École de Hautes Études en Sciences Sociales 2011-2012

Culture matérielle dans l´espace domestique paysan
Transformations, continuités et ruptures dans une communauté rurale du Chili.

Florencia Muñoz Ebensperger
Sous la direction de Thierry Bonnot

Rapporteur: Gilles Rivière

Mémoire présenté en vue de l´obtention du Master en Sciences Sociales, mention Anthropologie, spécialité Ethnologie, Anthropologie sociale

    Agradezco en primer lugar a mi mamá, por su infinito cariño y generosidad. A mi gran amiga Prince (Claudia Jordana), por su generosa y noble amistad y por toda su ayuda en la realización de esta memoria. Y al resto de mi pequeña familia en París : Miguel, Natalia, Cotty, Pancha, Belén, Consuelo, Carlos y a todos los chiquillos lindos. A Danilo y Daniel, por la compañía en terreno, las ideas, textos, pero sobretodo por las risas. A la Rosita, por toda la paciencia, dulzura, y luz en los momentos más necesarios. Agradezco también a todos los compas de la bibliotecas, por todas las regocijantes conversaciones y risas en los innumerables almuerzos, cafeces y encuentros fugaces en el pasillo. Gracias le doy a Cuevana (y otras páginas de películas), la salsa kitipiti, las zanahorias, las galletas de arroz,, también a mi reposera en la terraza, a mi terraza y a tantas cositas domésticas que tanto placer me dieron en momentos de cansancio y desolación. A las plantas de mi balcón, que en su mágico crecimiento me acompañaron durante todo este tiempo, recordándome que hay cosas más importantes que las letras absurdas que con afán tanto escribí y que con agüita y sol todo crece bien. A mi bicicleta adorada que tan generosamente me trajo todos los días desde mi casa hasta la biblioteca, ventilando al viento parisino mi cabeza aconchada de miedos y fantasmas. A la música de mi iTunes y todos sus artistas, a mi guitarra, al Ipod y a mis vecinos tolerantes. Y a los vecinos indios que tan feliz me hacen todas las mañanas con el olor de sus comidas. Especial agradecimiento debo también a mi computador, mi siamés tecnológico desde algún tiempo, compañero infatigable y fundamental en esta y otras tareas. No puedo olvidar tampoco a los fieles lápices, posticks y hojas que soportaron grotescos desbordes de garabatos sin sentido, pero fundamentales para darle un poco de orden al caos de mi cabeza. Y al final, pero por sobretodo, agradezco y dedico este trabajo a todas las personas que me acogieron, alimentaron y hasta quisieron, entre los sobrecogedores cerros de Chincolco, pero que lamentable e injustamente no van a entender nada de lo que sobre ellos tanto he escrito, en esta lengua extraña en la que se me ocurrió sumergirme. En especial a Esteban Prado, que fue mi puerta de entrada a todos ellos.

 

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Table de matières

Première partie : Présentation et Contexte
I.- Présentation de la recherche
I.1.-Introduction I.2- Problématique sociale I.3.- L’approche de l’anthropologie envers la culture matérielle I.4.- L’étude du domestique et de la culture matérielle dans l’espace domestique 8 10 11 12

II.- Contexte
II.1.- Histoire Sociale du monde agraire au Chili
II.1.1.-Monde Agraire au Chili: Encomienda, Hacienda et Inquilinaje II.1.2.- Le Inquilinaje II.1.3.- La Hacienda II.1.4.- Le monde paysan chilien du XXème siècle

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II.2.- Le contexte géographique du terrain : Petorca et Chincolco.
II.2.1.-Processus historique d’occupation de la Vallée de Petorca. II.2.2.- Caractéristiques sociodémographiques de la Vallée de Petorca. II. 2.3.- Caracteristiques de Chincolco

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Deuxième partie : Le terrain
I.- L’expérience de terrain. II.- Méthodologie III.- Réflexion sur les problèmes et les défis de la recherche IV- Description des personnes 29 33 35 39

 

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Troisième Partie : Description analytique des donnés de terrain I.- La Maison
I.1 Antécédents de la maison paysanne traditionnelle
I.1.1- Famille et Maison paysanne traditionnelles I.1.2.- La maison paysanne traditionnelle (S.XVIII et XIX)

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I.2.- La maison paysanne traditionnelle à Chincolco
I.2.1.- La maison traditionnelle, maison d´enfance I.2.2.- -Les limites diffuses de la maison paysanne I.2.3.- Proximité avec l´environnement naturel

I.3.- Parties et configuration de l´espace domestique paysan traditionnel
I.3.1.- maison ou habitation I.3.2.- Quincha I.3.3.- Corredor et ramadas, structures intermédiaires I.3.4.- Cuisine, le four et le verger

I.4.- La maison paysanne d’aujourd’hui, continuités et ruptures.
I.4.1- Les transformations depuis les années I.4.2.- Transformation au sein de la maison : fermetures des espaces I.4.3.- Cohabitation avec des structures anciennes. I.4.4.- Nouvelles générations

II.- Les Objets
II.1.- Les objets dans la maison traditionnelle. II.3.- La répartition des rôles dans la fabrication des objets. II.4.- Éloignement avec la nature. II.5.- La réutilisation des restes de produits industriels et la résistance à jeter. II.6.- La salle à manger et l´importance de la table  

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II.2.- Les objets dans l’habitation et les modes d’obtention, la relation avec le milieu. 76

    II.7.- L’héritage II.8.- Les objets à l´extérieur : Cuisine, corredor et ramada II.9.- Cuisine et objets de cuisine II.10- Les nouvelles générations et la ré-signification des objets anciens. 86 89 90 95

III.- Objets décoratifs et Autels.
III.1.- Images décoratrices dans le monde paysan traditionnel III.2.- La décoration domestique aujourd’hui.
III.2.1.- La différenciation des espaces. III.2.2.- Portraits et photos III.2.3.- Diplômes et documents. III.2.4.- Objets de la Nature. III.2.5.-Souvenirs

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III.3.- Religiosité populaire paysanne à Chincolco
III.3.1.- La sacralisation du domestique III.3.2.- Transformation de cette religiosité

III.4.- L’autel domestique
III.4.1.- Composition de l’autel

III.5.- L’animisme des images III.6.- L’autel, principe de disposition de ce qui est important

Conclusion Bibliographie

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    La casa de mi padre la tengo todavía1 Grabada en el recuerdo para nunca olvidar El patio con acequia, el horno, los membrillos, las dos grandes higueras, el naranjo y el nogal. Las viejas pesebreras, el cuarto de las papas El pozo, el molinillo, la artesa y el peral Las fraguas y el pajero, el colmenar de abejas, el olmo y el olivo que no queden atrás. A veces me recuerdo del cuarto del apero, las barras donde el tata se solía afirmar, Para llevar al baño en el final del sitio Y el rio allá en el Bajo, las moras y el tunal. Parece que estoy viendo las ramas del Acacio Regalando su sombra de verde claridad La escala, la cocina, la pieza de mi abuelo La tranca de la puerta y tantas cosas más. Figura más hermosa, esa del cocodrilo El tronco de la higuera, intacta está en mi sien La acequia nuevamente pasando debajo de ella Y el pozo, al otro lado, donde el tío Daniel Tal vez más adelante, me llegue a la memoria Cosas que no salieron al camino a relumbrar Pero quedo contento con lo que ya he expresado Teniendo en mi recuerdos para ver y contar Ya va la despedida a orillas del camino Viene la carretela bajando de San Juan Desde donde Don Pepe mi tatita con leña Cantando tranco a tranco un verso por adán  

                                                                                                                1 Vers populaire qui décris les souvenirs d´une maison paysanne traditionnelle. Chanté par un “cantor a lo divino” (chanteur populaire) et enregistrée dans la vallé de Chincolco.   6  

   

Première Partie : Présentation et Contexte

 

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I.- Présentation de la recherche
I.1.- Introduction L’origine de cette recherche se trouve dans mon parcours d’anthropologue, notamment dans mes recherches sur l’anthropologie culinaire au Chili, menées entre 2006 et 2010. Durant ces enquêtes je me suis rendue dans les cuisines et les maisons de nombreuses personnes, et surtout des femmes. Dans cette approche j’ai pu constater la centralité de cet espace dans la transmission sociale et culturelle, ainsi que des multiples dimensions de la vie sociale qui s’y rattachent. Cependant j’ai constaté aussi que c’est une dimension très peu étudiée par l’anthropologie, surtout au Chili. J’ai travaillé en particulier pendant l’année 2010 sur un projet de recherche sur la cuisine et les produits traditionnels des secteurs ruraux de la région de Valparaiso. Dans ce contexte j’ai dû visiter différents secteurs dans lesquels j’ai pu constater la situation complexe dans laquelle ces habitants vivaient2 il y a un certain temps à cause notamment de l’essor des agro-industries et du manque d’eau, qui, comme on le verra ensuite, a eu comme conséquence des transformations profondes de leurs modes de vie (notamment en cuisine). Dans ce contexte, j’ai pu remarquer les conséquences de ces processus dans la vie quotidienne et dans les aspects les plus qualitatifs de la vie sociale. Par exemple, l’impossibilité de préparer certains plats à cause du manque de produits traditionnels. D’autre part, dès mes premières années d’étude en anthropologie à l’Université du Chili, je me suis vue fortement attirée par les dimensions matérielles et esthétiques de la culture. Cela, ainsi que la lecture de certains travaux comme ceux de Sophie Chevalier (Chevalier, 1992, 1998, 2000) et Daniel Miller (Daniel Miller, 1998a, 2005, 2001), ont fortement stimulé mon intérêt pour l’étude de la culture matérielle dans l’espace domestique. Plus spécifiquement en relation avec le monde paysan chilien, je m’interrogeais sur les répercussions de ces processus de transformations économiques, productives et sociales dans la vie quotidienne et notamment au niveau des matérialités domestiques.

                                                                                                               
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On explique ceci plus largement dans le premier chapitre: Le contexte.

 

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    C’est pourquoi dans cette recherche a comme objectif identifier les transformations qu’ont subis les aspects matériels des maisons ces cinquante dernières années 3 et notamment les changements dans la relation des personnes avec la matérialité et les conceptions du monde desquelles elles sont issues. En tant qu’étude comparative, cette recherche se situe à deux moments. D’un côté dans un moment passé, qu’on a appelé « traditionnel » qui correspond à l’enfance des personnes interviewées, dimension à laquelle on a accédé grâce à leurs récits, et de l’autre côté, la réalité actuelle, qu’on a saisi à travers le travail ethnographique. Par rapport à cela, on est conscient que notre connaissance de ce passé n’est pas directe, s´agit d´un travail fondé dans les mémoires des personnes qui on vécu dans ce contexte, et donc fortement influencée par leur subjectivités et histoires personnelles. En ayant conscience de tout cela, on a tenté de construire un horizon le plus complet possible sur les caractéristiques de la maison paysanne traditionnelle et de ses objets, identifiant les ruptures et les continuités par rapport à la maison contemporaine. On s’est focalisé sur trois dimensions qui nous ont paru centrales et qui correspondent aussi à l’organisation de la deuxième partie de ce texte, qui décrit analytiquement les donnés de terrain. Dans cette partie, nous avons d’abord étudié l’espace domestique : sa composition, son mode de construction, sa relation avec le milieu et certains aspects des pratiques associées, et ses transformations jusqu’à nos jours. Une deuxième dimension que nous avons approfondie est celle des objets ou de l’aménagement domestique. Cette question a été divisée en deux parties, dans une première partie on analysera l’évolution des objets qu’on a appelés fonctionnels, qui ont une utilité claire dans le ménage quotidien, et dans une deuxième partie on analysera les objets « symboliques », notamment les images et les autels. À chaque moment on a cherché à lire ces transformations aussi au-delà des aspects matériels, en essayant de faire un effort d’interprétation malgré les limites de cette recherche.

                                                                                                               
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C’est une date approximative puisqu’il s’agit de l’enfance des personnes interviewées.

 

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    Précédemment à ça, et afin de donner une cohérence à tout ce travail, on a élaboré, un chapitre dans lequel on décrit brièvement le contexte socio-historique dans lequel cette recherche se situe. Ainsi qu´un description du l´expérience de terrain. Avec tout cela on cherche à apporter une petite contribution à la connaissance de ce phénomène très peu étudié. Mais au-delà de ça, ce travail constitue un exercice ethnographique et un effort intellectuel personnel pour m’approcher d’une dimension de la réalité socioculturelle () sur laquelle je n’avais jamais travaillé auparavant. Néanmoins, je suis consciente des nombreuses faiblesses que ce travail comporte, ainsi que de toutes les dimensions et aspects qui restent incomplets et ouverts. Être conscient de ces aspects constitue à la fois un grand apprentissage et un essor pour le développement de futures recherches.

I.2.- La problématique sociale Le Chili est un pays historiquement rural, jusque dans les années 1930, 51% 4de la population habitait dans les milieux paysans. Depuis la conquête espagnole jusqu’à nos jours, le pays est devenu un important centre producteur de matières premières agricoles, ce qui a défini non seulement son économie, mais aussi sa société et sa culture. Cette longue et importante histoire agricole a déclenché l’émergence d’une culture paysanne très étendue et enracinée, notamment dans la zone centrale du pays (la plus productive aussi) avec des modes de vie et des mœurs qui ont demeuré pendant des centaines d’années, et qui se sont constitués comme étant les traits définissants le plus la culture populaire chilienne. Cependant, ce paysage a beaucoup changé depuis la fin du XXème siècle, avec les migrations paysannes massives vers les villes, et à cause de la crise dans la production et la commercialisation du blé. Nonobstant, c’est à partir des années 60 que cet univers s’est vu vraiment bouleversé, moment pendant lequel commencent à avoir lieu les réformes agraires qui ont fortement transformé le système de travail et de possession de la terre. Plus tard, dans les années 80, un nouveau modèle économique a été imposé ce qui a eu comme conséquence un fort changement du système de production agricole.                                                                                                                
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http://www.saladehistoria.com/geo/Cont/C041.htm

 

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    La plupart de ces paysans sont devenus des travailleurs salariés, payés en argent. Ainsi, avec l’augmentation des communications avec l’univers urbain, l’accès aux biens de consommation a augmenté aussi. Tout cela à entraîné de grandes transformations dans les modes de vie des personnes, ainsi que dans la culture et les mœurs locales, avec des fortes conséquences sociales et politiques. Reconnaissant l’importance de ce processus, de nombreuses recherches se sont développées autour de ce sujet, cependant elles portaient plutôt sur les aspects sociopolitiques et économiques de ce phénomène. Néanmoins on trouve certains travaux, comme ceux de Goicovic, Mellafe et Góngora (Goicovic Donoso, 2006; Góngora del Campo, 1956; Mellafe Rojas, 1981; Mellafe Rojas & Salinas Meza, 1988) qui explorent les aspects plus subtiles et qualitatifs de ces processus, notamment sur la structure familiale et sociale, et certains aspects des modes de vie quotidien dans ces contextes. Malgré cela, on a constaté que l’espace domestique et la culture matérielle notamment sont des sujets qui n’ont pas été du tout explorés. En ce sens, cette enquête cherche à construire un horizon général du phénomène des habitations paysannes et des éléments de culture matérielle qui les composent et ses transformations dans la Vème région.

I.3.- L’approche de l’anthropologie envers la culture matérielle Comme le signale T. Bonnot (Bonnot, 2002), pour l’ethnologie les objets furent d’abord l’illustration d'un contexte social, culturel et - ou technique, ce qui a conduit au concept muséographique de l’Objet témoin. Dans ce contexte, l’objet a été compris comme une archive qui représentait une civilisation lointaine et dont il illustrait l'exotisme. Dans ce contexte, l’étude de phénomènes sociaux à travers les objets est restée pendant longtemps presque coincée dans la pratique archéologique. Pourtant, depuis quelques années on observe un intérêt croissant pour ce type de recherche, au début focalisés par les phénomènes de consommation et de marchandisation (Baudrillard, 1968, 1987). Vers les années 80 ont émergés une série de travaux théoriques en anthropologie (Appadurai, 1991; Bourdieu, 1972; Daniel Miller, 1987) qui cherchaient à démontrer que les

 

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    mondes sociaux étaient autant constitués par la matérialité comme celle là constitué du social (Daniel Miller, 1998a). De cette manière ils essayaient de dépasser les frontières marxistes qui séparent l’univers matériel et le social (Appadurai, 1991). En ce sens là, ce courant cherche à comprendre les objets non seulement comme témoins (Bonnot, 2002, 2004), ou comme des textes à lire (Daniel Miller, 1998a) , sinon plutôt comme des éléments actifs et dans une constante réciprocité avec l’univers social. Comme le signale Bonnot (Bonnot, 2002) , dans cette perspective les objets sont compris comme mis à contribution dans les rapports sociaux, et dans ce sens, ils participent à la construction des représentations symboliques, s’intègrent aux pratiques comme aux discours. Et alors, ils sont, pour une part, constitutifs de la société elle-même. Cette ligne de recherche a été fortement développée par le centre de Material Culture’s Studies à l’University College of London (Buchli, 2002; D Miller, 1998; Daniel Miller, 1998b, 2005, 2009, 2001). Notamment ces derniers temps cette perspective d’étude a tendue à mettre l’accent sur l’analyse des différents mondes matériaux, évitant de les réduire à des modèles du monde social, ou de se centrer sur les inquiétudes propres à certaines disciplines comme le textile ou l’architecture (Daniel Miller, 1998a). Il portent alors sur des sujets extrêmement divers comme les paysage sonores (Tacchi, 1998), ou les mémoires mises en jeu dans les déménagements (Marcoux, 2001). Comme le signale Sophie Chevalier: de manière métaphorique, l’espace domestique peut être considéré comme un espace narratif qui traduit la vie des habitants. C’est en quelque sorte un résumé biographique fragmentaire, possédant ses règles et ses supports, ainsi que sa propre chronologie (Chevalier, 1992). Dans ce contexte, un des sujets qui est devenu central est l’étude de l’espace domestique, notamment autour de la culture matérielle qui le constitue, en essayant de lire à partir de cette dimension les différents enjeux sociaux et culturels dont ils sont issus.

I.4.- L’étude du domestique et de la culture matérielle dans l’espace domestique Comme pour les objets, l’espace domestique et notamment la culture matérielle qui le constitue, n’a jamais été un sujet central dans les démarches anthropologiques. Même si, comme le signale Clarke (2001) les anthropologues se sont toujours trouvés face à l’espace domestique puisque c’est l’endroit où ils font une grande partie du travail de terrain.

 

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    Par rapport à ça, Daniel Miller souligne que la plupart des activités d’une communauté se passent dans l’espace domestique, et si c’est dans cet espace que la vie est vécue, c’est très difficile de voir un futur pour une anthropologie qui s’exclue elle-même de l’endroit où arrivent les choses les plus importantes pour les gens (Daniel Miller, 2001). C’est plutôt l’archéologie qui s’est intéressée à ce sujet notamment pour des sociétés anciennes et disparues. Comme on l’annonçait précédemment, depuis les études sur la culture matérielle il y a eu un intérêt croissant pour revendiquer le travail autour de l’espace domestique, convaincus de sa centralité en tant qu’espace de transmission culturelle, où les objets jouent un rôle principale. Un des plus importants antécédents dans cet axe de recherche est le travail de Bourdieu sur la maison Kabyle (Bourdieu, 1970), dans lequel il démontre comment un ensemble d’oppositions symboliques construisent implicitement le noyau du mode selon lequel les personnes expriment leurs croyances sur le monde. En effet, pour Bourdieu la maison constitue un espace central pour la recherche sociale, puisque comme il le souligne: l’espace habitable et d’abord la maison, est le lieu privilégié pour l’objectivation des schémas de générateurs, et à travers les divisions et hiérarchies qu’il établit entre les choses, les personnes et les pratiques, ce système de classification devenue chose renforce constamment les principes de classification qui constituent l’arbitraire culturel (Bourdieu, 1972). Plus tard, et dans cette même perspective, des chercheurs comme Miller (Daniel Miller, 1998a, 2005, 2001), Chevalier (Chevalier, 1992, 1998, 2000), Rosselin (Rosselin, 1998), Buchli (Buchli, 2002), Marcoux (Marcoux, 2001), Dassié et Clarke (Clarke, 2001) et Dassié (Dassié, 2010) ont mené des recherches sur différents aspects de la culture matérielle dans les maisons. Ils explorent, de cette façon là, des problématiques comme la mémoire, l’identité, les affectivités ou la patrimonialisation à partir de la culture matérielle. C’est dans ce contexte théorique que se place cette recherche, considérant la culture matérielle comme une dimension qui dialogue constamment avec le social et le culturel. Je préfère parler de culture matérielle que d’objets, puisque comme cela je comprends aussi bien la structure de la maison que l’aménagement domestique (Chevalier, Bonnin).

 

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II.- Le Contexte
Cette recherche c´est déroulé dans le village de Chincolco et ces alentours, néanmoins, il faut le comprendre comme inséré dans un univers culturel très homogène. Il fait partie du monde rural de la zone central du Chili, issu d´un long processus historique qui à touché de manière similaire les différent espaces qui le constituent. C´est alors, que lorsqu´on cherche à analyser les changements dans la matérialité des espaces domestiques dans cet univers, il devient absolument nécessaire mètre notre démarche en contexte. A continuation on développera une brève synthèse de l´histoire sociale de ce monde paysan, ainsi qu´un description générale des caractéristiques socio-démographiques des Vallées de Petorca et Chincolco.

II.1.- Histoire Sociale du monde agraire au Chili
II.1.1.-Monde Agraire au Chili: Encomienda, Hacienda et Inquilinaje Le Chili c´est un pays principalement rural, caractérisé, al égal que toute l´Amérique Latine par une grande concentration de terre et des ressources (Goicovic Donoso, 2006), ainsi que par l´exploitation de la main d´œuvre indigène et métisse. Cela a eu son origine dans le système d´administration coloniale, avec des profondes conséquences sociales, économiques et politiques jusqu´a nos jours. Plus spécifiquement, ce type de système trouve son origine dans la Encomienda, institution crée par l´administration espagnole pour récompenser les conquéreurs par leurs services dans les colonies d´Amérique. Elle consistait à donner en charge des grandes extensions de terre, ainsi qu´un nombre considérable d´indiens, qu´a travers le travail dans les Haciendas 5 payaient leurs impôts à

                                                                                                               
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La Hacienda c´est un champs agricole de grande taille, caractéristique du monde paysan latinoaméricain. Ce système de propriété est d´origine espagnole et il a été transmit en Amérique avec la conquête et la colonisation.

    la couronne Espagnole. Les Encomenderos en échange, devaient protéger et convertir les indiens au catholicisme. A cause des guerres, ainsi que des mauvaises conditions de vie et de travail, ces populations furent quasiment détruites pendant les deux premiers siècles de conquête. Appuyé sur ce système de exploitation de la main d´œuvre, le Chili c´est constitué depuis les débuts de la période coloniale comme un important centre productive. D´abord centré sur l´élevage d´animaux pour l´exportation au Pérou. Plus tard, lors de la crise agricole dans ce pays, l´exploitation c´est centré sur la production agricole, notamment des céréales. Ce type d´activité a continué à être l´une des plus importantes jusqu´a nos jours. 1791 la encomienda fut abolit, cependant, les grandes propriétés ont demeuré dans les mains de certains membres de l´oligarchie locale. A la fois, à mesure que le gouvernement espagnol avançait dans le territoire indigène, leurs terres étaient remisses ou vendues à des colonisateurs européens. Voilà l´origines des Haciendas, qui caractérisent tout le monde rural latinoaméricain. C´est alors, dans ce période (XVIIIème siècle) que ce cimentent les deux structures centrales dans le monde rural chilien : La Hacienda et le Inquilinaje. Ces deux, sont les bases du grand latifundio, qui a caractérisé le paysage paysan depuis le XVIIIème siècle jusqu´a la moitié du XXème siècle, laissant des fortes traces dans le caractère de la société chilienne jusqu´a aujourd´hui.

II.1.2.- Le inquilinaje Les encomiendas se soutenaient sur la force de travail indigène, cependant à cause du métissage, ainsi que la haute mortalité des indigènes, cette force c´est fortement réduit. Cela a déclenché dans une nouvelle structure d´exploitation de la main d´œuvre : le inquilinaje. L´historiographie traditionnelle a longtemps signalé que inquilinaje serait une prolongation directe de l´encomienda, cependant comme le indique Góngora (Góngora del Campo,

 

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    1956, 1960), cette institution émerge plutôt à conséquence des locations de terre faites par les Hacendados6 aux métisses et Espagnoles sans terre. Au début c´était un mécanisme de protection du territoire, notamment contre les vols. Cependant cela a beaucoup changé au cours du XVIII et XIXème siècle. Les travailleurs ont devenue peu à peu des résidents permanents des haciendas et au même temps ses obligations et les privilèges ont augmenté. De cette manière, l´institution de l´inquilinaje ce consolida, devenant un système d´exploitation de main d´œuvre dans le monde rural, ainsi que de contrôle et domination de la population paysanne. En effet, la Hacienda, comme le signale Goicoivic (Goicovic Donoso, 2006) a eu comme l´un de ces principales objectifs régulariser les établissements de population et consolider l´occupation spatiale dans la Vallée centrale du pays. A différence du système seigneurial du moyen âge, les inquilinos n´étaient pas liés légalement à la terre. Ils s´établissaient comme des groupes indépendants dans les près. Généralement ses maisons ce plaçait au bord des chemins d´accès aux propriétés ou dans les extrêmes de la hacienda (Bauer, 1994). Dans nombreux cas, le inquilinaje était renforcé par une relation de dette avec le patron. Cependant, ce qui transcendait dans tous les cas c´était l´existence d´un lien de dépendance de l'inquilino vers le propriétaire. Ce dernier lui offrait habitation, nourriture, protection et un espace de terroir pour cultiver et entretenir des animaux, et l'inquilino en échange lui devait du travail, respect et obéissance absolue. De cette manière se constitue une sorte de possession de l´un sur l'autre. A cause de ça, ce système a entraîné dans la plupart des cas des grands abus et des conditions de vie misérables pour les travailleurs (Bengoa, 1999). Les bénéfices des inquilinos étaient très variables, ainsi que le travail qui leurs étaient exigé. Normalement le père de famille devait donner soit 2 ou 3 jours de travail à la hacienda pour payer le loyer, ou envoyer un membre adulte pour travailler à temps complet : le peón obligé (Bauer, 1994).

