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29/10/12 LeTemps.

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opinions Vendredi12 octobre 2012

OGM: quand le parlement gifle sa communauté scientifique
Par Fath i Der der

Fathi De rde r, conse ille r national PLR vaudois, e st indigné par la re conduction sans discussion du moratoire sur le s OGM par le parle me nt, alors que de s scie ntifique s mandaté s par le Conse il fé dé ral ve naie nt de conclure , aprè s 7 ans de travaux, que le s OGM sont inoffe nsifs
Dans l’indifférence générale, le parlement fédéral vient de prolonger le moratoire sur les OGM. Un acte contraire à toute logique scientifique, et politique: le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) a consacré cinq ans à étudier le sujet, sur mandat du Conseil fédéral. Il a publié ses conclusions en août: les OGM ne présentent aucun risque. Des conclusions balayées par le parlement. Pire: le sujet n’a même pas été évoqué. Le message de Berne à sa communauté scientifique est limpide: dans le meilleur des cas, elle ne sert à rien. Dans le pire des cas: elle est corrompue. Retour sur un feuilleton inquiétant. Novembre 2005. Le peuple suisse approuve un moratoire «pour une agriculture sans OGM». Quelques jours plus tard, le 2 décembre 2005, le Conseil fédéral lance le Programme national de recherche «Utilité et risques de la dissémination des plantes génétiquement modifiées» (PNR 59). Objectif: trouver des réponses aux questions, aux inquiétudes légitimes de la population. Etude confiée au FNS. Des dizaines de chercheurs se mettent au travail dans plusieurs universités, à l’EPFZ, ou dans des laboratoires fédéraux de recherche comme Changins… Cinq ans d’études, 12 millions de francs: les meilleurs spécialistes du pays sont mobilisés. Le chantier est vaste, et pour cause: l’objectif est de permettre à la classe politique suisse de se faire une opinion sérieuse, argumentée. Le PNR 59 est la raison d’être du moratoire: on se donne cinq ans pour mieux savoir, mieux cerner les risques. Juin 2010. Les résultats du PNR 59 ne sont pas encore connus. Le Conseil fédéral décide de prolonger le moratoire. C’est cohérent: il veut permettre la poursuite et l’achèvement du programme «sans pression politique», dit-il. Moritz Leuenberger précise alors, à raison: «L’état actuel des connaissances ne permet pas de dire si l’agriculture biotechnologique peut coexister sans risque aux côtés de celle biologique. Il est dès lors judicieux d’attendre avant d’élaborer des dispositions d’exécution pour la culture d’OGM en plein air.» Il estime qu’un délai supplémentaire, jusqu’en 2013, est nécessaire pour connaître les risques. Deux ans passent. Août 2012. Le comité directeur du PNR 59 présente ses conclusions à la Commission de la science et de l’éducation du Conseil national. Les conclusions sont rassurantes, les spécialistes sont catégoriques: les OGM ne présentent «aucun risque, que ce soit pour la santé ou pour l’environnement». Clair, précis. Le comité précise, avec la rigueur scientifique qui caractérise notre pays: «Dans les conditions actuelles, le bénéfice économique de cette biotechnologie pour l’agriculture en Suisse est modeste. A l’avenir, il pourrait toutefois s’améliorer, avec l’entrée en jeu de variétés combinant différentes caractéristiques, telles qu’une résistance aux herbicides et aux maladies.» Membre de ladite commission, j’écoute attentivement. N’étant ni pro, ni anti-OGM (car, pour être
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franc, je n’y connais rien, comme 98% du parlement), je me dis alors que ce rapport devrait permettre de lever le moratoire. Je me trompe lourdement. Il a un défaut rédhibitoire: il n’est pas dans l’air du temps. Pour être tendance (et pour être réélu), il faut être anti-OGM, à Berne. Soyons clairs: quand on a, face à soi, une coalition constituée des paysans, des écologistes et des consommateurs, on est politiquement mort. Nos braves scientifiques se sont donc fait agresser en commission: présumés coupables, sur toute la ligne. Coupables d’être téléguidés par l’industrie de la pharma. Ils sont repartis groggy. Deux mois plus tard, le parlement prolonge le moratoire sans même ouvrir un débat sur la question. Fin de l’histoire. Je le rappelle: ces scientifiques n’avaient rien demandé. C’est la Berne fédérale qui les a sollicités: «On veut un rapport!» Et quand le rapport est fini: poubelle. Aux chercheurs du FNS, on préfère les conclusions farfelues d’un obscur professeur de l’Université de Caen. Car, visiblement, on ne veut pas parler sérieusement des OGM. Ces trois lettres, au lieu d’être un sujet politique, sont devenues l’exutoire de mouvements qui ne peuvent ou ne veulent pas s’attaquer aux vrais problèmes. Résultat, nos scientifiques commencent à développer une pointe de lassitude, voire de mépris, face aux gesticulations d’élus emportés par leurs dogmes et le populisme ambiant. Comme me le disait récemment un chercheur: «C’est pathétique et énervant.» La classe politique suisse gifle sa communauté scientifique. Nous la décrédibilisons, en l’estimant manipulée. C’est une accusation grave, mais surtout totalement infondée: le FNS est une fondation indépendante des milieux privés (et politiques). Les membres sont tous des académiques. Gérée par les scientifiques, pour les scientifiques. C’est ce qui en fait la valeur, un modèle à l’étranger et un gage d’objectivité. Il convient aujourd’hui de clarifier cette question, par honnêteté envers le FNS, et tous nos chercheurs. J’ai déposé une interpellation en ce sens, et il faudra que le Conseil fédéral y réponde: considère-t-on, aujourd’hui en Suisse, que nos chercheurs ne sont pas crédibles? Ou qu’ils ne servent à rien? Avonsnous dépensé 15 millions pour rien? Si on le pense, ayons le courage de le dire clairement: nous, parlementaires, avons la science infuse. On pourra dorénavant se passer des chercheurs, et d’informations fiables sur des problèmes sérieux. On pourra se contenter de discussions de café du Commerce. On sera tranquille, entre nous: un parlement d’apprentis sorciers.

