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Dissertation sur le libertinage

« L’habitude de céder à l’instinct qui nous pousse au plaisir des sens », telle est la défini ion qu’offre l’Encyclopédie des Lumières au terme « libertinage », provenant du latin «libert nus» et qui, comme son dérivé « libertin », signifie à la fois « affranchi » et « esclave lib te époque, une évolution assez forte se fait dans les esprits : les hommes prennent alors conscience de leur force et de leur liberté. La première moitié du XVIIème siècle vo it se développer le libertinage dit " érudit ", qui critique essentiellement le pouv oir de la religion. Les libertins de cette époque sont des savants, des érudits, des philosophes, tels que Gassendi, Naudé et Cyrano de Bergerac. Au XVIIIe siècle, la s ignification morale et sexuelle du mot va peu à peu l’emporter sur le sens intellect uel et religieux qu’il avait jusqu’alors, et se développer surtout dans les mœurs amoure uses, pour signifier un jeu fondé sur la séduction. Il n est en effet plus question d une marginalisation de l esprit mais du comportement en société. La romancière Hella S. Haase affirme qu’ « […] un libertinage poussé à l’extrême conduit à une perversion de la erté », dans son roman inspiré des «Liaisons Dangereuses », de Laclos. Ainsi cet auteur étab lit les liens qui existent entre ce mode de pensée et la liberté. Il est alors impor tant de se demander si les libertins sont réellement des êtres libres. Dans un premi er temps, nous verrons que ces derniers demeurent libres dans la mesure où ils ass ervissent autrui. Puis, dans un second temps, il conviendra d étudier les libertin s prisonniers de leur propre système. Enfin, nous étudierons jusqu’où le libertinage peu t conduire le libertin.

Tout d’abord, le libertinage procure deux types de liberté au libertin. Étymologiquement, le mot libertin vient de « libertinus », qui en latin signifie « l aff ranchi ». On peut donc constater que la racine formant le mot « liberté » est des plus s imilaires. Un étroit lien existe donc entre ces deux notions puisque les libertins se veulent être les affranchis du système social de l’époque. La première liberté que procure le libertinage est la liberté d’esprit, qui permet au libertin de remettre en cause les dogmes établis. C est un libre pen seur dans la mesure où il est affranchi, en particulier, de la métaphysique et de la religion. En effet, Il se manifeste au XVIIe siècle et il se démarque par sa liberté de penser et d agir, en général en totale contradiction avec la pensée dominante ; cet te dernière étant dirigée par la religion catholique et la monarchie. Les libertins se considèrent comme avoir été emprisonnés de contraintes ; Le libertinage du XVIIe siècle o uvre donc sur l athéisme. Par exemple, l’écrivain et libre penseur Savinien Cyrano de Bergerac met en scène dans ses œuvres des personnages libertins d’esprit, dont la pers onnalité pourrait se rapprocher de celle de l’auteur, particulièrement dans L’autre mond e : Histoire comique des États et Empires de la Lune (1657). On pourrait dire que, comme le Dom Juan de Molière (bien que figure théâtrale et non romanesque) le liberti n dit « érudit » croit seulement en « deux et deux font quatre ». L incarnation de la liberté intellectuelle semble être parfaitement incarnée par la Ma rquise de Merteuil, dans le roman Les Liaisons Dangereuses, rédigé par Pierre Choder los de Laclos. La lettre 81 prouve l émancipation intellectuelle de la marquise, b ien qu’impensable au XVIIIème siècle. Elle affirme à propos de sa liberté de pensée, « Quand avez-vous vu m écarter des règles que je me suis prescrite, et manquer à mes principe s ? Je dis mes principes, et je le dis à dessein, car ils ne sont pas comme ceux d es autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude ; ils s ont le fruit de mes profondes réflexions. ». On distingue un autre type de liberté que procure le libertinage, connue sous le nom de liberté « de mœurs », qui permet au libertin de se consacrer aux p laisirs charnels avec une liberté qui dépasse les limites de la morale conventionnel le mais aussi, avec un certain raffinement cultivé. Au XVIIIe siècle, le libertinage religieux évolue vers un "libertinage de mœurs". Ce n est plus la liberté de penser q ue revendique le libertin mais la liberté d aimer et de se comporter comme bon lui semble. Le libertinage devient alors synonyme de "débauche". La figure du personn age de Valmont, dans Les Liaisons dangereuses, en devient l emblème. Les libertins

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

des sentiments tels que l orgueil. et qu’il définit de « satisfaction intérieure que nous sen tons à faire telle ou telle chose ». Les victimes des libertins. c est-à-dir e séduire et corrompre ceux qui suivent les dogmes de la société. les libertins jouiront de leur liberté da ns la perversion morale et la quête du plaisir.se disent libres dans la mesure où leur pensée n est pas conforme au système. le maître de philosophie affirme que tout bon libertin agit selon deu x principes : « se procurer plus ou moins de plaisir. écrivit en parl ant d’elle-même. quand son cœur est fermé. mais il pervertit également ses victimes de par ses actes de séduction et de corru                                               . voilà l ennemi digne de moi. comme dirait le maître de philosophie de Thérèse dans Thérèse philo ophe de Boyer d’Argens (1748) . que de n en posséder qu une digne de plaire . et que le libertinage e st supérieur. Ces derniers pensent que se laisser envahir par l’amour et la passion. ils revendiquent leur liberté en asservissant autrui. D’autre part. la Marquise de Merteuil dans la fameuse lettre 81. pour n en pas ma nquer une. voilà le but où je prétends atteindre. même les plus méprisables : plus vains d en avoir eu un certain nombre. Pour illustrer. ils doivent en plus paraître ainsi que condamner le naturel et la sincérité. les chercher sans cesse. bien que l’amour dégage des valeurs positives. dans philosophe. le gain de cette liberté passe malheureusement par l humiliation de personnes restées fidèles aux dogmes et à l a religion catholique. Cependant. qui apparaît comme « le coffret d’argent où se cache le mystère du moi féminin » d’après Tomas de L’insoutenable Légèreté de l’être. qui finit plus au moins pidement par céder devant son « chasseur » ou son « ennemi ». La contradiction posée par la citation d’Hella S. ils ne doivent révéler leur véritable personnalité et leurs sentiments. La femme – ou l est identifiée comme une proie à « entreprendre » et à « conquérir ». A titre d’exemple. les li bertins sont prisonniers de leur propre système : ils se refusent alors à l amour. qui menacerait leur idéal de l iberté. un désir . En effet. La maîtrise de leur conduite est une question de survie. Dans la lettre 4. de Milan Kundera (1984). le Vicomte de Valmont s attaque à la Présidente de Tourvel. Bien que le libertinage procure des libertés au libertin. Un autre célèbre auteur libertin. illustre très bien c e monde d’hypocrisie et de perfidie dans Sopha : « Nous voulons satisfaire notre van ité. L’objectif du libertin est de conquérir la sexualité de sa proie. En effet. Ils sont dans l obligation de toujours mentir. so nt aussi perverties. A titre d’exemple. passer de femme en femme . Ainsi le fait de tomber amoureux deviendrait alors une menace qui les éloign erait de leurs objectifs. pas seulement par amour mais aussi car elle représente le catholicisme . revient à un asservissement humiliant. « ses bras s’ouvrent encor. Haase met en évidence un autre aspect du libertinage. Voilà ce que j attaque. et ne les aimer jamais ». Avec l apparition du libertinage de mœurs. la séduction y est un art complexe que l’on entreprend comme un défi. Crébillon fils. Affranc his de ce dernier. courir après les conquêtes. ». Par exemple. c est pour lui et non pas pou r vous : vous devez donc moins chercher à lui dire ce que vous pensez que ce qui l ui plaît davantage ». sa dévotion. « Vous connaissez la Présidente de Tourvel. on peut dire que la marquise de Merteuil a très bien compris ce principe qu’elle enseigne à Céci le grâce à la lettre 105 : « Quand vous écrivez à quelqu un. son amour conjugal. de porter un masqu e. En aucun cas. faire sans cesse parler de nous . se mettre en scène. En effet. Les libertins sont donc pervertis. le système des libertins n est pas créé seulement pour servir de barrière à l a mour. ». Sa conquête a pour but de prouver que ce système est faible. Valmont dévoile son projet à la Marquise de Merte uil. et affirme ses valeurs de libertin. le libertin est un prisonnier de son propre système . En effet. éviter plus ou moins de peine ». emprisonnés par leur pr opre système. Valmont le prouve dans la lettre 4 en affirmant « J ai bien besoin d avoir cette femme pour m e sauver du ridicule d en être amoureux. il mène aussi à la perversio n. la Marquis e de Merteuil a déclaré dans la lettre 81 : « Ces Tyrans détrônés devenus mes esclaves » ains que « le jouet de mes caprices ou de mes fantaisies ». ou un « amour-propre ». ». ses principes austères. Cependant. comme ces derniers. la vengeance ou la haine guident l es actions des libertins. Il ne s agit pas seulement de renverser une personne mais bien un sy stème tout entier. malgré l affirmation de leur liberté.

La maîtrise de leur conduite est donc une question de survie. éviter plus ou moins de peine ». Cécile reçoit une double éducation : Valmont lui enseigne la vie sexuelle. dont ils deviennent par la suite les amants. de plus en plus prestigieuse s. D’autre part. Le libertin s’enferme donc dans son propre cynisme dans un monde parallèle. il peut arriver que le libertinage ne conduise pas à la chute du libertin. grâce à elle. Les liens entre liberté et libertinage paraissent à première vue très logiques. comme l’affirm ncière Hella S. comparés aux liber tins de mœurs. vous avez fait pl us de prosélytes que moi. qui permet au libertin de conserver ses valeurs de lib ertés (d’esprit et de mœurs). Les libertins se retrouvent dans l obligation de porter un masque aux yeu x de la société. Haase. En retour. Une célèbre figure du libertinage i ncarnant la réussite est le personnage de Georges Du Roy dans Bel-Ami de Maupassan t (1885). A titre d’exemple. cependant il faut que l’ambition et l’arrivisme surpassent l’amour. Le libe rtinage peut donc servir de tremplin au succès. Pour illustrer. qui n avait pas prévu la publication de sa lettre 81. pendant que Mme de Merteuil lui apprend la vie d une jeune fille libertine. cette dernière le considérant comme généreux et bon. le libertinage mène aussi à la chute du libertin. une société à l’époque basée sur les apparences. On peut donc dire que la chute du libertin est provoquée l orsque ce dernier succombe à l’amour (exemple Valmont).ption. Pourtant. peut priver de liberté ses membres dans la mesure où l amour et la sincérité conduisent à être humilié. le piège organisé par Valmont à Madame de Tourv el fonctionne à merveille. Cependant. est un simple employé au bure au des chemins de fer du Nord au début du roman. cette évidence est vraie seulement dans le cas d’un libertinage « modéré ». dans Thérèse philosophe. Le libertin a pour "mission" d éduquer : Valmont se vante de composer « un ca téchisme de débauche » (lettre 110) et affirme dans la lettre 4 : "nous prêchons la foi chacun de notre côté. Enfin. celle a vec Madeleine Forestier lui offre la renommée. Cet homme au caractère arriviste et séducteur. le maître de philosophie pervertit son apprentie en lui enseignant les valeurs du libertinage de mœurs : « Toutes les actions de notr e vie sont dirigées par ces deux principes : se procurer plus ou moins de plaisir. il devient le gendre de l homme le plus riche de Paris. le libertinage n est que calcul et maîtrise absolue d e soi. ils sont esclaves d un système qui les emprisonne et les priven t de l amour. et peuvent le c onduire à sa chute. Son ave nture avec Clotilde de Marelle favorise son entrée dans le monde parisien. Cette dernière correspondance est des plus dangere uses puisque la marquise se livre à Valmont avec une très grande sincérité et explique s a manière d évoluer en société. sont aussi condamnés non pas par l’amour mais par Dieu lors d’un libertin                               . et sa quête du plaisir est sans espoir car jamais elle ne sera satisfait e entièrement. Cécile est alors rapidement pervertie par ses deux tuteurs et selon les paroles de Valmont. voire rejeté de leur propre milieu. Cette dernière est l ultime échelon pour Duro y car. comme Cécile. la chute d’une lib ertine est causée par la découverte de ses actions secrètes aux yeux de la société (exempl e Merteuil). « l écolière est devenue presqu e aussi savante que le maître » (lettre 110). Suzanne Walter. Tandis qu’un libertinage « poussé à l’extrême ». comme si « s a modestie en doublait le mérite ». Cette évid ence est renforcée par l’étymologie. Par contre. il me semble que dans cette mission d amour. Pour le bien de leur réputa ils ne doivent révéler leur véritable personnalité et agir de manière à donner une bonne im age de leur personne." Cécile et Danceny sont les apprentis de Mme de Merteuil e t de Valmont. on peut dire que la chute finale des figures liberti nes des Liaisons Dangereuses est due à la perte de cette maîtrise : Valmont est vai ncu par sa passion et sa rancune envers Madame de Merteuil. En effet. l humiliation d autrui devient nécessaire pour atteindre ce droit. progressera rapidement dans le do maine du libertinage en prenant son maître de philosophie comme amant. enfin sa relation avec Madame Walte r (qu’il essaye de conquérir dans le texte 4 du corpus) lui sert de tremplin afin d’ac céder au triomphe suprême. à tel point qu’il parviendra au sommet de la pyramide sociale parisienne. jusqu’où le libertinage mène-t-il le libertin ? Bien qu’il conduise à la perversion de la liberté. Son ambition de grandir socialeme nt est asservie par ses nombreuses conquêtes féminines. On pourrait se demander si les libertins d’esprits. Thérèse. mais au contraire à sa réussite. Cependant.

. En effet ce der nier reçoit différents signes du mécontentement divin tout au long de la pièce.age poussé à outrance. qui ne croit aucunement en la religion et qui comme t des sacrilèges (car il ne respecte ni mariages ni enterrements). C’est le cas de la figure libertine théâtrale la plus célèbre de tous es temps. avant qu e celui-ci le happe dans les flammes de l’enfer. Dom Juan de Molière. Le personnage de Dom Juan étant plu s un libertin d’esprit qu’un libertin « de mœurs » expliquerait peut-être le fait que sa pun ition soit divine.