LES LETTRES Tristan Tzara.

- L'Antitête <> •
On s'étonnera peut-être de constater que notre mouvement, qui s'est donné comme un de ses buts de définir et de favoriser un art populaire, s'intéresse de si près aux manifestations surréalistes. Rien ne semble si éloigné d'une poésie instinctive et élémentaire que cette expression savante des rêveries et des rêves. Les Éditions des Cahiers Libres se tirent à mille exemplaires et les rééditions sont rares. Dans l'état actuel, cette poésie reste imperméable à tout public large et presque à tout public. Mais elle n'est précisément plus, par son imperméabilité même, l'apanage d'une classe, comme le furent les arts morts; aucune bourgeoisie ne peut plus se reconnaître dans cette élite qui, ayant faussé délibérément compagnie aux pharisiens, n'a plus tellement de chemin à faire pour rejoindre le peuple. Il ne faut que poursuivre dans le même sens, aller plus loin. Les rapprochements d'images'les plus imprévus seront bientôt les plus simples, et d'une technique difficile sortira bientôt peut-être un art exquis et instinctif. Ce sont les surréalistes qui nous donnent par instants les morceaux les plus proches de ces si beaux poèmes d'enfants que nous avons publiés ici-même. Je n'ai rien à dire sur le plan poétique des Vases communi' cants de BRETON (Éditions des Cahiers Libres, 1932). C'est une étude philosophique et scientifique du rêve qui aurait à rendre compte de l'emploi qu'il fait de la psychoanalyse et de l'extension qu'il lui donne. Ce que je ne comprends pas, c'est le parti artistique qu'il entend tirer de l'interprétation de ses rêves. Que m'importe d'où vient l'enchaînement originel de deux images dont l'inenchaînement final fait précisément tout le prix ? Ii est bien vrai que le rêve est en grande partie explicable par la veille, et c'est pour cela que nous nous défions de lui, comme insuffisamment libérateur de l'esprit par rapport à la raison, et que nous lui préférons la rêverie, et, à la rêverie, la contemplation. C'est à mesure que l'amour introduit davantage sa force unificatrice que la logique a plus de chance d'être
1. Editions des Cahiers libres, 1933.

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brisée. Breton nous donne contre le surréalisme doctrinal l'argument essentiel en nous montrant la logique des rêves. Je ne dirai presque rien non plus de Comme deux gouttes d'eau, poème d'ELUAED (Editions Surréalistes). Comme dans beaucoup de ses poèmes, la plupart de ses images s'organisent autour de la beauté ou du mystère ou de la cruauté de la femme. C'est une force unificatrice, mais qui aurait besoin d'être davantage adaptée à la vie moderne et à la vie sociale. Dans ces vers si doux, si tendres, même s'ils expriment des passions qui se veulent tragiques, je ne parviens pas à sentir la marque de la révolution intérieure et extérieure. D'obscurs relents de Verlaine, et de bien d'autres, s'échappent de cette grâce un peu suspecte : Filles de rien prêtes à tout Sœurs des fleurs sans racines. Mais l'œuvre est trop courte pour être jugée avec certitude. Le nouveau recueil de TZARA est assez hétérogène. L'auteur prévient lui-même que « les morceaux contenus dans les trois parties de ce livre ont été écrits entre 1916 et 1932 ». Je ne veux pas essayer de discerner ce qui est ancien et ce qui est récent. Mais, quelle que soit la date réelle de chaque morceau, il est certain que le premier groupe est presque entièrement d esprit dadaïste. Monsieur Aa l'antiphilosophe présente les successions d'actes et de rêveries d'un dadaïste sans le savoir. Dans cette poésie, on regrette de retrouver l'acceptation de toutes les associations d'idées ou de mots qui peuvent venir au fil de la pensée. Quelques-unes sont extrêmement heureuses : « Verser le sable fin dans la parenthèse ouverte vers l'œil empli de noir l'insecte vert dort il a une petite âme dans le sac la comète voit y. (n° 10) L'absence de ponctuation et d'alignement favorise une lecture plus libre que Verser le sable fin dans la parenthèse ouverte Vers l'œil empli de noir L'insecte vert dort Il a une petite âme dans le sac La comète voit. L'essentiel de la poésie est de retrouver l'atmosphère de conte, de récit d'enfants, et l'on sent avec quelle facilité les poètes qui paraissent les plus fermés lui tendent la main. Mais

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l'erreur dadaïste est d'accepter les enchaînements d'images quels qu'ils soient et sans tenir compte de leur valeur d'émotion. Des associations d'idées sont aussi indifférentes en elles-mêmes et forment un défilé aussi fade que celui des raisonnements et des images coordonnées de la poésie classique. Minuits pour géants est au contraire un choix très orienté de rêves apocalytiques. C'est là que Tzara se réalise le plus puissamment. D'un poème à l'autre, l'obsession des mêmes images s'impose lentement. Chaque morceau apparaît heurté, impénétrable, parce que plusieurs visions poursuivent à la fois leurs développements qui s'enchevêtrent. Une phrase sur un aigle, puis une eau qui coule, puis un éclair dans la nuit, et l'aigle revient, amène une griffe, et c'est l'eau ensuite qui sourd à nouveau et amène une image de ride, et ainsi de suite. Mais ces mêmes images qui font de chaque morceau un maquis se retrouvent d'un poème à l'autre et on s'habitue à elles ; elles finissent par faire de l'ensemble un véritable paysage, dans une unité d'émotion indéniable. Voici quelques lignes au hasard pour donner une idée de la couleur morale : « Inexprimable tiédeur. Les yeux de jeunesse en jeunesse plus aigus. J'ai eu aussi des ailes à caresser dans un langage limpide qui m'effleurait à peine. C'était une prison formée de longues enfances, le supplice de trop beaux jours d'été. Et leurs rires tordus, habillés de noir, comme la seule tendresse qu'il me fut donné de rencontrer au cours de mes nombreuses années de recherches, à tordre les gorges dans leur lait, les fugitives, enfin fixées, aux jambes de sel, aux yeux de définitives éclaircies dans la mélancolie vénérable de ce jeu d'étincelles. Quand elles s'éteignent dans le sang étouffé avec un cri filant d'étoile. Comme personne n'a vécu ». (n° 12) Le Desesperanto exprime trop peut-être la pensée individuelle, l'anarchie individuelle de Tzara. C'est un des dangers du surréalisme. Il pousse aux approfondissements psychologiques, aux remâchages malsains du moi. Parfois il ne diffère plus que par l'extérieur de l'analyse proustienne, de cette avalanche de souvenirs que déverse à propos de chaque sensation une mémoire trop complaisante. Nous ne poursuivrons jamais assez sévèrement l'art individuel, la littérature psychologique. Et de les retrouver sous une forme indirecte, mais peut-être d'autant plus dangereuse, dans le surréalisme nous oblige à quelque sévérité envers le meilleur poète français d'aujourd'hui et l'un des plus grands successeurs de Rimbaud. André DÉLÉAGE.

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