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FRANCISCO SACRUM
par DANIEL-ROPS
D'UN CARNET DE ROUTE EN OMBRIE,
AOUT 1932.
Nous pensons habiter un monde baigné de l'air chrétien.
Le bon fidèle croit vivre, dans la paresseuse stupeur de son
âme, l'expérience qu'enseigna la voix du Maître, aux rives
du jourdain ; et celui-là même qui, désamarré des dogmes,
garde encore à cette leçon une confuse et négligente fidélité,
admet que l'Évangile a si bien imprégné nos coutumes, nos
mœurs, que, même en trahissant la lettre, on en sauve pour-
tant l'Esprit. Il faut venir ici heurter du front contre cette
expérience surhumaine de l'homme qui a tout donné, tout
perdu, pour que, soudain, apparaisse, dans la lumière crue
et l'horreur de l'évidence, notre universelle trahison. Il ne
s'agit plus alors d'être indulgent à l'affadissement de la
foi, à cette torpeur habituée, à cette lente et patiente marée
de nos coutumes, accumulant sur le dur rocher chrétien
les boues et les détritus ; tout est en jeu. Ici, dans l'air sans
cesse nouveau et les perspectives profondes, il me semble
que j'aperçois cette grande, cette terrible menace, l'épée
de feu qui demain frappera nos mondes oublieux : un im-
mense soulèvement, un bouleversement gigantesque secouant
dans l'abîme ces crasses parasites, et dénudant, enfin, nos
âmes habillées,
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Le chrétien es! devenu un homme qui veut être rassuré.
Trop de bonnes personnes y ont pris peine. Il ne fut pas
besoin de connaître les méthodes de la science historique
pour savoir comment on édulcore, on amenuise un texte,
comment le feu se fait caresse, et le sacrifice, thème à ser-
mon. La folie triomphante dont nous parlait Bossuet, mas-
quée sagesse, cette application à rendre inoffensive la vio-
lence, à vouloir le renoncement compatible au confort,
quel mal tout cela a fait! Je trouve ici, sur cette terre
brie, à chaque détour marqué du sceau de Saint-François,
la protestation la plus bouleversante, celle peut-être qui,
dans nos temps de misère, pourrait, le plus efficace, jeter
son mot à nos échos. C'est une expérience décisive. Regar-
dons ces hommes, qui, en maints siècles, en maints pays,
ont surgi, voués à cette tâche si simple et pourtant si ardue,
de retrouver jusqu'au plus secret le sens de l'Évangile, le
sens total, le sens nu, et comparons. Que leur seul regard,
leur seul silence condamne, n'est-ce pas assez ? Mais il
y a aussi l'autre silence, cette chape de silence sur le monde
sans cesse appesantie, et cette complicité dans l'oubli, à
laquelle chacun de nous participe.
Je redescends, à pied, des Carceri. La route caillouteuse
aux flancs du Subasio, dans les genêts et les chardons
bleus, ou parmi l'herbe brûlée, serpente, et chaque détour
ouvre, sur la plaine où flotte encore la brume ténue des
matins ombriens, des perspectives renouvelées. Au loin
Pérouse, en haut de sa colline, vers le nord transparent ; à
ma gauche Spello, Foligno, peut-être Spolète, et ce balcon
de l'Ombrie, Montefalco. Dans la vallée, où luit une eau
rare, la basilique, hélas, qui déshonore la Portioncule, mais
aussi, plus loin, dans des bouquets d'arbres, ces vieilles
chapelles oubliées (les paysans y rangent leurs" 'oignons),
et l'église de la léproserie.
Plus bas encore. Voici les olivettes, des jardins, une fon-
taine où l'eau est bleue. Un coude, et la cité d'Assise se
compose sous mes yeux. Une lumière rose la baigne, d'où
surgissent les campaniles. De vieux dômes, des remparts
iothiques, et cette noblesse indéfinissable du site, pa1tout
admirable en toutes les villes de Toscane et d'Ombrie,
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tée ici à son point suprême d'accomplissement. Cette
ceur illusion ?
La délicatesse et la beauté des paysages, la poésie infuse
dans la légende du Poverello, les fresques même de Giotto,
ici et à l'Arena de Padoue, ont induit en erreur plus d'un. Le
sermon aux oiseaux, oui, mais aussi la sereine violence,
tournée contre soi, pliant l'être à la plus rude discipline.
Alouette de Dieu, père seraphique, mais qui a, selon son
texte, haï les biens qu'il aimait par la chair, et voulu amères
et insupportables les choses qui lui étaient agréables et
douces.
Leçon proprement incommunicable, supérieure à la
nature humaine, et que l'incroyant même contemple dans
le respect et la stupeur. Incommunicable et si vite oubliée
par les siens même (comme elle est triste l'histoire de ses
frères, à leurs débuts ... !) Il me semble qu'entre les saints
et ceux qui ne le sont pas, qui n'entreront jamais, si peu
que ce soit, dans l'ordre, dans les perspectives de la
teté, il y a une incommunicabilité essentielle. Comme un
voile que rien ne déchirera, et à travers tout se déprécie
et s'affadit. J'ai lu, sur le petit Pauvre, une bibliothèque.
