Lettre démission adressée par Michel Bosquet à Jean-Jacques Servan-Schreiber

Cher J.J, Après mure réflexion et non sans déchirement, je vous écris cette lettre dont mieux (vaut) résumer d’emblée la conclusion : je ne me reconnais plus dans votre journal, dans son esprit, dans ses collaborateurs ; je trahirais les convictions que vous me connaissez, je perdrais la réputation que j’ai acquise, le respect de mes lecteurs habituels, de mes amis, de moi-même et peut-être de vous-même si je continuais d’y collaborer. Je pars donc, en invoquant la clause de conscience. Vous vous doutez, j’en suis sûr, de mes raisons. Peut-être même attendiez vous cette lettre depuis quelques temps. Je la ferai néanmoins longue, en témoignage de l’affection et de l’estime qui m’a lié à vous pendant neuf ans et que n’efface pas ce qui me sépare aujourd’hui de vous. I – Les changements dont la nouvelle formule de l’Express est l’aboutissement logique ont commencé, dans mon expérience, en février 1963, avec l’entrée de Georges Suffert au journal. Je savais, pour me l’être entendu dire par lui, qu’il jugeait que la rubrique économique, que j’assurais depuis fin 1958, devait m’être enlevée, qu’il était en désaccord complet avec mes positions et trouvait que l’Express, jusque là, avait été trop à gauche. Son entrée au journal a été marquée par un article économique auquel j’ai réagi par une note de protestation à Jean Ferniot et à G.S lui-même, qui s’est déclaré surpris par la vivacité de ma réaction (datée du 28 février 1963). L’article de G.S, en effet, expliquait l’inflation par l’augmentation des salaires, reprochait au patronat de les avoir accordées et au gouvernement de ne pas les avoir empêchées. Je notais alors que cet article allait à l’encontre des analyses que j’avais publiées précédemment dans le journal, sans être contredit. Jean Ferniot m’a répondu qu’il comprenait ma protestation, qu’à ma place il aurait réagi comme moi ; mais que le journal entendait élargir l’éventail des points de vue qui s’y exprimerait. Il me demandait d’accepter cette « diversification » étant entendu que je resterais libre d’exposer, comme par le passé, mes positions. Par la suite, j’ai eu, en effet, une liberté d’expression assez large, mais aussi, parfois, quelque difficulté à obtenir que les questions relevant jusque là de ma compétence me soient confiées. L’évolution qui s’amorçait alors arrive à son terme avec la transformation de journal : 1) Les questions économiques passent sous la responsabilité d’un nouveau collaborateur partageant l’optique de G.S, Maurice Roy, précédemment collaborateur de Bertrand de Jouvenel. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ses positions sont très éloignées des miennes, c-à-d de celles de l’ancienne formule du journal. Ce fait est devenu évident dès le premier article signé par M.R et publié fin juin 1964 : il parlait de l’Italie, où je me trouvais précisément, et où le fait de voir « l’Express » prendre position, sous une nouvelle signature, en faveur de la discipline syndicale et de l’épargne contractuelle réclamée par Moro (l’inflation, cette fois encore, étant expliquée par les seules revendications de salaires) et par l’aile droite du gouvernement italien, m’a surpris tout autant que les parlementaires, syndicalistes et journalistes qui se trouvent mes meilleurs informateurs et amis.

