LETTRE SUR LE MONDE BOURGEOIS par Jacques MARITAIN

Toronto, 24 janvier 1933. Cher Monsieur, Mon temps est tout entier pris ici par la préparation de mes cours et le travail universitaire, et je ne peux pas trouver le loisir nécessaire pour composer l'article que je vous avais promis. Je voudrais cependant, pour ne pas manquer tout à fait à ma promesse, vous envoyer pour votre numéro de Mars quelques notes hâtives concernant la question posée par vous, et que vous formuliez, si je me souviens bien : rupture entre l'ordre chrétien et le désordre établi ; je suppose que par ces derniers mots vous entendez le monde de ['humanisme anthropocentrique, que le vocabulaire courant, fort insuffisant d'ailleurs, désigne dans son état actuel comme le monde « bourgeois » ou « capitaliste » : ce qui n'en marque qu'un des aspects. A la vérité l'idée seule d'un lien ou d'une solidarité entre le christianisme et ce monde-là est une idée souverainement paradoxale. Que beaucoup de nos contemporains puissent croire de bonne foi, selon le plus efficace cliché de la propagande athéiste, que la religion et l'Eglise sont liées à la défense des intérêts d'une classe, et de l'« éminente dignité » du capitalisme, du militarisme etc., c'est bien le signe que la bonne foi n'est pas nécessairement l'intelligence, et que l'opinion des hommes se meut parmi des ombres où les apparences des choses sont renversées.

ESPRIT - Mars 1933 - Page 1 sur 12

898

CONFRONTATION

Le monde issu des deux grandes révolutions de la Renaissance et de la Réforme a des dominantes spirituelles et culturelles nettement anticatholiques ; chaque fois qu'il a pu suivre librement son instinct il a persécuté le catholicisme, sa philosophie est utilitaire, matérialiste ou hypocritement idéaliste, sa politique est machiavélique, son économie libérale et mécaniste. Le « monde bourgeois » a des pères qui ne sont pas les Pères de l'Eglise, qu'on les cherche avec Max Weber du côté de Calvin ou avec M. Seillière du côté de Rousseau, sans oublier l'Ange cartésien des idées claires. Ce monde est né d'un grand mouvement du cœur vers la sainte possession des biens terrestres, qui est à l'origine du capitalisme, du mercantilisme et de l'industrialisme économiques comme du naturalisme et du rationalisme philosophiques. Les condamnations de l'usure par l'Eglise demeurent au seuil des temps modernes comme une interrogation brûlante sur la légitimité de l'économie de ces temps. L'Eglise est dans le monde mais n'est pas du monde. Si elle engage les hommes à se montrer fidèles aux formes sociales éprouvées par le temps, ce n'est pas qu'elle soit attachée à l'une ou l'autre de ces formes, c est qu elle sait que la stabilité des lois est un des biens de la multitude ; mais elle a constamment montré au cours de l'histoire que les renouvellements politiques et sociaux ne lui font pas peur, et qu'elle a un sens singulièrement exempt d'illusions de la contingence des choses humaines. Elle enseigne l'obéissance aux autorités temporelles et aux justes lois, parce que tout pouvoir légitime de l'homme sur l'homme vient de Dieu ; mais (sauf à l'égard d'un pouvoir temporel ayant rôle proprement ministériel à l'égard du spirituel, comme c était le cas pour l'Empire au moyen âge) ce n'est pas elle qui institue les autorités temporelles, elle sanctionne celles qui sont là, (sans interdire qu'on cherche à les changer, ni qu'on résiste, par la force au besoin, à un pouvoir tyrannique). Elle cherche, pour pouvoir mieux procurer le salut des âmes, et afin que les Etats eux-mêmes respectent les finalités de leur propre nature, à s'accorder avec la puissance séculière. Mais elle n'ignbre pas que la plupart du

ESPRIT - Mars 1933 - Page 2 sur 12

LETTRE SUR LE MONDE BOURGEOIS

899

temps, — parce que le monde détourné de Dieu, se soumet à un prince qui n'est pas Dieu (totus in maligno positus est mundus), — traiter avec cette puissance est un peu comme traiter avec le diable. Et somme toute un diable en vaut un autre. Il suffit qu'il dure pour éclipser les droits de celui qu'il a supplanté. A la vérité, peut-être parce que le régime médiéval formé sous sa protection continuait d'occuper son souvenir comme il avait si longtemps occupé ses soins tutélaires, l'Eglise catholique a mis beaucoup de temps à s'accommoder du régime bourgeois, et je crois me rappeler que M. Groethuysen a écrit un ouvrage où il lui en fait un reproche ; elle n'a jamais été liée à ce régime, et à quelques persécutions qu'elle puisse être exposée dans ceux qui lui succéderont (elle a l'habitude, supra dorsum meum fabricaverunt peccatores1), on peut croire qu'elle ne le regrettera pas beaucoup. Elle est parfaitement libre à son égard.