Il est de bons livres, de serieuses études. Nul ne dépasse
un point, une ligne d'arrêt que je discerne, que je ne
chi rai pas plus qu'un autre, m'appliquer dix ans
à l'effort, ce point où l'intelligence ne suffit pas, où le génie
même ne suffirait pas, le point où tout s'engage. Une
rience d'homme ne coïncidera jamais à cette expérience,
qui n'est pas humaine, ou plutôt qui plonge ses racines dans
l'humain, mais s'élève monte vers un air
sible et s'y épanouit, hors d'atteinte. Ainsi François
rissant le lépreux, humainement concevable, n'est accompli
que sur un autre plan, où le lépreux devient symbole, et
où l'effort pour vaincre la répugnance et l'horreur n'est plus
qu'une des apparences de l'immense attraction vers Dieu.
La violence du Pauvre de Dieu ... Voilà ce que je voudrais
écrire. On a trop parlé de sa douceur. Elle n'est que parce
qu'elle est l'autre pôle, et seule ne vaudrait que peu. Un
jour François vit un de ses frères ramasser une bourse
pleine d'a1gent. Il lui en fit honte, au nom de la très sainte
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pauvreté. Et, avisant un crottin d'âne, ille lui fit manger,
pour sa peine. Et le frère dévora la chose immonde. J'espère
que cette histoire est vraie, j'espère aussi qu'elle vous
lève le cœur : mais le discours aux oiseaux et la conversion
du loup de Gubbio ne se comprennent pleinement qu'en
fonction de cette violence, du crottin d'âne et du baiser
au lépreux.
Le Subasio, montagne chauve et de terre cendrée, cache
l'ermitage des Carceri dans le plus profond de ses plis.
On monte une heure, on tourne dans une gorge, la forêt
d'yeuses emplit un abrupt vallon, et perché sur l'abîme,
le petit bâtiment s'accroche, prisons dit le nom italien,
ermitage, retraite. Ici, seul, en face de l' Appenin où erre
l'orage d'été, François, dans la contemplation et la solitude
absolue, voici l'image. Ce que j'ai trouvé à l'Alverne, -
ce que le Sacro Convento d'Assise ne me donne en rien,
- ici, je le découvre dans sa plénitude : le mystère du
renoncement accompli dans l'amour.
La communauté ne compte que deux frères, bure et pieds
nus. Pendant la guerre l'un partit, l'autre est resté seul trois
ans. L'hiver, la neige soufRe avec le vent et les chênes
crient. Pauvre oratoire où seul le petit cortile avec le puits
de Saint Bernardin de Sienne offre au passant une vision
de douceur : partout la pauvreté manifeste, le sacrifice qu'on
touche du doigt, avec le dur rocher où s'ouvrent les
Iules, les réduits pour mieux dire, comme des tanières de
bête. La contemplation qui tenta le Poverello autant que
la prédication, qui, un instant même, balança dans son
cœur le désir d'enseigner et de témoigner, nulle part ne
vait trouver un lieu plus convenable.
Les humbles frères mineurs qui en poursuivent l'idéal,
dans ce recoin perdu, ayant tout abdiqué de nos progrès,
de nos conforts, que ils, dans l'ordre d'un monde qui
semble les nier, - et comme eux, ceux de la Trappe, de
la Chartreuse, celles du Carmel, - sinon, ces protestataires
tenaces qui, à l'immense tentation, de tous côtés assiégeante,
répondent le plus efficace, le plus décisif des refus ? Eux,
seuls, ...
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A ce tournant de la route, de la vallée, d'où je
regarde le jeu des lumières et des ombres dans la plaine,
je retrouve, en moi, cette pensée, qui m'est coutumière,
qui n'est pas le découragement, au contraire,-
le véritable désintéressement... Que toute notre action,
notre effort, nos livres, ne sont au regard du véritable ordre
des choses mystérieuses, que la plus vaine des agitations.
A T amié, déjà, je ressassais ces choses. Ce monde que je
vois descendre la pire pente, hier dans l'euphorie des
si ons prospères, aujourd'hui dans l'amertume et la souffrance,
- mais c'est la même pente, et ces douleurs sont vaines -
que essayant de lutter contre lui, de redresser
le gouvernail pour entrer dans le gouffre ? A quoi
nous qui ne sommes rien, qui n'avons pas en
nous ces grands ressorts tendus, cette connaissance de
delà la limite ? Des mots parlés, écrits. Où est notre action
efficace? Et la vraie vie elle pas ailleurs, dans le pays
que nous ne foulons point, d'où chaque pas nous
éloigne ? Laisser s'accomplir ce qui doit s'accomplir, et
laisser aux contemplatifs, enfermés dans leurs cellules de
pierre suintante. à ces pères des Carceri, de Monte Casale,
de l'Al verne, - à tous les autres, -- de s'occuper, eux,
de sauver ce qui doit·' être sauvé, et qui Ln'est pas
d
, .. ' .
ICI •
Et non seulement sur le plan divin, où de telles pensées
ne semblent pas réfutables; sur le plus humain des terrains.