                                                                                                               
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Le Hacendado c´est le propriétaire de la Hacienda, et la plus grande autorité politique, économique et morale, dans tout son domaine

 

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    La présence de cette institution est tellement étendue, qu'elle constitue un des signes représentatifs du monde paysan chilien. Même dans des espaces qui ont été modernisés elle a été toujours présente jusqu´a les années 70´s (Bengoa, 1988, 1999). Sa présence est considérablement plus forte dans la zone centrale du pays, celle comprise entre la vallée de l’Aconcagua et la valle du Maule. Il s'agit du secteur le plus fertile du Chili, ainsi que lieu d'origine de l'oligarchie traditionnelle de souche paysanne (Bengoa, 1999). C´est aussi dans cette zone que l'inquilinaje a eu son origine et son plus fort développement.

L´importante et extension de la Hacienda et de l´Inquinaje dans le paysage rural chilien obéît à que, au delà du pouvoir économique, la terre et le système de hacienda conférait aux propriétaires du pouvoir politique et symbolique. S´agissait d´un complexe système de subordination, dans lequel tous les secteurs sociaux adscrits à la hacienda, étaient soumis au patron, constituant ainsi sa clientèle politique. Cela permettait aussi l´existence des pratiques de corruption et démagogie (Goicovic Donoso, 2006, p. 86). C´est ainsi, que même si le secteur le plus riche c´était celui de la production minière, c´était par le biais de la hacienda et de sa structure sociales, que les hommes les plus riches pouvaient entrer dans les milieux du pouvoir oligarchique chilien. Un autre élément qui explique la longue permanence de l'inquilinaje, c´est la culture latifundiaire, profondément catholique et paternaliste. Fondée sur des principes clairement élitistes, les secteurs plus sociaux de l'église recommandaient l'enracinement de l’inquilino, pour ainsi faire diminuer les problèmes sociaux. Dans ce contexte, le patron devait être une sorte de guide paternelle pour ses employés. De même, tout au long du XIXème siècle sont apparues dans la zone centrale une série de sociétés paysannes, formées soit par l'oligarchie catholique, soit par la même église, qui cherchaient à améliorer les conditions de vie des paysans. Cependant, elles tendaient finalement à maintenir et intensifier ce même système de domination, qui s´appuyait sur un système de domination parfait.

Le latifundio c´est constitué en la plus claire expression de la inégalité sociale du XXème siècle. Les paysans ont resté dans des conditions de vie misérables pendant des centaines d´années, avec des salaires qui on rien bouger pendant 60 années. Par rapport à ça, Bengoa signale que le système de inquilinaje possédait une logique

 

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    circulaire implacable. L'élément servile, marchait ensemble avec celui du régale et de l'obligation. L'absence du salaire, d’éducation et l'alcoholisme (Bengoa, 1999, p. 143). La soumission et dépendance des inquilinos vers le patron était absolue Des descriptions du XIX siècles montrent que la relation de l´inquilino avec la hacienda était tellement étroite que lorsque on leur demandait leur provenance, nombreux d´entre eux répondaient avec le nom de la hacienda, avant que celui de la province ou du pays (Bauer, 1994, p. 70). Nonobstant, une importante partie de la population rural n´était pas encadrée dans les haciendas. C´étaient des vagabundos et peones, qui travaillaient occasionnellement dans les occupations agraires, échappant de tout contrôle de l´état et des haciendas. Ces types de paysans étaient très critiqués par l´oligarchie et l´église. Leurs modes de vie étaient fortement condamnés.

II.1.3.- La Hacienda La grande hacienda et les plantations ont devenues dans le cours de l´histoire de l´Amérique Latine, les principales pôles de concentration du pouvoir et la richesse. Au Chili, pendant des siècles, la Hacienda fut un des bastions de la structure sociale du pays. L´ordre hiérarchique du monde rural a été claire reflet du système de classes qu`a caractérisé le pays depuis le XVIIème siècle, jusqu´a une bonne partie du XXème siècle. Comme le signale Bengoa, la classe latifundiaire chilienne a toujours été avare avec la terre et autoritaire avec la main de œuvre (Bengoa, 1988). Sauf certaines exceptions, la agriculture chilienne a été caractérisée par un retard technologique, une baise production, et un d'abus des activités rentières. Tout au long du XVIII et XIX, on constate une série de formes productives absolument inefficaces. S´agit de formes de production précapitalistes (Bengoa, 1999). Cependant, la hacienda au Chili a trouvée son moment de splendeur vers 1850, lorsque issu de la découverte de l´or à Californie et Australie, des nouveaux marchés pour le blé se sont ouverts. Ce processus a eu une spéciale importance dans la région du centre du pays, entraînant des grandes richesses aux propriétaires fonciers. Cependant, cela n´a pas demeuré longtemps, les inefficaces systèmes de production n´ont pas permit aux

 

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    agriculteurs faire face à la concurrence des marchés internationaux, ce qui a entrainé une crise à partir de 1860. Cette briefe richesse ne s'est pas traduite en une amélioration des conditions de vie des travailleurs, au contraire, on voit qu'à partir des années 1870, c’est eux qui ont payé la plupart des coûts issues de la crise (Bauer, 1994). Au lieu de l’affronter avec un changement des pratiques productives, et une réorientation vers l'industrialisation, la plupart des tenants de la terre se sont repliés vers des pratiques économiques passives et pré-capitalistes, aussi bien que vers des formes de traitement de la force de travail tout a fait réactionnaires. Tout ce qui a finalement entraîné un retard généralisé du monde rural. Bengoa (Bengoa, 1999) attribue la responsabilité de tout cela aux propriétaires latifundiaires et spécialement a la culture latifundiaire chilienne, profondément élitiste, paternaliste et conservatrice. Selon lui, cette culture se manifeste surtout dans deux dimensions: d'une part les systèmes de traitement de la force de travail, et d'autre part les logiques économiques et productives dans la gestion de la terre. Il condamne notamment, les systèmes agraires explorateurs et non-soutenables, qui on mené vers un progressive diminution de la production, à une importante érosion des sols, ainsi que la résistance a ce moderniser face aux changements du marché.

C´est alors que lors de la crise, dans nombreux secteurs le inquilinaje c´est maintenue et même renforcé. Se sont renforcé aussi les relations extra-monétaires, les patrons ont commencé progressivement à payer leurs inquilinos avec des bénéfices agricoles au lieu qu´à travers des salaires monétaires. De même, ils font aussi recours au système de métayères ainsi qu’à la location des terres. Avec ceci, la force de travail dans les champs a augmentée, à travers ce système fondé sur le principe de la dette sociale. Cela permettait de faire diminuer les coûts et aussi assurer la continuité du système social des haciendas. De cette façon, malgré la crise économique, les latifundistes assuraient son pouvoir, issu de son autorité sur le paysan (Bengoa, 1988). On constate alors, qu'il y a une forte relation entre inquilinaje, baisse production, système rentier et monopolisation de la terre, conformant comme ça une logique particulière qui est propre de ces espaces et qui se fonde sur une culture spécifique de l'oligarchie paysanne chilienne .

 

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    Emprisonnés dans leur statut de classe privilégiée, et dans les mécanismes de conservation de ce pouvoir, les terre- tenants, ont devenue une classe conservatrice, rétrograde culturellement et réactionnaire dans le domaine sociale et politique. Par rapport à ça, Goicovic (Goicovic Donoso, 2006) signale que l´un des aspect plus important dans les processus de reproduction social des sociétés coloniales et traditionnelles en Amérique Latine, est due par le fait que les élites cherchent à se reproduire comme classe dominante à travers de la possession de la terre et de sa transmission sociale. Ils créent comme ça des mécanismes qui sont fonctionnels à leurs stratégies de pouvoir, que à la fois sont légitimés comme modèles culturels propres de l´époque. À conséquence du renforcement de l´inquilinaje et les activités rentières, on voit que vers 1900 une partie importante de la terre commence à être en mains des paysans, qui avançaient progressivement sur le latifundio (Bengoa, 1999). Cela c´est l´un des causes de la décadence et crise du latifundio, ainsi que des processus de réformes agraire qui ont eu lieu à partir des années 1950. Ayant tenue longtemps la terre, les paysans voulaient absolument devenir ces propriétaires.

II.1.4.- Le monde paysan chilien du XXème siècle, de la réforme agraire à nos jours Pendant les premières décennies du XXème siècle, la société rural a gardé la même structure agraire traditionnelle, fondée sur la primatie de la Hacienda et sa rigide hiérarchie sociale. Comme on a déjà exposé, face à la crise du blé, les producteurs se sont fortement résistés au changement, et se sont replié dans les modes de production tout à fait rétrogrades. Tout cela, ainsi que les mauvaises condition de vie dans la compagne, ont déclenché des massives migrations paysannes vers les villes, cherchant de cette manière des meilleures conditions de vie. Face à ça, les secteurs progressistes du pays, ainsi que certains secteurs de l église ont commencé à demander une réforme agraire. Aux débuts des années 60´s les pressions pour une réforme agraire deviennent plus fortes, cette fois poussées d´une part par l´église, qu´avant la promulgation de la reforme agraire a donné une importante partie de ces terres, pour qu´elles soient partagés parmi les paysans.

 

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    D´autre part, il y avait aussi une forte pression depuis des les États Unis, à travers la « Alliance pour le progrès » qui cherchait à faire développer les pays latino-américains en voie de développement. Coincé par ces influences, le gouvernement de droite de Jorge Alessandri signe en 1962 la première loi de réforme agraire. Cette première loi a permit la redistribution des terres qui appartenaient à l´État, qui furent donnés à des paysans et à des organisations publiques (Baeriswyl R, Sartori A., Guzmán V., & Larenas B., 2006). Néanmoins, c´est pendant le gouvernement de Frei Montalva (1964-1970) que finalement le processus de réforme agraire acquiers un élan transformateur. Sous le refrain « la terre pour celui qui la travaille »7, ils ont promulgué une loi qui permettait l´expropriation des grands latifundios ou haciendas, ainsi que les terres mal travaillés. Ces terres ont été données aux paysans qui devaient d´abord être réunis d´une manière associative. De cette façon, ils ont stimulé la formation, la croissance et le renforcement des organisations paysannes et des syndicats agraires. Dans ce gouvernement, se sont expropriés environ 1.400 près agricole, qui correspondent à 3,5 millions d´hectares. Cependant, au même temps, issu des grèves et des tomas8 massives, la société agraire chilienne se polarise. Cela, a contribué à la victoire du socialiste Salvador Allende. Pendant le gouvernement socialiste, ce processus a continué avec encore plus de force. C´est une période de grand effervescence sociale. Les tomas et expropriation ont devenue beaucoup plus massives, ce qui a entrainé une croissance des conflits entre les paysans et les anciens propriétaires de la terre. Pendant cette étape, la réforme agraire cherchait à changer les logiques de production, passant d´une agriculture extensive à une intensive, appuyé sur une transformation technologique, qui envisageait à casser les liens de dépendance des paysans avec la Hacienda. De cette manière, avant le coup d´État, la Unidad Popular9 avait exproprié environs 4.400 près agricoles, ce qui correspondait à plus de 6,4 millions d´hectares. Avec ça, l´ancien ordre latifondiaire, qui avait géré le monde paysan pendant plus de 400 ans, arrivé à sa fin. C´est alors, la fin aussi de l´inquilinaje.                                                                                                                
La tierra para el que la trabaja Appropriation illégale d´un terrain. 9 Unité Populaire, c´est le nom donné au Gouvernement de Salvador Allente.
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    Nonobstant, malgré les intentions, la division de la terre a produit une coupure avec les formes traditionnelles de vie propres du monde paysan, ce qui a finalement abouti, dans nombreux cas, à un distancement de la communauté (Baeriswyl R et al., 2006). Tout ce processus c´est brusquement arrêté lors du coup d´état et du gouvernement dictatoriale de Augusto Pinochet. A partir de ce moment, le régime favorise des mesures qui soutiennent l´individualisme dans la production. El notamment, à partir des années 80´s, une série de mesures économiques d´ordre néolibéral ont été prises, imposant une nouvelle forme d´administration agraire. L´un des processus c´est celui de la contre- réforme agraire, à partir duquel a été restitué le 50% des terres expropriés par la réforme. À la fois, c´est crée une loi qui séparait les droits sur la terre de ceux de l´eau et qui annulait la division de terres données par la réforme aux petits paysans. Tout cela visant à fortifier l´entreprise d´exploitation agraire et affaiblir le pouvoir des petits paysans, qui ont devenue des prolétaires agraires. À partir de la contra-réforme agraire, la terre c´est fortement privatisée. Un grande nombre de population rural, avant inquilinos, on devenue des ouvrier sous prolétarisée. Actuellement, ils vivent la plupart dans la marginalité des petits villages et bidonvilles. Le inquilino traditionnel, qui habitait sous un régime de hacienda paternaliste, a muté en travailleur salarié. Il habite maintenant hors de la hacienda et travaille occasionnellement A partir du retour de la démocratie, il y a eu un intérêt à faire développer l´agriculture familiale paysanne. Cependant, les gouvernements de la coalition de gauche (Concertación) qui ont demeuré au pouvoir jusqu´a 2010, n´on pas changé le modèle d´exploitation agraire paysanne imposé par Pinochet. Au contraire, on voit que pendant les années de démocratie ce qui a caractérisé le monde agraire c´ est le développement des industries agricoles, l´exploitation intensive et non-soutenable des sols et l´érosion et dessèchement de nombreux secteur, notamment de la zone centrale du pays. Tout cela a entrainé une croissante paupérisation et, dans certains cas, la disparition des petits producteurs. Ce sont désormais, les grands entreprises agro-industrielles qui monopolisent le la production paysanne. Actuellement, le monde rural chilien est fortement déterminé par les politiques néolibérales, et dominé par les grandes entreprises transnationales. Selon Teubal (Pezo O.,

 

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    2007), la croissante concentration de la terre, ainsi que la consolidation d´un nouveau système latifondiaire, font partie d´un processus d´accumulation capitaliste qui a comme conséquence l´exclusion social dans le monde rural, a travers l´augmentions su travail salarié, la précarisation de l´emploi, la multi-occupation, l´expulsion des petits producteurs et la croissante orientation vers les marchés externes. Tout cela a eu comme conséquence la migration vers les villes et le vieillissement de la population rurale. Comme stratégie de subsistance, la plupart des paysans qui restent doivent faire à la fois diverses activités. C´est ce qui arrive dans le secteur dans lequel j´ ai travaillé: Chincolco. Cette zone, ainsi que toute la vallée de Petorca est issue des tous les processus historiques qu´on vient de décrire. C´est une zone caractérisée par l´existence de grandes haciendas et d´un système hiérarchique de travail, fondé sur le inquilinaje. De même que dans d´autres espaces rurales du pays, depuis les années 80´s une série d´entreprises agricoles se sont installé dans tout ce secteur. Notamment, des productrices de fruit, qui utilisent des grandes quantités d´eau pour leurs cultures. Cela a entrainé des fortes conséquences économiques et environnementales, qui on mener des grands bouleversements sociaux et culturels. À continuation on exposera les caractéristiques historiques, sociodémographiques et économiques plus importantes de ce secteur, afin de donner le cadre général pour bien situer notre démarche de terrain.

 

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II.2.- Le contexte géographique du terrain : Petorca et Chincolco.
II.2.1.-Processus historique d’occupation de la Vallée de Petorca. La Vallée de Petorca est habitée depuis des temps très anciens. Des recherches archéologiques ont trouvé des traces d’occupation vers les années 480 et 630 Avant J.C., pendant la période nommée Alfarero temprano (Avalos & Rodríguez L., 1994) Il s’agit de la tradition culturelle Bato du Chili Central10. Dans des périodes plus récentes (1000-1100), ils ont trouvé des éléments culturels du nord du Chili, provenant notamment des cultures Diaguita et Animas, ainsi que des influences Incas, avec la présence d’un Mitimae11 dans cette région. Pendant la conquête espagnole, Pedro de Valdivia en 1543 offre une merced12 à Luis de Cartagena, qui correspondait au secteur de la Vallée de Petorca. Durant cette période, l’occupation de la vallée fut un lent processus lié historiquement aux haciendas. Cela a fortement changé à partir du début du XVIIIème siècle lors de la découverte de sources de minerais dans les collines proches. Cette activité attire la population qui s’établit dans toute cette zone soit pour chercher de l’or, soit pour travailler dans les grandes mines. Alors, à cette époque l’occupation se concentre dans les secteurs d’activité minière. Cependant, l’élan le plus important dans ce processus d’établissement de population est survenu vers 1850 avec l’arrivée du train dans la région. Cela a permis l’arrivée de personnes pour travailler dans les mines ou dans les haciendas. De nombreux petits villages se sont formés tout le long de la ligne de chemin de fer et de ses stations et constituent le paysage peuplé tel qu’on peut le voir encore à présent.

                                                                                                               
Ce terme vient du mot quechua mitimaes mitmac, qui signifie semer. Sont également connus comme mitmakuna ou mitmaqkuna. Des groupes de familles ont été séparés de leur communauté par l'Empire Inca et déplacés depuis des peuples loyaux vers des peuples conquis ou inversement. Cela pour développer des fonctions économiques, sociales, culturelles, politiques et militaires. 12 Remise d’un prix en reconnaissance des mérites et d’actions faites par un vassal. Dans l’Amérique coloniale c’était la remise d’une encomienda contre les travaux faits dans le processus de conquête.
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    I.2.- Caractéristiques sociodémographiques de la Vallée de Petorca. La commune de Petorca dans laquelle se trouve Chincolco se situe dans la vallée qui est formée par la rivière du même nom. Elle est située géographiquement dans la région de Valparaiso, entre 32º 15' Latitude Sud et 70º57' Longitude Ouest. Elle se situe à environ 220 kilomètres au nord de la capitale, Santiago, et à 190 kilomètres de Valparaiso. Son extension territoriale est de 1.516,6 Km2, et elle représente 9,2 % de la superficie de la région.

Le recensement de population national fait en 2006 indique que la commune compte 9.440 habitants. Selon cette même étude, elle se trouve actuellement dans un lent processus d’urbanisation de sa population. En 1992, sa population rurale était de 70,4%, ce qui a changé en 2002, où 48% de la population était urbaine. À présent la commune présente un équilibre entre sa population urbaine et rurale, avec 52,02% des gens qui habitent dans les campagnes. La population urbaine de la commune se concentre dans deux villes de taille moyenne, qui constituent les principaux centres semi-urbains : Petorca qui regroupe 64,2% de la population urbaine et Chincolco 35,8%. Cette dernière, jusqu’en 2002 était encore considérée comme Aldea13, c’est-à-dire, un espace rural. Cependant à partir de 2002, il a commencé à être considéré comme un Pueblo14, tout comme Petorca.                                                                                                                
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Petit Village, Hameau Village

 

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    La principale activité économique de la région est l’agriculture, notamment chez les habitants ruraux, où elle concentre 45% des emplois. En effet, la forte diminution du taux de pauvreté, de 31,2% en 2000 à 18% en 2006, tiendrait d’une part aux politiques sociales mises en place par l’État et d’autre part, à l’implantation de nombreuses entreprises agricoles et de monocultures, qui absorbent une bonne partie de l’emploi. Le grand essor des entreprises productrices de fruits depuis les années 80, répond aux politiques néolibérales, ainsi qu’à des conditions géographiques et climatiques favorables pour le développement de ce type de cultures. Cependant, la manque de contrôle sur ces entreprises a permis la diffusion de mauvaises pratiques agricoles, notamment l’utilisation de grandes quantités d’eau, ce qui entraîne l’assèchement et l’érosion des sols. Tout cela découle de lois datant de la période de la dictature qui permettent de séparer le droit de la terre du droit des ressources en eau. À cause de cela, ce sont les petits paysans les plus touchés et leurs terres qui sont les plus paupérisées. Ils ont à chaque fois plus du mal à produire et à vivre de leurs cultures. Cela a entraîné des migrations continues vers les villes. La plupart des personnes qui restent doivent travailler pour les entreprises agricoles dans des conditions de travail très précaires. En ce sens, Petorca et Chincolco se constituent comme des villages dortoir, c’est-à-dire qu’une bonne partie de ses habitants vivent là mais travaillent ailleurs.

I.3.- Caractéristiques de Chincolco C’est un district qui s’étend de la cordillère des Andes jusqu’au secteur de Sobrante. C’est la zone avec le plus important développement agricole de toute la commune. Chincolco est constitué d’une série de secteurs semi-urbanisés, reliés par deux chemins principaux. Le plus important, Pedro Montt (ligne en rouge) réunit la plupart des services et des commerces. C’est là que se situent l’église, l’école et l’hôpital. Cependant, il n’y a pas un centre urbain délimité. On y trouve deux micro-centres, les deux sur la voie principale, le premier autour de l’église, et le deuxième au sud-ouest de la même rue.

 

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    Le secteur central de Chincolco, qui correspond aux alentours de la voie principale, se caractérise par une basse densité. La plupart de ces prés ont une utilisation principalement résidentielle et ils font entre 1.000 et 5.000 m2. Dans les cas des prés les plus grands, il s’agit d’un espace de transition entre la zone urbaine et la zone agricole. La plupart des maisons ont une façade urbaine, et vers l’arrière on trouve des terrains plus étendus, dans lesquels il y a des activités agricoles, dans certains cas commerciales. Il y a alors une coexistence de ces deux types d’usage, élément caractéristique de toute cette région.

 

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Deuxième Partie : Le Terrain

 

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I- L’expérience de terrain.
Mon expérience de terrain s’est déroulée pendant deux séjours d’une durée approximative de dix jours chacun. L’arrivée sur le terrain n’est jamais facile, la plupart du temps on ne connaît personne, dans mon cas la seule personne que je connaissais était l’oncle d’un ami : Federico Flores. J’avais peur de l’inconnu, et pendant mon voyage je me demandais constamment ce que j’étais en train de faire. Cette même question est souvent revenue pendant le séjour. Placée alors dans le milieu d’une expérience ethnographique, je me sentais parfois ridicule et absurde. La maison dans laquelle j’ai été logée la première fois m’a été proposée par un ami de Santiago, c’est le fils de l’une des nombreuses familles qui ont dû migrer vers la ville à cause du manque de travail, mais qui pourtant continuent à avoir une maison dans leur peuple d’origine, pour y revenir les week-ends et en vacances, et où ils rêvent de vivre après leurs retraites. Dès le début, toutes les personnes du secteur dans lequel j’étais logée étaient au courant de ma présence, tout le monde me disait bonjour dans la rue, et moi je devais répondre de la même façon. C’est un petit peuple et la présence d’un étranger est immédiatement remarquée. Le jour même de mon arrivée, l’oncle de mon ami, Don Federico, m’a emmenée à la radio du village dans laquelle il travaille, et il m’a encouragé à raconter, à la radio, ce que je venais faire et à demander de l’aide pour ma recherche. Là, je me suis retrouvée face à mon premier grand souci de terrain, j’avais du mal à expliquer ma démarche dans un langage simple et clair, et d’une manière qui puisse être compréhensible pour eux. Mon problème pour expliquer ce que je venais faire n’était pas seulement un problème de langage, mais surtout lié à la cohérence. J’ai compris alors, que pour que ma démarche puisse leur paraître compréhensible, elle devait d’abord leur paraître cohérente et pour ça, s’insérer dans leur logique culturelle. Il ne suffisait pas de parler la même langue (l’espagnol), il fallait comprendre les codes propres au contexte dans lequel j’étais arrivée. C’est à partir en quelque sorte de leurs propres idées sur ce que je pouvais être en train de faire que j’ai construit le récit avec lequel je me suis présentée à eux.

