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Pour une réévaluation de la démocratie, avec Machiavel et Spinoza « L'histoire de la démocratie nous offre une combinaison bien remarquable

d'utopies et de mythes ». -Georges Sorel, Réflexions sur la violence. 0. Les rapports entre démocratie et utopie peuvent -doivent- être envisagés sous de multiples angles, et il est peu probable qu'une seule perspective parvienne à en rendre compte de manière satisfaisante et exhaustive. Il paraît donc préférable, au vu de tous ces angles d'approche, de n'en choisir qu'un, pour le traiter avec la conséquence qu'il mérite, dût-on laisser de côté des pans entiers de la problématique hors de notre réflexion. C'est le choix que je fais ici en choisissant de ne pas traiter des mérites respectifs des diverses constitutions politiques, procédé qui a eu une grande fortune depuis Platon(1), pour me pencher sur les rapports qu'entretiennent la représentation -qu'elle soit du fait de l'imagination ou de la construction rationnelle- de la démocratie et la démocratie effective. Car on peut bien lire ainsi l'intitulé du débat, à savoir que la démocratie, en tant qu'utopie, c'est à dire représentation sans réalité effective, est vouée à demeurer une sorte de chimère de la pensée politique, tant son application dans la réalité paraît éloignée de ce qu'on attend d'elle. Une fois cette problématique dégagée, reste à formuler notre thèse, qui sera la suivante: il est possible que les attaques contre la démocratie résultent -pour une part- du fait que nous évaluons la démocratie effective en regard d'une démocratie conçue in abstracto(2). Ce modèle étant éminemment supérieur à toute application concrète, nous ne pouvons qu'être déçu par la démocratie qui, dans la réalité, n'est jamais à la hauteur de ce qu'elle avance. Ce qui apparaît ici, c'est que la manière dont nous abordons la démocratie lui porte immanquablement préjudice, et l'on est en droit de se demander s'il n'existe pas d'autres angles d'approche qui nous présenteraient la démocratie sous un jour plus favorable; et le cas échéant, il nous faudra déterminer lequel semble le mieux fondé. 1. Il s'agit donc bien ici de commencer par le diagnostic d'un certain « préjugé idéaliste » qui fausse notre jugement sur la démocratie en l'évaluant à l'aulne de principes prescriptifs abstraits, comme s 'il était impossible que l'idée de la constitution démocratique idéale puisse s'incarner dans le réel sans subir la moindre dégradation, la moindre altération. Si cette dichotomie platonicienne entre une idéalité pure et une réalité qui l'est beaucoup moins nous est familière, encore faut-il se demander quelle sont les raisons de cette dégradation que le mouvement d'incarnation impose à l'Idée. Il paraît certain que derrière l'imperfection ontologique du réel se dissimule en fait une réalité complexe et contingente qui s'avère réfractaire au déterminations que l'Idée aimerait lui imposer. Ce à quoi se heurte l'Idée dans le mouvement d'incarnation, c'est le réel dans sa rugosité, dans son infinie complexité qui rend toute détermination par l'Idée périlleuse,incertaine et déçevante. D'une certaine manière, le réel est ce que l'Idée peine à atteindre, et qui ne pourra être atteint qu'au prix de sacrifices(3). Mais si l'on s'écarte maintenant du schéma platonicien, et que l'on évacue cette hiérarchie ontologique qu'il met en place entre le monde de la matière et le monde des Idées, on en viendra plutôt à penser que si l'Idée peine à s'incarner telle-quelle, c'est avant tout pour la double raison que l'esprit qui forge cette idée prend seulement en compte un certain nombre de paramètres, et que ces paramètres sont choisis de manière subjective. Autrement dit, l'esprit qui construit l'idée opère par schématisation, incapable qu'il est de prendre en compte l'ensemble du réel, et cette schématisation implique un choix subjectif concernant les paramètres à prendre impérativement en compte. D'où cette conclusion fort simple que l'Idée diffère nécessairement du réel parce qu'elle est schématique. Lors de l'application concrète, le schéma ne peut pas recouvrir le réel selon toutes ses aspérités(4). 2. Plutôt donc que de céder au pessimisme et d'abandonner la démocratie à son sort de chimère sans avenir concret, ne pouvons nous pas tenter, en réfléchissant sur ce mouvement

