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LE SYNDICALISME ET LA
TRANSFORMATION DU RÉGIME
par Georges IZARD
Les problèmes du syndicalisme sont à la base de toute
tentative de transformation du régime économique. On peut
même dire que la réorganisation d'un système économique
national, dans la mesure où elle dépossède plus ou moins
les grandes puissances financières, décharge l'organisation
politique, particulièrement la démocratie, d'une emprise
qui en faussait le fonctionnement et que, par suite, laques-
tion syndicale joue un rôle de première importance pour
la solution même des problèmes politiques.
Le Syndicalisme a été d'ailleurs utilisé de façon très
différente par les divers mouvements révolutionnaires. Jus-
qu'ici, il semble bien qu'il ait été voué, malgré ses efforts,
à entrer de force dans les programmes qui lui sont imposés.
Le Syndicalisme n'a pas joué son rôle dans la révolution
russe, pas plus que dans la création fasciste et il a abdiqué
entre les mains du gouvernement national allemand.
Les causes de cette impuissance sont diverses. En pré-
sence d'un parti bolchevik, le syndicalisme, même dans la
période antérieure à la révolution, doit subir la contrainte
absolue des organisations du parti. C'est, en France, la
situation bien connue de la C. G. T. U. par rapport au
parti communiste. Cette suiétion se continue normalement
après la pr:se de pouvoir ; les organisations de travailleurs
ne sont plus consultées ou le sont d'une façon purement
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formelle, même en ce qui concerne les problèmes propre-
ment économiques. Les travailleurs et les techniciens n'ont
aucun droit à désigner les Commissions centrales de l'Éco-
nomie. Tout est entre les mains des organes exécutifs du
parti soumis eux-mêmes à la dictature de Staline.
En Italie, les organisations syndicales ont paru assez
fortes et assez dangereuses au Parti fasciste pour qu'il com-
mence par les briser. Les syndicats allemands, si puissam-
ment organisés, se sont souvenus de l'impuissance de leurs
camarades italiens à résister aux méthodes inaugurées par
le fascisme et il semble bien acquis aujourd'hui que le
double effort fasciste : violence contre les militants syn-
dicaux, promesses à la classe ouvrière pour l'amélioration
de son sort, soit irrésistible en présence de la constitution
et de l'esprit actuels des organisations syndicales.
Pour nous qui avons déjà indiqué que les syndicats,
quelque transformés que nous puissions les souhaiter,
seraient cependant l'armature de l'organisation économique
que nous préconisons, nous avons le devoir de rechercher
ce que nous pouvons attendre du syndicalisme français. Il
ne paraît pas inutile, malgré l'excellente critique qui s'est
parfois développée dans son sein, de lui faire entendre l'avis
d'hommes qui comptent sur lui sans lui demander autre
chose que de réaliser pleinement ses fins véritables.
LA DIVISION SYNDICALE
Il a semblé au cours de ces dernières années, que l' effi-
cacité de l'action syndicale était définitivement compromise
par la rivalité des organisations.
Sans parler de la Confédération française des travailleurs
chrétiens qui groupe plus de 100.000 adhérents et qui, bien
qu'elle ait parfois réalisé, au cours de certains conflits, un
front unique avec le reste de la classe ouvrière, travaille
encore à l'intérieur de l'ordre établi, - la C. G. T. et la
C. G. T. U. se sont livrées à de véritables batailles d'in-
fluence toutes les fois qu'il s'agissait de lutter contre un
ad versai re commun.
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ŒUVRES
La C. G. T. U. en particulier a toujours pratiqué une
méthode de surenchère et toujours subordonné son action
à un souci de débauchage. Elle est même allée plusieurs
fois jusqu'à plier ses mots d'ordre tactiques, au
cours d'une grève, aux intérêts électoraux du parti
muniste. C'est ce qui s'est produit, par exemple, à VIENNE,
où le syndicalisme ouvrier s'est montré divisé et
sant et où l'irréductible séparatisme des communistes a été
couronné, en avril 1932, par des proclamations invitant les
grévistes à voter pour le meneur bolchevik.
