Julien DEDENIS

SAHARA OCCIDENTAL ESSAI D’APPROCHE GEOPOLITIQUE

Université de Rouen Laboratoire AILLEURS

Mars 2007

Introduction Le Sahara occidental, une « situation géopolitique »
La présente analyse est purement opératoire. Elle s’inspire très largement de la démarche esquissée par Y. Lacoste dans le préambule du dictionnaire de géopolitique dont il a dirigé la rédaction (1993). Les pages qui suivent n’ont donc aucune prétention théorique. Il s’agit plutôt d’un exposé de la situation au Sahara occidental, du point de vue géopolitique. Les spécialistes de la question n’y trouveront pas d’éléments nouveaux, si ce ne sont les développements récents. Par ailleurs, cet essai poursuit comme objectif la compilation d’informations et de références utiles afin d’en faire un « document-ressource » pour la poursuite de ma thèse de doctorat. Enfin, dans ce même but, cette analyse permet, in fine, de mettre en relief quelques-uns des aspects contemporains les plus aigus du conflit du Sahara occidental afin de cadrer au mieux mon sujet de thèse avec les enjeux actuels. Le Sahara occidental est un territoire de 266 000 km², bordé à l’Ouest par l’Océan atlantique, frontalier du Maroc au Nord, de la Mauritanie à l’Est et au Sud, et partageant une quarantaine de kilomètres de frontière avec l’Algérie au Nord-Est. On n’y rencontre aucun relief majeur et l’inexistence de réseau hydrographique pérenne témoigne de l’aridité de cette frange sahélienne occidentale du désert qui donne son nom à ce territoire disputé. Ce différend se traduit sur le terrain par la partition du territoire en deux zones. Les troisquarts ouest sont sous administration marocaine, le quart est restant sous celle du Front pour la libération de la Saguett el-Hamra et du Rio de Oro (Front Polisario). Le conflit, entre le Maroc et le Front Polisario, et ses répercussions ont entraîné d’amples mouvements de population, au départ comme à destination du Sahara occidental. Ainsi, de 120 000 à 165 000 autochtones sahraouis vivent aujourd’hui dans des camps de réfugiés en Algérie, à une quarantaine de kilomètres de la frontière de leur pays d’origine, tandis qu’à peu près autant demeurent dans la zone annexée par le Maroc et qu’environ 300 000 Marocains s’y seraient déplacés. Selon la définition proposée par Y. Lacoste, le Sahara occidental constitue une « situation géopolitique ». En effet, selon lui : « une situation géopolitique se définit, à un moment donné d’une évolution historique, par des rivalités de pouvoirs de plus ou moins

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grande envergure, et par des rapports entre des forces qui se trouvent sur différentes parties du territoire en question. » (1993, p.3). Le moment donné qui m’intéresse ici est l’actuel mais dans le cas du conflit du Sahara occidental je considère plus largement la période débutant avec l’annexion de ce territoire par le Maroc et se poursuivant jusqu’à aujourd’hui. C’est en effet à partir de cet évènement que la configuration spatiale actuelle se met en place. L’évolution historique est celle de cette ancienne colonie espagnole, jusqu’en février 1976, et s’inscrit dans le mouvement de décolonisation1 amorcé au sortir de la Seconde guerre mondiale dans le monde et tout particulièrement en Afrique. Les rivalités de pouvoir opposent ici2 : l’Etat marocain, royaume dirigé par Mohamed VI depuis le décès de son père, Hassan II, en juillet 1999 l’organisation bicéphale du Front Polisario et de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), le premier ayant créé la seconde, au lendemain du retrait de l’Espagne du Sahara occidental le 27 février 1976, et en en constituant actuellement le parti unique Chacune des deux parties agit respectivement au nom des nations marocaine et sahraouie pour l’obtention de la souveraineté sur le territoire en question, c'est-à-dire le Sahara occidental, tel que laissé par les autorités coloniales espagnoles en février 1976, soit l’ex-Sahara espagnol amputé de la bande de Tarfaya –restituée au Maroc dès 1958. Tous ces points seront développés plus longuement dans les chapitres suivants. Les rapports de force s’expriment dans plusieurs registres. On peut en identifier trois principaux : militaire, politico-diplomatique et médiatique. Si l’enjeu de ces trois types de rapports de force est bien le Sahara occidental, ils ne s’expriment pas que sur ce seul territoire. Le rapport de force militaire, de 1975 à aujourd’hui, mais moins sensiblement depuis le cessez-le-feu de septembre 1991, oppose les Forces armées royales (FAR) à l’Armée de libération populaire sahraouie (ALPS). La ligne de front s’est « durcie » avec la construction par le Maroc de murs de défense, faisant ainsi des trois-quarts ouest du Sahara occidental une véritable forteresse3. Les FAR visent la destruction, du moins la neutralisation, de l’ALPS
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Achevée d’après le discours marocain suite à la récupération des « Provinces sahariennes », suivie d’une nouvelle « colonisation » -marocaine- d’après le discours sahraoui, et non-achevée d’après l’ONU. 2 Les deux parties ici identifiées sont celles reconnues par l’ONU. 3 Pour une fiche technique du mur cf. http://www.spsrasd.info/sps-270104murhonte.html (source: Front Polisario) ou cf. http://www.saharamarocain.net/modules/smartsection/item.php?itemid=67 (source : « association le Sahara marocain »).

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–géostratégie des murs de défense. Quant à l’ALPS, elle a pour objectif le départ des FAR du Sahara occidental –quoique le discours actuel n’exclue pas une reprise des hostilités, non pas comme une fin mais comme un moyen d’amener le Maroc à la table des négociations, si possible en l’affaiblissant auparavant sur le plan militaire. Avec la stratégie des murs de défense, la ligne de front s’est donc cristallisée et, en gelant le terrain militaire, les FAR ont pris un avantage certain. De fait, la situation militaire étant bloquée, les deux parties ont, sous l’égide de l’Organisation des nations unies (ONU), conclu en septembre 1991 un cessez-lefeu. Depuis, les deux armées, séparées par le mur de défense marocain, se font face, sous le regard de la Mission des Nations Unies pour le Referendum au Sahara occidental (MINURSO) et, selon le commandant de la MINURSO à Tifariti : « le cessez-le-feu est, en règle générale, respecté »4. Sur le plan politico-diplomatique, chacune des deux parties cherche à faire reconnaître ses thèses par les organisations internationales –ONU et Union africaine (UA) principalement– et par les Etats du monde entier. Deux dates de commencement de la « guerre » politicomédiatique peuvent être retenues. La première est celle de l’inscription du Sahara occidental sur la liste des territoires non-autonomes de la Quatrième Commission de l’ONU, dite des « Politiques spéciales et de décolonisation », en 1963. A cette date il s’agit de la décolonisation par l’Espagne. Mais malgré le départ de celle-ci en février 1976, le territoire est toujours considéré par les instances onusiennes comme en « voie de décolonisation ». L’autre date, le 16 octobre 1975, est celle du verdict de la Cour internationale de Justice (CIJ) de La Haye quant au Sahara occidental précolonial et dont la délibération, floue, est interprétée de façon tout à fait contraire par les deux parties. Actuellement, sur le « front » politico-diplomatique, le Maroc ne voit son annexion du Sahara occidental reconnu par aucune organisation, aucun Etat. Le royaume alaouite milite donc pour la reconnaissance internationale de son récent plan d’autonomie pour le Sahara occidental, et implicitement de sa souveraineté territoriale, comme solution de sortie du conflit. De son côté, la RASD s’est fait reconnaître par l’Organisation de l’Unité africaine (OUA) et par environ 80 Etats. Ses représentants militent actuellement pour le maintien du Sahara occidental sur la liste des territoires en voie de décolonisation de la Quatrième Commission de l’ONU et pour le maintien –et la réalisation– du referendum d’autodétermination comme solution au conflit. Enfin, le rapport de force médiatique s’exerce sur deux plans distincts. Sur le plan interne, les deux parties jouent de la propagande pour convaincre leurs populations respectives –les
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Kurt Mosgaard. In. « Kurt Mosgaard à l’Expression. ‘Nous avons besoin d’une solution politique’ ». L’Expression. Propos recueillis par A.TITOUCHE. 8 mars 2007.

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Marocains d’une part et les Sahraouis des camps, de la diaspora et des territoires sous administration marocaine d’autre part– de la justesse du combat mené, de celle des choix effectués pour le mener à bien et aussi pour justifier les « sacrifices » qui leur sont demandés. Sur le plan externe, c’est l’opinion publique internationale qui est visée dans le double but, pour chacune des parties, de la convaincre de la légitimité de la « récupération des Provinces sahariennes » ou de celle de l’indépendance du Sahara occidental, et, par négatif, de l’illégitimité des revendications adverses par dénigrement de l’autre, le tout en s’appuyant sur les thèmes porteurs –respect des droits de l’homme, terrorisme, si possible islamiste5, etc. De plus, si le Maroc essaie par voie de presse de banaliser la situation, le Front Polisario s’efforce au contraire d’en démontrer l’anormalité. Pour ce faire, chacune des parties dispose de son agence de presse. La Maghreb Arab Press (MAP) est située à Rabat et est contrôlée par le pouvoir royal. Elle est surnommée « la voix du Palais » par certains. Ses dépêches sont beaucoup reprises, sans ajout ni commentaire, par la majorité des titres de presse marocains et les chaînes de télévision et de radio publiques. Sahara Press Service (SPS) est située à Rabouni, dans les camps de réfugiés sahraouis. Elle est contrôlée par le Front Polisario et diffuse ses dépêches surtout via Internet et par un journal hebdomadaire, Sahara Libre. Le Polisario dispose en outre d’une radio –Radio Nacional– et d’une chaîne de télévision –RASD TV– diffusées dans les camps d’Algérie et par Internet. La situation géopolitique que constitue le cas du Sahara occidental peut être considéré de trois manières complémentaires. Tout d’abord selon une vision antagoniste où le Sahara occidental et le combat dont il est l’enjeu font l’objet de représentations contradictoires produites par les deux parties en conflit. A cette analyse opposant directement le Maroc et le Front Polisario s’en ajoute une seconde où ce conflit est considéré au sein de chacune des deux parties, selon un niveau de lecture interne. Enfin, le cas du Sahara occidental est inséré dans le jeu complexe des relations internationales.

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« Al-Qaïda et le Polisario coordonnent leurs activités dans le Sahel (ministre marocain) » (Dépêche). AFP. 10 mars 2007.

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I-

LES REPRESENTATIONS CONTRADICTOIRES COMME CAUSES PROCLAMEES DE L’ANTAGONISME OUESTSAHARIEN
En suivant Y. Lacoste, je considère la géopolitique comme étant d’abord le fait de

« représentations qui s’opposent de façon plus ou moins antagoniste et qui ont trait à des problèmes pouvoirs-territoires » (1993, p.27). Ainsi, « la seule façon scientifique d’aborder quelque problème géopolitique que ce soit est de poser d’entrée de jeu, comme principe fondamental, qu’il est exprimé par des représentations divergentes, contradictoires et plus ou moins antagonistes » (1993, p.28). Ces représentations sont, à mon sens, de deux types. Le premier se limite à la lecture, par chacune des parties, de la situation présente. Les représentations s’opposent alors souvent terme à terme : le « positif » de l’un sera le « négatif » de l’autre. Ce premier type de représentations répond, pour une large part, d’une seconde catégorie relevant des thèses sur lesquelles chacune des parties s’appuie pour légitimer ses revendications territoriales et, partant, ses actions. Les représentations peuvent alors s’inscrirent dans des schémas de pensées non pas opposables terme à terme mais relevant de logiques différentes. Par cette distinction des types de représentations, je rejoins la démarche en quatre temps préconisée par Y. Lacoste pour leur analyse. En effet, pour cet auteur les représentations se fondent sur quatre éléments principaux : la situation présente, les données spatiales, les situations et conflits antérieurs –il pointe là la nécessité de prendre en compte la sélectivité des mémoires– et la subjectivité des personnes qui les construisent (1993, pp.2830). Pour ma part, je regrouperais les deux premiers éléments avancés par Y. Lacoste dans le premier type dentifié plus haut, le troisième élément constituant le second type et le quatrième recoupant les deux. Pour cette analyse, la difficulté principale consiste à identifier les multiples auteurs des représentations –représentants des deux parties, opinions publiques, etc. Pour y pallier, je ne m’appuie dans un premier temps que sur les discours officiels du Palais et du gouvernement marocain d’une part et du Polisario/RASD d’autre part, ainsi que sur les productions émanant des relais directement placés sous leurs influences –agences de presse : MAP et SPS, et une très large partie de la presse marocaine6.
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La presse marocaine est dans une large mesure sous contrôle du gouvernement, tout particulièrement en ce qui concerne la question du Sahara occidental comme en témoigne cet extrait de communiqué de presse diffusé par Reporters sans Frontières : « Malgré les promesses et les engagements pris ces derniers mois par Rabat, les “lignes rouges“ existent bel et bien qui contraignent tout travail journalistique. La sacralité du roi, l’islam en tant

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Exposer les représentations contradictoires du conflit du Sahara occidental revient donc à retranscrire la manière dont chacune des deux parties considère la situation présente puis à rapporter les thèses énoncées de part et d’autre. Ainsi, les paragraphes qui suivent visent à refléter les représentations du Maroc d’une part et du Polisario d’autre part, telles qu’elles sont formulées par leurs auteurs, et n’engagent en aucun cas ma propre vision du conflit. Enfin, pour éviter une analyse trop schématique, quelques-unes des représentations alternatives aux « officielles » méritent d’être évoquées.

1- Les représentations quant à la situation actuelle. Oppositions terme à terme Pour le Maroc, le Sahara occidental fait partie intégrante de son territoire, depuis plusieurs siècles. La séparation du Sahara occidental du royaume est un fait exclusivement dû à la colonisation européenne, et particulièrement à la concurrence entre les autorités coloniales espagnole et française. Cette parenthèse coloniale est considérée comme refermée depuis la « Marche verte » orchestrée par Hassan II, en novembre 1976, quand 350 000 marocains pénètrent « pacifiquement » au Sahara occidental. Aussi, le vocabulaire marocain privilégie les appellations de « Provinces sahariennes », de « Sahara marocain » ou encore de « Provinces du Sud ». Aujourd’hui, la presse nationale et les déclarations des responsables politiques quant à cette région sont teintées d’un fort optimisme, aussi bien du point de vue économique que politique. Les projets de développement économique y sont légion comme l’illustre un article du Matin rapportant que « plusieurs projets de développement au profit des populations des provinces du Sud, portant sur l'alimentation en eau potable et l'assainissement » seront prochainement lancés, s’ajoutant ainsi à « l'extension du port de la ville de Laâyoune », alors que « le coup d'envoi des travaux de construction du port de Boujdour » est déjà effectué. Toujours selon le même article et à propos de la ville principale, Laâyoune : « Aujourd'hui, le visiteur sera étonné par l'expansion impressionnante qu'a connue la ville. D'une petite bourgade délaissée au départ du colonialisme espagnol, elle est en passe de devenir une grande métropole »7. Sur le plan politique, le Conseil royal consultatif pour les affaires sahariennes (CORCAS), créé par le roi Mohamed VI en mai 2006 et regroupant les chioukh
que religion d’Etat, le Sahara occidental, l’armée ou les bonnes moeurs : autant d’”interdits” réaffirmés tant dans le code de la presse de 2002 que la loi antiterroriste ou le projet de loi sur les sondages d’opinion. » (RSF. Communiqué de presse. 21 décembre 2006). Seuls les hebdomadaires Tel Quel et Le Journal s’autorisent des réflexions plus indépendantes. 7 « Sahara: 2007, l'année de tous les espoirs ». Le Matin. 2 janvier 2007.

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(chefs) des principales tribus sahraouies –résidents, donc, des « Provinces sahariennes »–, vient de rendre son projet d’autonomie pour le Sahara. Ce projet est présenté comme la solution définitive au conflit car assurant « la souveraineté du Royaume, son unité nationale et son intégrité territoriale »8 tout en garantissant « le respect des principes internationaux en matière d’autonomie »9. D’après la presse marocaine et les déclarations officielles, le conflit du Sahara est « artificiel ». Le « soi disant Polisario » est présenté comme une bande de « mercenaires », voire de « terroristes », à la solde de l’Algérie qui cherche à déstabiliser l’ « Unité nationale » et l’ « intégrité territoriale » du Royaume. Les camps de Tindouf, « dignes des camps de concentration nazis »10, sont appelés « camps de la honte » en tant qu’ils sont le lieu où les « voyous polisariens » « séquestrent » des dizaines de milliers de « Sahraouis-marocains ». La presse marocaine se fait régulièrement l’écho des quelques personnes qui ont pu en échapper pour rejoindre la « mère patrie » marocaine et des listes des victimes11 et de leurs tortionnaires12 sont diffusées par le gouvernement marocain. Vu du Front Polisario, la situation actuelle au Sahara occidental relève d’une « colonisation » par le Maroc, du moins dans la partie ouest nommée « Territoires occupés ». Le quart est, soit les « Territoires libérés », est contrôlé et géré comme une région militaire par l’ALPS. Le mur de défense marocain séparant ces deux zones est appelé « mur de la honte » en tant qu’il sépare non seulement un pays en deux mais aussi sa population. La Marche verte reste dans les mémoires comme « al ghazu », l’invasion, et comme le passage de relais entre colonisateurs espagnol et marocain. D’ailleurs, plutôt que le Maroc, l’ennemi est le « Makhzen ». A l’origine, ce terme désignait l’appareil étatique marocain. Aujourd’hui, le Polisario y voit l’expression du pouvoir marocain, c'est-à-dire du « Palais », dans ce qu’il a de plus archaïque et entend le distinguer de cette manière du peuple marocain, présenté par le secrétaire général de l’organisation indépendantiste comme un « peuple frère »13. La situation actuelle est jugée injuste, et les Sahraouis indépendantistes éprouvent une frustration certaine face au recul incessant de la tenue du referendum d’autodétermination annoncé depuis 1965. La situation dans les « Territoires occupés » est régulièrement dénoncée par le Front Polisario qui en appelle à la protection de la MINURSO. Les « manifestations pacifiques » de
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Le Matin, op. cit. M. RHANDI. « Le CORCAS dévoile son plan ». La Gazette du Maroc. 11 décembre 2006. 10 M. KHYATE. « Le Maroc dénonce la répression à Tindouf ». Aujourd’hui Le Maroc. 5 janvier 2007. 11 Cf. http://www.mincom.gov.ma/french/reg_vil/regions/sahara/liste_de_personnes_victimes_de_l.htm 12 Cf. http://www.mincom.gov.ma/french/reg_vil/regions/sahara/liste_des_tortionnaires_du_polis.htm 13 Mohamed Abdelaziz. In. Al Bidaoui. Propos recueillis par A. ARIRI et M. EL KETAOUI. 2 novembre 2004.