et à montrer comment sa théorie anthropologique tirée de l'Ethique trouve son prolongement naturel dans la politique. Deuxièmement. qui devient praxis de la saisie d'une bonne occasion. c'est d'emprunter la voie d'un réalisme politique. qu'entend-on lorsqu'on parle de virtù ? De la force de décision du politique qui sait avant tout saisir l'occasion favorable que lui fournit le réel. s'il possède cette virtù. et troisièmement. l'énergie de projection du politicien qui saisit l'occasion que lui fournit la fortuna pour informer le réel selon ses plans. et c'est pourquoi il échoue toujours à faire tenir ses grands projets dans un cadre si étroit. les passions. 4. Cette analyse est en grande partie reprise dans le dernier ouvrage inachevé de Spinoza. Premièrement. et chez l'homme.à savoir: le réel est premier vis-àvis des idées qui veulent l'informer. que la virtù n'est qu'une concrétisation habile de ce que le réel ouvre comme potentialité. nous le verrons. L'entreprise de Spinoza va consister à reprendre les concepts machiavéliens dans la perspective de son rationalisme intégral. Ce dernier ne s'était en effet intéressé qu'à l'aspect politique le plus empirique(8). c'est l'homme. donc. qui rêve une constitution idéale et cherche ensuite à l'imposer de force à un réel qui a toutes les raisons de s'y opposer est le signe d'une méconnaissance du politique: l'idéalisme cherche à briser les limites de la fenêtre d'action ouverte par la fortune. de savoir comment il peut-être possible de limiter cette dégradation en déterminant ce qui précisément la produit ? Ce qui. c'est la force d'âme et de prise de décision. On peut dire sans trop s'avancer que Spinoza vient combler les vides laissés par la pensée de Machiavel. Nous trouvons donc chez ces deux auteurs les bases d'une vision réaliste qui nous offre une . Mais il nous faut aller plus loin: qu'entend-on concrètement lorsque l'on parle de fortuna ? Nous avons parlé d'une conception de la mutabilité du réel proche de Héraclite. nous amènera progressivement à sortir du « présupposé idéaliste ». Ce à quoi nous enjoint Machiavel. possède des limites précises. Si nous soulignons fortement ce point. les rapports toujours différents. empêche d'atteindre à la stabilité politique: les résultats sont sans cesse recalculés. Ce nouage problématique entre une idée politique et une réalité rétive a reçu chez Machiavel un traitement qui nous paraît des plus justes.d'incarnation. le philosophe florentin entend la nécessité dans ce qu'elle a d'imprévisible. la prise en compte des conflictualités dans la théorie politique. un idéalisme tel que nous l'avons décrit plus haut. c'est bien parce que la mutabilité du réel. mais il nous faut dépasser ce dernier pour voir que ce que vise Machiavel est davantage anthropologique: ce qui fait la mutabilité. Ce qui signifie que la fortuna est en quelque sorte première face à la virtù. Les passions sont la glaise avec laquelle le politique façonne l'État. l'exigence de pragmatisme. Quant à la virtù. et s'était tenu éloigné du terrain philosophique. C'est pourquoi Le Prince accorde tant d'importance à la manière dont le souverain peut et doit user des passions de ses sujets pour conserver son trône. le Traité Politique. A l'inverse. un éventail de possibles en nombre fini. selon le mot d'André Lang(5). Il y reprend les trois traits majeurs du réalisme politique du florentin. plutôt que de rêver à une constitution idéale qu'aucune opportunité réelle ne nous permettra jamais de concrétiser. et que le politique. Soit à considérer « la vérité effective des choses plutôt que l'imagination qu'on s'en fait »(6). Ce cadre. c'est le réel tel qu'on doit « faire avec » la « fortune aux arcanes inscrutables ». que la question politique ne peut se comprendre qu'eut égard à la question anthropologique. Pour Machiavel. Lorsqu'il parle de fortuna. de comprendre la politique « par le bas ». c'est parce qu'il pointe la révolution que notre esprit doit opérer dans sa manière d'envisager la question du politique -et incidemment de la démocratie. C'est pour lui la règle de toute action politique. connaît parfaitement. cette ouverture. C'est donc le nouage. Et encore. Et si l'on parle de dialectique. la conjonction d'une opportunité fournie par la fortuna et saisie par la virtù qui signe le procès de l'action politique et de la constitution des États. la fortuna fournit un cadre déterminé dans laquelle une action politique peut s'insérer. lorsqu'il analyse la politique à travers la dialectique de la fortuna et de la virtù. dans un sens héraclitéen. l'impératif politique que constitue la construction et le maintien de l'État(7). 3. Et même plus.