On sait qu'une désaffection croissante s'est manifestée
au détriment de la C. G. T. U. dont les effectifs ont fondu
au cours de ces dernières années
1
, alors qu'une fois de plus
echouaient les conversations entre les chefs et
ment celles qui avaient ete amorcees par « Le Comite des
22 n. Au contraire, à l'occasion d'un certain nombre de
conflits, l'unité par la base se réalisait localement
2
• La
1. EXTRAIT DU RAPPORT DE RAYNAUD POUR LE 8° CoNGRÈS DE LA 20°
lJNION RÉGIONALE UNITAIRE :
« Nous devons signaler que dans trois organisations, savoir : le10 cochers-
chauffeurs, les cheminots, les terrassiers, nous enregistrons une perte totale
de 35.732 timbres.
1931 1932 En moins
Cochers-chauffeurs 50.000 38.000 12.000 soit 24 %
Cheminots 126.846 110.864 15.982 soit 13 %
Terrassiers 50.000 42.250 7.750 soit 15 %
Dans les cheminots, la baisse des effectifs n'est pas seulement le résultat
de la scission Rambaud, c'est aussi la conséquence d'un affaiblissement de
notre activité générale, du manque de participation des cheminots à la vie
régionale.
LA SITUATION DU SYNDICAT DES MÉTAUX. - Malgré la hausse de la pnse
des timbres (2.700 de plus en un an N. d. R.) la situation reste dans un état
stationnaire général non satisfaisant par rapport au grand nombre de métallos
inorganisés (350.000). Il est un des points essentiels du front ouvrier dans
la R. P. et demande une meilleure concentration de nos efforts.
Nous devons considérer la situation comme restant très sérieuse et la XX•
Union doit aider le syndicat à réagir et à prendre toutes les mesures de décen-
tralisation pour progresser rapidement et arnver à jouer le rôle immense qui
lui est dévolu.
DANS LE BAT! MENT. -Pas de progrès dans les terrassiers et les cimentiers,
quelques progrès dans le Bâtiment général où quelques sections syndicales
d'entreprises ont eté créées et commencent à fonctionner.
2. Plusieurs ligues, confédérations, mouvements, etc. se sont créés entre
laC. G. T. et laC. G. T.U., ayant tous une tendance à servir d'arbitre ou d'ai-
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C. G. T. semble devoir être la bénéficiaire de ce regroupe-
ment et il apparaît que, peu à peu, les éléments qu'elle
retrouve pourront jouer en elle un rôle particulièrement
heureux, tout à la fois parce qu'ils auront éprouvé plus
directement les méfaits et les déceptions de la démagogie
communiste, et parce qu'ils auront aussi gardé une puis-
sance révolutionnaire propre à contrebattre utilement le
réformisme de la vieille Confédération.
LE RÉFORMISME
Il est d'ailleurs grand temps d'extirper le réformisme de
la C. G. T. ; il a fait, surtout depuis un an, des ravages
dont on ne saurait trop méconnaître la gravité.
La << politique de préser.ce >> inaugurée après la guerre
par jouhaux et consistant à envoyer un représentant de la
classe ouvrière partout où ses intérêts étaient discutés, au
lieu de se borner à. rester une tactique, parait être devenue
l'essentiel de l'action syndicale et en exprimer l'esprit. Elle
a été appliquée continuellement par tous les cadres et elle
a bien souvent inspiré les troupes.