Comme je faisais remarquer à René Guyonnet, à mon retour, la différence d’orientation radicale entre l’article de M.R et les miens sur le même sujet, il m’a répondu : « il y a une différence d’optique. » Le mot importe peu. La question est de savoir si l’esprit dans lequel le journal traite les questions économiques peut être appelé de gauche. A titre d’épreuve, je vous propose de comparer les articles parus dans « L’Express » daté du 29 août et dans le « Canard Enchaîné » du 19 août derniers sur les excédents de la Caisse d’Epargne et l’usage qu’en fait le gouvernement. Dans le « Canard », vous apprenez que cet usage est parfaitement illégal et anti-social. Dans « L’Express », rien de tel : une analyse technique, apolitique, acritique des raisons des excédents. La même attitude apolitique et acritique caractérise, par exemple, l’article sur l’automobile dans « L’Express » du 30 juillet qui passe agréablement à côté du sujet, qui est social et économique, rompant ainsi avec « l’optique » que j’ai adopté, à de nombreuses reprises, sur cette question. Quant à la note sur Libby’s dans « L’Express » daté du 29 août, elle ressemble franchement à de la publicité-rédactionnelle, ce qui ne peut surprendre tous ceux qui se souviennent de « l’affaire Libby’s » et de l’article que je lui avais consacré. 2) L’incompatibilité entre les positions de Maurice Roy et les miennes – qui furent celles du journal pendant plus de cinq ans – est assez évidente pour que « L’Express » m’ait muté de l’économie à la politique étrangère. Je dis bien muté, car il est inutile de démontrer que, depuis fin 1958, je m’occupais principalement de questions économiques et sociales, le plus souvent françaises, et étais réputé compétent en cette matière, voire responsable de cette rubrique. Les témoignages à ce sujet ne manquent pas, ni les réussites journalistiques : mes études sur la distribution, les supermarchés, la viande, les problèmes du marché commun, les investissements américains en France, l’économie de la force de frappe, la politique économique ou sociale de la Vème République, la quatrième semaine de congés payés, Libby’s, les paysans bretons, Decazeville, le secteur nationalisé, la construction, la spéculation foncière, les problèmes agricoles et syndicaux, Bull, l’automobile, etc…, articles souvent cités dans d’autres publications ou à la radio, font désormais autorité. Pour ne prendre que les deux dernières années, qui ne sont pas particulièrement favorables, il ressort du fichier de « L’Express » que : - en 1962, sur 43 articles signés par moi, 29 étaient économiques ; - en 1963, sur 33 articles signés par moi, 23 étaient économiques ; - au 23 juillet 1964, sur 15 articles signés par moi, 9 étaient économiques. De plus, les articles traitant de questions françaises constituaient la majorité de mes articles signés depuis cinq ans. Si j’acceptais aujourd’hui que l’économie soit publiquement placée sous la responsabilité d’un nouveau collaborateur, à « l’optique » très différente de la mienne, cependant que mon nom figurerait dans la liste des rédacteurs de politique étrangère, les conséquences en seraient les suivantes : - ma « cote » de journaliste économique tomberait à zéro ; - je perdrais les contacts indispensables à l’exercice de mon métier et ne serais plus à même, faute de pouvoir travailler et suivre régulièrement ces questions, de tenir à jour mon « capital » de connaissance, qui est mon principal outil de travail ; - je subirais de la part de « L’Express » un désaveu public, tout en cautionnant, par ma collaboration au journal dans un autre domaine, sa nouvelle « optique » en matière d’économie ;

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de ce fait je perdrais, out ma réputation de journaliste économique, le respect du public et des amis que j’ai acquis, en cette qualité, en France et à l’étranger et qui connaissent souvent (notamment par « L’Express ») les articles ou livres que j’ai publiés sur le mouvement ouvrier sous un autre nom.