Pour comprendre le paradoxe dont je parlais tout à l'heure, et comment on a pu croire la religion liée dans ses principes à la civilisation « bourgeoise » ou « capitaliste », il faut pénétrer dans un monde d'apparences et de confusions ; cette croyance absurde a pour origine la confusion fondamentale, que j'ai déjà signalée dans de précédentes études, entre l'Eglise et le monde chrétien, ou entre la religion catholique et le comportement social de la moyenne des catholiques appartenant aux « classes dirigeantes », —c'est-à-dire en définitive entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel. L'Eglise comme telle a les promesses de la vie éternelle, et le prince de ce monde n'a pas de part en elle ; il a sa part dans le monde chrétien. Le monde chrétien issu de la décomposition de la chrétienté médiévale a consenti à beaucoup d'iniquités, — je parle là d'une sorte de défaillance collective historique, à l'égard de laquelle la recherche des responsabilités individuelles n'a guère de sens ; c'est ce monde-là que, tout en préparant d'autres naissances, Dieu laisse aller à son poids de mort.
1. Eienim non poiuertmt ntilii.

ESPRIT - Mars 1933 - Page 3 sur 12

900

CONFRONTATION

La mission d'un Léon Bloy a été d'annoncer ces choses, et de les crier sur les toits. Il est singulier d'observer à quel point les aveux de cette sorte semblent en quelque manière indécents à beaucoup de chrétiens d'aujourd'hui ; on dirait qu'ils redoutent de gêner l'apologétique, ils préfèrent s'en prendre aux desseins des méchants, et se comporter envers l'histoire en manichéens, comme si les méchants ne relevaient pas du gouvernement du Seigneur, mais seulement de celui du diable. Les anciens juifs, et même les Ninivites, ne faisaient pas tant de façons. La défaillance dont je parle, et qui concerne avant tout l'ordre du social, ou plutôt du spirituel incarné dans le social, est celle d'une masse sociale ou culturelle prise clans son (imparfaite) unité, dans ses structures collectives et dans son « esprit objectif », plutôt que d'une série d'individus pris chacun à chacun : disons qu'elle est celle de la civilisation de nom chrétien, et de nous tous en tant que nous sommes engagés dans cette civilisation. Nicolas Berdiaeff a dit là-dessus, dans le premier numéro d'Esprit, d'importantes vérités sur lesquelles je n'ai pas à revenir. Je voudrais plutôt essayer de voir quelles sont les raisons de ce fait historique. Une première raison est tout à fait générale. Elle tient à cette vérité universelle que le mal est plus fréquent que le bien dans l'espèce humaine. Il est donc naturel qu'il y ait plus de « mauvais chrétiens » que de «bonschrétiens » dans une civilisation chrétienne, et surtout dans les couches dominantes (et par là même plus exposées) de cette civilisation. A partir du moment où celle-ci perd son esprit propre et les structures qui lui étaient liées, comme il est arrivé p^ur la chrétienté à partir de la Renaissance et de la Réforme, un autre esprit collectif naîtra donc en elle, et qui sera d'autant plus lourd et ténébreux qu'on s'éloignera davantage du centre vital de la foi et de l'Église. C'est ainsi qu'on arrivera à la naturisation de la religion dont j'ai parlé dans Religion et Culture, et à l'utilisation déiste ou athéïste (c'est pratiquement la même chose) du christianisme pour des fins temporelles. Ce thème de la religion « bonne pour le peuple » a pris un grand développement au temps du des-