Le programme d'action préconisé par la C. G. T. en
mai 1932, le plus important qu'elle ait exprimé ces derniers
mois, indique bien qu'il n'a pas « le caractère d'un remède
mant en vue d'une unité svndicale révolutionnaire. Citons : la Fédération
autonome des F dont l'action est particulièrement liée à celle
des unitaires ; la Confédération générale du travail syndicaliste révolution-
naire (avec, pour organe, Le Combat Syndicaliste) ; la Ligue syndicaliste
(dont la revue s'intitule La Révolution prolétarienne) ... Enfin la dispersion
est telle qu'il s'est constitué un Groupement local, très actif dans certains
départements : la Fédération Communiste indépendante de l'Est. Les lignes
suivantes, extraites d'une de ses résolutions récentes, expriment assez bien sa
position :
« Nous préconisons en France la rupture des syndiqués révolutionnaires
conscients avec la Confédération du travail domestiquée par l'Internationale
communisle. " et plus loin: « Les éléments sains ont à déterminer par eux-
mêmes les voies et les moyens d'un rassemblement des forces ouvrières épar-
ses en tenant compte des conjonctures générales de la situation et des circons-
tances spéciales à leur syndicat de métier ou fédération d'industrie, la position
d'attente de l'autonomie et le ralliement à laC. G. T. sont également admis-
sibles."
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total et définitif >>, que (( celui-ci ne saurait être trouvé que
dans une modification radicale du système social>>, mais
après ce rappel singulièrement rapide des principes, la
C. G. T. se borne à indiquer que « dans le cadre même
des institutions actuelles, il doit être possible de soulager
les souffrances et d'atténuer les injustices >>. Tous les pal-
liatifs proposés répondent à ce dernier but.
Comment ne pas évoquer les déclarations que la C. G. T.
allemande faisait à peu près à la même époque, lors de son
Congrès du 13 avril 1932 ? M. EGGARD, Vice-Président de
la Confédération générale, déclarait que s'il appartient à
l'État de réorganiser l'économie sur des bases nouvelles,
son intervention cependant devait se manifester dans le
cadre des possibilités actuelles et ne pas mettre en péril
la stabilité monétaire ; et M. STEGERWALD, suivi par le
Congrès, ajoutait que l'action contre le chômage devait être
envisagée à l'intérieur de l'économie régnante. On sait à
quel désastre une telle politique a conduit les syndicats
libres (socialistes) allemands. Ce rapprochement juge dix
années de « politique de présence >> !
On en était arrivé ces derniers temps au point que le
Congrès national de la Fédération du Sous-Sol, en sep-
tembre 1932, adoptait avec résignation les thèses patronales.
Une discussion s'étant engagée entre ·les partisans des
mesures internationales et les défenseurs d'un programme
de contingentement, Pierre Vigne, au nom du Bureau fédé-
ral, critiqua ceux qui considèrent que le contingentement
est une fin et non un moyen, mais, finalement, en admit
lui-même la nécessité. Il venait d'ailleurs de defendre cette
position contre les autres organisations ouvrières au Con-
grès de la Fédération internationale des mineurs.
C'était le moment où le Président des Houillères de
France, M. De Peyerimhoff, écrivait : «Lorsque, dans un
nombre évidemment restreint d'industries ·dé, produisant
en série, et suffisamment é"ioluées, des ententes nationales
pour rationaliser la production et la distribution dans chene
pays, des ententes internationales pour désumer les dum-
pings en les rendant inutiles, par une répartition préalable
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LE 193
des quotes-parts de chaque groupe national à la consom-
mation générale, se seront constituées et fonctionneront,
tin élément d'ordre sera né, un fil conducteur sera trouvé».
Ainsi, le grand magnat, quoique parlant en capitaliste,
d'accords libres entre les chefs d'industrie, avait cependant
une position plus audacieuse et plus en harmonie avec les
causes profondes du mal, que celles des travailleurs du
sous-sol ! Cependant, plusieurs militants avaient démontré
que le contingentement favorise les compagnies minières
et qu'il impose aux ouvriers des sacrifices qui ne sont pas
demandés à ces compagnies.
Contre cette tendance désolante, de vives réactions se
sont produites à peu près dans tous les Congrès syndicaux.