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Sahraouis réclamant la tenue du referendum d’autodétermination, surtout depuis mai 2005, date du déclenchement de l’ « Intifada », y sont violemment réprimées –arrestations arbitraires, parfois d’enfants, tortures, saccages d’habitations, etc.– comme le rapportent les dépêches presque quotidiennes diffusées par SPS. De plus, les Sahraouis des « Territoires occupés » seraient victimes de discrimination, par exemple quant à l’emploi. Enfin, le Polisario dénonce le « pillage » des ressources naturelles du Sahara occidental. Celui-ci est effectif en ce qui concerne les mines de phosphates ou les réserves halieutiques et craint pour ce qui est des éventuelles nappes pétrolifères. Par ailleurs, synonyme d’exil, l’espace des camps de Tindouf en Algérie, vaste comme un département français, n’en est pas moins considéré comme le territoire, provisoire, de la RASD (J. Dedenis, 2004). C’est là que sont localisés la Présidence, les ministères et les principales administrations. Il est aussi connoté positivement pour être le lieu de création et d’expression de la nation sahraouie, proclamée peu avant l’exil et rendue effective par la fusion des différentes tribus du Sahara occidental lors de l’arrivée des réfugiés dans les camps (J. Dedenis, 2006, p. 32). En somme, l’une et l’autre de ces représentations quant à la situation actuelle s’opposent presque parfaitement. Chaque évènement, chaque donnée du problème, fait l’objet de deux lectures tout à fait contradictoires. Hormis l’antagonisme des intérêts en jeu, chacune des parties base sa lecture sur des représentations plus globales du conflit, en particulier sur les thèses que chacune développe pour justifier ses revendications et, partant, ses actions.

2- Sahara occidental, deux thèses pour un territoire Ce second type de représentations contradictoires est plus complexe que celles qui précèdent. Il ne s’agit plus d’opposer des terminologies concurrentes quant à telle zone, quant à tel évènement, mais d’exposer le fond, le « background », qui guide et légitime les actions et discours marocains d’une part et du Polisario d’autre part, entre autres les représentations sus exposées. Les deux thèses en présence sont particulièrement mises en relief par les lectures contradictoires de l’avis relatif au Sahara occidental rendu par la CIJ en 1975. Pour le Maroc, la récupération des « Provinces sahariennes » s’inscrit dans le cadre de la construction post-coloniale de l’Etat marocain, dont l’objectif initial proclamé était la 9

refondation sur les bases territoriales du Maroc tel qu’il était avant la colonisation. En effet, au moment de son indépendance en 1956, la colonisation européenne étant sur le point d’arriver à son terme en Afrique du Nord, il était légitime selon le gouvernement marocain 14 que le Maroc recouvre son territoire précolonial : « Il y a lieu, au préalable, de rappeler un fait majeur : Le Maroc est constitué en tant qu'Etat depuis le IXième siècle. Cette qualité d'Etat authentique est unique au Maghreb. Elle avait été sauvegardée même pendant la parenthèse du Protectorat (1912-1956). Dans la structure de fonctionnement de cet Etat Marocain séculaire, le Sahara a toujours occupé une place privilégiée, et souvent déterminante. Ainsi, les fondateurs des dynasties au Maroc étaient souvent directement issus de l'une des tribus du Sahara Occidental. C'est notamment, le cas des Almoravides dont le fondateur, Youssef Ben Tachfine (XIième siècle), devait constituer le «Grand Maroc» qui s'étendait jusqu'aux frontières du Sénégal. Ces liens étroits avec le Sahara ne sont pas démentis avec l'avènement au pouvoir de la Dynastie Alaouite (XVIIième siècle), originaire du Tafilalet (Sahara), et qui n'a guère cessé de conforter l'unité nationale et de renforcer les liens immémoriaux entre toutes les régions du Maroc. » Dans son extension maximale, ce projet dit du « Grand Maroc » englobe donc le Maroc tel qu’il était au dernier jour du protectorat français, les présides espagnols du Rif, de Sebta et de Melilla sur le littoral méditerranéen et d’Ifni et de Tarfaya sur la côte atlantique, le Sahara alors espagnol, la Mauritanie, une partie de l’Ouest algérien –Hamada de Tindouf– et une partie du Nord-Ouest malien. Cette entreprise, dont le Sahara occidental est la dernière grande étape, a connu des fortunes diverses. Si les prétentions maliennes sont vite abandonnées, le Rif est intégré au royaume dès 1957 et le Maroc parvient à se faire céder la zone de Tarfaya puis celle de Sidi Ifni par l’Espagne en 1958 et 1969. Cette même année, abandonnant ses prétentions territoriales, l’Etat marocain finit par reconnaître la Mauritanie. La Hamada de Tindouf constitue, quant à elle, l’enjeu d’une guerre, en 1963, avec le voisin algérien à l’avantage de ce dernier. Par la suite, le Sahara espagnol est envahit conjointement par le Maroc et la Mauritanie à partir de novembre 1975. Conformément aux accords tripartites de Madrid –Espagne, Maroc, Mauritanie–, l’Espagne se retire le 26 février 1976 et le territoire est divisé entre un Nord marocain –région de la Saguett el-Hamra– et un Sud mauritanien –région du Rio de Oro, ou Ouad Eddahab. Cependant, la Mauritanie, sous pression militaire du Front Polisario et après un changement de gouvernement consécutif à un coup d’Etat, se retire finalement du Sahara occidental en août 1978. A peine les soldats mauritaniens ont-ils passé la frontière que le Maroc annexe Ouad Eddahab. Enfin, Sebta et
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Cf. http://www.mincom.gov.ma/french/reg_vil/regions/sahara/s_fonds.htm

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Melilla demeurent espagnoles, tels des reliquats du glacis constitué dans la foulée de la Reconquista par les royaumes ibériques sur le littoral du Maghreb occidental. Il apparaît donc que dans la poursuite du recouvrement de ses frontières précoloniales le Maroc a pour une large part échoué –Mali, Mauritanie, Tindouf, Sebta, Melilla– et semble se recroqueviller sur ses Provinces sahariennes. Selon la position officielle marocaine15, le projet du « Grand Maroc » s’appuie sur la revendication des droits historiques du pouvoir central –le sultan puis le roi à partir de 1957– sur les groupes lui ayant prêté allégeance par l’exercice de la Beyâ. Par celle-ci, le groupe concerné et le territoire qu’il occupe étaient placés sous l’autorité du sultan, aussi bien sur les plans spirituel –le Sultan étant considéré comme « le Commandeur des Croyants »– que temporel. Et ce de manière définitive16, du moins en théorie. Le territoire de l’Etat marocain historique se présente donc comme la somme des territoires des groupes ayant prêtés allégeance au sultan. Par un principe de proximité géographique, ce qui est donc valable pour les contrées lointaines du « Grand Maroc » l’est d’autant plus pour les Provinces sahariennes. Ainsi, si le royaume alaouite a cédé sur bon nombre de ses prétentions territoriales, il entend faire respecter ses droits historiques sur le Sahara occidental. A cette légitimité historique, le Maroc en adjoint une seconde, « géographique », par la voix de Aymeric Chauprade, géopoliticien français qui a récemment pétitionné auprès de la Quatrième Commission de l’ONU en faveur de la thèse marocaine en y déclarant que le Sahara occidental était le « cordon ombilical » du Maroc17. Selon la thèse indépendantiste, le Sahara occidental est considéré comme un territoire non autonome, toujours en voie de décolonisation, le colonisateur n’étant plus l’Espagne mais le Maroc. Cette thèse se base d’abord sur des arguments juridiques relatifs au Droit
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« L'exercice de la souveraineté par l'Etat marocain au cours de son histoire est caractérisé par un certain nombre de spécificités dues à la structure particulière de cet Etat. Cette particularité a été reconnue par la Cour Internationale de Justice (C.I.J) (Avis consultatif du 16/10/75 sur le Sahara Occidental § 94, pp. 43-44). Le pouvoir central est exercé par le Sultan «Commandeur des Croyants». A ce titre, il est Chef Religieux de la communauté des croyants dont il assure en même temps le gouvernement temporel. L'acceptation de la personne du Sultan par la communauté des croyants s'effectue par la «Beyâ» ou allégeance. L'acte d'allégeance engage ceux qui l'effectuent à une obéissance définitive et perpétuelle dès lors que le Sultan reste fidèle aux préceptes du Coran; obéissance qui, traduite en termes intertemporels, procède des rapports traditionnels liant un Etat à ses ressortissants. Le Sultan, représentant de l'autorité suprême sur le plan spirituel et politique, a, entre autres, la charge de la défense des populations et assure les relations avec les puissances étrangères. Par conséquent, l'acte d'allégeance est synonyme de souveraineté. » (Cf. http://www.mincom.gov.ma/french/reg_vil/regions/sahara/s_fonds.htm). 16 Le caractère définitif de la Beyâ est contredit par la pratique. Une expression populaire rapporte qu’ « un bon sultan est un sultan toujours à cheval », ce dans le but de confirmer continuellement les allégeances passées avec la multitude des groupes sous son autorité. 17 Source : ONU (Cf. http://www.un.org/News/fr-press/docs/2006/CPSD343.doc.htm).

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international, plus particulièrement sur la « Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux » de l’Assemblée générale des Nations Unies (résolution 1514) d’une part, et sur le « principe d’intangibilité des frontières héritées de la colonisation » proclamé par l’OUA en 1964 d’autre part. Territoire colonisé par l’Espagne depuis 188518, le Sahara occidental est inscrit sur la liste des territoires non autonomes de La Quatrième Commission des Politiques spéciales et de Décolonisation de l’ONU en 1963, et une première résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies en faveur de sa décolonisation par l’Espagne est votée en 1965. Conscients que l’autodétermination s’applique aux « peuples » et non aux tribus, le Front Polisario et l’ensemble des groupes se revendiquant sahraouis proclament le 12 octobre 1975 : « l’Unité nationale, la fin du ‘temps des tribus’ et la naissance du peuple sahraoui » (S. Caratini, 2003, p.31). Pressées par la « communauté internationale », les autorités coloniales espagnoles finissent par accepter l’organisation du referendum d’autodétermination. Un recensement de la population du Sahara espagnol est réalisé en 1974 afin d’établir le corps électoral. Le processus ne va pas plus loin. La Marche verte et l’invasion militaire maroco-mauritanienne précipitent en effet le départ de l’Espagne du Sahara. Dès lors, refusant le fait accompli d’une nouvelle colonisation, illégale selon les termes du Droit onusien, le Polisario s’engage sur un double front militaire et parvient à faire reculer la Mauritanie en 1978. La guerre contre les FAR se poursuit jusqu’à ce que la ligne de front se fige le long des murs de défense. Dans l’impasse militaire, les deux parties pensent chacune conquérir le terrain politique en acceptant le Plan de Paix sous l’égide de l’ONU en septembre 1991 et qui prévoit, notamment la tenue du referendum d’autodétermination. Cependant, après le blocage militaire, ces quinze dernières années sont celles du blocage politique dans la mesure où la date du referendum est sans cesse repoussée avant de disparaître des calendriers. Par ailleurs, le Polisario appuie ses revendications sur le principe d’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, c’est à dire celles du Sahara espagnol au jour se son démantèlement, le 26 février 1976. Si l’on peut les qualifier de traits tirés à la règle sur la carte par des colons européens mal inspirés –mais existe-t-il des frontières qui soient naturelles ?–, elles sont juridiquement celles du Sahara occidental selon l’OUA. Elles sont tracées au Nord sur le 26ème parallèle, et au Sud sur la latitude 21,20° Nord, et ainsi partagées respectivement avec le Maroc et la République Islamique de Mauritanie (RIM). La frontière est est, à peine plus complexe. Du Nord au Sud, elle longe d’abord le 11 ème méridien
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Date à laquelle l’occupation espagnole du Sahara occidental est consacrée par les puissances européennes à l’occasion de la Conférence de Berlin.

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sur quelques dizaines de kilomètres avant une dérivation à angle droit vers l’Ouest. Après environ 350 kilomètres, elle pique à nouveau vers le sud pour se décaler tout en rondeur sur le 13ème méridien, contournant soigneusement les mines de fer mauritaniennes. La partie nord-est de cette façade orientale est ouverte sur l’Algérie sur une quarantaine de kilomètres, tout le reste l’est sur la RIM. Selon le principe de maintien des frontières coloniales, justement édicté par l’OUA pour éviter les conflits tels celui du Sahara occidental, l’annexion par le Maroc s’inscrit dans l’illégalité. En définitive, la thèse indépendantiste s’appuit toute entière sur le Droit international et particulièrement sur deux principes relevant de deux natures différentes. Le droit à l’autodétermination peut être qualifié de « social » ou, plus précisément, de « sociopolitique » en tant qu’il s’applique au peuple sahraoui, alors que le principe d’intangibilité des frontières concerne, lui, la dimension spatiale, ici dans sa déclinaison « politique » voire « géopolitique », dans la mesure où il porte sur le territoire de l’ex Sahara espagnol. Le combat actuel du Front Polisario porte plus sur le respect de ce droit, en particulier celui du referendum d’autodétermination, que sur celui de l’indépendance du Sahara occidental. En effet, le Polisario fait preuve d’une très grande assurance quant au résultat du referendum, si celui-ci a lieu un jour. Mohamed Abdelaziz, président de la RASD et secrétaire général du Polisario, affirmait en 1998 : « L’éventualité d’un référendum qui ne conduise pas à l’indépendance ne fait pas partie de nos pronostics, même les plus fantaisistes » 19. Un fait illustre cette grande confiance : l’acceptation en 2003 par le Front Polisario d’une nouvelle version alternative au Plan de paix de 199120. Il s’agissait alors d’accorder l’autonomie au Sahara occidental sous contrôle du Polisario pendant cinq ans, période à l’issue de laquelle le referendum serait réalisé avec pour corps électoral l’ensemble de la population résidente au Sahara occidental depuis au moins le 30 décembre 1999. Pourtant présentée comme plutôt favorable au Maroc, cette énième mouture du Plan de paix est acceptée par le Polisario –mais pas par le Maroc–, convaincu qu’après 5 ans de sa gouvernance au Sahara occidental, même les « colons » marocains voteraient en faveur de l’indépendance. Les thèses marocaine et indépendantiste ne s’opposent donc pas terme à terme, comme c’est le cas avec leurs représentations respectives liées à la situation actuelle, mais répondent de deux logiques différentes. Le Maroc s’appuie sur l’histoire, sur une logique inscrite dans
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Mohamed Abdelaziz . In. « Mohamed Abdelaziz: ‘la tentative de génocide du peuple sahraoui ne peut rester impunie’ ». La Tribuna. Propos recueillis par L. BONETE PIQUERAS. Décembre 1998. 20 Cf. Annexe II du rapport du SG des NU en date du 23 mai 2003 (Cf. http://www.arso.org/S-2003-565f.htm).