ESPRIT - Mars 1933 - Page 4 sur 12

LETTRE SUR LE MONDE BOURGEOIS

901

potisme éclairé, et il a eu me semble-t-il, une destination politique (au bénéfice du Prince) avant d'avoir une destination économique (au bénéfice du Riche). « Ce système du merveilleux semble décidément fait pour le peuple », écrivait. Frédéric II ; et encore : « Je ne sais qui pourrait travailler à cette question : est-il permis de tromper les hommes ? Je vais voir à arranger la chose ». L'Académie de Berlin mit la question au concours en 1780. « A cette question, répond Johann-Friedrich Gillet, l'un des lauréats du concours, je réponds avec assurance : oui ! pour des motifs importants, et suffisants d'après mes idées : le peuple est peuple, il le restera éternellement, il doit le rester ; et puis l'histoire de tous les temps — du nôtre encore — prouve par des centaines d'exemples que le peuple étant trompé, le peuple lui-même et ses condu teurs s'en sont fort bien trouvés... » Mais à la défaillance historique dont nous parlons il est d'autres causes plus particulières, et qui nous intéressent de plus près, je voudrais essayer de les indiquer ici, si imparfaitement que ce soit. Dans la chrétienté médiévale, c'est d'une manière comme irréfléchie et par l'instinct spontané de la foi, et c'est, si je puis dire, in utero Ecclesiae que la civilisation était orientée vers une réalisation de l'Evangile non seulement dans la vie des âmes, mais aussi dans l'ordre social-temporel. Lorsqu'avec 1' « âge réflexe » la différenciation interne de la culture est devenue le processus prépondérant, et que l'art, la science, la philosophie, l'Etat, se sont mis, chacun à prendre conscience de soi-même (et quelle terrible conscience), il ne me paraît pas inexact de dire qu'il n'y a pas eu de semblable prise de conscience portant sur le social comme tel et sur la réalité propre qu'il constitue. Et comment eût-ce été possible dans un monde qui allait grandir sous le signe cartésien ? C'est donc par d'admirables initiatives de miséricorde spirituelle et corporelle que l'instinct de l'amour chrétien s'est efforcé au cours des siècles modernes de porter remède aux injustices et aux défauts de la machine sociale, mais on peut dire, me semble-t-il, qu'un instrument d'ordre

ESPRIT - Mars 1933 - Page 5 sur 12

902

CONFRONTATION

philosophique et culturel, une prise de conscience, une « découverte » concernant la réalité temporelle et la vie terrestre de l'homme a fait défaut alors à l'intelligence chrétienne pour juger spéculativement et pratiquement, — d'ailleurs à contre-courant de l'histoire, puisque la période en question est celle de la dissolution de la chrétienté, — les choses de la vie économique et sociale au point de vue de la réalisation sociale-temporelle de l'Evangile. Ce n'est pas l'esprit évangélique qui durant ce temps a manqué aux parties vivantes et saintes du monde chrétien, mais une conscience suiEsamment explicite d'un des champs de réalité auxquels cet esprit doit s'appliquer. Si excessive que soit la prétention d'Auguste Comte d'avoir inventé la science du social, on peut penser à ce point de vue que les illusions « scientifiques » du sociologisme — et de même celles du socialisme — ont travaillé pour les enfants de lumière, en les contraignant à la « découverte » réfléchie de ce champ de réalité. Ces considérations font mieux voir que l'état de culture des peuples chrétiens est encore extrêmement arriéré par rapport aux possibilités sociales du christianisme, et à la pleine conscience de ce que la loi évangélique réclame des structures temporelles de la cité. Elles nous aident aussi à comprendre comment des âmes bonnes et pieuses, qui mettent en pratique les maximes chrétiennes dans leur vie privée et dans les relations d'individu à individu, semblent soudain changer de plan et suivre les maximes du naturalisme quand elles ont à affronter cet ordre spécial de relations, cette réalité morale sui generis qui ressortit au social comme tel x. Enfin elles peuvent contribuer à nous expliquer que la transformation qui substitua peu à peu le régime du prêt à intérêt et du capitalisme au régime de l'économie médiévale, si elle a dès l'origine suscité pour l'intelligence du peuple chrétien maintes questions concernant la conscience individuelle et le confessionnal, n'ait pas, durant si longtemps, été pensée et jugée par cette intelligence (d'ail1. On peut songer ici à l'attitude scandalisée de certains patrons catholiques, hommes excellents par ailleurs, cevant l'encvcliqre Rerum novamm.