Des minorités, de plus en plus importantes, se sont affir-
mées contre les rapports moraux, notamment au Congrès
confédéré des services publics, où, sur 494 mandats, 320
se prononcèrent pour le rapport moral, 58 s'abstinrent et
86 votèrent contre.
Or, à Lille, deux ans auparavant, le rapport moral avait
été voté à l'unanimité et la politique de présence avait été
chaleureusement applaudie !
Les critiques faites commencèrent dès le mois de mars
1932, au Comité National de la Fédération des Fonction-
naires, où Matray et Waroquier avaient reproché à la Fédé-
ration nationale de ne pas donner l'impression qu'elle était
un organisme destiné à renverser le régime capitaliste.
Daniel GuÉRIN pouvait écrire, dans « La Révolution pro-
létarienne J> : « Dans les pays où son action propre a su se
distinguer de celle des partis politiques, ce vieux syndica-
lisme (est) ramené, par ses divisions, à un demi-siècle en
arrière, incapable de << penser » la crise mondiale, quand il
lui faut d'abord recommencer par le commencement, tenté
de recoller ses débris, quand il n'est même pas en mesure
de défendre son pain quotidien, de faire respecter les lois
sociales par lui conquises » Et il ajoutait : « La misère
du chômage, loin de pousser les travailleurs à détruire un
régime dont le couronnement est le chômage actuel, les
aura conduits à favoriser les combinaisons patronales,sous
ESPRIT.
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le prétexte, précisément, de remédier au chômage. Si bien
que ces fameux projets de travaux publics internationaux
sont recommandés à la fois par la C. G. T. comme la pana-
cée humanitaire, et par le grand patronat comme destiné
plus simplement à réaliser « une étroite liaison de certains
intérêts nationaux et européens ... » C'est au nom de la paix
que les chefs réformistes ont encensé le pacte de l'acier et
béni tous les mariages entre magnats ».
PRINCIPE DE LA RÉFORME
Ces lignes mettent en lumière, sans pourtant la nommer
encore, la cause profonde du mal. Le syndicalisme se défi-
nissant comme l'organisation de défense des intérêts des
travailleurs, un certain nombre de chefs, la majorité même
d'entre eux, a été peu à peu amenée à restreindre à deux
ses objectifs : en période de prospérité, amélioration de
la condition sociale et extension patiente de la législation
ouvrière ; en période de crise, résistance sur les positions
acquises. Ainsi, lentement, le travailleur a été amené à ne
voir dans son syndicat qu'un instrument propre à sauvegar-
der ses intérêts matériels immédiats ; il a souvent oublié
que, même améliorée en quelques points, la société actuelle
était anarchique, injuste, spirituellement condamnable et
gue les syndicats devaient avant tout créer le plan et les méca-
nismes de la société future et développer chez leurs membres
une mentalité de successeurs.
Presque toutes les batailles ouvrières livrées ces dernières
années n'ont eu d'autre but que de sauvegarder le salaire.
La seule grande manifestation des fonctionnaires a été faite
dans ce sens. Au contraire, pour une réforme capitale, dont
l'importance a été cent fois démontrée par les dirigeants
syndicalistes eux-mêmes, dont l'efficacité révolutionnaire
est certaine : la semaine de quarante· heures, aucun effort
sérieux n'a été envisagé. On a fait des articles et prononcé
des discours. C'est du parlementarisme, c'est-à-dire le
contraire dela création. Le syndicalisme aura des chefs dignes
de lui et il marchera dans la voie du salut, celle de la cons-
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truction et de l'ordre, lorsqu'il sera capable de s'unir et
d'engager la lutte pour une transformation qui n'intéressera
pas directement ses intérêts matériels immédiats.