 

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    J’ai essayé tout d’abord d’expliquer mon projet à Federico, mon hôte dans le village. Il a luimême interprété ce que je lui ai dit et il m’a présenté comme « une fille de Santiago qui venait pour faire un travail sur les maisons anciennes et les modes de vie d’autrefois ». Du coup, il avait d’une certaine façon résolu mon problème, il a traduit dans leur propre langage ma démarche. Par rapport à cela, je pense que la popularisation du concept de patrimoine et de l’identité locale a beaucoup contribué à l’idée qu’ils se sont fait de moi. Je me suis alors appuyée sur ce discours pour élaborer un récit sur ce que je venais faire, et j’ai donc commencé à me présenter en disant que je venais pour étudier les maisons anciennes, les objets et leurs évolutions jusqu’à nos jours. De cette manière au moins, j’avais un motif pour entrer dans leurs maisons, avoir des entretiens et commencer à approfondir ce que je voulais vraiment explorer. Cela m’a amenée aussi à changer un peu l’orientation de ma recherche. Au début, je voulais centrer mon étude plutôt sur les objets, cependant, cette nouvelle signification de ma démarche m’a ouvert la porte vers une autre dimension, la maison et le rapport à l’espace. Comme je le supposais, c’est sur le terrain que la recherche a finalement pris sa vraie forme, puisque tout ce qui derrière un bureau rassemble logique et cohérence, une fois sur le terrain devient vraiment plus complexe. Il faut faire attention alors de ne pas forcer la réalité vers ce que l’on s’attendait à trouver, et permettre que la réalité et les éléments s’expriment en dehors de toute hypothèse de travail. Mon passage à la radio m’a beaucoup aidée, là j’ai pu fixer de nombreux entretiens. Grâce à cela aussi j’ai réussi à être reconnue par toutes les personnes du peuple. Le lendemain tout le village était au courant de ma présence. Je me suis aperçue de cela en marchant dans la rue ou quand j’entrais dans un magasin car tous me saluaient. Je n’avais pas fait de grille d’entretien, je voulais leur donner forme au fur et à mesure qu’ils se déroulaient. Plutôt que des interviews, mes entretiens ont consisté en des conversations informelles, dans lesquelles j’essayais, sans faire de grandes pressions, de conduire le dialogue vers le sujet de ma recherche. J’ai toujours commencé par des sujets plus généraux, et d’une certaine façon, banals, sur la maison de leur enfance, les modes de construction, etc.

 

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    Je souhaitais ainsi faire des ethnographies des espaces domestiques, parcourir leurs foyers en demandant les significations de chacun des objets, ainsi que des espaces les plus importants. Dans ce contexte, je me suis retrouvée avec une deuxième difficulté : faire parler les gens sur les objets. Comme le signale Thierry Bonnot, les personnes ont du mal à parler des objets qui font partie de leur quotidien, les objets banals. Nonobstant, ils avaient beaucoup moins de mal à parler d’objets du passé, ceux qui étaient d’une certaine façon patrimoniaux. J’avais l’impression qu’il y avait une certaine distance avec ce genre d'objets, ce qui leur permettait de parler d’eux plus facilement. Il me semble alors que les objets actuels, qui sont plus « actifs » dans leur quotidienneté parlent plus de leurs propriétaires ou leurs posent plus de questions que les objets passés, patrimoniaux ou « passifs ». Les entretiens se sont alors orientés vers le passé, en essayant de reconstruire à partir de leurs souvenirs, les modes de vie passés, et notamment le paysage physique et matériel de leurs quotidiennetés. J’ai interviewé onze personnes, toutes étaient âgées de plus de 50 ans. Tous les entretiens ont eu lieu dans leur maison, la plupart du temps autour d’une table, dans le corredor, espace, qui comme on le verra ensuite, constitue le noyau de la sociabilité dans le foyer. Normalement on fixait le rendez-vous à l’avance par téléphone ou personnellement, lorsque je me déplaçais vers leurs maisons. De cette façon ils m’attendaient avec des choses à manger et à boire, notamment les plus âgés qui planifiaient toute une journée pour ma visite. C’est alors que dès le premier entretien je me suis rendue compte que dans cet univers la temporalité n’est pas du tout la même que dans la ville, tout fonctionne beaucoup plus lentement, et pour chaque activité il faut prendre son temps. Je ne pouvais pas alors, fixer plus d’un rendez-vous par jour, partir avant aurait constitué un grave manque de politesse. Cependant, dans certains cas, les visites ont été beaucoup moins longues, et j’ai dû partir après un bref entretien. Un autre élément intéressant qui est arrivé au cours des entretiens est que tandis qu’ils me parlaient de leur vie, beaucoup d’entre eux m’ont aussi posé des questions sur ma vie et ma famille. Je sentais qu’au-delà de la démarche ethnographique, il y a avait une

 

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    réciprocité, une communication humaine qui nous liait. J’étais en train d’établir un lien avec eux, qui dans certains cas est devenu aussi un lien émotionnel. Au-delà des différences formelles on avait trouvé des points communs, et comme ça je commençais à sentir que je pouvais faire partie de leur monde. Cependant, au fur et à mesure que je m’approchais de leur vie, moins évidente devenait ma démarche anthropologique. En effet, lorsque je suis partie la première et la deuxième fois, plusieurs femmes à qui j’avais rendu visite m’ont offert des cadeaux et m’ont proposé de venir chez elles lors d’une seconde visite. Lors de ma deuxième visite j’ai séjourné dans le foyer de Don Federico et Nelly. Ils m’ont accueillie comme une fille, j’occupais la chambre de leur fils absent (il habite maintenant à Santiago) et je l’appelais régulièrement pour la tenir au courant de mes activités. Là j’ai pu vraiment comprendre comment s’organise le quotidien dans ce monde, ainsi qu’approfondir une série de sujets qui émergeaient des entretiens.

 

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II.- Méthodologie
Cette recherche constitue un travail anthropologique et qualitatif. Ce qui nous intéresse donc est de relayer la dimension culturelle du phénomène qu’on vise à rechercher. Ici, ce sont les façons de vivre et de concevoir le monde qui sont partagées par une communauté. Notre méthodologie a donc été qualitative, et par conséquent, elle se base principalement sur la recherche ethnographique de terrain, menée dans une communauté rurale 15 du centre-nord du Chili. Comme on l’a déjà signalé, on cherche à identifier la manière dont change l’environnement domestique des familles de cette communauté, notamment par rapport à sa matérialité depuis les cinquante dernières années. Il s’agit dont d’un travail qui ne porte pas seulement une dimension synchronique, mais aussi diachronique. En tant que travail ethnographique, la recherche sur le passé s’est fondée sur les récits des personnes âgées originaires de ce secteur. À travers ces récits, on a tenté de reconstruire certains aspects des modes de vie quotidiens dans ces contextes pour les mettre en contraste avec ce que l’on a pu voir sur le terrain. En lien avec cela, on est conscient que ces récits expriment plutôt une mémoire sociale, qui est empreinte d’une série d’éléments biographiques, subjectifs et personnels. Le travail de terrain s’est composé de deux séjours d’environ dix jours chacun. Au-delà des entretiens et des photos, le séjour sur le terrain constitue en soi une expérience de connaissance d’un contexte culturel. Au quotidien, tout ce qu’on écoute et regarde dans la rue ou dans un magasin contribuent à l’éclaircissement d’un milieu inconnu. Pour cela l’utilisation d’un cahier de terrain est fondamentale. Notamment dans mon cas, lorsque j’arrivais à la maison je me mettais à écrire à l’ordinateur toutes les idées et impressions qui m’arrivaient après avoir fait les visites et les entretiens. Ces notes ont été très utiles au moment de l’analyse, de nombreuses idées importantes ont émergées à partir de ces notes. Cet exercice a été très utile car il me permettait de faire les premières analyses

                                                                                                               
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On parle de communauté rurale par ses caractéristiques d’ordre culturelles, même si depuis 2005 les recensements de population signalent Chincolco comme urbain.

 

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    de terrain et d’adapter l’orientation des entretiens et des observations au fur et à mesure que se déroulait la recherche. Il y a une bonne partie des données qui ont été recueillies à partir de ce type d’expérience, ainsi que de conversations informelles. Néanmoins, on assume l’importance de l’entretien et des visites pour la systématisation des informations. C’est alors qu’on a mené une série d’entretiens pour explorer les modes de vie passés et contemporains. Tous les entretiens se sont déroulés dans le contexte d’une visite dans les maisons des personnes interviewées. On n’a pas utilisé de grille, il s’agissait plutôt d’une conversation que je guidais de manière chronologique afin de construire un parcours logique sur l’évolution de la maison. L’absence de grille permet à l’interviewé de pouvoir s’exprimer et d’éviter de trop guider son discours. J’ai visité dix maisons, et dans certaines d’entre elles j’ai effectué plus d’une visite, et dans certains cas aussi, j’ai interviewé plus d’une personne dans le foyer. J’ai réalisé douze entretiens, enregistrés numériquement. Pourtant il y a eu de nombreuses conversations qui n’ont pas été enregistrées. Je suis consciente que le magnétophone peut être un peu envahissant et il faut vraiment comprendre quand on a le droit d’enregistrer et quand on ne l’a pas. Un autre instrument fondamental d’enregistrement des données a été l’appareil photos. Notre recherche étant centrée sur les objets et les aspects matériels des maisons, il était fondamental de pouvoir enregistrer ces éléments. Son rôle dans la recherche est donc fondamental, pas seulement comme instrument d’illustration, mais surtout pour l’analyse. Si on reconnaît l’importance de l’observation sur le terrain, on reconnaît aussi l’impossibilité de tout voir, l’invisibilité qui commence à arriver lors de la saturation d’informations. C’est alors que la photo permet de revenir sur la réalité visuelle et de reconnaître des éléments et des aspects que nous n’avions pas noté dans le cadre d’une observation directe.

 

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III.- Réflexion sur les problèmes et les défis de la recherche

Il n’y a pas de guide pour faire de l’anthropologie, même si on s’inspire des grands travaux de l’ethnographie classique, à mon avis le savoir-faire ne s’apprend finalement que sur le terrain. En ce sens, l’apprentissage du métier anthropologique se fonde sur une série d’allersretours, et notamment de réussites et d´échecs. Ce travail ne fait pas exception dans le sens où il est issu d’une série de réussites et d’échecs qu’on a rencontré face à de nombreux problèmes et défis qui ont émergés au cours des différentes étapes du travail. Si les problèmes qui sont apparus sur le terrain ont déjà été décrits ci-dessus dans la description de l’expérience de terrain, il y en a d’autres que nous allons développer maintenant. Il s’agit ici d’une réflexion personnelle qui exprime certaines de mes pensées autour de mon travail anthropologique. Un des premiers problèmes et à la fois avantage auquel je me suis vue confrontée était le fait d’être chilienne. Cela m’a permit de tenir dès le début une communication très fluide, grâce au fait de parler la même langue et à la fois d’être culturellement très proche de la réalité étudiée. En effet, de nombreuses fois dans ma vie je me suis trouvée dans des contextes similaires, pour des raisons d’ordre extra académique, où je ne me trouvais pas dans un contexte étranger. Pourtant ceci a eu aussi un côté négatif, la proximité culturelle m’a empêchée parfois de voir certaines choses à cause de l’assimilation, de l’appropriation de quelques pratiques. En plus, travaillant sur une dimension de la vie qui nous est tellement proche, on tend à assimiler une série de choses, encore plus lorsque la réalité qu’on observe est si proche culturellement de soi. En ce sens je me suis souvent trouvée face à certains éléments importants que je ne remarquais pas. Dans ce cas, notamment quand on cherche à faire de l’anthropologie dans son propre contexte socioculturel (comme c’est mon cas), le processus de conscientisation de soi, des préconceptions que l’on porte, ainsi que le travail « d’éloignement » de cette réalité doit être bien plus fort.

 

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    Un autre problème rencontré sur le terrain est le décalage entre la théorie et la réalité. Avant de partir sur le terrain normalement on élabore un projet, en se basant sur des éléments théoriques. À partir de là on se sent très sûr de ce que l’on cherche à voir. Pourtant sur le terrain, les limites des dimensions sociales, qui au niveau théorique semblent claires, deviennent diffuses, et donc aussi les limites de ce qu’on vient observer. On s’aperçoit que dans le réalité toutes les dimension de la vie sociale sont liées, et qu’établir les limites de ce qu’est l’univers des pratiques, des significations et des matérialités, par exemple, devient très difficile. C’est pourquoi on commence à marcher à tâtons en explorant différents espaces qui s’ouvrent et se ferment au cours des entretiens et des observations. Pour éviter de se tromper, on commence à tout enregistrer, sans que soit absolument clair ce qui va être fondamental et ce qui ne va pas l’être. Depuis mes expériences, je pense que c’est seulement plus tard, dans la tranquillité de chez soi, et lorsque l’on commence à faire l’analyse des données et qu’on met en place le processus d’écriture que l’on arrive vraiment à tracer les lignes les plus importantes du travail, en concordance avec les objectifs de la recherche. Bien que sur le terrain on découvre des dimensions et des aspects insoupçonnés, et que c’est là que la plupart des idées les plus importantes émergent, c’est dans l’analyse que l’on découvre les chemins prioritaires et que le travail va finalement suivre. C’est donc au moment où on analyse qu’on s’aperçoit qu’il y a de nombreuses questions et observations qui ne servent à rien, et à la fois, qu’il y a d’autres questions très importantes que l’on n’a pas suffisamment approfondies. C’est pour cela que j´ai trouvé très profitable de faire les premières analyses et systématisations des données sur le terrain. Cela permet de réorienter la démarche à chaque instant, pourtant, même si c’est très utile, cela ne suffit pas. Après cette expérience, je pense c’est dans l’analyse plus profonde, et notamment lorsque l’on cherche à construire un texte que des nouvelles problématiques et questions émergent. C’est pourquoi à mon avis il est fondamental de revenir sur le terrain lors des premières analyses et écritures. En ce sens, je crois que la recherche est circulaire, plutôt que comprises d’étapes indépendantes. Voilà donc une grande faiblesse de mon travail, l’impossibilité de revenir sur le terrain a débouché sur le fait que de nombreux sujets très intéressants qui ont émergés, n’ont pas pu être suffisamment développés à cause du manque de données.

 

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    Un autre moment très important, qui suscite aussi de nombreux problèmes et questionnements est l’écriture. Comme on vient de le dire, c’est à ce moment que surgissent les axes centraux de la recherche. L’exercice de systématiser et d’ordonner les idées, pour pouvoir après les matérialiser à l’écrit, constitue un exercice intellectuel qui fait émerger des aspects de cette réalité que l’on n’a pas pu voir dans un premier temps. En effet, dans mon travail, une bonne partie des idées sont arrivées au cours de l’écriture. Même en ayant fait un plan, celui-ci à dû être constamment modifié à mesure que j’avançais dans l’écriture. Lorsque l’on est sur le terrain, l’expérience est généralement tellement fabuleuse et belle, que l’on sent l’envie de tout retranscrire et matérialiser dans le travail. Mais finalement on expérimente la frustration face à l’impossibilité de tout exprimer. Souvent on oublie que ce que l’on fait n’est rien d’autre qu’un écrit, et que, tout ce qu’on peut faire demeure dans les possibilités d’un texte « scientifique » qui impose ainsi une série de coercitions, dont la plus importante est la logique rationnelle. Cependant, dans l’univers social et culturel parfois il y a des choses très importantes qui ne sont pas nécessairement logiques, on risque donc de forcer un peu la réalité. Par rapport à cela, un problème que j’ai rencontré fréquemment est la division du texte, notamment du compte rendu du terrain. L’écriture exige un ordre, une division, mais comment diviser si dans la réalité tout est lié, comment choisir les axes qui vont organiser l’ordre du texte, et comment choisir l’ordre dans lequel ils sont présentés? Le problème en effet est la manière de le faire sans être injuste avec la réalité de laquelle on parle. Finalement, au moins dans mon cas, les axes ont été établis selon les dimensions prioritaires de la recherche, en essayant de les faire coïncider avec l’univers culturel auquel ils font référence. Je suis consciente que tout ce processus d’écriture est une réduction de la réalité, mais à la fois aussi une amplification lorsqu’elle fait émerger une nouvelle réalité qui débouche de l’écrit et de la pensée analytique de laquelle elle est issue. Une autre problématique qui a surgi dans cette recherche est la relation avec l’interprétation.

 

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    Traditionnellement le travail ethnographique a consisté à faire de grandes descriptions dans des contextes étrangers. C’est vrai que réside là une des plus fortes caractéristiques et un des avantages de l’anthropologie. Cependant, à mon avis cela ne suffit pas, lorsque l’on cherche à élaborer des récits sur un sujet ou un contexte culturel, la pure description demeure dans un discours plutôt journalistique. Je crois que la particularité de l’anthropologie est la possibilité d’établir des relations, de lire la réalité sociale à la lumière des constructions théoriques et conceptuelles qui permettent de problématiser et de complexifier la connaissance du social. Et donc, même si l’on travaille avec des échantillons plutôt petits, il faut oser en faire des lectures au-delà de ce qui est évident, et d’interpréter. Cela exige du courage, puisqu’on n’est jamais absolument sûrs de rien par rapport au culturel, on ne parvient jamais à avoir une connaissance absolue de ce qu’on observe, on compte uniquement sur des pistes à partir desquelles on a construit un récit. En ce sens, je prends comme idée de départ que les personnes d’un milieu social donné développent correctement, partagent, possèdent et expriment les principes culturels du contexte auquel ils appartiennent. Notamment quand on observe une certaine récurrence dans les pratiques et les discours, je crois qu’on est face à des éléments culturellement partagés à partir desquels on peut établir certaines inférences.

 

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IV.- Description des personnes interviewées
D´abord on ferra un briefe description des personne avec lesquelles on a tenu des entretiens, dans certains cas enregistrés, dans d´autres non. Tous eux sont des personnes plutôt âgées, qui on née et vécu pendant leurs enfance dans des secteurs ruraux dans les alentour de Chincolco. Tous aussi habitent actuellement dans la Vallée. La présentation de ces personnes est fondamentale, lorsqu´ils constituent la source la plus importante de cette recherche.

Juana Pérez (Sra. Juana): Juana a 76 ans et elle est veuve. Elle est née dans la vallée des Olmos, un secteur rural près de Chincolco. Son père était inquilino dans une petite ferme. Quand elle avait environ 16 ans, sa famille a déménagé à Petorca en raison du licenciement de son père de la ferme et il a acheté une petite propriété dans le village. Elle s’est mariée avec un militaire, avec qui elle a déménagé à Chincolco. D’abord ils louaient des pièces dans une grande maison et après ils ont pu acheter le pré où elle habite encore aujourd’hui. C’est son mari qui a construit la maison dans laquelle elle habite aujourd´hui. D’abord c’était une simple maison en Quincha, construite de façon traditionnelle. Puis, au fur et à mesure de leurs économies ils (mari et ses enfants hommes) ont agrandi la maison. Elle est située dans le secteur le plus central de Chincolco, dans une rue perpendiculaire à Pedro Montt (la rue principale de Chincolco). J’ai fait la connaissance de Juana tout d’abord par téléphone, elle a appelé à la radio lors de ma première journée à Chincolco et m’a proposée de lui rendre visite. Durant la première visite je suis restée toute la journée tandis que durant la deuxième seulement l’après-midi. On a tenu des conversations informelles pendant les deux visites, ainsi qu’un entretien enregistré lors de la deuxième. La plupart des entretiens on eu lieu dans le corredor, qui semble être l’espace principal de sociabilité. J’ai aussi parlé avec sa fille, Angélica, qui est mère célibataire et habite dans une petite maison dans la même propriété que sa mère.

 

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    Nelly Salgado (Sra. Nelly): Elle est née dans la Quebrada de Castro, un secteur paysan dans les alentours de Chincolco. Comme de nombreuses personnes interviewées, elle et sa famille ont déménagé vers un secteur plus urbain pendant son adolescence. Elle s’est mariée très jeune avec Federico et ils ont eu deux enfants. Toute sa vie elle a été femme au foyer, s’occupant de toutes les activités domestiques (faire la cuisine, nettoyer, laver, etc.) Avec elle j’ai pu avoir de nombreux entretiens, notamment pendant la deuxième visite, durant laquelle j’ai séjourné chez elle. J’ai établi un lien très étroit avec elle. Pendant mon séjour chez elle je suis devenue en quelque sorte une fille pour elle. Ils habitent une vielle maison en adobe qui a été donnée par le prêtre de la communauté et qui est placée dans la rue principale de Chincolco : Pedro Montt. Même si il s’agit d’une grande maison, en comparaison aux autres maisons anciennes, ils ont fait des extensions, notamment la fermeture du corredor, la cuisine et la construction d’une chambre à coté du corredor. À cause de la peur de voir tomber leur maison lors d’un tremblement de terre, ils sont en train de construire une petite maison en bois dans le jardin.

Federico Flores (Don Federico): Federico Flores a été mon premier contact à Chincolco et mon hôte. C’est l’oncle de l’ami qui m’a prêté la maison et le mari de Nelly. Il est professeur dans le lycée du village. Il travaille aussi à la radio locale dans laquelle il a un programme sur les traditions paysannes. Comme la majorité des personnes à Chincolco, il est né dans un secteur plus paysan. Son père était un petit propriétaire qui à réussi à acheter un pré grâce à ses économies comme inquilino.

 

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    Sra. Carmen : C’est la femme de Pedro Tapia. À la différence des autres personnes avec qui j´ai parlé, elle a toujours vécu dans un secteur rural. Elle est née dans une hacienda au nord du Chili, près de la Ville d’Ovalle et il y a 18 ans qu’elle habite à Pedernales, le secteur le plus haut de toute cette zone, où elle a déménagé après s’être mariée avec Pedro Tapia. Malgré cela, sa maison présente presque les mêmes transformations que les autres. On est arrivé chez elle pour parler avec son mari qui est un important chanteur populaire de la région. Ils habitent dans une vieille maison en quincha. La maison a été élargie et aussi modernisée. Ils ont une cuisine à l’intérieur et une autre à l’extérieur. Avec elle je n’ai pu avoir que des conversations informelles, sans enregistrement. Cependant j’ai pu prendre de nombreuses photos, que l’on pourra voir au cours de ce travail.

Don Pedro Tapia : Don Pedro Tapia est originaire du Nord du Chili et il est arrivé à Pedernales quand il était jeune, à la recherche de meilleures opportunités de travail. Il est né dans une famille paysanne d’inquilinos et pendant sa première jeunesse il a été « peón obligado », c’est la personne offerte par la famille d’inquilinos au patron de l’hacienda contre le loyer du territoire dans lequel ils vivent. Il a donc vécu depuis son enfance dans des conditions de pauvreté et d’indigence. Il est poète populaire et chanteur pour les divinités, ce qui fait de lui une autorité locale. Bien que j’aie pu avoir quelques conversations avec lui, c’est surtout avec sa femme, Carmen, que j’ai pu parler plus profondément de la maison et de ses objets.

Fresia Rubio (Sra Fresia) : Fresia est née dans un secteur rural. Fille d’une jeune mère célibataire de 16 ans, elle a été élevée par ses grands-parents. Son grand-père était employé, inquilino dans une hacienda. Ses souvenirs d’enfance sont plutôt marqués par la pauvreté et les abus des patrons. À l’âge de 12 ans elle a déménagé avec ses grands-parents à Petorca où elle a exercé de nombreux métiers. Plus tard elle a connue Don Pancho (Francisco) et ils se sont rejoints16.                                                                                                                
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C’est une façon d’appeler le concubinage.

 

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    Ils n’ont pas eu d’enfants, mais ils ont adopté17 deux filles, et maintenant elle garde la fille de l’une d’entre elles. Ils habitent dans une maison ancienne en adobe qui est située dans la rue principale de Chincolco, Pedro Montt. Ils habitent cette maison depuis environ vingt ans. Ils l’ont héritée du frère de Don Pancho. Comme la plupart des autres maisons, elle aussi a été modifiée par leurs soins. Fresia est très reconnue pour sa grande hospitalité, et par le fait qu’elle est guérisseuse traditionnelle. J’ai effectué trois visites dans cette famille. Lors de la première on a juste eu une conversation informelle, j’ai expliqué ma démarche et on a discuté de certains sujets généraux. Lors de la deuxième visite, j’ai eu un entretien enregistré avec Don Pancho et lors de la troisième avec les deux.

Francisco Oyanedel (Don Pancho) Don Pancho aussi est né dans une grande famille paysanne, ils étaient douze frères et sœurs. Son père a travaillé dans différentes haciendas comme inquilino. Son enfance a été marquée par la pauvreté et les abus des patrons, et dès son plus jeune âge il a dû travailler pour survivre. Fatigué des mauvaises conditions de vie à l’hacienda il est parti très jeune pour trouver du travail. De cette manière il est arrivé à Cabildo18 pour travailler dans la mine. Là il est devenu dirigeant syndical pendant le gouvernement socialiste d’Allende, raison pour laquelle plus tard, lors de la dictature de Pinochet il s’est fait emprisonner pendant dix ans. Après sa remise en liberté il a dû travailler dans les entreprises agricoles du secteur, faisant des travaux très durs, ce qui a entraîné chez lui de grosses maladies, notamment au dos et aux articulations. Maintenant il est retraité, mais il reçoit une somme très minime, alors il fait aussi des petites cultures dans son jardin pour obtenir des revenus supplémentaires.

                                                                                                               
Il s’agit d’une pratique très courante dans les milieux paysans et populaires d’adopter des enfants abandonnés. 18 Village minier qui se trouve à 70 kms de Chincolco.
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    Rebeca Flores Cette jeune femme est une personne très reconnue dans le village puisqu’elle a dédiée presque toute sa vie à l’église, ainsi qu’aux activités ecclésiastiques. Tout le monde l’appelle Mademoiselle Rebeca (señorita Rebeca). Comme les autres personnes interviewées, mademoiselle Rebeca est née dans un secteur rural, son père était contremaître dans une hacienda, ils avaient alors une situation économique et sociale un peu plus aisée que les inquilinos. Vers les années 60 elle a déménagé avec ses parents à Chincolco, plus spécifiquement dans le secteur d’El Bajo19 où ils ont construit une maison en pierre où elle habite encore. À côté de la maison en pierre elle a une autre maison plus ancienne en quincha où habite un métayer qui travaille dans ses prés. Actuellement elle habite toute seule, cependant son neveu Federico Flores, s’occupe constamment d’elle. Je n’ai fait qu’une visite qui a duré toute une journée et l’entretien a été enregistré.