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un monde vu dans sa « verticalité », tandis que le Polisario fonde sa revendication sur le Droit international, selon un mode de pensée universaliste, « horizontal ». Ces deux logiques entraînent des lectures complètement contradictoires, même lorsqu’elles sont toutes deux prises en compte, comme le 15 octobre 1975 lorsque la Cour internationale de justice (CIJ) se prononce, de manière consultative, sur la question du Sahara occidental. A la demande du Maroc et de la Mauritanie, l’Assemblée générale des Nations unies sollicite l’avis de la CIJ en décembre 1974 (résolution 3292) sur deux questions21 : « Le Sahara occidental (Rio de Oro et Saguett el-Hamra) était-il, au moment de la colonisation par l'Espagne, un territoire sans maître –terra nullius ? » Et, en cas de réponse négative à cette première question : « Quels étaient les liens juridiques de ce territoire avec le Royaume du Maroc et l'ensemble mauritanien ? » Si cette double question, par le fait qu’elle soit posée à la CIJ, s’inscrit clairement dans un cadre juridique relatif au Droit international, les réponses apportées s’appuient pour partie sur des arguments historiques. Aussi, à la première question la CIJ est d’avis, à l’unanimité, « que le Sahara occidental –Rio de Oro et Saguett el-Hamra– n'était pas un territoire sans maître –terra nullius– au moment de la colonisation par l'Espagne ». Si ce premier avis ne fait pas débat – seule l’Espagne soutenait alors la thèse d’un Sahara occidental terra nullius au moment de sa colonisation–, la réponse à la seconde question permet de multiples interprétations. Elle semble en effet avoir été rédigée pour convenir aux deux parties : « Les éléments et renseignements portés à la connaissance de la Cour montrent l'existence, au moment de la colonisation espagnole, de liens juridiques d'allégeance entre le sultan du Maroc et certaines des tribus vivant sur le territoire du Sahara occidental. Ils montrent également l'existence de droits, y compris certains droits relatifs à la terre, qui constituaient des liens juridiques entre l'ensemble mauritanien, au sens où la Cour l'entend, et le territoire du Sahara occidental. En revanche, la Cour conclut que les éléments et renseignements portés à sa connaissance n'établissent l'existence d'aucun lien de souveraineté territoriale entre le territoire du Sahara occidental d'une part, le Royaume du Maroc ou l'ensemble mauritanien d'autre part. La Cour n'a donc pas constaté l'existence de liens juridiques de nature à modifier l'application de la résolution 1514 (XV) de l'Assemblée générale des Nations Unies quant à la décolonisation du

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Pour l’intégralité de l’avis consultatif de la CIJ du 15 octobre 1975, cf. http://www.icjcij.org/cijwww/cdecisions/csummaries/csasommaire751016.htm.

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Sahara occidental et en particulier l'application du principe d'autodétermination grâce à l'expression libre et authentique de la volonté des populations du territoire » Vu du Maroc, cet avis est présenté comme une victoire. La reconnaissance de liens juridiques d’allégeance revient selon ses dirigeants à reconnaître la Beyâ, et donc la souveraineté territoriale du Maroc sur le Sahara occidental. Peu leur importe la seconde partie de l’avis qui nie ces liens territoriaux. C’est, du moins, ce qui ressort du discours officiel : « Les dispositions de la Cour à cet égard ne peuvent signifier qu'une seule chose : que le Sahara dit occidental faisait partie du territoire sur lequel s'exerçait la souveraineté des Rois du Maroc et que les populations de ce territoire se considéraient et étaient considérées comme Marocaines »22. A l’inverse, si le Front Polisario reconnaît des liens entre certaines tribus du Sahara occidental et le sultan, c’est pour s’empresser de préciser que ceux-ci n’étaient que religieux, reconnaissant là au sultan son statut de « Commandeur des croyants ». Mais les indépendantistes retiennent surtout les deux dernières parties confirmant le statut de non autonomie du Sahara occidental et réaffirmant la légitimité de la tenue du referendum d’autodétermination. En somme, en caricaturant, on serait tenté de dire que le Maroc réalise là une lecture historique du Droit tandis que le Front Polisario effectue, lui, une lecture juridique de l’Histoire. En effet, chacun est certain d’être dans son bon droit –puisqu’il y a en fait ici deux droits se fondant sur des légitimités différentes– et essaie de « conquérir » le « terrain » de l’autre. En définitive, telles sont, dans les grandes lignes, les représentations de la situation actuelle et les thèses avancées par chacune des deux parties. Cette vision très manichéenne, très « dyadique » selon l’expression de Michel Foucher reflète l’opposition des représentations officielles. Nonobstant, le Maroc comme le Front Polisario ne sont pas des réalités palpables, encore moins des personnes, mais des organisations au sein ou à côté desquelles des représentations, autres que celles-ci, sont produites.

3- Presse, associations et partis politiques comme producteurs de représentations alternatives

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Cf. http://www.mincom.gov.ma/french/reg_vil/regions/sahara/s_avcij.htm

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Comme le souligne Y. Lacoste : « Se développent à présent des débats géopolitiques d’un type nouveau : la grande multiplicité de ces revendications montre que les raisonnement pouvoirs-territoires ne sont plus seulement le fait des chefs d’Etats et de leurs conseillers, mais aussi de militants. […] Les médias, en favorisant la diffusion des messages et en permettant à tous la comparaison de sa propre situation avec le monde favorise cette tendance, ce « savoir-parler géopolitique » (1993, pp.17-18). Ainsi, si les représentations sus exposées sont bien les principales, celles qui en tous cas bénéficient du plus large écho médiatique, elles ne sont pas les seules. La réalité est plus complexe que cette opposition binaire, malgré le fait que le débat public quant à la question de la souveraineté du Sahara occidental demeure aujourd’hui relativement verrouillé. Il serait long et vain de vouloir retranscrire l’ensemble de ces représentations dans leur exhaustivité. Comme tout phénomène de représentation sociale on peut, à l’extrême, en distinguer autant qu’il n’y a d’individus s’exprimant. Et encore, le discours d’un individu, s’il est valable à l’instant « t », peut fortement évoluer en fonction des évènements, tant macro que micro. Aussi, nous nous en tiendrons aux principales représentations alternatives, véhiculées par des groupes institués –médias indépendants, associations, partis politiques. Les lignes qui suivent constituent plus une ébauche qu’une analyse finalisée. Sous la bannière « Sahara marocain », deux types de discours se distinguent de la voix officielle. Le premier conteste le caractère acquis de l’annexion des « Provinces sahariennes » tandis que le second se distingue de l’optimisme affiché par le gouvernement quant à la situation dans le « Sud marocain ». Si une très large majorité de l’opinion marocaine semble convaincue de la légitimité de l’annexion du Sahara occidental, quelques voix s’élèvent pour nier le caractère acquis de ce rattachement. Ainsi, le parti politique An-nahj Ad-dimocrati –la voie démocratique, gauche radicale– « insiste sur la nécessité de résoudre la question du Sahara dans le cadre de la légitimité internationale reposant sur le référendum d’autodétermination, sur le principe de négociation et recourant aux moyens politiques afin d’éviter la guerre dans la région et de poser les jalons du Maghreb des peuples qui constitue une nécessité inéluctable »23. Ainsi, en appelant à la tenue du referendum, An-nahj Ad-dimocrati considère implicitement que la question de la souveraineté du Sahara occidental demeure posée.

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Extrait du communiqué final du Premier Congrès national tenu à Casablanca en juillet 2004. Pour l’intégralité du communiqué cf. http://www.annahjaddimocrati.org/francais/communiqu/com_1congr%e9s.htm.

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Bien que plus personnelle, l’opinion du journaliste Ali Lmrabet bénéficie d’un écho médiatique non négligeable. Défendant lui aussi le droit à l’autodétermination des Sahraouis, il défraie la chronique quand, au retour d’un séjour dans les camps de Tindouf, il parle des « réfugiés » et non des « séquestrés » dans une interview donné à l’hebdomadaire marocain Al-Moustakil le 12 janvier 200524. Par ailleurs, sans avis officiel sur la question ou considérant la marocanité du Sahara comme acquise, de rares titres de presse comme Tel Quel ou le Journal Hebdomadaire, dit « le Journal », des associations telles l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH) ou l’association « le Sahara marocain » (ASM), s’opposent néanmoins à la vision officielle qui diffuse l’image de « Provinces sahariennes » sereines, en plein boom économique et où le respect des droits de l’homme ne pose pas de problème particulier. Ces organisations dénoncent régulièrement les arrestations et jugements arbitraires, l’usage de la torture et autres saccages de maisons perpétrés par les services de sécurité envers la population sahraouie du « Sud marocain ». A l’exception de l’ASM, elles prônent aussi le respect des libertés individuelles, en particulier celles ayant trait à la libre expression des opinions. Côté indépendantiste, deux « pôles » se distinguent de la voix officielle : le mouvement « Polisario Khat Achahid » (PKA, acronyme personnel) et celui, plus diffus mais très efficace, né des manifestations organisées dans les « Territoires occupés » depuis mai 2005. Le premier est localisé dans les camps de Tindouf. Il est né de l’ « Appel à tous les nationalistes sahraoui(e)s »25 lancé depuis ces mêmes camps en juillet 2004. Composé de membres du Front Polisario, dont certains de ses fondateurs, le PKA s’en réclame au titre de « composante » mais le critique fortement. Selon cette organisation, si la situation est aujourd’hui bloquée, la faute en incombe à l’inaction de l’ « ennemi interne », le Front Polisario, et à la corruption de certains de ses dirigeants. Le PKA prône donc une réforme de fond du parti sahraoui en appelant au retour aux principes de la « révolution du 20 mai », c'est-à-dire à ses fondements tels qu’édictés lors de sa création en mai 1973. Plus concrètement, cet appel se traduit par la poursuite de deux objectifs : réformer le parti et
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Pour cette déclaration, Ali Lmrabet a du répondre d’une plainte en diffamation déposée par le porte-parole de l’Association des parents des Sahraouis victimes de la répression dans les camps Tindouf (PASVERTI) et a été condamné à dix ans d’interdiction d’exercer son métier de journaliste et à une amende de 50 000 dirhams –environ 4 500 euros. 25 Pour l’intégralité de cet appel et pour l’ensemble des communiqués de presse de Polisario Khat Achahid cf. http://www.fpeluali.org/communiques.khat.html.

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permettre l’accession de nouvelles personnes aux postes importants d’une part, reprendre l’initiative dans la résolution du conflit d’autre part. Le second pôle est issu des « Territoires occupés ». Il est incarné par deux figures principales : Ali Salem Tamek et Aminatou Haïdar. Tous deux reconnaissent, et revendiquent, la légitimité du Front Polisario tout en assurant ne pas en faire partie. Tous deux militent activement dans les « Territoires occupés » selon l’approche « droits-de-l’hommiste ». Ainsi, il est d’abord question, pour eux, du respect du Droit et des droits de l’homme, en particulier de ceux à l’autodétermination et d’opinion. En somme, si, globalement, les représentations diffusées par le pouvoir marocain et par le Front Polisario sont réappropriées par une majorité de leurs opinions respectives, de nouvelles voix commencent à s’en démarquer de part et d’autre. Bien que celles-ci se rangent sous l’une des deux thèses, elles proposent d’autres représentations de la situation présente et se rejoignent parfois sur certains points –nécessité de la libre expression au Sahara occidental, du referendum, etc. Cette esquisse des représentations alternatives vient confirmer les écrits de Y. Lacoste selon lesquels : « il ne suffit pas d’envisager les représentations géopolitiques par paire, ni comme ce que Michel Foucher, dans son analyse des frontières, appelle des ‘dyades’ […] les problèmes géopolitiques d’un Etat sont beaucoup plus complexes » (1993, p.28).

L’exposé des représentations est une première étape de l’analyse. Elles constituent en quelque sorte la surface du conflit, ses aspects les plus visibles. Mais bien que leur lecture explique, pour partie, les positions actuelles, s’en tenir à ce premier niveau d’analyse entraînerait une vision « schizophrénique » de cette situation géopolitique par définition complexe. Ainsi, au titre de cette complexité et au-delà de la question des représentations contradictoires, il convient de s’intéresser, au sein de chacune des parties en conflit, aux mécanismes internes ayant conduit à cette guerre et à ceux qui la prolongent dans une situation de « ni guerre-ni paix ».

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II-

SAHARA

OCCIDENTAL,

UNE

SITUATION

BLOQUEE

ENTRE GUERRE ET PAIX. DE L’IMPOSSIBILITE DES CONCESSIONS
Chacune des deux parties, certaine de son bon droit et de l’issue du conflit en sa faveur, a beaucoup investi dans le conflit. Tandis que le Maroc réalise à grands frais l’intégration au royaume des « Provinces sahariennes » de manière à la rendre irréversible, les réfugiés sahraouis considèrent que les trente années de vie sur la hamada de Tindouf, dans des conditions particulièrement difficiles, ne peuvent déboucher que sur l’indépendance de leur pays. De part et d’autre, une large part de la légitimité des dirigeants est fondée sur cette lutte pour la souveraineté sur le Sahara occidental, compliquant ainsi toute concession à l’adversaire qui serait perçue comme une trahison par les deux opinions publiques.

1- Le Maroc au Sahara occidental, une nation derrière son roi « Au Maroc, l’affaire saharienne est plus qu’une affaire d’Etat : le 6 novembre, jour anniversaire de la ‘Marche verte’ de 1975, est devenu une seconde fête nationale » (P. Vermeren, 2002, p.215). En effet, depuis 1975, l’investissement marocain au Sahara occidental est tel qu’il est difficilement imaginable de voir l’Etat chérifien renoncer à ses « Provinces sahariennes ». Par ailleurs, depuis 1958, la politique intérieure est dans une assez large mesure fonction des efforts déployés par la monarchie pour se maintenir à la tête de l’Etat. A cet effet, l’affaire du Sahara occidental est apparue comme un excellent moyen pour Hassan II de fortifier le Trône alaouite. Au point, peut-être, de se demander si la situation actuelle de « ni guerre ni paix » n’est pas en elle même satisfaisante pour le pouvoir en place ? L’effort financier du Maroc dans les « Provinces sahariennes » est indéniable. Au coût de la guerre proprement dite et à celui, actuellement, de l’entretien des troupes s’ajoute celui de l’aménagement du territoire. Dans un article pour Maroc-Hebdo S. Mouaffak l’estime entre dix et douze milliards de dollars entre 1976 et 199726. Au départ des Espagnols, en 1976, le développement de la région reste à faire, la colonisation européenne s’étant limitée à une implantation essentiellement militaire. Après un premier temps de mise en place de
26

S. MOUAFFAK. « L’infrastructure économique dans le Sahara marocain, une œuvre magistrale. Le coût du développement ». Maroc-Hebdo. 20 février 1998.

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l’administration et de réponse aux besoins urgents, des plans de développement sont définis et appliqués. Les réalisations se répartissent en trois grands secteurs : social, infrastructurel et économique. Dans le domaine du social, le logement est de suite une priorité. Il s’agit de sédentariser la population autochtone et de fournir des habitations aux Marocains venus du Nord pour s’installer. De plus, l’Etat réalise ex nihilo l’ensemble des systèmes scolaire et hospitalier aujourd’hui disponibles. Néanmoins, la majeure partie de l’effort financier au Sahara est porté sur la réalisation d’infrastructures : réseaux routier et ferroviaire, ports, adduction d’eau et d’électricité, postes et télécommunications, etc. Les ports sont indispensables, tant pour la pêche que pour l’exportation des phosphates ou encore pour le trafic commercial. En ce qui concerne la fourniture en eau et en électricité, l’objectif est d’assurer la couverture des principales villes, notamment à l’aide de l’usine de dessalement de Boujdour. Dans le domaine économique, les investissements portent surtout sur les activités minière et halieutique. Ainsi l’Etat marocain rachète les installations de la société espagnole Fosfatos de Bou Craâ et intègre sa production et sa modernisation dans le plan global de l’Office chérifien des phosphates (OCP). La filière pêche est développée par la construction ou l’agrandissement de ports et par l’installation d’usines de transformation ou de conditionnement. En parallèle de ces deux grands secteurs économiques, le tourisme, le commerce et, dans une moindre mesure, l’artisanat sont eux aussi développés. Enfin, l’exploitation des ressources pétrolières est pour l’instant bloquée au stade de la prospection. La meilleure illustration de ce programme d’investissement est fournie par la capitale régionale, Laâyoune. La ville fut initialement bâtie par les Espagnols dans les années 1930. « Jamais dans l’histoire du Maroc, une ville n’a bénéficié d’autant de crédits en un temps si court » : de 28 000 habitants en 1974, Laâyoune comptabilisait déjà 160 000 habitants en 1997, tenant le rôle de « ville de pionniers », les deux tiers de la population originaire du Nord y résidant (K. Mohsen-Finan, 1997, p.93). L’investissement marocain est aussi diplomatique. Depuis plus de trente ans, la politique extérieure du royaume est largement occupée, sinon monopolisée, par la recherche d’une légitimité internationale quant à la marocanité du Sahara occidental. Ainsi, toute reconnaissance de la RASD par un Etat est généralement suivie de la rupture unilatérale par le Maroc des relations diplomatiques avec cet Etat –elles sont néanmoins parfois rétablies par la suite. Dans la même logique, lorsque l’admission de la RASD comme membre à part entière de l’OUA est entérinée par le XXe sommet d’Addis Abeba, le 12 novembre 1984, le Maroc se 20