On nous a parfois reproché, du côté marxiste, de ne penser
qu'à une rèvolution spirituelle. Nous voulons, au contraire,
une transformation complète et la plus rapide possible de la
société. Mais on n'y parviendra que si on rappelle aux masses
la supériorité spirituelle de la socièté future sur la société
présente et on se vouera inversement à l'échec si on n'excite
chez les hommes que des appétits. Lorsqu'un prolétariat
est entraîné à ne se mettre en grève que pour son pain, ce
qui n'est pas négligeable, mais ce qui est insuffisant, peu lui
importe un jour qui lui donne le pain dont il a besoin. Ce
que Thaelmann a èté impuissant à procurer, des millions
d'ouvriers allemands sont allès le chercher aux mains d'Hitler
mais c'est Thaelmann lui-même, malgré lui, qui, en rabais-
sant leur lutte, a préparé leur trahison. C'est aussi toute
l'histoire lamentable des syndicats allemands. Il faut même
ajouter que, pour si odieuse qu'elle soit, la mystique fasciste
est du moins une mystique et que, trop souvent, les chefs
ouvriers avaient oublié la leur. C'est encore une consolation
de constater que, même quand ils se trompent, les hommes
cependant ne sont guère capables de se faire tuer que pour
une foi. Le sentiment de sa mission véritable, ce goût du
sacrifice sans lequel une organisation n'a jamais de cohésion
ni de puissance, l'esprit pour tout dire, voilà ce qui manque
au syndicalisme, ce qui le met en ètat d'infériorité en face
du fascisme, ce qu'il doit désormais retrouver sans retard.
SIGNES D'UN RENOUVEAU
Des signes favorables, çà et là, apparaissent d'ailleurs.
Je ne parle pas des rècentes déclarations de Jouhaux, annon-
çant que le syndicalisme français ne connaîtrait jamais le
sort du syndicalisme allemand et que toute tentative, non
seulement de réalisation, mais même d'organisation fasciste,
serait impitoyablement étouffée dans l'œuf. Ce sont là des
paroles que nous avons entendues sur les lèvres des socia-
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listes avant 1914 et sur celles des chefs syndicalistes alle-
mands lorsque M. Mussolini arrivait au pouvoir. On ne
répond pas à une expérience menaçante par des promesses,
mais par des réformes intérieures.
Néanmoins les fédérations syndicales ne manquent pas
de programmes dignes d'estime. Le dernier congrès des
cheminots a donné un magnifique exemple de cons-
tructif par sa critique de la gestion des chemins de fer et
de la propagande des compagnies comme par l'édification
d'un plan de réorganisation. A l'étranger, laC. G. T. hollan-
daise, affiliée à la Fédération svndicale internationale d'Ams-
terdam, a demandé d'un programme inter-
national et elle a rédigé le plan d'une enquête que nul ne
::onsultera sans profit et sans retrouver le sens de la nécessité
d'un travail d'ensemble. En Angleterre, le Congrès Syndical
britannique de septembre 1932 a établi un admirable rapport
sur le problème de la transformation de l'économie.
Le syndicalisme ne manque pas de programme ; il doit
seulement se souvenir que rien ne compte sans l'action et
qu'on n'a plus le droit de se borner aujourd'hui à une action
de détail. La rapidité des événements, la prolongation de
la crise économique qui après un temps d'arrêt en France,
ne peut que recommencer à s'aggraver à la suite des catas-
trophes survenues à l'étranger, les attaques imprévues et
redoutables de cette nouvelle méthode d'action qu'est le
fascisme, tout exige qu'on agisse. Ce n'est pas le mcis dernier
que les chefs syndicalistes allemands ont trahi, c'est il y a
un an ; ce n'est pas dans un an que les dirigeants syndica-
listes français seront peut-être tentés d'abandonner la lutte;
ils y renoncent dès aujourd'hui s'ils ne transforment pas
leurs organisations, s ·ils ne réveillent pas la foi éteinte,
s' ils"in' agissent pas tout de suite.