Pilar Rodriguez Pilar est la seule des personnes interviewées qui n’est pas née dans une hacienda. En effet elle est née à Chincolco et elle appartient à une famille bourgeoise du secteur. Vers l’âge de 18 ans elle s’est mariée avec un migrant grec du nom de Petridis. La maison dans laquelle elle habite est située aussi dans la voie principale de Chincolco. Il s’agit d’une grande maison en adobe qui appartenait à la famille de son mari, aujourd’hui décédé. Maintenant elle habite là avec ses deux enfants et une nièce. Bien que ce soit une maison plus grande, on voit presque les mêmes transformations que dans les autres maisons. Avec elle j’ai obtenu un entretien qui a été enregistré. J’ai aussi parlé avec sa fille Luisa, mère célibataire. Elle a construit une maison à côté de celle de sa mère, sur le même terrain. La maison est complètement aménagée, cependant elle continue à séjourner chez sa mère.

                                                                                                               
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Le bas

 

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    Antonieta Jimenez Antonieta Jimenez habite dans un secteur accolé à Chincolco qui s’appelle El Bajo. Elle est née dans la maison où elle habite actuellement, son père était un petit producteur agricole, qui pendant sa jeunesse a été inquilino. C’est une ancienne maison en adobe, divisée en deux. Elle nous a raconté que cette maison avait été construite par ses grands-parents et puis héritée par son père et ensuite par elle. Au moment de la visite, elle habitait avec une fille et une nièce. Je n’ai pu faire qu’une visite, durant laquelle on a beaucoup parlé de manière informelle et puis on a fait un entretien enregistré assez court. Elle ne s’est pas trouvée à l’aise face aux entretiens.

Segundo Gonzalez Don Segundo habite aussi dans le secteur d’El Bajo, dans une maison donnée par les allocations d’habitation. Il est né dans le secteur de Frutillar, où son père était inquilino. Plus tard ils ont acheté un terrain près de Chincolco, dans lequel il habite maintenant. Toute sa vie il s’est dédié à l’agriculture de façon plutôt indépendante. Pourtant il y a certaines années où cette activité fut moins rentable surtout à cause du manque d’eau. C’est pourquoi, comme de nombreux autres habitants du secteur, il a dû travailler pour les entreprises agricoles. La dureté de ce travail lui a causé d’importants problèmes au dos et aux jambes, et de ce fait il doit vivre maintenant uniquement de ces pauvres cultures. Il est célibataire et il habite tout seul. Le manque de femme est visible dans son foyer, cependant certains éléments comme l’autel et la table à manger demeurent comme essentiels. Avec lui j’ai eu un seul entretien, dont une partie a été enregistrée. Je l’ai connu et contacté grâce à Don Federico.

 

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    Leopolda Astudillo Leopolda habite dans le secteur de Los Communes, dans le même endroit où elle a vécue toute son enfance. Chez elle il y a deux maisons, la plus ancienne construite en quincha, appartenait à sa mère et l’autre, en bois, a été obtenue par les allocations d’habitation. Dans la nouvelle maison elle dort et reçoit les visites, tandis que dans l’ancien bâtiment elle passe la plupart de la journée, notamment pour l’élaboration des fromages, activité dont elle vit. L’ancienne maison a été bâtie par sa mère pour héberger ses quatre enfants lors du départ du foyer de son mari. Elle a subsisté en faisant des fromages de chèvre, activité dont sa fille a hérité. Elle a hérité aussi de la maison, et maintenant Leopolda habite là avec son mari et son fils. Dans ce cas, ce qui est intéressant est que malgré le fait qu’elle séjourne la plupart du temps dans l’ancienne habitation, elle m’a accueillie dans le nouveau bâtiment, le présentant comme sa seule maison. J’ai fait une seule visite dans cette maison, et un entretien enregistré, ainsi que de nombreuses conversations informelles.

Patricia Poblete Patricia habite dans le secteur de Los Communes, au-delà de la rivière de Chincolco. Elle est née dans la campagne, son père était inquilino, et elle a déménagé après son mariage, d’abord vers un autre secteur rural, et après à Los Communes. Elle a une petite maison en bois, qui a été offerte par l’État grâce aux allocations d’habitation paysanne, et dans laquelle elle habite avec ses quatre enfants. Son mari l’a abandonnée il y a deux ans et elle subsiste grâce à des petits travaux, ainsi que grâce à l’aide de ses enfants les plus âgés. Je l’ai connue dans la rue et j’ai effectué deux visites chez elle.

 

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Troisième partie : description analytique des donnés

 

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    Cette partie constitue la plus importante de ce travail, dans laquelle on expose de manière analytique les donnés recueillis au terrain. A partir de trois axes qui ont émergée comme centrales : La maison, les objets utilitaires et les objets symboliques on a cherché à explorercomment a t-il changé la matérialité dans l´espace domestique rural. Plutôt qu´un parcours historique, cette recherche fais une comparaison entre une réalité contemporaine et un moment passé, auquel on a accédé à partir des ces traces dans le présent, matériels et immatérielles (récits). C´est pour ça qu´on préfère parler de époque traditionnelle, plus que d´un période en particulier. Cette sorte de généralisation est possible grâce à la grande et large (temporellement) homogénéité culturelle qui caractérise cet univers rural. Les trois parties de ce chapitre visent alors à décrire certains aspects de ces transformations, mais aussi explorer comment ont changée les modes de vie et certaines conceptions du monde, observés depuis les matérialités domestiques.

I.- La Maison
I.1.- Antécedants de la maison paysanne traditionnelle
I.1.1.- Famille et Maison paysanne traditionnelles Au delà des conceptualisation sur la famille, en Amérique Latine, ainsi qu´au Chili il n´y a pas une structure familiale unique et prototypique, sinon plutôt une série de modes d´articulation familiale qui ont été historiquement déterminés par des conditions sociales, économiques et régionales. Au Chili les caractéristiques de la famille populaire paysanne pendant les XVIIIème et XIXème siècle sont directement liées à la mobilité du travail. En particulier, l´absence d´hommes favorisait l´émergence de formes familiales diverses : des mères seules, la polygamie, ainsi que des couples non légitimés. En termes concrets la famille a été bien plus une unité productive et reproductive que émotionnelle. Il s´agit, selon Goicovic( Goicovic Donoso, 2006, p. 279), d´un mécanisme qui cherchait à transmettre la propriété et la position d´une génération à l´autre.

 

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    À la fois, c´était le principal mécanisme de socialisation moral et politique, le noyau auprès duquel se maintient les mœurs, les traditions et l´ordre. Notamment, dans le monde rural de la zone centrale du Chili, pendant de XIXème siècle, la plupart de ces agroupements formelles ou informels ont été déterminés par ses conditions socioéconomiques. Dans cet univers, la plupart des familles étaient plutôt nucléaires, intégrés par deux générations, avec filiation par cognation, résidence néo-locale y des formes d´héritage bilatéral, sa veut dire, étaient héritiers tant les garçons comme les femmes. Généralement, c´était la mère qui incarnait la continuité symbolique des relations familiales, ce qui s´exprime à travers diverses formes d´échange, coopération et aide mutuelle. Les précarités de leurs modes de vie, obligeaient aux paysans à utiliser formes d´articulation collectives fonctionnelles à la subsistance(Goicovic Donoso, 2006, p. 281). En relation à ça, l´une des éléments qui a plus caractérisé la famille paysanne depuis de XVIIIème, ce sont les liens de solidarité et réciprocité. Dans des contextes de précarité et vulnérabilité les personnes on besoin les unes des autres(Goicovic Donoso, 2006). Cela a favorisé le développement d´une forme particulière de reproduction sociale La famille rurale a du adapter le nombre de membres de la famille à sa capacité productive et ces besoins de force de travail. Ça dépendait, en autre, de la taille et caractéristiques de l´exploitation agricole qu´ils possèdent. Dans ce contexte c´est normal de voire des parents qui abritent leurs fils pendant les premières années de mariés. À son tour, ils devront s´occuper de leurs parents lors de leurs vieillesses. Aussi, autres personnes (parents éloignés, amies) foyer en échange d´habitation et nourriture. La reproduction sociales alors dans les groupes populaires ruraux doit être comprise comme un processus à travers lequel il accèdent aux et exècrent le control sur certains moyens de production. pouvaient aussi vivre temporel ou régulièrement dans le domicile familiale. Normalement ils devaient rendre des services au

 

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    I.1.2.- La maison paysanne traditionnelle (S.XVIII et XIX) Le monde paysan traditionnel du Chili c´est caractérisé par la dispersion des habitations. En effet, comme on a déjà signalé, la première fonction des inquilinos c´était de protéger les limites du territoire agricole Comme le signale Bengoa (Bengoa, 1999), le monde paysan traditionnel du Chili c´est caractérisé par la dispersion des habitations. En effet, comme on a déjà signalé, la première fonction des inquilinos c´était de protéger les limites du territoire agricole. Dans ces contextes, les maisons c´étaient des précaires habitations, baissées par les propres paysans dans une petite partie du terroir donné par le patron. La forme la plus populaire d´habitation c´est le rancho. S´agit d´une construction en paie et boue, d´un seul niveau. Elles comptaient d´une seule pièce, qui servait à la fois de chambre collective, cuisine ou fourneau et salle à manger. En pas mal de cas, la maison populaire paysanne était encore plus précaire, consistant en quelques branches bâtis sur une structure de troncs, appelé ramada. En pas mal de cas, la maison populaire paysanne était encore plus précaire, consistant en quelques branches bâtis sur une structure de troncs, appelé ramada. Voici, une photo qu´illustre un Rancho paysan. En face de la maison on voit une structure en branches, s´agit dune Ramada Cette précarité des constructions est directement liée à l´instabilité de la plupart de ces établissements et les mauvaises conditions économiques dans lesquelles ils vivaient. Cela explique par exemple que ce mode de construction aille demeurer pendant une bonne partie du XXème siècle. C´étaient des bâtiment de taille réduite (ne dépassait les 30 mts2), construits avec des matériaux de mauvaise qualité, ainsi qu´avec d´éléments de la nature, munis d´un pauvre équipement intérieur. Il n´avaient pas de fenêtre, et les sols étaient en terre.

 

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    Dans ce contexte, selon se signale Goicovic (Goicovic Donoso, 2006), la maison était réservé à l´exercice des fonctions biologiques et domestiques les plus fondamentales : dormir et manger. La cuisine généralement était isolée de l´immeuble centrale, pour éviter les incendies à cause du feu avec lequel ils préparaient leurs aliments. Ils n’avaient pas non plus des services hygiéniques, ni de l´eau potable. L´eau nécessaire pour faire la cuisine, boire et laver, s´obtenait des sources proches, que généralement présentait un certain gré de contamination. C´étaient aussi des habitations très vulnérables. Elles pouvaient être détruites facilement, soi par des pluies, soi par des incendies, ou par les vents trop forts. La rue d´accès, ainsi que la porte et la fenêtre, étaient les limites entre le domaine publiquecommunautaire et le domestique. Dans les familles les plus nombreuses, c´est dans cet espace où se renforcent la communication interne et les liens de solidarité. Il faut ainsi tenir en compte que pour ces familles, à différence de ce qui arrive dans les sociétés modernes, les événements les plus importants dans las vie des personnes arrivaient à la maison : naissance, mariage et mort, se réalisaient en compagnie de la familles et les amies. Cela met en évidence l´importance de la maison comme espace d´intégration sociale et centre de la vie quotidienne dans ces contextes. .

 

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    I.2.- La maison paysanne traditionnelle à Chincolco

Ce qu’on appelle Chincolco est une zone dans laquelle on trouve une certaine concentration de maisons (Notamment : Chincolco, el Bajo, los Comunes et el Sobrante). Ce sont des secteurs résidentiels qui se situent entre les champs de culture et les prés d’élevage d’animaux. Au-delà de la classification gouvernementale de zone urbaine, il s’agit d’un espace avec un aspect absolument rural. La seule rue pavée est Pedro Montt, et c’est aussi le seul endroit où les maisons sont placées de façon organisée. Dans tout le reste du secteur, on trouve plutôt des propriétés semiagricoles pourvues de maison, entre 1000 et 5000 m2, et dispersées entre les champs. Un des premiers éléments que l’on identifie lorsque l’on arrive à Chincolco est la coexistence de deux types d’habitation, d’une part des maisons anciennes, la plupart d’entre elles à moitié écroulées, construites en quincha20 ou en adobe, et d’autre part, des maisons modernes, similaires à celles que l’on trouve dans les villes de tout le pays, bâties en bois, en ciment ou en briques. Dans la plupart de cas, les maisons anciennes se trouvent à côté des nouveaux foyers. La coexistence de ces deux types d’habitations nous ont fait penser à la présence de deux façons de vivre et d’habiter, ainsi qu’à la présence éventuelle d’un processus de changement ayant entraîné de profondes transformations dans les modes de vie. Ces intuitions ont été réaffirmées à travers les entretiens et au fur et à mesure que l’on approfondissait la recherche. En effet, tous les bouleversements environnementaux, économiques et sociaux qui sont arrivés depuis les années 60 ont amené de profonds changements dans les modes de vie et dans ce qui constitue le quotidien domestique des habitants de cette communauté. Dans ce paysage on retrouve une série d’éléments, disons traditionnels, qui demeurent, et en même temps, de nombreux aspects qui changent. Tout ce qui finalement compose un univers matériel complexe que l’on cherche à explorer, afin de comprendre le lien des personnes avec leur matérialité, et qui permet de comprendre aussi comment ces liens changent, et jusqu’à quel point ils expriment des transformations économiques et sociales.                                                                                                                
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Quincha c´est un type de construction pré-hispanique, fait avec une basse de pierres et puis des blanches remplies en boue. Cela serra expliqué à continuation.

 

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    Pour cela, tout au long de ce chapitre on cherchera à explorer les types d’habitations paysannes traditionnelles et ses transformations jusqu’à nos jours. On va commencer par une description de ce qu’on appelle la maison paysanne traditionnelle à partir des récits des personnes qui ont vécu leur enfance et leur jeunesse dans ces contextes. Il s’agit en effet de la maison d’enfance des personnes avec qui j’ai parlé, et qui correspond à la maison telle qu’elle existait avant les années 70, c’est à dire, avant les réformes agraires et tous les bouleversements du monde rural. On explorera notamment les aspects matériels de ces espaces domestique : la distribution, les modes de construction et les activités associées à chacune des parties qui constituent leurs foyers, ainsi que les principales fonctions et activités. Après, on explorera les transformations que ces maisons ont subi tout au long de ces dernières années jusqu’à nos jours. On essaiera alors d’identifier les ruptures et les continuités avec le monde traditionnel. Dans cette partie on s’appuiera plutôt sur des données ethnographiques (observation, photographies).

 

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    II.1.2.1.- La maison traditionnelle, maison d´enfance Comme je l’ai déjà signalé, dans cette première partie je ferai un travail de reconstruction historique à partir des récits des personnes, c’est à dire, à partir de la mémoire. On essaiera de reconstruire l’espace domestique paysan de la première moitié du XXème siècle. En effet, la plupart des personnes interviewées sont des personnes âgées ayant entre cinquante et quatre-vingts ans. L’univers dont ils m’ont parlé est donc celui qu’on a reconstruit grâce à ces récits, c’est celui du monde rural des années trente et cinquante, ce qu’on appelle le monde paysan traditionnel. Dans ce sens, mes entretiens ont tous commencé par une narration de la maison de leur enfance, essayant de tracer des sortes de biographies de leurs foyers. Travailler sur une dimension historique m’a permit d’accéder aussi plus facilement à l’univers du matériel et du quotidien. En effet, j’ai pu constater sur le terrain ce que raconte Thierry Bonnot (Bonnot, 2004), c'est-à-dire que parler sur le passé semble être beaucoup plus facile, ou moins problématique, que de le faire sur le présent, surtout quand il s’agit de parler de choses qui semblent banales, comme la maison ou les objets. D´après les références bibliographiques déjà vus (Bauer, 1994; Goicovic Donoso, 2006; Góngora del Campo, 1960; Pavlovic, Sánche, & Troncoso, 2003) on constate qu’il y a de nombreux éléments dans cet univers, notamment par rapport au mode de vie et à la matérialité domestique, qui demeurent depuis des époques très anciennes, même si il y a certains aspects, comme le mode de construction en quincha, qui proviennent d’époques préhispaniques. À partir de ces références, ainsi que des récits, on s’aperçoit qu’il s’agit d’un univers très conservateur, qui a gardé des formes de vie similaires pendant des centaines d’années. En effet, des recherches archéologiques (Pavlovic et al., 2003) ont permis de découvrir des traces de construction à bases de pierres datant de la période préhispanique, similaires à celles des époques post-hispaniques, ainsi que certains outils comme le mortier, par exemple. Un autre aspect intéressant est l’existence d’une grande homogénéité en termes de modes de vie dans tout l’espace paysan de la zone centrale du Chili. À partir des données bibliographiques, ainsi qu’à travers la recherche sur le terrain, on a vu qu’une bonne partie du monde paysan partage une série de traits, notamment par rapport   54  

    au mode de vie, à la structure sociale et la culture matérielle. En effet, comme on le verra plus tard, presque la totalité des personnes interviewées nous ont décrit un même type d’espace domestique, ainsi qu’un même type de relation avec la matérialité et l’environnement. Tout cela nous permet de parler de tout cet univers comme d’une unité, ainsi que d’une maison paysanne traditionnelle qui se caractérise par une série d’éléments formels, fonctionnels et symboliques.

I.2.2.-Les limites diffuses de la maison paysanne

Lorsque j’ai commencé la recherche, je pensais, de manière ethnocentriste, que l’espace domestique se définissait en tant qu’habitation construite. Cependant, une fois sur le terrain, et surtout après les descriptions faites par les habitants de leur maison d’enfance, je me suis aperçue que dans cet univers ce qui est compris comme espace domestique dépasse les limites de l’habitation. En effet, ce qui constitue la maison paysanne, disons traditionnelle, est un ensemble d’espaces et de structures dispersées dans un territoire. C’est alors que les limites avec l’environnement naturel semblent n’être pas complètements clairs. En ce sens, c’est bien plus pertinent de parler d’espace domestique que de maison paysanne, utilisant ainsi une conception plus proche de celle de l’archéologie, discipline qui a largement contribué à l’étude de ce sujet. Par rapport à cela, un élément très important que j’ai remarqué est que dans ce contexte, les fonctions et les significations associées au foyer sont absolument différentes de celles que l’on donne actuellement à ce type d’espace dans les sociétés occidentales. Comme l’indique Daniel Miller, dans nos sociétés la maison constitue l’endroit de la vie privée en opposition à l’espace public (Daniel Miller, 1998a, 2001). Contrairement à cela, dans le monde traditionnel paysan chilien du début du XXème siècle, cette division n’est pas si claire et notamment à Chincolco. Cependant on y trouve toujours une délimitation du territoire. Celui-ci, dans les cas des inquilinos, était défini par le patron de l’hacienda au regard de la taille du pré qui leur était offert. En relation à cela, Georges Duby souligne que le concept de vie privée, dans l’acception où on l’emploie aujourd´hui, a pris sa forme très récemment, pendant le XIXème siècle, dans certaines régions d’Europe. Nonobstant, il dit qu’à toutes les époques et dans toutes les   55  

    cultures, la langue a exprimé les contrastes perçus par le sens commun entre ce qui est public ou ouvert à la communauté et ce qui est privé (Duby & Ariès, 1985). Vers la première moitié du XXème siècle, notamment dans les secteurs les plus urbanisés, il existait déjà des endroits « publics » comme l’église ou l’école. Cependant, la plupart des inquilinos habitaient dans des secteurs trop éloignés. À cause de cela, l’accès à ces espaces était très difficile et limité. Comme nous le raconte Nelly, les parents pouvaient aller à l’église seulement pour Noël, et pour cela, ils devaient faire un long voyage à cheval. Nous on ne connaissait pas Noël. Nos parents connaissaient parce que le curé faisait les fêtes dans la paroisse et qu’ils y allaient à cheval. Il y avait une crèche vivante et tout. Nous, comme on vivait trop loin on ne pouvait pas y aller. Je pense que presque personne ne connaissait ça, on vivait tous dans des secteurs éloignés. Ici, Chincolco c´est plus urbanisé, le plus urbanisé de tout le secteur. (Sra Nelly) De cette manière, presque toutes les activités se déroulaient à l’intérieur de l’espace domestique, même les activités religieuses et sociales. Comme le signale Goicovic (Goicovic Donoso, 2006), dans les sociétés paysannes traditionnelles, les évènements les plus importants de la vie d’une personne (la naissance, le mariage, la mort) arrivaient dans l’espace domestique. De même, on voit parmi les récits que dans les secteurs ruraux des alentours de Chincolco, toutes les activités quotidiennes (travailler, manger, s’amuser, etc.) se passaient à l’intérieur de l’espace du foyer, qui dépasse les limites de l’habitation, ainsi que l’indique Don Pancho21 : Pendant la journée vous restiez dehors la plupart du temps? Oui, dans la cour, c´était une grande cour. On était là toute la journée. (Sra Leopolda) C’est intéressant alors de noter que la fête religieuse la plus importante du secteur, les « alojadas de la virgen »22 avait lieu à l’intérieur des maisons. Cette festivité religieuse consiste à promener une statue de la Vierge à travers les différents secteurs ruraux de la vallée de Petorca, la statue séjournant chaque soir dans un foyer                                                                                                                
Don et Doña ainsi de Señor (Sr.) et Señora (Sra.) signifient Monsieur et Madame, respectivement. S´agit généralement dun signe de respect envers les personnes plus âgées. 22 C’est une fête qui continue à se célébrer et dont on parlera dans le dernier chapitre.
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    différent. Dans chacune des maisons arrivent aussi les voisins les plus proches, pour chanter, danser et prier la Vierge pendant toute une nuit. Juana Pérez le décrit ainsi: La vierge on la mettait à l’intérieur, dans un autel, une table, l´endroit le plus beau. C´était la meilleure table, avec une jolie nappe. Les gens arrivaient en chantant, c´était une fête. Il arrivait aussi des chanteurs spéciaux, chanteurs a « lo divino » 23. En plus en dansait les lanchas, les danzas et le malambo24. On accueillait de nombreuses personnes, tout ceux qui pouvaient rentrer on leur préparait des choses à manger. Durant l´été on le faisait dehors, et l´hiver à l´intérieur de la maison. (Sra.Juana) Dans ce cas, on voit l’importance de l’espace domestiqué, lorsque la fête, évènement normalement public, se déroule à l’intérieur de la maison. À ce moment là, l’espace « privé » de la maison devient l’espace de la fête et du public. Dans cette même idée on s’aperçoit qu’à de nombreux moments, probablement face au manque de lieux de réunion, c’est la maison qui est l’endroit où les voisins, amis et parents se réunissent. En ce sens, l’espace domestique porte cette double dimension, publique et privée, ce qui pourrait aussi évoquer l’inexistence de cette distinction. Comme le raconte Pancho, à l’époque l’espace de réunion entre les voisins, c’était justement l’espace domestique. On se réunissait, notamment avec les parents, et surtout en été, parfois pour faire de gros travaux, tout le monde venait pour aider (Don. Pancho) Avant on se rendait visite plus souvent avec les voisins, pour parler ou pour faire la prière. (Sra Patricia) On se demande alors si la présence d’une activité publique dans le foyer signifie nécessairement qu’il y a une conception d’espace public. Toutes ces questions, ainsi que celles qui concernent les limites et les définitions des espaces publics et privés dans le monde paysan, et les questions sur l’évolution de ces conceptions jusqu’à nos jours sont des problématiques très intéressantes et pertinentes                                                                                                                
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Ce sont des chanteurs paysans populaires. Des danses typiques pratiqués pendant les festivités religieuses locales des alojadas de la vierge.

 

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    actuellement. Cependant, explorer ce sujet constitue une démarche trop ambitieuse pour ce mémoire. Nonobstant, c’est une problématique qui reste ouverte pour être explorée dans de futures recherches. I.2.3.- Proximité avec l´environnement naturel Une des seules activités quotidiennes qui s’effectuait hors du territoire domestique était de promener les chèvres dans la montagne. Cette occupation était normalement accomplie par les enfants. Parmi les récits on constate que cet espace, extérieur au foyer, était aussi une partie de l’espace reconnu et quotidien. En effet, lorsque je leur ai demandé comment ils faisaient pour ne pas se perdre durant leurs promenades, ils m’ont indiqué qu’ils reconnaissaient les différents espaces et éléments du secteur. On nous envoyait tous les jours promener les chèvres, les moutons et chercher les animaux dans la montagne pour les enfermer après. Après de se perdre, on s’en fichait. (Fresia) Là-bas pour ne pas se perdre, il y avait par exemple une grande pierre, un arbre et des choses comme ça. (Sra Leopolda) On voit alors qu’il y a une reconnaissance du milieu naturel qui fait partie du quotidien et du domaine domestique et donc qu’il existe une relation très familière avec l’environnement naturel. Cette idée d’une relation de proximité avec le milieu naturel est renforcée par le fait que la maison, ainsi que la plupart des objets, sont élaborés avec des éléments de la nature. Cela suppose, et on le voit parmi les récits, une vaste connaissance du milieu et de toutes les ressources. Cette idée est très intéressante, mais elle sera plus largement développée dans le prochain chapitre.