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Alain de Weck

Bravo ! Enfin un parlementaire helvétique capable de penser par lui-même et ayant le courage de défendre la science comme principe de gouvernance politique. Car c’est de cela dont il s’agit. Les OGM ne sont pas l’objet de ce débat, mais bien la confiance que les élus de ce pays font encore à la grande majorité des chercheurs et scientifiques universitaires de ce pays. La gouvernance politique s’est longtemps basée sur la religion ; ce n’est plus guère le cas à part certains pays musulmans. Dans les démocraties occidentales, les procédés scientifiques traditionnels sont devenus jusqu’à peu la base de décisions politiques. Ce procédé consiste à expérimenter sans parti pris jusqu’à l’obtention de résultats reproductibles et cohérents. Sur cette base, il est possible alors de formuler une hypothèse ou la conclusion la plus plausible du moment. C’est ce que certains appellent la « vraie » science. Mais depuis quelques décennies se développe une autre science qualifiée de pseudo-science ou science parallèle. Là, le processus intellectuel est inverse. On formule d’abord l’hypothèse ou la conviction et l’on sélectionne ensuite parmi les faits et les résultats expérimentaux ceux qui pourraient appuyer la thèse choisie. Il n’y a probablement pas de meilleur exemple de ces processus intellectuels différents que la controverse continue sur les OGM. En ce qui concerne la sécurité alimentaire pour l’homme et l’animal, la vraie science a amplement démontré que les aliments OGM autorisés ne causent pas plus de risques que les aliments naturels correspondants, en fait plutôt moins. Mais les idéologues dévots d’une nature intangible et vertueuse continueront à lancer au visage des politiques des conclusions basées sur des expériences sélectionnées mais technologiquement non valides , comme la dernière étude de Séralini. Que la gouvernance politique s’appuie désormais en partie sur cette science parallèle, par opportunisme de suivre une opinion publique manipulée par la communication de masse, ne laisse rien augurer de bon. J’y reviendrai. Prof.Dr. med Alain de Weck , scientifique retraité non subventionné par Monsanto.