retire de l’organisation panafricaine le jour même. Enfin, la modération dans le soutien apporté à la RASD ou au Polisario, sinon l’adhésion aux thèses marocaines, sont des conditions très souvent préalables à tout accord international, même purement commercial. D’autres aspects de l’investissement marocain au Sahara sont plus diffus, plus flous, mais impactent néanmoins fortement dans l’opinion publique. Ainsi, par la large mobilisation des militaires et des civils ayant participé à la Marche verte et/ou s’étant installés dans les « Provinces sahariennes », de nombreuses familles marocaines sont directement concernées. De plus, comme il a été vu précédemment, les médias marocains constituent des relais efficaces pour rappeler à l’opinion les efforts consentis par le Maroc dans son entreprise saharienne, « si bien que les Marocains considèrent que la marocanité du Sahara est un fait acquis et irrémédiable » (P. Vermeren, 2002, p.215). A son indépendance, en 1958, le Maroc renoue avec la monarchie. Cependant, si la personne du roi Mohamed V est largement respectée, sa légitimité à la tête de l’Etat n’est pas totalement assurée. Les mouvements nationalistes, et tout particulièrement l’Istiqlâl mené par Allal El Fassi, s’engagent dans une lutte de pouvoir avec le Trône. Ils sont bientôt relayés par l’armée qui tente par deux fois –juillet 1971 et août 1972– de renverser Hassan II, qui a succédé à son père en février 1961. Selon cette constante de la vie politique du Maroc post-protectorat, le Sahara occidental apparaît au début des années 1970 comme le moyen d’asseoir solidement la monarchie. En effet, « compte tenu du contexte difficile, Hassan II voulait attacher une cause à son nom ; à cet égard la réunification du royaume paraissait une opportunité et l’affaire du Sahara se présentait comme le moyen idéal de faire l’union sacrée autour de la monarchie, de satisfaire le nationalisme populaire marocain en pratiquant une politique de défi […], tout en assignant aux FAR d’autres tâches que celles d’une éventuelle prise de pouvoir. » (K. Mohsen-Finan, 1997, p.38). Ainsi, Hassan II, reprend à son compte la thèse istiqlâlienne du « Grand Maroc ». En s’appuyant sur le paragraphe 6 de la résolution 1514 de l’Assemblée générale de l’ONU, il revendique dès 1960 le statut d’Etat démembré par la colonisation. Puis, s’engageant dans une lutte avec l’Espagne, le souverain marocain revendique le droit à l’autodétermination des populations vivant au Sahara espagnol dès 1966, persuadé que ces derniers demanderaient le rattachement au Maroc. Mais à l’annonce par l’Espagne, en avril 1974, de la tenue d’un referendum d’autodétermination pour le premier semestre 1975, craignant une manipulation de la part des autorités coloniales et la création d’un Etat sahraoui indépendant, Hassan II, encouragé par 21

une opinion nationaliste très remontée, exprime son désaccord. Dès le mois de mai, les partis politiques, y compris ceux de l’opposition, se joignent à lui –à l’exception d’ Alal Amam, parti de la gauche internationaliste mené par Abraham Serfaty. Les principaux leaders politiques sont envoyés à travers le monde par le souverain pour plaider la thèse marocaine. « Cette vaste campagne diplomatique est pour le Palais la meilleure manière de forger l’Union sacrée » qui se fonde sur le « consensus de Rabat » (P. Vermeren, 2002, p.66), c'est-à-dire sur la reconnaissance de la monarchie et de la marocanité du Sahara, et à laquelle le pouvoir répond par quelques –timides– signes d’ouverture politique. Le soir même où la CIJ rend son avis, le 16 octobre 1975, le roi annonce l’imminence de la Marche verte préparée depuis plusieurs mois dans le plus grand secret. Ainsi, après avoir associé et mis sous son contrôle les nationalistes et l’opposition, il suscite une large adhésion populaire en mobilisant 350 000 personnes. Les médias, déjà largement sollicités pour dénoncer les projets espagnols puis les desseins supposés de la Mauritanie et de l’Algérie, commentent amplement et avec enthousiasme l’évènement dont la mise en scène est parfaitement réglée : en tant qu’ Amir Al Mûminin –commandeur des croyants–, Hassan II se place en tête de la longue colonne de marcheurs portant ostensiblement étendards et exemplaires du Coran. Cette marche atteint son but en pénétrant au Sahara occidental le 6 novembre 1975. Elle est bientôt suivie par la pénétration des FAR par le Nord-Est. Celles-ci s’y installent durablement et massivement comme le montrera la suite du conflit. En somme, par sa gestion de la question saharienne, Hassan II a parfaitement réussi son pari. En s’investissant personnellement et pleinement dans la réunification du royaume, il lie cette cause devenue nationale à sa personne et, par-là même, au Trône. Il réalise ainsi un triple objectif en rassemblant autour de lui les nationalistes et l’opposition, en mettant en avant le nationalisme marocain –reléguant pour quelques temps les revendications régionalistes sporadiques au second plan– enfin en éloignant et en occupant une armée devenue menaçante. Si les bénéfices d’une telle stratégie sont importants pour le roi, le fait de lier à ce point l’intégrité territoriale du pays à sa personne lui fait courir le risque de perdre le Trône en cas d’échec dans cette affaire. Aussi, les avantages fournis par la situation présente et les risques liés à une sortie de conflit en faveur du Maroc laissent penser que l’état actuel de « ni guerre ni paix » n’est pas sans intérêt pour les dirigeants du royaume.

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En effet, en acceptant le plan de paix proposé par le Secrétaire général de l’ONU, le Maroc se met en conformité avec les souhaits de la communauté internationale et met fin aux dépenses militaires tout en poursuivant l’intégration des « provinces sahariennes » au royaume. De plus, le temps semble jouer en sa faveur –lassitude croissante des réfugiés sahraouis, doutes de ceux-ci envers leurs dirigeants, oubli progressif du conflit par l’opinion internationale, etc.– tandis que les avantages tirés du conflit sur le plan intérieur perdurent. « Le maintien de ce contexte de guerre a donc permis à la monarchie de refuser à l’opposition les réformes qu’elle attendait, et d’en accorder d’autres dont les limites pouvaient être expliquées par ce même contexte de guerre » (K. Mohsen-Finan, 1997, p.179). La persistance de l’état de guerre au Sahara procure aussi l’avantage de maintenir les FAR à l’écart du champ politique. Par ailleurs, l’état de « ni guerre ni paix » permet de remettre à plus tard les nombreux risques corrélatifs à la sortie du conflit, quand bien même celle-ci serait à l’avantage du Maroc. En effet, une victoire marocaine par referendum pourrait augmenter la frustration des FAR en les mettant à l’écart et en minimisant, de fait, leur rôle dans la récupération des « provinces sahariennes ». Un tel cas de figure placerait par ailleurs le Front Polisario dans une situation de vaincu, générant probablement là aussi une frustration certaine. Celle-ci pourrait devenir un facteur potentiel d’instabilité dans la région dans la mesure où la rancœur de la défaite, après plus de trente années de combat et d’exil, évoluerait vers la création de poches de résistance. Dans le cas inverse, c’est à dire d’une victoire référendaire aboutissant à l’indépendance du Sahara occidental, Mohamed VI, héritier de la figure royale associée à la cause du rattachement du Sahara, aurait à composer avec une opinion dorénavant convaincue de la marocanité du Sahara et risquerait d’y perdre son trône. Ainsi, le Maroc semble avoir renoncé définitivement au referendum et tente de convaincre la communauté internationale de la pertinence de ce que certains nomment la « troisième voie », c'est-à-dire un Sahara occidental autonome dans le cadre du royaume. Cependant, à supposer que ce plan d’inspiration marocaine soit accepté par la communauté internationale et imposé aux Sahraouis, cette option de sortie de crise n’est pas, elle non plus, exempte de toute interrogation. En effet, l’Etat marocain devrait alors faire face au retour des dizaines de milliers de réfugiés sahraouis à qui il faudra fournir des logements, du travail, etc. Au-delà de ces considérations pratiques, après plus de trente années de combat et d’exil, les exilés sahraouis ont acquis une conscience politique très forte et nourrissent tout à la fois rancœur et critiques virulentes à l’égard du régime marocain. Là encore, cette solution pourrait générer une certaine instabilité dans la région. 23

Néanmoins, au niveau national, la fin de la guerre semble aussi nécessaire qu’attendue après plus de trente années de conflit. Tant qu’il ne sera pas solutionné, la marocanité du Sahara occidental ne sera pas reconnue par la communauté internationale et son exploitation, touristique ou encore pétrolière, ne pourra être amorcée. En somme, d’un point de vue interne, l’intégration du Sahara occidental est vécu par les Marocains comme un investissement total qui ne peut qu’aboutir à la pleine souveraineté de leur Etat sur le territoire contesté. Hassan II a lié sa récupération à la monarchie et a suscité un très fort consensus de l’ensemble des composantes du pays –partis politiques, armée, opinion publique– autour de ce projet. Ainsi la gestion de l’annexion du Sahara occidental fût l’occasion dans les années 1970 de renforcer le Trône alaouite, de sorte qu’aujourd’hui toute concession au détriment de l’ « intégrité territoriale » du royaume aboutirait presque à coup sûr à une perte de légitimité du régime, sinon à sa chute. A fortiori dans le contexte actuel où le pouvoir subit la pression relativement forte d’une nouvelle opposition à matrice islamiste.

2- La guerre et l’exil comme ferments d’un nationalisme sahraoui devenu indépassable « Quant au peuple sahraoui, le principal intéressé, l’expérience montre qu’il est animé par un sentiment national vif et profond. Il est récent et se forge dans la lutte qu’il conduit. » (G. Mutin, 2005, p.94). Le nationalisme sahraoui se construit en effet dans la lutte anticoloniale et se fonde sur l’idée d’un Etat sahraoui indépendant et souverain dans les frontières du Sahara occidental. Porté depuis plus de trente ans, toute concession à ce projet qui constitue la motivation principale pour supporter la vie quotidienne dans les camps serait sans nul doute considérée comme une trahison de ses dirigeants envers la nation sahraouie. D’abord contre l’Espagne puis contre le Maroc, c’est dans la lutte anticoloniale que se construit la nation sahraouie. Si les premiers établissements européens –portugais puis anglais, hollandais, français et enfin espagnols– sur le littoral occidental du Sahara à partir du XVe siècle (Ismael Sayeh, 1998, p.37) font l’objet d’une résistance autochtone, celle-ci est plus le fait de telle ou telle tribu maure défendant ses parcours et intérêts propres que d’un ensemble « sahraoui » clairement défini. La tentative de révolte partie de Smara en 1912 contre l’armée coloniale française, alors en mission de « pacification » dans le Nord 24

marocain, rassemble bien, elle, un certain nombre de tribus du Sahara occidental autour de Cheikh Ma El-Aïnine. Mais, cette coalition se fonde d’abord sur une mobilisation de l’identité musulmane en lutte par opposition aux envahisseurs chrétiens. Il faut attendre les années 1960 pour que se développe l’idée de nation sahraouie, ou tout au moins de peuple, alors que la présence espagnole commence à être réellement ressentie. Les premiers mouvements nationalistes se structurent au début de la décennie 1970. Pour les Sahraouis se réclamant du Front Polisario, la première grande figure, le premier martyr, est Mohamed Saïd Ibrahim Bassir, dit Bassiri. Il aurait initié la première des manifestations indépendantistes le 17 juin 1970 à Laâyoune, à laquelle succèdent, parmi les plus importantes, celles de Dakhla –en décembre 1970, mars 1971 et mars 1972– et de nouveau Laâyoune –en janvier 1971, mars et mai 1972. Parallèlement, des mouvements de libération se formalisent. Certains comme le mouvement de résistance des hommes bleus (MOREHOB) d’Eduardo Moha se rallient par la suite aux thèses marocaines. Le Front Polisario est, quant à lui, fondé le 10 mai 1973 et lance la lutte armée dix jours plus tard. C’est à l’occasion de son troisième congrès, le 12 octobre 1975, soit quelques semaines avant le déclenchement de la guerre et l’exil pour l’Algérie, qu’est actée la naissance de la nation sahraouie lorsque tous les groupes se reconnaissant Sahraouis proclament « l’Unité nationale, la fin du ‘temps des tribus’, et la naissance du peuple sahraoui. » (S. Caratini, 2003, p. 31). Enfin, le même Front Polisario proclame le 27 février 1976, soit le lendemain du retrait de l’Espagne du Sahara occidental, la création de la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Loin de se déliter avec l’exil en Algérie, le nationalisme sahraoui semble bien au contraire s’être renforcé tant le pays d’accueil laisse une large autonomie aux réfugiés pour s’organiser au sein de l’espace des camps. Sans essayer d’estimer le degré de pertinence d’un tel Etat, que l’on peut qualifier à l’instar de sa population, de « réfugié » (J. Dedenis, 2004), force est de constater que c’est bien la RASD qui gère l’espace des camps, faisant de celui-ci une véritable enclave sahraouie sur le territoire algérien. Schématiquement –cas probablement unique au monde parmi les camps de réfugiés– l’espace des camps sahraouis est autoadministré : toute réalisation dans l’espace des camps se fait à l’initiative de la RASD, en concertation avec le Haut commissariat aux réfugiés (HCR) et les organisations non gouvernementales (ONG). Après la définition des projets, des appels d’offre sont passés par le HCR en direction des ONG. L’ONG retenue réalise le projet qui est exécuté par son propre personnel expatrié mais surtout par les réfugiés. La RASD est donc présente tout au long de 25

l’élaboration et du suivi du projet et considère les réfugiés participant aux actions comme son propre corps de fonctionnaires. Par ailleurs, en concentrant l’ensemble des Sahraouis réfugiés en Algérie sur quatre sites d’habitation sédentaire, l’expérience de l’exil permet le brassage et la co-présence des groupes tribaux souhaités par les théoriciens nationalistes. En effet, telle qu’elle est proclamée le 12 octobre 1975, la nation sahraouie naît de la fusion des tribus se reconnaissant comme telles. Ainsi, de tribale et générée par la généalogie, l’identité collective devient nationale et fondée sur la co-présence, la solidarité, un destin commun. Autrement dit, pour une même population, l’on passe de multiples identités fonction des appartenances tribales à une identité nationale, sahraouie, unique, commune à tous les individus. L’arrivée en ordre dispersé des réfugiés sur la hamada de Tindouf en janvier 1976 se présente dès lors comme une « aubaine ». Il faut en effet leur assigner un lieu où planter leurs tentes. Le Front Polisario s’efforce alors d’appliquer la mixité tribale en tentant de limiter les regroupements de réfugiés selon la logique des liens du « sang ». Cette mixité a été renforcée par un autre phénomène généré par « le bas » et induit par les conditions mêmes de l’exil – éloignement des époux partis sur le front, des enfants partis faire leurs études en Algérie ou à Cuba, etc. C’est le passage de la patrilocalité à la matrilocalité. Dans l’ancien système patrilocal, les femmes vivaient dans leurs belles-familles, généralement d’une autre tribu, et leurs enfants, dont l’identité tribale est définie par leur ascendance paternelle, naissaient et grandissaient au sein de la tribu dont ils prenaient l’identité. Mais, avec le passage à la matrilocalité, les enfants grandissent au sein de la tribu de leur mère, au sein de leur ascendance maternelle, c’est-à-dire au sein d’une autre tribu que celle dont ils ont pris l’identité. En somme, avec le « jeu » des ruptures d’alliance et des remariages –relativement fréquents aujourd’hui–, il est de moins en moins rare que les grands-parents de la tribu w cohabitent avec leurs petits-enfants de la tribu x mais aussi y, z, etc. Paradoxalement, l’exil fournit donc au nationalisme sahraoui l’occasion de se consolider : en s’exprimant matériellement et territorialement la RASD n’est pas qu’une simple vue de l’esprit, elle se donne à voir, renforçant ainsi le sentiment national qui tend à s’inscrire plus profondément encore dans la conscience collective et dans la structure démographique. Parallèlement l’exil recouvre d’autres aspects, plus négatifs, mais qui participent néanmoins tout autant au renforcement du sentiment national sahraoui parce que vécus et subis collectivement. Ainsi, les familles sahraouies ont généralement perdu au moins l’un des leurs au cours des combats et toutes sont aujourd’hui divisées entre la zone du Sahara 26

occidental sous administration marocaine et les camps de Tindouf. Toutes ont perdu l’ensemble de leurs biens dans l’exil et se retrouvent en terre étrangère. De plus, les réfugiés sahraouis sont complètement isolés à plus de 2 000 kilomètres du foyer de population du pays d’accueil, sur un plateau calcaire très aride, la hamada de Tindouf. Il leur est, de fait, impossible d’être autosuffisants sur le plan alimentaire ou de développer des initiatives rémunératrices faute d’être en contact avec la société algérienne –exceptés les quelques 30 000 habitants de Tindouf. Ainsi, bien qu’autonomes sur le plan politique, les réfugiés sahraouis survivent dans la dépendance d’une aide humanitaire qui ne parvient pas toujours à répondre à leurs besoins élémentaires. Et, en dépit d’une amélioration des conditions sanitaires, les difficiles conditions climatiques –air chargé de sable, amplitude thermique, chaleur, etc.– entraînent de nombreuses maladies pulmonaires, cardiaques, ophtalmiques, etc. Enfin, la lutte militaire contre le Maroc participe elle aussi de cette dynamique centripète autour de l’identité sahraouie. Les victoires comme les défaites de l’ALPS sont autant de temps forts de l’histoire nationale sahraouie, fortifiant le sentiment de destin commun. Le sentiment de partager un destin commun, même lorsque celui-ci prend un tour tragique, participe donc à forger la nation sahraouie dans la mesure où il donne matière à une histoire commune. On peut d’ailleurs se demander si le caractère extrême de ces conditions de vie dans l’exil ne donnent pas une « valeur ajoutée » à cette destinée collective. Et, au-delà du renforcement du sentiment national, la guerre, l’exil, les pertes et les sacrifices consentis participent à donner un caractère de plus en plus irréversible à l’idée d’indépendance du Sahara occidental. Ce d’autant plus que les réfugiés sahraouis imputent pour une très large part le drame de la guerre et de leur exil au Maroc et à ses visées sahariennes, rendant d’autant plus insupportable l’idée de vivre au Sahara occidental sous citoyenneté marocaine. Dans la mesure où les souffrances subies depuis plus de trente ans par la nation aboutissent à l’indépendance du Sahara occidental, elles sont –encore– supportées. Ce caractère inaliénable de l’indépendance apparaît dans la territorialité même de l’espace des camps sahraouis. En effet, l’exil est aussi vécu comme une période transitoire avant le retour dans un Sahara occidental indépendant. Ainsi, la logique qui sous-tend l’aménagement territorial des camps se fonde sur un principe de transposition au Sahara occidental. La structure territoriale est à cet égard riche d’enseignements. Elle se décompose en quatre niveaux. L’espace des camps dans son ensemble est considéré comme le territoire provisoire de la RASD. Les quatre camps sont des wilayat –préfectures– et portent les noms de Laâyoune, Aousserd, Smara et Dakhla, soient les quatre centre urbains les plus importants du Sahara occidental. Ils