I.3.- Parties et configuration de l´espace domestique paysan traditionnel

 

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    Comme on l’a déjà dit, l’espace domestique traditionnel paysan se constitue à partir d’une série d’éléments qui se situent dans un territoire délimité, généralement par le patron de l’hacienda. On a dit aussi qu’au niveau des récits et des descriptions des foyers, il y a une grande homogénéité, ce qui nous permet de parler d’un espace domestique paysan comme d’une unité. Pour poursuivre cette idée, on va décrire les différents éléments qui constituent cet espace, ainsi que certaines fonctions et activités développées dans chacun de ces espaces. Voici le plan de l’espace domestique paysan de Chincolo vers 1950 :

I.3.1.- maison ou habitation Comme on l’a précisé antérieurement, il faut comprendre l’espace domestique comme une unité composée d’une série de structures, cependant, les personnes nomment maison l’habitation dans laquelle ils dorment, cela reste donc l’unité la plus importante. Il s’agit d’une construction d’un seul niveau, construit en Quincha25 ou en Adobe26. Les adobes sont de grands carrés de briques faites en paille et boue. C’est un mode de construction plus stable que la quincha, mais aussi plus cher. C’est pour cela que l’on retrouve ce type de construction plutôt dans les secteurs urbanisés (centre de Chincolco), ainsi que dans les                                                                                                                
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C’est un mot en quechua. Il s’agit d’un type de construction typique de l’Amérique du Sud. Adobe

 

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    maisons des patrons des haciendas. De même, certains inquilinos ont eu accès à ce type de maison, mais généralement dans ces cas, c’était le patron qui la leur fournissait. Maison d’Adobe dans le centre de Chincolco (à droite) et dans un secteur plus rural (à gauche) :

Comme je l’ai déjà signalé, la plupart de mes informateurs étaient des inquilinos ou peones27, qui normalement vivaient dans des maisons légères que l’on appelle ranchos, construites en quincha. Les inquilinos, et notamment les peones et leurs familles devaient souvent déménager d’un endroit à l’autre pour chercher du travail. Ce type de matériau de construction leur permettait de construire rapidement une maison avec des éléments qu’ils pouvaient trouver dans la nature. Normalement elles étaient bâties par les membres de la famille, il s’agit d’un savoir-faire très étendu dans cet univers, mais ils comptaient aussi sur l’aide d’autres personnes ou parents, comme nous le racontent Juana et Pancho: Celle-là c´était seulement une construction légère, c´est mon épouse qui l´a construite avec mon frère. (Juana) Les maisons, on devait les construire nous-mêmes. On nous donnait le terrain vide, comme une rue. On nous donnait ça, et là on pouvait faire tout ce qu´on voulait, en adobe ou en quincha. On pouvait le faire en adobe, mais ça prenait beaucoup plus de temps. On n’avait pas un endroit où séjourner, et si l´hiver arrivait, on allait beaucoup souffrir. (Pancho)

                                                                                                               
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L’inquilino est celui qui habite à l’intérieur de l’hacienda et maintient une relation de dépendance avec le patron, et le peón est un paysan qui habite à l’extérieur et qui fait seulement quelques travaux à l’hacienda

 

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    Cette maison ou habitation construite en quincha est normalement une construction de forme rectangulaire, d’environ huit mètres de long et de trois ou quatre mètres de large. Elle est pourvue d’une seule porte qui communiquait entre l’intérieur et l’extérieur, ainsi que deux ou trois petites fenêtres sans vitre. Le plus souvent l’espace intérieur est divisé en deux par un petit mur, séparant ainsi l’espace dans lequel les personnes dorment et celui où ils séjournent et mangent lorsqu’il pleut ou il fait froid. I.3.2.- Quincha

La quincha est le mode de construction le plus typique du monde paysan. Ces origines se trouvent dans les époques préhispaniques(Pavlovic et al., 2003), et il y a des antécédents qui montrent la présence de ce type de construction dans le monde paysan depuis l’époque coloniale28. La construction en quincha consiste en une base de pierres, nommée pirca29, sur lesquelles s’érigent de longues branches, et tout cela est recouvert par un mélange de boue et d’épis.                                                                                                                
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C’est un mot préhispanique, il s’agit d’un mur de pierre propre au monde Inca.

 

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    Pour rendre la construction plus stable ils mettent des bandes en cuir aux quatre coins de la maison. Comme le raconte Juana Pérez : Ils on fait les fondations avec une excavation et ils l’ont remplie avec des pierres et des épis de blé mélangés avec de la boue. Ils mettaient les pierres bien coincés, l’une après l´autre, pour qu’elles ne puissent pas bouger, et après ils mettaient des petits cailloux. Après dans les coins, la maison avait des attaches, c´est pour ça qu´elle résiste aux tremblements de terre. Autrefois ces attaches étaient faites en cuir, mais après on a commencé à les faire aussi avec des fils de fer barbelé. (Juana) Pour le toit ils utilisaient les feuilles du blé qu’ils récupéraient pendant la récolte. C’est intéressant de noter qu’ils nomment ce matériel techo, qui signifie : toit. Don Pancho explique comment ils préparaient les toits : Durant la récolte du blé (trilla), on l´amenait à l´air et les grains étaient tous enlevés, il restait seulement la tige. Alors, on prenait les feuilles et on faisait des sortes de bouquets, avec 100 ou 200 tiges. Le sol était en terre, et pourtant il devait être constamment mouillé et balayé par les femmes du foyer. Notamment à cause de la pauvreté dans laquelle vivaient les inquilinos, et à cause du manque et de la méconnaissance d’autres types de matériaux, les maisons ou ranchos, ainsi que la plupart des structures de l’espace domestique étaient construites quasiment uniquement avec des éléments de la nature. Comme on l’a déjà dit, cela supposait une vaste connaissance du milieu naturel. Chacun des éléments utilisés devaient être sélectionnés parmi l´environnement en raison de leur fonction (les branches, les pierres, les feuilles de blé, etc.). Les maisons étaient bâties seulement avec des éléments de la nature et comme ça si on les bâtissait bien, l´eau ne coulait pas. (Pancho) On prenait des branches bien droites, comme celle-là, de ce type d´arbre (il me le montre) et comme ça on commençait à quinchar. (Pancho) Comme on le verra dans le prochain chapitre, cette relation avec le milieu naturel se retrouve dans les objets, lesquels sont aussi élaborés avec les ressources du milieu naturel.   62  

    I.3.3.- Corredor et ramadas, structures intermédiaires Entre l’habitation et l’extérieur il y a un espace qui s’appelle le corredor30. Il s’agit d’une prolongation du toit de l’habitation qui forme un espace protégé du ciel, mais ouvert à l’extérieur. Voici une photo d’un corredor ancien :

Normalement dans cet espace il y a une table et des tabourets autour desquels la famille demeure une bonne partie de la journée. C’est l’endroit dans lequel ils font la plupart des repas ainsi que la majorité des activités de sociabilité, notamment pendant l’hiver. En ce sens c’est un espace central dans l’univers domestique paysan, même actuellement. L’importance sociale du corredor est illustrée dans le témoignage de Don Pancho et de Rebeca Flores : Là on recevait les personnes qui venaient (dans le corredor). Pendant l´été, on demeurait toute la journée ici (corredor) et durant l´hiver on apportait un brasero31 ou on rentrait à l´intérieur. (Pancho) Normalement on passait la journée dans le corredor. Là il y avait une table qu´on appelait une table de tous les jours, on demeurait avec le brasero et le soir on rentrait dans les chambres. L’hiver il fallait plutôt rester dedans. (Rebeca Flores) Un peu plus loin se trouve la Ramada. Il s’agit d’une structure en bois qui soutient une treille, et qui sert aussi comme toit pour protéger du soleil. C’est une construction très légère, bâtie aussi par la famille, généralement par le père.                                                                                                                
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En français corridor. Réceptacle dans lequel des braises sont maintenues au chaud.

 

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    Sous la Ramada il y avait aussi généralement une table et des tabourets et de la même manière que le corredor, c’est un espace très important de sociabilité familiale. La Ramada est une construction beaucoup plus simple et accessible que le corredor, c’est pour cela que dans les familles les plus pauvres, on trouve seulement ce type de construction comme espace intermédiaire. Comme l’indique Juana Pérez, le corredor suppose un niveau économique légèrement supérieur. Ce corredor est d’un autre niveau économique. Avant, chez nous, il n’y avait que la Ramada (Juana) Comme on l’a déjà indiqué, la ramada, ainsi que le corredor constituent des sorte de structures intermédiaires entre le dedans et le dehors. Elles servaient à connecter la maison avec la cuisine, le four, les toilettes et le verger, notamment en hiver, quand il y avait de la pluie. Mais surtout c’étaient des espaces de partage et de convivialité, l’endroit pour prendre et partager le mate32. Comme cela on confirme que ces personnes passaient la plupart de la journée à l’extérieur, et que cela se faisait en étroite relation avec l’environnement naturel. Lorsque quelqu’un venait, on était tous dehors dans la ramada. Maman mettait d’abord l’eau à bouillir dans le brasero. Elle mettait une petite table avec tout ce qu’il faut pour prendre le mate, ça c’était le plus important. (Sra. Nelly) Sous la Ramada il y avait une grande table, où se réunissait toute la famille (Juana) La ramada était utilisée plutôt pendant l’été, et comme le signale Juana Pérez, constituait une sorte d’espace commun, dans lequel la famille recevait les gens qui venaient leur rendre visite. Il y a toujours eu une Ramada dans toutes les maisons. Lorsque quelqu’un arrivait dans une maison paysanne, on l’accueillait dans la Ramada, on ne le faisait pas passer tout de suite à l’intérieur. (Juana) Autrefois, les gens passaient une bonne partie du temps à partager le mate sous les arbres ou sous la Ramada. (Antonia)

                                                                                                               
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C’est une boisson amérindienne chaude, dont le pot avec laquelle on la boit porte le même nom.

 

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    Mais, au-delà de toute cette dimension conviviale, la ramada constitue aussi un type de construction très économique qui pouvait servir à d’autres fonctions, par exemple à entreposer des choses, comme nous le raconte Juana : Pour les “alojadas de la vierge” on enlevait toutes les affaires de la maison et papa construisait une Ramada en plus de celle qui existait déjà. C’était une ramada pour garder tout ce qu’il y avait dans la maison. (Juana)

* Des ramadas dans les alentour de Chincolco

I.3.4.- Cuisine, le four et le verger Un peu plus loin encore, afin d’éviter les incendies, se situait généralement la cuisine, où se place le fourneau sur lequel se préparaient les aliments.

Il semble y avoir différents types de cuisines. Les plus élaborées, et celles que l’on trouve le plus actuellement sont des constructions en quincha et techo 33 , plus petites que les habitations, généralement carrées, avec une porte d’entrée. Cependant, à travers les récits                                                                                                                
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Toit fait avec les feuilles du blé

 

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    les personnes nous décrivent que la cuisine « traditionnelle » avait un toit qui arrivait au sol constituant une sorte de quatrième mur. Dans cet espace se trouvaient aussi les casseroles qui pendaient ainsi qu’une chaîne à laquelle ils accrochaient la cayana34 pour faire griller la farine. Dans certains cas, la cuisine était plus grande, et il y avait une table à l’intérieur où ils mangeaient pendant l’hiver, mais normalement la casserole avec les aliments déjà préparés était amenée dans un garde feu soit à la ramada, soit au corredor, soit à l’intérieur. Il y avait une table dans la cuisine, parfois même deux tables. Là on mangeait pendant l’hiver, l’été c´était toujours dans le corredor ou la ramada. (Sra Rebeca) Plus loin se situaient le four et le verger. Le four était utilisé presque tous les jours pour préparer le pain, aliment central dans l’alimentation paysanne. Encore plus loin se trouvaient les toilettes, qui sont plutôt des trous dans la terre, et comportant parfois des structures permettant de s’assoir. Ce qui est intéressant c’est que ce type de répartition de l’espace nous parle d’une relation particulière avec l’environnement, ainsi que de l’existence d’espaces intermédiaires, entre l’intérieur et l’extérieur. Cela exprime une relation de continuité entre ces deux univers.

I.4.- La maison paysanne d’aujourd’hui, continuités et ruptures.

Comme on le disait au début, on cherche à explorer la manière dont les maisons et les matérialités propres à cet espace ont changé au cours des cinquante dernières années durant lesquelles se sont déroulées de grandes transformations économiques et sociales qui ont frappé tout cet univers. Dans ce sens, un élément fondamental est d’identifier les ruptures et les continuités : qu’est ce qui a changé et qu’est ce qui a demeuré ? Il faut reconnaître d’abord que l’on ne possède pas les données suffisantes pour pouvoir tracer une histoire linéaire des transformations qui sont arrivées à ces maisons au cours des cinquante dernières années, on peut compter seulement sur les récits des personnes et sur                                                                                                                
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C’est un plat pour griller, propre au monde mapuche préhispanique.

 

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    les observations faites sur le terrain. Malgré cela, on essaiera, parmi ces données, d’identifier les transformations et les éléments permanents par rapport à l’habitation traditionnelle.

I.4.1- Les transformations depuis les années 60 On signalait précédemment que l’un des premiers éléments que l’on identifie lorsque l’on arrive à Chincolco est la coexistence de deux formes d’habitat, qui se manifestent à travers deux univers matériels, l’un traditionnel et l’autre moderne. On a constaté aussi qu’une bonne partie des maisons, notamment les anciennes, sont quasiment tombées ou démolies. Les gens m’ont raconté que le tremblement de terre des années soixante a fait tomber une bonne partie des maisons anciennes en adobe et quincha. À cause de cela, la majorité des maisons anciennes ont été remplacées par des maisons en bois construites principalement par des groupes religieux et par des organismes de l’État. Cette époque semble être un moment de coupure avec des formes d’habitations traditionnelles, pas seulement à cause de l’arrivée de nouvelles maisons, mais aussi parce que c’est pendant cette période que commencent à avoir lieu les réformes agraires qui ont fortement bouleversé la vie des habitant ruraux. Rebeca et Monsieur Gonzalez nous l’ont raconté ainsi : Cette maison en ciment s’est construite après le tremblement de terre de 1960 et on a déménagé vers 1965. (Sta. Rebeca) Oui, ceux qui sont nés après le tremblement de terre, après 1965, ont connu uniquement les maisons en bois. (Sr. Gonzalez)

*Photos de maisons anciennes à moitié écroulées.

 

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    Comme on l’a déjà expliqué dans le chapitre précédent, la réforme agraire, et plus tard, la contre-réforme, ont entraîné le licenciement et l’expulsion de la plupart des inquilinos des haciendas et leur déménagement vers les villes. Et progressivement, à partir de cette période, de nombreuses familles ont obtenus des propriétés terriennes. Cela soit grâce à la réforme, soit grâce à la vente d’animaux, qui a rendu possible l’achat de prés plus proches des centres urbains. Comme dans le cas des familles de Fresia et de Juana : Il y a environ quarante ans qu’on est arrivés. Ce pré a été acheté par mon épouse dans les années 70. (Sra Juana) Mes grands parents sont descendus (de la montagne). Ils ont vendu les chèvres et ils ont acheté un terrain à Petorca (secteur plus urbain). (Fresia) En effet, la plupart des personnes avec qui j’ai parlé me racontent avoir déménagé vers Chincolco et ses alentours à cette période. Plus tard, à partir des années 90, de nombreux paysans ont reçu de la part de l’État des allocations d’habitation sous forme de maisons préconstruites en bois qu’ils pouvaient installer dans leurs prés. Grâce à cela, le remplacement des vielles maisons par des nouvelles s’est intensifié. Tout cela a finalement abouti à un changement du paysage résidentiel ainsi qu’à une transformation du mode d’organisation de l’espace, devenant finalement ce qu’on trouve aujourd’hui dans ce milieu. Cette transformation du mode d’habitat et de conception de l’espace domestique a aussi touché les anciennes habitations, qui ont vécu tout au long de ces années des profondes transformations.

 

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    De même, d’après les récits des gens et ce que l’on a pu voir sur le terrain, on s’aperçoit qu’à partir de ce moment les maisons, ainsi que l’intérieur de celles-ci (objets, mobilier) commencent à se transformer. Ces nouveaux foyers ont généralement un aménagement intérieur plus proche de celui des maisons urbaines, ce qui conditionne un mode de vie différent de celui du monde paysan d’avant. Nelly et Antonieta l’illustrent de la façon suivante: On a déménagé ici, et avec cela la structure de la maison a changé. - Comment cela a changé ? Ici, dans le village, mes parents ont eu une maison en bois. Il y avait un living-comedor35 et deux chambres séparées. Elle ressemblait un peu à l´ancienne maison, mais elle avait deux chambres, pas une seule. Derrière, à côté de la salle, on a fait la cuisine. (Nelly) C’étaient des maisons préconstruites, avec une petite salle – salle à manger et deux chambres. La cuisine était encore dehors et les toilettes aussi. (Antonieta) Dans ces maisons émerge aussi la pièce avec des canapés, un espace inexistant dans la maison traditionnelle, dans laquelle l’espace « public » ou partagé à l’intérieur était la salle à manger. Mais au-delà des transformations formelles, comme on le verra, tous ces changements déclenchent l’introduction d’une nouvelle conception de l’espace domestique, plus proche de celui des villes.

I.4.2.- Transformation au sein de la maison : fermetures des espaces Ces « nouvelles » maisons, ainsi que les anciennes qui ne sont pas tombées après le tremblement de terre ont subi des transformations au cours de ces années jusqu’à nos jours. L’un des phénomènes que l’on identifie est une tendance à fermer les espaces et à marquer plus fortement les limites avec l’extérieur.

                                                                                                               
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C’est un espace dans lequel ils ont intégrés le salon et la salle à manger

 

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    Notamment, on voit que dans toutes les maisons anciennes (de quincha ou adobe) il y a une fermeture du corredor. Cet espace, traditionnellement intermédiaire entre l’extérieur et l’intérieur est généralement fermé par un mur, avec qui cet espace s’incorpore à l’espace de la maison. Dans certains cas, chez Nelly, Pilar et Antonieta (entre autres), qui habitent dans les secteurs plus centraux et « urbanisés » de Chincolco, la fermeture est complète, comme on le voit dans l’image suivante :

Cependant, dans ces cas, le nouveau mur qui le sépare de l’extérieur porte des grandes vitres, avec des rideaux, qui permettent de voir vers l’extérieur. On pourrait dire alors, que cette relation que permettait le corredor avec l’extérieur n’est pas complètement coupée, mais interposée par une vitre. Dans d’autres cas, comme dans la maison de Pedro (à droite) et Patricia (à gauche), qui habitent dans des secteurs plus ruraux (Pedernales et Los Comunes) la fermeture est plutôt partielle.

C’est très intéressant de noter que dans tous ces cas, même quand il y a un salon, le corredor continue à être l’espace de sociabilité familiale le plus important. Même si ils ont aussi une salle à manger, dans le quotidien ils prennent tous les repas sur la table du corredor. Aussi, lorsque quelqu’un vient leur rendre visite (moi, par exemple) ils les reçoivent dans cet espace. On a remarqué aussi, que malgré sa fermeture, ils continuent à l’appeler corredor.

 

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    On peut aussi voir la continuité du corredor comme espace central de sociabilité, dans cette photo des années 80 qui appartient à la famille de Nelly et Federico. Un autre phénomène que l’on observe est l’incorporation dans l’habitat de la cuisine et des toilettes, traditionnellement placés à l’extérieur. Nous pouvons remarquer le fait que dans de nombreux cas, ces deux espaces sont incorporés au corredor, c’est ce qui se passe par exemple dans la maison de Pilar, Nelly, Antonieta et Juana. Dans certaines maisons comme celle de Nelly, même le four est incorporé au corredor, comme on le voit sur cette photo :

Dans les maisons plus récentes, la cuisine est généralement incorporée à la pièce principale et les toilettes placées près des chambres. Nelly et Fresia nous le racontent ainsi: Photos de maisons anciennes à moitié écroulées : Ici à coté de la salle on a fait la cuisinne, au début elle n´éait pas liée, il y avait un couloir, après on l´a aproché plus. (Sra Nelly) À Petorca36 la cuisine était dans le corredor. On avait un petit corredor complet et là on a construit la cuisine-salle à manger. (Fresia) Il semble alors que tout ce qui était dehors avant est simplement annexé au foyer. On pourrait parler alors d’une sorte de fermeture vers l’extérieur, pas nécessairement totale, mais au moins partielle. Tous cela évoque à la fois un processus de fermeture vers l’extérieur, et comme on le disait avant, une accentuation des limites entre le public et le privé.                                                                                                                
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Petite ville proche de Chincolco.

 

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    Finalement tout cela fait écho au processus de profondes transformations dans la conception de l’espace domestique, ainsi que dans la manière d’habiter et de vivre de ces personnes. Elles ressemblent chaque fois plus à celles de la ville, où les limites avec l’extérieur sont beaucoup plus radicales. I.4.3.- Cohabitation avec des structures anciennes. Même si il y a une cuisine à l’intérieur, on observe aussi que la plupart des familles gardent encore les anciennes cuisines à l’extérieur. Ces cuisines sont utilisées plutôt en été, pour préparer des plats traditionnels et pour économiser. Par exemple on trouve les deux types de cuisines dans la maison de Pedro Tapia : De même chez Leopolda et Fresia, qui nous a raconté : Dans la maison à Petorca on avait une cuisine dedans, dans le corredor, et dehors une cuisine qu´on appelait économique. Ainsi, on voit souvent qu’à côté des nouvelles maisons demeurent parfois encore les anciennes habitations. On a pu observer dans ces cas là qu’ils utilisent souvent les deux bâtiments. Cela arrive notamment chez les personnes les plus âgées, qui ont encore l’habitude de faire certaines activités (comme cuisiner, faire les fromages) dans des espaces traditionnels. On observe alors qu’il y a généralement une division des activités dans chacun de ces espaces, ce qui nous suggère une relation possible entre certaines activités et espaces, ainsi que l’existence d’une utilisation de ceux-ci en fonction de chaque moment de l’année. C’est le cas de Leopolda, qui fait les fromages et demeure toutes les journées d’été dans l’ancienne maison et utilise le nouveau bâtiment juste pour dormir et accueillir les visiteurs. Dans son cas, elle maintient parallèlement les deux foyers et elle habite les deux. C’est intéressant de noter aussi que lorsque je suis arrivée, elle m’a fait entrer uniquement dans la nouvelle maison. En effet, au début elle a eu un peu de résistance à me montrer l’ancienne partie du foyer. Je suis née dans l’autre maison, elle est vieille. Ma mère habitait là-bas, et lorsqu´elle est morte, j’en ai hérité. Après j’ai demandé une allocation d’habitation et j´ai obtenue cette nouvelle maison.

 

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    J’habite dans les deux, le matin je fais les fromages, je nettoie et j’habite la vieille maison, notamment durant l´été, parce que là-bas il y a plus d´arbres, et c´est plus beau. Et pour les visites, je les accueille ici (dans la nouvelle maison). Chez Leopolda cette division des activités est vraiment plus claire, mais ça arrive aussi dans d’autres foyers. Par exemple Patricia et Fresia font généralement la cuisine à l’extérieur, et Rebeca utilise encore la maison de quincha pour dormir lorsque quelqu’un vient lui rendre visite. Cela montre la coexistence de deux modes d’habitat, et dans ce sens, la permanence de certains éléments propres aux modes de vie traditionnelles, qui se mélangent avec les nouvelles logiques d’habitation.

I.4.4.- Nouvelles générations Tous ces processus de cohabitation de deux modes de vie on les observe plutôt chez les personnes âgées, c’est-à-dire chez les personnes qui ont elles-mêmes vécus dans un univers traditionnel pendant leur enfance et leur jeunesse. Cependant, on a visité aussi deux maisons qui appartenaient à des personnes plus jeunes, dans les deux cas c’étaient les filles des personnes qu’on avait interviewées. Dans ces deux cas, on a remarqué que les tensions entre les modes de vie anciens, qu’on a pu voir chez leurs parents et les habitudes actuelles ne sont pas si présentes. En effet, ce sont des maisons vraiment similaires à celles des villes et les traits paysans n’existent presque plus, excepté quelques éléments qui ne sont présents que de manière décorative (on parlera de cela dans le prochain chapitre). Cependant, ce qui est très intéressant c’est que dans les deux cas, elles et ses enfants séjournent, et même dorment presque tous les jours dans le foyer de leurs parents. Les objets anciens sont présents ici comme des objets patrimoniaux, comme on pourrait les trouver en ville. On pourrait penser ici qu’il y a une sorte de décalage entre la forme et la fonction.

