf. . aussi infra, chap. 12., 174. La version; à 7 branches est certainement moins primitive que celle à 4 branches (cf. G. -Widengren, «The Status of the Jews in the Sassanian Empir es», Iranica Antiqua, . I, 1961, p. 181 ; G. .Widengren, op. cit.;. 1995 ; Hultgârd, op. cit.; .1995, p. 107) mais elle comporte des précisions qui avaient été éliminées de la première. 175 J.-C. Carrière, op. cit., p. 31. .

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

291

11. LA . DOCTRINE INDIENNE DES - YUGALa doctrine des yuga-m, qui a été souvent rapprochée . du mythe des races1,77, apparaît dans le • Mahâbhârata (III, 149) et dans les Upanishads,, qui : datent du premier millénaire • de . notre ère,- ce qui, , bien « entendu, ne veut pas dire que son principe soit une invention tardive, un emprunt à la Grèce ou; à la tradition biblique ! Se succèdent, leur г vertu diminuant d'un quart à chaque fois, quatre âges correspondant aux coups de dés (du 4 au : 1 ) : — l'âge Kx ta- (Parfait) : tout > est5 achevé et rien , ne reste à faire. L'homme vit sans effort. Le fruit de la terre est obtenu par un < simple souhait. Aucune maladie, aucun déclin des organes des ; sens n'apparaissait sous l'influence de l'âge... Visnu, dont le corps est l'univers, est blanc ; — l'âge Tretâ- est un âge pieux. Les sacrifices apparaissent ; Visnu ; est rouge. Cet âge se clôt par la destruction de tous les ksatriyai mâles, impies ; — l'âge Dvâpara- « de nombreuses maladies, des désirs et des cala- * mités causées par le désir... » ; Visnu est jaune ; — l'âge Kali-, les calamités s'aggravent. , Le cours de toutes choses, est inversé. Plus de religion., Visnu est noir. Le code métallique est absent : c'est le code des couleurs de -, Visnu ■> qui le remplace : âge âge âge âge F F F F 1 2 3 4blanc rouge • jaune '■ noir,

Plusieurs irrégularités obscurcissent la quadrifonctionnalité de cette série. L'âge Krta- semble associer les valeurs de . l'âge d'or, avec : des caractéristiques Fil L'âge Tretâ- est . évoqué de façon ; tendancieuse, 176. «Le terme yuga [...] que l'on traduit ici par "âge",' servait à l'époque védique à désigner d'abord une "génération", avec le même sens concret que, dans la terminologie épique grecque, le mot yz^... » (Christophe Vielle; Le mytho-cycle héroïque dans l'aire i.-e., Louvain-la-Neuve, 1996, p. 84). Le mot apparaît en hit tite (peut-être un emprunt) avec le sens de « de l'année » (Jean Haudry, « Les âges du monde,*, les : trois . fonctions et la religion cosmique des. I.-E.», EIE, 1990, p. 117). J.' 177. Parmi les auteurs récents, Haudry/ art. cité, et G. Widengren, op. cit.; 1995.