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préfigurent de la sorte les quatre futures régions du territoire sous souveraineté de la RASD. A l’échelon inférieur la logique est la même : les six ou sept daïrat de chaque camp portent les toponymes des localités situées dans chacune des quatre régions du Sahara occidental sus citées. Et de même pour les quatre beyt –quartiers– composant chacune des daïrat. C’est donc en référence au territoire perdu/à reprendre qu’est pensée l’organisation des camps. Composant avec les contraintes actuelles, le territoire d’exil de la RASD n’est donc pas pensé comme une finalité en soi mais comme la préparation du retour. Ainsi, les réfugiés ne perçoivent pas le temps de l’exil comme une parenthèse de l’histoire nationale mais s’inscrivant au contraire dans la continuité du combat pour l’indépendance. Si le nationalisme sahraoui répond pour une large partie d’une dynamique par le bas, il a été initié structuré et théorisé par le Front Polisario avec pour acte fondateur ce qu’il appelle la « révolution nationale », le 12 octobre 1975. Par ailleurs, le Front Polisario est aussi le représentant du peuple sahraoui sur la scène internationale. Et c’est aussi lui qui dirige la lutte militaire de « libération nationale », par l’ALPS, et les camps de Tindouf, par la RASD. Pour toutes ces raisons, le Polisario se porte garant de la nation sahraouie et conséquemment du combat pour l’indépendance. De fait, il endosse la responsabilité du succès, ou non, de « la cause sahraouie». Il s’affirme en tant que tel en rassemblant sous sa bannière les aspirations indépendantistes dès 1975 comme en atteste le rapport de la mission envoyée par l’ONU en mai-juin pour préparer le referendum d’autodétermination prévu par l’Espagne : « Le Front Polisario est apparu comme la force politique dominante dans le territoire ». Plus tard, le 12 octobre 1975 il rassemble les tribus se reconnaissant sahraouies pour proclamer « l’Unité nationale » et lance la « Révolution sahraouie ». Sur le terrain militaire, il mène avec un certain succès la première phase de la guerre, réalisant quelques coups de force comme la prise Tan-Tan sur le territoire marocain en janvier 1979, et parvenant même à faire plier la Mauritanie dès juillet 1978. Aux yeux des Sahraouis, le Polisario tire donc sa légitimité de représentant du peuple pour des raisons à la fois politique et militaire. Cette légitimité interne est internationalement confirmée, d’une part par l’ONU, en 1979, qui reconnaît le Front Polisario comme représentant du peuple sahraoui, d’autre part par l’OUA, en 1984, qui accepte la RASD comme membre à part entière. Cependant, à ces premières heures, glorieuses, de la lutte de libération nationale sahraouie succèdent des années plus difficiles. Dans la première moitié des années 1980, le Maroc reprend l’avantage du terrain militaire par sa stratégie des murs de défense. Et, l’entrée en 28

vigueur du cessez-le-feu en septembre 1991 atténue encore l’aura militaire du Polisario. De plus, en signant le plan de paix de l’ONU, les dirigeants sahraouis placent une large part de l’issue du conflit dans les mains de la communauté internationale. La population des camps croit dans un premier temps à la tenue prochaine du referendum mais l’espoir s’effondre à mesure qu’il est reporté. La rancœur envers l’ONU est grande, mais elle se porte aussi sur les responsables sahraouis, accusés par certains de s’être trompés de stratégie en ayant mis tous leurs œufs dans le panier référendaire au détriment du combat militaire, c'est-à-dire en confiant à d’autres qu’eux-mêmes l’issue de la lutte. Si la mise en pratique des préceptes révolutionnaires durant les premières années d’exil fournit, malgré la situation, quelques touches d’enthousiasme dans la vie des camps, la monotonie de celle-ci reprend le dessus au fur et à mesure que la situation s’enlise. Cette lassitude s’accompagne d’une « introspection » ; l’œil porté sur les dirigeants devient plus critique. En plus des désaccords quant à ses choix stratégiques, le Front Polisario doit faire face à des accusations relatives aux contradictions de son fonctionnement et aux comportements de certains de ses responsables. En effet, la comparaison des préceptes adoptés au nom de la nation à partir du 12 octobre 1975 et du fonctionnement interne du Polisario fait apparaître deux contradictions majeures quant aux problématiques tribale/nationale et démocratie/parti unique. Ainsi, malgré la « fin du tribalisme », force est de constater que la majorité des postes clés de la RASD et du Polisario sont aux mains de personnes originaire de la tribu Rguibat, à commencer par le secrétaire général du Polisario qui est aussi le président de la république, Mohamed Abdelaziz. Par ailleurs, la qualification même de « démocratique » quant à la République sahraouie et l’inscription de ce principe dans l’article premier de sa Constitution de 1999 est en totale contradiction avec la politique du parti unique appliquée depuis 1976. Ainsi, les responsables du Polisario sont, de fait ceux de la RASD. De plus, les dirigeants des premières années de lutte sont pour beaucoup toujours en poste, ne permettant pas l’accession de plus jeunes aux postes importants –Mohamed Abdelaziz est à la tête du Front Polisario depuis août 1976. Les dirigeants sahraouis justifient cette situation par l’état de guerre et la nécessité d’union nationale tant que la lutte pour l’indépendance sera d’actualité. Ils illustrent leur propos par la négative en avançant le cas des dissensions entre le Fatah et le Hamas au sein du gouvernement palestinien. Enfin, en comparaison des difficultés de la vie quotidienne aux camps, les facilités de mobilité et la vie à l’étranger des représentants du Polisario suscite aussi la critique de la population réfugiée. Il est très difficile d’apprécier la justesse de ces propos, la propagande 29

marocaine apportant son lot d’allégations, la propagande sahraouie les minimisant. Pour ces mêmes raisons, les accusations d’enrichissement personnel et de détournements sont tout aussi difficiles à cerner et, a fortiori, à quantifier. Ces griefs sont parfois portés virulemment par la population des camps. Ainsi, en octobre 1988, des émeutes auraient eut lieu dans les camps. Cependant, les témoignages les plus précis concernant ces évènements sont très difficiles à appréhender dans la mesure où ils émanent d’anciens cadres du mouvement ralliés au Maroc et duquel un certain nombre d’entre eux sont devenus les ambassadeurs de ses thèses. Le Polisario estimera lui, plus tard, que c’est là le « fonctionnement d’un système démocratique qui laisse une place à la critique »27. La seule certitude concernant ce premier mouvement civil contre ses dirigeants est qu’il s’est bel et bien passé quelque chose… Le mouvement Khat Achahid, dont il a été question plus haut, résume l’ensemble de ces accusations portées contre la direction actuelle du Polisario dans son texte fondateur : « la direction actuelle est devenue incapable d'assumer les responsabilités historiques notamment la réalisation des ambitions et des espérances du Peuple Sahraoui, tout ce qui l'intéresse est de garder et d'exploiter le pouvoir coûte que coûte »28. Cependant, le fait que Khat Achahid se considère comme partie intégrante du Front Polisario illustre bien l’opinion générale selon laquelle l’idée de nation et d’indépendance sahraouis, maintenant bien ancrés dans les consciences, n’est pas assez fortement et offensivement portée par le Front Polisario. En somme, ce n’est pas tant la légitimité du Polisario qui est remise en cause mais celle de ses responsables à la tête du mouvement et, partant, à celle de la lutte pour l’indépendance.

L’analyse en interne du conflit permet donc de dépasser la partialité des représentations présentées en première partie de cet exposé et de tendre vers une lecture à la fois plus unifiée et plus objective ce cette situation géopolitique. Il apparaît ainsi que, sous la surface des représentations produites et diffusées par les deux parties, d’autres facteurs, qui leur sont internes, donc, participent au processus à l’œuvre au Sahara occidental. Ainsi, l’annexion de ce territoire par le Maroc trouve une part d’explication dans la situation de la monarchie alaouite au début des années 1970 tandis que la consolidation du sentiment
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Baba Sayed, représentant du Polisario à Paris, 1992. In. K. Mohsen-Finan, 1997, p.107. « Appel à tous les Nationalistes Sahraoui(e) s ». Cf. note 25.

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nationaliste sahraoui s’appui dans une assez large mesure sur l’expérience de l’exil. De plus, l’acceptation du plan de paix par les deux parties en 1988 relève plus du constat commun de blocage sur le terrain militaire et de difficultés internes partagées que d’une réelle volonté de faire la paix comme l’illustrent les seize années de « ni guerre-ni paix ».

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III-

LE CONFLIT DU SAHARA OCCIDENTAL DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES

Bien qu’il soit parfaitement localisé et qu’il n’ait pas été internationalisé, du moins militairement parlant, les tenants, les aboutissants et la dynamique du conflit du Sahara occidental s’entendent d’autant mieux considérés à différentes échelles internationales. En effet, le Maroc comme le Polisario/RASD entretiennent de nombreuses relations avec différents Etats à travers le monde dont les soutiens sont diversement sollicités. De plus, quand bien même les dirigeants marocains tentent de faire du conflit du Sahara occidental un problème interne, ils ont actuellement pour principal objectif la reconnaissance de sa marocanité par la communauté internationale. Pour sa part dénuée de toute ressource propre, la RASD bénéficie de l’appui de plusieurs Etats, en particulier l’Algérie sans qui elle ne pourrait mener le combat, tant militaire que politico-diplomatique. Par ailleurs, le conflit du Sahara occidental s’inscrivant dans le contexte global de décolonisation, il est discuté et parfois traité au sein de plusieurs instances internationales. Sur le plan international, cette situation géopolitique peut être lue selon trois échelles. Elle est d’abord un élément majeur des relations intermaghrébines et hispano-maghrébines. Puis, bien que l’échelle continentale soit aujourd’hui moins efficiente, l’Afrique n’en a pas moins été un niveau majeur de traitement du conflit à ses commencements. Enfin, l’ONU constituant actuellement le cadre, à la fois légal et de fait, des tentatives de règlement du différend saharien, une lecture à l’échelle mondiale apporte elle aussi sa part d’explication.

1- Le Sahara occidental aux prises des rivalités ouest-maghrébines A l’échelle régionale, l’Algérie, principal allié du Front Polisario et « frère ennemi » du Maroc, apparaît comme un acteur majeur du conflit depuis 1975. La Mauritanie, un temps alliée au royaume marocain pour l’annexion du Sahara occidental, tient à présent une position de neutralité prudente. Enfin, en tant qu’ancien colonisateur, l’Espagne demeure, en théorie, la « puissance administrante » du Sahara occidental, rôle qu’elle ne souhaite assumer, s’en remettant au processus onusien et tentant de ménager ses relations et intérêts propres avec Rabat et Alger.

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L’Algérie n’a pas, et n’a jamais eu, de revendications territoriales sur le Sahara occidental. Poursuivant une stratégie de puissance régionale, elle est néanmoins, largement impliquée dans le conflit. Le soutien qu’elle apporte au Front Polisario et aux réfugiés sahraouis participe à la tension de ses relations avec le Maroc. Sa position actuelle quant au Sahara occidental est résumée par le président Abdelaziz Bouteflika lors d’une allocution en date du 27 janvier 2007 : « Il s’agit là d’une question de décolonisation à parachever nécessairement au moyen du libre exercice par le peuple sahraoui de son droit à l’autodétermination conformément […] aux résolutions du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations unies.»29. L’engagement de l’Algérie dans le conflit remonte à la fin 1974, la république étant alors présidée par Houari Boumediene. Hésitant d’une part entre la position des diplomates, menés par Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des Affaires étrangères et prônant le rapprochement avec le Maroc, et celles des militaires souhaitant, entre autres, prendre leur revanche sur la guerre des sables de 1963, craignant d’autre part une mainmise de la Libye alors seul soutien du Front Polisario, Boumediene tranche finalement en faveur des thèses indépendantistes. L’aide de l’Algérie au Front Polisario et aux Sahraouis sera dès lors de trois types : militaire, diplomatique et humanitaire. Sur le plan militaire, l’Algérie concentre ses troupes dans la région de Tindouf à la fin 1975 et infiltre son armée au Sahara occidental pour appuyer le Front Polisario. Les armées algériennes et marocaines s’affrontent directement à Amgala le 29 janvier 1976. L’Algérie participe parallèlement à la formation et à la fourniture d’armements et de ravitaillement à l’ALPS qui affronte pour la première fois les FAR le 15 février 1976, toujours à Amgala. En outre, l’armée sahraouie bénéficie d’une base arrière à Tindouf, qualifiée de « sanctuaire », lui permettant de se replier après ses attaques sur l’armée marocaine. (Berramdane, 1992, pp.6265). Mais l’aide militaire algérienne diminue sous la présidence de Benjedid Chadli, tout particulièrement à partir de 1988 lorsque l’Algérie reprend le contrôle des chars d’assaut qu’elle avait fournis à l’ALPS (K. Mohsen-Finan, 1997, pp.107-113). L’aide diplomatique de l’Algérie au Front Polisario est considérable. Ainsi, elle reconnaît la RASD dès le 6 mars 1976 ce qui entraîne la rupture de ses relations avec le Maroc, par ce dernier, dès le lendemain. Par la suite, elle tente de faire reconnaître le Front Polisario et la RASD par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et ne cesse, jusqu’à aujourd’hui, de parrainer des résolutions onusiennes en faveur de l’autodétermination du peuple sahraoui. La
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Allocution d’Abdelaziz Bouteflika lors de la visite à Alger du premier ministre portugais. In. M. ZAAF. « Conflit du Sahara occidental : L’Algérie et le Portugal pour l’autodétermination des Sahraouis ». Le Jeune Indépendant. 24 janvier 2007.

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diplomatie algérienne tient aussi un rôle important dans la vague de reconnaissance de la RASD qui culmine à la fin de la décennie 70 : 75 Etats reconnaissent alors la république sahraouie, dont le Mexique, la Yougoslavie et l’Inde. Enfin, l’espace des camps de Tindouf ne serait pas ce qu’il est actuellement sans l’aide civile de l’Algérie. Ainsi, le Croissant rouge algérien (CRA) coordonne l’acheminement des convois depuis le port d’Oran jusqu’aux camps et les bouteilles de gaz sont fournis par le pays d’accueil. Cependant, cette aide humanitaire tend à diminuer depuis 1992. Au chapitre « humanitaire », il convient de noter que la petite ville de Tindouf a bénéficié de la rente humanitaire dans la mesure où son développement récent est dans une très large mesure liée à la présence des camps sahraouis. Au-delà des considérations idéologiques avancées pour justifier son soutien au Polisario –attachement au droit à l’autodétermination des peuples, au respect des normes de l’OUA, etc.–, l’Algérie a des intérêts propres dans l’indépendance du Sahara occidental. A. Berramdane en souligne trois principaux (A. Berramdane, 1992, pp.55-56), à commencer par la volonté de boucler le dossier frontalier avec le Maroc qui, à l’exception de la région d’Oujda dans le Nord, conteste toujours ses limites avec son voisin, en particulier dans la région de Tindouf. Ensuite, le Sahara occidental indépendant serait logiquement sous la tutelle de l’Algérie. Cette dernière bénéficierait ainsi d’un accès privilégié au ressources minières du territoire aujourd’hui contesté et d’une voie d’évacuation pour le minerai de fer du gisement de Gara Jebilet, situé près de Tindouf, et dont l’exploitation est aujourd’hui impossible en raison du coût du transport jusqu’au littoral méditerranéen. De plus, en tant que « marraine » de la RASD indépendante, l’Algérie jouirait d’une façade atlantique et encerclerait de fait le Maroc, neutralisant la supériorité marocaine et consacrant ainsi son hégémonie maghrébine. Au début de son engagement dans le conflit saharien, l’Algérie avançait aussi des principes empruntés à son idéologie tiers-mondiste et non-alignée pour justifier son soutien aux thèses sahraouies. Ce type de discours constituait alors pour Boumediene une manière de propager l’idéologie révolutionnaire algérienne, prétextant le risque impérialiste marocain. Cependant, ces arguments ne sont plus de mise aujourd’hui. Initié sous la présidence de Chadli, le rapprochement avec l’Occident a en effet tempéré le radicalisme de son prédécesseur en faveur d’un plus grand pragmatisme dans les relations maroco-algériennes. Ces relations de voisinage étatiques sont pour le moins difficiles. Cependant, elles ne sont que très rarement et très ponctuellement aller jusqu’à l’affrontement direct –guerre des sables en 1963 et bataille d’Amgala en 1975. Aux phases de tensions succèdent des épisodes 34