 

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II.- Les Objets
  Ce deuxième chapitre porte sur les objets qui font partie de l’espace domestique des maisons de Chincolco, qui correspond à ce que certains auteurs (Bonnin & Perrot, 1989; Chevalier, 1992, 2000) appellent l’aménagement domestique. L’exploration de cette dimension devient particulièrement intéressante lorsque, comme le signale Chevalier : le rapport à l’objet et notamment à l’objet domestique révèle la manière dont un individu, ou un groupe, ordonne l’univers autour de lui afin de le rendre compréhensible. Cet agencement participe aussi à l’élaboration d’une identité culturelle et sociale (Chevalier, 1992). Ainsi, comme le remarque Bonnot (Bonnot, 2002) les objets participent à la hiérarchisation des temps et des espaces sociaux, ils interviennent dans l’interaction, hiérarchisent et organisent les liens entre leurs usagers. Suivre les transformations de ces objets et notamment leur relation avec la matérialité quotidienne pourrait alors mettre en lumière des transformations plus profondes au niveau des modes de vie, de la vision du monde et des rapports identitaires. Donc, de la même manière que nous avons procédé dans le chapitre antérieur par rapport à la maison, on cherche ici à identifier les changements dans la dimension matérielle du monde paysan. On cherche à déterminer plus spécifiquement certaines continuités et ruptures par rapport aux modes de vie traditionnels. Pour cela on décrira les objets les plus importants à l’intérieur des foyers traditionnels, ainsi que la façon dont ils ont changé en relation aux maisons contemporaines. Si bien on partage avec Bonnin et Perrot l´idée selon laquelle le décor domestique est l´ensemble des objets, meubles et des revêtements impliqués dans l´aménagement intérieur de l´habitation, par des raison d´ordre pratique du processus d´écriture, on a décidé de diviser ce tout en deux dimension. D´un coté des objets qu´on va appeler fonctionnels ou utilitaires, ça veut dire dont sa fonctionne principale est pratique pour le déroulement des activités fondamentales du ménage (tables, objets de cuisine, chaises, etc.), et de l´autre coté, des objet qu´on appellera symboliques ou décoratifs, dont sa principale fonction est de l´ordre des significations qu´il mobilisent (images, phots, signes, etc.) Dans ce chapitre on parlera de cette première sorte d´objet, tandis que dans le prochain, et troisième chapitre, on explorera sur les objets disant symboliques.

 

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    Dans les maisons visitées, de la même manière que ce qui arrive au niveau des bâtiments, on trouve une coexistence d’éléments matériels (objets) anciens et nouveaux. Cela exprime ainsi la coexistence de deux modes de vie qui entrent en relation et qui constituent les formes de vie que l’on trouve à présent à Chincolco. Dans ce chapitre on tentera de décoder ce nouvel agencement matériel du domestique notamment à travers les récits des habitants sur le passé et d’identifier les transformations. À la différence du premier chapitre dans lequel on a établi une division entre la maison que l’on nomme traditionnelle et celle que l’on trouve aujourd’hui, on a plutôt décidé ici de faire un parcours à travers chacun des espaces qui composent les foyers traditionnels, en explorant à chaque fois les éléments de rupture et de continuité.

II.1.- Les objets dans la maison traditionnelle. Comme on l’a vu précédemment, l’une des principales caractéristiques du monde paysan traditionnel, notamment celui des inquilinos est la grande précarité dans laquelle ils vivaient. Comme Don Pancho nous l’a raconté, les conditions de vie dans les haciendas étaient la plupart du temps très misérables, la paie en argent était quasiment inexistante et elle consistait principalement dans le droit à occuper une parcelle de terre. On a vécu la famine dans le fundo (latifundum), ils nous donnaient très peu de choses, uniquement la terre à cultiver et parfois certains aliments. (Don Pancho) Face à cette précarité, ces paysans pauvres, la plupart d’entre eux inquilinos, devaient chercher des mécanismes de subsistance dans leur milieu naturel, et donc profiter des ressources disponibles pour satisfaire leurs besoins vitales. En cohérence avec cela, on voit que le mécanisme le plus étendu semble être la fabrication de choses (objets, meubles, aliments), utilisant pour cela toutes les ressources dont ils disposaient, soit des éléments de la nature, soit des produits industriels qui provenaient de l’extérieur. Pour poursuivre, on explorera en suivant une sorte de parcours les différents espaces de la maison paysanne traditionnelle, les objets les plus importants dans cet univers, ainsi que la

 

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    relation à ces objets. Puis, on va établir les comparaisons par rapport à ce que l’on a découvert sur le terrain, en essayant d’explorer la manière dont les objets changent ou demeurent, mais surtout comment évolue la relation à la matérialité et son rapport avec la vie quotidienne.

II.2.- Les objets dans l’habitation et les modes d’obtention, la relation avec le milieu. On a déjà évoqué la structure de construction de l’habitation principale. Il s’agit d’un bâtiment rectangulaire, divisé par un mur très léger qui sépare l’espace en deux. D’une part, l’espace commun, une sorte de salle à manger, où se plaçaient normalement la table et l’autel, et de l’autre côté un espace qui constituait la ou les chambres. Dans la plupart des cas, tous les membres de la famille dormaient ensemble dans la même chambre, cependant dans certaines familles il y avait une subdivision de cet espace en deux. Dans ces cas, dans l’une des chambres dormaient les parents et les filles, tandis que les garçons dormaient dans l’autre. Je me rappelle que la maison qu’a faite mon père avait deux pièces seulement. L’une était la salle à manger, et l’autre, qui occupait la moitié de la maison, était la chambre. On utilisait une seule chambre, elle était grande, du moins on la trouvait grande. (Sra Nelly) Les matelas, ainsi que la plupart des objets domestiques étaient fabriqués par les membres de la famille, normalement par la mère. Généralement, ils étaient faits en laine, mais aussi (dans les cas de précarité) en feuilles de blé. Comme le raconte Juana, presque toutes les personnes de la famille participaient à la fabrication de ces derniers : Il y avait des lits, des matelas de laine et aussi en feuille de blé. Lorsque c’était l´époque du battage, on récoltait le blé dans un grand hère, d’abord pour enlever la feuille. Alors, les hôtes, la mère et les enfants plus âgés allaient aider en récoltant les feuilles les plus fines. C’était une feuille très fine et douce, même les fumeurs l’utilisaient pour faire de cigarettes. Alors, avec ses feuilles qui étaient comme de la soie, ils faisaient des matelas. (Juana)

 

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    Quand il n’y avait pas suffisamment de matelas en laine pour tous, c’étaient les garçons qui devaient occuper les matelas de feuilles de blé. Comme le signale Juana, cela obéissait à l’idée que les filles sont plus fragiles que les garçons. On avait des lits qu’on appelait « las payasas » dans lesquels dormaient généralement les garçons. Parce qu’en effet, la femme a toujours été plus délicate, et les parents les traitaient avec plus d’attention. C’est pour cela que les filles dormaient dans les matelas en laine. (Sra Juana) Il s’agit d’un objet fabriqué quasiment avec des éléments de la nature. Ce type d’objets est le plus fréquent dans ces espaces, et ils obéissent à une des stratégies les plus importantes pour se munir des éléments nécessaires pour vivre. En effet, d’après les récits, on voit que comme avec la maison, la plupart des choses qu’ils utilisent dans leur quotidien ont été faites de cette manière (mates faits en courge, chaises en bois, etc.) En effet ils faisaient preuve d’une grande créativité et tiraient profit de toutes les choses dont ils disposaient. Ainsi quasiment tous les aliments et produits étaient élaborés par eux-mêmes avec les éléments qu’ils avaient à leurs disposition. Le café qu´on buvait était un café de blé, parce qu’on n’avait pas l´argent pour acheter du vrai café. Et alors, les mères qui étaient intelligentes le fabriquaient. Elles faisaient aussi des pâtisseries, le pain, le fromage, tout. (Sra Juana) Comme on l’a déjà expliqué dans le chapitre précédent, tout cela traduit une grande connaissance du milieu naturel, ainsi qu’une relation très étroite avec celui-ci. Cela entraîne nécessairement une façon particulière de voir le monde et d’agir, et en conséquence aussi des identités culturelles particulières qui se forgent à partir de celle-ci.

II.3.- La répartition des rôles dans la fabrication des objets. La fabrication des éléments quotidiens semble constituer une des activités les plus importantes dans ces contextes paysans d’autrefois. Et en lien avec cela, on voit qu’il y a un savoir qui est transmis, ainsi qu’une sorte de répartition des rôles. Apparemment, chaque

 

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    membre de la famille est chargé soit de l’obtention d’une ressource ou d’une série de ressources en particulier, soit de la fabrication d’un certain type d’objets. Comme on a l’a vu dans le chapitre précédent, la maison est normalement bâtie par le père et les garçons les plus âgés, ou par les adultes masculins de la famille. C’était aussi le père et les fils qui faisaient les objets les plus grands comme les bancs, les tables, les chaises et même les cercueils. On faisait les “velorio de angelito”37 aux petits enfants. Les cercueils étaient faits par les pères, c’était une grande caisse en bois, très simple. (Don Pancho) Les enfants de leur côté devaient chercher les branches, les fleurs, et d’autres matières premières, ainsi ils fabriquaient leurs propres jouets, avec des produits de la nature : On faisait les jouets, les poupées en morceaux de tissus, notre maman elle travaillait toute la journée donc elle ne pouvait pas nous faire des jouets. (Sra. Antonieta) On utilisait aussi les pierres de la rivière, celles qui étaient longues, on les habillait avec des feuillies et des bandes de feuilles, et cela devenait des poupées. (Sra. Nelly)

Par contre, pour les objets domestiques, on voit que la plupart sont élaborés par la mère et les filles les plus grandes. Dans ce monde, la mère est la personne chargée du foyer et doit donc fournir la plupart des choses dont la famille a besoin au quotidien.

II.4.- Éloignement avec la nature Malgré la forte relation avec le milieu naturel qui caractérise fortement le monde paysan traditionnel, sur le terrain j’ai pu constater qu’actuellement cette relation avec la nature est devenue bien plus lointaine. À la différence d’autrefois, quasiment aucun objet quotidien n’est fabriqué. L’habitude et le besoin d’élaborer ses propres choses semblent avoir progressivement disparus suite aux changements sociaux et économiques dans tout cet univers et notamment suite à l’accroissement de l’accès à la consommation. En effet, à présent, la plupart des choses utilisées au quotidien ont été achetées. Dans ces cas, comme                                                                                                                
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Lorsqu´un enfant mourrait ils faisaient une veillée qui durait toute la nuit, avec le petit enfant mort habillé en ange. Selon la croyance, le petit, libre ainsi des péchés pouvait rentrer directement au Ciel.

 

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    le signale Chevalier (Chevalier, 1992), l’enjeu devient l’appropriation des objets industriels plutôt que la création. Dans cette même idée et comme on l’a déjà vu dans le chapitre antérieur, la maison contemporaine se ferme vers l’extérieur (fermeture du corredor, incorporation de la cuisine, etc.). Tout cela évoque une tendance à établir une sorte de coupure avec l’environnement et avec la nature. Il semble qu’à la différence d’autrefois, la maison d’aujourd’hui n’est plus conçue comme un espace qui se crée dans une continuité avec l’extérieur. En effet, maintenant, la plupart du temps la famille reste à l’intérieur, c’est cela aujourd´hui l’espace domestique quotidien. Dans ce contexte, l’extérieur naturel se conçoit plus comme un jardin, qui est construit et domestiqué, que comme un intermédiaire entre l’intérieur et un extérieur plus lointain (Chevalier, 1998). Tous ces changements en termes de relation avec le milieu naturel impliquent aussi une coupure avec un mode de vie et un habitus (Bourdieu, 1980). Et en termes pratiques, le fait de ne plus du tout fabriquer suppose ainsi une augmentation de la demande envers le monde urbain-moderne. Comme l’indiquent les archéologues, cette transformation, notamment la perte de la capacité d’adaptation au milieu et d’exploitation des ressources disponible est irréversible. En termes pratiques cela entraîne une augmentation de la dépendance envers le monde urbain et moderne. Cependant, on parle seulement d’une tendance, puisqu’en effet on a pu observer que malgré les transformations, elles ne sont pas totales dans tous les cas. On observe tant au niveau de l’espace que des objets qu’il y a une série d’éléments et de mœurs qui demeurent, ce qui témoigne du processus qui est en train d’avoir lieu, ainsi que de certaines résistances à ces changements. Par rapport à l’espace, on observe que bien que cette délimitation de l’espace domestique soit généralisée dans tout le secteur, certains aspects varient d’une maison à l’autre. On a pu voir par exemple que dans les foyers des personnes plus âgées et des personnes qui habitent dans des secteurs plutôt ruraux, cette séparation est moins forte que dans les maisons des plus jeunes. Dans ces anciens foyers l’extérieur présente normalement des structures traditionnelles comme le four, le verger ou la cuisine, lesquels sont utilisés de

 

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    manière parallèle aux structures plus modernes, ce qui nous indique qu’il y a des manières de vivre qui demeurent. Aussi dans ce type de maisons on voit qu’il y a une série d’objets qui sont disposés à l’extérieur, ce qui évoque aussi les traits de permanence de cette relation de continuité avec l’extérieur.

* Voilà des objets gardés à l´extérieur, dans les foyers de Don Pedro Tapia, Sra. Pilar et Sra Nelly, respectivement.

Ainsi, au niveau des objets, notamment dans les maisons des personnes âgées, on trouve certains objets qui ont été fabriqués, notamment les matelas en laine, quelques bancs ou chaises anciennes. Généralement ces choses ont été héritées, ou elles demeurent depuis longtemps. Sauf dans certains cas où ils continuent à construire les chaises, comme le fait Don Pancho :

*Chaises construites par Don Pancho

Comme on le verra tout au long de ce chapitre, par rapport à d’autres objets et habitudes, il y a certains éléments qui subsistent, d’autres qui changent et d’autres qui disparaissent. La question qu’il faudrait se poser alors est : pourquoi il y a quelques éléments qui restent et d’autres qui disparaissent ? Et se demander aussi s’il s’agit de résistances, et si c’est le cas, de quelle nature sont-elles ? On peut se risquer à faire une première réponse suivant les éléments que nous donnent Chevalier (Chevalier, 1998, 2000), Bonnin (Bonnin & Perrot, 1989) et Clarke (Clarke, 2001) sur les processus d’appropriation des objets industrialisés et sur leur rôle dans la

 

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    construction et la communication des identités. Face à l’entrée de produits achetés et vides de signification identitaire, la permanence de certains objets, dotés d’une grande signification symbolique et identitaire, et même parfois patrimonialités, pourraient permettre de mettre en relation les autres objets et de se les approprier. Ces questions, comme plusieurs autres seront seulement énoncées en vue d’être reprises dans des recherches futures.

II.5.- La réutilisation des restes de produits industriels et la résistance à jeter Comme on l’a signalé, les choses étaient fabriquées avec tous les éléments dont ils disposaient. Tandis que les éléments naturels étaient apparemment envisagés comme illimités, les produits commerciaux, qui venaient d’ailleurs, étaient rares et donc aussi très valorisés. On observe qu’en conséquence à cela, il y avait une utilisation quasiment totale de ce type d’éléments. Il s’agit d’une autre forme d’obtention des ressources pour fabriquer des objets. À l’époque, la plupart des choses qui étaient achetées étaient des aliments, ils réutilisaient alors souvent les emballages de ce type de produit. C’est le cas des tables de nuit, qui étaient fabriquées avec les boîtes en bois dans lesquelles on achetait le sucre. Elles se trouvaient normalement dans les chambres et à l’intérieur ils gardaient des vêtements ou d’autres articles personnels. Il s’agissait de caisses en bois, dans lesquelles était emballé le sucre, comme le raconte Juana : À l´époque on achetait des grandes boîtes de sucre, alors mon père ou ma mère faisait des meubles avec ces boîtes. Les tables de nuit étaient faites ainsi et pour les charnières on mettait des bandes en cuir, et par-dessus une nappe blanche. (Sra. Juana) De la même manière, pour s’éclairer ils fabriquaient des lampes à huile en utilisant des restes de produits industriels, notamment des pots de café. Alors, comme le raconte Nelly : Pour la lumière, maman faisait des lampes avec les pots de métal du café. Elle mettait à l´intérieur de l´huile et une mèche, et comme ça on éclairait la maison. (Sra. Nelly)

 

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    Une autre réutilisation très populaire était celle des sacs de lin dans lesquels était contenue la farine. Avec ces tissus, les femmes faisaient des vêtements, mais aussi des nappes brodées, qui étaient utilisées pour les autels domestiques, situés généralement dans la salle publique de la maison (sorte de salle à manger). Ces nappes étaient utilisées aussi pour l’autel de la vierge quand elle était accueillie au foyer, lors des fêtes des « alojadas de la virgen». On utilisait beaucoup le sac de la farine. On le lavait bien et il devenait très clair et fin. Après ma mère les brodait et elle faisait de belles nappes pour la Vierge. (Sta. Rebeca) Comme on peut le voir sur ces photos, de nombreuses femmes continuent à broder les nappes pour les autels domestiques et surtout pour recevoir la vierge pèlerine.

À droite: Nappe faite et brodée par Sta Rebeca; à gauche Nappe brodée par Sra. Antonieta.

Par rapport à cela on observe une autre continuité, on a pu constater que certaines femmes, comme par exemple Sta. Rebeca continuent à utiliser les tissus des sacs de farine pour élaborer des nappes. Dans son cas, on pourrait penser à une sorte de résistance car elle n’achète plus une telle quantité de farine et on sait qu’elle pourrait acheter un tissu d’une meilleure qualité. Actuellement on voit donc que malgré l’augmentation de l’accès et la consommation de biens industrialisés, il subsiste, notamment chez les personnes plus âgées, une sorte de résistance à jeter les choses : Toutes ces images qui m’ont été offertes, je ne les jette pas, comme pourrais-je les jeter ? (Sta Rebeca) Je ne jette jamais les choses que quelqu´un m´offre, parce que j’apprécie ce que quelqu´un me donne. Parce que si quelqu´un me donne quelque chose, c´est avec de l´affection. (Sra Juana)  

 

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    De même, on observe que dans de nombreux foyers, certains éléments sont gardés comme par exemple les bouteilles vides.

* À droite c´est chez Leopolda et à gauche, la maison de Don Pedro Tapia.

Dans certaines maisons, comme celles de Sra. Juana (gauche) et de Sra Fresia et Don Pancho (droite) elles sont posées comme objet de décoration.

Cette sorte de résistance à ne rien jeter s’exprime aussi dans une tendance à l’accumulation qui est présente dans la plupart des foyers, comme on peut le voir dans les photos suivantes qui illustrent les maisons de Sta Rebeca et Leopolda.

Voilà donc un autre élément de la relation traditionnelle aux objets qui demeurent dans les maisons contemporaines, ce qui renforce notre idée sur la permanence de certains éléments.

 

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    II.6.- La salle à manger et l´importance de la table L’autre partie de la maison traditionnelle était un espace commun, une salle à manger plutôt qu’un salon moderne comme aujourd’hui. Comme l’indiquent Bonnin et Perrot dans leurs études sur les aménagements domestiques en milieu rural «Dans le milieu rural la salle commune qui est le centre de la vie familiale est difficilement réduite au “living room” » (Bonnin & Perrot, 1989 :5). De même, dans les maisons traditionnelles à Chincolco il s’agissait d’un séjour muni d’une grande table avec des bancs en bois et parfois quelques chaises. C’est ici que se trouvait aussi l’autel du foyer, disposé sur une petite table, ainsi que les images religieuses, dont on parlera plus largement dans le prochain chapitre. La porte d´entrée se trouvait là, tu arrivais à une salle, où on avait une table à manger seulement et dans le coin il y avait une petite table pour mettre les Saints. Cela était toujours présent, dans toutes les maisons. (Sra Nelly) Dans de nombreuses maisons, à l’intérieur de cette pièce se trouvait aussi une petite vitrine, dans laquelle on gardait les aliments achetés. Ce meuble pouvait aussi être situé dans la cuisine. On avait une petite vitrine, trois petites chaises, et une table à manger, qui appartenait à mon grand-père et que j´ai encore. (Sra Juana) Cependant, l’objet le plus important dans cet espace était, et continue à être, la grande table à manger. En effet, normalement il y avait plusieurs tables dans la maison, et d’après son importance au niveau de la sociabilité et comme objet d’héritage, on peut dire qu’elle constituait l’un des objets les plus importants de tout le foyer. La table qui était placée dans cette salle (à manger) était en générale celle qui était de meilleure qualité. Néanmoins, comme on l’a déjà signalé, la table la plus utilisée est celle du corredor ou celle de la ramada, espaces qui continuent encore à être les principaux lieux de sociabilité.

 

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    Comme l’illustrent les récits, la table de l’intérieur était utilisée plutôt en hiver, quand il faisait froid ou quand il pleuvait. À l´intérieur il y avait une table à manger. La plupart du temps on séjournait à l´extérieur, dans le corredor, là il y avait une autre table, qu´on appelait quotidienne. On demeurait là presque toute la journée pendant l´été avec le brasero. Le soir on rentrait dans la maison. Mais l´hiver on devait être plutôt à l´intérieur. (Señorita Rebeca) Quand on avait des invités, pendant l´hiver, on utilisait la chambre, la maison, sinon on demeurait uniquement dans la ramada. (Sra.Patricia) C’est intéressant de noter que la table est un objet qui, à travers le temps a conservé son importance dans la vie quotidienne de ces familles. On peut l’observer par exemple dans les photos suivantes, qui illustrent la centralité de cet espace dans différents moments de ces trente dernières années :

Les tables étaient placées partout, notamment dans la salle à manger, le corredor, la ramada et aussi la cuisine : Dans la cuisine il y avait une table, une grande table et là on partageait des moments ensemble (Sra Patricia)

 

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    On peut observer aussi que la table a toujours eu diverses fonctions bien au-delà de l’alimentation et que son importance au niveau social continue à être centrale. En effet, dans presque toutes les maisons, lorsque j’arrivais pour parler ou pour réaliser un entretien, j’étais invitée à la table. La table était l´endroit le plus important de la maison. Cette table, ma mère l’a achetée à Cabildo avec douze chaises et j´espère qu´elle pourra être utilisée par mes enfants. (Sra. Leopolda) Dans de nombreuses maisons visitées la salle à manger continue à avoir la même fonction que dans la maison d’antan. En effet, on a pu voir que c’est un endroit très peu utilisé, où en plus de la table se trouve l’autel. Actuellement les maisons possèdent aussi des canapés, se rapprochant du concept moderne de salon. Il s’agit d’un espace plutôt ordonné, dans lequel les choses semblent être posées pour êtres montrées plutôt que pour être utilisées.

II.7.- L’héritage Lorsque l’on demande la provenance des tables, et la manière dont elles ont été acquises, les réponses sont plutôt homogènes : soit elles ont été achetées, soit elles ont été héritées. Normalement on trouve les deux situations, c'est-à-dire qu’il y a certaines tables dans la maison qui ont été achetées et d’autres héritées. Lorsque l’on pose des questions sur la maison d’autrefois, il y a quelques uns qui nous racontent que la table a été construite par leurs parents, chose que l’on ne retrouve plus de nos jours. C’est l’héritage qui caractérise principalement la manière d’obtenir des tables, ainsi que d’autres types de meubles et d’objets importants. Comme l’explique Goicovic (Goicovic Donoso, 2006) dans le monde paysan traditionnel caractérisé par la précarité, l’héritage constitue le mécanisme le plus important de reproduction et de perpétuation du patrimoine   86  

    familial. Et la famille même se constitue comme une structure pour maintenir ce patrimoine. De même, comme le signalent Bonnin et Perrot, dans la transmission des objets et des meubles d’une génération à l’autre, on assiste au processus qui est à la fois une mémorisation tangible de la généalogie par ces objets et par ces meubles, et à l’affirmation par le fait même du rang de la famille dans sa relation d’appartenance (Bonnin & Perrot, 1989:7). En lien avec cela, on voit que tous les objets importants, notamment les meubles, les objets décoratifs et les images ont été hérités. En général il s’agit d’objets qui ont été achetés et non construits. En plus, il y a une grande conscience de la provenance et du parcours suivi par chacun de ces objets. Cette table était de mon père, qui l´avait lui-même obtenue de son grand-père. C´est un type de bois très solide, d’excellente qualité. (Sra Patricia) D’autres meubles qui étaient souvent hérités sont les coffres, les chaises et les vitrines ; cela veut dire que quasiment tous les meubles étaient acquis de cette manière. C’est typique des maisons paysannes. Tous les meubles étaient hérités. Chez moi par exemple on n’a jamais eu l’argent pour en acheter. (Sra, Leopolda) C´était très commun cette habitude d´hériter les meubles (Sra Pilar) On héritait en particulier des coffres qui se trouvaient normalement dans les chambres et qui servaient à garder le linge, vêtements et autres objets. Les vitrines de leur coté se trouvaient dans les salles à manger ou dans la cuisine. Ainsi, dans les maisons visitées on a retrouvé une série d’objets qui ont été transmis. Ces objets ont une importance centrale dans la cosmogonie matérielle de ces espaces. Au-delà des images religieuses et des photos dont on parlera plus tard, ce qu’on trouve le plus ce sont des tables, coffres et vitrines anciennes, hérités normalement par les parents ou les grands-parents. Ce coffre est l´héritage de mon mari, la plupart des coffres appartenaient à sa famille (Sra Nelly).

 

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    Voici quelques meubles anciens trouvés dans les maisons visitées :

* Table chez Sra Juana (à gauche) et tablé héritée chez Sra. Antonieta (droite)

* Coffre chez Sra.Juana (à gauche) et chez Pilar (à droite)

On a pu voir ainsi qu’il y a même certains objets anciens (hérités) qui ne sont pas utilisés, pourtant ils sont conservés, mêmes dans des espaces résiduels, comme la cave ou le jardin. C’est le cas par exemple de ces tables chez Sra. Leopolda (gauche) et Sra Pilar (droite).

Comme on le disait déjà, les objets qui sont hérités sont ceux qui ont été achetés, et pas ceux qui ont été fabriqués. Cela nous fait penser à la futilité de ce genre d’objet, notamment

 

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    ceux qui sont faits à partir d’éléments naturels. Cela pourrait obéir à l’idée selon laquelle les ressources naturelles sont illimitées et permanentes, en opposition aux éléments achetés qui sont plutôt hors de leur univers disponible et donc davantage valorisés. Il faudrait alors explorer ce qui arrive avec l’héritage lorsque ces ressources commencent à devenir limités et même rares.