292

PIERRE ET ANDRÉ SA UZEAU

comme si les brahmanes avaient voulu atténuer l'expression de la caste guerrière. Autre anomalie plus importante : l'inversion jaune-noir quicaractérise d'autres données indiennes, et surtout les couleurs de castes : elles-mêmes178. Pour N;, Allen, quia récemment soumis à la critique notre article: sur les chevaux colorés de Jean179, le noir - en tant que non-couleur et parce qu'irévoque -la nuit et- ses monstres - est fondamentalement la couleur de F 4. Nous pensons pouvoir maintenir ici à la fois les thèses de G. Dumézil (pour qui F 3 est associée à une couleur sombre et au noir), notre -analyse: du; cheval noir de l'Apocalypse de .Jean comme F 3, et celle du «chlore» comme couleur, de F 4.. 1 / Le noir, n'est < pas : « naturellement » la- non-couleur ; qu'il repré sente pour la science : moderne (absence : de rayonnement lumineux). Même à notre époque, c'est plutôt le blanc qui joue ce rôle sur le plan symbolique; les Noirs ne sont-ils pas des «gens de couleur»? Selon un empirisme naïf, le noir apparaît plutôt comme la couleur « à son maximum» : le mot latin color est étymologiquement parent de occulere et celare « cacher ». Du reste, le noir, ne l'oublions pas, est aussi positif : c'est, selon une formule poétique très répandue,- la couleur de la Terre productrice180, de la nourriture. 2/11 faut distinguer les séries à 4 ou: à 3' termes de l'opposition binaire blanc-noir où le noir est le plus souvent un signifiant négatif, par exemple l'opposition des tentes noires г du • commun • peuple, et blanches des nobles, dans les cultures de la steppe (aussi ■ bien indo iraniennes que turco-mongoles)181. 3 / En Inde même, des séries trifonctionnelles ont le noir au tro isième terme182, comme par exemple cette : évocation d'Agni, dieu trifonctionnel par excellence : « Noir, blanc,- rouge est i son chemin » Veda, X, 20)183. Dans le rituel de construction des maisons, «les 178. « On se dit que, dans le mythe . indien, la symbolique des couleurs figurant les- castes, est comme' plaquée sur- le mythe de: décadence...» (J.-C. Carrière, op. cit.). Sur ce point, nous sommes bien d'accord. Sur l'inversion des couleurs, voir la discussion récente de B. Sergent, Genèse de l'Inde, Paris, 1997, p. 273. . 179. Nick Allen, « Varnas, colours and functions », ZfR, 6, 1998, p. 163-177. 180. B. Sergent, op. cit., 1995, p. 437. 181; X. de Planhol, «Noirs et blancs: sur un contraste social en Asie cen trale», JA, 254,. 1967, p. 107-116. 1 82Л В.* Sergent, . op. -. cit. , ~ 1 997,'. p. 269. Ainsi dans . la Chândogya- Upanisad : . « Dans le feu, la forme rouge c'est la forme du tejas,la blanche celle des eaux, la noire celle de la nourriture... » 183. Sur ce vers, cf. G. Dumézil, op. cit., 1954; p. 50. • ■

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

293

couleurs des diverses classes se retrouvent dans la prescription selon laquelle le sol doit être blanc pour un brahmane, rouge pour, un ksatriya, jaune ou noir pour, un vaisya184. » L'hésitation finale est remar quable 47 En Iran, où « quelques textes pehlevi, mais non pas avestiques; mettent le blanc, le rouge et* le bleu respectivement en rapport avec: les prêtres, les guerriers, les . éleveurs-agriculteurs »1S5, le jaune est la • couleur démoniaque186. L'unité de * F 4 ' peut s'appuyer sur l'unité dialectique chlore [F 4-]/or [F 4 +],: bien attestée par des faits de langue. 5 / Les exemples empruntés au Moyen Âge devraient être réexami nésraison des évolutions importantes dans le système conceptuel en des couleurs au long de l'Antiquité et du haut Moyen Âge;, aboutis sant un système médiéval proche du ' système occidental moderne, -à mais bien éloigné du système indo-européen archaïque: Cette mutat iondevait entraîner une réorganisation majeure de la symbolique des couleurs. 6 / Ceci dit, il faut dans ce domaine garder une grande souplesse d'analyse, comme Allen le fait très bien remarquer; II est clair que le noir , a pu passer assez facilement de F 3 ; (terre noire) à F 4 - (nuit; monde souterrain), comme le vert-jaune chlore de F 4- (mort) à F 3< (végétation)187 ; d'autant i que • grande est la < proximité entre la ! Terre féconde et la demeure des morts, comme le sait tout initié d'Eleusis. 184Л J. Gonda, op. cit., 1962, p. . 157. 185. G. Dumézil, op. cit., 1954,' p. 45.: 186. É. Pirart, Kayân Yasn, l'origine avestique des dynasties royales de l'Iran, Sabadell, 1992, p.- 53, 55. 187. Cf. P.' Sauzeau; art. cité, 1997,' p. 117. Nous ne suivrons pas- Eleanor Irwin (Colour Terms in Greek Poetry, Toronto, 1974) qui considère x^poç comme signifiant essentiellement « jeune, vivant,* humide ». L'ambiguïté du terme se voit bien dans le personnage de la Chlôris argienne (cf. P. Sauzeau, op. cit., p. 363364). La série ancienne des couleurs du cirque,- dont l'analyse a été reprise plu sieurs fois par G. Dumézil (op. cit., 1954, p. 52-56, Idées romaines, Paris, 1969, p. 218-223, Fêtes romaines d'été et d'automne, Paris, 1975, p. 161 et sq.) et qui est « commentée » chez Jean Laurentius le Lydien par une série de divinités associées, offre : blanc - « air » = Dius-Jupiter selon Dumézil (F 1) ; rouge = Mars (F 2), vert = Flora (F 3), bleu = Saturne ou Neptune (F У bis pour Dumézil). Ce bleu uenetus « bleu turquoise » pourrait avoir été, avant l'indépendance du bleu, consi dérécomme F 4, s'il provient d'une nuance bleu très clair, c'est-à-dire une nuance chlore-blanc impur ; russe goluboy « bleu ciel » et irlandais gel « blanc », tous deux issus de *ghel- (B. Moonwomon, op. cit., p. 46). Domitien (d'après Suétone,' Domitien, 7) avait essayé sans succès d'ajouter à la série des couleurs du cirque le pourpre et le doré.