aussi reconnaissant qu'un prince. VIII-22. et notamment les princes »(10). il s'agir de maintenir l'État et de le conserver. 2003/3 – Tome 66. (8) Le Prince ne contient en effet que des règles empiriquement déduites d'exemples . Pour Machiavel. et clairement. Chapitre XV. qu'est-ce que ce réalisme politique nous enseigne sur la démocratie. on peut en accuser tous les hommes personnellement. (3) « L’impossible c’est le Réel. et que la multitude elle même s'avère une garantie de sagesse. que dis-je ? Il le sera plus encore que le prince le plus estimé pour sa sagesse. Machiavel est absolument favorable à la démocratie: « Un peuple qui commande. XIX-37. Tout d'abord. Le Prince. II-3.alternative de choix à notre habituelle vision idéaliste de la politique. C'est qu'au dessus de leur progression vers un plus grand bien se dresse. avec Machiavel et Spinoza. et de l'envisager non à partir de ce qu'il devrait être. mais davantage à ce qu'il pourrait être si l'on profitait davantage des opportunités que la fortune nous ouvre. « Une carte n'est pas le territoire ». (5) André Lang. République. sous l'empire d'une bonne constitution. plus mobile. (4) Ce que résume l'aphorisme bien connu d'Alfred Korzybski. et quelle était l'opinion de ces deux auteurs à son sujet ? Dans son Discours sur la première décade de Tite-Live. le pari de l'intelligence collective. Cette dernière phrase met bien l'accent sur la versatilité du prince ou du leader. La dialectique de la fortune et de la virtù chez Machiavel. Deuxièmement. La logique du fantasme.Jacques Lacan. dès lors que l'on admet qu'un seul est aussi peu fiable. un prince qui a su se délivrer du joug des lois sera plus ingrat. sera aussi stable. 5. (7) Cf. le risque moral que représente le pouvoir remis entre les mains d'une minorité. Le Prince. et parier une plus grande croissance en se vouant à une élite éclairée et en prenant le risque du despotisme est un bien faible gain à espérer. 6. Voilà qui devrait contribuer à mener le philosophe et le politique à faire. à changer notre approche du politique. sinon moins que plusieurs. comme le dit Machiavel. plus imprudent que le peuple »(9). Il est désormais temps de tirer les conclusions auxquelles ces auteurs nous invitent. NOTES: (1) Platon.18. « ce défaut dont les écrivains accusent la multitude. l'impératif machiavélien de « mantenere lo stato ». (6) Machiavel. Archives de philosophie. comme une épée de Damoclès. D'un autre côté. 543c-580c (2) Ce qui équivaut ici à « démocratie idéale ». aussi prudent. XVIII14. et nous touchons là à la question de la démocratie proprement dite. Ce qui a le mérite de tordre le cou à toutes les théories d'un leader ou d'une élite éclairée comme remède à l'ignorance et à l'incompétence du peuple. et pour laquelle les représentations idéales ne sont pas un frein à l'action. La pensée politique efficace est celle qui part du domaine anthropologique pour en déduite une politique « adéquate » qui ne s'embarrasse pas de chimères. mais sans consonance spécifiquement platonicienne ou hégélienne. pour Spinoza également. tout simplement » . idée que Spinoza professera de même: « Il est presque impossible que la majorité d'une assemblée se mettre d'accord sur une seule et même absurdité »(10).

historiques. (9) Chapitre XIX. (10) Discours sur la première décade de Tite-Live. I-58 .