II.8.- Les objets à l´extérieur : Cuisine, corredor et ramada Comme on l’a déjà expliqué dans le chapitre précédent, entre l’intérieur et l’extérieur, il y avait traditionnellement les espaces intermédiaires, notamment le corredor et la ramada. Dans ces espaces il y avait des tables, des bancs, des chaises et aussi des braseros pour se réchauffer le soir ou durant l’hiver. Hormis cela, aucun autre élément n’était présent dans cet espace à moitié « naturel ».

*Des braseros dans les maisons de Sra Fresia (à gauche) et Don Pedro Tapia (à droite).

Néanmoins, avec la fermeture du corredor une série d’objets est apparu pour habiter cet espace. La table continue à être l’élément le plus important, mais on retrouve dans la plupart des maisons d’autres meubles et objets qui sont devenus très importants aussi. Notamment on observe la présence dans ce secteur de vitrines et de petites armoires.

* Vitrine dans le corredor de Sra. Pilar (à gauche), (au centre) chez Sra. Antonieta et à droite chez Sra Nelly.

 

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    À la différence de la salle à manger, qui est un espace plutôt réglé et ordonné, le corredor fermé devient un lieu plus flexible, c’est l’endroit du quotidien et cela se voit reflété dans une sorte de chaos constitué par une série objets en désordre qui le peuplent. On voit donc dans de nombreux corredores un ensemble d’éléments divers : meubles, bouteilles, boîtes, fleurs, etc. On peut le voir dans les photos suivantes, qui montrent les corredores de Sra Juana Sra Nelly et Don Pedro Tapia.

En plus des différents objets, disons pratiques, qui sont placés partout dans le corredor, on trouve plusieurs éléments décoratifs, notamment des photos, des images et des souvenirs. Pourtant, le caractère spontané de cet endroit, nous fait penser que c’est peut-être ici que l’on pourrait trouver une bonne quantité de pistes pour explorer les transformations des modes de vie. Cependant, ce sujet comme d’autres ne pourra pas être abordé dans ce travail, mais il reste présent et pourra être exploré lors de recherches futures.

II.9.- Cuisine et objets de cuisine La cuisine se trouvait traditionnellement à l’extérieur. C’était un petit bâtiment en quincha, construit de la même façon que la maison principale. Cependant, dans certains cas, particulièrement dans les maisons plus anciennes, le toit arrivait jusqu’au sol.

 

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    Face à l’absence de systèmes de réfrigération et de conservation des aliments, ainsi qu’a la grande taille de la famille, la préparation d’aliments était une les activités les plus communes. En lien à cela, la cuisine était un espace central, pas seulement par la grande quantité de temps que les mères et les sœurs âgées passaient là-bas, mais aussi parce que c’était l’endroit des plus forts enjeux de subsistance, dans un monde caractérisé par la pauvreté et la famine. Cet espace était pourvu d’une série d’outils et de mécanismes, nombre d’entre eux très anciens. En effet, comme on le verra, c’est dans cet univers que l’on retrouve la plus grande quantité d’éléments indigènes. L’élément central dans la cuisine était le feu et jusqu’à des époques très récentes, le principal moyen de chauffage des aliments était le feu direct. Ce système est encore utilisé dans certaines maisons,. Il n´y avait pas de cuisine à gaz, on fessait la cuisine en bois, juste avec une flambée, et alors on fessait pendre la casserole avec une chose tu toit, comme les indiens. (Sra Nelly) Pour la cuisine on avait un fourneau seulement, et la flammèche qui était toujours allumée. (Sta Rebeca)

Vers les années 40 et notamment lors des déménagements dans les villages, les premières cuisines à bois ont commencé à apparaître. Dans certains cas, comme chez Sra Juana (photo à gauche) elles se situaient dans les cuisines à l’extérieur, et dans d’autres, comme chez Sra Nelly (à droite) à l’intérieur.

 

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Les cuisines à gaz et à paraffine sont apparues plus tard, liés au moment de l’incorporation de la cuisine à la maison. Pourtant, dans la plupart des cas, les familles continuaient (et même continuent) à utiliser de manière parallèle le fourneau rustique pour préparer certains aliments ou lors de périodes de précarité économique. Pour préparer les repas dans les fourneaux, les marmites étaient mises soit directement sur le feu, soit suspendus depuis le plafond au dessus du feu. Traditionnellement les casseroles étaient en céramique, faites par les artisans locaux avec de l’argile qui se trouvait dans le secteur. Il y avait des dames qui fabriquaient les marmites par là. On les appelait “Loseras” parce ce qu’en effet, là-bas, à Calle Larga et à Pedernal il y avait de l´argile, et même maintenant on y trouve des artisans. (Sta Rebeca) Selon ce qu’ils nous racontent, il y en avait de toute sorte pour les différentes fonctions. Il y avait des marmites spécifiques pour chauffer l´eau, pour faire la cuisine. Elles étaient toutes différentes. Quelques unes plus grandes, d’autres plus petites. (Sra Juana) Par rapport à cela, Sra Juana ainsi que Don Pancho, nous ont raconté qu’avant, quand la famille était nombreuse ils avaient l’habitude de manger à trois ou quatre dans la même assiette à cause du manque de vaisselle. Selon les récits, plus tard, vers 1930, les vendeurs ambulants ont commencé à vendre des casseroles en métal mais la plupart du temps ils continuaient à utiliser les casseroles en argile. Les assiettes aussi étaient traditionnellement faites en céramique, et plus tard, comme les marmites, en métal dallé. Ces deux types d’outils continuent à être présents dans les maisons actuelles.   92  

   

Un autre objet très typique qui prend ses racines dans les groupes indigènes, notamment chez les mapuches38 est la cayana. Il s’agit d’un plat rond que l’on met sur le feu pour faire griller le blé, celui-ci est ensuite moulu sur une pierre pour devenir de la farine grillée39. Ce produit était une des bases de l’alimentation paysanne traditionnelle grâce à sa grande richesse énergétique. Il y avait une Cayana pour griller le blé, pour faire la farine grillée. Après on l’écrasait dans la grande pierre. (Sta Rebeca ) Même si elle n’est plus utilisée, dans certaines maisons ils continuent à garder leur cayana, qui pouvait avoir différentes formes. C’est le cas de Sta. Rebeca, comme on le voit sur cette photo :

Après avoir été grillé dans la cayana, le blé était moulu sur une pierre, le mortier. Cette pierre était utilisée aussi pour d’autres préparations traditionelles. Là (maison d enfance) il y avait une pièrre mortier, avec sa petite pierre. Aussi la cayana pour griller la farine. (Sra Nelly)

                                                                                                               
38 39

Par rapport à ça, voir texte de Sonia Montecino La Olla deleitosa (Montecino, 2005) Nom en espagnol : “Harina Tostada”

 

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    De même que la cayana, cette pierre prend aussi ses racines dans l’univers Mapuche40 et des groupes indigènes locaux. En effet, de nombreux groupes amérendiens utilisaient ce type d’outil. Celui-là est encore utilisé dans les maisons, normalement il est placé à l’extérieur, ce qui renforce l’idée déjà évoquée d’une continuité avec l’extérieur.

Du fait de la grande quantité de temps passé dans la cuisine et de son importance dans l’univers familial, on voit que dans de nombreuses familles cet espace était le principal lieu de sociabilité pendant l’hiver, dans ces cas il y avait une table et des bancs sur lesquels ils déjeunaient et séjournaient une bonne partie du temps. La salle à manger chez nous c´était la cuisine, une pièce à part qui était très grande. D´un côté c´était pour faire la cuisine et de l´autre pour manger. Il y avait du feu et il était allumé pendant toute la journée, même en été. (Sra Leopolda) Dans la cuisine il y avait une grande table, et là on partageait le repas (Sra. Patricia) Un des aliments les plus importants dans l’alimentation paysanne traditionnelle était le pain (Montecino, 2005). Celui-ci était préparé par la mère tous les jours à l’aube. Pour cela elle disposait d’une table spéciale qu’on retrouve encore dans certaines maisons. Il s’agit de la table pour pétrir, qui était identique à celle que l’on a observé chez Sra. Patricia. Du plafond de la cuisine pendaient normalement les marmites, ainsi que les oignons, le lonko du chevreau41, qui servait pour faire les fromages et certains produits qui étaient                                                                                                                
40 41

Groupe indigène très important au Chili Placenta du chevreau

 

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    conservés, comme le charqui42. Sa disposition obéissait à des raisons plutôt pratiques, et constituait une atmosphère esthétique très particulière dont ces personnes se souviennent avec grand bonheur. Le charqui pendait aussi, le lonko pour faire les fromages, c´était beau (Sra.Leopolda) Ma mère pendait les marmites dans la cuisine et elles se tachaient de noir. Il y avait aussi les oignons qu´on gardait pour l´hiver et qui devenaient un peu jaune à cause de la fumée, mais c´était tellement bon! (Sra. Patricia)

II.10.- Les nouvelles générations et la ré-signification des objets anciens.

En relation avec la permanence de certains objets anciens dans les maisons, on a observé un phénomène très intéressant qui arrive de manière préférentielle dans les foyers des personnes plus jeunes, notamment chez les filles de Sra. Juana et Sra. Pilar. Dans ces deux maisons on observe un type d’aménagement domestique différent de ceux du monde de leurs parents, il s’agit d’un type d’organisation bien plus proche de celle des maisons des villes. Pourtant, on a constaté aussi la présence de certains objets anciens, particulièrement des objets quotidiens propres au monde paysan. Ce qui est intéressant c’est que la fonction et la signification de ces objets change radicalement par rapport à celles qu’ils avaient originairement. Maintenant ils sont posés comme objets de décoration, absolument isolés de leur contexte et de leur signification d’origine. Leur présence nous fait remonter à un monde paysan d’autrefois, mythifié et esthétisé, dont ces personnes gardent seulement certains aspects qui se matérialisent dans des objets stéréotypés.

* Photo à gauche : Jardin de Luisa, la fille de Sra Juana qui habite à coté de chez sa mère. Photo à droite :
entrée de la maison de Paola, la fille de Sra. Juana.

                                                                                                               
42

Boucanée, ou viande salée et séchée.

 

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    Ces photos illustrent ce que l’on vient de dire. Ce sont des montures et une charrette, tous deux des objets propres au monde paysan d’autrefois, hérités par leurs parents. Ces deux objets qui correspondent plus à l’imaginaire populaire du monde paysan. On voit alors une sorte de patrimonialisation de certains objets qui symbolisent le « paysan » mais qui est hérité des conceptions générales et popularisées de l’idée que l’on se fait du « paysan ».

 

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III.- Les objets décoratifs et les autels
Jusqu’à maintenant, quasiment tous les objets dont on a parlé sont des objets que l’on pourrait appeler « utilitaires », cela veut dire qu’ils ont une fonctionnalité pratique claire dans le ménage quotidien. Par contre, dans ce troisième chapitre on cherche à explorer les objets décoratifs ou symboliques, donc les choses qui n’ont pas une fonction pratique claire mais dont la fonction est plutôt d’ordre symbolique. On comprend dans ces objets des éléments décoratifs, même si on est conscients que tous les objets comportent une dimension esthétique (utilitaires et non-utilitaires) qui configurent un aménagement particulier, qui à son tour exprime un goût et une identité. Ces éléments que l’on appelle décoratifs ou symboliques sont très vastes, surtout dans les maisons contemporaines, c’est pour cela qu’on a décidé de se centrer principalement sur deux espaces spécialement intéressants qui sont les murs et les autels. Ce chapitre et donc divisé en deux parties. Dans la première on va explorer les objets décoratifs présents sur les murs des maisons anciennes et la manière dont cela s’est transformé jusqu’à nos jours. Tandis que dans le deuxième chapitre on analysera les continuités et les ruptures de la forme des autels, et donc aussi certains aspects des transformations de la religiosité. III.1.- Images décoratrices dans le monde paysan traditionnel Quand on demande s’il y avait des objets de décoration dans les maisons de leur enfance, la plupart des personnes répondent que non puisque c’étaient des maisons très pauvres et que normalement les murs en boue restaient vierges. Pourtant lorsque l’on approfondi les entretiens on s’aperçoit qu’il y avait certains éléments de décoration non utilitaires. Ce qu’on identifie ce sont notamment des images, des photos et des autels. Les informations sur ce sujet sont très maigres surement à cause de la fragilité de la mémoire ainsi qu’à cause de la banalité conférée à ce type d’objets. Cependant il y a certains objets sur lesquels il est possible de trouver des traces dans les discours. Malgré la précarité dans laquelle ils vivaient, nombre de ces personnes décrivent par rapport au passé un certain intérêt pour les aspects décoratifs de la maison.

 

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    Toutes ces personnes décrivent avoir eu dans leurs foyers certains éléments, notamment des images et affiches qui pendaient des murs : calendriers, photos, images et des «retratos hablados43». Ils décoraient avec des calendriers. Il y avait des vendeurs ambulants qui vendaient des tableaux avec des chevaux, des petites filles, des paysages. (Sra Juana). Dans certains cas aussi, les mères fabriquaient des objets décoratifs, comme celle de Sra Juana : Parfois les mamans, celles qui étaient travailleuses, faisaient des petits tableaux en carton, ou quoi que ce soit de joli, et dessus elles collaient un papier cadeau. (Sra Juana) Nonobstant, dans ce contexte les images personnelles semblent être les objets les plus importants, notamment les photos et les portraits. Jusqu’à très peu, les photos étaient très rares, mais pourtant très valorisées. En effet, sur le terrain on a trouvé très peu de photos anciennes. L’une d’elles est celle que l’on a vue chez Rebeca. Il s’agit d’une photo de son père et ses deux frères prise par un photographe voyageur, et qu’elle conserve toujours comme un objet très précieux. Quand mon frère le plus grand avait neuf ans, et l´autre avait presque cinq ans, un photographe est venu à Pedernales. Il avait une grande machine, une grande boîte noire. Cette photo a plus de 90 ans. (Sra Rebeca) Pour le reste des personnes, la seule photo qu’ils possédaient était celle de leur pièce d’identité44. Ce n’est que vers les années 30 que se sont popularisés des portraits faits à partir de l’agrandissement de ces photos, lesquelles étaient ensuite coloriés, ils les appelaient « retratos hablados ». Les photos n´existaient presque pas, c´étaient des portraits parlés. Il y avait des peintres qui s´occupaient de cela. Ils prenaient la carte d´identité comme modèle, parce qu’à l´époque c´était la seule photo dont on disposait. (Sra Nelly)                                                                                                                
On peut le traduire littéralement par « portrait-parlé », il n’y a pas de terme en français et ce qui se rapproche le plus serait une peinture faite à partir d’une photo. 44 En 1884 se crée le service d’enregistrement civil grâce auquel la population à été enregistrée en recevant pour cela une pièce d’identité. Voir plus sur: memoriachile.cl
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    Ces photos sont devenues très populaires dans ces espaces, de sorte qu’elles se trouvaient dans quasiment toutes les maisons. Comme c’étaient des portraits reconstruits ils pouvaient être modifiés et pomponnées. Par exemple, dans certains cas ils pouvaient se présenter portant des costumes plus importants comme des uniformes militaires. Généralement aussi dans les montages photographiques ils rassemblaient des personnes sur une seule photo, normalement les couples étaient mis ensemble comme on le voit dans ces portraits :

* « retratos hablados », à droite c’est Doña Fresia et Don Pancho, et à gauche, les parents de Sta. Rebeca.

Lorsque la famille disposait des moyens nécessaires, elle les commandait aux vendeurs ambulants qui amenaient les pièces d’identité à Valparaiso (la grande ville la plus proche) chez des artisans spécialisés dans ce type de travaux. C’étaient des vendeurs qui venaient normalement de Valparaiso et qui circulaient régulièrement dans les secteurs ruraux les plus éloignés. Ils vendaient des produits alimentaires (mate, du sucre, de l’huile, etc.), ainsi que d’autres types d’articles comme des casseroles, des plats, des images, etc. La paie pouvait se faire en argent, mais généralement on utilisait le troc. Les paysans payaient avec leurs produits, notamment avec des fromages, des œufs ou de la viande.

 

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    Ces portraits continuent à être des éléments très importants à l’intérieur des foyers, en effet ils continuent à être hérités et ils sont présents dans la plupart des maisons. À côté des portraits il y avait d’autres éléments de décoration, il s’agissait plutôt de calendriers et d’affiches, et selon ce que l’on nous raconte, ainsi qu’on le voit aujourd’hui, il y avait une préférence pour les images avec des motifs liés au monde paysan et à la nature. En effet, à côté de ce type d’objets, les maisons étaient munies d’éléments de la nature qui constituaient aussi une sorte de décoration de ces espaces lorsqu’ils n’avaient pas une fonction utilitaire précise : oignons, fleurs, branches. Cela est lié à l’idée largement développée dans ces chapitres antérieurs de la forte relation avec la nature. En plus, il est intéressant de noter que tout cela configure une esthétique et un goût propre à ce monde paysan, qui est lié à la fois à une cosmovision et une construction identitaire particulière (Bonnin & Perrot, 1989).

III.2.- La décoration domestique aujourd’hui. Comme on l’a déjà expliqué, lorsque l’on parle d’éléments décoratifs, on se réfère plutôt aux objets qui sont accrochés aux murs. Le mur en effet est un espace très intéressant puisqu’ils se construisent comme des véritables tableaux familiaux, avec un ensemble d’objets divers qui expriment des esthétiques, des histoires et des identités particulières. À la différence de ce qu’il y avait dans la maison traditionnelle, maintenant la décoration est fortement influencée par les esthétiques et les objets modernes. Cependant, comme on le verra, ils forment un mélange avec les éléments du passé (Bonnin & Perrot, 1989). De manière générale, ce que l’on trouve sur la plupart des murs des maisons visitées, c’est une sorte d’horror vacui. Cependant, il y a une différenciation entre les divers espaces, chacun présentant une façon particulière de construire ces « tableaux ».

 

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    III.2.1.- La différenciation des espaces. La plupart de nos observations ont eu lieu dans les espaces publics à l’intérieur des maisons, c’étaient les endroits où il nous était permis de pénétrer en tant que visiteur, c'està-dire la salle, le corredor, la cuisine, et seulement dans certains cas les chambres. Comme on l’a déjà signalé, dans de nombreuses maisons il y a à la fois une salle et un corredor. Dans ces cas le corredor se constitue comme l’espace du quotidien et donc aussi comme celui qui permet, en termes d’aménagements, plus de spontanéité et de création. La salle est un espace plutôt normé dans lesquels les choses sont disposées dans un ordre plus stable. En effet, la salle est l’espace du public, c’est l’endroit de médiation avec l’extérieur. Comme le signalent Bonnin et Perrot : c’est la frontière du privé et du public, cette pièce est en effet celle de la réception où le travail des apparences pour soi et pour autrui, et où le jeu de la représentation sociale est la plus intense. C’est aussi le lieu de mise en scènes, la façade qui théâtralise la relation de soi à soi et à l’autre. (Bonnin & Perrot, 1989, p. 3). En lien avec cela on voit que les décorations des murs sont bien plus ordonnées. En général dans ces espaces, tout l’aménagement acquiert une forme qui vise à ressembler à celles des maisons urbaines.

Comme le signale Chevalier (Chevalier, 1992) la salle est l’espace de présentation de soi, en ce sens, c’est l’endroit dans lequel la famille se montre face à l’extérieur, et où elle met les choses qu’elle souhaite valoriser : diplômes, tableaux, etc.

 

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    Dans cette même perspective, c’est l’espace où se trouve l’autel et le récit d’Antonieta dans ce sens est très intéressant pour comprendre l’importance du placement de l’autel dans l’endroit le plus visible de la maison pour montrer ainsi l’appartenance de la famille au catholicisme. L´autel il doit être placé dans l´endroit le plus visible de la maison. Comme ça tout le monde sait que nous sommes catholiques. Cela obéit aussi à la forte présence des églises pentecôtistes dans le monde paysan chilien. Une autre logique en relation à la décoration est celle que l’on trouve dans les corredores, la salle à manger et les chambres. À la différence de ce qu’on observe dans le salon, ici on est face à un espace d’intimité familiale dans lequel se passent la plupart des activités quotidiennes. Comme dans le salon, elle se construit suivant une certaine structure (c’est pourquoi elles sont si similaires dans toutes les maisons), en termes de décoration, notamment des murs, on s’aperçoit qu’il y a une plus grande liberté. Chaque famille met sur ces murs des choses qu’ils considèrent comme importantes, c’est une façon de relever et de fixer ce qui est important pour eux. Les choses que l’on trouve sur ces murs sont extrêmement diverses, pourtant on s’est centré sur deux types d’objets qui nous ont intéressé plus spécialement puisqu’ils nous parlent des logiques qui transcendent à ces organisations.

III. 2.2. Portraits et photos Une des choses que l’on trouve le plus sur ces murs et notamment dans les espaces les plus « intimes » sont les photos et les images. Dans la plupart des cas, il y a des « portraits parlés » hérités de leurs parents. Ainsi on voit souvent des photos des personnes, mais surtout des portraits photographiques. Les photos sont placées dans les espaces qu’on a appelés « intimes », il est très rare de les voir dans le salon par exemple.

 

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Associées aux images religieuses et aux autels on trouve de nombreuses photos d’identité, anciennes et modernes, et même des pièces d’identité.

III.2.2.- Diplômes et documents. Dans la majorité des maisons il est très fréquent et typique de trouver des diplômes, notamment scolaires. Ils sont placés normalement dans l’endroit le plus visible de la maison, le salon ou le corredor. Sa présence dans ces espaces nous fait penser à la construction de soi vers l’extérieur (Bonnin & Perrot, 1989; Chevalier, 1992, 2000; Marcoux, 2001), parmi des objets qui représentent des choses très valorisées dans le monde moderne : les études et les institutions.

 

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    III.2.4.- Objets de la Nature. Ce qui est intéressant c’est que la plupart des images et des tableaux non-religieux sont des images qui évoquent le monde de la nature et de la paysannerie. C’est très commun de trouver dans ces maisons des tableaux de chevaux par exemple. Ainsi c’est habituel de voir des images de paysages et d’animaux :

Cela constitue une continuité par rapport au monde traditionnel, dans lequel les rares images visibles étaient celles d’animaux ou d’éléments de la nature. Ainsi, comme on l’a déjà dit, à l’intérieur des maisons se trouvaient des éléments de la nature (fruits, fleurs, etc.) qui jouaient le rôle d’élément décoratif. De la même manière on a pu voir que souvent, notamment dans les espaces plus « intimes » on voit des éléments naturels, notamment des fruits, des fleurs ou des branches, qui sont disposés de la même manière que s’il s’agissait d’éléments de décoration.

 

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    III.2.5.-Souvenirs. Le dernier type d’objet que l’on trouve est un « objet-souvenir » qui peut être de deux types. D’une part on a observé une forte présence d’objets populairement connus comme souvenirs, ce sont des objets achetés qui généralement portent le nom de l’endroit d’où ils proviennent, leur principale fonction ou signification étant de témoigner d’un voyage.

* Ces objets appartiennent respectivement à Sra Nelly, Sra. Juana et Sra Fresia. L’autre type d’objet souvenir est un objet quelconque dont la principale signification est de remémorer un événement, une chose ou une personne. On les retrouve fréquemment chez ces ménages et ils constituent le principal type d’objets qui sont accrochés sur les murs.

* La première photo correspond à un document qui appartenait à l´époux de Sra Juana, et sur lequel il notait les économies familiales. Elle nous raconte l´avoir mis ici car cela lui permet de se souvenir de son mari qui est décédé. À côté (à droite), on voit un éperon et une montre qui appartenaient au frère de Sra. Pilar, mort lui aussi.