de détente ; sorte de « guerre froide maghrébine » (A. Berramdane, 1992, p.52). Actuellement, les frontières entre les deux pays demeurent fermées, le Maroc conteste toujours la majeure partie du tracé frontalier, la coopération économique est très faible sinon quasiment nulle et les attaques réciproques par presses interposées à propos des tentatives de déstabilisation de l’un des régime sur l’autre sont quotidiennes. L’opinion couramment répandue selon laquelle l’affaire du Sahara bloque la coopération maroco-algérienne et, partant, la construction de l’Union du Maghreb arabe (UMA), paraît néanmoins exagérée. Il semble plutôt que ce conflit mette en lumière ces relations de voisinage difficile. Ainsi, le Sahara est une carte brandie par l’Algérie dans le « jeu » qui l’oppose au Maroc lors des pics de tension, mais peut tout aussi bien devenir un boulet lors des phases de rapprochement. De plus, les gains géopolitiques de l’Algérie dans le cas de l’indépendance du territoire contesté sont à relativiser fortement. Disposant d’un certain nombre de moyens de pression, il n’est pas impensable d’imaginer l’Algérie négocier sa part de l’exploitation économique du Sahara occidental et la reconnaissance de ses frontières avec le Maroc en échange d’un soutien à l’intégration du territoire au royaume. Cependant, les rapports de voisinage demeurant au mieux distants, au pire tendus, tout projet de coopération est sans cesse reporté, bien que l’essor de l’UMA soit toujours annoncé comme une priorité par l’un comme l’autre. La Mauritanie, pour sa part coincée entre les influences algériennes et marocaines d’une part et la proximité ethnique et culturelle d’une large partie de sa population avec les Sahraouis d’autre part, tient un difficile rôle d’équilibriste. Elle est, au même titre que l’Algérie, impliquée dans le conflit en tant que « partie intéressée » dans le processus onusien. Intéressée, elle l’était d’autant plus en 1975 lorsqu’elle s’est alliée au Maroc pour le partage du Sahara occidental. Elle tente aujourd’hui de maintenir sa neutralité en entretenant des relations aussi bien avec le royaume chérifien qu’avec le Front Polisario. C’est au nom de la continuité socio-historique entre Maures mauritaniens et sahraouis que la République islamique de Mauritanie (RIM) revendique dès 1957 le Sahara occidental 30. D’ailleurs, cette idée n’est pas totalement rejetée par les Sahraouis, du moins jusqu’à la fin 1975 ; une délégation du Front Polisario aurait alors proposé une fédération MauritanieSahara occidental dirigée par le président de la RIM, Ould Daddah. Mais l’engagement
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Avant la colonisation européenne, ceux qui deviendront par la suite « Sahraouis » et « Mauritaniens » –tout du moins ceux du Sahara– se réclamaient de la même civilisation maure, se distinguant, schématiquement, entre ceux du littoral –les « Sahraouis » d’aujourd’hui– et ceux de la région de l’Adrar –les « Mauritaniens » maures actuels. De fait, il subsiste aujourd’hui une communauté de langue –le hassanya–, de traditions, d’us culinaires, vestimentaires, etc. De plus, les frontières coloniales puis étatiques sont à cheval sur bon nombre de parcours de tribus.

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mauritanien dans la conquête du Sahara occidental, mis au jour par la révélation des accords de Madrid en novembre 1975, surprend autant les Sahraouis qu’il ne les déçoit. Considérant la RIM comme le maillon faible de la coalition maroco-mauritienne, l’ALPS porte l’essentiel de son effort militaire sur le Sud. Elle tente d’en renverser le pouvoir en juin 1976 en s’emparant quelques heures de la capitale, Nouakchott, avec quelques 600 hommes. En vain. L’armée sahraouie opte alors en 1977 pour une stratégie de paralysation de l’économie en s’attaquant tout aussi bien au centre vital que constitue la mine de Zouerate qu’au train minéralier la reliant au littoral atlantique. Malgré l’appui militaire de la France, le régime de Ould Daddah est renversé le 10 juillet 1978 par un « Comité militaire de redressement national » emmené par Mustapha Ould Salek. Celui-ci justifie le coup d’Etat en arguant du fait que la politique de son prédécesseur aurait mené le pays à son absorption par la RASD. La Mauritanie est en effet en 1978 au bord de l’asphyxie. Son économie est très affaiblie par le coût de la guerre et par les attaques sahraouies sur son appareil productif tandis que l’opinion maure rejette de plus en plus cette guerre dans laquelle certains militaires combattent contre des cousins sahraouis. Ainsi, après que le Polisario ait déclaré unilatéralement le cessez-le-feu avec la RIM le 12 juillet 1978, cette dernière signe l’accord de désengagement du Sahara occidental le 5 août 1979 et reconnaît la RASD le 27 février 1984, ouvrant même quelques temps ses frontières au Front Polisario. Cependant, cette complaisance à l’égard du Polisario ne pouvait que nuire aux relations maroco-mauritanienne, au détriment de la RIM. En effet, dès son indépendance en 1960, le jeune Etat mauritanien doit faire face aux revendications marocaines, au nom du projet de « Grand Maroc », inaugurant ainsi des décennies de relations difficiles durant lesquelles la RIM oscillera entre l’alliance et l’opposition. Ainsi, après avoie été reconnue par le Maroc en 1969, son engagement à ses côtés pour l’annexion partagée du Sahara occidental paraît être l’occasion de repousser toute velléités marocaines sur son propre territoire. Tant que Ould Daddah est au pouvoir, l’alliance va en se renforçant. Pour faire face aux attaques de l’ALPS, les deux Etats signent le 13 mai 1977 un accord de défense commune et les FAR défendent les principaux centres économiques de Mauritanie et du Sud du Sahara occidental. Mais le front commun éclate en juillet 1978 avec le renversement de Ould Daddah. Dès lors, le Maroc tente de neutraliser la Mauritanie en l’empêchant de s’aligner sur les thèses indépendantistes. Ainsi, avançant le « droit de suite », les FAR poursuivent les combattants de l’ALPS sur le territoire mauritanien au moins par deux fois –à Boulanouar en juillet 1980 et à Guelta Zemmour en octobre 1981– tandis que Hassan II multiplie les mises en garde vigoureuses. De plus, le Maroc accueille les dirigeants de l’Alliance pour une Mauritanie 36

démocratique (AMD) ; mouvement d’opposition acteur du coup d’Etat manqué du 16 mars 1981 et à la suite duquel la Mauritanie met en cause le royaume et rompt ses relations diplomatiques avec lui (A. Berramdane, 1992, pp.77-79). Mais, convaincue que Hassan II tenterait de la déstabiliser par tous les moyens et conscient de sa faiblesse, la Mauritanie ne s’oppose pas à une normalisation des rapports. Ainsi, les relations diplomatiques avec le Maroc sont rétablies le 13 juin 1985 après l’arrivée au pouvoir de Ould Taya par coup d’Etat le 12 décembre 1984. Depuis, tout en maintenant sa reconnaissance de la RASD et sans opposer de difficultés de circulation ou d’installation aux réfugiés sahraouis (J. Dedenis, 2005), la RIM entretient de bonnes relations avec le Maroc. Ces dernières se sont même renforcées depuis l’avènement au pouvoir de Mohamed VI, ce qui n’empêche pas le président mauritanien par intérim, Ely Ould Mohamed Vall, de recevoir les émissaires du Polisario et de la RASD comme le 12 février 2007 à l’occasion de la venue à Nouakchott du ministre sahraoui des « Colonies », El Khalil Sidi Mohamed. L’Espagne est, quant à elle, doublement intéressée par le conflit. Historiquement d’abord, elle est l’ancienne puissance coloniale du Sahara occidental. Géographiquement ensuite, elle est voisine du Maroc : par la Méditerranée mais aussi par les îles Canaries qui font face à la partie septentrionale du Sahara occidental. De plus, dans le cadre de sa stratégie régionale, elle tente de s’affirmer comme une puissance à l’échelle de la Méditerranée occidentale en entretenant des relations de haut niveau aussi bien avec le royaume voisin qu’avec l’Algérie. La thèse officielle espagnole quant à la question du Sahara occidental se résume en deux points : neutralité et solution politique négociée. En se posant comme neutre dans le conflit, Madrid suit la position des autres Etats occidentaux. Toutefois cette neutralité souffre des faits récents comme l’illustre, par exemple, l’annonce, début février 2007, de la vente de 1 200 véhicules militaires blindés au Maroc. De plus, la position prônant une solution politique négociée au conflit tend à aller de manière croissante dans le sens du Maroc et de son projet d’autonomie pour le Sahara occidental et à rejeter le principe de l’autodétermination sahraouie. Il convient de noter que le royaume chérifien dispose d’une véritable palette de moyens de pression pour influencer la position espagnole. Parmi ceux-ci, les présides espagnols de Ceuta et Melilla situés sur la côté nord du Maroc constituent une carte importante dans le jeu des relations entre les deux Etats. D’une manière générale, le Maroc reconnaît leur hispanité et ne les revendique pas ou, du moins, lie leur rattachement au 37

royaume à celui de Gibraltar à l’Espagne. De plus, le Maroc accorde d’importants droits à la flotte de pêche espagnole sur ses côtes. Enfin, le régime chérifien bénéficie de la carte de la pression migratoire, la liaison Maroc-Espagne, via le détroit, les présides ou les Canaries, constituant un axe majeur de l’immigration dite « clandestine ». Ainsi, les intérêts de l’Etat espagnol avec son voisin méridional sont nombreux, l’invitant à une certaine mesure dans ses prises de position concernant la question du Sahara occidental. Si le gouvernement espagnol tend à s’aligner, globalement et de plus en plus, sur les thèses marocaines, l’opinion publique est, elle, très largement engagée dans des actions de solidarité avec la population sahraouie et de nombreux élus politiques, de multiples régions autonomes ou municipalités affichent clairement leur soutien au Front Polisario et à ses thèses. D’après un ancien responsable du Polisario, il existerait pas moins de 475 ONG espagnoles intervenant dans les camps de Tindouf. De plus, chaque été, plus de 10 000 enfants sahraouis réfugiés sont accueillis dans des familles espagnoles pour y passer les vacances alors qu’environ 12 000 Sahraouis vivraient aujourd’hui dans la péninsule. Dans le sens inverse, les délégations espagnoles en visite dans les camps de réfugiés sont fréquentes et numériquement importantes –jusqu’à 5 000 personnes en une semaine d’après le directeur de l’aéroport de Tindouf–, rassemblant les familles accueillant les enfants, des élus, des représentants d’associations diverses, etc. De nombreuses régions et municipalités espagnoles sont jumelées avec des camps ou des quartiers de camps sahraouis tandis que la représentation madrilène du Front Polisario est renforcée par de nombreuses autres au rayonnement régional. Ainsi, il existe une solidarité espagnole à la fois institutionnelle et « familiale ». Dans les camps, de nombreuses écoles, des hôpitaux, des programmes d’éducation, de santé, etc. sont financés par les associations ibériques tandis que l’équipement des familles sahraouies en panneaux solaires, par exemple, est le fait quasi-exclusif des familles espagnoles. Par ailleurs, l’opinion publique, abondamment informée sur la question par ses médias, est largement acquise à l’idée de l’indépendance du Sahara occidental et de très nombreux élus et parlements régionaux soutiennent le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui et réclament la dénonciation des accords de Madrid par leur gouvernement. Cette solidarité s’explique pour une très large part par un sentiment de responsabilité, sinon de culpabilité, quant à la situation actuelle. Ancienne colonie espagnole de 1884 à 1976, le Sahara occidental a été cédé à la Mauritanie et au Maroc lors des accords de Madrid du 14 novembre 1975. Si les gouvernements espagnols successifs –dont l’actuel par la voix de son

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ministre des Affaires étrangères Miguel Angel Moratinos en octobre 200531– se défendent régulièrement d’avoir, à travers ces accords, accompli un transfert d’administration et non de souveraineté, c’est bien plus pour signifier leur désengagement du conflit que leur soutien aux thèses indépendantistes. En somme, le gouvernement espagnol définit sa position quant au Sahara occidental en composant avec les intérêts de l’Etat et la pression de son opinion publique. A la suite de la présentation du plan d’autonomie pour le Sahara occidental début février 2007 par une délégation marocaine, le chef du gouvernement, José Luis Rodriguez Zapatero, et son ministre des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, ont insisté sur la « nécessité d'intégrer à la proposition marocaine une clause évoquant l'autodétermination »32 et, début mars 2007, précisant sa position Zapatero déclarait : « Le plan d'autonomie proposé par le Maroc constitue une plate-forme pour l'ouverture d'un dialogue direct entre les différentes parties concernées par ce dossier. »33. Un autre Etat de la région, la Libye, mérite d’être mentionné pour son rôle plus historique qu’actuel dans le conflit. Premier soutien du Polisario dès sa création en 1973, la Libye de Mohamar Khadafi reconnaît la RASD le 15 avril 1980. Cependant, subissant des troubles intérieurs, un fort isolement diplomatique et la pression des Etats-Unis, elle nuance largement sa position à partir de 1983-1984. Elle se rapproche alors du Maroc et cesse toute aide au Front Polisario, sans pour autant suspendre sa reconnaissance de l’Etat sahraoui. En définitive, l’ensemble des Etats frontaliers du Sahara occidental ou du Maroc est ou a été impliqué dans le conflit. Parmi eux, seule l’Algérie tient une position constante depuis 1975, en faveur de l’indépendance du Sahara occidental. Nonobstant, le degré de son appui au Front Polisario est conditionné par les vicissitudes de ses relations avec le Maroc. La Mauritanie et l’Espagne, pour des raisons bien différentes, tentent elles maintenir une position équilibrée sous couvert de neutralité. Néanmoins, les faits de ces dernières semaines laissent penser que Madrid tend à rapprocher ses positions de celles de Rabat, allant au-delà de la neutralité positive jusque là suivie.

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« Les Accords de Madrid ne stipulent pas le transfert de la souveraineté sur le Sahara au Maroc, affirme M. Moratinos » (Dépêche). SPS. 1er novembre 2005. 32 D. BENNANI. « Sahara. Le roi reprend la main ». Tel Quel. 17 février 2007. 33 « Sahara Occidental: Le projet d'autonomie au Sahara, une plate-forme pour le dialogue ». Libération. 7 mars 2007.

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Le succès africain de la RASD tempéré par l’inefficacité de l’OUA A l’échelle de l’Afrique, continent presque entièrement marqué par la colonisation, le

Sahara occidental apparaît comme le dernier territoire encore en voie de décolonisation. Il constitue aussi l’un des rares cas où les frontières héritées de la période coloniale sont contestées pas un Etat voisin, en l’occurrence le Maroc. Celui-ci souhaitant affirmer son territoire en tant que trait d’union entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest –en particulier par le Sahara occidental– semble ces dernières années mieux considérer les Etats africains, à qui il a largement tourné le dos depuis son indépendance, au point d’être qualifié par certains d’ « île » (P. Vermeren, 2002, pp.227-230). Les réseaux africains du royaume se limitent, globalement, aux pays francophones, avec la Côte d’Ivoire et le Sénégal pour principaux partenaires. A propos du plan d’autonomie marocain, la position sénégalaise, rapportée par le ministre des Affaires étrangères, Cheikh Tidiane Gadio, est sans équivoque : « Le Sénégal, pays allié du Maroc, accueille très favorablement cette proposition innovante et courageuse du Maroc qui prévoit d’accorder une large autonomie à son Sahara »34. Néanmoins, le Maroc demeure relativement isolé sur le continent, d’autant plus depuis sa sortie de l’OUA, le 12 novembre 1984, en réaction à l’admission de la RASD. En tant que dernier mouvement africain en lutte pour la décolonisation, le Front Polisario bénéficie aujourd’hui du soutien de nombreux Etats parmi lesquels 2235 –dont sept francophones– reconnaissent la RASD, dont deux des plus importants : l’Algérie et l’Afrique du Sud. Cependant, sous la pression de la diplomatie marocaine ce soutien africain s’est étiolé à partir de la moitié des années 1990. Dix Etats36 –dont six francophones– ont alors annulé leur reconnaissance, rejoignant là la Guinée équatoriale qui l’avait fait dès 1980. De plus, au début des années 2000 trois autres Etats37 qui reconnaissaient naguère la République sahraouie ont gelé leurs relations avec cette dernière. Enfin, seize autres –dont onze francophones– ne l’ont jamais reconnu.

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« Le Sénégal soutient la proposition du Maroc sur l’autonomie du Sahara » (Dépêche). Panapress. 9 mars 2007. 35 Afrique du Sud, Algérie, Angola, Bostwana, Burundi, Cap Vert, Ethiopie, Guinée, Lesotho, Libye, Mali, Maurice, Mauritanie, Mozambique, Namibie, Nigeria, Rwanda, Tanzanie, Ouganda, Seychelles, Zambie, Zimbabwe. 36 Bénin, Togo, Burkina Faso, Congo, Libéria, Madagascar, Malawi, Sao Tomé et Principes, Swaziland, Tchad. 37 Ghana, Kenya, Sierra Leone.