3) Jusqu’ici, je ne dépendais que du rédacteur en chef. A l’avenir, je serais coiffé – à la politique étrangère- par un chef de service. Il se trouve que celui-ci, Marc Ullman, de même tendance que Georges Suffert, ,’a pas, lui non plus, une réputation « de gauche » : ancien collaborateur de « l’Information », puis de l’Institut Atlantique (qui s’honore de compter, parmi ses membres, ou dans son comité de patronage, MM. Rueff, Pinay, le président du patronat allemand, le directeur général de la Fiat, le « libéral » Martino, etc.), puis de l’Agefi, on ne voit pas comment il l’aurait acquise. Si d’opposer l’atlantisme au gaullisme c’était être de gauche, il y aurait eu que des gouvernements de gauche en Europe depuis 1949. A la suite de ma note du 6 août dernier, Jean Ferniot, puis vous-même, m’avez assuré que les services n’étaient pas cloisonnés et que mon affectation à la politique étrangère n’empêcherait pas que je m’occupe d’économie française : il me serait possible, m’avez-vous dit, de choisir un sujet économique ou d’en proposer directement à J.F. J’ai fait remarquer à celui-ci que l’intérêt du chef de service étranger était d’employer à plein ses collaborateurs et de ne pas leur laisser le loisir de travailler pour des services concurrents et qu’en pratique je ne pourrais m’occuper qu’après avoir fait le travail qui me serait demandé par Ullman, ce qui était beaucoup attendre de moi. J.F m’a trouvé pessimiste. Je lui ai dit que nous allions tenter l’expérience. Celle-ci a maintenant duré un mois et elle est concluante. a) Mon affectation au service étranger s’est révélé non pas une commodité (ou formalité) administrative, mais une réalité. Bien qu’il s’efforce de ménager ce qu’il doit considérer comme de la susceptibilité de ma part, le contrôle que le chef de service étranger exerce sur mon travail est réel, pesant et source de tensions continuelles. Après neuf ans d’autonomie dans votre journal, je trouve inacceptable d’avoir à discuter, à pinailler sur la construction, le contenu, les termes de mes articles avec un chef dont la compétence (quand il confond, par exemple, un plenum du Comité central avec un Congrès du P.C.I) est pour le moins discutable. b) Ce contrôle est politico-idéologique. Comme je faisais remarquer à Ullman que j’avais l’habitude de répondre de ce que j’écrivais et signais sans interminables discussions sur ce qu’il convenait de dire et la manière de le dire, il m’a répondu que les choses étaient changées ; que le service étranger avait été créé précisément en vue d’une élaboration commune ; que celle-ci devait aboutir entre les membres de ce service à un « consensus » sur la ligne politique à suivre ; qu’il n’était plus admissible que chacun exprime, dans ses articles, des opinions ; que c’est à cette condition seulement (et il invoquait une conversation qu’il dit avoir eu avec vous) que les signatures seraient maintenues au bas des articles. « Il faudra bien que vous acceptiez cela », dit-il. « Et si je n’accepte pas ? » ai-je demandé. Il m’a répondu : « C’est un préalable». Or, je ne vois pas comment je parviendrais à un « consensus » avec Ullman (qui se soucie de ménager M. Goldywater, peut-être pour ne pas faire de peine à Time-Life) ou avec JC Hallé, dont certains articles (celui sur la Roumanie, notamment) m’ont été signalés par des amis comme déshonorants pour un journal de quelque qualité. c) Lorsqu’il m’est arrivé de proposer des sujets économiques, ma proposition a été répercutée sur Maurice Roy. C’est avec lui qu’il aurait alors fallu que je parvienne