294

PIERRE ET ANDRÉ' SAUZEAU

12. SÉRIES: CELTIQUES ET GERMANIQUES Ce qui prouve définitivement que la « préhistoire » du mythe hésiodique ne doit être analysée ni en termes de création individuelle ni em termes d'emprunt (même si ce , mode : de transmission peut être bien entendu envisagé à certaines étapes), mais dans , la perspective - plus large • et . plus \ profonde d'un héritage - idéologique : i.-e., c'est que le monde celtique figure , en bonne : place dans le : dossier, - sans ; qu'onpuisse raisonnablement invoquer, l'influence ; hésiodique ou l'emprunt ; oriental. Nous nous contenterons - de rappeler ici des i faits ; suffisam ment connus par les travaux antérieurs. Les races métalliques d'Hésiode, en effet, ont été maintes fois comp arées . aux » traditions irlandaises réunies par. le Labor Gabâla (Livre des Conquêtes) « qui expose la succession des "peuples'', on peut aussi bien dire des "Races", qui ont occupé l'Irlande, dans les temps mythi ques, les unes • après les autres... »188. L'analyse fonctionnelle de cette série. pose quelques problèmes que nous ne pouvons ici ni exposer, ni* encore moins résoudre ; contentons-nous de rappeler l'analyse quadrifonctionnelle proposée par les frères Rees dès 1961 189. Marquons égal ement les différences avec le mythe hésiodique : F 4, . incarnée par Partholon, criminel . banni, entouré de , travailleurs manuels dont le plus >. notable : porte le . nom \ de Senboth (le ■ Serf ?) , . est connotée négative ment. puis, bien entendu, ces « peuples » ne sont pas codés selon la' Et hiérarchie des métaux.. La série fonctionnelle des couleurs est cependant bien attestée dans le monde celtique190 ; et le « code métallique » l'est également,, par un > texte médiéval peu connu, compilé entre 1386 et • 1415, . le , Chronicon * briocense (La < Chronique de saint • Brieuc), § 163191. Dans \ un \ passage qui remonte sans doute au VIIe siècle, le roi Judhael voit en rêve une haute montagne, au f centre \ ( « à l'ombilic » ) de la Bretagne, qu'un sentier difficile permet de. gravir. , 188. В.* Sergent, op., cit. 1998, p. 148. Nous y renvoyons pour ne pas alourdir; notre ' exposé; Le texte du f Livre des Conquêtes a été traduit en français : par. C.-J. Guyonvarc'h, Textes mythologiques irlandais, Rennes,* 1980." 189. A. et B. Rees, op. cit., p. 115-117. 190; Claude Sterckx, « Le roi blanc, le roi rouge et le roi bleu », Zeischrift fur Celtische Philologie, 49-50, 1998, p. 837-846. 191: Nous. devons à C. Sterckx d'avoir eu connaissance de ce texte, dont: G. Le Duc prépare l'édition et la traduction (ici légèrement remaniée). Nous les* remercions tous les deux. : .