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Fort de ces soutiens aux thèses indépendantistes et de son influence sur le continent, surtout durant les années 1970, la diplomatie algérienne oeuvre dans le cadre de l’OUA pour la reconnaissance du principe du referendum d’autodétermination. Elle y parvient lors du XIIIe sommet de l’OUA du 2 au 6 juillet 1976 à Port-Louis en faisant programmer un sommet extraordinaire sur la question du Sahara occidental (AHG/résolution 81). Durant le XVIe sommet de Monrovia du 17 au 20 juillet 1979, les chefs d’Etats africains considèrent que les accords de Madrid constituent un transfert d’administration et non de souveraineté et recommandent, entre autres, la tenue d’un referendum considérant deux options : l’indépendance ou le statu quo (résolution AHG/déclaration III (XVI)). Enfin, à l’occasion du XVIIIe sommet de Nairobi le 26 juin 1981, le Maroc finit par accepter le principe du referendum (AHG/résolution 103). Deux réunions, connues sous le nom de Nairobi II et III, suivent en août 1981 et en février 1982 et définissent le cadre dudit referendum sous la forme d’un compromis entre les positions antagonistes38. Cependant, l’admission de la RASD à l’OUA à partir de février 1982 bloque ce processus référendaire africain pour le Sahara occidental. En effet, à la faveur d’un coup de force diplomatique –entaché d’illégalité selon une lecture stricte des statuts de l’OUA relative au statut étatique de la RASD (A. Berramdane, 1992, pp.65-71)– l’Etat sahraoui devient membre à part entière de l’organisation lors de la 38 e session ordinaire du Conseil des ministres du 22 février 1982 d’Addis Abeba. Cette adhésion est entérinée par les chefs d’Etat africains lors du XXe sommet de l’organisation en novembre 1984. Ainsi, lorsque l’OUA devient l’Union africaine (UA) le 9 septembre 1999, la RASD en est, de fait, membre fondateur alors que le Maroc n’en fait pas partie. L’OUA, puis l’UA, apparaissent donc comme une scène par laquelle la RASD poursuit, avec succès, une stratégie de reconnaissance et d’existence en tant qu’Etat. Conséquemment, le Maroc voit dans cette reconnaissance une perte de crédibilité de l’organisation africaine que, depuis, elle rejette. Par ses principes anti-colonialistes et par celui d’intangibilité des frontières héritées de la colonisation, l’UA tend à alimenter les thèses indépendantistes. Ainsi, pendant la première décennie du conflit, l’Algérie et la RASD oeuvrent de concert en son sein, la considérant comme une première étape, de sorte à relayer ses résolutions sur la scène onusienne, après les
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Le Maroc n’est pas tenu de reconnaître le Front Polisario, ni de négocier avec lui, et son armée et son administration au Sahara occidental ne seront pas retirées durant la période référendaire tandis que le referendum sera authentique et non confirmatif de la marocanité du territoire, une administration intérimaire ad hoc sera mise en place, ainsi qu’une force de maintien de la paix.

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avoir faites acter par les Etats alliés et par certaines instances telles l’organisation des Nonalignés. Si la RASD est parvenue à se faire admettre comme membre de l’organisation panafricaine et à faire reconnaître le referendum d’autodétermination comme principe de résolution du conflit, le soutien africain au Front Polisario est à nuancer à la lumière du réinvestissement marocain de la scène africaine, en particulier francophone. De plus, l’UA est aujourd’hui impuissante dans la résolution du conflit du Sahara occidental, entre autres du fait de la non adhésion du royaume marocain à l’organisation. Par ailleurs, le Maroc ne reconnaissant plus la légitimité de l’UA, qu’il juge partiale, dans la résolution du conflit et l’Algérie et la RASD estimant, pour leur part, l’organisation inefficace, les regards se portent vers l’ONU. Ainsi l’implication de l’organisation panafricaine dans la résolution du conflit se limite aujourd’hui à un rôle de partenaire –mais bien plus de relais– de l’ONU dans l’application du Plan de paix de 1991. En somme, la question saharienne à l’échelle de l’Afrique se joue plus actuellement dans le cadre des relations bilatérales entretenues par chacune des parties que dans celui, multilatéral, de l’UA. Pour cela le Maroc dispose du soutien de plus en plus affiché d’Etats ouest-africains et/ou francophones comme le Sénégal ou la Côte-d’Ivoire tandis que la RASD s’appuie sur les pays dits « tiers-mondistes » tels l’Algérie ou l’Afrique du Sud. Cependant, l’Afrique semble n’être qu’une étape dans le jeu des relations internationales quant au conflit du Sahara occidental.

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L’ONU, instance révélatrice du rapport de force maroco-sahraoui A l’échelle du monde, le conflit du Sahara occidental est une question mineure,

d’autant plus depuis l’application du cessez-le-feu qui règle, tout au moins provisoirement, la question sécuritaire. A cette échelle, le cadre de référence de règlement du conflit est l’ONU. Sans pour autant nier quelque efficacité dans l’action onusienne, force est de constater que l’institution reflète plus le rapport de force à l’échelle mondiale qu’elle n’intervient en application des lois et selon les principes votés en son sein. Ainsi, sur l’échiquier onusien, les thèses marocaines disposent d’un relais de poids avec la France, membre permanent du Conseil de sécurité, tandis que celles du Polisario s’appuient sur différents Etats fraîchement indépendants, sur nombre de pays latino-américains et sur divers autres acquis à l’idée indépendantiste. Tous sont emmenés par l’Algérie qui parraine l’essentiel des résolutions pro42

indépendantistes. Enfin, les puissances de rang mondial, et en particulier les Etats-Unis, semblent poser l’équilibre de l’ensemble maghrébin comme objectif premier ; favoriser l’une ou l’autre thèse reviendrait à s’aligner sur le Maroc ou l’Algérie au détriment de l’autre. Beaucoup prônent ainsi la neutralité dans un conflit jugé périphérique et s’en remettent à la nécessité de le régler dans le cadre de l’ONU. Officiellement, la France se dit neutre dans le conflit et prône une solution politique négociée. Mais dans les faits comme dans certains discours, elle cache mal ses faveurs accordées aux thèses marocaines. Ainsi, fin 1977-début 1978, en vertu d’accords de défense avec la Mauritanie, le président Valéry Giscard d’Estaing engage des avions d’observation Breguet-Atlantic et des Jaguars d’attaque contre l’ALPS, (A. Berramdane, 1992, pp.62-65). Par la suite, les deux septennats de François Mitterrand modèrent quelque peu les relations franco-marocaines et voit l’ouverture d’une représentation du Front Polisario à Paris. Mais, la ligne française quant au Sahara occidental est globalement suivie et se renforce sous les deux mandats de Jacques Chirac, connu pour être un ami personnel de la famille royale et un « marocophile » convaincu (J-P. Tuquoi, 2006). Ainsi, si la France ne souhaite pas tenir un rôle de premier plan dans un conflit aux allures insolubles et à l’issue incertaine, elle constitue néanmoins un fidèle relais pour le Maroc au sein du Conseil de sécurité de l’ONU et à l’Union européenne (UE). A propos du plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental, Jacques Chirac et son ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, l’ont tous deux jugé « constructif »39, se montrant ainsi fidèles à la position française sans toutefois montrer un grand enthousiasme. Cette ligne est guidée par une certaine Realpolitik comme l’illustre la gestion du dossier saharien par Mitterrand. En effet, les intérêts français au Maroc sont nombreux et variés et la France tient à y tenir les premiers rôles. Ainsi, si Mitterrand et la gauche française se montraient favorables au Front Polisario et à l’idée de la révolution algérienne dans les années 1970, l’exercice du pouvoir les a amené à rééquilibrer leur position à la faveur du Maroc. Aujourd’hui, en plus des nombreuses raisons « objectives », pour beaucoup économiques, qui invitent la France à ne pas s’opposer au Maroc sinon à le soutenir, s’ajoutent des facteurs moins rationnels comme l’attrait d’une large partie de la classe politique française, de gauche comme de droite, pour le royaume marocain –entre autres : Dominique Villepin, Nicolas Sarkozy, Dominique Strauss-Kahn, Hubert Védrine, etc.
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« ‘Le Figaro’ se fait l¹écho de la déclaration du président Chirac ». Al-Bayane. 7 février 2007. & « DousteBlazy: le projet d'autonomie dans les provinces du sud est sérieux » (Dépêche). MAP, 7 février 2007

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Dominique Strauss Kahn, cité par le Journal Hebdomadaire du 6 janvier 2007, commente de manière très franche cette situation : « c’est vrai que l’aide que reçoit le Maroc de la France est disproportionnée comparée aux autres pays. Il y a deux poids deux mesures. Mais c’est bien de favoriser le Maroc ». Aussi, le poids du lobby pro-marocain dans l’hexagone n’est pas négligeable. Il est institutionnalisé au sein du « Cercle d’amitié franco-marocaine » qui, en plus des sus-cités, rassemble nombre de politiques, d’acteurs économiques, d’intellectuels ou d’artistes. Ce cercle a été créé en 1991 par un peintre marocain résidant en France, Mehdi Qotbi, en réaction à la parution du pamphlet contre Hassan II Notre ami le roi de Gilles Perrault (1990). Depuis, chaque fois que l’image du royaume est écornée, le Cercle d’amitié franco-marocaine se rassemble dans de grands restaurants ou hôtels parisiens pour afficher son soutien à la monarchie alaouite. Enfin, comme bon nombre d’Etats occidentaux, la position française est aussi influencée par la crainte de la déstabilisation de la monarchie alaouite, et conséquemment du Maroc, en cas d’indépendance du Sahara occidental et, plus largement, du Maghreb en cas de reprise des hostilités militaires. Ainsi, il convient de se demander là aussi si la situation actuelle de « ni guerre-ni paix » ne satisfait-elle pas les objectifs immédiats des puissances prônant la stabilité et la sécurité, intra et interétatiques, au Maghreb ? Les Etats-Unis semblent partager cette vision « stabiliste » mais paraissent néanmoins plus pressés de boucler un dossier saharien dans lequel ils s’investissent discrètement mais de manière croissante. De plus, la neutralité affichée par Washington souffre moins des faits comme dans les cas de la France ou de l’Espagne. Si Rabat constitue un fidèle allié dans la région, les Etats-Unis s’affirment de plus en plus comme l’un des premiers partenaires économiques de l’Algérie voisine. De fait, tant pour leurs intérêts propres que pour ceux de la géostratégie globale, le maintien de l’équilibre entre Rabat et Alger apparaît comme un objectif primordial de leur politique ouest-maghrébine. Par ailleurs, l’approche états-unienne du conflit est caractérisée ces dernières années par son aspect légaliste. Conformément à la ligne suivie par son pays, l’ambassadeur des Etats-Unis à Alger, Robert Steven Ford, s’est montré prudent dans sa réponse à une question portant sur le Sahara occidental lors d’un entretien accordé à la télévision publique algérienne début février 2007 : « Nous voulons une solution pacifique. Les Nations unies ont un rôle primordial à jouer, nous l’encourageons à jouer ce rôle, comme nous ne cessons d’appeler l’ouverture des pourparlers entre le Maroc et le peuple sahraoui, et à travers lui le Polisario. En tout cas, pour ce qui nous concerne, nous avons encouragé les Marocains à prendre langue avec 44

les Sahraouis. Et nous regrettons que le plan Baker [ndlr : incluant la tenue du referendum d’autodétermination] n’ait pas abouti. »40. Ainsi, globalement en retrait du conflit, les Etats-Unis y sont toutefois impliqués, comme ce fut le cas par l’entremise de James Baker III. L’ancien secrétaire d’Etat est en effet en première ligne de 1997 à 2004 en qualité d’Envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU et les deux plans de règlement du conflit qu’il élabore sont tous deux soutenus par Washington. De plus, en janvier 2007, c’est à la demande de l’ambassade des Etats-Unis de Rabat, « afin de préserver la sécurité, la paix et la stabilité dans la région »41, que l’association « le Sahara marocain » (ASM) a accepté de reporter sa marche sur la localité de Tifariti, dans la zone du Sahara occidental contrôlée par l’ALPS, perçue comme une provocation par le Front Polisario. Enfin, les derniers accords de coopération économique Maroc-Etats-Unis prennent soin, à la demande de ces derniers, d’exclure d’éventuels financements de projets au Sahara occidental, respectant ainsi à la lettre la législation internationale qui interdit l’exploitation des ressources des territoires en voie de décolonisation. Outre ces deux Etats à l’influence mondiale et ceux déjà évoqués plus haut, le reste des Etats membres de l’ONU se divise en trois grandes catégories quant à la question du Sahara occidental. Selon une lecture complexe –que je laisse à d’autres– des abstentions, des votes « pour » et des votes « contre » des résolutions onusiennes d’inspiration ou bien algérienne ou bien marocaine, certains Etats apparaissent comme favorables aux thèses marocaines, d’autres à celles indépendantistes, tandis qu’un troisième groupe se caractérise par son inconstance au gré des intérêts du moment. Dans la première catégorie, le Maroc bénéficie de l’appui d’une très large partie du monde arabe. Ainsi, la Ligue arabe s’est-elle toujours montrée bienveillante à l’égard des visées de Rabat sur le Sahara. Les Etats du Golfe arabo-persique, en particulier l’Arabie saoudite et le Koweït, sont des fidèles alliés du royaume, faisant peut-être fonctionner là une certaine solidarité monarcho-chérifienne. A titre d’exemple, l’Arabie saoudite finance nombre des achats d’armement du Maroc dont, en décembre 2006, douze avions de combat Rafale42. Par ailleurs, au-delà des cas déjà discutés, la neutralité affichée par une très large part des
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M. ACHERCHOUR. « L’ambassadeur américain à la Chaîne I. Nouveau langage pour vieilles recettes ». La Nouvelle République. 6 février 2007. 41 « L'ASM annonce le report de la marche de Tifarity » (Dépêche). MAP. 17 janvier 2007. 42 S. LOKMANE. « Course aux armements au Maghreb. La France livre 18 avions rafale au Maroc ». Liberté, 9 décembre 2006.

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Etats occidentaux, traditionnellement proches du Maroc, pose question. En effet, il convient de se demander si dans ce dossier être neutre ne signifie-t-il pas soutenir, plus ou moins activement, le statu quo, soit les thèses marocaines, sans pour autant ne pas paraître s’opposer de manière flagrante aux principes du Droit international, en particulier au droit à l’autodétermination. Le Front Polisario bénéficie pour sa part du soutien de nombreux pays latinoaméricains dont vingt d’entre eux43 reconnaissent la RASD. Celle-ci a ouvert six ambassades dans la région, entre autres à Cuba, au Mexique ou encore au Venezuela. Ce groupe des pays latino-américains favorables aux thèses indépendantistes est emmené par un axe de la gauche radicale composé de Cuba, du Venezuela et, de plus en plus, de la Bolivie. Par ailleurs, la RASD est appuyée par des Etats nouvellement indépendants comme le Timor oriental ou la Namibie. Enfin, bon nombre d’Etats aux intérêts divers et changeants, pour qui le conflit du Sahara occidental est une question mineure, prennent soin ou bien de ne pas s’engager au-delà de la préconisation de la nécessité du cadre onusien, ou bien subissent l’influence du Maroc ou de l’Algérie lors des votes de résolutions. L’appui de tous ces Etats est en effet sollicité par l’une ou l’autre des parties au sein de l’ONU. Celle-ci traite la question du Sahara occidental à travers trois instances : la Quatrième commission de décolonisation –purement consultative–, l’Assemblée générale et le Conseil de sécurité. Des résolutions votées dans les deux dernières instances dépendent les actions menées par les agences et missions onusiennes présentes sur le terrain. Avec l’Envoyé spécial du Secrétaire général, Julian Harston nommé depuis le 1er février 2007, la MINURSO est présente au Sahara occidental, aussi bien du côté sous administration marocaine que du côté tenu par l’ALPS. Elle y est chargée de l’application du plan de paix de 1991, c'est-à-dire principalement de la surveillance du cessez-le-feu et de l’organisation du referendum, du moins en théorie. Le HCR intervient, lui, en faveur des réfugiés sahraouis en Algérie, quant au Haut Commissariat des Droits de l’homme (HCDR) il effectue des missions ponctuelles dans les zones concernées et remet ses rapports au Secrétaire général. Actuellement, l’application du plan de paix de 1991 est gelée, le referendum n’étant plus inscrit au calendrier. Les résolutions appelant à un règlement pacifique du conflit dans le cadre des Nations Unies se succèdent. Les nuances enregistrées dans leur formulation
43

Antigua et Barbades, Barbade, Bélize, Bolivie, Costa Rica, Cuba, Equateur, Grenade, Guyana, Haïti, Jamaïque, Mexique, Nicaragua, Panama, Uruguay, St Kitts et Nevis, St Vincent et Grenadines, Surinam, Trinidad et Tobago, Venezuela.