ESPRIT - Mars 1933 - Page 6 sur 12

LETTRE SUR LE MONDE BOURGEOIS

903

leurs éduquée de façon cartésienne) au point de vue de sa signification et de sa valeur proprement sociales : en sorte que le régime capitaliste a pu s'installer dans le monde en rencontrant la résistance passive et l'hostilité sourde des formations sociales catholiques, mais sans provoquer d'opposition active, délibérée, et efficace, de la part du monde chrétien ou du « temporel chrétien », même catholique. Il importe toutefois de remarquer que la protestation de la conscience catholique n a pas manqué de se faire entendre. Au XIX e siècle en particulier, au temps même où le capitalisme arrivait à maturité et prenait possession du monde, des hommes ont élevé la voix, un Ozanam, un Vogelsang, un La Tour du Pin. Et surtout l'Eglise a suppléé elle-même aux déficiences du monde chrétien, en formulant les principes et les vérités supérieures qui dominent toute la matière économique, — et que le régime des peuples modernes méconnaît largement. Telle fut en ce domaine l'œuvre doctrinale de Léon XIII, à laquelle aujourd'hui fait écho celle de Pie XI. On sait que l'influence des interventions pontificales et des activités catholiques suscitées et orientées par elles a déjà été grande sur la législation et sur l'esprit public. Or nous assistons actuellement à un événement historique dont 1 importance est considérable : ce qu'on pourrait appeler la diaspora chrétienne, j'entends la famille ou collectivité temporelle chrétienne disséminée parmi les nations, disons, si l'on veut, le « laïcat » chrétien, commence à prendre une conscience explicite, réfléchie, délibérée, à la fois de sa mission culturelle propre et de la réalité propre de l'univers social comme tel. Et dans l'instant que l'Église, ayant triomphé des crises de la première moitié du XIX e siècle, où elle luttait pour la vie et pour la liberté, reprend en main l'intellectualité chrétienne, cette prise de conscience se fait, à notre avis, et se fera de plus en plus contre le matérialisme capitaliste autant que contre le matérialisme communiste, qui n'en est que la conséquence. Si l'on réfléchit aux efforts laborieux et discordants de la pensée religieuse au XIX e siècle,aux inconvénients qu'elle a soufferts

ESPRIT - Mars 1933 - Page 7 sur 12

904

CONFRONTATION

du fait qu'elle manquait de lumières philosophiques et théologiques assez hautes, et aux vérités que cependant elle a su magnifiquement affirmer, on est porté à croire qu une des œuvres auxquelles notre époque est appelée sera de réconcilier la vision d'un Joseph de Maistre et celle d'un Lamennais dans l'unité supérieure de la grande sagesse dont Thomas d'Aquin est le héraut. Ce n'est pas du point de vue du matérialisme historique et en vertu de thèmes marxistes comme la théorie de la plus-value, ou en récusant en principe la légitimité de la propriété privée, que 1 économie capitaliste doit être critiquée, c'est du point de vue des valeurs éthiques et spirituelles, au nom de la primauté sociale de la personne, et en tenant que la vie humaine est ordonnée à la conquête d'une authentique liberté d'autonomie. A ce point de vue, si considéré dans son principe abstrait ou selon son schème idéal, le type d'économie auquel se réfère le régime capitaliste n'est pas, comme le pensait Marx, fondamentalement illégitime, il faut dire, ainsi que j'ai essayé de le montrer ailleurs, que de fait, et considéré non seulement dans son mécanisme idéal, mais dans son esprit historique et dans la façon concrète dont cet esprit s'est incarné dans les structures de la vie humaine, ce régime est lié au principe contre nature de la fécondité de l'argent. « Au lieu d'être tenu pour un simple aliment servant à l'équipement et au ravitaillement matériels d'un organisme vivant qui est l'entreprise de production, c'est l'argent qui est tenu pour l'organisme vivant, et l'entreprise avec ses activités humaines pour l'aliment et l'instrument de celui-ci : en telle sorte que les bénéfices ne sont plus le fruit normal de l'entreprise alimentée par l'argent, mais le fruit normal de 1 argent alimenté par l'entreprise. Renversement des valeurs dont la première conséquence est de faire passer les droits du dividende avant ceux du salaire, et de placer toute l'économie sous la régulation suprême des lois et de la fluidité du signe argent, primant la chose biens utiles à l'homme. » (Religion et Culture, p. 98-99). Pour critiquer une telle économie c'est à une fille de Dieu dont la notion est exclue de tout système matérialiste, et dont pourtant les révolutionnaires