 

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    Même s’ils semblent être mis au hasard, ces objets ainsi que la façon dont ils sont disposés répondent à une esthétique particulière, à un goût culturellement construit, qui met en évidence une appartenance sociale, culturelle et identitaire (Bonnin & Perrot, 1989). En plus, comme on l’a vu, la plupart de ces objets, notamment ceux qui sont placés dans les espaces « intimes », symbolisent des choses ou événements qui sont très importants pour eux: études, personnes, la nature, les voyages, souvenirs, etc. Cela nous fait penser que les murs se constituent comme des espaces de mémoire, qui permettent de ramener dans la quotidienneté une histoire, une appartenance et donc aussi une identité. Dans cette même perspective, on pourrait dire que ce sont des endroits dans lesquels les identités familiales s’extériorisent et se réaffirment grâce au processus de remémoration qu´ils entraînent

III.3.- Religiosité populaire paysanne à Chincolco Toute la vallée de Chincolco et Petorca, ainsi que tout le monde paysan chilien et même latinoaméricain est un espace profondément marqué par une religiosité populaire syncrétique de racine catholique. Dans ce contexte, les activités liées à cette religiosité, notamment les festivités, jouent un rôle central dans la façon d’organiser le temps et l’espace, ainsi que dans l’articulation des réseaux sociaux à l’intérieur de la communauté (Gonzalez, 2012; Petrovic, 2010) Comme le signale Pedro Morandé (Morandé, 1987): Le calendrier colonial était plein de festivités religieuses, auxquelles selon les régions s´ajoutaient celles des «saints patrons» locaux. Jusqu´à nos jours, là où ces fêtes continuent à avoir lieu, elles constituent le point de référence qui donne du sens à toutes les activités de l´année. Avant et après la fête, ce sont deux moments pour comprendre la signification d’un événement. La fête elle-même est le moment de plénitude du significat, la rénovation du cycle qui revient à nouveau au début. Dans toute la vallée de Chincolco en particulier, mais aussi dans toute la zone des vallées du centre nord du Chili, a lieu depuis l’époque coloniale un type particulier de festivité religieuse qui se nomme : les Alojadas de la Virgen45.46

                                                                                                               
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Logement de la vierge

 

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    Il s’agit d’une fête d’origine coloniale qui consiste à emmener en pèlerinage l’image d’une vierge dans différents secteurs ruraux, elle reste pendant la journée dans différents foyers et est hébergée chaque nuit dans une maison différente. Dans la vallée de Chincolco c’est l’image de la vierge de Mercedes qui se promène pendant environs trois mois. Dans chacune des maisons où elle s’arrête, mais surtout dans laquelle elle demeure la nuit, la famille prépare un espace spécialement décoré à l’intérieur de sa maison pour l’accueillir. La famille hôte doit aussi s’occuper des visiteurs, normalement les voisins qui viennent pour rendre hommage à la vierge. Pour cela, la famille prépare une série de plats traditionnels et de boissons qui se servent aux différents moments de la veillée. Le moment le plus important de cette célébration est sans doute le soir. Vers 20 heures, de nombreuses personnes qui vivent aux alentours arrivent à la maison qui héberge la vierge et tous ensembles font les prières des neuvaines guidées par un chargé de cérémonie. Ensuite, les chanteurs populaires commencent à chanter des vers religieux et les hôtes servent les différents plats et les boissons. La plupart de ceux qui assistent à la cérémonie vont, chacun leur tour, dédier à la vierge des danses au rythme des chanteurs populaires. À partir de 2 heures du matin les personnes commencent à partir et il ne reste que quelques personnes qui continuent à accompagner les chanteurs et la famille pendant toute la veillée47. Cette description est issue de mon expérience de terrain, pourtant selon ce que les personnes nous racontent, cette festivité semble n’avoir pas trop changé depuis les années 40, comme on peut le voir dans le récit de Nelly : Il y avait une vierge pèlerine. Ici à Chincolco cela n’est plus, mais là-bas, où on habitait c´était bien plus fort. Quand elle venait chez nous, on décorait la porte avec des fleurs naturelles. Ma sœur, elle tenait un verger où elle ne semait que des fleurs, mais on mettait aussi des fleurs naturelles. La vierge on la disposait à l´intérieur, sur la plus belle des tables, et là on installait son autel.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                    
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Pour en savoir plus, voir les travaux de Danilo Petrovic sur les « Alojadas à Quilimari » (Petrovic,

2010)
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Cette description est issue de mon séjour sur le terrain. Lors de mon séjour à Chincolco j’ai eu l’occasion d’assister à quelques veillées.

 

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    On mettait aussi deux bougies et on chantait et priait pour elle. Nos parents nous habillaient, moi et mes frères avec les plus beaux vêtements, bien coiffés, on attendait la vierge là-bas, d´où elle venait. On venait en chantant avec les chanteurs au divin. Après ici on dansait les lanzas et le malambo. L´hiver on faisait tout à l intérieur, mais en été, c’était parfois dehors. Pour les gens on faisait de la nourriture, des pains sucrés et salés. (Sra Nelly) Toutes les personnes interviewées racontent avoir accueilli la vierge chez eux à un moment de leur enfance et ils relatent aussi que cela constituait le moment le plus important de l’année. Cette importance obéit en bonne partie au rôle central qu’il joue en terme social mais aussi symbolique. Dans un contexte de dispersion spatiale comme celui du monde paysan d’avant 1970, et notamment des alentours de Chincolco, ce type de festivités constituaient les principales instances d’articulation sociale. De cette manière, sa centralité dans le milieu social paysan répond non seulement à la forte religiosité mais aussi au besoin d’établir des réseaux sociaux de coopération et d’intégration.

III.3.1.- La sacralisation du domestique Mais ce qui est surtout intéressant à observer dans cette festivité, c’est qu’elle met en évidence un lien très spécial entre le religieux et le domestique et qu’à mon avis, cela caractérise toute la religiosité de cette région. On voit donc, qu’à la différence de ce qui se passe traditionnellement dans le monde catholique où le religieux intervient dans l’espace public, ici le rituel s’effectue à l’intérieur de l’espace « privé ». Il semble donc que dans ce contexte l’espace domestique devient l’espace du sacré. De même, pour renforcer cette idée, on peut ajouter qu’en plus des Alojadas il y avait d’autres sortes de cérémonies qui pouvaient avoir lieu dans la maison, notamment des messes et même des mariages.

 

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    Là on mettait l´autel, il est bénit, intronisé par le prêtre et les images sont là parce que quand il n´y avait pas de paroisse ici dans le secteur, le prêtre venait ici pour faire les messes pour tout le monde dans cette. (Sta.Rebeca) Je me suis marrié par lç église ici, chez moi (Sra Juana) Les Alojadas ainsi que d’autres cérémonies sont des événements qui interviennent dans un temps que l’on pourrait appeler extraordinaire. Cependant, on constate que cette « sacralisation » était présente aussi dans le temps ordinaire. Il y avait notamment une série d’activités quotidiennes liés au religieux. Par exemple nombre d’entre eux racontent avoir fait quotidiennement des prières du rosaire en famille ou avec les voisins. De même, certains relatent des prières faites de maisons en maisons, dans lesquelles chaque famille disait une partie de la prière en criant. Avant on fessait les prières. Les familles dans leurs maisons commençaient à prier l´un après l´autre, cela ç´était il y a longtemps, même avant ma naissance. Mais, je me rappelles quand la voisine venait chez nous et elle disait: On fait la prière chez moi ou chez vous? Alors on allait ou ils venaient pour dire le rosaire. On était normalement nombreux, et aux enfants on nous donnait quelque chose à manger, tandis que les adultes buvaient le mate. (Sra. Nelly) On fessait tous les jours les prieres, notamment le rosaire le soir. Tous ensemble, nos parents nous l´on apris. (Sra Leopolda) Cela paraît cohérent considérant qu’à l’époque à cause de l’éloignement des maisons par rapport aux centres urbanisés l’accès à l’église était très difficile. C’est alors que face à l’impossibilité de se déplacer vers le lieu du sacré, c’est le sacré qui s’installe chez eux. Comme on le verra ensuite, cette possibilité de sacraliser l’espace domestique est fortement liée à la présence et à l’importance des autels, et notamment aussi à son processus d’intronisation.

 

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    III.3.2.- Transformation de cette religiosité Actuellement, l’accès aux espaces de festivité comme les églises, est devenu bien plus facile, pourtant la religiosité familiale et la « sacralisation » des espaces domestiques sont des pratiques qui continuent à exister. Les festivités des alojadas notamment sont encore des activités très importantes dans la vie sociale de ces communautés, ainsi que d’autres types de pratiques religieuses quotidiennes. La radio locale est un espace d’articulation sociale très important, on peut y entendre une émission qui consiste à faire une prière collective guidé par le présentateur du programme. Ainsi, les auditeurs peuvent intervenir en appelant à la radio pour faires des demandes personnelles. Cela se fait tous les après-midi, de la même façon qu’ils le faisaient auparavant dans les maisons avec les voisins. On voit donc la continuité d’une pratique, mais surtout le maintien d’un type d’articulation sociale et communautaire à travers le religieux. En effet, il est important de noter le fait que la structure organisationnelle des activités religieuses (dirigeants, rôles, types de relation) est la même pour la gestion d’autres types d’organisations. Par exemple, l’administration des droits de l’eau garde la même structure que la radio et les alojadas. Cela met en évidence le rôle social du religieux dans ces communautés, et d’une certaine façon permet d’expliquer la permanence de ce type de religiosité et de pratiques dans un monde fortement bouleversé. Cela constitue une problématique très intéressante mais qui reste au-delà des objectifs de cette recherche. Pourtant ce qui nous intéresse dans cette problématique c’est qu’elle permet de comprendre aussi la permanence d’autres manifestations religieuses, notamment des autels, dont nous allons parler maintenant.

III.4.- L’autel domestique Comme on le signalait au début, lorsque l’on décrit l’espace domestique traditionnel paysan, l’un des éléments les plus importants est l’autel. Selon les personnes avec qui j’ai pu parler, à l’époque toutes les familles avaient un autel chez elles et il en est de même aujourd’hui. En plus, lorsque l’on demandait de dater son origine, ils n’arrivaient généralement pas à répondre à cette question mais nous disaient que

 

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    c’était un élément qui avait toujours été présent chez eux, depuis leurs arrières grandsparents, et même bien avant. Il s’agit ici, en dehors des images et portraits (qui ont dû arriver plus tard vers les années 30), du seul objet « non-fonctionnel » et purement symbolique de la maison. Normalement il se plaçait dans l’endroit le plus important du ménage, dans un coin à l’intérieur de la salle à manger, sur une petite table. L´autel était toujours présent dans les maison paysannes d´ici. Même si c´était une petite table, la plus humble, en bois, mais il y avaient un autel, toujours l´autel. Il était dans un des coins de la maison, comme vous le voyez maintenant, dans la salle à manger. (Sra. Juana) Par rapport à ce qu’on a pu observer, on peut noter le fait que les éléments liés à l’autel, ainsi que dans la festivité de la vierge, on trouve une grande continuité avec le passé. Selon ce qu’ils nous racontent, le placement à l’intérieur de la maison, ainsi que les éléments qui constituent l’autel n’ont quasiment pas changés depuis leur enfance.

III.4.1.- Composition de l’autel Par rapport aux éléments qui composent les autels, et les relations qui existent entre ces éléments il semble qu’il y ait une sorte de structure. Cela signifie qu’il y a une série d’éléments qui se répètent dans tous les cas et qui semblent êtres constitutifs de ce qui était et est encore compris comme un autel dans le monde paysan de Chincolco. Il faut noter que l’autel du ménage dans le temps ordinaire, était, de manière générale constitué des mêmes éléments que celui de la festivité de la vierge, hormis le fait que ce dernier était construit avec des éléments spécialement faits pour lui, et qu’à la différence de l’autel quotidien, il pouvait être placé à l’extérieur. L’autel se construit sur une petite table sur laquelle on posait une nappe blanche. Cette nappe, comme on l’a vu dans le chapitre précédent, était traditionnellement fabriquée et brodée par les femmes du foyer qui utilisaient les tissus des sacs de farine : Sur une petite table avec un drap blanc. À l´époque c´étaient des sacs de farine, elles étaient en coton, pas comme maintenant. Ainsi on faisait la nappe brodée pour l´autel (Sra. Juana).

 

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    Sur la nappe on disposait les objets divers de l’autel. La nappe constitue dans ce contexte une sorte de couche blanche et pure sur laquelle déposer les éléments sacrés. On peut donc la voir comme une base de pureté. Un autre élément fondamental de l’autel ce sont les fleurs et les branches vertes, il était fondamental qu’il y ait un élément naturel présent. L’importance de cet élément on peut le voir aussi dans ces photos d’autels anciens. (Dans ce cas de Sra Fresia) Les fleurs sont fondamentales dans l´autel, il faut qu’il y en ait, c´est la vie, le bonheur de la maison. Pour les alojadas on disposait aussi des fleurs à l´entrée, même les familles les plus pauvres elles avaient des fleurs dans leurs autels. (Sra. Juana) Je fais l´autel avec des branches vertes, mais il faut toujours avoir des fleurs, c´est fondamental. L´été par exemple je prends les branches les plus fleuries. Je mets aussi de petites lumières quand il n´y a pas assez de fleurs. (Sra. Patricia) Un troisième élément fondamental est la lumière, surtout des bougies pour éclairer l’autel. C’est la lumière qui doit être présente. Mais les objets les plus importants sont sans doute les images religieuses. Dans la plupart des foyers les images présentes dans les autels étaient les suivantes : le Sacré Cœur, la « Virgen del Carmen » et la vierge d’Andacollo. Le sacré cœur il était toujours dans les maisons, il y avait aussi la vierge et c´étaient toujours des images. On avait aussi l’image de la vierge de Andacollo (Sra Nelly) La vierge du Carmen est une image très popularisée après l’indépendance. C’est la patronne du Chili et sa présence à été très étendue vers la fin du XIXème siècle, et vise à la construction d’un sentiment d’État-national (Salas Aguayo, 2010). Elle a été particulièrement bien accueillie par les secteurs populaires qui se sont appropriés son image de façon syncrétique en lien avec les divinités féminines indigènes (Salas Aguayo, 2010). Voici l’image la plus typique de la vierge du Carmen, elle est présente dans la plupart des foyers paysans et populaires.

 

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    La virgen del Carmen était toujours présente, on disait aussi la Chinita (nom d´appropriation). L´image on l´a hérité de mes grands-parents, et même avant. (Sra.Patricia) La vierge d’Andacollo par contre est une image moins populaire, elle est originaire d’une vallée plus au nord, caractérisée par les activités minières, c’est pour cela qu’elle est la patronne des mineurs. Sa forte présence à Chincolco et Petorca évoque les liens constants entre les deux zones. En effet, à l’époque et encore aujourd’hui, de nombreuses personnes de ce secteur allaient à Andacollo pour la grande fête, le 24 décembre. Mon père était dévot de la vierge d’Andacollo, et pendant un certain temps il allait pour noël à la fête de la vierge. De nombreuses personnes ici y allaient, et même encore aujourd’hui. (Sra Nelly) Une troisième image très importante est celle du Sacré Cœur, elle a été fortement étendue dans le secteur par une congrégation de missionnaires jésuites. Le sacré cœur a été apporté par les missionnaires. Ils venaient très souvent et ils apportaient des images à nos parents, et nous en avons hérités. (Sra.Juana) L’importance de cette image obéit donc d’une part à l’évangélisation faite par ces missionnaires, mais surtout au rituel d’intronisation de l’image, auquel ces personnes confèrent une énorme valeur. Cette image du sacré cœur est intronisée, cela s´est fait quand le curé est venu et l´a placé ici. Cela est arrivé quand ma grand-mère habitait ici. Après on est parti, mon père aussi, et l´image est restée quelques temps chez une tante. Mon père l´a récupéré et après j’en ai hérité. (Sra Antonieta) Cette image est restée là, sacrée, parce que c´est un prêtre qui l´a intronisée. (Sta. Rebeca) En effet, c’est l’intronisation qui explique en bonne partie la sacralisation de l’autel et de l’espace domestique. Puisque lorsqu’ils parlent des autels et de son importance, l’intronisation émerge toujours comme un aspect très important. Comme le signale Juana. Introniser signifie que personne ne peut jamais la démonter. Si elle est intronisée elle demeurera toujours ici. (Sra. Juana)

 

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    Voici certaines photos d´autels, contemporains et passé (photos de photos) dans lesquelles s´illustrent les éléments signalés :

                     

   

 

                     

 

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    III.5.- L’animisme des images   Au-delà des images déjà évoquées et qui continuent à être présentes, on observe l’arrivée d’une série d’autres images religieuses, soit dans les autels, soit dans d’autres espaces de la maison (les murs par exemple). L’importance donnée aux images, ainsi que la vénération dont elles font l’objet exprime un fort animisme qui prend ses origines dans des formes religieuses préhispaniques. En effet, chaque image qui représente une divinité, accompli une fonction différente dans la vie quotidienne. Il y a des images pour certains types de demandes, comme l’explique par exemple Sta Rebeca. Saint Joseph pour moi, le chargé de mes économies. Il a nourri la sainte famille à Nazareth, il a élevé Jésus, alors il connaît ce genre de choses, c´est pour cela que je lui demande de type de choses, il les connait déjà et quand je le fais, rien ne me manque. (Sta.Rebeca) Cependant, en conséquence de l’influence du catholicisme dans le secteur, on trouve un discours très étendu par tous, qui tend à nier ce type de religiosité animiste et d’une certaine façon aussi polythéiste. Avant on avait une idée erronée de la religiosité, c´était la religiosité populaire. Par exemple ma voisine elle a plein d´images de la vierge, mais la vierge est une seule et unique personne. Elle pensait que chaque image pouvait offrir un miracle différent, parc e qu´elle a une religiosité populaire. Moi j´essaie d´avoir une religiosité plus profonde, plus centrée sur le christ (Sra.Juana) Pourtant, cela semble demeurer uniquement au niveau du discours, puisque les personnes continuent à avoir de nombreuses images qu’ils prient et adorent dans leurs maisons et leurs autels. On observe que les autels la plupart du temps portent aussi des photos des membres de la famille et des personnes importantes de leurs vies. Comme on l’a déjà dit ce sont plutôt des photos d’identité et même des pièces d’identité. La présence de ces photos nous montre aussi que cette logique animiste continue à être présente. Sta.Rebeca dans son discours, illustre très bien cette logique, ainsi que celui de Sra. Juana : Les images de votre famille sont importantes pour vous?

 

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    Qui, je demande des messes en leur honneur parce que c´est grâce à eux qu´on est debout, ce sont eux qui on travaillé pour nous. (Sta.Rebeca) (Parlant de l´image du sacrée cœur) Quand je rentre, je m´arrête et je parle avec lui, parce que c´est un endroit sacré, il a été intronisé ici, il y a eu une bénédiction. Je viens le voir quand je suis triste, c’est une partie de ma vie. Je l´aime bien, et c´est pour ça que j´aime lui amener des choses belles. (Juana)

Cela est mis en évidence par la présence, dans certains autels, d’une image montée, dans laquelle Jésus apparaît à côté de Dieguito, un petit enfant de Chincolco qui est mort d’une façon tragique. Dans ce contexte, le montage de Dieguito avec Jésus serait une façon de dire qu’il est au Ciel avec lui. Comme on peut le voir dans les récits, il y a une relation très étroite entre les images et les divinités. Elles sont conçues comme des entités proches et même quotidiennes. C’est intéressant de noter qu’ils prennent notamment les aspects les plus humains des entités sacrées. On pourrait lier cela à l’idée développée précédemment sur la sacralisation des espaces domestiques, et dans le processus de déplacement du sacré vers le quotidien. Cette logique est bien plus évidente dans les vers chantés au divin à travers lesquels les chanteurs populaires racontent des histoires bibliques. Ce qui est intéressant c’est qu’ils   116  

    narrent surtout des histoires quotidiennes des récits bibliques : la relation de Marie avec l’enfant Jésus, les activités paysannes, etc. C’est une façon de se rapprocher du divin, d’amener dans leur univers la dimension divine. Cela constitue une problématique très intéressante, mais tout comme d’autres sujets, cela reste hors des axes possibles de cette recherche. Pourtant ce sont des questions ouvertes qui pourraient inspirer de futures recherches.

III.6.- L’autel, principe de disposition de ce qui est important Comme on l’a vu les autels ont une sorte de structure qui permet d’identifier ce qu’est un autel et ce qui ne l’est pas. Ainsi, on a déjà dit que c’est l’endroit où se placent les choses les plus importantes de la maison : les images. En relation à cela il est très intéressant de voir que dans les foyers contemporains une série d’objets sont disposés de la même façon dont sont construits les autels. Comme on le voit sur ces photos, les choses importantes sont aujourd’hui la télévision, les photos, etc. À partir de cela on pourrait penser que le principe de l’autel est de montrer les choses qui son importantes dans une famille. Et donc c´est un esthétique particulière qui émerge, mélangant des éléments traditionnels et modernes.

 

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Conclusion

Comme on l’a dit au début de ce travail, l’intérêt pour les transformations visibles du monde paysan chilien, et notamment dans les vallées de la zone centrale, nous a amenés à identifier si ces transformations s’exprimaient dans l’espace domestique et notamment dans la culture matérielle qui le compose. On a donc cherché, au cours des trois chapitres qui composent le compte rendu des données recueillies sur le terrain, à construire une description analytique des aspects qui nous ont parus les plus importants dans les transformations matérielles des foyers à Chincolco. Malgré les limites de cette recherche dont on a déjà parlé, on a réussi à identifier que depuis les années 70 notamment, il y a eu de grands changements dans les modes de vie des personnes de Chincolco, qui ont entraîné à la fois des transformations dans les matérialités domestiques, ainsi que dans leurs visions du monde et dans leurs rapports au monde extérieur. En terme général on a pu voir que le monde paysan traditionnel se caractérise par une relation très étroite avec l’environnement naturel. Cela est observable non seulement dans la composition de la maison, qui s’entremêle avec l’extérieur, mais aussi dans la constante utilisation de ressources naturelles pour les activités quotidiennes, notamment la fabrication d’objets et l’approvisionnement des éléments nécessaires pour la survie de la famille. Dans un univers caractérisé par la précarité, l’environnement extérieur n’est pas un espace étrange bien au contraire, il constitue un paysage bien connu et maîtrisé avec lequel ils maintiennent une relation de réciprocité. C’est le monde de l’abondance et donc le rapport avec les objets issus de cet environnement est plutôt détaché dans la mesure où ils peuvent s’y servir à volonté. L’argent est quasiment inexistant, et par là-même les relations mercantiles. Par conséquent, les univers symboliques ainsi que les conceptions du monde de ces personnes sont fortement marqués par cette relation. Cela veut dire que c’est un univers dans lequel l’identité est très fortement liée à la nature et aux activités agricoles et autour desquelles s’organise la plupart des activités sociales et symboliques.

 

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    Cela s’exprime par exemple dans l’esthétique domestique, qui comme on l’a vu aussi, est fortement marquée par des éléments qui évoquent le milieu naturel (fleurs, fruits, tableaux sur des éléments de la nature), mais aussi dans la tradition orale qui exprime une cosmovision fortement caractérisée par des références à des éléments de la nature (Gonzalez, 2012; Petrovic, 2010). Cependant, on a vu que surtout à partir des années 60, cette relation commence à changer fortement, suite à l’abandon des activités agricoles et des grandes transformations économiques et sociales dans le monde paysan. Cela entraîne une sorte de rupture avec l’environnement naturel. L’expression la plus claire de ce changement est la fermeture de la maison par rapport à l’extérieur et l’annexion des structures qui traditionnellement se trouvaient à l’extérieur. Aussi, on identifie à partir de cette période une substitution progressive des objets traditionnellement crées avec des éléments de la nature par des objets achetés. Mais en général, comme on l’a décrit, c’est la maison complète qui se transforme, reflet d’une transformation profonde dans les modes de vie et dans la façon de percevoir le monde. C’est pourquoi aujourd’hui on se retrouve avec des maisons très différentes de celles que ces personnes nous décrivent en relation à leur enfance. Cependant, il y a une série d’éléments qui demeurent, aussi bien des éléments matériels que des comportements. Ces éléments se présentent de façon plutôt homogène dans tout le secteur. On pourrait penser alors à un mode d’organisation de la maison qui est culturellement partagé et qui est le reflet d’une construction identitaire particulière. Comme le souligne Chevalier (2000) l’organisation des objets dans la maison, et notamment l’aménagement domestique, se constitue comme un mode de construction de l’identité. En traçant ce lien entre identité et configuration du domestique, on peut se demander quelle construction identitaire expriment ces foyers ? Surtout si on considère que c’est un espace dans lequel se mélangent en tension des éléments traditionnels et modernes. Comme l’on a déjà signalé, l’univers dans lequel on a travaillé a été l’objet il y a un certain temps d’une série de transformations qui l’ont profondément bouleversé. Notamment dans

 

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    leurs identités, qui étaient traditionnellement et principalement marquées par la relation avec le milieu naturel, le réseau social et le religieux. C’est pourquoi, face à toutes ces transformations, les identités ont dû se recomposer. À mon avis c’est à partir de là que l’on pourrait lire les configurations actuelles de l’espace domestique. Comme le signale Chevalier, le rapport à l’objet et notamment à l’objet domestique révèle la manière dont un individu, ou un groupe, ordonne l’univers autour de lui afin de le rendre compréhensible (Chevalier, 1992). De cette manière, la permanence de certaines pratiques domestiques, mais surtout de certains objets dans le foyer, et d’une façon de les disposer, nous révèle un mode de reconfiguration identitaire, face à un univers dans lequel les personnes âgées notamment, se sentent marginalisées. Effectivement, ces éléments qui demeurent rappellent le passé paysan. Détachés de leurs fonctions et de leurs significations d’origine, ils se présentent comme signifiants d’une histoire et d’un contexte auxquels ils se sentent appartenir. Cela est très évident dans le cas des objets et des images. Comme on l’a observé de nombreux objets et images sont présents dans le foyer comme témoins de quelque chose, comme dépositaires d’une mémoire. Cette logique s’exacerbe chez les nouvelles générations où les objets sont clairement mis en évidence comme des objets de « patrimoine ». Dans ce sens, le mode d’organisation de l’espace domestique se constitue comme l’expression d’une identité partagée, ainsi que comme un mécanisme et à partir duquel se reproduit et s’intériorise un habitus particulier (Bourdieu, 1970, 1972). On pourrait penser à une sorte de résistance, une façon de revendiquer une appartenance paysanne, face un État et un système économique qui nie ces particularités culturelles et qui vise à les homogénéiser dans l’univers des pauvres du pays. Cette logique est visible aussi dans la présence des autels et de la religiosité, qui se perpétue aussi comme un espace d’identification et même de pouvoir de la communauté face au monde extérieur. En ce sens, ce travail constitue une contribution à la connaissance du mode de vie paysan, passé et présent, et cherche aussi à être un instrument de critique face à un état et un

 

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    modèle de développement qui depuis toujours a chercher à annuler les populations paysannes.  

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