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concernent le moyen de règlement. La RASD ne disposant que d’un siège d’observateur, c’est l’Algérie qui la relaie avec pour objectif immédiat le maintien explicite de la notion de referendum d’autodétermination tandis que le Maroc espère passer outre pour une mention portant sur un règlement négocié. De plus, le Maroc ayant refusé le dernier plan alternatif à celui de 1991, le Secrétaire général le prie de proposer d’autres voies. Ce devrait être chose faite en avril 2007 avec la présentation du plan d’autonomie pour le Sahara occidental. L’histoire onusienne du Sahara occidental débute dès 1963 avec l’inscription de ce territoire sur la liste des territoires non-autonomes de la Quatrième Commission. Trois grandes phases peuvent être dégagées de ces 44 années : celle du Sahara alors espagnol, jusqu’à la fin 1975-début 1976 celle du Sahara occidental en guerre, jusqu’en septembre 1991 celle du « ni guerre-ni paix », jusqu’à aujourd’hui Dans un premier temps, les résolutions de l’ONU se succèdent pour demander à l’Espagne, alors totalement isolée, de débuter le processus de décolonisation dans sa colonie saharienne. Sous pression de la communauté internationale et aux prises avec les mouvements nationalistes sahraouis qui rencontrent une audience croissante, Madrid annonce, en avril 1974, la tenue d’un referendum d’autodétermination et débute à cet effet le recensement de la population autochtone. Parallèlement, la CIJ est saisie à la demande du Maroc et de la Mauritanie. Mais ce premier processus référendaire est stoppé par la Marche verte et les évènements qui s’ensuivent. Pris de vitesse, le Conseil de sécurité, « déplore » cette marche à travers la résolution 380 du 6 novembre 1975 tandis que l’Assemblée générale vote une double résolution, le 10 décembre 1975, qui réaffirme le droit à l’autodétermination des Sahraouis (résolution 3458 A) tout en entérinant les accords de Madrid (résolution 3458 B). Dans la seconde phase, la diplomatie algérienne, plus offensive, parvient à créer un nouveau processus de décolonisation. Les résolutions votées en assemblée générale reprennent le dispositif de la résolution 3458 A. La résolution 3331 du 13 décembre 1978 marque un tournant. Elle prend tout à la fois acte des avancées de l’OUA, se félicite de la décision de cessez-le-feu unilatéral du Front Polisario avec la Mauritanie et réaffirme le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination et à l’indépendance ainsi que la responsabilité de l’ONU quant à la décolonisation du Sahara occidental. L’année suivante, l’ONU reconnaît le Front Polisario comme représentant du peuple sahraoui. Par la suite, les Nations unies appellent les deux parties au cessez-le-feu et à la négociation. Le processus aboutit avec le plan de paix élaboré par le Secrétaire général qui prévoit, notamment, la tenue d’un referendum d’autodétermination, avec pour choix l’indépendance ou l’intégration au Maroc, 47

et un cessez-le-feu bilatéral. Son application échoit à l’ONU, en coopération avec l’OUA, via la Mission des Nations unies pour le referendum au Sahara occidental (MINURSO). L’Algérie et la Mauritanie y sont associées en tant que « parties intéressées ». Ce plan est accepté par le Maroc et le Front Polisario le 30 août 1988, puis avalisé par le Conseil de sécurité (résolutions 621 du 20 septembre 1988, 648 du 27 juin 1990 et 690 du 29 avril 1991) avant d’entrer en application le 6 septembre 1991. La troisième phase onusienne de traitement du conflit, l’actuelle, est celle des tentatives référendaires et des plans alternatifs. La tenue effective du referendum se heurte en effet à la difficulté de la définition du corps électoral. Selon les termes du plan de 1991, le collège des électeurs doit se baser sur le recensement espagnol de 1974 mis à jour ou sur le fait d’avoir vécu au Sahara, alors espagnol, durant au moins six années consécutives ou de manière intermittente pendant douze ans. Mais, si la mise à jour consiste pour le Front Polisario à tenir compte des décès et naissances –soit une liste d’environ 100 000 noms supplémentaires–, les autorités marocaines imposent d’y ajouter les Sahraouis qui, depuis les années 1950, ont émigré vers la Mauritanie et le Maroc. De plus, elles souhaitent la prise en compte d’une liste additionnelle de personnes dont l’identité sahraouie est définie selon deux principes. D’une part elles considèrent que toute personne originaire d’un territoire ayant été sous tutelle espagnole –soit Tarfaya, Ifni, voire Ceuta et Melilla– est Sahraouie, d’autre part elles revendiquent de lointaines identités tribales sahraouies pour un certain nombre d’individus (K. Mohsen-Finan, 1997, pp.182-186). Ainsi, d’août 1994 à septembre 1995, l’identification des Sahraouis inscrits sur les documents espagnols ne pose pas de problème. Mais celle de ceux n’ayant pas été présents au Sahara occidental au moment du recensement de 1974 crée rapidement la polémique. Face à ces difficultés, le Secrétaire général de l’ONU suspend le processus d’identification le 8 mai 1996. La nomination de James Baker III au poste d’Envoyé spécial du Secrétaire général permet de relancer l’application du plan de 1991 avec la signature par les deux parties des accords de Houston le 16 septembre 1997. Ces accords stipulent que les membres des tribus contestées se présenteront individuellement devant une commission d’identification. Mais, après deux réunions réunissant les deux parties sous l’égide de l’ONU à Londres et à Berlin en 2000, le Maroc conteste les listes alors définies et souhaite y ajouter 65 000 nouvelles personnes. Le processus référendaire est à nouveau bloqué et de nouvelles options sont alors envisagées. Toujours en 2000, Rabat propose en effet la voie d’une solution politique négociée. Mais celle-ci est entendue dans le cadre, non négociable, de la souveraineté marocaine. Le Front Polisario refuse en s’en remettant au principe du referendum. Du côté de l’ONU, malgré le 48

vote de résolutions appelant à l’organisation de ce referendum, James Baker III tente de dépasser le blocage du processus référendaire en proposant un premier plan alternatif en mai 2001 reprenant la proposition marocaine de 2000 : une large autonomie du Sahara occidental dans le cadre du royaume marocain. Devant le refus du Polisario, le Secrétaire général des Nations unies, Kofi Anan, propose une nouvelle option le 19 février 2002. Inédite, mais rejetée par les deux parties, elle consiste à une division du territoire entre Marocains et Sahraouis. Enfin, l’Envoyé spécial du Secrétaire général présente un nouveau plan, sorte d’hybride des précédents, proposant la tenue du referendum d’autodétermination après une période d’autonomie de quatre à cinq ans. Cette fois-ci le Front Polisario accepte tandis que le Maroc s’y oppose. En somme, l’ONU a jusqu’à présent échoué dans sa mission au Sahara occidental, celui-ci étant toujours considéré comme en voie de décolonisation. La présence maintenue de la MINURSO en atteste d’elle-même. Cependant, il convient de mettre quelques réussites au crédit des Nations unies comme l’instauration et le respect depuis presque seize ans du cessez-le-feu entre les FAR et l’ALPS. De plus, l’application des mesures de confiance liées au processus de paix a permis quelques progrès sur le plan humain. Ainsi, tous les prisonniers de guerre marocains ont été libérés et des familles sahraouies, séparées depuis plus de trente ans entre les camps de Tindouf et la zone du Sahara occidental sous administration marocaine, ont pu se retrouver à l’occasion de visites organisées par la MINURSO. Pour le Front Polisario, l’ONU constitue donc le cadre de référence de règlement du conflit et il souhaite la voir s’y impliquer pleinement et tout au long du processus. Comme pour ce qui est de l’UA, les principes sur lesquels se fondent les Nations unies viennent en effet alimenter ses thèses et son argumentation s’appuie très largement sur le Droit onusien. L’instance intergouvernementale revêt aussi une grande importance du point de vue marocain, mais d’une manière sensiblement différente. Si le Maroc a claqué la porte de l’OUA, il semble peu probable qu’il fasse de même à New-York. En effet, le royaume est signataire du plan de paix de 1991 et membre de l’ONU. La reconnaissance internationale de sa souveraineté sur le Sahara occidental passe donc nécessairement par cette institution. Cependant, à la différence du Polisario, le Maroc tente de s’affranchir des principes internationaux pour régler l’affaire saharienne en dehors du cadre de l’ONU et souhaiterait voir celle-ci réduite à une fonction de reconnaissance, en dernière instance, de ses desseins.

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A l’échelle internationale, la question du Sahara occidental ne revêt donc de réelle importance que pour les pays du Maghreb. Les autres Etats du monde qui s’y impliquent ne semblent le faire qu’afin de maintenir une certaine stabilité dans la région, en particulier au sein des relations algéro-marocaines. Quelques autres cependant, comme la France pour le Maroc ou le Venezuela pour la RASD, y tiennent un rôle plus important en raison des relations particulières qui les lient avec l’une ou l’autre des parties en conflit. L’engagement du reste de la communauté internationale se limite bien souvent au soutien diplomatique à l’occasion des votes des résolutions de l’ONU. Enfin, la faible mobilisation des gouvernements est à l’image de celle des opinions publiques qui sont globalement peu informées en dehors des cas du Maroc, bien entendu, et de l’Espagne. Que ce soit à l’échelle régionale, continentale ou mondiale, le Maroc et le Front Polisario poursuivent des stratégies différentes. Le premier tente de faire du Sahara un conflit bilatéral –dénonciation de l’implication algérienne– sinon purement interne –plan d’autonomie comme solution unilatérale de règlement. Ainsi sollicite-t-il les Etats du monde dans le cadre de discussions uniquement bilatérales afin d’obtenir le maximum d’appui lors des votes de résolution à l’ONU. Cette stratégie est actuellement illustrée par les présentations successives du plan d’autonomie à la France, puis à l’Espagne, aux Etats-Unis, au Sénégal, à la Tunisie, etc. avant de le soumettre au Conseil de sécurité qui statuera dessus en avril 2007. A l’inverse, exploitant les outils juridiques –globalement favorables à ses thèses– définis par l’UA et surtout par les Nations unies, le Front Polisario s’efforce d’internationaliser la lutte politicodiplomatique pour aboutir à un règlement conforme au Droit international.

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CONCLUSION
En somme, le rapport de force est, dans les faits, plutôt en faveur du Maroc alors qu’en théorie, du point de vue juridique, l’avantage est au Front Polisario. Dès lors, si la résolution de ce conflit respecte le strict cadre des principes onusiens, le referendum serait –enfin– réalisé et le Sahara occidental deviendrait certainement indépendant. A l’inverse, si les Etats membres dessaisissaient l’ONU de ce dossier ou la réduisaient à acter une décision définitive prise en son dehors, l’annexion marocaine serait probablement consacrée. Ces deux hypothèses semblent partagées par les deux parties tant elles déploient d’efforts pour faire évoluer le dossier dans la direction qui leur est la plus favorable. Plus prosaïquement, il est difficile de cerner quelle sera la suite possible à ce conflit ouvert il y a maintenant plus de trente ans. Comme il a été vu dans la seconde partie de cet exposé, toute concession de l’une ou l’autre des parties semble difficilement envisageable. Du moins en l’état actuel des choses. En pariant sur le délitement du sentiment nationaliste sahraoui avec l’exil le Maroc a fait fausse route tandis que le Front Polisario semble s’enliser dans un processus sur lequel il a de moins en moins de prise, surtout depuis le cessez-le-feu de 1991, brandissant de manière tout à fait inefficace le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Seule une impulsion extérieure assez vigoureuse paraît en mesure de lancer un véritable processus de paix fixant définitivement le statut du Sahara occidental. Peut-être l’implication croissante des Etats-Unis y parviendra-t-elle ? Ou bien alors un ou des évènement(s) suffisamment fort(s), dans les faits ou symboliquement, viendront-t-ils bouleverser l’équilibre, stérile, de cette situation de « ni guerre-ni paix » ? En suivant cette seconde option, les regards tendent à se porter sur les manifestations et actes d’inspiration indépendantiste qui agitent la zone du Sahara occidental sous administration marocaine, surtout depuis mai 2005. C’est sur ces questionnements, et sans véritablement de réponse, que je conclus cet essai d’étude géopolitique du Sahara occidental. Il est en effet bien souvent futile de disserter sur le futur tant les actions humaines sont imprévisibles… Cet essai d’analyse demande à être complété dans les mois qui viennent, ne serait-ce que pour le mettre à jour des développements de l’actualité. Mais aussi parce que la bibliographie sur laquelle il s’appuie est à ce stade relativement faible. Les connaisseurs de la question ne manqueront pas de remarquer l’absence de référence à des ouvrages majeurs tels Sahara occidental : origines et enjeux d’une guerre du désert de Tony Hodges (1987) ou

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encore Le Commandeur des croyants, la monarchie marocaine et son élite de John Waterbury (1975). Par ailleurs, cette étude présente des limites plus graves sur le plan de la connaissance de la situation étudiée. La plus importante est sans nul doute le peu de prise en compte des Sahraouis vivant dans la zone du Sahara occidental sous administration marocaine. Etant donnée la situation dans cette zone, surtout dans le contexte actuel de tension sur fond de manifestations pro-indépendantistes, il est en effet très difficile d’obtenir des informations autres que celles diffusées par les médias marocains. De plus, en l’état actuel de mes recherches, je ne m’y suis pas encore directement rendu pour essayer d’y collecter des éléments de première main. Si je bénéficiais de telles informations, il est fort probable que je modifierais mon propos sur plusieurs points, tout particulièrement en ce qui concerne le nationalisme sahraoui, ici considéré du seul point de vue des camps. Une autre critique, épistémologique pour sa part, est à apporter. Adoptant la démarche analytique géopolitique, j’ai maintes fois glissé dans ses travers en personnifiant des « choses » comme les Etats, les organisations, etc. En aucun cas je ne les considère animés d’une quelconque autonomie de fonctionnement, d’un quelconque dynamisme qui seraient extérieurs à l’action sociale et, partant, à l’action humaine. Si la deuxième partie remédie quelque peu à cette dérive en s’attachant à souligner le rôle des acteurs et des groupes sociaux dans ces « choses » que sont les Etats ou les organisations cités, la troisième partie illustre parfaitement cet abus de langage. Enfin, à l’issue de cet essai et de l’exposé des principales limites et critiques qu’il convenait d’y apporter, quelques pistes de recherche peuvent être esquissées. Elles sont à rattacher aux recherches que j’ai déjà menées sur la société sahraouie des camps et sur son espace d’exil (2004, 2005) et à celles vers lesquelles je tends dorénavant, schématiquement sur un questionnement reliant la notion d’identité à celle de territoire. Une piste majeure, consubstantielle au conflit même et aux tentatives de son règlement, est à creuser dans la définition, sinon la notion, d’identité sahraouie. C’est bien parce qu’il existe un sentiment nationaliste sahraoui au sein des groupes de l’ex Sahara espagnol que ceux-ci revendiquent leur indépendance et, pour ceux qui ont rejoint les camps de Tindouf, proclament leur « unité nationale » le 12 octobre 1975. Ou, plus prudemment, disons que l’identité sahraouie est la matrice sur laquelle repose la lutte menée par le Front Polisario et, de plus en plus, par les divers groupes et individus multipliant les actions pro indépendantistes dans la partie du Sahara occidental sous administration marocaine. 52

De plus, l’identité sahraouie est mise en question –manipulée diraient d’autres– par le Maroc. Après l’avoir niée dans un premier temps, les dirigeants marocains la présentent dorénavant comme une identité régionale, emboîtée dans l’identité marocaine. C’est, par exemple, la présentation de nombreuses personnes non-inscrites au recensement de 1974 aux commissions d’identification pendant l’établissement des listes électorales pour le referendum. C’est aussi la mise en avant de Sahraouis ralliés aux thèses annexionnistes, tels ceux ayant rejoint « la mère patrie » après avoir été membres du Polisario ou, le cas plus personnel, de Khalil Enna Ould Errachid, président du CORCAS. Ainsi, il convient d’une part de s’interroger sur ce que représente et implique le fait de se dire « sahraoui » et, d’autre part, dans ce contexte conflictuel, de questionner la mobilisation politique de cette identité. Par ailleurs, pour ceux d’entre eux qui se revendiquent Sahraouis et sont favorables aux thèses indépendantistes, il paraît nécessaire d’interroger cette identité à travers la dichotomie camps/ « territoires occupés ». En effet, il s’agit là de deux groupes, de plus en plus distincts à mesure que se prolonge la partition du Sahara occidental et l’exil sur la hamada de Tindouf, mais se revendiquant d’une même identité et d’un même combat. Néanmoins, les contextes sont, de part et d’autre du mur de défense, complètement différents. Les Sahraouis des camps vivent depuis plus de trente ans une situation d’exil et mènent, entre autres, une lutte militaire –même suspendue par le cessez-le-feu, l’état de guerre demeure. Au sein de l’espace des camps ils jouissent d’une large autonomie politique leur ayant permis de créer leur propre structure politico-administrative, la RASD. Dans la zone du Sahara occidental sous contrôle marocain, les Sahraouis demeurent dans leur pays mais ils y sont dorénavant en situation de minorité et y vivent sous l’administration d’un Etat qu’ils assimilent à un « occupant ». Leur liberté d’expression y est très limitée, a fortiori quand ils l’utilisent pour affirmer des idées indépendantistes ou pour réclamer la réalisation du referendum d’autodétermination44.

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« Amnesty International demande aux autorités marocaines de cesser de pénaliser le travail pacifique des défenseurs sahraouis des droits humains et de protéger le droit de tous les Sahraouis d’exprimer pacifiquement leur opinion, y compris sur la question du Sahara occidental, sans crainte de représailles. » In. AMNESTY INTERNATIONAL « Maroc et Sahara occidental : il faut que cesse le harcèlement judiciaire des défenseurs sahraouis des droits humains ». Communiqué de presse. 6 février 2007.

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Titres de presse
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