ESPRIT - Mars 1933 - Page 8 sur 12

LETTRE SUR LE MONDE BOURGEOIS

905

matérialistes, sans oser se l'avouer à eux-mêmes, exploitent secrètement l'énergie, c'est à la sainte justice que le chrétien fait appel ; il n'est pas obligé, lui, par son système, de dissimuler l'idée de justice comme une chose dont on a honte ; il est libre de la mettre en pleine lumière ; elle est forte, elle mène loin. Comme je l'écrivais dans un récent article (Esprit, janvier 1933), le catholicisme maintiendra toujours les principes et les vérités qui commandent toute culture, et protégera toujours tout ce qui, dans le monde actuel, subsiste encore de conforme à ces principes. Mais il semble bien qu'il s'oriente décidément vers de nouveaux types cullurels. Le moment paraît venu pour le christianisme de tirer toutes les conséquences du fait que le monde issu de la Renaissance et de la Réforme a achevé de se séparer du Christ. Il n'a aucune solidarité à accepter à l'égard des principes de corruption qui travaillent un monde qu'on est fondé à regarder comme le cadavre de la chrétienté médiévale. Pourtant la prise de conscience dont j ai parlé ne se prcduitelle pas trop tard ? Si la pensée chrétienne rassemble sa sagesse spéculative et pratique dans une sorte de libre et décisif épanouissement, est-ce pour offrir un tel don à des mains déjà pourrissantes, à un monde qui n'a plus la force de le recevoir ? Est-ce pour nous payer d'une consolation platonique, et de la seule pensée de ce qui aurait pu être ? Il se peut que les comptes du présent monde soient trop lourds, et qu'il finisse mal. Mais la fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Nous ne savons pas pour quel temps nous travaillons. Quand il serait vrai qu'une renaissance chrétienne vient trop tard dans le monde héritier de Luther, de Descartes et de Rousseau, c'est alors qu'elle viendrait trop tôt au regard d'un autre âge de culture. Il y aura encore des jours après la dissolution de ce monde-là, et des germinations nouvelles. Mais la vérité est que la liberté de l'homme a dans l'histoire une part plus grande et plus mystérieuse qu'il ne croit (en un sens, tout dépend de lui : qu'il soit libre d'abord, je dis en esprit, l'événement suit). Enfin, même à supposer que l'effort du chrétien sur

ESPRIT - Mars 1933 - Page 9 sur 12

906

CONFRONTATION

le monde actuel échoue dans l'ordre du profane comme tel ou du temporel comme fin (intermédiaire), nous sommes assurés qu'il n'échouera pas, si contrarié qu'il puisse être, dans l'ordre du temporel comme moyen ou instrument du spirituel, dans l'ordre de cette chrétienté spirituelle qui a « juste assez de corps pour retenir l'âme unie à lui », et qui passera toujours à travers le gros moyen qu'on lui opposera. Transiens per médium illorum, ibat... J'ai montré dans l'étude publiée dans votre numéro de janvier pourquoi il faut distinguer ces deux ordres ou ces deux instances. Il serait absurde de prétendre sacrifier l'un à l'autre, c'est sur les deux à la fois que l'effort doit porter. Mais en vertu même des plus essentielles hiérarchies de valeurs, il faut reconnaître que l'ordre du « temporel pauvre » passe avant l'ordre du « temporel lourd », comme l'ordre du spirituel passe avant l'ordre du temporel tout entier. Si l'on méconnaît ces subordinations, on pèche contre cela même qu'on prétend défendre, on aggrave le mal. La transformation que nous devons espérer est une révolution beaucoup plus profonde que celle dont fait état la littérature révolutionnaire ; car la révolution communiste est une crise par où la tragédie d'une civilisation ordonnée avant tout à la jouissance des biens terrestres et au primat de la matière atteint à son dénouement logique : les principes radicaux du désordre capitaliste sont exaspérés, non pas changés. Au lieu que pour le chrétien il s'agit de changer ces principes radicaux, cette orientation foncière de notre civilisation. En définitive c'est la transfiguration du monde qui est notre point de mire. Et pour autant que quelque chose d'une telle œuvre passe dans l'histoire, il est clair que pour autant c'est Dieu qui est alors l'agent principal ; et les hommes, rebelles ou consentants, des instruments. Le problème qui, dès lors, s'impose à notre attention, si nous voulons être instruments à la manière des fils, non des esclaves, est celui de la purification des moyens. Nous devrons distinguer trois ordres incommensurables de moyens, qui ont chacun leur loi propre : les moyens temporels lourds, les moyens temporels pauvres, les moyens spirituels. Chacun de ces ordres est soumis pour sa part aux régu-