Qu'une barbarie déferle sur nos mondes renégats, - cela
n'est pas hors de nos prévisions, - et à
eux qu'il appartiendra, comme à leurs ancêtres du haut
au fond des retraites où ils se feront oublier,
de sauvegarder nos biens en périls, de ceux
forts n'abritent pas.
Je me demande s'il existe une tentation plus insidieuse,
une aspiration plus violente, plus apte à solliciter l'âme.
Pour moi, je n'en connais pas. Tout est pour elle, la'
1
'logique
de nos esprits où la catastrophe finale est souvent inscrite
comme une évidence, le désir des valeurs les plus hautes,
et aussi, car il s'agit de pauvres êtres, cette secrète
cité de nos paresses, de l'ataraxie fardée de renoncement.
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A quoi nous n'avons à opposer qu'une volonté d'homme,
et la phrase du Taciturne, qui ne nous console pas.
Ne serait-ce là, en :lin de compte, qu'une tentation orgueil-
leuse, une forme de la pire complaisance à l'égard de soi ?
Pour qui d'abord n'a pas tout renoncé, l'image de la vie
ascétique ne se saisit que par le biais le plus humain : ici
encore le point infranchissable, la limite devant laquelle
renâcle en nous l'animal. Il ne s'agirait donc que d'une
forme dernière de ce goût du trouble qui nous a longtemps
rendu la bouche amère ? Allons plus loin dans l'examen
de cette leçon que nous donnent, en silence, deux pauvres
moines, et trouvons-y nos ressorts. Car leur efficacité surhu-
maine n'est totale, n'est absolue que si, en même temps,
. . c· . . .
notre actiOn se poursmt. ;::n vame que soit, sur un certam
plan, notre agitation, elle vaut, et moins sans doute par ses
résultats qui ne sont rien que par son intention, ce regard
de l'âme ... Il nous appartient, en propres termes, de faire
qu'une civilisation soit, qui n'entraîne pas, dans la logique
de sa ligne, une catastrophe, et qui ne nie point, par le seul
fait de son existence, l'efficience de ces contemplatifs perdus
au fond des bois. Qu'eux aient la foi, cette grande vertu
brûlante, auprès de laquelle tout se dévalorise et demeure
abaissé ; dans le cadre étroit de nos efforts, il nous reste
- même à ceux d'entre nous qui ne l'inscrivons point
théologale - cette petite espérance, simple et douce, qui
chantait avec Saint François le long des routes de l'Ombrie
et qui accompagnait Péguy, à travers les longues plaines de
Beauce, en vue de la flèche infaillible.
Ce qui dans la doctrine de Saint François me semble le
centre, c'est l'interdiction de rien posséder. Ni argent, ni
terre, ni lieu, pas même le vêtement qu'on porte, pas même
l'écuelle où l'on mange. Combien de fois il est revenu
là-dessus, catégorique ! Vous élevez une maison pour vous
abriter, frères : subissez les reproches. Vous acceptez l'ar-
gent, même pour les pauvres : reproches encore. Vous ne
construirez que des huttes de paille etde roseaux,et vous
coucherez sur la dure, dans des capuches couleur de terre
où l'on vous enterrera.
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Ici sa parole porte contre nous, en pleine face. Nous pos-
sédons, nous sommes possédés. Comment séparer l'une de
l'autre ces deux propriétés connexes, qui de celui qui croit
tenir fait le plus tenu des captifs ? Le risque du Monde
moderne, le risque économique, inccrit sur chacun de nous
son déshonneur, et, nous aurons beau faire, tant que nous
vivrons sous sa loi, nous n'échapperons pas à nos misères,
qui procèdent d'elle.
La misère de l'homme, aujourd'hui manifeste, n'est pas
de laisser mourir de faim des milliers d'êtres, car ce n'est
qu'une conséquence, la racine du mal est ailleurs. Elle est
dans ce sentiment de propriétaire que chacun de nous
éprouve à l'égard des choses, de ce papier sur lequel j'écris,
comme de l'argent de ma poche, et qui nous lie, et dont
nous ne pouvons pas nous détacher, - hormis ceux qui
ont accepté de tout perdre. Vivrons-nous donc toujours
victimes de cet esclavage, liés au pied de ce boulet, ou
romprons-nous un jour la coalition du profit, du confort et
de la sécurité, qui aujourd'hui tient le monde en cage ?
C'est là le jeu, le seul où tout s'engage et d'où nous pou-
vons sortir triomphants ou vaincus. Là, peut-être, notre
effort ne sera-t-il pas assez efficace, (car vaincrons-nous nos
plus secrètes complicités ?) et peut-être faudra-t-il plus que
des philosophes, des économistes, des critiques, la grande
voix d'un martyr ou d'un saint. Ou moins ici discernons-
nous la route. Le danger est là, nous le voyons. Et aussi
cette leçon qui l'écarte, d'un seul mot prononcé sans orgueil,
par le jeune homme qui, sur la place d'Assise, se dépouil-
lait de tout, biens, famille, manteau : nous ne saisissons dans
la plénitude que ce que nous avons accepté de tout perdre,
nous ne possédons que ce que nous renonçons.