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

295

«Au sommet de ce mont, il se vit assis, et devant lui s'élevait un poteau d'une hauteur étonnante, en forme de colonne ronde, enraciné en . terre par des racines et attaché dans • le ciel par , ses . ramures ; , son ■ tronc allait tout droit de la terre jusqu'au ciel, et la moitié inférieure de ce tronc était5 de fer resplendissant comme de Tétain, d'une blan cheur parfaite et sans mélange. « Tout autour de celui-ci étaient fixées et insérées des chevilles de fer* courbes, couleur de neige comme le tronc, où étaient suspendus en grande quantité des cuirasses, des casques, des plumets, des carquois pleins de flèches, quantité de glaives, de sabres, de lances, de piques, de javelots, quantité d'éperons, de mors, de selles, de muselières, de trompettes et de boucliers; « La moitié supérieure de ce même et unique tronc était d'or, lui sant comme un phare angélique, tout autour duquel; comme auparav ant, étaient fixées et insérées des chevilles courbes en or, de la mêmecouleur que le tronc, où étaient suspendus en grande quantité des can délabres, des encensoirs, des étoles, des livres, des évangéliaires.... « Et à la i tête de , chaque cheville, . tant \ de fer que d'or, brûlaient debout des chandelles, brillantes comme des étoiles," pour l'éternité à jamais... » L'étrangeté de : ce texte , mérite assurément un commentaire, dans son contexte, par un spécialiste de la ; littérature et de la mythologie celtiques. Nous nous contenterons ici de quelques remarques : 1 7 Le songe de Judhael peut certes rappeler certaines, visions bibli ques, dont le rêve de Nabuchodonosor étudié supra (chap. 9), mais, si l'influence des Écritures est envisageable, elle concerne • davantage la . mise en forme que le modèle « mythique » proprement dit. . 2/ La colonne métallique constitue à l'évidence un parfait exemple ďAxis Mundi192. C'est un arbre, comme celui de Zoroastre, ou comme celui du conte de Jean de Fer: C'est une colonne comme celle . du palais de Zeus où Lêtô accroche l'arc de son fils Apollon, à un clou d'or (M à Apollon, v. 8-9). 3 / Dans le texte tel qu'il nous est transmis, cet axe du monde est : biparti : lar partie inférieure en fer, la supérieure en or. Une série métallique réduite, donc, . même si l'on admet que la comparaison curieuse avec l'étain peut être la trace d'une série plus complète.*, 4 / Dans ■ le cadre de cette . série ; appauvrie, et grâce à la; présence d'attributs caractéristiques; la , symbolique des métaux et des couleurs , 192. Cf. С Sterckx, « Le cavalier et l'anguipède », Ollodagos, 6, 199, p. 1-19: : ; .

296

PIERRE ET. ANDRÉ SAUZEAU

semble ' rester fonctionnelle. La partie supérieure appartient à i Dieu : l'or y est associé aux accessoires de la divinité: La partie inférieure est blanche : on y attendrait • l'argent et une symbolique de souveraineté, FI. Curieusement, c'est une symbolique exclusivement guerrière qui s'associe au fer. En soi, cette substitution ne nous étonnera pas. Nous avons vu ailleurs le fer remplacer le bronze pour signifier F 2. Un gli ssement ou renouvellement symbolique ; semble bien attesté au «Moyen Âge, de l'argent vers l'idée de richesse, du fer vers l'idée de guerre193. Tout; se. passe. en tout cas comme si notre colonne était passée de 4 (étain - (bronze) fer - argent - or) à 2 niveaux (fer - or), avec les con tractions, et les- anomalies, voire les incohérences, qu'imposait cette réduction draconienne.

