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Au secours, l'Europe sociale revient !

LE MONDE | 17.10.2012 à 14h55 • Mis à jour le 17.10.2012 à 18h39 Par Arnaud Leparmentier (Europe) http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/10/17/au-secours-l-europe-sociale-revient_1776741_3232.html

C'était un appel au secours, une invitation à ouvrir les yeux sur les vertus de l'Europe. Rien n'y a fait. David Cameron a éconduit le comité Nobel qui a décerné le Prix de la paix à l'Union européenne (UE). Le premier ministre britannique a décidé de lâcher un peu plus les amarres. Lundi 15 octobre, à Westminster, sa ministre de l'intérieur, Theresa May, a annoncé que son pays comptait se désengager de l'Europe de la justice et de la sécurité. Applaudissements des rangs eurosceptiques. Sherlock Holmes restera anglais. Fini le mandat d'arrêt européen, lequel avait permis l'interpellation en 2005 en Italie d'un des poseurs de bombes des attentats de Londres. D'ici à 2014, le Royaume-Uni compte abandonner en bloc quelque cent trente politiques européennes. Leur crime ? Celles-ci doivent passer cette année-là sous le régime européen de droit commun : dépendantes de la Commission, soumises au verdict de la Cour de Luxembourg. C'est too much pour un pays dont le juge suprême est le Parlement. Nous n'avions pas vu venir le coup. Admirables négociateurs, les Britanniques truffent les traités de codicilles, d'options offertes naïvement par les continentaux. Et ils en profitent aujourd'hui pour tirer leur révérence. Si rien n'est scellé définitivement, la lame de fond est puissante. Le divorce devient chaque jour plus probable. Soumis à la pression grandissante des eurosceptiques, David Cameron a chargé au printemps ses ministres d'inventorier les domaines dans lesquels l'Europe n'était pas indispensable. Fort de leurs doléances, le premier ministre conservateur compte renégocier encore plus de clauses d'exemption à Bruxelles. Le compromis devrait être soumis à référendum, sans doute après les élections générales prévues en 2015.

Les Britanniques ne furent consultés sur l'Europe qu'une seule fois. C'était le 5 juin 1975. Mécontent de la manière dont les conservateurs avaient négocié l'adhésion du RoyaumeUni, le Labour s'était engagé à consulter les électeurs par référendum. Après son entrée au 10 Downing Street, le premier ministre travailliste Harold Wilson avait renégocié quelques broutilles - comme le droit d'acheter du beurre néozélandais. 67,2 % de la population se prononça en faveur du maintien du Royaume-Uni dans la communauté. Quarante ans plus tard, David Cameron espère sauver une participation minimale de son pays dans l'Europe. Paradoxalement, si Londres menace de plier bagage, ce n'est pas parce que l'euro risque de sombrer. Au contraire, la monnaie unique pourrait malgré tout s'en sortir et accoucher d'une fédération. ll convient de se tenir à distance du nouveau Léviathan bruxellois, de lui faire payer au prix fort son saut fédéral. "La zone euro se dirige vers une plus grande intégration, elle est nécessaire s'ils veulent sauver la monnaie unique, mais je pense que cela fournit à la Grande-Bretagne l'occasion d'obtenir un nouvel et meilleur accord avec l'Europe", a résumé David Cameron lors du congrès de son parti. Le chantage, c'est l'arme du premier ministre britannique. Nous voilà saisis par notre envie irrépressible de bouter les Anglais hors d'Europe. Enfin libres. Vraiment ? Le doute s'instille rapidement. L'Angleterre en Europe, c'est un peu notre assurance-liberté. Elle est la patrie de l'habeas corpus, celle des idées libérales. Inlassablement depuis Margaret Thatcher, les Britanniques se battent pour la défense du marché unique de Jacques Delors, qui fête son 20e anniversaire cette semaine. Ils nous protègent de l'étatisme français, des cartels allemands insidieux. Nous avons besoin d'eux, alors que les Français fredonnent de nouveau leur petite musique sur l'Europe sociale. Ils n'étaient pas vraiment pris au sérieux depuis vingt ans, tant leurs idées étaient minoritaires. Les socialistes imposaient en France la semaine des 35 heures quand les Anglais défendaient les 60 heures. Mais François Hollande a déniché une dernière trouvaille, l'assurance-chômage européenne. Son ministre des finances, Pierre Moscovici, en a glissé un mot lors d'un colloque du cercle de réflexion Bruegel à Bruxelles.

On n'aurait pas osé y penser : les travailleurs finlandais et allemands vont payer les allocations- chômage des Français, des Espagnols et des Grecs. Une belle Europe fédérale à la mode parisienne. "C'est une bonne idée, avec plein de problèmes", explique Jean Pisani-Ferry, directeur général de Bruegel. La proposition avait été évoquée à la fin des années 1980. Intellectuellement, le projet ravit les économistes férus de pilotage conjoncturel et de transferts financiers à travers l'Europe : il consiste à transférer des aides des pays en bonne santé économique - et théoriquement en plein-emploi - vers ceux qui connaissent une récession, et donc une hausse du chômage. Les sommes en jeu ne sont pas astronomiques, comparables au budget européen aujourd'hui inférieur à 1 % de la richesse nationale de l'Union. En 2009, les dépenses d'assurance-chômage représentaient 1,4 % du PIB en France, 0,7 % en Suède et 0,3 % au Royaume-Uni. "L'Espagne recevrait en assurance-chômage 2,5 % de son produit intérieur brut", a calculé Patrick Artus, économiste en chef de Natixis. Dans cette affaire, les Français veulent régler leur compte aux Allemands, exiger un salaire minimum, les empêcher d'embaucher à bas prix des salariés polonais ou leur demander de mettre fin à leur marché du travail à bas coût. Nous imaginons déjà les Allemands compter chaque centime, éplucher les statuts de Pôle emploi, exiger une harmonisation des durées d'indemnisation du chômage ou des préretraites. La bataille s'annonce féroce, surtout si la chancelière Angela Merkel reste au pouvoir après 2013. C'est sans doute le souhait secret de François Hollande, qui cherche un aiguillon pour commencer, enfin, à réformer la France et son marché du travail. La tactique a un petit goût de déjà-vu : à partir de 1983, François Mitterrand avait engagé la modernisation à marche forcée de l'économie française au nom de l'Europe, puis accepté l'indépendance de la Banque de France sur l'autel de la monnaie unique. François Hollande osera-t-il invoquer l'euro pour accomplir l'ajustement social qui s'impose ? Chiche. leparmentier@lemonde.fr Arnaud Leparmentier (Europe)