ESPRIT - Mars 1933 - Page 10 sur 12

LETTRE SUR LE MONDE BOURGEOIS

907

lations de l'éthique chrétienne ; et la hiérarchie qui règne entre eux est inviolable.C'est par l'esprit que tout commence; les transformations temporelles s'originent au supra-temporel. Sur l'histoire elle-même du monde et des civilisations tombe le mot de Jean de la Croix : « C'est sur l'amour que vous serez jugés. » J'ai employé tout à l'heure le mot révolution. Permettezmoi d'attirer votre attention sur la différence qu il y a entre user d'un mot comme nom commun, ( une révolution, des révolutions), ou comme nom propre ou personnel (la Révolution). Dans le second cas le mot révolution se trouve chargé d'un sens historique bien défini et il fait partie de l'héritage d'une certaine fami le d'hommes, de ceux qui ont voulu le plus ardemment instaurer le règne de l'humanisme anthropocentrique, et dont les communistes sont actuellement les représentants les plus typiques. Et il entraîne naturellement, du seul fait que la chose qu'il désigne a été ainsi hypostasiée, à faire de « la révolution », ou de « l'esprit révolutionnaire », la règle suprême des jugements de valeur et de l'action : il est clair (comme le faisait remarquer, si je me souviens bien, l'auteur d'une des réponses à l'enquête récemment faite par la N. R. F.) qu'on se surbordonne, en ce cas, de gré ou de force, à ceux qui pour le moment, représentent le type pur de l'esprit révolutionnaire pris comme suprême valeur. Que le monde soit entré dans une période révolutionnaire, c'est un fait qu'il n'y a qu'à constater. On est fondé à dire en conséquence qu on est soi-même révolutionnaire, pour marquer qu'on entend se tenir au niveau de l'événement, et comprend la nécessité de transformations « substantielles » atteignant les principes mêmes de notre actuel régime de civilisation. Mais les plus cachés et les plus efficaces de ces principes sont d'ordre spirituel. Et le mot révolution connote dans son imagerie les gros changements visibles et soudains, propres au monde de la matière. Si cette imagerie devait faire dériver la pensée et le désir vers le visible et le tangible, l'extérieur, le charnel, le rapide, (le facile), pris comme le

ESPRIT - Mars 1933 - Page 11 sur 12

908

CONFRONTATION

plus important, et faire croire au primat des résultats immédiats et des moyens temporels lourds, il serait l'occasion d'une grande duperie. Les premiers soutiens de la révolution d'octobre, en Russie, ont été des intellectuels qui, voulant une « révolution spirituelle >', ont pris pour le radicalisme des exigences de l'esprit le radicalisme d'un bouleversement visible et tangible masquant la catastrophe du vieux mal de l'esprit moderne ; Lénine s'est d'ailleurs débarrassé d'eux par des moyens expéditifs, après s'être servi d'eux. Péguy disait que la révolution sociale sera morale ou ne sera pas. C'est se condamner à une œuvre avant tout destructive que vouloir changer la face de la terre sans d'abord changer son propre cœur, — ce que nul homme ne peut par lui-même. Et peut-être, si l'amour tout-puissant transformait vraiment nos cœurs, le travail extérieur se trouverai -il à moitié fait déjà. Tout cela montre, me semble-t-il, qu'il vaut mieux être révolutionnaire que se dire révolutionnaire, surtout en un temps cù la révolution est devenue le plus « conformiste » des lieux communs, et un titre réclamé par tout le monde. Se rendre libre de cette phraséologie serait peut-être un utile acte de « courage révolutionnaire ». En tout cas, et pour revenir au thème essentiel de cette lettre, la rupture entre l'ordre chrétien et le désordre établi n'intéresse pas seulement les choses économiques ou politiques, mais tout l'ensemble de la culture, les relations du spirituel et du temporel, la conception même qu'on doit se faire de l'œuvre de l'homme ici-bas et en ce temps de l'histoire du monde. Elle n'intéresse pas seulement le régime extérieur et visible de la vie humaine ; elle intéresse aussi et en premier lieu les principes spirituels de ce régime. Elle doit se manifester à l'extérieur, dans l'ordre visible et tangible. Mais la condition inéluctable est qu'elle se con omme d'abord dans l'intelligence et dans le cœur de ceux qui veulent être les coopérateurs de Dieu dans l'histcire, et c'est qu'ils en comprennent toute la profondeur. Jacques
MARITAIN.

ESPRIT - Mars 1933 - Page 12 sur 12