à un « consensus » : A propos du rapport de l’OCDE sur les revenus non-salariaux, j’ai pu constater que nos « optiques » étaient inconciliables. D’ailleurs, aucun sujet économique n’a pu finalement m’être confié : le travail qui m’était demandé – en priorité – par le service étranger, ne me laissait plus le temps pour l’économie. II) La conception que se font les nouveaux collaborateurs de l’Express, qui sont maintenant la majorité et occupent des postes responsables, de l’orientation et du public du journal, ainsi que la brièveté des articles, imposés dès avant l’adoption du nouveau format, excluent que les questions de première importance soient traitées sérieusement. Appliquant à la lettre consignes et modèles « d’attaque », les nouveaux choisissent les sujets moins en fonction de leur importance intrinsèque qu’en fonction de l’agrément que peut procurer leur lecture. L’article que je proposais sur les réserves de devises de la France (sur le point d’atteindre 5 milliards de dollars) a été écarté parce que trop austère ; celui sur le rapport de l’OCDE – largement commenté depuis par les organes syndicaux, F.O en tête – a fait dire à Maurice Roy que le sujet était bien aride, la place rare et qu’une petite note de « dictionnaire » sur ce qu’est « l’inflation des coûts » serait peut-être préférable. Il s’agit là d’un courant qu’il sera impossible de remonter. Il est normal que les nouveaux collaborateurs prennent vos consignes au pied de la lettre et aient tendance à écarter les sujets qui ne peuvent commencer par « la marquise sortit à quatre heure ». Il est clair que c’est précisément en raison de cette plus grande docilité des nouveau que le personnel de « L’Express » a été renouvelé et les très rares collaborateurs anciens placés à des postes subordonnés. Lors du licenciement de Jean Daniel et de K.S Karol, vous aviez assuré que l’orientation du journal et son esprit resteraient les même. Or, depuis janvier dernier, ces licenciements ont été suivis par les départs, volontaires ou non, de Serge Lafaurie, Michel Cournot, Michel Vianney et par la rupture avec Mandès-France. Des anciens rédacteurs de L’Express, il reste trois personnes, dont moi, qui, est-ce un hasard ? sont logés dans des services et des bureaux différents. De l’esprit de cette équipe, il ne reste rien. L’ancien public ne reconnaît plus « son journal » ou on ne le lit plus. Les témoignages à ce sujet ne manquent pas. Militants politiques, syndicalistes ouvriers et étudiant ont pour la plupart abandonné la lecture de L’Express et ceux que je connais bien s’étonnent que j’y sois encore. Et voici qu’avec la « nouvelle formule », le journal modifie plus profondément encore son caractère. Vous nous avez dit qu’il resterait politisé. Mais deux notes de service, mis en circulation le 4 mai dernier, nous ont prévenus qu’un organe politique…ne peut s’appuyer que sur un nombre limité de lecteurs. Encore ne peut-il éviter de mécontenter alternativement la gauche et la droite de ses lecteurs. ( ?) Cette assise de clientèle permet de faire vivre un petit hebdomadaire politique, mais insuffisante, à loin près, pour permettre à un hebdomadaire d’information assez complet de se développer. De plus, cette base de lecteurs ne peut que s’amenuiser, car il serait vain d’espérer que le déclin qui affecte partout la presse d’opinion épargne L’Express. « Mais d’autre part, L’Express porte en lui les germes de ce qui peut devenir un excellent magazine d’information », dont le but, est-il dit, est « la conquête d’un marché assez différent » grâce à la « modification d’ensemble de la formule physique et du contenu rédactionnel » du journal, dont l’ancienne formule « est trop partisane ». En clair, cela veut dire que L’Express ne sera plus un « organe politique » au même sens que précédemment, qu’il ne sera plus un organe « d’opinion », qu’il se juge incapable de

s’appuyer plus longtemps sur son ancienne « base de lecteurs » et qu’il entend, en changeant de caractère, gagner un public (« un marché ») nouveau. De plus, « sur une surface réduite en valeur absolue par rapport à la moyenne actuelle…les articles devront quel que soit leur genre être courts ». Durant un mois de transition, j’ai constaté que ces notes de service disaient vrai. Aussi, et par toutes les raisons indiquées plus haut, je considère que ma collaboration à L’Express n’est plus compatible avec les positions que j’ai défendues et la réputation que j’ai acquise par mes écrits, avec le maintien des contacts et des amitiés que j’ai noués, au cours de mon travail, en France et à l’étranger, bref avec ce qui est devenu le sens de ma vie. Ma collaboration s’arrêtera donc avec le dernier numéro de L’Express paraissant dans son ancien habit et ne contenant pas de listes de collaborateurs répartis en services. Elle s’arrêtera avec le numéro du 14 septembre. Je crois, cher Jean-Jacques, que vous comprendrez cette conclusion. Vous m’avez dit un jour que vous n’étiez pas sûr de mériter toujours ma confiance. Vous m’avez plus d’une fois assuré de votre estime et j’en ai été touché à chaque fois. A mon tour, et en me séparant de vous, je tiens à vous assurer que, sans partager vos valeurs et vos analyses politiques, je ne songe pas à vous attribuer des motifs bas. Je n’ai pu passer neuf ans dans votre maison sans apprendre à estimer vos qualités humaines et à comprendre le cheminement de votre pensée. J’ai été heureux de travailler avec vous tant que nous allions dans le même sens. Dans d’autres circonstances, imprévisibles aujourd’hui, nos trajectoires convergeront peut-être à nouveau.

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