MOTS D"ORDRE
Il est indispensable de préciser quelques mots d'ordre :
Il) L'unité doit être étendue jusqu'à comprendre, non
seulement les troupes dispersées jusqu'ici entre les diverse:o
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LE SYNDICALISME 197
organisations syndicales, mais encore les techniciens. Un
front unique s'est réalisé déjà entre les employés, les techni-
ciens et les ouvriers dans la grèveCitroën
1
. Il doit être étendu
à un accord de programme. L'expérience nous a montré à
quel point les ingénieurs étaient prêts en grand nombre,
pour des raisons de justice et d'ordre, à collaborer avec
l'ensemble des travailleurs. Tous ceux qui savent que la
devolution aura pour tâche d'organiser et non de bouleverser
sentent l'importance capitale de ce problème.
2° Les syndicats devront tenir compte de la crise agraire.
A aucun prix, ils ne doivent se désolidariser, même en
apparence, même par omission, des paysans. La misère
agraire en France, c'est le péril fasciste immédiat.
3° Les syndicats, tout en menant leur lutte propre, ont
à assurer étroitement, par des organismes spéciaux, leur con-
tact avec les partis politiques ou les mouvements qui veulent
instaurer une démocratie économique. L'unité syndicale
paraissant possible, alors que l'unité politique entre les
partis reste radicalement compromise, les syndicats ont le
devoir de faire pression pour le regroupement des forces
politiques de leur tendance. Ce n'est pas un parti qui peut
mener les syndicats ; ce sont les syndicats qui doivent orien-
ter l'action politique.
4° Le travail constructif doit être intensifié par la création
de programmes détaillés. En particulier les groupes locaux
1. Les employés et techniciens des usmes Citroën ont voté le 1er avril
1933l'ordre du jour suivant :
" Les techniciens et employés des usines Citroën protestent unanimement
contre ces mesures d'aggravation de leurs conditions d'existence déjà très
précaires, mesures que la maison Citroën ne saurait du reste justifier ni par
la baisse du prix de la vie, ni par la diminution de ses bénéfices qui sont au
contraire en hausse d'année en année.
• Les techniciens et employés des usines Citroën décident de réagir imm{-
diatement. Ils se solidarisent entoèrement avec les ouvriers et remercient
leurs délégués d'être venus à eux. Ils chargent leur organisation syndicak
l'U. S. T. E. 1. de demander à la direction des usines Citroën, immédiate-
ment et en présence des délégués des ouvriers, une explication claire et offi-
cielle des mesures qu'elle entend prendre à leur égard et de lui porter leur
protestation colective et motivée. Ils appellent l'unanimité des techniciens
et employés des usines Citroën à la très prochaine réunion où J'U. S. T. E. L
fera le compte rendu de son entrevue avec la direction des usines Citroën. "
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ont à étudier la situation de leur région, à faire une véritable
carte économique du pays. Dès maintenant le gouvernement
doit être préparé pour l'avenir par ceux qui réclament le
pouvoir et qui ont la charge de s'en montrer dignes par
avance.
5° En présence d'un danger fasciste possible, comme le
demandait Neumeyer au Congrès de la Fédération des ser-
vices publics, les ouvriers, employés et fonctionnaires
doivent se préparer, s'il est nécessaire de les utiliser un jour,
à l'emploi de moyens d'action directe. En présence de la
matraque et du révolver fasciste, tout autre méthode n'est
que dilettantisme.
6° Enfin une campagne doit être entreprise et menée
sans arrêt pour rappeler à l'ensemble des travailleurs, y
compris les techniciens, que toute solution qui n'est pas une
solution d'ensemble est inutile, parce qu'elle est provisoire,
en un temps où le provisoire est appelé à subir sans cesse
de profondes et tragiques modifications.
Ceux qui se sont donnés pour tâche de supprimer une
société bonne à faire de la misère, bonne à créer la guerre,
pour établir un ordre rationnel, juste et humain sont seuls
capables de mener l'œuvre à bien. Que tous les syndicalistes
s'en souviennent pendant qu'il n'est pas encore trop tard :
le secret de la victoire de demain, c'est la foi de chaque cons-
cience individuelle en une société meilleure.
Georges IZARD.

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