13. BILAN DE L'ENQUÊTE Au total, malgré les difficultés d'interprétations dues aux gliss ements, aux réinterprétations d'un code métallique jeté dans le feude l'histoire ; sur la très ; longue ' durée; nous • pensons avoir contribué à éclaircir la signification la ! plus ancienne de la série symbolique des métaux, en particulier la spécification - du symbolisme de l'or et de l'argent. D'autre part, nous trouvons dans cette - série • un » argument puissant pour étayer l'hypothèse de la 4e fonction, qui nous paraît la plus économique pour rendre compte de ce type de données. Une des leçons les plus importantes, nous semble-t-il,* de * l'examen de ce doss ier, est le , jeu ; possible ' entre les codes : le code • métallique, qui commence par l'or, implique une quatrième fonction positive (qui ne saurait trouver de ; réalisation * sociale concrète, sauf à « colorer » la souveraineté) : : or F 4+ argent FI cuivre F 2 ■ fer/terre F3

Un code coloré non métallique s'impose quand F 4 se réalise concrète ment négativement. et blanc FI rouge F2 noir F3 jaune / chlore * F4-

(avec en Inde l'inversion du jaune et du noir). Le plus vraisemblable est qu'Hésiode ait hérité de la série quadrifonctionnelle selon une voie qui restera sans doute inconnue : il a pu la 193. Ph. Walter, art. cité/.

LE SYMBOLISME DES MÉTAUX

297

rencontrer en Grèce propre, dans sa Béotie natale qui semble un réser voir d'archaïsmes i.-e. ; ou1 bien il s'agit d'un emprunt à l'Asie Mineure, ce qui expliquerait une certaine hétérogénéité du mythe des races avec les traditions grecques, souvent signalé par les hellénistes, peut-être aussi la présence du fer, et la rencontre avec les conceptions, indo-iraniennes. Il a ensuite travaillé cette série (lui-même, ou comme héritier d'une tradition vivante) dans une. perspective pseudoh istorique (intégration des héros épiques) et moralisante, selon la pro cédure décrite par J.-P. Vernant et J.-C. Carrière. Ce « bricolage » laisse transparaître la série quadrifonctionnelle originelle, ce qui . ne nuit en rien à la cohérence synchronique de la construction. Comme il convient au poète archaïque, Hésiode - qui ne saurait inventer de toutes pièces le mythe en question - se contente de se sou venir, c'est-à-dire de créer à sa façon un mythe pour son époque, mais sur, un canevas traditionnel d'une très haute antiquité, canevas riche de variantes attestées ou virtuelles, et adapté non sans difficultés, mais non sans talent (par ex. création d'un chiasme pour mettre en valeur l'opposition dikè-hubris)m. Il ? nous , paraît que l'établissement' de la structure quadrifonctionnelle indo-européenne, son , intégration dans une série considérable et très souple, prouve à la fois l'authenticité du i mythe hésiodique et sa dépendance par rapport à une tradition idéolo gique très antérieure, et permet en même temps de mesurer la créati vité personnelle du poète (ou celle de son «école»). 4, rue de la Valfère 34000 Montpellier 194. M.-C. Leclerc, art. cité. Nous remercions ici tous ceux qui nous ont aidés, plus particulièrement B. Mezzadri, Ph. Le Moigne et L. Verschaeve en France ; en Belgique É. Pirart, C. Sterckx et tous nos amis de Bruxelles, qui ont eu la primeur de cette recherche au cours des Journées belges d'Études celtologiques et comparatives d'octobre 1999.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful