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ENCEP-478; No. of Pages 7 L’Encéphale (2012) xxx, xxx—xxx

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MÉMOIRE ORIGINAL

Le syndrome d’Asperger dans les œuvres de fiction actuelles
Asperger syndrome in contemporary fictions F. Pourre a, E. Aubert a, J. Andanson a,b, J.-P. Raynaud a,∗,c
a

Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, CHU de Toulouse, hôpital La Grave, TSA 60033, 31059 Toulouse cedex 9, France b Centre ressources Autisme, 31059 Midi-Pyrénées, France c Inserm URM1027, université Paul-Sabatier, 31062 Toulouse, France Recu le 3 mai 2011 ; accepté le 28 septembre 2011 ¸

MOTS CLÉS
Syndrome d’Asperger ; Autisme ; Culture ; Fiction

Résumé Les personnages avec syndrome d’Asperger se multiplient dans la littérature, au cinéma et à la télévision. Le grand public découvre ainsi l’existence d’une extrémité du spectre autistique, éloignée des représentations anciennes. Un groupe de cliniciens expérimentés a examiné de facon systématisée les œuvres de fiction, produites entre 2000 et 2010, mettant en ¸ scène un personnage avec syndrome d’Asperger. Plus de 30 œuvres ont ainsi été répertoriées puis analysées avec une méthode adaptée du focus group. Les objectifs étaient de repérer les fonctions de ces personnages et d’essayer d’expliquer ce récent phénomène. Cinq fonctions principales ont été retenues : ces personnages intriguent, fascinent, suscitent l’empathie, parfois le rire par comique de situation et ils interrogent notre vision du monde. Quatre hypothèses explicatives sont discutées : l’information et la sensibilisation ; l’évolution du concept de « héros » vers des figures du milieu scientifique et de la communauté « Geek » ; une facon ¸ métaphorique d’envisager ces héros comme symboles d’une société future hyper systématisée, en mal d’empathie et enfin la résonance personnelle. En conclusion, la diffusion de tels personnages de fiction et de leurs caractères spécifiques contribue à faire du syndrome d’Asperger une composante culturelle de notre société moderne. © L’Encéphale, Paris, 2011. Summary Background. — During recent years, fictions featuring a character with Asperger syndrome have been increasingly produced in literature, cinema and TV. Thus, the public has gradually discovered the existence of this specific category of autism spectrum, which is far removed from old popular representations of autistic disorders, often associated with mental retardation.

KEYWORDS
Asperger Syndrome; Autism; Culture; Fictions

Auteur correspondant. Adresse e-mail : raynaud.jph@chu-toulouse.fr (J.-P. Raynaud).

0013-7006/$ — see front matter © L’Encéphale, Paris, 2011. doi:10.1016/j.encep.2011.12.009

Pour citer cet article : Pourre F, et al. Le syndrome d’Asperger dans les œuvres de fiction actuelles. Encephale (2012), doi:10.1016/j.encep.2011.12.009

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F. Pourre et al.
Objectives. — To describe the reactions generated by these characters in order to identify their major functions and also to try to explain their recent increase in fictions. Methods. — First, we explored international publications concerning this topic. A group of experienced clinicians systematically examined works of fiction produced between 2000 and 2010 that included a character with Asperger syndrome. More than 30 productions have been identified and analyzed using a method adapted from focus group. Results. — Over 30 productions have been recorded and analyzed. The reactions generated by these characters are described. They range from fascination to empathy; if these heroes sometimes induce laughter (because of comedy situations), they also lead us to question our vision of the world and ask ourselves about notions such as difference, normality and tolerance. We illustrate this phenomenon with examples from literature, cinema or television. Discussion. — Four hypotheses are proposed trying to explain the recent multiplication of these fictional characters with Asperger syndrome. The first puts forward authors’ informative and educational motivations, these authors being aware of this issue. The second is supported by the ‘‘hero’’ concept, which has evolved gradually into the figures of the scientific world and the so-called ‘‘Geek’’ community. The third hypothesis, a metaphorical one, considers these heroes as symbols of a future society: a hyper systematized society, devoid of empathy, as if to warn of a risk of evolution of humanity toward a generalized mental blindness. The fourth and last hypothesis explores the personal resonance, supported by identification mechanisms. Conclusion. — The dissemination of such fictional characters and their specific characteristics helps make Asperger syndrome a cultural component of our modern society. Such a wide distribution, supported or even promoted by associations, could contribute to better information and therefore to greater acceptance of these persons who frequently experience releases and harassment. Whatever the fate of Asperger syndrome in future classifications, the multiplication and the success of fictional productions demonstrate a growing and probably irreversible enrollment in popular culture. © L’Encéphale, Paris, 2011.

2

Introduction
« Moss âgé d’une trentaine d’année, s’est fait importuner par des jeunes gens en se rendant à son travail ; Roy remarque qu’il est bouleversé et lui propose d’apprendre à répondre en faisant un jeu de rôle. Moss accepte volontiers, car c’est ainsi qu’il a appris à acheter des sandwiches. Roy s’attribue le rôle des ‘‘brutes’’, ce qui perturbe Moss, car il voudrait savoir exactement laquelle d’entre elles il va jouer. Mais le jeu de rôle commence : ‘‘Trop nulles tes lunettes !’’ lance Roy. Moss fond en larmes immédiatement car ‘‘cela fait trop vrai !’’. Roy reprend plus doucement : ‘‘Jolies lunettes’’ commente t-il. Moss tente, le regard baissé, de rétorquer du tac au tac : ‘‘Oui, peut être que la raison pour laquelle je dois porter des lunettes est que je souffre de myopie. . . et que je ne peux pas porter des lentilles de contact parce que j’ai peur de toucher mes yeux. . .’’ Une nouvelle tentative se révèle nécessaire : ‘‘Nuls tes cheveux !’’ interpelle Roy. Moss éclate de nouveau en sanglots. . . » Cette scène que l’on jurerait issue d’un groupe d’entraînement aux habiletés sociales [2,5,10] est, en fait, extraite d’une série humoristique, anglaise intitulée The IT Crowd (S3)1 . Dans la mouvance de bon nombre d’œuvres de fiction actuelles, elle comporte un personnage « socialement inadapté » qui se singularise par un manque de compétences

manifeste dans les relations sociales, des communications non verbales inadéquates, un farouche attachement à des habitudes, des intérêts exclusifs et une nette tendance à dire la vérité. Céder à la tentation de poser un diagnostic à partir d’une fiction est un exercice hasardeux. Pourtant, force est de constater que les comportements de ces personnages évoquent parfois de facon troublante la sémiologie du syn¸ drome d’Asperger [14,28]. Dans un grand nombre de ces productions, ce diagnostic est d’ailleurs clairement énoncé et il en faudrait peu pour parvenir à la conclusion que certains auteurs actuels puisent directement leur inspiration dans les manuels nosographiques. L’autisme a déjà été représenté à l’écran (Rain man) mais la mise en lumière du syndrome d’Asperger permet au grand public de prendre la mesure de l’étendue du spectre autistique [7]. L’incursion de ces « Aspies » au sein des fictions suscite un certain nombre d’interrogations et incite à paraphraser Bruno, joué par l’acteur et scénariste Sacha Baron-Cohen dans le film homonyme, en soulevant la question : « Pourquoi l’autisme est-il tendance » ? Il s’agit donc, au travers d’exemples de fiction récents, de cerner les fonctions de ces personnages et d’envisager quelques hypothèses, pour donner un sens à cet intérêt actuel, témoin d’un engouement éphémère ou d’un phénomène culturel et sociétal plus profond.

Méthodologie
1 Les références entre parenthèses renvoient aux films (F), livres (L) et séries (S) cités dans les tableaux.

Dans un premier temps, nous avons recherché et analysé la littérature internationale, assez rare sur ce thème. Puis

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Le syndrome d’Asperger dans les œuvres de fiction actuelles
Tableau 1 Titre F1. Mozart and the Whale (En France : Crazy in love) F2. Ben X F3. Adam F4. Mary et Max F5. My name is Khan Sélection de films de cinéma comportant un personnage avec syndrome d’Asperger. Réalisateur Petter Næss Pays et année États-Unis, 2005 Genre Comédie dramatique Personnage Donald Morton Isabelle Sorenson Ben Adam Raki Max Horowitz Rizvan Khan Catégorie d’âge Adulte

Nic Balthazar Max Mayer Adam Elliot Karan Johar

Belgique, 2007 États-Unis, 2009 Australie, 2009 Inde, 2010

Drame Comédie romantique Film d’animation Drame

Adolescent Adulte Adulte Adulte

nous avons répertorié les œuvres de fictions produites entre 2000 et 2010 mettant en scène un personnage avec syndrome d’Asperger (avant l’année 2000, il existe peu de productions avec un personnage dont le diagnostic de syndrome d’Asperger est explicitement indiqué). Compte-tenu d’une littérature scientifique réduite dans ce domaine et de l’inscription de ces productions, généralement anglosaxonnes, dans la culture populaire, nous avons eu recours, pour ce repérage, à nos connaissances personnelles et aux moteurs de recherche électroniques généralistes, avec comme principaux mots clés : Asperger syndrome, fictional character, book, movie, TV series. Même s’il est impossible d’être exhaustif, eu égard au volume d’œuvres produites en 10 ans, nous avons inclus le plus grand nombre de fictions dont un personnage était clairement repéré comme réunissant les principales caractéristiques cliniques de syndrome d’Asperger. Aucune différenciation entre syndrome d’Asperger et Autisme de haut niveau n’a été faite en raison de l’absence, à ce jour,

de données suffisantes pour les considérer comme deux troubles distincts [4,11,27]. Nous avons retenu comme critères d’exclusion : les œuvres comportant un personnage d’autiste typique avec retard cognitif et les fictions où le personnage avec syndrome d’Asperger se voit attribuer un rôle mineur ou bien apparaît de manière trop fugace. Pour l’analyse de ces œuvres de fiction, nous avons utilisé une méthode adaptée du focus group [25] : un groupe de cliniciens expérimentés dans le champ de l’autisme et du syndrome d’Asperger a lu ou visionné les œuvres de facon ¸ systématique puis a participé à deux sessions de discussion d’une durée de deux heures, animés par deux modérateurs. Chaque réunion était consacrée à une question : « comment qualifier l’impact et la fonction de ces personnages ? » et « pourquoi ces personnages se multiplient-ils dans les fictions actuelles ? ». L’intégralité des propos tenus pendant quatre heures a été recueillie puis analysée. Les fonctions des personnages et les hypothèses présentées dans cet

Tableau 2 Titre

Sélection de séries télévisées comportant un personnage avec syndrome d’Asperger. Créateur Christina Jennings David E. Kelley Pays et date Canada, 2004/2008 États-Unis, 2004/2008 Royaume Uni depuis 2006 États-Unis, depuis 2007 Royaume Uni, 2007 États-Unis, 2008 Genre Science fiction Judiciaire Personnage Bob Melnikov Jerry Espenson Âge Adulte Adulte

S1. ReGenesis S2. Boston legal (En France : Boston justice) S3. The IT crowd S4. The Big Bang theory S5. Waterloo road Saison 3 S6. Grey’s anatomy Saison 5 S7. Degrassi S8. Community S9. Skins S10. Parenthood
a

Graham Linehan Chuck Lorre Bill Prady Ann McManus Maureen Chadwick Shonda Rhimes

Sitcom Sitcom Comédie dramatique Comédie dramatique

Maurice Mossa Sheldon Coopera Karla Bentham Virginia Dixon

Adulte Adulte Adolescente Adulte

Yann Moore Dan Harmon Brian Elsley et Jamie Brittain Jason Katims

Canada, 2008 États-Unis, depuis 2009 Royaume Uni 2009/2010 États-Unis, depuis 2010

Comédie dramatique Sitcom Comédie dramatique Comédie dramatique

Connor Deslauriers Abed Nadira Jonah Jeremiah Jones (JJ)a Max Braverman

Adolescent Adulte Adolescent Enfant

Personnages dont le diagnostic n’est pas mentionné ou est seulement évoqué.

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F. Pourre et al.

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Tableau 3 Titre L1. The same difference L2. The blue bottle mystery L3. Buster and the amazing Daisy L4. To Oz and Back: a Bones & the Duchess mystery L5. Haze L6. The speed of Dark (La vitesse de l’obscuritéa ) L7. The curious incident of the dog in the night-time (Le bizarre incident du chien pendant la nuita ) L8. Adam’s alternative sports day: an Asperger story L9. Anne Droyd and century lodge L10. Wounded bird of paradise L11. The case of the prank that stank L12. Millénium L13. A road through the mountains (Anna et le botanistea ) L14. Gabriel L15. The London eye mystery (L’étonnante disparition de mon cousin Salima ) L16. La bécassine de Wilson
a b

Sélection de livres comportant un personnage avec syndrome d’Asperger. Auteur Deborah Lynn Jacobs Kathy Hoopman Nancy Ogaz Alexandra Eden Kathy Hoopman Elisabeth Moon Mark Haddon Pays et année Canada, 2000 Australie, 2001 États-Unis, 2002 États-Unis, 2002 Australie, 2003 États-Unis, 2003 Royaume Uni, 2003 Genre Roman Littérature enfantine Littérature enfantine Littérature enfantine Roman Roman science fiction Roman d’aventures Personnage Casey Ben Daisy Verity Buscator (the Duchess) Seb Lou Arrendale Christopher Booneb Âge Adolescente Enfant Enfant Enfant Adolescent Adulte Adolescent

Jude Welton Will Hadcroft Mary Essinger Laura J. Burns Stieg Larsson Elisabeth Mc Gregor Elisabeth Motsch Siobhan Dowd

Royaume Uni, 2004 Royaume Uni, 2004 Royaume Uni, 2004 États-Unis, 2005 Suède, 2005 Royaume Uni, 2005 France, 2006 Royaume Uni, 2007 France, 2008

Littérature enfantine Science fiction Roman Littérature enfantine Roman policier Roman sentimental Littérature enfantine Roman

Adam Anne Droyd Carlos Orville Lisebeth Salenderb Rachel

Enfant Androïde Enfant Enfant Adulte Enfant

Gabriel Ted

Enfant Enfant

Elisabeth Motsch

Roman

Gabriel

Enfant

Titres de l’édition en francais. ¸ Personnages dont le diagnostic n’est pas mentionné ou est seulement évoqué.

article sont développées à partir des phrases et mots clés les plus fréquemment cités.

Résultats
Plus de 30 fictions répertoriées en dix ans
Le Tableau 1 présente une sélection de films de cinéma (F), le Tableau 2, d’œuvres littéraires (L) et le Tableau 3 de séries télévisées (S), comportant un ou plusieurs personnages avec syndrome d’Asperger. Le diagnostic est, selon les cas, explicitement affiché ou passé sous silence, parfois en dépit de signes cliniques manifestes (Christopher Boone [L7], Sheldon Cooper [S4]). Certains personnages non diagnostiqués dans la fiction sont inclus dans notre recueil quand s’observent suffisamment de signes pour suspecter un syndrome d’Asperger [14,31].

Si l’inclusion de personnages présentant un syndrome d’Asperger s’observe en littérature [17], à la télévision et dans une moindre mesure, au cinéma (voir tableaux), le nombre plus important de héros masculins reflète fidèlement le ratio habituel garcon/fille [4,13]. ¸ Par ailleurs, il est souvent noté une similitude de fonctionnement social entre les personnages de fiction avec syndrome d’Asperger et des extra terrestres [29] ou bien des androïdes [3]. Will Hadcroft, qui présente lui-même un syndrome d’Asperger transpose, sans nul doute ses propres particularités dans son personnage d’Anne Droyd (L9), un être créé par un professeur de robotique, à qui trois enfants doivent apprendre ce qu’est le monde humain [18]. Dans cette perspective, Daniel Lauffer fait remarquer l’analogie entre la méthodologie d’identification des androïdes dans un livre de Philipp K. Dick (adapté au cinéma sous le titre Blade Runner) et un test développé par Simon Baron-Cohen, mesurant

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5 comportant des enfants, naturels vecteurs d’empathie : comme Ben (L2), Daisy (L3) doit dépasser ses propres limites si elle veut empêcher l’exclusion de l’école d’un enfant handicapé. Christopher (L7) est obligé de quitter son environnement rassurant pour mener son enquête. De même, l’adolescence constitue, pour les sujets Asperger une période de vulnérabilité accrue, source de bouleversements et de tourments dans les relations amicales et amoureuses (Haze [L5], Jonah Jeremiah Jones [S9]). La dimension de la souffrance est plus prégnante dans certains films comme Ben X (F2), lycéen quotidiennement harcelé et humilié, ou Mary et Max (F4), histoire d’une relation épistolaire improbable entre une fillette complexée et un quadragénaire obèse atteint du syndrome d’Asperger. L’empathie s’établit aussi parfois par procuration : la série Parenthood (S10) et le roman La Bécassine de Wilson (L16), décrivent le périple de parents qui apprennent le diagnostic de leur enfant. Ils provoquent le rire par un comique de situation Certaines sitcoms, The Big Bang Theory (S4) ou The IT Crowd (S3), exploitent la tendance à l’immuabilité ou l’incompréhension des métaphores à des fins humoristiques. L’effet comique est majoré par l’intégration d’un personnage féminin dont le cerveau « empathique » s’oppose au cerveau « extrêmement mâle » [8]. Les préoccupations insolites, la planification outrancière, les gaffes liées à l’irrépressible tendance à dire la vérité finissent par produire un effet comique par simple mécanisme d’anticipation. L’un des ressorts comiques habituellement utilisé évoque les thèses de Bergson sur le rire produit par « du mécanique calqué sur du vivant » [9]. Selon cet auteur, « les attitudes, gestes et mouvements du corps humain font rire dans l’exacte mesure où ce corps nous fait penser à une mécanique ». Ces personnages prévisibles, à la raideur presque mécanique illustrent cette hypothèse : les attitudes de Sheldon Cooper (S4) s’apparentent parfois à celles d’un robot (C-3P0 de Star Wars). Lorsqu’il ne peut achever ses interminables discours, son visage agité de tics et soubresauts évoque celui d’un cyborg en train d’imploser. Ils interrogent notre vision du monde Les personnages avec syndrome d’Asperger permettent, dans certaines fictions, de soulever un questionnement quasi philosophique. Les thèmes gravitent autour des questions de tolérance, de préjugés et de définition du concept de normalité. My Name is Khan (F5) relate les mésaventures d’un immigré indien musulman souffrant du syndrome d’Asperger, que son comportement étrange fait suspecter de terrorisme dans l’Amérique de l’après 11 septembre. Dans The Speed of Dark (L5), un autiste de haut niveau se voit proposer par son employeur, sous peine d’être licencié, une intervention chirurgicale du cerveau lui permettant de devenir « normal ». Ce roman, tout comme ceux de Hadcroft (L9), suscite le débat sur le sens donné aux termes « normalité » et « être humain ». Cette discussion intervient au moment où de nombreuses personnes avec syndrome d’Asperger revendiquent leur singularité, l’appartenance à une « culture » qui leur est propre (voir le site www.wrongplanet.net).

Le syndrome d’Asperger dans les œuvres de fiction actuelles la compréhension émotionnelle des situations sociales chez les sujets du spectre autistique [26].

Fonctions des personnages
Après examen des 31 productions retenues, cinq fonctions essentielles peuvent être conférées, selon notre groupe d’examinateurs, à ces antihéros modernes. Ils intriguent Ces personnages se distinguent d’emblée par leur langage corporel et leurs comportements décalés : par exemple, l’avocat Jerry Esperson (S2), surnommé « Hands », positionne constamment ses mains sur ses cuisses. Ils se montrent aussi farouchement attachés à des habitudes : Sheldon Cooper (S4) tourne inquiet autour de son canapé, car une invitée s’est assise à « sa » place habituelle. Il existe une forte hétérogénéité dans leurs compétences : Gabriel (L14) surprend les élèves de sa classe, car il sait lire à l’envers et effectuer des calculs complexes mais croit que 5 + 5 font 55. Enfin, l’humour et les formules imagées demeurent un mystère pour eux : dans la série anglaise Waterloo Road (S5), le personnage de Karla Bentam fait remarquer après qu’on lui ait dit : « attends une seconde », qu’en fait 35 secondes se sont écoulées. Ces « bizarreries » procurent la sensation d’explorer un peuple inconnu, de vivre une aventure humaine contemporaine. Ils fascinent Dans la plupart des fictions, ces personnages férus de sciences, d’informatique et d’énigmes, possèdent d’étonnantes capacités intellectuelles : 187 de quotient intellectuel pour Sheldon Cooper (S4), 162 pour Bob Menilkov (S1). Beaucoup de héros enfants mettent à profit leurs talents, leur sens de l’observation, leur attachement aux détails [4], pour incarner des Sherlock Holmes en herbe : Orville (L11), Christopher Boone (L7) ou Verity Buscator (L4). Chez l’adulte, Lisbeth Sallender (L12) impressionne autant par ses connaissances en informatique que par la minutie scientifique avec laquelle elle recueille les informations. La richesse du discours rend aussi admiratif : les tirades du charismatique Sheldon Cooper (S4) sont attendues comme de véritables perles au cours des épisodes. À sa voisine Penny qui, pour se présenter, lui révèle son signe astrologique, il répond d’un ton pédant : « Oui, cela nous indique que vous cautionnez l’idée de cette culture populaire que la position du soleil par rapport à des constellations aléatoires au moment de votre naissance affecte d’une quelconque facon votre personnalité ». ¸ Enfin, la tendance à la franchise, surtout dirigée vers un individu habituellement protégé par son statut, fascine et autorise de la part des auteurs une grande liberté scénaristique, illustrée par les propos politiquement incorrects de Sheldon Cooper (encore lui) sur la religion. Ils suscitent l’empathie L’impact émotionnel est majoré dans les films romantiques (Adam ([3], Mozart and the Whale [F1]) ou dans les œuvres

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F. Pourre et al. Le syndrome d’Asperger, métaphore de l’homme du futur ? En dépit du perfectionnement de ses outils de communication, notre société génère individualisme et absence d’empathie. Un personnage fictif avec syndrome d’Asperger pourrait symboliser, pour mieux le dénoncer, un risque d’évolution vers un monde hyper planifié, à la Huxley [20]. Ces héros tendraient ainsi un miroir pour prendre notre société en flagrant délit de cécité mentale [7]. La résonance personnelle Au-delà de la simple empathie, de la compassion inhérente à toute vision de handicap, il est possible de concevoir l’existence, chez le spectateur ou le lecteur, de réactions plus spécifiques. Le sujet Asperger, par sa propension à dire la vérité peut engendrer une jubilation par procuration chez le « névrosé moyen », spectateur ravi d’une honnêteté difficile à assumer sur le plan social et professionnel. Les routines des sujets avec syndrome d’Asperger renvoient à un besoin de prévisibilité réconfortant, qu’un monde moderne en pleine mutation n’autorise guère. Notre société deviendrait aussi inquiétante et imprévisible qu’est l’environnement social pour les « Aspies ». Ainsi, leurs failles seraient en miroir des nôtres. Pour clore, l’Égo souffre parfois d’être confronté à des héros intellectuellement supérieurs, ceux-ci peuvent donc remplir une fonction « re-narcissisante », car ils se révèlent, aussi, moins performants sur le plan social et instrumental.

6 Les scénaristes de Grey’s Anatomy (S6), fiction qui se déroule dans un hôpital, dénoncent grâce au Docteur Virginia Dixon, atteinte du syndrome d’Asperger, les excès d’une médecine déshumanisée. « Laissez les sentiments en dehors de la science » déclare-t-elle à ses collègues, partisans d’une approche plus humaniste.

Hypothèses explicatives et discussion
Pour tenter de comprendre les raisons du phénomène « Asperger dans les fictions », plusieurs hypothèses peuvent être suggérées.

La motivation informative et éducative Certains auteurs, sensibilisés ou concernés personnellement par ce syndrome, sont soucieux de mieux le faire connaître, de soutenir des familles et ainsi lutter contre l’intolérance et la discrimination. Ces fictions fournissent une explication rassurante aux bizarreries comportementales et soulignent les compétences des sujets avec syndrome d’Asperger. Ainsi dans Adam’s Alternative Sport Day (L8), le traditionnel concours de sport, détesté par Adam, est remplacé exceptionnellement par un concours d’énigmes, qui le valorisera aux yeux de ses camarades. Cette démarche a pour finalité de mieux faire accepter ceux qui sont fréquemment victimes de harcèlement par leurs pairs [23,30]. On notera que Jude Welton et Kathy Hoopman, auteurs de romans, ont également écrit des guides informatifs et de vulgarisation pour enfants sur le syndrome d’Asperger [19,33]. Enfin un paradoxe est à noter : alors que la notion de syndrome d’Asperger se répand à travers des œuvres de fiction populaires, son statut d’entité nosographique distincte sera peut être remis en cause dans les versions futures des classifications internationales [22].

Conclusion
En 2009, le New York Times, à l’occasion des sorties de films consacrés au Syndrome d’Asperger, rapportait que ce dernier est en passe de devenir une composante de notre culture [1], un article récent use même du terme d’ « aspérigisation » de la société contemporaine [24]. Ce phénomène s’actualise dans les fictions mais aussi dans les nombreux livres consacrés au syndrome d’Asperger, dont certains, de nature autobiographique [21,34], constituent des témoignages instructifs. Un téléfilm a même été réalisé en 2010 sur la vie de Temple Grandin, une autiste de haut niveau, auteur de plusieurs ouvrages [16]. A cette bibliographie s’ajoutent les écrits consacrés à d’illustres génies « rétro diagnostiqués » Asperger qui alimentent le sentiment actuel de fascination [12,32]. Il faut espérer qu’une si large diffusion, contribuera à une meilleure information et par conséquent à une plus grande acceptation de ceux qui, d’après Tony Attwood connaissent dans 90 % des cas une forme de harcèlement [4]. Enfin, quel que soit le sort du syndrome d’Asperger au sein des futures classifications, ces œuvres de fiction et leur succès témoignent d’une inscription croissante dans la culture populaire, illustrée par la récente publication de l’ouvrage Asperger syndrome for dummies (Le syndrome d’Asperger pour les nuls) [15].

« La revanche des Geeks » Sous cet anglicisme, se désignent des personnes passionnées d’informatique, de jeux vidéos, de science fiction. . .. à l’image des héros de la série The Big Bang Theory (S4). Les Geeks, jusque-là confinés aux rôles « d’intellos binoclards », peu attractifs, sont désormais mis à l’honneur. Ainsi, le scientifique, rat de laboratoire ectomorphe, devient un élément clé de la résolution de problèmes actuels (santé, pollution, bioterrorisme, enquêtes scientifiques). La science, prépondérante dans notre monde moderne, génère donc ses propres héros avec, dans son sillage, des profils proches du spectre autistique. D’ailleurs, selon Baron-Cohen, certains scientifiques partageraient de facon atténuée certaines caractéristiques du syndrome ¸ d’Asperger, sur le continuum de la systématisation : un mécanisme qui consiste à analyser les systèmes de manière à les comprendre pour prédire comment ils vont fonctionner [6]. Notre monde moderne, nourri de mathématiques, tend à s’harmoniser avec le fonctionnement cognitif hyper systématisé des sujets avec syndrome d’Asperger, ces derniers pourraient apporter des perspectives nouvelles aux problèmes de demain [4].

Déclaration d’intérêts
Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.

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Le syndrome d’Asperger dans les œuvres de fiction actuelles

Références
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Pour citer cet article : Pourre F, et al. Le syndrome d’Asperger dans les œuvres de fiction actuelles. Encephale (2012), doi:10.1016/j.encep.2011.12.009

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